Ralliez-vous à mon panache bleu

lundi 20 avril 2015

Comment traiter la question de l'immigration clandestine



 
Une fois n'est pas coutume, je m'essaye au commentaire d'actualité pour alimenter ce blog en demi-sommeil. Cela suppose évidemment que vous adaptiez votre niveau d'exigence à l'exercice : ce qui est écrit dans l'urgence de l'actualité est forcément moins travaillé que ce qui est écrit à loisir. Mais je vous fais confiance.


Une fois encore l’Afrique vient déverser une partie de sa population sur les côtes européennes, et tout le monde s’interroge gravement : que faire ?
Disons le nettement : toutes les solutions envisagées publiquement sont tocardes, à un degré où à un autre.
Fermer les frontières c’est physiquement impossible, même en sortant de l’espace Schengen. Bien entendu il serait souhaitable, et possible, de bien mieux les contrôler. Et par ailleurs sortir de l’espace Schengen serait une excellente chose. Mais cela ne suffira aucunement pour endiguer l’afflux d’immigrés clandestins et autres « demandeurs d’asile » qui, petit à petit, et de plus en plus vite, change la composition de la population française – pour le pire. Oui, pour le pire : cela, me semble-t-il, pourrait être démontré pratiquement par A+B, mais ce qui ne saurait être sérieusement contesté n’a pas non plus besoin d’être prouvé. Et puis je n’ai pas envie de perdre mon temps à essayer de convaincre les aveugles volontaires. C’est peine perdu et me prépare un futur ulcère.
Je disais donc : il n’est pas possible d’empêcher des clandestins déterminés de poser le pied sur le territoire français, soit par mer, soit par terre, soit par air. Et une fois qu’ils sont sur le sol français, il est très compliqué de s’en débarrasser manu militari. Il ne faut pas rêver : ce sera toujours le cas, même avec un gouvernement (sait-on jamais ?) décider à lutter sérieusement contre l’immigration, ne serait-ce que parce qu’il sera toujours très difficile de trouver des pays qui acceptent de reprendre ces migrants qui cachent soigneusement leur nationalité. Expulser ceux qui se présentent chez nous sans y avoir été invités, ce sera toujours vider la mer à la petite cuillère tant que les flux conserveront les proportions d’aujourd’hui.
C’est donc à la source qu’il faut tarir l’immigration. Mais certainement pas comme l’envisagent nos gouvernements successifs, c’est-à-dire en faisant de l’aide au développement.
Il faut le dire haut et fort : l’aide au développement ça ne marche pas. Oh, bien sûr, je ne doute pas que parfois des bonnes volontés, éclairées par la raison, ne puissent faire du bien aux habitants de ces pays lointains en leur apportant telle ou telle aide ponctuelle pour monter tel ou tel projet concret. Loin de moi l’idée de vouloir faire le procès de cette forme de charité, même si je suis toujours un peu étonné qu’il faille aller chercher si loin des pauvres à aider et des âmes à guider alors qu’il s’agit à l’évidence d’une ressource qui ne manque pas dans notre propre pays. Mais qu’importe. Que cent projets humanitaires lointains s’épanouissent, il n’y a, a priori, pas de mal à cela.
Si en revanche il s’agit d’augmenter le niveau de vie de la population de tout un pays, alors il faut regarder la vérité en face : nous ne savons pas faire. Le développement économique dépend de conditions locales qu’il n’est aucunement au pouvoir d’un gouvernement étranger de faire naitre. Bien pire : presque toujours l’aide publique au développement est détournée au profit de l’oligarchie locale, celle précisément qui empêche le développement économique par ses déprédations, et lui permet ainsi de se maintenir au pouvoir plus longtemps. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il suffit de regarder chez nous pour s’en convaincre : l’argent public qui coule à flots, cela n’enrichit pas. Au contraire, c’est le plus sûr moyen, sur le long terme, de tarir les vraies sources de la richesse. Regardez la France et ses 57%  du PIB qui passent en dépenses publiques. Ca ne vous suffit pas comme exemple ?

Alors quoi ? Eh bien c’est très simple : le seul moyen de tarir l’immigration à la source, c’est de déclarer haut et fort la chose suivante : « Tous ceux qui désirent s’installer en France sans y avoir été invités doivent être bien conscients qu’ils ne sont pas les bienvenus et qu’en conséquence ils se préparent une vie très désagréable tant qu’ils resteront sur le sol français. Ils ne bénéficieront d’aucune aide publique d’aucune sorte. Aucune allocation, aucun logement, aucun accès aux soins, non, pas même aux soins d’urgence. Ainsi par exemple, dans les hôpitaux qui accueilleraient dans leur service des clandestins, les cadres hospitaliers et les médecins seront tenus pour responsables, sur leurs deniers personnels, des dépenses engagées, qui ne sauraient en aucun cas être imputées au budget de l’hôpital. Des particuliers chercheront peut-être à vous aider mais désormais aider au séjour d’un clandestin sera rigoureusement sanctionné, comme cela aurait toujours dû être le cas. Des employeurs peu scrupuleux voudront peut-être vous embaucher, pour profiter de votre détresse qui vous poussera à accepter des salaires de misère, mais désormais ces employeurs seront impitoyablement sanctionnés et regarderons à deux fois avant d’accepter vos services. Vous ne trouverez que les travaux les plus dangereux, les plus ingrats, les plus mal payés, et sans même l’assurance que ceux-ci vous seront effectivement payés.
Nous ne chercherons pas à vous expulser, car nous savons que ces efforts sont à la fois vains et très coûteux. Nous nous contenterons de vous rendre la vie impossible. Aucune possibilité de régularisation d’aucune sorte ne vous sera ouverte dès lors que vous aurez pénétré illégalement en France, et aucune possibilité d’amélioration de votre condition. La police vous traquera, pour vous mettre en prison pendant en temps variable selon votre situation après avoir saisi tous les biens que vous pouviez posséder, avant de vous relâcher, encore plus démuni qu’avant et prêt à recommencer votre vie de misère et de peur constante, jusqu’à une nouvelle arrestation. Vous ressemblerez bientôt à ces bannis, interdits de feu et d’eau, avec toutefois cette différence qu’il vous sera toujours loisible de quitter le territoire français sans encombre dès que vous en aurez assez de cette vie qui n’en est pas une. La France n’a pas besoin de vous. Pire : vous représentez pour elle désormais un danger mortel par votre simple nombre, et elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour survivre. Alors réfléchissez bien avant de prendre de grands risques pour venir en France : le jeu n’en vaut pas la chandelle. Employez plutôt votre énergie et votre inventivité à essayer d’améliorer la situation de votre propre pays. Vous ferez beaucoup mieux. »

Bien entendu ce n’est là qu’un exemple de ce qu’il faudrait dire. Les mots utilisés importent peu, c’est l’esprit de cette déclaration qui compte, bien évidemment. Et bien évidemment aussi il ne s’agit nullement de faire une déclaration solennelle : ce qu’il faut c’est agir de telle sorte que les candidats à l’immigration – qui sont presque toujours remarquablement informés de ce qui les attend dans le pays qu’ils choisissent – entendent un discours de ce genre.
Il n’y a là rien d’impossible – tous les instruments à actionner dépendent de notre gouvernement national pourvu seulement qu’il sache enfin s’émanciper de certaines contraintes européennes – ni rien de contraire aux droits de l’homme, ou même à la simple humanité. Nos premiers devoirs sont pour nos compatriotes et pour notre patrie, et si nous pouvons bien sûr regretter de n’être pas capables d’aider tous ceux qui souffrent sur cette terre, nous ne devons jamais oublier les limites de notre condition humaine, dont l’une des lois invicibles est que nous sommes des animaux politiques, qui ont besoin d’appartenir à un corps politique particulier pour vivre une vie pleinement humaine, et qu’en conséquence la préservation de ce corps politique particulier l’emportera toujours sur les devoirs que nous pourrions avoir envers les étrangers.
La charité qui n’est pas éclairée par la raison n’est plus une vertu et, dans les conditions actuelles, elle pourrait même préparer de terribles catastrophes. Pour ne pas dire qu’elle est déjà responsable des drames qui se déroulent sous nos yeux.

mercredi 1 avril 2015

Frissons sataniques, fesses scintillantes, et avenir de la civilisation




Poussé par un léger goût pour la provocation j'ai failli intituler ce texte "éloge de la censure". J'aurais probablement doublé le nombre de lecteurs de ce billet, et attiré les foudres aussi bien de la gauche que de la droite libérale. Cela aurait sans doute été amusant, mais aussi infidèle aux propos de l'auteur, et je ne l'ai donc pas fait. Car contrairement à ce que penseront peut-être certains lecteurs pressés, Dalrymple ne fait pas ici l'éloge de la censure. En revanche il soulève des question profondes et complexes, au sujet du rapport entre les moeurs et les lois, entre les moeurs et le régime politique, et au sujet de la responsabilité politique et morale des artistes, ou même des simples amuseurs. Il n'y apporte pas nécessairement de réponse, mais il y a là de quoi bien réfléchir, pour tous ceux qui ne sont pas prêts à se contenter de l'opinion facile selon laquelle la liberté d'expression est un bien sans mélange.
Bonne lecture.
Twinkling buttocks

 Par Théodore Dalrymple

Une culture vulgaire produit un peuple grossier, et le raffinement privé ne peut survivre longtemps aux excès publics. Il existe une loi de Gresham pour la culture aussi bien que pour la monnaie : le mauvais chasse le bon, à moins que le bon ne soit défendu.
Dans aucun pays la banalisation de la vulgarité n’est allée aussi loin qu’en Grande-Bretagne : sur ce point au moins nous guidons le monde. Une nation renommée, il n’y a pas si longtemps, pour ses manières réservées est désormais tristement célèbre pour la grossièreté de ses appétits et pour la façon débridée et antisociale dont elle essaye de les satisfaire. L’ivresse publique de masse qui se donne à voir chaque fin de semaine dans les centres-villes, partout en Grande-Bretagne, et qui les rend insupportables à toute personne un tant soit peu civilisée, va de pair avec des rapports entre les sexes consternants de vulgarité, de violence, et de superficialité. La bâtardise de masse que connaît la Grande-Bretagne n’est nullement le signe d’une plus grande authenticité des relations humaines mais une conséquence naturelle de l’hédonisme sans frein qui conduit en peu de temps au chaos et au malheur, tout particulièrement chez les pauvres. Faites disparaître la retenue, et la discorde violente s’installera.
Curieusement, la révolution qui a affecté les mœurs britanniques n’est pas venue d’une quelconque éruption volcanique souterraine : bien au contraire, ce fut la frange intellectuelle de l’élite qui se révolta contre les contraintes. Et elle continue à le faire, en dépit du fait qu’il reste très peu de contraintes contre lesquelles se révolter.
Par exemple, l’obscénité sans limites de la presse britannique en ce qui concerne la vie privée des personnages publics, et tout particulièrement des hommes politiques, a un but idéologique : subvertir l’idée même de vertu et nier la possibilité de son existence, et ainsi nier la nécessité de la modération. Si toute personne qui essaye de défendre la vertu se révèle avoir des pieds d’argile (et qui d’entre nous n’est pas dans ce cas ?), ou bien s’être adonnée à un moment de sa vie au vice qui est l’opposé de la vertu qu’elle défend, alors la vertu elle-même apparaît comme n’étant rien d’autre que de l’hypocrisie, et par conséquent nous pouvons tous nous comporter comme nous le voulons. La perte de la compréhension religieuse de la condition humaine – l’idée que l’homme est une créature déchue pour laquelle la vertu est nécessaire sans pouvoir être complètement atteinte – est une perte, et non un gain, en matière de vraie sophistication. Le substitut profane – la croyance que l’extension infinie du choix des plaisirs est la perfection de la vie sur cette terre – n’est pas seulement puérile par comparaison, elle est aussi bien moins réaliste en terme de compréhension de la nature humaine.

C’est dans les pages de nos journaux consacrées aux arts et à la littérature que les revendications continuelles de l’élite en faveur de l’effacement de toute modération se laissent voir le plus clairement. Prenez par exemple la rubrique consacrée aux arts d’un numéro récent de l’Observer, l’hebdomadaire dominical progressiste le plus prestigieux de Grande-Bretagne. Les deux articles les plus importants et les plus voyants de la rubrique chantaient les louanges du rockeur Marilyn Manson et de l’écrivain Glen Duncan.
En ce qui concerne le rockeur, la critique de l’Observer écrivait : « La capacité de Marilyn Manson à choquer a changé du tout au tout. Il faisait réellement peur à ses débuts, lorsqu’il jaillit de sa Floride natale pour déclarer la guerre à tout ce qui est cher à la classe moyenne américaine. Manson racontait de manière convaincante comment il s’était amusé à fumer des os de cadavres qu’il avait exhumés. Mais l’autobiographie de Manson révéla un homme intelligent et drôle – même s’il aimait couvrir ses groupies malentendantes de viande crue pour se livrer à des jeux sexuels. Il s’avéra être un artiste, plutôt que l’incarnation du mal. Des groupes religieux continuèrent à manifester à l’entrée de ses concerts, qui souvent rappelaient les rassemblements nazis (c’est toujours le cas). Mais n’importe quel imbécile pouvait voir que Manson soulevait un vrai problème à propos des concerts de rock et des comportements de masse, tout autant qu’il flirtait avec le style fasciste. »
L’auteur de cette critique – qui répugne à employer le mot « sourd » pour désigner les malentendants mais ne parait pas choquée outre mesure s’ils sont utilisés à des fins sexuelles perverses – prend soin de faire savoir à ses lecteurs qu’elle n’est pas assez naïve, simpliste, et américaine moyenne, pour trouver tout ce spectacle répugnant ; par exemple en protestant contre le fait d’utiliser le nom d’un tueur en série sadique à des fins de publicité triviale. Réagir de cette manière aurait signifié abandonner sa caste, se ranger du côté des chrétiens sincères et balourds plutôt que de celui des adorateurs profanes de Satan – en dépit du fait que le parti pris de n’être choqué par rien, de n’objecter à rien, est lui-même, bien évidemment, une convention. Il semble dépasser la faculté d’imagination ou de sympathie de la critique que des gens qui ont réellement combattu le fascisme, qui ont risqué leurs vies et vu leurs compatriotes tomber au cours de cette lutte, ou ceux qui ont souffert sous le joug du fascisme, pourraient trouver l’idée de flirter avec le style fasciste non seulement offensante mais désespérante, au soir de leur vie. Le fascisme n’est pas un accessoire de mode.
L’expression « n’importe quel imbécile » qui figure dans la dernière phrase est une forme subtile de snobisme et de flatterie intellectuelle, destinée à attirer le lecteur dans le cercle enchanté de l’élite intellectuelle sophistiquée, désabusée, de ceux qui savent, des vrais connaisseurs qui ont abandonné tout jugement et tout principe moral, qui ne sont pas trompés par de simples apparences, qui ne condamnent pas en fonction de principes dépassés et qui, par conséquent, sont insensibles à des considérations aussi insignifiantes (et oppressives) que la moralité publique. Il ne vient pas à l’esprit de l’auteur – et si cela lui venait à l’esprit elle ne s’en soucierait pas – que dans cette audience flirtant avec le fascisme il pouvait se trouver non pas un imbécile mais de nombreux imbéciles, ceux qui ne verraient pas le « vrai problème » que soulevait ironiquement le flirt avec le fascisme et qui adopterait le fascisme sans ironie.
Il n’y a pas longtemps un journal m’a demandé d’assister à un « concert » pour faire un reportage sur un groupe dont le principal argument de vente est qu’ils urinent et vomissent sur leur public, tout en traitant les gens composant leur audience de « fils de pute » (motherfucker) un nombre incalculable de fois. Des milliers de personnes assistaient au « concert » - en réalité un déluge assourdissant de bruits électroniques discordants ponctué par des chants obscènes – parmi lesquelles se trouvaient des centaines d’enfants, dont certains pas plus vieux que six ans. Pour ces malheureux enfants il ne s’agissait pas de nostalgie de la boue, c’était une immersion totale dans la boue elle-même, cette boue dans laquelle ils vivaient et respiraient, la boue avec laquelle ils formaient leur être culturel et dont il est douteux qu’ils puissent désormais jamais s’extirper. N’importe quel imbécile pouvait voir que ce n’était pas un spectacle pour les enfants, mais de nombreux imbéciles – leurs parents – ne le voyaient pas.

L’interview de l’Observer avec l’écrivain Glen Duncan était intitulé « frissons sombres et sataniques » et la journaliste conduisant l’interview se disait « plaisamment choquée » par le sadomasochisme de l’œuvre de Duncan – être choqué d’une manière qui ne soit pas plaisante étant bien sûr inenvisageable pour quelqu’un de sa caste. « Il s’est aventuré plus loin encore dans les sombres parages de la violence sexuelle et de la cruauté » qu’un autre auteur de littérature sadomasochiste, Mary Gaitskill – ce qui est un vrai compliment, étant donné que Gaitskill a été acclamée pour avoir « flirté de manière inflexible avec les tabous » (oh, comme ils aiment flirter nos littérateurs, attirés par les tabous comme la mouche par l’excrément), et pour « son usage lucide du détail sordide. » Il n’est rien de mieux, cela va de soi, pour accroitre la liberté de l’homme, sa maturité, sa connaissance de lui-même, que quelques bons détails sordides ; même si, naturellement, vous ne pouvez jamais être tout à fait assez inflexible ni les détails suffisamment sordides.
Non pas, bien entendu, que les descriptions imagées que fait monsieur Duncan des pratiques sadomasochistes soient libidineuses ou sensationnalistes ; le ciel nous préserve d’une pensée aussi « grossièrement réductrice » : « bien que » - soyons francs, les gens adultes peuvent regarder en face n’importe quelle vérité – « ce soit là un excellent argument de vente pour les éditeurs. » Les scènes de sexe, « qui ne sont pas pour les petites natures » (telles que par exemple, ceux qui ne croient pas que le fascisme soit un sujet approprié pour un traitement purement stylistique), ont une vraie portée philosophique et pas seulement commerciale. Comme le dit l’auteur à la journaliste qui l’interviewe, sans aucun doute pour établir au-delà de tout doute raisonnable sa réputation de penseur sérieux : « Il se passe parfois des putains de trucs et je voulais que le narrateur ait à se demander comment vivre même avec ça. » Les scènes de sexe, par conséquent, ne sont pas gratuites, encore moins sont-elles des coups publicitaires – elles ne sont pas non plus, cela va de soi, le résultat de choix (les putains de trucs ne sont pas choisis : ils se passent, tout simplement ; c’est inévitable) – mais elles soulèvent d’importantes questions métaphysiques au sujet des limites de ce qui est permis.

Mervyn Griffith-Jones

Quand exactement cette spirale descendante a-t-elle commencé, cette perte de tact, de raffinement, cet oubli du fait que certaines choses ne devraient pas être dites ou directement représentées ? Quand avons-nous cessé de comprendre qu’honorer certains comportements, certaines mœurs, certaines manière d’être en les représentant de manière artistique revenait implicitement à les glorifier et à les promouvoir ? Il y a, comme l’a dit Adam Smith, une bonne dose de gaspillage dans une nation, et cette vérité s’applique aussi bien à sa culture qu’à son économie. Le travail de destruction culturel, bien que souvent plus rapide, plus aisé et moins volontaire que celui de la construction, ne se fait pas en un moment. Rome n’a pas été détruite en un jour.
En 1914, par exemple, Bernard Shaw fit sensation en faisant prononcer à Eliza Doolittle cette réplique sur les planches londoniennes « C’est foutrement hors de question ! » (not bloody likely !) Bien entendu, la sensation que provoqua cette exclamation inoffensive, et même innocente, dépendait entièrement pour exister de la convention qu’elle défiait : mais ceux qui en furent outragés (et qui en général furent dépeints par la suite comme ridicules) comprenaient instinctivement que la sensation ne frappe pas deux fois au même endroit, et que tous ceux désirant créer une sensation équivalente dans le futur devraient aller beaucoup plus loin que « foutrement hors de question. » Une logique conventionnelle de défi des conventions était établie, de sorte que, quelques décennies plus tard, il était devenu très difficile de provoquer la moindre sensation sauf en usant des moyens les plus extrêmes.
Néanmoins, s’il est un événement, dans notre histoire culturelle récente, qui établit la grossièreté explicite et dépourvue d’ironie comme étant l’idéal de la création artistique, c’est le célèbre procès intenté à Penguin Books en 1960 pour la publication d’un livre obscène, la version non expurgée de L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence. Le procès posait la question de savoir si les habitudes culturelles de tact et de modération allaient s’effondrer en l’absence de soutien légal. Car, comme le comprenait trop bien le procureur Mervyn Griffith-Jones, qui fut beaucoup moqué à cette occasion, et comme il l’expliqua au gouvernement du moment, si la publication de Lady Chatterley n’était pas contestée en justice, ou bien si le procès était perdu, cela signifierait en pratique la fin de la loi sur l’obscénité. Pour paraphraser légèrement la fameuse phrase de Dostoïevski au sujet des conséquences morales de l’inexistence de Dieu, si L’amant de Lady Chatterley était publié, n’importe quoi pourrait être publié.
Penguin Books voulait depuis longtemps publier le roman de Lawrence mais s’était décidé à le faire en 1960 parce que le Parlement avait modifié la loi sur l’obscénité l’année précédente. La loi, dont le but officiel était de réprimer la pornographie tout en protégeant la littérature, conservait à peu près la précédente définition de l’obscénité comme ce qui, prit dans son ensemble, tendait à corrompre et à dépraver. Mais pour la première fois la loi contenait un article selon lequel l’intérêt artistique, littéraire ou scientifique pouvait l’emporter sur le but de prévenir la dépravation et la corruption. De plus la loi permettait de faire appel aux témoignages « d’experts » pour défendre la valeur artistique ou littéraire d’une œuvre censée être obscène. Le moment choisi par Penguin Books pour publier L’amant de Lady Chatterley laisse fortement penser que la maison d’édition savait que le livre ne pouvait pas être défendu contre l’accusation d’obscénité ; la publication devait attendre le moment où Penguin pourrait se reposer sur le témoignage des « experts », c’est-à-dire des membres de l’élite, pour défendre le livre.
Parmi ces experts appelés à témoigner se trouvait Roy Jenkins, qui deviendra plus tard un ministre de l’intérieur libéral, l’un des rédacteurs de cette nouvelle loi dont l’effet se révéla être davantage la protection de la pornographie et la suppression de la littérature que l’inverse – un effet qui, au vue l’affirmation ultérieure de Roy Jenkins selon laquelle une société civilisée est une société permissive, était exactement ce que désiraient les rédacteurs de la loi mais qu’ils ne jugeaient pas à propos de dire à ce moment-là.
Les membres de l’élite se bousculèrent pour témoigner en faveur du livre durant le procès, et la défense put exhiber une liste d’experts constellée de stars, parmi lesquelles E.M. Forster et Rebecca West. Elle fut incontestablement aidée par la maladresse du procureur, qui ne semblait pas s’être aperçu que la société avait changé depuis le temps de sa jeunesse dorée, et qui ouvrit le procès avec des propos tellement pompeux qu’il devint ensuite un inusable objet de moquerie, et que l’on se rappelle toujours de lui pour les propos par lesquels il commença à s’adresser au jury – et uniquement pour ces propos : « Vous pourriez penser que l’une des manières de juger ce livre… serait de vous poser la question suivante… approuveriez-vous le fait que vos jeunes fils, ou vos jeunes filles – car les filles peuvent lire aussi bien que les garçons – lisent ce livre ? Est-ce là un livre que vous laisseriez trainer dans votre maison ? Est-ce même un livre dont vous souhaiteriez que votre femme ou vos serviteurs le lisent ? » Sans surprise, la cour éclata de rire ; et plus tard, après que le verdict d’acquittement ait été rendu, au cours d’un débat à la chambre des Lords au sujet d’une proposition visant, sans succès, à renforcer la loi sur l’obscénité, l’un des Lords aurait répondu, à la question de savoir si cela le dérangerait que sa fille lise L’amant de Lady Chatterley, que cela ne le dérangerait absolument pas mais qu’en revanche il n’aimerait pas du tout que son garde-chasse le lise.
Griffith-Jones soulevait maladroitement la possibilité que ce qui est inoffensif pour quelques individus ne le soit pas nécessairement pour la société dans son ensemble, et que les artistes, les écrivains, les intellectuels, aient la responsabilité de considérer les effets que leurs œuvres sont susceptibles d’avoir : une proposition discutable, certainement, mais nullement absurde en elle-même. Mais la position qu’il essayait de défendre ne se remit jamais de sa gaffe initiale, et le fait qu’une simple gaffe suffise à obscurcir la question importante qui était en jeu montre bien la frivolité intellectuelle qui s’était déjà installée dans la société britannique.
En fait, les preuves avancées par les experts étaient, à leur manière, largement aussi absurdes que les remarques liminaires de Griffith-Jones, et leurs effets bien plus destructeurs. Par exemple, lorsque la très éminente et très cultivée Helen Gardner, l’archétype du professeur du Cambridge, qui avait passé une grande partie de sa vie à étudier les poètes métaphysiques, fut interrogée au sujet de l’emploi répété, pour ne pas dire incessant, du mot « baiser » (fuck) par Lawrence, elle laissa entendre que celui-ci avait en quelque façon réussi à rendre le mot moins obscène et plus raffiné en le débarrassant de ses connotations grivoises. Dans sa dernière plaidoirie devant le jury, Griffith-Jones – aussi absurde, pompeux et vilipendé qu’il ait pu être – se montra bien plus clairvoyant que les experts de la défense au sujet des conséquences sociales probables de l’affaiblissement du tabou concernant l’usage de mots grossiers : « Madame Gardner a dit… « Il me semble que le fait même que ce mot soit utilisé si fréquemment dans le livre diminue le choc initial qu’il crée, à chaque usage successif… » Je suppose que cela est censé constituer une excuse pour l’usage de ce langage. Mais est-ce le cas ? Et si cette affirmation est exacte, n’est-il pas terrible de dire « Tout va bien, si nous oublions le choc causé par l’emploi de ce langage, si nous l’employons un nombre suffisant de fois, plus personne ne sera choqué, tout le monde l’utilisera et tout ira bien ? » N’est-il pas possible d’appliquer le même raisonnement à tout ? Des images pornographiques, si vous les regardez un grand nombre de fois, le choc, l’effet va disparaître, et par conséquent nous pouvons tout inonder d’images pornographiques ! » Madame Gardner, mais pas Griffith-Jones, aurait été surprise si elle s’était trouvée dans mon cabinet quatre décennies plus tard, d’entendre un enfant de trois ans dire à sa mère, qui venait d’interrompre sa tentative de détruire mon téléphone, « Putain, tu fais chier ! »


Les témoins au procès exagérèrent grossièrement, et à mon avis malhonnêtement, les mérites littéraires de Lawrence, pour renforcer les arguments de la défense, celle-ci n’étant en fait qu’un cheval de Troie dans leur campagne pour faire disparaître toutes les limites artistiques et pour éroder les irritantes contraintes posées par la civilisation. Helen Gardner affirma dans son témoignage que, pour estimer la valeur littéraire d’une œuvre, deux considérations rentraient en ligne de compte : ce que l’auteur avait essayé de dire, et s’il avait réussi à le dire. Sur ces deux points, Lawrence échoue, et échoue lamentablement. Bien sûr, que le fils d’un mineur de Nottinghamshire ait pu, à cette époque, écrire un roman était en soi un fait remarquable, ce qui explique qu’il soit devenu la mascotte prolétarienne du groupe de Bloomsbury : mais la rareté de la chose ne doit pas nous aveugler au sujet de sa valeur intellectuelle ou esthétique. Par exemple, la prose de Lawrence réussit l’exploit d’être à la fois
surchargée et insipide. Je trouve le passage suivant en ouvrant le livre au hasard et en mettant le doigt à l’aveugle sur la page : « Elle s’enfuit, et il ne vit rien d’autre que la tête ronde et mouillée, le dos mouillé penché en avant dans sa fuite, les fesses rondes scintillantes : une admirable et peureuse nudité de femelle en fuite. » (« She ran, and he saw nothing but the round wet head, the wet back leaning forward in flight, the rounded buttocks twinkling: a wonderful cowering female nakedness in flight.”) Polonius se serait exclamé : « Très bon, « les fesses rondes scintillantes », très bon ! »
La totale absence d’humour de ce passage (en plus d’être caractéristique) indique un défaut moral profond, dans la mesure où le sens de l’humour requiert un certain sens des proportions. Bien entendu, comme l’a fait remarquer Sommerset Maughan, seul un écrivain très médiocre est toujours à son meilleur ; mais seul un écrivain très mauvais donne aussi souvent le pire de lui-même, comme le fait Lawrence. Le passage suivant rapporte une conversation entre Mellors, le garde-chasse, et le père de Lady Chatterley, Sir Malcolm, après que celle-ci soit tombée enceinte de Mellors :

« C’est seulement quand le café fut servi, et le serveur sorti, que Sir Malcolm, allumant un cigare, dit d’un ton cordial :
- Eh bien, jeune homme, et ma fille ?
Un petit sourire effleura le visage de Mellors.
- Eh bien, monsieur, et votre fille ?
- Vous lui avez bel et bien fait un enfant.
- J’ai cet honneur, ricana Mellors.
- Honneur, grand Dieu !
Sir Malcolm eut un petit rire gras, et se transforma en Ecossais lubrique.
- Honneur ! répéta-t-il. Comment est-ce que ça a marché, l’amour ? Bien, n’est-ce pas ?
- Très bien.
- J’en mettrais ma main au feu ! Ha ! ha ! Ma fille chasse de race. Moi non plus, je ne me suis jamais repenti d’une bonne baise. Bien que sa mère… Ah ! dieux du ciel !
Il roula les yeux vers le plafond ; puis :
- Mais vous l’avez réchauffée, oh, vous l’avez réchauffé, je le vois bien ! Ha ! ha ! C’est bien mon sang qui coule en elle ! Vous avez su y mettre le feu, pour sûr. »

Il serait difficile de trouver un passage plus mauvais, plus grossier, ou plus dépourvu de sensibilité dans toute la littérature anglaise. Son irréalisme est saisissant, bien sûr (et Lawrence prétend être réaliste) : aucun père ne parlerait de sa propre fille de cette manière digne d’un vestiaire masculin, ni aucun veuf de sa défunte femme. Il réduit les relations humaines au plus petit dénominateur possible : les êtres humains deviennent de simples animaux de basse-cour. Et Lawrence approuve Sir Malcolm, il veut nous faire partager l’idée que celui-ci est supérieur aux autres membres de sa classe sociale, parce que plus terrien et animal.
Lawrence prenait son art au sérieux, mais il n’était pas un écrivain sérieux – si par sérieux nous entendons quelqu’un dont la conception de l’existence est intellectuellement ou moralement digne de notre considération. Lawrence met beaucoup de lui-même en Mellors, qui à un moment du livre énonce l’essence de la philosophie de Lawrence, le résumé de toute sa réflexion sur l’existence humaine, son legs à l’humanité : « Je crois en quelque chose. Je crois au fait d’avoir du cœur. Je crois surtout au fait d’avoir du cœur en amour, au fait de baiser en ayant du cœur. Je crois que si les hommes pouvaient baiser avec du cœur, et si les femmes pouvaient accepter leur amour avec du cœur, tout irait bien. » L’idée que la perfection sociale pourrait être atteinte grâce à des relations sexuelles merveilleusement sensuelles entre les hommes et les femmes est un fantasme indigne d’une considération prolongée. Appeler cela une niaiserie adolescente serait faire injure à nombre d’adolescents intelligents. Le fait que tant de gens éminents aient été prêt à témoigner devant le tribunal que Lawrence était un des plus grands écrivains du 20ème siècle, digne d’être comparé, mettons, avec Conrad, est un indice de la perte de goût et de jugement de l’élite. Leur imprimatur a contribué à transformer un mauvais écrivain et un penseur pire encore en une icône culturelle ; et son naturalisme grossier et égotiste a été sans cesse surpassé depuis par encore plus de naturalisme, de grossièreté et d’égotisme.
Cependant le naturalisme n’est pas l’honnêteté ou la fidélité à la vérité – loin de là. Car l’expérience de l’humanité toute entière montre que la vie sexuelle est toujours, doit toujours, être cachée par des voiles plus ou moins opaques si elle doit être humanisée et dépasser le niveau de la pure animalité. De ce qui est secret par nature, c’est-à-dire ce qui est humain et conscient de lui-même, on ne peut pas parler directement : la tentative de le faire mène seulement à la vulgarité, pas à la vérité. La paillardise est le tribut que notre instinct paye à notre besoin de secret. Si vous allez au-delà de la paillardise et que vous soulevez tous les voiles, vous obtenez de la pornographie et rien d’autre. En substance Lawrence était donc un pornographe, mais un pornographe ennuyeux même pour un genre aussi ennuyeux.
La demande n’avait jamais été grande, à part du côté de l’élite, pour assouplir la loi sur la censure : en effet, jusqu’à ce que cette loi soit relâchée le public n’avait montré qu’un appétit très limité pour les œuvres de D.H. Lawrence. Mais à peine la loi avait-elle été assouplie, et le livre publié, qu’un foyer britannique sur quatre en fit l’acquisition. Le génie était bel et bien sorti de la bouteille, l’offre avait créé la demande, et l’appétit vient en mangeant.
C’est un préjugé courant d’affirmer que la censure est mauvaise pour les arts et par conséquent qu’elle est toujours injustifiée ; bien que, si cela était le cas, l’héritage artistique de l’humanité devrait être bien faible et nous devrions vivre dans un âge d’or artistique. Mais si nous ne pouvons pas censurer, nous pouvons du moins juger : et nous devrions répéter sans relâche que D.H. Lawrence et sa progéniture déplorable et stéréotypée, jusqu’à Marilyn Manson et Glen Duncan, avec ses « frissons sombres et sataniques », obscurcissent le monde au lieu de l’éclairer.