Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 13 octobre 2021

Le visage de la liberté


 


Jeffrey H. Anderson – The masking of America – The Claremont review of books, summer 2021

« Nous ne devrions jamais revenir complètement à notre société sans masque où seuls les professionnels de santé en portaient un, car l'utilisation judicieuse des masques continuera à sauver des vies ». Il ne s'agit pas là de la déclaration marginale d'un obscur grincheux. C'est le point de vue de deux médecins de l'école de médecine Mount Sinai de New York, l'une des écoles de médecine les plus prestigieuses du pays, qui ont écrit une tribune dans le New York Daily News au printemps dernier.

Maintenant que la pandémie de COVID-19 est en recul, il peut sembler absurde de proposer de nouvelles obligations de se masquer en réponse à des menaces virales moins importantes, voire saisonnières. Mais Julia Carrie Wong, dans le Guardian, rapporte que de nombreux Américains aiment bien leurs masques. Francesca, professeur de New York âgée de 46 ans et entièrement vaccinée n'abandonnera pas tout de suite sa « cape d'invisibilité ». « Cela a été un tel soulagement de se sentir anonyme », explique-t-elle. C'est comme si j'avais un champ de force autour de moi qui disait : « Vous ne me voyez pas ». Becca, une employée de librairie de 25 ans, près de Chicago, rapporte qu'elle et ses collègues « préfèrent que les clients ne voient pas nos visages », car « avec un masque, je n'ai pas à leur sourire ou à m'inquiéter de garder un visage neutre ». Bob, un retraité de 75 ans, du New Jersey, affirme que le port du masque le « libère » de l'obligation de « paraître heureux ». Aimée, une scénariste de 44 ans vivant à Los Angeles, aime la « liberté émotionnelle » que lui procure le port d'un masque : « C'est presque comme si on faisait disparaitre le regard masculin ».

Officiellement, le but du port du masque n'est pas de fournir une béquille émotionnelle, mais de prévenir la transmission virale. On a appris à de nombreux Américains à croire que les masques sont efficaces - au moins un peu - et que leur port est un inconvénient mineur. Or c'est pratiquement le contraire qui est vrai. Les meilleures preuves scientifiques invitent à une évaluation beaucoup plus mesurée de l'efficacité des masques que celle colportée par les responsables de la santé publique. Et les avantages sanitaires douteux du port généralisé du masque ont un coût social énorme, qui n'est presque jamais reconnu par ceux qui rédigent et appliquent les directives. 

Voir et montrer son visage est un aspect fondamental de l'existence humaine. Une société qui oublie cette vérité évidente ne réalisera probablement pas non plus que les personnes sans visage peuvent faire des sujets dociles mais généralement pas de bons citoyens. (Nous pouvons mettre à part les cas où les masques sont portés pour des occasions spéciales - Halloween, Carnaval, les pièces grecques classiques). Le COVID-19 ne sera pas non plus la dernière fois que les responsables de la santé publique et les gouvernants nous demandent d'adopter le port du masque. La question est de savoir si les Américains - et les législateurs qui les représentent le plus étroitement - prendront conscience des coûts élevés du port du masque avant que cette nouvelle pratique nocive ne s'incruste dans notre culture.

Par son impact mondial, la pandémie de COVID-19 a été la pire depuis un siècle. Toutefois, en tant que menace pour la santé des Américains, elle est plus proche de la grippe de Hong Kong de 1968 ou de la grippe asiatique de 1957 - dont aucune n'a sensiblement modifié la vie quotidienne des Américains - que de la grippe espagnole de 1918. Dans une comparaison directe, le COVID-19 fait ressembler la grippe espagnole à la peste noire de l'Europe médiévale. Selon les meilleurs chiffres disponibles auprès du Center for Disease Control and Prevention (CDC) et d'autres organismes, l'Américain type de moins de 40 ans en 1918 avait 100 fois plus de chances de mourir de la grippe espagnole que l'Américain type de moins de 40 ans en 2020 de mourir du COVID-19. Alors que le COVID-19 a malheureusement raccourci la vie de nombreuses personnes âgées déjà en mauvaise santé, la grippe espagnole a emporté des personnes dans la force de l'âge et laissé des orphelins dans son sillage.

La réaction des Américains au COVID-19 a toutefois été radicalement différente de celle qu'ils ont eue en 1968, 1957 ou même 1918. Dans le Wall Street Journal, Niall Ferguson, de la Hoover Institution, rappelle que le président Dwight Eisenhower avait demandé au Congrès 2,5 millions de dollars supplémentaires pour le service de santé publique pendant la grippe asiatique. Au total, le Congrès a autorisé environ deux millions de fois cette somme pour le COVID-19. En 1957, il n'y a pas eu de fermetures généralisées d'écoles, d'interdictions de voyager ou d'obligation de porter un masque. Ferguson cite les souvenirs d'une personne ayant vécu cette époque : « Pour ceux qui ont grandi dans les années 1930 et 1940, il n'y avait rien d'inhabituel à se trouver menacé par une maladie contagieuse. Les oreillons, la rougeole, la varicelle et la rubéole balayaient des écoles et des villes entières ; j'ai eu les quatre..... Nous avons accueilli la grippe asiatique sans broncher. »

Une différence majeure entre cette époque et aujourd'hui est le rôle accru des responsables de la santé publique. Bien avant leur ascension, Socrate avait clairement indiqué dans La République, de Platon, qu'il ne voulait pas que les médecins gouvernent. Les philosophes ou même les poètes feraient de meilleurs gouvernants, car ils tentent au moins de comprendre la vie politique et sociale dans son ensemble et de s'occuper de l'âme humaine. Les médecins, en revanche, ont tendance à ne pas tenir compte de l'âme : c'est la nature de leur art de se concentrer sur le corps et de ne pas tenir compte de préoccupations plus élevées. De plus, les philosophes et les poètes grecs célébraient le courage face à la mort - le Socrate de Platon et l'Achille d'Homère ne se détournaient pas de leurs nobles missions par peur de mourir. Mais le règne des responsables de la santé publique, sous lequel nous vivons de plus en plus aujourd'hui, encourage une aversion excessive au risque et transforme presque la lâcheté en vertu.

Les masques chirurgicaux ont été conçus pour protéger les plaies des patients contre les infections transmises par le personnel médical, et non pour empêcher la propagation des virus. Lorsque le COVID-19 a atteint nos côtes, le CDC a d'abord recommandé que la plupart des Américains ne portent pas de masque. Le 3 avril 2020, le CDC est brusquement revenu sur cette position. L’Administrateur général de la santé publique, Jerome Adams, a expliqué que de « nouvelles preuves » avaient révélé qu' « une partie importante des personnes atteintes du coronavirus ne présentent pas de symptômes » et « peuvent transmettre le virus à d'autres personnes avant de présenter des symptômes. »

Cette justification du port du masque n'était pas tout à fait logique. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), « la transmission potentiellement présymptomatique... est un facteur majeur de transmission de la grippe. » Pourtant, le CDC ne recommande pas (encore) aux personnes apparemment en bonne santé de porter des masques pendant la saison de la grippe. Il est probable que le CDC ait paniqué en avril et qu'il ait voulu donner l'impression de faire quelque chose. En outre, les responsables de la santé publique aiment naturellement proposer de nouvelles politiques en matière de santé publique. C'était l'occasion d'introduire une pratique qui aurait été auparavant impensable pour les Américains. Il est vrai que les recherches sur l'efficacité, ou l'absence d'efficacité, des masques n'avaient pas changé au point de suggérer que les personnes en bonne santé devraient en porter. Mais pourquoi ergoter sur les preuves lorsqu’on agit pour une bonne cause ?

Le lendemain du jour où le CDC a approuvé le port du masque à l'échelle nationale, le président Trump a annoncé : « A titre personnel, je ne le ferai pas. » À partir de cet instant, le masque est rapidement devenu un symbole de vertu civique - une sorte de drapeau Black Lives Matter que l'on pouvait accrocher à son visage. Pour beaucoup, porter un masque revenait à s’afficher comme triplement vertueux : Je suis désintéressé ; Je suis favorable à la science ; Je suis anti-Trump. Mais, incidemment, cela montrait aussi le rejet d’une très ancienne norme occidentale de comportement, une aversion malsaine au risque, une volonté naïve de se soumettre à des allégations non étayées en matière de santé, et une compréhension très pauvre des relations humaines.

Les données scientifiques les plus fiables pour déterminer si les masques sont efficaces pour arrêter la transmission des virus proviennent d'essais contrôlés randomisés (ECR), qui ont presque tous été menés avant le début de la pandémie de COVID-19. Les essais contrôlés randomisés, dans lesquels les chercheurs répartissent les sujets de manière aléatoire dans différents groupes et étudient la réaction de ces groupes à diverses formes de traitement, constituent la référence en matière de recherche médicale. Ils ont la vertu d’être très difficiles à manipuler pour les chercheurs qui seraient tentés de produire des résultats conformes à leurs attentes. Les études dites observationnelles, appelées ainsi parce que les chercheurs se contentent d'observer les résultats dans des scénarios préexistants sans pouvoir isoler une cause spécifique de ces résultats, relèvent autant de la sociologie que de la science médicale. Elles introduisent davantage de biais et sont beaucoup plus susceptibles d'être politisées. Quiconque doute que, à l’ère du Covid, il y ait eu beaucoup plus de bénéfices pour les chercheurs à produire des résultats favorables aux masques que des résultats défavorables pourrait également être intéressé par une propriété en bord de mer à Wuhan.

Les essais contrôlés randomisés n'ont trouvé que peu ou pas de preuves de l'efficacité des masques pour prévenir la transmission virale, que ce soit de la personne qui les porte aux autres ou vice versa. En fait, certains résultats significatifs issues d'ECR indiquent que les masques augmentent la transmission. Une équipe de chercheurs, dirigée par Raina MacIntyre de l'université de Nouvelle-Galles du Sud, a expliqué comment les masques pouvaient en fait être contre-productifs : « Le virus peut survivre à la surface des masques » et « transférer l'agent pathogène du masque aux mains nues du porteur. »

Obliger les enfants à porter des masques est particulièrement déraisonnable. Les mineurs sont bien moins aptes à propager le virus, et les statistiques du CDC montrent que 99,9 % des décès dus au COVID-19 aux États-Unis concernent des adultes. Peu de spectacles sont plus ridicules que celui d'écoliers faisant du sport en extérieur en portant des masques. Les directives de l'OMS sur le port du masque pour les enfants sont d’ailleurs comiques dans leur invraisemblance : « Avant de mettre le masque, les enfants doivent se nettoyer les mains... au moins 40 secondes s'ils utilisent du savon et de l'eau..... Les enfants ne doivent pas toucher l'avant du masque [ni] le tirer sous le menton..... Après avoir enlevé leur masque, ils doivent le ranger dans un sac ou un récipient et se nettoyer les mains. » Mais bien sûr. C'est compris, les enfants ?

Une étude réalisée en 2020 par le professeur Henning Bundgaard et son équipe au Danemark est le seul ECR qui ait testé l'efficacité du port du masque contre le COVID-19. Elle a révélé que 1,8 % des participants du groupe portant un masque, et 2,1 % de ceux du groupe témoin non masqué, ont été infectés par le COVID-19 dans le mois qui a suivi. Cette différence n'était pas statistiquement significative. L'étude a dû avoir du mal à être publiée, puisqu'elle est parue des mois après avoir été menée. Une fois qu'elle a finalement été publiée, Vinay Prasad, médecin à l'Université de Californie, San Francisco, l'a qualifiée de « bien faite » mais a noté (de façon critique) que « [d]e nombreuses personnes, sur les réseaux sociaux, se sont demandées pourquoi un essai qui pourrait diminuer l'enthousiasme pour les masques... a été publié dans une revue médicale de premier plan ».

En tentant de justifier ses directives sur les masques sur son site Web, le CDC s'est appuyé presque entièrement sur des études observationnelles tout en ignorant soigneusement les ECR – sauf pour critiquer quelques-unes des plus révélatrices, comme celle de Bundgaard, qui ne vont pas dans le sens des directives ou les objectifs de l'agence. Quiconque pense que le CDC est une agence impartiale, politiquement neutre, qui se consacre uniquement à la recherche de la vérité scientifique, devrait peut-être prendre en considération les emails découverts récemment qui prouvent que les syndicats enseignants et l’équipe de Joe Biden ont effectivement réécrit des sections du guide produit par l’agence pour organiser le retour des enfants à l'école. Comme tant de dirigeants non élus, les responsables du CDC considèrent qu'ils ont plus de compte à rendre à leurs « actionnaires » qu’au peuple américain. C'est bien pourquoi les Pères Fondateurs ont confié le pouvoir de prendre les décisions politiques – quelles qu’elles soient - à des législatures élues plutôt qu'à de lointaines bureaucraties. Pourtant, les assemblées législatives ont été largement absentes pendant la période du coronavirus, tandis que les responsables de la santé publique et les membres de l'exécutif se sont délectés de leurs nouveaux pouvoirs.

Même si les masques fonctionnaient, que devrions-nous sacrifier pour les porter ? En plus d'être inesthétiques, les masques sont inconfortables et rendent la respiration plus difficile. Il n'est pas rare de voir un porteur de masque retirer son masque juste à temps pour tousser ou éternuer - ce qui est compréhensible, car sinon le masque devient un mouchoir usagé qui reste collé sur le nez et la bouche. Les êtres humains sont faits pour sentir le soleil et le vent sur leur visage, pas un morceau de tissu (potentiellement humide). Même les voiles des femmes musulmanes sont apparemment plus confortables que les masques. Un professeur de l'université de York a déclaré à la journaliste scientifique Sandy Ong : « J’ai très chaud au visage lorsque je porte un masque, alors que ce n'est généralement pas le cas avec le niqab. »

Mais le confort n'est pas la seule raison pour laquelle les masques et les voiles heurtent notre sensibilité. Les Occidentaux, dans le meilleur des cas, reconnaissent que chaque être humain est unique et possède une valeur intrinsèque. C'est peut-être en partie pour exprimer cette conviction que nous avons toujours veillé à la visibilité du visage - la partie du corps qui exprime principalement les pensées et les sentiments d'une personne. D'autres civilisations accordent moins de valeur à la liberté individuelle et sont également moins attachées au républicanisme. Ainsi, le philosophe politique Pierre Manent, abordant les débats en France sur le port du voile dans les communautés musulmanes, écrit : « C'est par le visage que chacun se révèle à la fois comme un être humain et comme cet être humain particulier..... Présenter de manière visible son refus d'être vu est une agression permanente contre la coexistence humaine. Les Européens n'ont jamais caché leur visage, sauf celui du bourreau ».

Lorsque nous regardons le visage de nos semblables, nous avons tendance à traiter en même temps les informations provenant de l'ensemble du visage. Il va sans dire qu'un masque couvrant les deux tiers inférieurs du visage perturbe grandement cette opération, ce qui est préjudiciable aux enfants, en particulier aux bébés. On peut se demander quels dommages nous avons causés à ceux qui naîtront en 2020 en leur cachant notre visage au cours de leur première année cruciale. Jay Bhattacharya, professeur de médecine à Stanford, affirme que « les preuves que le fait de porter un masque peut nuire aux développement des enfants sont accablantes. »

Tout cela permet de répondre à la question pétulante que posent si souvent les promoteurs enthousiastes des masques : mais quel est le problème ? Le problème est très sérieux. Les masques cachent les visages familiers, les sourires contagieux et les regards chaleureux qui apportent lumière et couleur à la vie quotidienne. Considérer cavalièrement cette perte comme négligeable revient à passer par pertes et profits la chaleur humaine et la sociabilité d'une manière remarquablement insensible. Dans son étude détaillée des émotions, Charles Darwin a observé que la manière dont les êtres humains communiquent à l’aide des expressions faciales est une différence essentielle entre nous et les animaux. Il a écrit un livre entier sur le sujet, The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872). La communication, selon Darwin, a été « d'une importance capitale pour le développement de l'homme ». La communication humaine est « grandement facilitée par les mouvements expressifs du visage et du corps », et le visage est « le principal siège de l'expression ». Darwin ajoute que nous percevons immédiatement l'importance des expressions faciales « si nous devons converser sur un sujet important avec une personne dont le visage est dissimulé. » Il est intéressant de noter que c'est précisément la raison pour laquelle le masque attire ses partisans les plus dévoués, comme ceux cités ci-dessus dans le Guardian : aspirer à porter un masque signifie aspirer à se retirer de la vie sociale.

En résumé, non seulement les masques ne fonctionnent apparemment pas comme prévu, mais ils sont également inconfortables et peu hygiéniques. Ils voilent notre humanité et compromettent le développement de nos enfants. Ils nous empêchent de percevoir les émotions, les pensées et les affections des autres, ou de partager les nôtres. Ils limitent la communication et érodent la compréhension mutuelle. Ils altèrent profondément les interactions humaines et réduisent considérablement notre qualité de vie.

Les responsables de la santé publique ne comprennent rien de tout cela. Ils prétendent que le port du masque est une action qui est dépourvue coût. Ou peut-être, parce qu'ils ne sont ni formés ni enclins à considérer la société humaine dans son ensemble, sont-ils tout simplement aveugles à ces coûts. Leur objectif unique, c'est d’éviter les risques - étroitement définis comme le risque de tomber malade ou de mourir. Le risque d'étouffer, d'énerver ou de dévitaliser la société humaine ne fait même pas partie de leurs calculs. Sous leur influence, l'Amérique a mené une expérience de port du masque fondée en grande partie sur des affirmations scientifiques non étayées et sur une compréhension très pauvre de l'existence humaine. C'est une expérience que nous ne devrions pas répéter.

 


mercredi 29 septembre 2021

Féminisme et classes sociales

 


The wages of feminism - Scott Yenor - The American Mind - June 2021


Ma femme et moi traversons parfois l'Idaho rural, le pays de Trump. Un vieux minivan avec un autocollant Trump 2020 « No More Bullshit » s'arrête à côté de nous.  Il en sort une mère tatouée, cigarette au coin de la bouche, qui injurie ses trois petits enfants. Pas de père dans les parages.

« C’est notre peuple », me dit ma femme. En effet, nous votons comme cette femme et ressentons à peu près la même chose concernant notre pays. Mais nous vivons très différemment de « notre peuple ». Nos enfants connaissent peu de gens issus de foyers brisés, alors que les gens de « notre peuple » en connaissent peu issus de familles intactes.

Voici une vérité chuchotée à l’oreille de tous ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans le populisme : des nations saines ne peuvent être fondées sur « notre peuple » tel qu'il vit actuellement. Le populisme ne suffit pas.

Aux Etats-Unis, le mariage reflète le fossé entre les classes sociales. En 1960, 95 % des enfants vivaient avec leurs parents biologiques, tant dans les classes aisées que dans les classes populaires. En 2005, un écart important s'était creusé entre ces deux groupes, respectivement 85 % et 30 %. Le rapport 2017 de Brad Wilcox et Wendy Wang constate un écart béant sur un grand nombre de mesures relatives à la famille, tandis qu'un rapport Brookings de 2020 révèle que 38 % des personnes appartenant au quintile de revenu le plus bas en 2018 étaient mariées, contre 80 % dans le quintile le plus élevé. Par ailleurs, 94 % des enfants du quintile supérieur vivent avec deux parents mariés, contre 35 % des enfants du quintile inférieur.

Le niveau d’étude est souvent un indicateur de la classe sociale. Les personnes les moins diplômées sont moins nombreuses à être mariées et ces mariages ont deux fois moins de chances de durer. Environ 65 % des femmes les moins diplômées étaient mariées en 1990, mais seulement 50 % en 2017. Les chiffres sont nettement inférieurs chez les femmes de moins de quarante ans qui n'ont pas obtenu de diplôme universitaire. (Chez les femmes ayant fait des études supérieures, les chiffres sont passées de 69 % à 65 % pendant la même période). Près de 80 % des mariages homme-femme dans lesquels les femmes ont fait des études supérieures devraient durer jusqu'à la mort, alors que cela ne devrait être le cas que de 40 % de ceux impliquant des femmes sans diplômes universitaires.

Depuis plus d’une génération, des spécialistes des sciences sociales, comme Charles Murray et d'autres, ont dressé la carte de ces différences. Ces deux Amériques vivent toutes deux sous le règne de l'idéologie féministe, mais le féminisme est différent selon les classes. Nous avons un féminisme aisé, et nous avons une classe ouvrière qui vit en aval du féminisme.

Le féminisme aisé existe au sein de la classe moyenne supérieure néo-traditionnaliste. Cette sorte de féministe a des diplômes universitaires. Elle entame une carrière, après avoir eu quelques mentors et avoir fait des stages qui lui ont permis de s’affirmer.  Elle peut fréquenter une église qui répond à ses besoins et à sa vision d'elle-même. Elle est en bonne forme physique. Elle a eu plus de partenaires sexuels que sa mère, mais elle finit par se poser, par se marier, et elle reste mariée. Elle a peut-être un ou deux enfants. Elle éduque ses enfants pour que ceux-ci réussissent.  Elle et son mari sont des partenaires égaux et les meilleurs amis du monde. L'idéal d'accomplissement féminin organise la vie et les institutions où elle exerce une influence.  

Dans le même temps, les féministes aisées adoptent des valeurs « post-matérialistes » telles que la tolérance à l'égard de la cohabitation, des relations sexuelles hors mariage, des enfants hors mariage, du divorce et de l'homosexualité. Elles ont tendance à penser que la vie de famille et les enfants ne sont pas importants pour le bonheur. Elles s'opposent aux rôles sexuels traditionnels. Leur engagement idéologique en faveur du mariage est faible. Et, au fil des générations, elles sont moins nombreuses à se marier et à avoir des enfants.

Il y a là un grand paradoxe : l'idéologie du mariage et de la vie de famille est faible parmi les classes supérieures, mais sa pratique « néo-traditionnelle », telle qu'elle existe aujourd’hui, est forte.

Les classes rurales et ouvrières vivent en aval de la culture féministe de la réussite, mais n'adoptent pas son carriérisme. Les femmes qui appartiennent à ces catégories sociales se considèrent elles aussi comme indépendantes, mais différemment. Elles ne célèbrent pas le fait de briser des plafonds de verre. Les femmes des classes supérieures s'appuient sur les réseaux féministes pour progresser, tandis que les femmes des classes inférieures de « notre peuple » rejettent la féminité traditionnelle et espèrent réussir grâce à leur propre travail et à leurs talents - des valeurs américaines ancestrales. En général, ceux qui n'ont pas de diplôme universitaire sont plus méfiants à l'égard du divorce, de l'homoparentalité et des naissances hors mariage, mais pas dans des proportions énormes.  

Mais les femmes des classes inférieures vivent l'idéal féministe plus que leurs sœurs des classes supérieures. Les femmes des classes inférieures sont plus libres à l’égard du mariage, comme les féministes l'avaient espéré pour toutes les femmes. Les femmes des classes inférieures rejettent les habitudes et les tâches domestiques plus que leurs sœurs des classes supérieures - ces familles prennent moins de repas en commun, par exemple.

Autre paradoxe : les classes inférieures n'ont pas, pour le moins, une attitude plus tolérante à l'égard de l'éclatement de la famille que les classes supérieures, mais le mariage et la vie familiale sont également plus faibles dans les classes inférieures.

Si les idées comptaient vraiment, on s'attendrait à ce que les classes supérieures, plus progressistes, aient un rapport au mariage plus dégradé qu’il ne l’est et à ce que les classes inférieures en aient un meilleur. Mais c'est le contraire qui se produit.

Les préoccupations des féministes des classes supérieures dominent le mouvement féministe (par exemple, l'équité salariale).  Le « féminisme » des classes inférieures est la conséquence logique du fait que le mariage et la maternité ont été dévalorisés et déstabilisés et qu’ils ne sont plus considérés comme les piliers d’une société civilisée. C'est un tout. Comme l'écrit la militante féministe Stephanie Coontz dans Une histoire du mariage (2005), le mariage dans les classes supérieures est « plus heureux, plus aimant et plus satisfaisant » que tous les mariages précédents. Les néo-traditionalistes pensent avoir inventé le bonheur ! Dans le même temps, le mariage est aussi devenu « facultatif et plus fragile » dans les classes inférieures. Ces « deux mouvements », conclut Coontz, ne peuvent être « séparés ». Les classes inférieures ont besoin des traditions et des rôles sexuels que les classes supérieures ont détruit. Dommage.

Mais ensuite, les classes supérieures ont réimposé pour elles seules certaines de ces normes. Les stigmates attachés aux naissances hors mariage et au divorce, par exemple, ont le plus diminué parmi les classes supérieures, mais ces dernières ont moins d'enfants illégitimes et divorcent moins souvent que les classes inférieures.

Les individus des classes supérieures vivent dans une bulle où un comportement familial « faible » est effectivement stigmatisée, mais d'une manière non traditionnelle.  Un comportement familial faible compromet les carrières et la réussite de l'éducation des enfants. Avoir un enfant hors mariage ? Cela complique votre carrière. Cela compromet la poursuite d'études supérieures. C'est risqué. Et tout le monde le sait. Imaginez une jeune avocate âgée de vingt-cinq ans entrant dans une salle pleine de jeunes avocates non mariées. Son manque de prudence a conduit à une grossesse non désirée. Personne ne plaint l'enfant qu’elle porte. La première pensée de chacune est : il pourrait tuer la carrière de sa mère ! Qu'est-ce qui pourrait être plus honteux que cela ? L'honneur et la honte chez les carriéristes s'opposent aux naissances hors mariage (et à la fertilité aussi).

De la même manière, le carriérisme crée une bulle qui protège contre le divorce. Lorsque les gens se marient et ont des enfants, ces derniers doivent également être très performants pour pouvoir intégrer la classe dirigeante américaine. Les articles concernant les moyens par lesquels nos élites se reproduisent socialement sont légion. La compétition pour entrer dans les meilleures écoles maternelles commence très tôt. L'entrée dans les grandes écoles est une condition préalable à une bonne vie. La réussite d'un enfant est, après tout, un reflet de celle de ses parents. Le divorce compromettrait sérieusement la réussite de cette stratégie de reproduction sociale. Encore une fois, dans la bulle carriériste une forme de honte et d’honneur s'opposent au divorce. Ils s'opposent également aux causes du divorce, de sorte que la fidélité au sein du mariage est très respectée et que la fréquentation des églises est encore plus importante que ce à quoi on pourrait s'attendre, étant donné le sécularisme de nos élites. L'église est bonne pour les enfants. Les personnes aisées pratiquent la moralité traditionnelle avec une justification très « néo ».

Les gens haut placés ont intériorisé l'idée que l'éclatement de la famille est mauvais, non pas par respect pour le mariage et la vie de famille, mais par respect pour le carriérisme et ses avantages. C'est l'intérêt personnel bien compris et dûment adapté à un monde féministe.  Mais il se trouve que, peut-être inconsciemment, leur approche du mariage sape la vie des classes inférieures et accroît leurs propres avantages de classe.

Les classes inférieures, en effet, n'ont pas la discipline que l'idéal du carriérisme impose. Elles se contentent de travailler, quand elles travaillent. D'une certaine manière, c'est raisonnable, puisque les classes supérieures souffrent de la mystique de la carrière – une grave surestimation de l'importance de la carrière professionnelle dans une vie humaine. Organiser sa vie autour d'une carrière, c'est se préparer à être malheureux et déçu. Ce rejet de l'opinion de l'élite est une partie de ce qui fait que les classes inférieures sont « notre peuple ». Il en va de même pour leur engagement envers le mariage et la vie de famille, qui est plus élevé que l'engagement des classes supérieures.

Mais ce rejet de la mystique de la carrière ne suffit pas. Les classes inférieures divorcent. Elles cohabitent. Elles ont des enfants illégitimes. De plus en plus, elles désertent les églises. Elles sont, en un sens, infantilisées par leur manque de volonté de penser à long terme.

La vie des gens de « notre peuple », qui vit en aval du féminisme, n'est pas belle à voir, par conséquent. Dans Deaths of Despair, deux économistes documentent l'augmentation frappante et sans précédent des suicides, des overdoses et des décès liés à l'alcool chez les Américains sans diplômes universitaires.  En 1990, les femmes qui n'étaient pas diplômées de l'enseignement supérieur mouraient en nombre similaire à celui des hommes et des femmes qui l'étaient (environ 20 « morts de désespoir » pour 100 000).  Ce nombre est passé à près de 100 décès pour les femmes sans diplôme universitaire en 2015.  (Le nombre pour les hommes sans diplôme universitaire est passé d'environ 50 pour 100 000 en 1990 à 175 en 2015).

Les « morts de désespoir » sont un symptôme d’un effondrement psychique plus général chez les personnes sans diplômes universitaires.  La consommation d'opioïdes chez les femmes sans diplômes universitaires a grimpé en flèche. Les femmes sans diplômes universitaires sont beaucoup plus nombreuses à être obèses (44 % en 2011-2014 selon une étude du CDC, contre environ 27 % des diplômées universitaires) et elles sont beaucoup plus susceptibles d'avoir des enfants obèses.  Une méta-analyse des données internationales montre que, lorsque le niveau d'éducation diminue chez les femmes, l'obésité augmente dans les pays à haut revenu comme l'Amérique et l'Europe contemporaine.  Cette constatation semble cohérente au cours de la dernière génération, comme le montre une méta-analyse de 2007.

Peut-être, comme le suggèrent nos économistes, le moral des classes inférieures s’est-il effondré parce que les emplois qui donnaient un sens à la vie ont disparu pour ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures.  Comme le montrent Wilcox et Wang, cependant, le déclin du mariage dans les classes inférieures a précédé le déclin des « bons emplois » dans ces mêmes classes.  Les changements culturels, disent-ils, y compris « la contre-culture, la révolution sexuelle et la montée de l'individualisme expressif » ont sapé les « normes, valeurs et vertus sur lesquelles se fondent des mariages et des familles solides et stables ». Le déclin du mariage, qui donne un sens à l’emploi qu’on occupe, est à l'origine du désespoir des classes inférieures. Wilcox et Wang s'abstiennent de mentionner le féminisme, mais ils devraient l'inclure comme principal facteur de notre « changement culturel. »

Il ne suffira pas de restaurer l'industrie manufacturière américaine et de revenir aux traditions américaines de la vie familiale parmi les pauvres et la classe ouvrière.  Le retour des « bons emplois » ne signifie pas que les hommes reprendront l'habitude d'accomplir leur travail ou qu'ils verront l’emploi qu’ils occupent comme servant leur famille. Les aides publiques ne suffiront pas non plus à reconstruire la famille parmi les classes inférieures si la vie familiale elle-même n'est pas honorée. La culture conjugale et la division sexuelle des rôles au sein du mariage sont trop endommagées pour qu'on puisse s'y fier.

La tradition doit être reconstruite dans nos nouvelles circonstances.  Cette reconstruction sera le fait d'une nouvelle élite, désireuse de proposer une parole publique et des principes cohérents avec le comportement réel de notre élite actuelle.  Il incombe tout particulièrement à cette nouvelle élite, désireuse de revigorer l'Amérique, de s’adresser à « notre peuple » sur ces questions centrales.  Ignorer les clameurs et la confusion et dire la vérité sur le bonheur et l'épanouissement de l’être humain ainsi que le rapport qui existe entre cet épanouissement individuel et ce qui fait la grandeur d’un pays. Créer les conditions économiques qui permettront aux hommes et aux femmes de compter les uns sur les autres, dans la sphère sociale comme dans la sphère économique.

Il est temps d'adopter ce que Charles Haywood appelle un « réalisme des rôles sexuels ».  Les hommes ont besoin d’avoir des responsabilités - et la vie familiale est l'une des sources principales et les plus accessibles de bonheur responsable ; les femmes trouvent un sens à leur vie comme centre d'une famille soudée. Le travail est au service de ces biens ; les gens peuvent encore mener une vie de famille honorable s'ils se comportent de manière responsable et pensent à long terme. Aucun discours populiste ne devrait être prononcé sans demander aux personnes présentes dans l'auditoire : « À quoi ressemblera votre vie, sur sa trajectoire actuelle, lorsque vous aurez 45 ans ou 60 ans ?  Si vous pensez que vous pourrez vous en sortir sans être mariés, détrompez-vous. »

Une série de politiques publiques pourraient aider à rebâtir une véritable culture du mariage parmi les classes inférieures.  Mais aucune politique ne pourra être efficace sans appeler les gens à se conduire de manière responsable en matière amoureuse et à réfléchir à long terme, au lieu du fatalisme et de la victimisation que le populisme alimente parfois.

Les membres de la classe supérieure qui s'identifient comme féministes ont des problèmes qui leur sont propres, des problèmes de gens haut placés.  En aval vient un autre ensemble de problèmes - moins civilisés et plus bruts. Mais l’un va avec l’autre, par conséquent une nouvelle élite américaine ne saurait être féministe. Seul un monde au-delà du féminisme, dans lequel règneront de nouvelles attentes et de nouveaux modèles en matière de rapports entre les sexes, pourra revitaliser « notre peuple ».

vendredi 30 juillet 2021

La pandémie qui rend fou – suite : les chiffres

 


Parlons chiffres.

Il y a un peu plus d’un an, lors du premier confinement, j’écrivais que, bien qu’un jugement définitif ne puisse pas encore être porté, tout semblait indiquer que « le Covid19 est une épidémie assez peu grave, mesurée à l’aune des grandes épidémies que l’humanité a pu connaitre et même simplement à l’aune des causes de mortalité en général. »

L’année écoulée n’a pas démenti cette conclusion prudente, elle l’a au contraire renforcée, de sorte que, si le premier confinement peut être considéré comme une erreur pardonnable, au regard de la confusion qui régnait alors, les confinements suivants et surtout aujourd’hui l’invraisemblable passe sanitaire apparaissent comme de véritables fautes, aux conséquences potentiellement très graves.

Et c’est bien ce qui me semble le plus désespérant dans la situation présente : notre réaction collective face à cette pandémie est tellement excessive qu’elle me parait parfois voisine du délire collectif, et traduit à tout le moins une atteinte très grave de cette faculté que les esprits sophistiqués ne cessent de moquer mais sans laquelle pourtant aucun raisonnement ne vaut rien, à savoir le bon sens, ou le sens commun.

Sans doute parce que je désespère que la raison puisse à nouveau faire entendre sa voix, aussi parce qu’il me semble que les chiffres significatifs ont été mille fois rabâchés et sont désormais connus de tous, je ne me donne plus la peine de les mentionner.

Mais peut-être ai-je tort de ne plus faire cet effort. Un échange récent m’a convaincu que, même pour des gens a priori bien informés et qui n’ont pas succombé au délire collectif, ces chiffres pouvaient être une découverte, ou une redécouverte, tant il est vrai que notre mémoire est trop souvent une servante négligente et infidèle (la mienne y compris, bien sûr).

En recherchant à nouveau ces chiffres - pour m’assurer précisément que ma mémoire ne me trompait pas - je me suis aussi aperçu que, s’ils ne sont pas fort difficiles à trouver, ils doivent néanmoins être cherchés, ce dont peu de gens se donneront la peine et peut-être ceci explique-t-il un peu cela. Car si nous sommes abreuvés de chiffres par tous les médias et par le gouvernement, les chiffres qui nous sont donnés sont la plupart du temps dépourvus de pertinence, c’est-à-dire qu’ils ne nous rendent pas plus aptes à bien juger de la situation, au contraire sans doute. Et cela a probablement à voir avec la place qu’a pris la médecine dans le débat public.

Les médecins ont envahi les plateaux de télévision et soufflent aux hommes politiques les décisions qu’ils doivent prendre ; ce faisant ils transmettent à ces derniers, et peu à peu au corps politique tout entier, la manière caractéristique de voir les choses qui est la leur. Par vocation, par obligation professionnelle impérieuse, les médecins ne doivent considérer que le bien du patient qu’ils ont en face d’eux et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour guérir celui-ci, dans les limites tracées par le serment qu’ils ont prêté, bien sûr. Cela revient à dire que les médecins, en tant que médecins, ne voient que des individus, ne veulent voir que des individus et résistent très fortement à ceux qui voudraient les distraire de l’individu souffrant ou malade qui est en face d’eux pour attirer leur attention sur les conséquences collectives de leurs actions. Les conséquences collectives de leurs actions placent les médecins face à ce que, de nos jours, ils appellent « des conflits éthiques » : c’est-à-dire qu’elles les obligent à faire des choix qu’ils ne veulent pas faire, car ils les considèrent comme contraire à leur vocation. Par conséquent, ils tendent très fortement à ne pas vouloir en entendre parler, et à présenter les situations d’une manière qui occulte ces conséquences, pourtant bien réelles.

Il est bien qu’il en soit ainsi, et je ne voudrais pas être soigné par un médecin qui aurait une autre conception de son métier que celle-ci. Mais ce qui est une vertu chez le médecin devient un vice chez l’homme politique pour qui, au contraire, l’individu doit, sauf exception, être peu de choses. Comme le disait Tocqueville à un autre propos : « La réforme morale d'un seul individu, qui est une grande chose pour l'homme religieux, est peu pour l'homme politique ; ou, pour mieux dire, une institution n'est politique que si elle est faite dans l'intérêt de la masse ; elle perd ce caractère, si elle ne profite qu'à un petit nombre. »

Or, depuis plus d’un an, nous sommes bombardés de grandeurs absolues – tant de décès, tant de cas confirmés, tant de nouvelles hospitalisations, tant de personnes en réanimation, etc. – alors que, presque toujours, les seules informations intéressantes sont les grandeurs relatives. Et nous avons le regard obstinément rivé sur le petit bout de la lorgnette, celui qui nous montre les hôpitaux et, à l’intérieur des hôpitaux, les services de réanimation.

Mais lorsque vous essayez de remettre les chiffres en perspective et d’élargir la focale, on vous accuse presque invariablement de manquer de cœur, d’être insensible à la souffrance et à la mort d’autrui, voire d’avoir du sang sur les mains. C’est-à-dire qu’on empêche toute compréhension proprement politique de cette pandémie, car toute compréhension politique du phénomène aboutit inévitablement à le « relativiser », à passer des valeurs absolues aux valeurs relatives, des services de réanimation à la nation tout entière.

Il faut pourtant relativiser ; il faut nous efforcer de penser au niveau du tout et plus au niveau des individus, car la victoire presque totale de la perspective médicale est en train de nous faire prendre des décisions politiquement catastrophiques. Il faut oser réaffirmer des évidences : la vie n’est pas le seul bien sur cette terre, et la mort d’un individu n’est un drame que pour ses proches : pour le corps politique auquel il appartient, à moins qu’il ne s’agisse d’un individu exceptionnel, elle est à peu près insignifiante.

Par conséquent, il faut dire clairement que le nombre de décès est absolument dépourvu de pertinence et ne sert qu’à obscurcir notre jugement. Afficher « 111 000 décès » depuis le début de l’épidémie, comme le fait Santé Publique France sur son site, c’est s’empêcher de raisonner proprement, car qui osera dire que 111 000 morts sont peu de choses ? Ce qui est pourtant le cas.

Nous ne sommes pas immortels, et chaque année il meurt quelques 600 000 personnes en France. L’information pertinente concernant le Covid n’est donc pas le nombre total de morts mais le taux de décès en population générale. Ce taux est bien connu, ou devrait l’être : il est actuellement de 0,12% (j’arrondis au centième supérieur). Pour le dire autrement, en 2021, ce sont à peu près 0,12% des Français qui devraient mourir du Covid. Ce taux place la France au 23ème rang en termes de mortalité due au Covid.

(Source : https://public.tableau.com/app/profile/dca.domie/viz/COVID-19MONDETauxdedcsparpays/TauxDcs)

Peut-être dira-t-on que ce taux aurait été bien plus élevé si l’on n’avait pas pris des mesures de freinage de l’épidémie, et notamment le confinement. C’est évidemment possible, mais pour que ces mesures exceptionnelles et aux conséquences économiques, politiques et sociales très lourdes se justifient, il faudrait à tout le moins qu’elles produisent une diminution très significative de la mortalité.

Ce même tableau permet de douter que cela soit le cas. Si nous prenons par exemple le cas du Brésil, où le président Bolsonaro a refusé obstinément toute mesure de confinement national, nous constatons que le taux de décès est de 0,11%. Bien sûr, la population brésilienne n’a pas les mêmes caractéristiques que la population française, donc la comparaison ne saurait être poussée trop loin, mais à tout le moins la différence avec la France qui a déjà connu trois confinements n’est pas spectaculaire, pour dire le moins. Et si nous regardons le taux brut de mortalité au Brésil, nous voyons certes qu’il est un peu plus élevé en 2020 qu’en 2019, mais aussi qu’il augmentait tendanciellement depuis une dizaine d’années. Rien de très probant encore une fois, donc.

(Source :https://knoema.fr/atlas/Br%C3%A9sil/topics/Donn%C3%A9es-d%C3%A9mographiques/Mortalit%C3%A9/Taux-brut-de-mortalit%C3%A9)

En Suède, où là aussi aucun confinement n’a été décrété et où l’accent a été mis sur la responsabilité individuelle, même constatation : le taux de décès du Covid est actuellement de 0,12%.

(Source : https://www.europe1.fr/international/coronavirus-ou-en-est-la-suede-qui-fait-le-pari-de-ne-pas-instaurer-de-confinement-4031938)

Par ailleurs, il est avéré depuis longtemps que le Covid ne tue pas au hasard. Sa létalité est très circonscrite à une partie de la population. Au mois d’avril 2021, L’âge médian au décès était de 85 ans et 92,7% des personnes avaient 65 ans et plus.

Des comorbidités étaient renseignées pour 65% des certificats de décès présentant une mention de Covid-19. Sur l’ensemble des décès certifiés électroniquement, 2% des personnes décédées ne présentaient pas de comorbidité (ou pas de comorbidité renseignée) et étaient âgées de moins de 65 ans.

Ces chiffres n’ont pratiquement pas varié depuis le début de la pandémie.

Lorsque la mort touche essentiellement des personnes très âgées et/ou déjà malades, il est évident que raisonner en termes de nombre de décès nous égare complètement. La mesure pertinente de la gravité de l’épidémie est plutôt le nombre d’années de vie perdues : pour chaque patient dont le décès est attribué au Covid, combien d’années de vie potentielles le Covid lui a-t-il fait perdre ?

Etant donné que l’espérance de vie à la naissance était de 80 ans pour les hommes et 86 ans pour les femmes en 2019 (j’arrondis à l’unité supérieure) et que l’âge médian du décès par Covid est de 85 ans, on peut immédiatement conclure que, pour la moitié des trépassés, la perte a été nulle ou presque nulle, le Covid n’a pas abrégé le temps de vie qui, statistiquement, leur était imparti. Pour l’autre moitié il est impossible de faire la même estimation grossière faute d’avoir une répartition fine combinant l’âge et la comorbidité, mais il est intuitivement évident que le professeur Raoult avait raison lorsqu’il déclarait que l’effet global du Covid 19 serait que des gens qui avaient, statistiquement, un ou deux ans d’espérance de vie, allaient mourir un ou deux ans plus tôt.

Et non, je ne suis pas spécialement fan de Didier Raoult.

(Source : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-8-avril-2021)

Mais, entend-on désormais assez souvent, les morts du Covid ne sont que la partie émergée de l’iceberg, pour prendre vraiment conscience de la gravité de la pandémie il faut tenir compte de tous les cas de Covid long, c’est-à-dire de tous ceux qui sont handicapés par des symptômes plusieurs semaines après la maladie.

Il n’est pas évident de savoir combien d’infections au Covid sont « longues », étant donné que la définition de ladite longueur est nécessairement arbitraire, mais la Haute Autorité de Santé donne les chiffres suivants : « Plus de la moitié de ces patients présentent encore au moins un des symptômes initiaux 1 mois après le début de la maladie et plus de 10 % après 6 mois, la gravité et le temps de récupération variant en fonction des patients. »

(Source : https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A14678)

Le Covid faisant encore sentir ses effets après six mois, que l’on peut qualifier de « Covid long », représenterait donc environ 10% des patients. Mettons 15% pour prendre une estimation large. Mais nous ne devons pas oublier que l’immense majorité des personnes infectées par le Covid n’ont aucun symptôme. Les 15% de « Covid long » sont évidemment parmi ceux chez qui des symptômes apparaissent.

Quel est le pourcentage des asymptomatiques ? Par définition, il est impossible de le savoir précisément, mais il pourrait dépasser 85% 

(source : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/86-des-personnes-contaminees-par-le-covid-19-n-auraient-pas-de-symtpomes_148191).

Les « Covid long » seraient donc 15% de 15%, soit 2,25% des personnes infectées. Combien cela représente-t-il de gens ? Selon Santé Publique France, il y avait 6 100 000 (j’arrondis à la centaine de milliers supérieure) cas confirmés depuis mai 2020. Cela donnerait donc 140 000 cas de « Covid long » (j’arrondis à la dizaine de milliers supérieure) sur un peu plus d’un an, soit 0,21% de la population. Ce n’est bien sûr qu’un ordre de grandeur.

C’est évidemment fort ennuyeux pour chacune de ces 140 000 personnes, mais est-ce une catastrophe nationale, du genre qui nécessiterait les mesures drastiques qui ont été prises ? Certainement pas. Etant bien entendu que, normalement, les symptômes finissent par disparaitre et qu’il ne s’agit donc pas d’un handicap permanent, juste d’une longue convalescence. Si vous êtes convaincus de l’innocuité des vaccins, le Covid long est certainement une bonne raison de vous faire vacciner. Mais sinon ?

Vous sentez certainement la conclusion qui se profile, et peut-être y résistez-vous en pensant : « Non, ça ne peut pas être si simple, il doit y avoir une erreur quelque part. » Peut-être en effet, mais où ? Les sources que j’utilise sont officielles, les chiffres ne sont guère contestables et les calculs que j’ai effectués sont des plus simples. Alors où est l’erreur ?

Et s’il n’y a pas d’erreur, alors il faut dire franchement : tout ça pour ça ? C’est pour une épidémie si ordinaire, si banale, que nous avons pris des mesures si exceptionnelles ? C’est pour un méchant petit virus comme il en a toujours existé et comme il en existera toujours que nous avons accepté tant de restrictions de nos libertés, que nous avons accordé tant de pouvoirs au gouvernement, que nous avons détruit tant de richesses, que nous sommes en train de malmener si brutalement un corps politique déjà si fragile, si mal en point ? Tout ça pour ça ??

Les pouvoirs publics l’ont répété : « Nous sommes en guerre contre le Covid ». Nous avons donc déclaré la guerre à un virus qui, en vérité, ne menace sérieusement qu’une seule chose : notre illusion que la médecine pourrait nous guérir de tout. Mais, parait-il, ce sont ceux qui protestent contre le passe sanitaire qui sont des gens irrationnels.

samedi 24 juillet 2021

La pandémie qui rend fou

 


La conversation civique en France me semble devenue pareille à une assemblée d’aveugles au fond d’une cave sans lumière qui échangeraient des insultes et des horions à propos des nuances des couleurs. Ce naufrage de la raison, cette désertion de tout bon sens me navre et m’inquiète au plus haut point, bien davantage en tout cas que la pandémie qui en est la cause apparente. Peut-être suis-je l’un de ces aveugles qui s’agite stupidement, mais je ressens le besoin impérieux de m’expliquer, au moins à moi-même, pourquoi je suis navré et inquiet. Peut-être, en clarifiant mes pensées, serais-je utile à d’autres et peut-être, si d’autres voient ce que je vois, cela signifie-t-il qu’il existe finalement un peu de lumière au fond de la cave. Je l’ignore.

Aucune plainte sur la longueur de ce qui va suivre – et qui est en vérité extrêmement abrégé par rapport à ce qui serait nécessaire - ne sera acceptée. La pensée humaine est discursive, je n’y peux rien. Réfléchir demande du temps, et, si l’on écrit, de l’espace. Si vous n’êtes pas disposé à prendre du temps pour réfléchir avec moi, c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

La vie politique, disait à peu près Aristote, consiste à mettre en commun les raisons et les actions, c’est-à-dire, d’abord et avant tout, à raisonner au sujet des actions concernant la collectivité. Que voulons-nous faire ? Que cherchons-nous à accomplir ? Voilà la question qui se pose, ou qui devrait se poser constamment à nous. Bien sûr, comme il existe nécessairement des gouvernants et des gouvernés, la forme pratique de la question est le plus souvent : qu’est-ce que les gouvernants, qui de fait décident pour le tout, cherchent à accomplir ? Quels critères guident leurs choix ?

Je ne crois pas pouvoir être contredit en affirmant que, au début de la pandémie, le critère qui a été choisi était celui de la saturation des services de réanimation. C’est-à-dire que le but à atteindre était que personne ne meure sans avoir pu au moins au préalable être admis en réanimation. On ne pouvait pas empêcher qu’il y ait des morts, certes, mais au moins fallait-il que les gens puissent mourir à l’hôpital.

Il suffit d’expliciter ce critère, comme je viens de le faire, pour constater son absurdité assez patente. Toute la vie de la nation devait désormais tourner autour des services de réanimation de ses hôpitaux, -comme un éléphant sommé de se tenir en équilibre sur un étroit tabouret - en fermant par ailleurs les yeux sur le fait que les confinements risquaient fort, à terme, de coûter plus d’années de vie qu’ils n’en préservaient. En somme, il fallait que la France se jette à l’eau pour éviter d’être mouillée par la pluie. La seule véritable rationalité de ce critère de décision était à chercher du côté des gouvernants : leur éviter d’être trainés devant les tribunaux si quelqu’un devait mourir aux portes de service de réanimation saturés.

Je ne leur jette pas entièrement la pierre, car il faut gouverner avec le peuple qu’on a et non avec celui qu’on aimerait avoir, or il n’est pas douteux que beaucoup trop de gens prennent aujourd’hui au pied de la lettre l’expression « droit à la santé » et entretiennent, plus ou moins consciemment, l’idée que les pouvoirs publics leur devraient une thérapie pour chaque maladie qui pourrait se présenter.

C’est en tout cas au nom de cet objectif que les Français ont été assignés à résidence presque toute l’année dernière et soumis à toutes sortes de contraintes vexatoires et aussi absurdes que le critère de décision lui-même.

Du moins ce critère crétin avait-il une vertu : celui d’être aisément quantifiable et vérifiable. Celui aussi d’offrir une porte de sortie dont le coût moral et politique restait acceptable : vacciner les personnes les plus à risque d’une part, augmenter les capacités en réanimation d’autre part. Et puis aussi, bien sûr, améliorer la manière dont les formes graves pouvaient être traitées.

Mais aujourd’hui, nous sommes passés à autre chose. Le critère de la saturation des lits de réanimation a peu à peu laissé place, dans les discours des autorités, à un but plus grandiose : « en finir avec l’épidémie ». Comme toutes les montagnes gigantesques, celle-ci est entourée d’épais nuages qui empêchent d’apercevoir le sommet. Quand donc une épidémie est-elle « terminée » ? Lorsque plus personne n’en meurt ? Lorsque plus personne n’est infecté ? Lorsque le virus responsable a été éradiqué ? Cela n’est pas clair, mais pourquoi prendre la peine de le préciser, puisque l’objectif est sublime et donc incontestable ? On entend aussi des choses comme : « Le passe sanitaire disparaitra lorsque le virus ne circulera plus », ce qui est à peu près aussi précis et rassurant que « à la Saint Glin-glin ». Il est aussi évoqué parfois le Graal de « l’immunité collective », ce qui fait plus sérieux, puisque « scientifique ».

Qu’est-ce donc que l’immunité collective ? Selon l’Institut Pasteur « l'immunité collective correspond au pourcentage d’une population donnée qui est immunisée/protégée contre une infection à partir duquel un sujet infecté introduit dans cette population va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction, car le pathogène rencontre trop de sujets protégés. »

On peut donc (ou en tout cas les spécialistes assurent qu’ils peuvent) calculer quel pourcentage d’une population devrait être vacciné pour que nous puissions victorieusement planter notre petit drapeau en haut du mont « immunité collective ». Dans le cas du Covid, ce serait 80%. Tout cela est quantifiable, donc rassurant : il nous semble apercevoir la lumière au bout du tunnel.

Sauf que… on découvre presque chaque mois de nouveaux variants, toujours plus contagieux nous dit-on, et que, par ailleurs, les vaccins sauveurs ne protègent pas complètement, et pas forcément très longtemps.

Par conséquent, la vérité effective de l’immunité collective face au Covid ressemble chaque jour davantage à une vaccination obligatoire de l’intégralité de la population avec de fréquents rappels tout aussi obligatoires, et le virus toujours en avance d’une mutation sur nos efforts pour le faire disparaitre. Par conséquent aussi, puisque les mesures de surveillance ne seront levées que lorsque l’immunité collective aura été atteinte, ces mesures semblent devoir se prolonger indéfiniment.

Cette perspective devrait au moins nous amener à interrompre notre course folle cinq minutes et à poser cette question : mais pourquoi diable devrions-nous poursuivre cette immunité collective qui semble aussi inaccessible que l’horizon ? J’ai beau tourner et retourner le problème, je ne vois aucune bonne raison. Le Covid est un méchant petit virus, mais sa létalité est objectivement faible et très circonscrite. L’humanité a toujours vécu avec ce genre de pathogène, et devra toujours vivre avec ce genre de pathogène. Pourquoi se donner tant de mal et détruire tant de biens, à la fois matériels et politiques, patiemment accumulés, pour essayer de l’éradiquer ? Je ne vois à vrai dire qu’une seule raison, et très mauvaise : nous vivons dans l’illusion que la bulle sanitaire du dernier siècle pourrait être éternelle. Nous avons vécu un court moment, unique dans l’histoire de l’humanité et forcément transitoire, où les grandes pandémies à la mortalité perceptible par l’ensemble de la population semblaient avoir disparu en Occident. Le Covid annonce le retour à l’état normal, celui où des épidémies viennent de manière épisodique prélever leur tribut parmi nous avant de s’éteindre, temporairement ou définitivement.

Bien sûr, chaque épidémie nouvelle peut et doit être combattu. Mais chacune devrait aussi être accueillie avec une certaine dose de stoïcisme : mourir de maladie infectieuse n’est ni un scandale, ni une injustice, surtout lorsque l’on est un vieillard ou une personne de santé fragile. La sagesse, pour l’être humain, consiste aussi parfois à accepter certains maux pour ne pas engendrer des maux plus grands.

Il y a plusieurs manières, pour un peuple, d’entrer en tyrannie. L’une d’entre elles est de s’assigner pour objectif un bien qui ne peut jamais être atteint, et de subordonner toutes les autres considérations à la poursuite de ce bien. Derrière notre course folle à l’immunité collective contre le Covid, il y a au fond le vieux rêve de l’immortalité terrestre. Un rêve dont tous les gens sages ont toujours su qu’il était en réalité un cauchemar et dont les gens moins sages comprenaient du moins, jusqu’à maintenant, qu’il était inaccessible. Mais, du fait des progrès de la science et de la technologie, ce caractère inaccessible est devenu moins évident ; sans bien nous l’avouer nous nous sommes mis en marche vers ce chimérique eldorado et, comme de juste, nous sommes en train de transformer notre réalité en cauchemar.

Qu’est donc en train d’adopter le Parlement ? L’Assemblée Nationale vient d’approuver les dispositions suivantes : il faudra non seulement un passe sanitaire pour entrer dans un café ou un restaurant, mais celui qui ne s’enregistrera pas auprès de l’établissement, de manière digitale ou par écrit, sera passible d’un an de prison et de 15000 euros d’amende. L’absence de passe sanitaire d’un salarié justifiera la suspension du salaire pour deux mois, puis le licenciement. Mieux encore :  l’accès à l’hôpital, sauf cas d’urgence, sera interdit sans passe sanitaire. Demain, on interdira à une personne sans passe sanitaire de visiter un parent malade ou mourant à l’hôpital. Et dites-vous bien que ce n’est qu’un hors-d’œuvre. Grâce aux merveilles des technologies de l’information bien d’autres tours de vis sont possibles. En voici quelques-uns, complaisamment suggérés par un récent rapport du Sénat, qui a pas mal circulé sur la toile :

« - le contrôle des déplacements : bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine, désactivation du passe pour les transports en commun, détection automatique de la plaque d'immatriculation par les radars, portiques de contrôle dans les magasins, caméras thermiques dans les restaurants, etc. ;

- le contrôle de l'état de santé, via des objets connectés dont l'utilisation serait cette fois-ci obligatoire, et dont les données seraient exploitées à des fins de contrôle ;

- le contrôle des fréquentations, par exemple aller voir un membre vulnérable de sa famille alors que l'on est contagieux ;

- le contrôle des transactions, permettant par exemple d'imposer une amende automatique, de détecter un achat à caractère médical (pouvant suggérer soit une contamination, soit un acte de contrebande en période de pénurie), ou encore la poursuite illégale d'une activité professionnelle (commerce, etc.) en dépit des restrictions. »

Si, à la lecture de cela, vous haussez les épaules et dites dédaigneusement « tout ce qui est excessif est insignifiant, nous n’en arriverons jamais là », soyez assez aimable pour m’expliquer ce qui vous donne la certitude que nous n’en arriverons jamais là.

Tous les arguments qui ont été avancés pour justifier le passe sanitaire peuvent être utilisés avec autant de plausibilité pour justifier les restrictions énumérées ci-dessus, que cela soit pour cette pandémie ou pour la suivante ; ainsi que toutes les mesures supplémentaires que pourra inventer le génie illimité des hommes lorsqu’il s’agit de tourmenter ses semblables.

Et si vous m’opposez l’argument de l’absence de proportionnalité entre ces contraintes tyranniques et l’épidémie de Covid je vous répondrais qu’il y a bien longtemps que nous avons abandonné toute capacité de discerner une juste proportionnalité entre la fin et les moyens en ce qui concerne le Covid, sinon nous n’aurions pas eu trois confinements successifs et aujourd’hui ce monstrueux passe sanitaire qui se profile.

Nos gouvernants se sont fixés sur des critères de décision absurdes et, entrainés par leur élan et le besoin de justifier leurs mauvais choix initiaux, la machinerie administrative qu’ils ont mise en route est en train de s’emballer et menace de tout écraser sur son passage. Comme je l’ai déjà dit, je ne leur jette pas entièrement la pierre : même s’il y a légitimement beaucoup à leur reprocher, nous ne sommes pas non plus innocents dans cette situation : leur irrationalité est en partie un reflet de la nôtre et la pandémie a fait ressortir chez trop de nos concitoyens des choses bien laides et bien méprisables.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que nous soyons capables, dans l’état actuel de notre déliquescence morale et intellectuelle, d’autre chose que du choix lamentable qui nous est proposé : le confinement ou le passe sanitaire. Je le dis en me défiant de moi-même, et en souhaitant ardemment avoir tort, mais je le dis tout de même, car cela me semble être la très triste vérité.

Alors, si vraiment il faut choisir entre le confinement et le passe sanitaire, je choisis pour ma part le confinement, et sans hésiter. Je le choisis précisément parce qu’il est insupportable : ses effets destructeurs étant parfaitement visibles par tout le monde et étant ressentis par tout le monde, ou presque, le confinement ne peut être que temporaire. En revanche, la nocivité du passe sanitaire est beaucoup plus pernicieuse, il ne touche dans un premier temps qu’une partie de la population et, comme toutes les mesures d’essence despotique, il trouvera toujours d’ardents soutiens parmi ceux – hélas nombreux – qui, pour pouvoir parfois imposer leur volonté à leur semblables, acceptent d’obéir toute leur vie. Le passe sanitaire peut donc devenir à la fois permanent et totalement tyrannique, et il y a tout à craindre qu’il le devienne en effet.

Il n’y a pas besoin, pour cela, de supposer un complot ourdi par Big Pharma pour augmenter ses bénéfices ; il n’y a pas besoin de supposer que nos gouvernants soient particulièrement mal intentionnés : il suffit de constater que les critères de décisions qu’ils mettent en avant peuvent, sans y changer une virgule, justifier le despotisme le plus complet.

 

 

dimanche 11 juillet 2021

La Familia grande : le féminisme en action

 



La familia grande, le livre de Camille Kouchner qui a défrayé la chronique au début de cette année, est un témoignage pénible à lire et néanmoins intéressant. Pénible à lire car, à mon sens, très mal écrit, avec ses phrases extrêmement courtes qui semblent vite artificielles et ses jeux de mots vaguement lacaniens, mais surtout à cause de son contenu, car patauger dans les égouts n’a rien de spécialement plaisant, à moins de nourrir une dilection perverse pour l’ordure. Cette plongée dans la corruption morale et intellectuelle vaut cependant la peine que l’on surmonte son dégoût, dans la mesure où cette corruption n’est pas seulement celle de quelques individus singuliers, mais celle d’un certain milieu « intellectuel » qui a exercé, et exerce encore dans une certaine mesure, une influence durable et puissante sur la destinée de la France.

On peut d’ailleurs se demander si les abus sexuels commis par Olivier Duhamel sur le frère de Camille Kouchner, dont la révélation figure littéralement au centre du livre, n’ont pas joué pour beaucoup de commentateurs – et peut-être pour Camille Kouchner elle-même – une fonction de « révélation-écran », un peu comme les psychanalystes parlent de « souvenir-écran » : un secret dévoilé dont le caractère évidemment scandaleux sert à masquer d’autres faits plus scandaleux encore.

Car en vérité, le méchant du livre est bien moins Olivier Duhamel qu’Evelyne Pisier, la mère de Camille. Le premier est un prédateur sexuel somme toute banal dans ses appétits déréglés et dans ses méthodes, et qui par ailleurs a sans doute véritablement aimé et aidé Camille, cette enfant abandonnée. Tandis que la seconde apparait comme une mère dénaturée, qui a maltraité ses enfants bien avant que Duhamel ne commette ses forfaits et qui, jusqu’au bout, prendra parti pour lui et contre eux, allant jusqu’à prétendre que la vraie victime, c’est elle, puisque ses enfants ont essayé de lui « voler son mec. »

Et si Evelyne Pisier a été une mère particulièrement nocive et maltraitante, la cause en est moins dans son tempérament que dans ses idées. Telle que la décrit sa fille, Evelyne Pisier était en effet une intellectuelle glaciale, une idéologue féroce et dont le comportement révoltant révèle la vérité effective de la cause qui était la sienne, et qui a pour nom féminisme.

Evelyne Pisier était féministe jusqu’au bout des ongles, et en lisant La familia grande, on est irrésistiblement tenté de transposer ce que Michel Houellebecq écrit à propos de la psychanalyse dans Extension du domaine de la lutte :

Les féministes, grossièrement agressives, prétentieuses et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant « sœurs » toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; elles se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, le féminisme contemporain s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des féministes. Mesquinerie, égoïsme, sottise, arrogance, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme féministe.

Car ce qui frappe avant tout dans le comportement de la mère de Camille Kouchner, c’est son égoïsme absolu, théorisé et revendiqué sous le nom de « liberté ». Evelyne Pisier n’a que le mot de liberté à la bouche, et ce que recouvre ce mot est clair dès les premières pages : le refus catégorique de se laisser entraver par quelque responsabilité que ce soit vis-à-vis d’autrui, à commencer par ceux qui sont les plus dépendants de vous et qui pourraient le plus vous imposer des obligations : vos propres enfants. « La liberté, explique-t-elle un jour sur un ton de reproche à sa fille qui semble vouloir s’occuper de son propre fils, c’est de pouvoir choisir de ne pas s’en occuper. »

Et assurément Evelyne Pisier a bien mis en application ses propres principes. A ses enfants elle n’accorde que le minimum de temps et jamais ne s’abaisse à considérer ce dont ils pourraient avoir réellement besoin, à la différence de ce qui lui plait à elle. Ainsi les abreuve-t-elle dès le plus jeune âge de débats intellectuels et de considérations politiques tout en les nourrissant de surgelés. « Tâches domestiques, tâches sans délices », clame-t-elle pour se justifier. Dans la mesure où, dans une famille, les tâches domestique se confondent très largement avec le soin des enfants, cela revient à dire à ceux-ci qu’ils ne l’intéressent pas, ou qu’ils ne l’intéressent qu’autant qu’ils sont capables de se comporter comme des adultes miniatures. Et puis, bien entendu, ses enfants ont l’interdiction absolu de l’encombrer avec leurs chagrins, surtout lorsque ces chagrins sont la conséquence de ses décisions.

« Tu n’as pas le droit de pleurer », ordonne-t-elle par exemple à sa fille, au moment où elle lui annonce qu’elle quitte son père, « je suis beaucoup plus heureuse comme ça. Tu n’as pas le droit de pleurer. »

La douleur d’une enfant pourrait vous faire culpabiliser et vous faire reconsidérer votre décision, elle donc est une entrave intolérable, une remise en cause implicite de la liberté sacrée de sa mère. Sa liberté, c’est de ne pas avoir à tenir compte de l’effet de ses choix sur les autres. Sa liberté est celle du tyran.

Ce comportement d’Evelyne Pisier n’est nullement idiosyncratique : la « libération de la femme » voulue par les féministes post-Beauvoir a toujours consisté, avant tout autre chose, à libérer les femmes de leurs obligations familiales, c’est-à-dire à les libérer de leurs enfants et du père de ceux-ci. D’où la promotion de l’avortement, du divorce, la dépréciation de la maternité et des tâches ménagères. Evelyne Pisier était juste une féministe accomplie.

De même, le féminisme contemporain a toujours marché main dans la main avec l’idéologie de la « libération sexuelle », car il était établi dans les saintes écritures de Simone que l’aliénation des femmes prenait sa source principale dans leur déplorable incapacité à séparer le sexe et les sentiments et que les femmes ne seraient libres que le jour où elles auraient enfin une sexualité « virilement indépendante ». C’est ce qui explique qu’Evelyne Pisier ait été parfaitement à l’aise dans l’atmosphère de lupanar qui régnait à Sanary, le fief de Duhamel, même si ses motivations étaient vraisemblablement différentes de celles du maitre des lieux.

Duhamel était un queutard, qui affichait des photos des seins de sa belle-fille, plongeait nu dans la piscine et « chauffait » les femmes de ses copains sans la moindre vergogne. Alertée un jour par sa fille sur ces comportements de bonobo, Evelyne Pisier lui répond tranquillement : « Ce n’est pas grave. Je suis au courant. La baise, c’est notre liberté ». Notre liberté, pas « notre plaisir ». Chez Pisier, le dévergondage n’est pas une pulsion mais un principe, il fait partie d’un programme politique et n’a sans doute pas grand-chose à voir avec le plaisir.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit revendiqué au nom de la liberté, le dévergondage est en fait une obligation et ceux qui ont des restes de pudeur ou des réticences à coucher comme on boit un verre d’eau sont moqués ou ostracisés. Camille Kouchner raconte ainsi comment une jeune femme d’à peine vingt ans s’était enfuie de Sanary, après qu’un homme inconnu ait tenté de s’introduire dans son lit pendant son sommeil, et avait déposé une main courante à la gendarmerie. « La jeune femme, écrit-elle, a été répudiée, vilipendée par mon beau-père et ma mère, effarés par tant de vulgarité. Quant à moi on m’a expliqué ce qu’il fallait en comprendre : la fille avait exagéré. »

Voilà également pourquoi le dévergondage n’épargne surtout pas les enfants. Ceux-ci sont sexualisés le plus tôt possible et soumis à une pression constante pour « voir le loup » dès l’approche de la puberté. Car si le sexe n’a rien à voir avec la moralité et n’est rien d’autre qu’une plaisante gymnastique, si, selon la formule sacramentelle, « le sexe est un jeu, pas un enjeu », pourquoi donc en priver les enfants ; et pourquoi priver les adultes des enfants qui excitent leurs désirs ? Et c’est ainsi que Duhamel peut « rouler une pelle » à une enfant de douze ans sans que personne ne trouve à y redire et que, plus tard, il s’introduira dans la chambre de Victor, le frère jumeau de Camille, pour abuser de lui.

Evelyne Pisier a-t-elle su que « son mec » avait jeté son dévolu sur son fils avant que Camille l’en informe, vingt ans plus tard ? Il est impossible de l’affirmer catégoriquement, mais il est certain que, à Sanary, rien n’était vraiment caché, que tout était visible pour qui voulait voir, et que ceux, très nombreux, qui disent n’avoir rien vu n’ont rien voulu voir, parce qu’ils ont préféré leurs idées à la réalité. Victor avait pourtant prévenu Camille : « Tu verras. Ils me croiront, mais ils s’en foutront complètement. »

Comme toute bonne féministe, enfin, Evelyne Pisier semble n’avoir été attirée que par les hommes dominateurs, sans scrupules, profondément égocentriques, comme elle. Bref, par ceux que les féministes ont l’habitude de conspuer sous le nom de « macho ».

Fidel Castro tout d’abord, l’impitoyable tyran cubain, l’homme aux 35 000 femmes selon la légende, dont Evelyne - qui fut l’une des unités de cet immense harem - continuait à parler avec des étoiles dans les yeux des décennies après. Bernard Kouchner ensuite, qu’elle connut à Cuba jeune étudiant communiste, séducteur et autoritaire, et qui deviendra plus tard le personnage public que l’on sait. Kouchner, le père de Camille, égocentrique parfait et parfaite illustration de la mise en garde de Rousseau : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » Kouchner, trop occupé à « sauver » les enfants de l’autre bout du monde – de préférence devant les caméras – pour pouvoir s’occuper des siens et qui leur donnait des somnifères pour en être débarrassés plus tôt, les rares fois où il était obligé de les garder. Olivier Duhamel enfin qui, dans cette galerie de monstres d’égoïsme, apparait presque comme le moins antipathique, en dépit de ses turpitudes, car lui du moins semble avoir eu un peu de sensibilité et d’attention aux autres.

Le procès d’Olivier Duhamel n’aura pas lieu, les faits étant prescrits, et ses victimes devront sans doute se contenter de sa bien tardive ostracisation de la « bonne société », celle dans laquelle il a si longtemps été oracle et faiseur de rois. Le procès du féminisme, et plus largement des « idéaux de gauche » qui ont fait de l’enfance de Camille Kouchner, et de celle de tant d’autres anonymes, un long calvaire n’aura pas lieu, car les coupables tiennent toujours le haut du pavé. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus révoltant dans La familia grande : le livre déborde à plein bords et presque à chaque page de la souffrance d’une fille abandonnée par son père, de son désir éperdu de connaitre ses racines, de pouvoir s’inscrire dans une lignée qui est celle du sang, selon l’expression autrefois usitée, et des dégâts, peut-être irréversibles, causés chez les enfants à qui l’on refuse la possibilité de satisfaire ce besoin fondamental. Bref, La familia grande est, en creux, un plaidoyer irrésistible en faveur de la famille dite « traditionnelle », et qui est simplement la vraie famille, par opposition à la « grande » famille artificielle et toxique qui habitait les murs de Sanary. Pourtant, la destruction de ce qui reste de la famille biologique est plus que jamais à l’ordre du jour des puissants et des influents. Pourtant, les mêmes qui ont crié haro sur Duhamel au nom de la chasse aux « porcs » n’ont rien de plus pressé que d’ouvrir la procréation médicalement assistée aux lesbiennes, avant, d’ici quelques temps, d’autoriser la gestation pour autrui au nom de l’égalité et de l’égale dignité de toutes les « familles ».

Et l’on entend aussi la petite musique de l’excuse, qui explique que tout cela n’est finalement qu’une affaire de « génération », que tout le monde faisait un peu pareil à l’époque et que personne ne pensait à mal, que les temps sont différents aujourd’hui et que par conséquent ces abus et ces excès appartiennent au passé. Dormez tranquilles, braves gens.

A ceux-là, Camille Kouchner a déjà répondu, lorsqu’elle écrit à sa mère, à la fin du livre : « Certains diront que tu fais partie de cette « génération »-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces « gens »-là. » Et ces gens-là, avec leurs idées funestes, sont plus que jamais parmi nous.

mercredi 23 juin 2021

Un certain "sentiment de laxisme"


La justice française est-elle laxiste ?

Les policiers en sont manifestement convaincus depuis longtemps et le font savoir de plus en plus bruyamment. Lors d’une manifestation organisée devant l’Assemblée Nationale, mercredi 19 mai, le secrétaire général du plus puissant syndicat policier a même déclaré : « Le problème de la police, c’est la justice. »

Les Français en semblent aussi très largement convaincus. Selon un sondage réalisé par l’Institut CSA pour Cnews et publié une semaine après la manifestation des policiers, 81% des Français partageraient cette opinion. Dans le détail, 37 % sont tout à fait d’accord pour dire que la justice est trop laxiste, et 44 % plutôt d’accord avec cette opinion, 18 % plutôt pas d’accord et 1 % pas du tout d’accord. En d’autres termes, seuls 1% des sondés sont fortement en désaccord avec l’idée que notre justice est laxiste.

Ce n’est pas tout à fait ce que l’on appelle l’unanimité, mais ça s’en rapproche bougrement.

Bien évidemment, le Garde des Sceaux défend comme un beau diable les magistrats contre ces accusations et déploie ses plus beaux effets de manche pour essayer de terrasser ces clichés-qui-font-le-jeu-de-l’extrême-droite.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y va à fond. Comme il avait l’habitude de le faire en cour d’assises. Plus c’est gros, plus ça passe, pourvu seulement qu’on fasse preuve d’assez d’assurance ; et de l’assurance Éric Dupond-Moretti n’en manque certes pas.

N’a-t-il pas déclaré récemment, avec le plus grand sérieux, que la France était « parmi les cinq pays les plus sévères du Conseil de l’Europe » en matière de justice pénale en appuyant ses dires sur un rapport où, même avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de trouver le plus petit début de commencement de preuve de cette affirmation ?

Je vous en ai déjà longuement parlé et par conséquent je ne reviens pas là-dessus.

Juste après la manifestation des policiers, le Garde des sceaux a mis en avant d’autres chiffres. « En 2019, 132.000 peines d'emprisonnement ferme ont été prononcées, contre 120.000 en 2015. Est-ce du laxisme ? » a-t-il grondé de sa voix de rogomme. « Dans l'affaire Nordahl Lelandais, l'avocate générale avait requis 30 ans de réclusion ; c'est un jury populaire qui l'a condamné à 20 ans. Est-ce du laxisme ? » a-t-il encore ajouté.

Concernant ce dernier point, « Acquittator » n’a pas tort. En effet, contrairement à une opinion répandue, les jurys populaires sont loin d’être plus sévères que les magistrats professionnels, car les jurés, dans la naïveté de leur inexpérience, ont une fâcheuse tendance à se laisser prendre aux sophismes et aux roueries des avocats de la défense à la Éric Dupond-Moretti. C’est d’ailleurs pour cette raison que le système de l’échevinage (dans lequel des magistrats professionnels siègent avec les jurés) a été adopté depuis 1941, ce qui a eu pour effet de diviser par deux et demi les taux d’acquittement. Est-il permis de penser que ce caractère manipulable des jurés n’est pas pour rien dans le fait que l’actuel Garde des sceaux voudrait rétablir la « minorité de faveur » en cour d’assises (un accusé ne pourrait plus être condamné qu’à la majorité de sept voix au moins, au lieu de six, donc avec les voix d’au moins quatre des six jurés) ?

Mais, quoi qu’il en soit, en 2019 les décisions des cours d’assises n’ont représenté que 0,2% des quelques 812 000 décisions rendues par les juridictions pénales, par conséquent leur activité ne contribue que fort peu au « sentiment de laxisme » qui accable les Français presque autant que le fameux « sentiment d’insécurité » (les deux étant d’ailleurs en partie identiques). Laissons-les donc de côté et examinons l’autre statistique dégainée par le Garde des sceaux.

Commençons par remarquer qu’Éric Dupond-Moretti est un peu approximatif. En 2015, c’est 124 702 peines de prison en tout ou partie ferme qui ont été prononcées. Pour 2019, les chiffres des condamnations n’ont pas encore été publiés, mais en 2018 ce sont 130 290 peines de prison en tout ou partie ferme qui ont été prononcées. Admettons, pour les besoins de la discussion, que le chiffre de 2019 serait 132 000 et élargissons la focale pour aller jusqu’en 2009, où 121 647 peines de prison en tout ou partie ferme ont été prononcées. Il y aurait donc eu une augmentation de 9% en dix ans des peines de prison ferme distribuées par les tribunaux. Ce n’est pas mirifique, mais c’est une augmentation, en effet.

Sauf que le laxisme ou la sévérité des tribunaux ne se mesurent pas au nombre de condamnations distribuées. La sévérité est un rapport, le rapport entre la gravité des crimes commis et la lourdeur des châtiments prononcés. Des valeurs absolues, comme celles mises en avant par le Garde des sceaux, ne nous apprennent rien de ce point de vue-là.

Existe-t-il un moyen d’estimer ce rapport ? A défaut de disposer d’un indice synthétique de la sévérité de la justice, nous pouvons faire plusieurs constatations intéressantes.

Tout d’abord, en se basant sur les derniers chiffres connus, ceux de 2018, les peines de prison en tout ou partie ferme n’ont représenté que 23,7% de toutes les condamnations prononcées cette année-là par la justice ; 9,95% de toutes les affaires considérées comme poursuivables ; et 2,9% des procès-verbaux transmis aux parquets. C’est donc moins d’une affaire sur trente portée à la connaissance de la justice qui aboutit au prononcé d’une peine de prison ferme. Présenté ainsi, ça fait tout de suite moins impressionnant, n’est-ce pas ? Et je suis sûr que vous sentez d’ores-et-déjà un certain « sentiment de laxisme » s’insinuer en vous. Mais poursuivons.

Entre 2009 et 2019, les condamnations à de la prison ferme auraient donc augmenté de 9%. Sauf que, entre 2010 et 2020, les coups et blessures volontaires enregistrés par la police et la gendarmerie ont augmenté de 27,26%. Par ailleurs, nous sommes passés de 1767 homicides et tentatives d’homicides (y compris les coups et blessures volontaires suivis de mort) en 2009 à 3168 en 2018, soit une augmentation de plus de 79%. Les violences et outrages contre les dépositaires de l’autorité publique ont, elles, augmenté de 40,08% entre 2009 et 2019 et le nombre de policiers blessés en mission aurait augmenté de 92,58% entre 2004 et 2019 (il convient toutefois d’ajouter, concernant ces deux dernières statistiques, que la fin de 2018 et le début de 2019 ont été marqués par les manifestations hebdomadaires des « gilets jaunes », ce qui a fortement fait grimper le nombre des violences et outrages).

A ce stade, le « sentiment de laxisme » devient plus que lancinant, ne trouvez-vous pas ? Mais il y a mieux encore.

Un bon moyen d’estimer la sévérité ou le laxisme des tribunaux serait de comparer, pour chaque catégorie d’infraction, la peine maximale prévue par le Code Pénal et le quantum moyen ferme prononcé. Malheureusement, le ministère de la justice ne fait pas figurer ces chiffres parmi ceux qu’il communique au grand public, on se demande bien pourquoi. Toutefois, ce qu’il n’est pas permis au citoyen ordinaire de connaitre, les parlementaires peuvent parfois l’obtenir. Et c’est ainsi que la commission des lois du Sénat a pu établir un tableau fort intéressant, qui figure à la page 149 du rapport concernant la loi dite « Sécurité globale » discutée ce printemps au Parlement. Je vous donne simplement quelques chiffres tirés de ce tableau.

- Menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l’encontre d’un dépositaire de l’autorité publique : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 3 ans de prison et 45000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 45,8% ; quantum moyen ferme : 4,9 mois.

- Violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 3 ans de prison et 45000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 37,6% ; quantum moyen ferme : 6 mois.

- Violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique suivie d’incapacité supérieure à huit jours : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 5 ans de prison et 75000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 65,1% ; quantum moyen ferme : 9 mois.

Pour ces trois catégories d’infraction, le quantum moyen ferme prononcé par les tribunaux a donc représenté entre 1/6ème et 1/7ème des peines maximales prévues par le législateur et ces peines fermes n’ont été prononcé que dans 40 à 60% des cas.

Pour avoir une idée plus exacte de ce que cela signifie, prenez en compte le fait que ces délits concernent des dépositaires de l’autorité publique, c’est-à-dire des serviteurs de l’Etat, qui sont représentés par de puissants syndicats et que les gouvernements ont tout intérêt à ménager ; que par conséquent les pressions et instructions pour que la justice se montre sévère envers leurs agresseurs sont maximales et permanentes. Et maintenant, imaginez la manière dont nos tribunaux doivent traiter les victimes ordinaires, celles qui n’ont ni organisation pour les défendre, ni soutien politique, ni relais médiatiques…

Ce n’est plus un « sentiment de laxisme » que vous éprouvez, c’est une certitude écrasante, qui provoque en vous un mélange de colère et de désespoir. Et pourtant je ne vous ai pas parlé de tout le système d’érosion des peines mis en place depuis des décennies, qui a pour conséquence que le nombre d’années réellement passées en détention est presque toujours très inférieur au nombre d’années prononcé par le tribunal. Le rapport entre les peines prononcées et les peines exécutées n’est pas non plus communiqué par le ministère, ce qui n’étonnera personne, sachez seulement qu’actuellement les réductions de peine peuvent aller jusqu’à cinq mois par an. Sans compter les possibilités de libération conditionnelle, de « libération sous contrainte », etc.

Si je ne vous en ai pas parlé, c’est parce que vous seriez tentés d’en conclure que la justice française n’est pas laxiste, mais carrément démissionnaire, et je ne voudrais pas que vous perdiez confiance en la justice de votre pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle situation ? A défaut de pouvoir l’expliquer de manière parfaitement satisfaisante, je ferai une observation. Nous allons « célébrer » cette année le quarantième anniversaire de l’abolition de la peine de mort. Il devrait être évident aujourd’hui que la signification véritable de cette abolition, c’est le refus de punir ; le refus du châtiment comme rétribution proportionnée à la gravité du crime et le triomphe presque sans partage d’une conception thérapeutique du châtiment, selon laquelle la seule fonction légitime de la peine est de « réhabiliter » le criminel, c’est-à-dire de lui permettre de retrouver la liberté le plus rapidement possible. Et de fait, la peine de prison à perpétuité n’a pas tardé à suivre la peine de mort dans les poubelles de l’histoire pénale.

Ainsi, par exemple, Jean-Claude Romand, qui avait été condamné à la perpétuité pour avoir assassiné sa femme, ses deux enfants, ses parents et pour avoir tenté d’assassiner sa maitresse, a finalement été libéré après vingt-six ans de détention.

Lorsque des crimes aussi abominables que ceux de Jean-Claude Romand ne valent à leur auteur que 26 ans de prison, il est inévitable que des meurtres plus « ordinaires » ne vaillent à ceux qui les commettent qu’une dizaine d’années de prison effectives ; et que le tarif moyen d’une agression physique ne soit que de quelques mois, y compris lorsque la victime est un dépositaire de l’autorité publique.

Les magistrats sont loin, très loin d’être les seuls à être infectés par cette conception thérapeutique du châtiment, par ce refus de punir qui peut se constater à tous les échelons de la société et dans toutes les institutions, même si, bien sûr, en tant que détenteurs du pouvoir d’infliger les châtiments les plus sévères, le fait qu’ils soient ainsi infectés a des conséquences particulièrement graves.

Mais avant de les accabler, posez-vous cette question : estimez-vous que certains crimes privent à tout jamais leur auteur du droit de vivre comme un homme libre, et ce quelle que soit son évolution personnelle ? Si vous répondez « non » à cette question, ne vous plaignez plus jamais de l’insécurité ou du laxisme de la justice. Vous êtes une partie du problème que vous dénoncez.