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samedi 16 juin 2018

Carnage et culture : de la supériorité militaire de l'Occident




Selon le célèbre jugement d’Aristote dans La Poétique, la poésie est chose « plus philosophique et plus noble que l’histoire. » Il est en est ainsi car, dit-il, « la poésie dit, plutôt le général, l'histoire le particulier. Le général, c'est telle ou telle chose qu'il arrive à tel ou tel de dire ou de faire, conformément à la vraisemblance ou à la nécessité : c'est le but visé par la poésie, même si par la suite elle attribue des noms aux personnages. Le particulier, c'est ce qu'a fait Alcibiade, ou ce qui lui est arrivé. »
Pour le dire autrement, le particulier en tant que particulier est dépourvu d’intérêt. Nous ne pouvons nous intéresser sérieusement à ce qu’a fait Alcibiade, ou à ce qui lui est arrivé, plus de 2400 ans après qu’il l’ait fait, que parce que nous pensons que ce qu’a fait Alcibiade contient un enseignement intemporel, parce que cela nous dévoile quelque chose de la nature humaine, de la nature de la politique, ou une autre chose semblable. A travers les événements singuliers de la vie d’Alcibiade, nous recherchons implicitement le général, l’universel. Un historien qui serait strictement un historien, qui se contenterait de collecter les faits du passé, serait à peu près semblable à un collectionneur de paquets de cigarettes, et son activité susciterait autant d’intérêt. Pire, à la différence du collectionneur de paquets de cigarettes, l’historien au sens strict ne pourrait même pas commencer sa collection, car comment choisir parmi l’immensité infinie des évènements passés ? Comment découper les « faits » dans l’océan sans fond de l’histoire humaine ? Le simple fait de relater l’un plutôt que l’autre suppose un principe de choix, et ce principe repose nécessairement sur une idée générale de ce qu’est la vie humaine et de ce qui vaut la peine d’être connu ; autrement dit tout choix présuppose que le fait particulier qui est choisi contient, comme le dit Thucydide, le saint patron des historiens, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, « un trésor pour tous les temps ».
Bref, l’histoire au sens strict est impossible. Seule peut exister l’histoire « poétique », c’est-à-dire l’histoire qui vise le général à travers le particulier, la différence principale entre le poète et l’historien étant que le premier invente les évènements et les personnages, alors que le second ne parle que de ce qui s’est réellement passé.
Ceci étant bien compris, on pourra alors distinguer deux sortes d’historiens. Ceux qui savent que leur activité de collecte et de narration des évènements du passé vise ultimement à quelque vérité générale, et ceux qui l’ignorent ou qui essayent de le cacher pour se conformer à l’idée qu’ils se font de ce qu’est le travail d’un historien. Les premiers pourront faire des livres d’histoire passionnants et qui pourront éventuellement être « un trésor pour tous les temps », tandis que les seconds tendront à se réfugier derrière des murailles de faits insignifiants et à produire des livres qu’aucune personne qui n’y est pas contrainte pour des raisons professionnelles ne pourrait avoir envie de lire.
L’historien américain Victor Davis Hanson appartient très clairement à la première catégorie. Sa spécialité est l’histoire militaire, mais il ne se cache pas de rechercher à travers l’histoire des conflits passés quelque enseignement général, quelques vérités universelles. Victor Davis Hanson s’est tout particulièrement intéressé à la Grèce antique. Il a, par conséquent, lu et étudié les grands auteurs de l’antiquité grecque et latine, de Homer à Tacite en passant par Aristote et Plutarque. Il est, pourrait-on dire, un classiciste par goût et par formation, et ceci explique sans doute largement cela.
Son classicisme parait aussi l’avoir immunisé contre le politiquement correct qui sévit dans les universités américaines, ce qui en fait un historien doublement recommandable.
Dans Carnage and culture, Victor Davis Hanson cherche ainsi une réponse à une question très politiquement incorrecte : comment expliquer la supériorité militaire de l’Occident ?

Le première chose à faire pour trouver la réponse est de ne pas se réfugier derrière l’arbre pour éviter de voir la forêt.
Oui, dans leurs confrontations avec des armées non occidentales, au cours des millénaires, les armées occidentales ont connu quelques défaites spectaculaires : Cannes, Carrhes, Little Big Horn, Isandhlwana, Dien-Bien-Phu, etc. Mais ces défaites, qui souvent furent suivies de victoires décisives contre les mêmes adversaires, ne peuvent pas cacher que, lorsqu’une armée occidentale rencontre une armée non occidentale, l’histoire nous apprend qu’il est sage de parier que la première va l’emporter. Presque toutes les défaites occidentales eurent lieu loin du sol de la mère patrie, et face à des adversaires utilisant en tout ou partie des armes produites par l’Occident. Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « il n’existe pratiquement pas d’exemples d’armées non occidentales ayant vaincu une armée européenne en Europe avec des armes non-européennes. » Il est d’ailleurs significatif que les armées non occidentales aient peu à peu adopté l’armement et les tactiques occidentales, et non pas l’inverse.
Par conséquent, aujourd’hui comme hier et sans doute comme demain, « l’histoire du dynamisme militaire de par le monde est ultimement une enquête sur les prouesses des armes occidentales ».
La supériorité des armées occidentales sur les armées non occidentales est un fait historique avéré au-delà du moindre doute raisonnable, et seule la peur des implications dérangeantes de ce fait peut nous empêcher de le reconnaitre.
Car si nous admettons la supériorité militaire de l’Occident au cours des millénaires, il faudra bien trouver une ou des explications à ce fait massif, et il est à peu près évident que, de la supériorité militaire, nous serons conduits à admettre des supériorités d’un autre ordre, qui, de proche en proche, pourraient nous amener à devoir reconnaitre la supériorité pure et simple de la civilisation occidentale. Horribile dictu !
Victor Davis Hanson n’est pas effrayé par une conclusion de ce genre, et il ne se cache pas derrière son petit doigt. Sa conclusion est effectivement que la supériorité militaire de l’Occident s’explique en définitive par une série de facteurs « culturels » (d’où le titre de son livre) qui forment « le noyau de la civilisation occidentale ».
Il a souvent été remarqué, comme pour minimiser la signification de cette supériorité, que, dans leurs confrontations avec les armées non-occidentales, les Occidentaux ont la plupart du temps bénéficié d’un armement de meilleure qualité. Que l’on songe par exemple aux soldats Aztèques face aux conquistadors de Cortès, aux Zoulous face aux tuniques rouges britanniques, ou aux Gaulois face aux légions romaines (Gaulois qui culturellement n’étaient pas occidentaux, puisque, pour Victor Davis Hanson, l’Occident se défini comme « la culture de l’antiquité classique qui a émergé en Grèce et à Rome » puis s’est ensuite répandue sur le sol européen, avant de bourgeonner en dehors de l’Europe après la Renaissance). Mais cette supériorité technique, bien réelle, doit elle-même être expliquée. Elle n’est pas un élément qui pourrait être détaché du reste de la civilisation occidentale. En atteste le fait que, même lorsque les armées non-occidentales ont adopté l’armement occidental, cela n’a pas suffit à leur assurer la parité sur le long terme avec les armées occidentales.
Les Zoulous et les tribus indiennes d’Amérique du Nord, par exemple, ont très vite disposé d’armes à feu. Mais ils n’ont jamais pu apprendre à s’en servir avec la même efficacité que les soldats anglais ou américains qui leur faisaient face. Sans même parler de leur incapacité à fabriquer eux-mêmes ces armes. Au moment de la bataille de Lépante, la flotte chrétienne était technologiquement supérieure à celle des Ottomans, en dépit du fait que les ressources de l’empire étaient, théoriquement, bien supérieures à celle des ses adversaires et que le Sultan faisait appel à des spécialistes occidentaux pour construire et équiper sa flotte. En 1942, au moment de la bataille de Midway, la flotte japonaise, entièrement construite selon les standards occidentaux, était qualitativement supérieure à la flotte. Mais à peine deux ans plus tard, en 1944, la situation était entièrement inversée. Les Japonais en 1944 utilisaient peu ou prou le même matériel qu’en 1942, alors que les Américains avaient entre temps développé tout un ensemble d’armes nouvelles, et de qualité bien supérieure au matériel japonais.
Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « la manière occidentale de faire la guerre n’est pas seulement fondée sur la supériorité technologique, mais sur tout un ensemble d’institutions politiques, sociales, culturelles qui produisent des avantages militaires qui vont bien au-delà du fait de posséder des armes sophistiquées. La supériorité technologique ne peut pas être simplement importée ; sous peine de devenir immédiatement statique, et par conséquent obsolète, il est nécessaire d’adopter également la libre pensée, la méthode scientifique, la recherche sans limite et la production capitaliste qui l’accompagnent. »
Par ailleurs, comme nous le verrons, la supériorité technologique est peu de choses sans l’organisation et la discipline. Des armes sophistiquées demandent en général une organisation militaire sophistiquée pour pouvoir tirer parti de leur potentiel meurtrier, organisation militaire qui dépend elle-même d’une organisation sociale et politique adéquate.

***

Victor Davis Hanson met en lumière neuf éléments de cette « culture » occidentale qui, selon lui, a assuré la supériorité pérenne des armes occidentales, à travers neuf batailles particulièrement significatives. La liberté (Salamine – 480 avant J.C), la recherche d’un choc décisif au cours duquel anéantir l’adversaire (Gaugamèles – 331 avant J.C), une armée de citoyens soldats (Cannes – 216 avant J.C), l’infanterie lourde (Poitiers - 732), la technologie (Tenochtitlàn – 1520-1521), le libre marché (Lepante - 1571), la discipline (Rorke’s drift - 1879), l’individualisme (Midway - 1942), l’auto-critique (l’offensive du Têt - 1968).
Chaque bataille est utilisée pour mettre en avant un élément particulier, mais dans chacune d’entre elles se retrouvent en fait à peu près tous les facteurs explicatifs mis en avant par Victor Davis Hanson.
Si l’on voulait synthétiser de manière à peu près fidèle les facteurs qui expliquent supériorité martiale de l’Occident selon Victor Davis Hanson, on pourrait dire que seuls les peuples occidentaux connaissent la liberté ordonnée - la liberté rationnelle, selon l’expression des auteurs de la Constitution des Etats-Unis - tandis que les peuples non occidentaux vivent sous le régime, soit de la liberté désordonnée, celle de la horde ou de la tribu, soit du despotisme.
Nul n’ignore que la démocratie moderne – la démocratie dite libérale – est une invention occidentale, et que les notions même de démocratie et de république nous viennent de l’antiquité gréco-romaine. Mais même durant le temps très long où l’Europe a vécu sous des régimes de types monarchique, on peut soutenir que les sujets de ces monarchies jouissaient, en règle générale, d’un degré et d’un type de liberté qui étaient inconnus des autres peuples de la terre.
Mais que signifie, d’un point de vue militaire, la liberté ordonnée, et quels avantages procure-t-elle ? Cela signifie un juste équilibre entre la discipline et l’initiative individuelle, entre la perpétuation des traditions et l’innovation, entre le courage et la prudence, ou en tout cas un meilleur équilibre que celui prévalant chez les peuples non occidentaux. Plus généralement cela signifie que les armées composées d’hommes libres – ou, pour parler plus prudemment, les armées composées d’hommes jouissant d’un certain degré de liberté politique – sont, sur le long terme, meilleures que celles composées d’hommes qui ignorent la liberté politique.
Essayons d’illustrer cette proposition en reprenant quelques-uns des exemples donnés par Victor Davis Hanson.



La bataille de Cannes est un exemple particulièrement frappant car elle est une défaite retentissante des légions romaines. Près de 50 000 tués en une seule après-midi, soit environ 200 hommes par minute, ce qui, comme le note Victor Davis Hanson, représente une véritable prouesse physique étant donné l’armement disponible à l’époque. La victoire d’Hannibal fut d’autant plus remarquable que son armée était inférieure en nombre et moins bien équipée que les légions romaines. Mais cette victoire, comme ses victoires précédentes à Trasimène ou Trébie, ne changea rien à l’issue de la guerre. En moins d’une année les Romains avaient compensé leurs pertes, tandis qu’Hannibal voyait ses effectifs fondre inexorablement. Victoires tactiques brillantes, et défaite stratégique inéluctable, telle semblait être le destin du Carthaginois.
La différence essentielle entre l’armée de Rome et l’armée d’Hannibal, et celle qui décida finalement de la victoire, selon l’historien américain, était que la première était une armée de citoyens soldats, tandis que la seconde était composée principalement de mercenaires. Or des institutions libres permettent de recruter dans l’armée la plus grande partie de la population masculine, et non pas seulement les nobles ou les gens fortunés, et d’autre part cette armée aura une cohésion plus forte et pourra être maintenue plus longtemps en campagne qu’une armée de mercenaires, un rassemblement tribal, ou une armée d’esclaves.
« Dans l’antiquité », écrit Victor Davis Hanson, « les autres peuples (ni Grecs ni Romains) ont toujours pu mobiliser d’énormes masses de guerriers – Gaulois, Espagnols, Perses, Africains, et d’autres – mais en aucune manière ces rassemblements tribaux ou ces armées de mercenaires ne constituaient une nation en armes. (…) elles demeuraient fondamentalement des armées d’un jour – des rassemblements ad hoc et migratoires, dont les conditions de service dépendaient exclusivement de la paye, du pillage, et du magnétisme et du talent d’un chef ou d’un régime particulier. Lorsque de telles armées étaient gorgées de butin, elles refluaient ; lorsqu’elles étaient vaincues elles se dispersaient ; et lorsqu’elles étaient victorieuses, elles n’étaient souvent efficaces que le temps d’une autre victoire, et pas plus. »
On peut ajouter, comme le fait Victor Davis Hanson en s’appuyant sur le jugement de nombre d’auteurs de l’antiquité, que le courage du citoyen-soldat est en définitive supérieur, ou en tout cas plus solide et durable que celui des autres types de soldat. Aristote remarquait ainsi dans l’Ethique à Nicomaque que le courage civique est celui qui ressemble le plus au courage proprement dit : « le citoyen, en effet, parait supporter les dangers à cause des pénalités provenant de la loi, des reproches ou des honneurs. Et pour cette raison, les peuples les plus courageux sont apparemment ceux chez lesquels les lâches sont voués au mépris, et les braves à l’estime publique. » Le citoyen-soldat ne se bat pas pour le butin, ni pour sa gloire individuelle, mais par sens de l’honneur, par crainte du blâme, par sentiment de solidarité avec ses frères d’armes qui sont aussi ses concitoyens, par fidélité envers des institutions et pas seulement envers des chefs. Et il le fait volontairement, en participant aux décisions qui conduisent la nation à prendre les armes, ou du moins en ayant le sentiment d’avoir eu son mot à dire sur ces décisions. Dans une campagne prolongée cet ensemble de motifs s’avère plus solides que tous les autres.
Dans son histoire de la seconde guerre punique, Polybe attribuait ainsi le mérite principal de la victoire des Romains à l’excellence de leurs institutions :
« Cependant le sénat ne négligea aucune des mesures qu'il était possible de prendre : il s'empressa de relever le courage du peuple, de fortifier la ville ; enfin il adopta les conseils les plus fermes et les plus efficaces, comme la suite le fit bien voir. En effet, voilà les Romains éprouvés par de cruelles défaites, dépossédés de leur gloire militaire, et bientôt, grâce à la force particulière de leur gouvernement, à la sagesse de leurs résolutions, non-seulement ils recouvrèrent la puissance en Italie par leurs victoires sur Carthage, mais encore, peu après, ils devinrent maîtres de l'univers. »


La République fut ensuite remplacée par l’empire, l’empire par une multitude royaumes et de principautés, mais le sens de la liberté politique ne fut jamais entièrement perdu en Europe, pas plus que la science héritée des grecques. Une tradition tout à la fois rationaliste et civique persista, tradition inconnue ailleurs dans le monde.
C’est cette tradition qui, selon Victor Davis Hanson, explique en définitive pourquoi les Européens finirent par dominer tous les continents, progressivement, à partir de la Renaissance. Leurs capacités militaires devenues très supérieures à celles de tous les autres peuples de la terre étaient l’un des fruits de la liberté ordonnée propre à l’Europe.
Dans aucune autre occasion, peut-être, cette supériorité ne fut aussi éclatante que durant la conquête du Mexique par Cortés.
Depuis cette extraordinaire épopée, les historiens n’ont pas cessé d’essayer de comprendre comment une poignée d’Espagnols, à des milliers de kilomètres de chez eux, avaient pu abattre en l’espace de deux ans le plus puissant empire du continent américain.
Bien des raisons ont été avancées, depuis les qualités personnelles de Cortés jusqu’aux superstitions des Aztèques en passant par les maladies apportées d’Europe par les Espagnols. Mais toutes les raisons conjoncturelles, aussi valides soient-elles, palissent derrière une raison fondamentale : Cortés et ses conquistadors ont vaincu les Aztèques parce qu’ils maitrisaient infiniment mieux l’art de la guerre que ceux-ci ; et ils maitrisaient mieux l’art de la guerre car ils étaient les héritiers d’une très longue tradition rationaliste et civique.
L’armement des Espagnols, il est vrai, était très supérieur à celui des Aztèques : armes et armures en acier, mousquets, arbalètes, canons, chevaux. Mais il faut expliquer pourquoi les Aztèques ont été incapables de développer des armes de ce genre, alors qu’ils disposaient de toutes les ressources nécessaires pour le faire ; il faut expliquer pourquoi ils ignoraient l’usage de la roue, et par conséquent toutes les machines de guerre faisant appel au principe de la roue ; et ainsi de suite. Les Espagnols n’ont pas seulement apporté avec eux des armes inconnues des Aztèques, ils ont également fait preuve, tout au long de la campagne, d’une inventivité sans faille pour résoudre les problèmes imprévus qui se posaient à eux. Une inventivité dont leurs adversaires étaient dépourvus.

Après la désastreuse retraite de la Noche Triste, au cours de laquelle les Espagnols et leurs alliés furent pratiquement anéantis, Cortés décida de prendre d’assaut Tenochtitlan, la capitale de l’empire, pour abattre définitivement ses ennemis. Tenochtitlan étant une île, il fut décidé de monter un blocus naval, et pour ce faire les Espagnols construisirent treize brigantins, des embarcations à voile et à rames d’un faible tirant d’eau, à l’aide des matériaux récupérés sur les navires qui les avait amenés au Mexique. Les brigantins furent transportés en pièces détachés, sur des centaines de kilomètres, puis remontés et lancés sur le lac Texcoco pour couper les approvisionnements de Tenochtitlan. Selon Victor Davis Hanson, les brigantins furent le facteur décisif qui décida de la victoire des Espagnols. Le plus remarquable est que ces bateaux improvisés avec des matériaux de fortune se révélèrent bien plus ingénieusement construits que n’importe quelle embarcation conçue par les Aztèques durant toute la durée de leur civilisation : « un tour de force rendu possible seulement grâce à un usage systématique de la science et de la raison omniprésent en Occident depuis deux mille ans ».
« La supériorité technologique occidentale », écrit Victor Davis Hanson, « n’est pas seulement le résultat de la renaissance militaire du 16ème siècle ou un accident de l’histoire, et encore moins la conséquence des ressources naturelles, mais elle découle d’une méthode de recherche séculaire, d’une mentalité particulière qui remonte aux Grecs, et pas avant. »
Cet usage de la raison va de pair avec un sens de la liberté individuelle réglée, un équilibre délicat entre la fierté ombrageuse de l’individu sûr de ses droits et l’obéissance à la loi, inconnu lui aussi des sujets de l’empire Aztèque. La liberté de penser, de chercher, de proposer des solutions nouvelles, sont inextricablement liées avec la liberté politique et les mœurs qui l’accompagnent.
« Pratiquement tous les éléments de la tradition martiale occidentale jouèrent leur rôle pour assurer la victoire des Espagnols, triomphant des problèmes d’infériorité numérique, de logistique, et d’une géographie inconnue. Les centaines de milliers de pages de procès, d’enquêtes officielles et d’actes judiciaires qui furent écrites après la conquête attestent que chaque conquistador possédait un sens aigu de sa liberté et de ses droits : un sens à la fois civique et militaire de la part d’individus possédant des droits et des privilèges auxquels ni Cortés ni la couronne d’Espagne ne pouvaient porter atteinte de manière arbitraire. »
Les peuples méso-américains, que cela soit dans l’empire Aztèque ou dans l’empire du Pérou, vivaient eux depuis des temps immémoriaux sous une forme ou une autre de despotisme théocratique. Ils ignoraient la liberté politique aussi bien que l’usage systématique de la raison, et c’est en définitive ce qui causa leur perte face à une poignée de conquistadors pourvu des armes intellectuelles forgées par l’Occident durant deux millénaires.
Victor Davis Hanson conclu au sujet de la conquête du Mexique : « Le courage sur le champ de bataille est une caractéristique humaine. Mais la capacité à produire en masse des armes susceptibles de neutraliser ce courage est un phénomène culturel. Cortés, comme Alexandre le grand, Jules César, Don Juan d’Autriche, ou d’autres capitaines occidentaux, ont souvent annihilé sans pitié des adversaires numériquement supérieurs non pas parce que leurs propres soldats étaient nécessairement meilleurs, mais parce que leur tradition de libre recherche, de rationalisme et de science l’était assurément. »



La liberté politique tend à engendrer certaines mœurs – ce que Tocqueville appelait « les habitudes du cœur » - mœurs qui sont en même temps le soutien indispensable de cette liberté : un certain esprit d’indépendance, l’habitude d’user de sa raison pour déterminer par soi-même ce qui est bien ou mal – ce que Tocqueville, encore lui, appelait la méthode philosophique des Américains – le refus de se soumettre aveuglément à un prince ou à une hiérarchie, l’habitude de discuter des questions publiques, la conscience de son rang et de ses droits, etc.
Bien que nous ayons tendance à identifier la liberté politique avec la démocratie, nous ne devons pas commettre l’erreur de croire que cette sorte de liberté paradoxale, faite d’indépendance et d’obéissance spontanée, n’existe que dans ce type de régime.
Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville expliquait : « Quelque soumis que fussent les hommes de l'Ancien Régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d'obéissance qui leur était inconnue : ils ne savaient pas ce que c'était que se plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu'on honore peu, que souvent on méprise, mais qu'on subit volontiers parce qu'il sert ou peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu'aucun des princes les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n'a pu faire naître, et qui sont même devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la Révolution en a extirpé de nos coeurs jusqu'à la racine. Ils avaient pour lui tout à la fois la tendresse qu'on a pour un père et le respect qu'on ne doit qu'à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu'à l'amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très libre jusque dans la plus extrême dépendance. »
Et Montesquieu écrivait dans l’Esprit des lois : « Il n'y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l'honneur prescrivent tant que l'obéissance aux volontés du prince : mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu'elle nous rendrait incapables de le servir. Crillon refusa d'assassiner le duc de Guise, mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemy, Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots, le vicomte d'Orte, qui commandait dans Bayonne, écrivit au roi : « Sire, je n'ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsi, eux et moi, supplions Votre Majesté d'employer nos bras et nos vies à choses faisables. » Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme une chose impossible. »

Aussi, nous devons nous garder de confondre les monarchies ou les principautés occidentales avec les monarchies orientales. Dans les premières la plupart des sujets ne participaient certes pas à la direction des affaires publiques, mais ils ne connaissaient pas l’obéissance servile qui était la règle dans les secondes. Et cette différence se faisait sentir sur le champ de bataille. Les soldats de Xerxès ou de Darius, par exemple, étaient des esclaves qui obéissaient sans murmurer, et nul, pas même les généraux, ne pouvait discuter les décisions du souverain sans risquer de perdre la vie. Alexandre le grand se prétendait descendant de Zeus et son père, Philippe de Macédoine, avait anéanti la liberté des cités grecques, mais il régnait dans son entourage une liberté de paroles inconnue à la cour du Grand Roi. Cela signifie que de véritables délibérations pouvaient avoir lieu avant la bataille, et que les généraux ou les officiers savaient qu’ils ne risquaient pas d’être exécutés pour avoir fait preuve d’initiative individuelle, pourvu que cette initiative soit raisonnablement justifiée.
Des armées ainsi conduites se révèlent, si ce n’est à chaque bataille, du moins sur le long terme, supérieures à des armées dans lesquelles la peur ou la superstition font régner une obéissance aveugle.


Inversement, mais finalement pour les mêmes raisons, les armées occidentales se caractérisent, depuis le temps des phalanges grecques et des légions romaines, par une sorte de discipline rationnelle qui est aussi éloignée du désordre fougueux de la horde que de l’uniformité silencieuse des armées despotiques.
On pourrait dire, de manière synthétique, que les armées occidentales sont composées de soldats et non de guerriers. L’accent est mis non sur la valeur individuelle, mais sur l’efficacité collective.
« La discipline telle qu’elle a émergé en Europe est la tentative d’institutionnaliser un type particulier de courage par l’entrainement et la répétition, qui se manifeste dans le fait tenir sa place dans la formation. Cette obsession occidentale de l’exercice en rangs serrés est basée sur le fait que, si tous les hommes sont enclins à s’enfuir lorsque la situation devient désespérée, l’entrainement et les convictions sont susceptibles d’altérer ce comportement. La clef n’est pas de faire de chaque homme un héros mais de créer des hommes qui, dans l’ensemble, sont plus courageux que leurs alliés non entrainés lorsqu’il s’agit de résister à une charge de l’ennemi, et qui, au plus fort de la bataille, obéissent aux ordres de leurs supérieurs de protéger les hommes à leurs côtés. Leur obéissance va à un système civique intemporel et persistant, non pas à une tribu, une famille, ou aux amis du moment. »
C’est cette discipline patiemment développée et systématisée qui a permis aux légions romaines d’écraser les peuples du nord, physiquement bien supérieurs aux petits Italiens. C’est elle qui a permis aux conquistadors de résister à des armées aztèques cent fois supérieures en nombre. C’est elle qui a permis aux fantassins de Charles Martel de vaincre les cavaliers d’Abd el-Rahman à Poitiers. C’est elle qui a permis à 150 soldats anglais de tenir en respect puis de mettre en déroute une armée de 4000 zoulous à Rorke’s drift.
Pris individuellement, ni les Romains, ni les Francs, ni les Espagnols, ni les Anglais n’étaient plus courageux que leurs adversaires. La supériorité de leur armement ne suffit pas non plus à elle seule à expliquer la victoire des soldats occidentaux, car cette supériorité ne peut s’exprimer qu’à la condition que chaque homme respecte scrupuleusement les ordres et la formation. Le fantassin lourdement équipé qui constituait l’ossature des légions romaines ou de l’armée franque était une proie facile dès lors qu’il était isolé. Son équipement même le rendait vulnérable face à des adversaires plus légers et plus mobiles. En revanche, dès lors qu’il se présentait en formation serrée et qu’il pouvait manœuvrer en corps, il était pratiquement invincible.
Les mousquets des Espagnols ou les fusils Martini-Henry des soldats britanniques étaient certes des armes plus efficaces que les arcs ou les sagaies de leurs adversaires. Mais ces armes à un coup étaient lourdes, longues à recharger et d’une précision douteuse. Leur efficacité résidait essentiellement dans leur utilisation collective. Ce sont les salves bien coordonnées des Espagnols et des Anglais qui les rendaient redoutables pour leurs ennemis, pas les qualités de tireur de chaque soldat pris individuellement.
Victor Davis Hanson explique : « En un sens abstrait, les soldats qui se battent comme un seul homme – qui tirent en salves, qui chargent en groupe et en suivant les ordres, qui se retirent lorsqu’on leur ordonne, qui ne poursuivent pas l’ennemi précipitamment, prématurément, ou pour trop longtemps – l’emportent sur leurs adversaires. »

***

Dans le livre VII de La politique, Aristote remarquait : « Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en général pleins de courage. Mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie ; aussi conservent-ils leur liberté ; mais ils sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts ; mais ils manquent de cœur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. Elle sait en même temps garder son indépendance et former de très bons gouvernements, capable, si elle était réunie eu un seul État, de conquérir l'univers. »
Victor Davis Hanson connait très vraisemblablement ce passage de La politique, bien qu’il n’en fasse pas mention. Il est incontestable en tout cas que son livre vient corroborer de manière frappante l’observation d’Aristote.
Aristote parait lier les qualités morales des peuples à la géographie, anticipant ainsi les développements de Montesquieu, dans l’Esprit des lois, sur les rapports entre le climat et les mœurs. Une lecture complète de La politique indiquerait sans doute que, pour Aristote, la relation n’est pas si directe qu’elle peut sembler l’être dans ce court passage du livre VII. Mais quoi qu’il en soit, Victor Davis Hanson est très clair sur le fait que, selon lui, la supériorité militaire de l’Occident n’est pas une question de race ou de climat, mais uniquement de facteurs qu’il appelle « culturels ».
En vérité, cependant, à la lecture de son livre, il serait plus juste de dire que ces facteurs sont essentiellement politiques.
Victor Davis Hanson cite ainsi, en l’approuvant, l’historien américain Harry Turney-High qui écrivait, dans Primitive wars :
 « L’invention décisive est celle de l’Etat, c’est-à-dire du contrôle social civil à la différence de celui basé sur la parenté. Le gouvernement civil est la ligne de fracture, le seuil, l’horizon qui sépare ce qui est civilisé de ce qui ne l’est pas. Seul l’Etat peut lever de vastes armées. Lui seul peut former et discipliner les hommes pour en faire des soldats plutôt que des guerriers. Seul le gouvernement peut ordonner, et non pas simplement demander, et lui seul peut punir ceux qui ne sont pas d’humeur à se battre aujourd’hui… le guerrier primitif ne pouvait pas s’appuyer sur un gouvernement structuré, organisé. Il était réticent à se soumettre à la discipline, et il était incapable ou bien supportait impatiemment d’obéir à des ordres précis. Il ne découvrait que les principes tactiques inhérents à la chasse… il était trop focalisé sur le combat à venir pour planifier des campagnes plutôt que des batailles. »
La suprématie militaire de l’Occident est la conséquence de la supériorité de son organisation politique. Ou plutôt la conséquence du fait que lui seul a découvert la politique, au plein sens du terme.

Mais maintenant que le monde entier s’est, en quelque sorte, mis à l’école de l’Occident, cette suprématie militaire va-t-elle prendre fin ?
Il est d’autant plus tentant d’adopter cette hypothèse que, par bien des aspects, l’Occident est en déclin, relatif et absolu. Economiquement, démographiquement, son poids relatif a largement diminué depuis la seconde guerre mondiale, et les démocraties occidentales sont toutes, à des degrés divers, en proies à de graves difficultés internes, d’ordre morale et politique. Par certains aspects ces régimes apparaissent désormais comme décadents.
Pourtant, d’un point de vue militaire, rien ne parait encore indiquer que l’Occident soit sur le point de perdre sa prééminence.  L’exemple d’Israël face aux pays arabe, ou bien la guerre du golfe en 1991, ont rappelé qu’il ne suffisait pas d’équiper et de former ses armées à l’occidentale pour acquérir l’efficacité militaire occidentale. Les Etats-Unis ont certes perdu la guerre du Vietnam, en ce sens qu’ils ont fini par se résigner à la chute de leur allié sud-vietnamien. Mais ils n’ont pas été vaincus militairement, et la guerre n’a été perdue sur le terrain politique que parce que l’armée américaine devait se conformer à des règles d’engagement qui rendaient toute victoire pratiquement impossible. Si toute sa puissance de feu avait pu être déployée, aucun spécialiste ne doute sérieusement que la guerre aurait été finie en un ou deux ans, tout au plus.
Aujourd’hui l’Occident se bat, un peu partout sur la planète, contre des groupes armés ou des Etats se réclamant de l’islam. Cette guerre ne sera pas perdue militairement. Si « Rome » doit à nouveau s’effondrer face aux hordes barbares, ce ne sera pas parce que ses légions auront été vaincues sur le champ de bataille. Ce sera parce que les nations occidentales auront perdu le désir de se perpétuer, parce qu’elles auront perdu confiance en la justesse de leur cause et qu’elles auront laissé les germes de dissolution actuellement à l’œuvre en leur sein se développer jusqu’au stade terminal. La destruction viendra de l’intérieur. Mais même au cas où le combat prendrait finalement la forme d’une guerre civile, nous pourrions tirer quelque réconfort du fait que nous sommes les héritiers d’une tradition militaire qui, depuis deux millénaires et demi, s’est presque constamment montrée supérieure à toutes les autres. Et, reprenant pour nous les vers de Pétrarque cités par Machiavel à la fin du Prince, nous pourrions dire à notre tour, en manière d’espérance : « Vaillance contre fureur/Prendra les armes ; et le combat sera bref/Car l'antique valeur/Dans les coeurs occidentaux n'est pas encor’ morte. »

samedi 2 juin 2018

Quand Harry devint Sally




Que faites vous lorsque vous n’avez pas le temps d’écrire le compte-rendu d’un livre ? Vous traduisez le compte-rendu qu’un autre a déjà publié. Cela vous demande moins de temps et vous avez l’impression d’avoir fait tout de même un petit quelque chose.
Voici donc le compte-rendu de When Harry became Sally, un livre consacré à la question des personnes dites « transgenres », paru dans la dernière livraison de l’excellente Claremont Review of Books.
Comme le dit très bien l’auteur de ce compte-rendu, dans un monde normal, ce livre, et beaucoup d’autres du même genre, n’auraient jamais dû être écrit. De la même manière, dans un monde normal ce billet de blog, et beaucoup d’autres du même genre n’auraient jamais dû être écrit.
Mais aujourd’hui les aliénés ont pris le contrôle de l’asile et menacent d’enfermer les gens sains d’esprit.
Il est donc hélas nécessaire que ce genre de livre et ce genre de billets de blog soient écrits, et il est indiqué de les lire, car il faut bien se défendre lorsque l’on est attaqué. Et ne croyez pas que l’absurdité des prétentions des assaillants soient une garantie qu’ils vont échouer. Ou plutôt : ils échoueront nécessairement sur le long terme, mais en attendant que de dégâts ils auront commis, que de vies ils auront brisées. Mieux vaut qu’ils échouent plus tôt que plus tard.

***

« Lorsque la grande oraison funèbre de notre société d’illusions aura été écrite – comme cela arrivera certainement, parce que la nature humaine ne change pas, et que les réalités biologiques, de même que la pesanteur ou les phases de la lune, ne sont pas affectées par ce que nous pouvons dire à leur sujet – il demeurera une grande quantité d’ouvrages produits par des hommes et des femmes à l’esprit solide qui n’auraient jamais dû être écrits. Parmi ceux-ci, les ouvrages portant sur la différence des sexes figureront en bonne place car, au lieu d’employer les moyens scientifiques et culturels puissants dont nous disposons pour admirer les beautés de l’un et l’autre sexe, le féminin et le masculin, nous devons défendre l’idée même qu’il existe des sexes. Nous devons dans le même temps défendre notre esprit, et celui de nos enfants, contre l’affirmation incohérente selon laquelle, en dépit du fait que le masculin et le féminin sont censés être des constructions arbitraires inventées par « la société » dans une intention mauvaise, il est possible pour une personne d’être un homme né dans un corps de femme, ou vice-versa, et, qui plus est, il possible pour un enfant d’avoir conscience dès trois ans de cette mystérieuse incohérence entre le corps et l’esprit. C’est à peu près comme de dire que Napoléon n’existe pas, que vous êtes Napoléon et que vous saviez que vous étiez Napoléon peu après le moment où vous avez cessé de porter des couches.

Ryan Anderson a écrit l’un de ces livres. When Harry became Sally : responding to the transgender moment (Lorsque Harry devint Sally : répondre au moment transgenre) est méticuleusement documenté, impitoyablement logique, attentif aux besoins et à la confusion des personnes qui désireraient – ou qui croient qu’elles désireraient – appartenir à l’autre sexe, et plein des affirmations ahurissantes des activistes et d’histoires de gens trompés par des médecins bien trop prompts à prescrire des traitements et à mutiler. Pourtant le livre est plein d’espoir, parce qu’en réalité le château transgenre est bâti sur du sable, et seule la coercion sociale imposée d’en haut peut empêcher les gens ordinaires de le remarquer et de déclarer ce qui est évident. C’est un livre brillant écrit en des temps sombres.

Je me concentrerai sur quatre erreurs qu’Anderson, qui est chercheur à la Heritage Foundation et le fondateur du magazine en ligne Public Discourse, dépiste et dont, avec fermeté et modération, il démontre le caractère creux, illogique, et totalement incompatible avec à la fois la recherche en biologie et l’expérience ordinaire.

La première est que le sexe serait « assigné », de manière pour ainsi dire arbitraire, comme s’il était possible de mettre à l’hôpital un bracelet bleu ou rose aux nouveau-nés selon l’humeur du moment. Reliée à cette erreur est l’idée que le sexe serait une réalité superficielle, qu’il consisterait juste en quelques organes situés en dessous de la ceinture. Mais c’est le contraire qui est vrai : le sexe est le moyen par lequel les espèces sexuées assurent leur survie :

« Le sexe en tant que statut – mâle ou femelle – découle de la reconnaissance du fait qu’un corps est organisé de manière à avoir la capacité de s’engager dans des actes sexuels. Le sexe n’est pas simplement identifié sur la base de cette organisation, le sexe n’est un concept cohérent que sur la base de cette organisation. La différence conceptuelle fondamentale entre un mâle et une femelle est l’organisation de l’organisme pour la reproduction sexuelle. »

Les sexes sont faits l’un pour l’autre, dans leur fonction collaborative unique, qui est de mettre au monde de nouveaux êtres humains. Il n’existe pas de troisième sexe – pas même les ecclésiastiques, selon la plaisanterie de George Bernard Shaw. Il n’y a pas de « spectre » de la sexualité (Anderson traite des cas excessivement rares dans lesquels un défaut génétique a pour conséquence qu’une personne a un sexe latent ou ambigu ; dire qu’il s’agit là simplement de variations normales revient à peu près à dire que l’espèce humaine n’est pas essentiellement bipède parce que certaines personnes naissent avec une seule jambe, ou pas du tout). « Et ce n’est vraiment pas controversé », écrit Anderson.

« Le sexe est compris de cette façon pour toutes les espèces. Personne ne trouve particulièrement difficile – et encore moins controversé – d’identifier les mâles et les femelles chez les bovins ou chez les chiens. Les agriculteurs et les éleveurs se reposent sur cette distinction facile pour gagner leur vie. »

Seul l’être humain peut avoir un intérêt à travestir la réalité.

Mais, même si c’est le cas, ces distinctions ne sont-elles pas triviales ? Si elles étaient triviales on pourrait demander : pourquoi est-il nécessaire de recourir à ces amputations, à ces prothèses, à cette chirurgie esthétique, à ces stérilisations, à ces injections d’hormones ? Mais ces distinctions ne sont pas triviales. Comme le montre Anderson, en s’appuyant sur ce que nous apprennent la génétique, la physiologie et la neurologie, nous sommes des êtres sexués jusqu’au fond de nos cellules, et depuis les instructions inscrites dans le zygote jusque dans chacun de nos organes, y compris le cerveau. Il est impératif que les médecins et les psychiatres sachent cela. Le métabolisme normal d’un homme n’est pas celui d’une femme. Les os d’une femme ne sont pas les mêmes que ceux d’un homme. Les maladies touchent les deux sexes à des taux différents et de manières différentes et c’est pourquoi, comme le relève Anderson, les chercheurs en médecine doivent désormais présenter les résultats de leurs travaux séparément pour chaque sexe. Les chirurgiens le savent également : le cœur d’une femme est plus petit que celui d’un homme et présente un éventail de problèmes qui lui sont propres. Les féministes se sont longtemps plaintes que ce soient les hommes, et non les femmes, qui soient considérés comme les patients type en matière de médecine.  Mais désormais on nous demande de croire qu’un peu de chirurgie esthétique ou bien l’injection d’hormones artificielles pourraient magiquement opérer une transformation complète et fondamentale.

Ce qui m’amène à la seconde erreur dénoncée par Anderson, l’idée que le « sexe » et le « genre » seraient indépendants l’un de l’autre. Les féministes prétendent depuis longtemps que le « sexe » est biologique alors que le « genre » est social, et puisqu’il est social, il est une simple convention ; même si désormais, comme le rapporte Anderson, en citant Judith Butler, certains prétendent que le sexe lui-même est une construction sociale tandis que le genre, la manière dont vous vous percevez vous-même, est fondamental et immuable. Ce qui est de la pure folie. Essayez d’appliquer cette théorie à n’importe lequel de vos systèmes corporels autre que le sexe ; essayez de prétendre que votre estomac, votre foie, vos reins, vos intestins, et tout le système d’organes qui sert à convertir la nourriture en énergie et en nutriments est une construction sociale mais que votre goût pour les œufs pochés est fixe, inné, et absolu.

Anderson affirme, avec raison, que notre vie sociale est l’expression de notre être biologique : nous sommes, biologiquement, le genre de créatures qui forment le genre de sociétés que nous formons : « Les êtres humains sont des êtres de nature et de culture, mais une culture saine ne cherche pas à effacer notre nature en tant qu’êtres corporels et sexués. Elle défend l’intégrité des personnes, en partie en cultivant les manifestations des différences sexuelles qui correspondent aux faits biologiques. Elle encourage les expressions genrées qui révèlent et communiquent la réalité de notre nature sexuée. »

Nous ne pouvons croire qu’il en va autrement qu’en adoptant ce qu’Anderson appelle « un nouveau gnosticisme ». C’est-à-dire la croyance que le « moi véritable » est une sorte de fantôme, qui flotte peut-être un mètre au-dessus de votre tête et cinquante centimètres sur la droite, et qui utilise le corps comme un simple instrument pour satisfaire ses désirs. « Mais si une âme a une perception interne de quelque chose, c’est du corps et par le corps. Les âmes ne sont pas radicalement séparées des corps ; elles sont le principe qui les informe, qui les organise, et qui fonde leurs capacités élémentaires. » Je ne peux pas savoir ce que c’est que d’être une chauve-souris, explique Anderson en faisant référence au philosophe Thomas Nagel, parce que je ne suis pas une chauve-souris. Je suis un homme, et par conséquent je ne peux pas savoir ce que c’est que d’être une femme.  Ce que désire réellement Bruce Jenner c’est que les autres le perçoivent comme une femme ; il se sent en décalage par rapport à la réalité de son corps, et il demande que les autres éprouvent le même sentiment que lui. Il n’existe pas davantage de preuves que les personnes « transgenres » auraient, en tant que groupe, des cerveaux différents de ceux des personnes de leur propre sexe :

« Il n’existe aucune étude sur le cerveau concluant à un « pouvoir prédictif » de l’une ou l’autre des différences biologiques examinées, et cette absence de pouvoir prédictif est une sérieuse faiblesse pour une théorie scientifique. Il n’existe donc aucune preuve en faveur des affirmations relayées par certains médias populaires selon lesquelles des différences biologiques situées dans le cerveau détermineraient l’identité de genre. »

Par conséquent, pour en venir à la troisième erreur, il n’existe aucune raison de penser qu’un enfant puisse savoir quel est son genre « véritable ». Anderson pose cette question sous une forme ou une autre, encore et encore : « Sur quel autre sujet les affirmations d’un enfant de deux ans sont-elles considérées comme « pas moins valides » que celles d’un adulte ou d’un enfant plus âgé ? » Lorsque nous examinons ce que veut dire un enfant lorsqu’il prétend qu’il ou elle est « réellement » de l’autre sexe, nous découvrons soit que l’enfant interprète les choses en fonction d’une compréhension superficielle, inexpérimentée, de ce que sont les deux sexes, soit qu’il répond à l’action des adultes – parfois aux mauvais traitements de la part des adultes. Autrement dit, l’idée qu’un enfant se fait de l’autre sexe est, pour le coup, « socialement construite » et tend à être superficielle et pleine d’erreurs.

Quelque fois un garçon, comme le montre Anderson, a un « niveau d’activité » inhabituellement bas, du fait de son métabolisme, de son environnement, de son tempérament, et cela peut le conduire à éviter les bousculades. Il pourra alors, pour un temps, préférer jouer avec les filles. Cela ne devrait pas inquiéter. C’est en fait dépourvu de signification, à moins que les autres n’insistent pour que cela en ait une : ses pairs, en le maltraitant, nos nouveaux et monstrueux apprentis sorciers, qui font pire et lui disent qu’il est peut-être « réellement » une fille. Personne ne lui explique qu’il est en train de passer par un stade, et qu’il finira très probablement par aimer le football en grandissant. Comme le montre Anderson, de 80 à 95% des enfants souffrant d’une sérieuse dysphorie de genre guérissent en grandissant : leur esprit et leur corps se mettent à l’unisson.

Parfois il suffit juste d’un parent qui montre au garçon – le cas est bien plus fréquent chez les garçons que chez les filles – que sa nature de petit garçon se manifeste de tout un tas de manière, et qu’il est donc réellement un garçon après tout. Le garçon qui ne supporte pas le football a tout lu sur la seconde guerre mondiale. Le garçon qu’ennuie les récits de guerre aime dessiner des cartes des Etats-Unis. Le garçon qui ne sait pas dessiner aime passer ses après-midis à bricoler des machines. Le garçon qui ne s’intéresse pas aux machines se promène dans les bois avec son chien, en quête de nouvelles choses à découvrir. J’ai parlé avec un jeune homme qui ne s’intéressait absolument pas aux sports et à ce qu’il considérait comme typiquement masculin mais qui, dans son maintien, sa manière de parler, la façon plutôt décidée dont il abordait les autres, était masculin jusqu’au bout des ongles : il fut cependant surpris, et satisfait, lorsque je le lui ai dit, et lorsque je lui ai dit que cela était évident.

Cela m’amène à mon dernier point. Aucune violence faite à la réalité pour des motifs politiques ne peut être inoffensive, et Anderson montre le mal qui est engendré de beaucoup de manière et à beaucoup de niveaux.  Nous sommes en présence de ce que n’importe qui ayant tout son bon sens appellerait, et devrait appeler, de la maltraitance envers les enfants, et à une échelle colossale. Nous sommes en présence d’une entreprise de coercition des gens ordinaires, qui se laisse voir de manière évidente dans la répression de la parole. Nous avons à faire à une négligence délibérée de la sécurité des femmes et des jeunes filles dans les vestiaires et les sanitaires, et à la disparition des équipes sportives réservées aux femmes. Nous avons à faire à la perpétuation d’une grave maladie mentale : car le fait que j’ai l’impression d’être « réellement » une fille n’est pas différent de l’impression qu’a une fille mince d’être « réellement » grosse, ou de celle d’une jolie femme d’être « réellement » hideuse, ou de n’importe quelle autre pensée ou obsession qui ne s’accorde pas avec la réalité. Si la santé mentale consiste en l’adequatio mentis ad rem, alors la vogue du transgenre n’est rien d’autre qu’une tentative de faire se conformer la réalité à l’imagination de quelqu’un, et puisque la réalité est ce qui résiste à notre imagination, il s’agit d’une tentative sans fin. Rien ne sera jamais suffisant.

Lorsqu’il s’agit de dire la vérité, Anderson ne cède pas un pouce de terrain. Lorsque nous avons à faire à des individus, il nous rappelle d’être toujours charitable, et de chercher à comprendre ce qui peut expliquer l’illusion. Je terminerai par une observation qui est implicite dans ce livre magnifique et honnête. S’il existe des garçons qui souhaiteraient être des filles, et des filles qui souhaiteraient être des garçons, cela est dû moins à une réalité qu’ils connaitraient qu’à une réalité qu’ils ont appris à haïr. De nos jours les hommes et les femmes ont très peu de choses aimables à dire sur le sexe opposé, et nous ne devrions pas attribuer leur acrimonie à la seule ingratitude. Le fait est que les hommes et les femmes ont toujours disposé d’une multitude de moyens pour se rendre mutuellement malheureux, tout particulièrement depuis la révolution sexuelle. Les mauvais comportements sont devenus la norme. Nous devons par conséquent nous attendre à ce que, dans un futur proche, davantage de jeunes gens, et non pas moins, répondent de manière irrationnelle et destructrice au désamour, à la suspicion, au ressentiment, et au mépris qui dominent aujourd’hui les rapports entre les sexes. Puisse le livre de Ryan Anderson nous aider à sortir de cette auto-destruction. »

Anthony Esolen, Claremont Review of books, spring 2018

vendredi 20 avril 2018

Loi "Asile et immigration" : beaucoup de bruit pour rien




Il parait qu’en ce moment les esprits s’échauffent au Parlement au sujet du projet de loi « Asile et immigration ».

On se demande bien pourquoi.

Tous ces braves gens pensent-ils réellement que le texte qu’ils vont voter va changer quoi que ce soit d’important à la situation actuelle ? Pensent-ils vraiment que cette loi va modifier substantiellement, dans un sens ou dans l’autre, les flots migratoires qui se déversent sur la France ? Ou bien s’agitent-ils seulement pour la galerie, pour justifier aux yeux du bon peuple leur fonction et leurs émoluments ?

Dans le second cas ils seraient simplement hypocrites. On a l’habitude. Dans le premier cas ils sont soit sérieusement ignorants (et coupables d’être ignorants, car leur fonction comporte le devoir de s’informer sérieusement sur les sujets qu’ils traitent), soit idiots.

Sur ce dernier point vous pensez que cette hypothèse est fantaisiste ? Que celui qui n’a jamais entendu parler Christophe Castaner me jette la première pierre.

Voilà déjà un bout de temps que la France a perdu la maitrise de sa politique migratoire. En fait, elle l’a perdu  le 3 mai 1974, le jour où elle a ratifié la Convention Européenne des Droits de l’Homme, même si les effets de cette ratification ont mis un certain temps à se faire sentir.

Depuis ce jour fatal où nos gouvernants ont jugé bon de passer la tête sous le joug de la CEDH, le législateur français est, dans un grand nombre de domaines, devenu à peu près semblable à un caniche que l’on promène au bout d’une laisse, et qui fait là où on l’autorise à faire.

Sur la plupart des questions régaliennes, nos gouvernants ne se meuvent plus désormais qu’à l’intérieur d’un cercle devenu très étroit, au fur et à mesure que la Cour de Strasbourg raccourcissait la laisse et assujettissait la muselière.

Je vous la fais courte, et le moins technique possible.

L’article 3 de la CEDH prohibe les « traitements inhumains et dégradants ». Fort bien, me direz-vous. Sauf que lesdits « traitements inhumains et dégradants » sont ce qu’il plaira à la Cour d’appeler comme tel, et qu’il lui a plu de considérer de plus en plus de mesures comme « inhumaines et dégradantes ». En fait, toute mesure de coercition est éminemment suspecte aux yeux des juges de la CEDH, et il serait à peine exagéré de dire que, chaque fois que les pouvoirs publics emploient la force physique pour contraindre un individu, il y a, pour la Cour, présomption de traitement inhumain et dégradant.

Songez que, par exemple, la Cour a jugé contraire à l’article 3 le seul fait de placer un prisonnier en fauteuil roulant dans une cellule à la porte trop étroite pour laisser passer le fauteuil. Dans cet arrêt la Cour a pourtant reconnu les efforts considérables déployés par l’administration pénitentiaire pour s’adapter aux besoins particuliers de ce prisonnier. Elle reconnait aussi que celle-ci n’avait à aucun moment l’intention d’humilier ledit prisonnier, et cependant elle estime que le simple fait d’être détenu dans une cellule qu’il ne pouvait quitter sans l’aide des surveillants a violé l’un de ses droits fondamentaux…

Autant dire que, pour un gouvernement, contraindre des étrangers qui se trouvent sur son territoire à le quitter devient très compliqué dans ces conditions. Toute action coercitive risque d’entrainer à posteriori une censure de la CEDH, que ne se font pas faute de saisir à tour de bras les associations immigrationnistes (et financées largement par nos impôts) type GISTI ou Cimade.

Au nom de l’article 3, la CEDH va également interdire l’expulsion de nombre d’étrangers, au motif qu’ils risqueraient des « traitements inhumains et dégradants » dans leur pays. Vous voulez expulser vers l’Algérie un terroriste notoire ou bien un imam salafiste qui prêche ouvertement la destruction des mécréants ? Oubliez ça. L’exquise sensibilité des juges de Strasbourg ne saurait souffrir une telle perspective.

L’article 8 de la CEDH dispose que "toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance". Fort bien, me direz-vous. Mais au nom de cet article, la CEDH a rendu progressivement inexpulsables des catégories de plus en plus larges d’étrangers, au motif que les renvoyer dans leur pays d’origine porterait une atteinte « disproportionnée » à leur « droit à une vie familiale ». Désormais la Cour considère que l’article 8 englobe même les étrangers célibataires et sans enfants lorsqu’ils n'ont plus d'attaches avec leur Etat d'origine… Comme Humpty Dumpty dans Alice au pays des merveilles, les juges de la CEDH pourraient affirmer : « lorsque nous utilisons un mot – comme par exemple le mot « vie familiale » ou « traitement inhumain et dégradant » - il signifie exactement ce que nous voulons lui faire dire, ni plus ni moins. »

La Cour de Strasbourg ne se cache d’ailleurs nullement d’avoir une « interprétation évolutive » de la Convention qu’elle est censée faire appliquer. Les arrêts de la Cour reposent ainsi sur l’idée que la Convention Européenne des Droits de l’Homme n’a pas de signification fixe mais doit être interprétée à la lumière des « évolutions sociales ». Cela signifie en pratique que les juges ne sont plus tenus par le texte de la Convention, mais qu’ils se donnent toute latitude pour créer les « droits » qu’ils estiment requis par « l’évolution de la société », et pour invalider les lois nationales qui ne leur paraissent pas conformes à ces « évolutions ». Loin d’être des « gardiens fidèles » de la Convention, comme l’auraient voulu les Etats qui ont rédigé et ratifié la Convention, les juges de la CEDH deviennent ses créateurs.

Le protocole n°4 de la CEDH prohibe les expulsions collectives (auxquelles peuvent être assimilées les interceptions de migrants en haute mer, telles que les pratique par exemple l’Australie), ce qui signifie que les pouvoirs publics ne peuvent, théoriquement, affréter d’avion ou de train spécialement pour renvoyer chez eux des immigrés n’ayant plus le droit de séjourner en France, et qu’ils doivent donc leur trouver des places sur les vols réguliers. Or les compagnies aériennes sont évidemment très réticentes à accueillir sur leurs lignes régulières des gens que l’on renvoie chez eux par la force, de peur que le spectacle rebute les autres passagers, ou ne déclenche des mouvements de solidarités, ou de quelque manière affecte le vol.

Pendant longtemps, et fort logiquement, le séjour irrégulier en France a été un délit (passible de 3750 euros d’amende, d’un an de prison, et de trois ans d’ITF). Mais par deux arrêts rendus en 2010 et 2011, la CEDH a affirmé que le seul séjour irrégulier ne pouvait pas constituer un délit. La Cour de Cassation a repris à son compte cette jurisprudence, dans un arrêt du 6 juin 2012.

A la suite de cela, la loi Valls du 31 décembre 2012 a supprimé du code pénal le délit de séjour irrégulier sur le territoire français. Un étranger séjournant illégalement en France n’encourt donc désormais plus aucune sanction pénale pour ce fait (et il ne peut donc plus non plus être placé en garde à vue du seul fait de son absence de titre de séjour).

La loi continue à prévoir que « toute personne qui aura par aide directe ou indirecte facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation et le séjour irrégulier d’un étranger en France », peut être punie de 30 000 euros d’amende et cinq ans de prison. Mais la même loi du 31 décembre 2012 a supprimé « les actions humanitaires et désintéressées » du délit d’aide au séjour irrégulier. Aujourd’hui il n’est donc pas illégal de nourrir, d’héberger et d’aider un migrant, à partir du moment où aucune contrepartie, quelle qu’elle soit, ne lui est demandée.

Arrêtons-nous là. Vouloir maitriser les flux migratoires tout en restant dans la CEDH - et en ayant des cours nationales qui appliquent sa jurisprudence – revient à peu près à vouloir battre Mike Tyson en ayant les deux mains attachées dans le dos.

Voilà la triste réalité qu’ignorent, ou que feignent d’ignorer, nos législateurs. Les débats actuels au Parlement portent donc, pour l’essentiel, sur des queues de cerise. Beaucoup de bruit pour rien.

Comme le dit fort bien Renaud Camus : « l’immigration, achetée jadis en tant que lézard décoratif, est devenue entre-temps crocodile. Il occupe la moitié du salon, l’œil mi-clos. De temps en temps, quand l’humeur taquine lui en prend, il dévore un bras ou une jambe, pour passer le temps. Toutefois la convention est de faire comme s’il n’était pas là, et de poursuivre la conversation par-dessus lui autour d’une tasse de thé, en parlant des horaires des trains, tandis qu’il se pourlèche les babines en sang. »

Le projet de loi « Asile et immigration » n’est qu’une manière de continuer à prendre le thé en faisant comme si le crocodile était encore lézard.

Si nous nous élevons au niveau des principes qui guident les divers arrêts de la Cour, nous pouvons discerner que le vice fondamental de sa jurisprudence est de traiter l’immigration comme un droit naturel. Cela est plus net lorsqu’il est question de « droit d’asile », mais est vrai pour l’immigration de manière générale.

Autrement dit, les juges de Strasbourg paraissent considérer qu’un individu a un droit naturel – un droit qui n’est pas donné par un gouvernement, mais qui appartient à tout homme en tant qu’homme – à être admis dans le pays de son choix, et qu’il n’est possible de le priver de l’exercice de ce droit que pour des motifs très graves et au terme d’un procès équitable. De la même manière que, par exemple, un gouvernement respectueux des droits de l’homme ne pourra, théoriquement, porter atteinte à nos droits naturels à la vie, à la liberté et à la propriété que pour protéger ces droits chez autrui ou pour préserver l’ordre social lui-même, et seulement après nous avoir mis en état de nous défendre effectivement, au terme donc d’une procédure judiciaire complexe comprenant certains éléments invariables, tels que la présomption d’innocence, la publicité du procès, la possibilité de recourir à un avocat, l’accès aux preuves et aux témoins, etc.

C’est ainsi que, de plus en plus, pour refuser d’accorder à un immigré qui se présente à nos frontières un titre de séjour ou le droit d’asile, nos pouvoirs publics sont obligés de passer par des procédures qui s’apparentent à un procès fait au migrant : procédures très lourdes, très complexes, et qui laissent aux avocats dudit migrant quantité d’occasions de gripper la machine et d’obliger l’administration à lui accorder finalement le titre de séjour convoité.

Une telle manière de procéder pourrait éventuellement être tolérée si les candidats à l’entrée se comptaient chaque année sur les doigts de quelques mains. Mais appliquée aux flux actuels elle revient à laisser la porte grande ouverte. Ce que nous pouvons constater de nos yeux presque tous les jours. Le lézard est devenu crocodile gigantesque. Et il grossit toujours.

Il faut le dire et le redire (puisque nous vivons au sein d’un régime politique où celui qui prétend à être écouté dans la conversation civique doit parler le langage des droits de l’Homme), cette conception de l’immigration n’est pas seulement désastreuse en pratique, elle est aussi profondément fausse en théorie. Traiter la possibilité d’immigrer comme un droit naturel est profondément contraire aux authentiques droits de l’Homme, aux vrais droits naturels de l’être humain (à la différence des « droits » inventés par des conventions ou des cours de justice).

L’une des conséquences du fait que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » est que, une fois qu’un peuple s’est constitué pour se donner un gouvernement, nul n’a le droit de s’y joindre sans le consentement de ceux qu’il veut rejoindre. Un étranger n’a pas plus le droit d’exiger d’être intégré à un peuple déjà existant qu’il n’a le droit d’imposer sa présence dans une maison où il n’a pas été invité. Toute communauté politique est libre d’accepter qui elle le veut, quand elle le veut et selon les critères de son choix.

Mais pourtant, dira-t-on, les étrangers qui veulent s’installer dans notre pays ne sont-ils pas des hommes comme nous, pourvus des mêmes droits naturels ? Dès lors, un gouvernement qui se donne pour tâche de protéger les droits naturels des individus ne doit-il pas accepter tous ceux qui viennent se placer sous sa protection ? Les étrangers qui se présentent chez nous n’exercent-ils pas simplement leur « droit à la poursuite du bonheur », tout comme nous ?

Certes, nul ne peut leur reprocher de se présenter là où ils estiment que leur vie sera meilleure, mais il n’en reste pas moins que les migrants ne peuvent se prévaloir d’aucun droit à être acceptés. Le gouvernement de la communauté particulière aux frontières de laquelle ils se présentent est chargé de protéger la vie, la liberté et la propriété des individus qui la composent. Il n’est en aucune façon chargé de protéger la vie, la liberté et la propriété de ceux qui n’appartiennent pas à cette communauté.

Dire que les migrants ont un droit à être accueillis là où ils le désirent reviendrait à dire que le gouvernement d’un pays a l’obligation de garantir les droits de n’importe quelle personne dans le monde qui en ferait la demande. Une telle obligation serait par nature à la fois impossible à remplir et injuste. Elle serait une violation des termes du contrat initial selon lesquels nul ne peut être contraint de s’associer avec ceux qu’il n’a pas choisi.

Comme le déclare le préambule de la Constitution des Etats-Unis : « Nous, Peuple des États-Unis », établissons une Constitution afin « d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité ». Pour les rédacteurs de cette Constitution, il allait de soi que le peuple américain n’avait pas plus l’obligation « d’assurer les bienfaits de la liberté » aux Mexicains ou aux Haïtiens que les Mexicains ou les Haïtiens n’avaient l’obligation d’assurer ces bienfaits aux Américains. Il appartient à chaque peuple de protéger par lui-même les droits naturels de ceux qui le composent, et, si nous pouvons compatir avec les malheurs des peuples qui échouent dans cette entreprise difficile, cela ne nous donne pas pour autant l’obligation d’en accueillir tout ou partie sur notre sol.

Bien entendu cela ne nous exonère pas de tous devoirs vis-à-vis des étrangers. Nous devons respecter leurs droits naturels, c’est-à-dire ne pas nous en prendre à leur vie, leurs biens ou leur liberté. Mais nous n’avons pas l’obligation de garantir l’exercice de ces droits, et lorsque nous refusons d’accueillir un migrant nous ne violons pas ses droits, nous ne commettons aucune injustice : nous le laissons simplement dans l’état où il se trouvait avant.

En bref, l’égale liberté naturelle de tous les hommes signifie à la fois que n’importe quel individu est libre de quitter le pays dans lequel il habite, en emportant ses biens, car il ne saurait être gouverné sans son consentement, mais également que nul ne peut se prévaloir du droit d’être accueilli où que ce soit.

En oubliant, en négligeant, ou en ignorant ce point fondamental, nos gouvernants – qu’ils soient en costume cravate ou bien en robe d’hermine – détruisent peu à peu les communautés politiques gouvernées par consentement qui sont pourtant censées être indispensables pour garantir l’exercice de nos droits naturels.

En traitant l’immigration comme le droit naturel qu’elle n’est pas, ils attaquent frontalement nos droits naturels, ceux qui sont énumérés par exemple dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.

Il est désormais à peu près certain que nous ne pourrons éviter, collectivement, d’être dévorés par le crocodile qu’à deux conditions. Sortir de la CEDH d’une part, et d’autre part sortir de cette conception viciée de l’immigration qui domine actuellement, conception qui n’est pas seulement celle de la Cour de Strasbourg, hélas, mais aussi celle d’une bonne partie de nos élites politiques, judiciaires, administratives et médiatiques.

Il n’est certes pas besoin d’espérer pour entreprendre. Mais, tout en continuant à faire, à notre niveau, ce qui doit être fait ici et maintenant pour notre pays, il n’est pas interdit non plus de prendre ses dispositions pour essayer d’éviter, individuellement, de finir dans les mâchoires du crocodile.


lundi 26 février 2018

Une Jeanne d'Arc noire, et alors?




Une jeune fille métisse peut-elle incarner Jeanne d’Arc lors des fêtes johanniques qui ont lieu chaque année à Orléans ?

En apprenant que tel serait le cas cette année j’ai, sans doute comme beaucoup de gens, commencé par hausser les épaules.

« Bin voyons, me suis-je dit. Et l’année prochaine, je suppose que ce sera une lesbienne revendiquée, ou bien un homme qui se définit comme femme, puisque n’est-ce pas, comme chacun le sait, le sexe n’est pas le genre. »

Bref, j’y ai vu spontanément, une petite provocation supplémentaire de la part du parti progressiste, que l’on pourrait appeler justement le parti de la destruction systématique, ou le parti de la souveraineté absolue de l’individu. Le parti de ceux qui ont entrepris de nier systématiquement les réalités historiques, politiques et naturelles les plus incontestables, au nom de l’égalité et du « droit » supposé de chacun de s’auto-engendrer.

Un acte de propagande aussi stupide et offensant que, par exemple, l’affirmation du président Chirac selon laquelle « Les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes », ou bien que ce seraient les immigrés (entendez : les maghrébins et les Africains) qui auraient reconstruit la France en 1945, après l’avoir sauvé sur les champs de bataille.

Et comme le parti progressiste rivalise de provocations et de stupidités depuis maintenant des décennies, et qu’en conséquence j’ai désormais le cuir épais, je m’apprêtais à ne pas accorder plus à cette nouvelle polémique qu’un vague grommellement, avant oubli mérité.

Mais, ayant été amené à lire quelques réactions et quelques articles sur la question, l’idée s’est progressivement imposée à moi que le sujet était plus intéressant que je ne l’avais pensé initialement, et méritait quelques efforts de réflexion.

Commençons par déblayer le terrain des questions accessoires pour essayer d’accéder directement au cœur du problème.

Oui, les réactions spontanément négatives sont compréhensibles, pour les raisons que j’ai brièvement évoquées ci-dessus. Bien que les membres de l’association Orléans-Jeanne d’Arc, qui ont choisi la jeune Mathilde Edey Gamassou pour incarner, le temps d’une procession, la sainte nationale, se soient évidemment récriés que sa qualité de métisse n’avait nullement été un critère de choix, il sera toujours impossible de s’assurer que tel a bien été le cas. Et, la conversation civique française étant ce qu’elle est, il est également impossible de croire que ces membres n’ont pas anticipé qu’un tel choix ferait polémique. A moins d’être totalement stupides ou d’avoir vécu au fond d’une grotte ces quarante dernières années, ces personnes ne pouvaient pas ne pas comprendre qu’un tel choix avait nécessairement une signification publique qui allait bien au-delà des simples fêtes johanniques.

Et oui, la pauvre Mathilde n’est pour rien dans tout cela, et les torrents de boue qui se sont déversés sur elle, via l’égout des réseaux sociaux, sont aussi stupides et offensants que les provocations du parti progressiste. Il est naturel que nombre de gens n’appartenant pas à ce parti se soient spontanément portés à sa défense.

Sur ces deux points, il me semble qu’aussi bien les défenseurs que les critiques de ce choix peuvent aisément tomber d’accord, pourvu qu’ils soient un tant soit peu raisonnables.

Mais ce qui est en réalité au fond de la polémique, me semble-t-il, c’est le rapport entre race et politique. Et ce qui fait que défenseurs et critiques, même raisonnables et de bonne foi, ne parviennent pas à s’entendre, c’est la difficulté bien réelle qu’il y a à conceptualiser les différences raciales d’une manière politique, autrement dit à faire droit à un fait incontestable : les différences raciales existent, sans tomber dans le racisme, au sens strict du mot, c’est-à-dire dans une conception matérialiste et fataliste de l’existence humaine. En termes plus généraux encore, ce qu’il y a au fond du débat sur la « Jeanne d’Arc noire », c’est l’articulation complexe entre liberté et nécessité.

Mais procédons pas à pas.

Les arguments des défenseurs du choix de Mathilde Edey Gamassou sont les suivants.

Chacun sait bien que Jeanne d’Arc n’était pas noire (ni métisse, ni asiatique, et ainsi de suite). Mais les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution de la vie de la pucelle d’Orléans, qui exigerait le respect le plus poussé possible de la vérité historique, elles sont, selon les termes maladroits mais parlant d’un de ces défenseurs, une manière de célébrer « les valeurs de Jeanne d’Arc ». Ou encore, « Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral. » Or cet héritage n’est aucunement lié à la couleur de la peau, ou aux différences raciales de manière générale.

Qu’est-ce en effet que cet héritage ? Quelles sont les « valeurs de Jeanne d’Arc » ?

La foi chrétienne, dans sa version catholique romaine, et le patriotisme. Jeanne est à la fois une sainte et une héroïne nationale, les deux inséparablement et nécessairement mêlés. Jeanne est une disciple du Christ et une fille de France. Et c’est pour cela qu’elle est célébrée chaque année à Orléans.

Que Jeanne d’Arc soit une sainte, l’Eglise catholique l’affirme, et elle est seule à pouvoir porter ce jugement.

Que Jeanne d’Arc soit la France, que sa courte vie se confonde avec le rétablissement, au bord du tombeau, de ce corps politique particulier que l’on nomme la France, n’est pas non plus sérieusement contestable.

Ecoutons Michelet :

« La vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? C’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, et il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la patrie. Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité. »

Ecoutons Bainville parler du « beau feu d’enthousiasme et de patriotisme qui avait pris naissance à Domrémy » :

« une des grandes idées de la « bonne Lorraine » avait été la réconciliation des Français. Grâce au mouvement national que son intervention avait déterminé, le retentissement et l’horreur de son martyre réalisèrent son vœu. La domination anglaise était de plus en plus détestée. »

Les questions que nous pose le choix de Mathilde Edey Gamassou pour personnifier Jeanne d’Arc en cette année 2018 sont donc les suivantes : peut-on être sainte et Noire ? Peut-on être Française et Noire ?

Et à ces deux questions il faut répondre : oui.

Oui, il est incontestable que la proposition chrétienne s’adresse à tous les hommes, que tous sont appelés à la sainteté, indépendamment de toutes les différences naturelles qui peuvent exister entre eux.

Et oui, il est également vrai que la qualité de Français n’est pas attachée à une couleur de peau. Nous ne parlons évidemment pas là de la nationalité française, qui ne dépend que d’une décision administrative, mais bien d’une qualité substantielle : se sentir intimement et exclusivement lié à ce corps politique singulier que l’on nomme la France. Vibrer au récit de ses succès et s’attrister de ses échecs, se sentir élevé par ce que son histoire a de grand, et humilié par ce que son histoire a de bas. Etre français par sa langue, par sa culture, par ses passions, par ses mœurs, par son patriotisme, être Français, enfin, dans toute l’acception du terme, cela est ouvert aux hommes de toutes les races et de toutes les origines.

Ces arguments sont forts et je dois dire que, personnellement, il m’est impossible de leur refuser mon assentiment.

Mais ces arguments forts, vrais, ne suffisent pas à épuiser la question.

Il y a en effet, tapi derrière ces arguments légitimes, un sophisme qu’il importe de tirer en pleine lumière. De ce qu’un Noir (ou, pour le dire de manière plus générale, un non Blanc) puisse être Français, il ne s’ensuit pas que la France pourrait être noire. C’est cette conclusion que veut tirer le parti progressiste, et c’est cette conclusion que refusent, en définitive, la plupart de ceux qui ont été choqués par le choix d’une jeune métisse pour figurer Jeanne d’Arc.

Continuons à progresser pas à pas.

Premier point : oui, contrairement à ce qu’il nous est enjoint aujourd’hui d’affirmer publiquement, les races existent.

Depuis des temps immémoriaux les hommes ont reconnu que l’espèce humaine se subdivisait en races, c’est-à-dire en vastes sous-ensembles d’individus présentant des caractères héréditaires communs, exactement de la même manière que les espèces animales se subdivisent en sous-groupes aux caractéristiques héréditaires communes. Ils l’ont reconnu car ils ne pouvaient pas ne pas le reconnaître, exactement de la même manière qu’ils ne pouvaient pas ne pas reconnaître que l’espèce canine, par exemple, regroupe un grand nombre de races de chiens différentes. L’existence des races humaines, au sens relativement imprécis que le sens commun prête à ce terme, n’a donc jamais sérieusement pu être mise en doute, et les plus grands savants n’ont pas hésité à se servir de cette notion pour essayer de la raffiner et de mieux délimiter ce que nous percevons tous spontanément mais relativement grossièrement. Bien mieux, la science moderne apporte sans cesse de nouvelles preuves du bien-fondé de cette catégorie de sens commun, à peu près aussi vieille que l’humanité elle-même. Le récent décryptage du génome humain nous permet ainsi d’affirmer que, contrairement à la vérité officielle sur la question, la notion de race a bien un fondement biologique : les différentes races, celles dont parlait Linné, correspondent à des variations réelles au sein de ce génome.

En un sens, bien entendu, tous les hommes sont uniques, y compris au niveau génétique, mais les génomes des individus présentent des ressemblances plus ou moins grandes. Il est possible de déterminer ces ressemblances et ainsi de regrouper les individus en fonction de leur fréquence allélique. Les groupements génétiques les plus basiques correspondent aux races des cinq continents, celles qui sont immédiatement identifiables à l’œil nu : les Africains, les Caucasiens (Europe et Moyen-Orient), les Asiatiques, les Aborigènes (Australie et Nouvelle-Guinée), et les Indiens d’Amérique. Le décryptage du génome humain a tout simplement ressuscité les catégories raciales traditionnelles.

L’existence de races, ou de sous-espèces, différentes au sein de l’espèce humaine est d’ailleurs tout à fait conforme à la théorie darwinienne la plus orthodoxe. L’évolution a très normalement amené une différenciation de l’espèce humaine en races, qui se distinguent par un ensemble de caractères, dont certains sont très visibles, comme la couleur de la peau, la dentition, la forme du crâne, la texture des cheveux, etc. et dont d’autres le sont moins. Au total, on estime aujourd’hui que les variations raciales porteraient sur 15% du génome humain. Autrement dit l’évolution aurait affecté 15% du génome initial d’Homo Sapiens pour donner naissance aux différentes races. 15% est une proportion loin d’être négligeable, ne serait-ce que parce ces différences génétiques sont souvent corrélées entre elles.

Je ne m’attarde pas davantage sur ce point, que j’ai déjà traité plus longuement ailleurs.

Second point : il n’est pas encore définitivement prouvé mais il est hautement probable,  pour dire le moins, que les différences raciales ne sont pas seulement physiques, mais aussi comportementales.

On pensera bien sûr, par exemple, à la question du QI. Il est désormais bien connu, bien qu’il soit hautement dangereux de l’évoquer publiquement, que les tests de QI donnent des résultats différents suivants les groupes raciaux. Pour le dire très rapidement, les Blancs ont un QI moyen supérieur à celui des Noirs, et inférieur à celui des Asiatiques (les « Jaunes »). Or le QI joue un rôle très important dans quantité de comportements et de situations.

La recherche génétique est bien avancée sur la voie d’autres différences, comme par exemple l’impulsivité et la propension à la violence, différences qui pourraient nous aider à comprendre pourquoi le taux d’homicide est significativement plus élevé dans les pays sub-saharien qu’en Europe ou en Asie, de même que le taux d’homicide est beaucoup plus élevé dans les Antilles françaises qu’en métropole, beaucoup plus élevé au sein de la population noire américaine qu’au sein de la population blanche et de la population asiatique, y compris à statut socio-économique équivalent, et ainsi de suite.

Troisième point, si les différences raciales existent, cela signifie que des groupes raciaux différents ont toute chance de développer des cultures et des civilisations différentes, toutes choses égales par ailleurs. La race fait partie de ces nombreux éléments qui contribuent à expliquer les caractères de peuples et les traits distinctifs des civilisations.

Il n’est pas besoin de supposer que ces différences soient grandes pour qu’elles puissent avoir, sur le temps long, de grands effets, de la même manière qu’une différence de quelques centimètres dans la visée de deux tireurs se traduira par un très grand écart à l’arrivée si la cible est à une grande distance.
Ce qui signifie tout simplement que le général de Gaulle avait raison lorsqu’il affirmait : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

De la même manière qu’une « France » hindoue ou musulmane aurait été entièrement différente de ce que nous appelons la France, une « France » peuplée de Noirs ou d’Asiatiques aurait été entièrement différente. Ce n’aurait pas été la France, ce corps politique unique, aux traits reconnaissables par-delà de constants changements, depuis peut-être mille ans. C’eut été autre chose. Un autre corps politique. Un autre pays.

Et cela signifie aussi que la modification très rapide de la composition de la population qui vit sur le sol français, et à laquelle nous assistons depuis demi-siècle, n’est pas du tout indifférente. Contrairement à ce qu’affirme le parti du progrès, il n’est pas possible d’avoir le même pays avec un peuple différent.

Le jour où – et du train où vont les choses, ce jour pourrait être prochain – les individus « de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » auront cessé d’être numériquement très majoritaires sur le sol de France, la France n’aura pas simplement changé, elle aura disparu. Ce sera un autre corps politique occupant le même territoire. Ce ne sera plus la France.

A la fin du second tome de De la démocratie en Amérique, Tocqueville écrivait :

« Je n’ignore pas que plusieurs de mes contemporains ont pensé que les peuples ne sont jamais ici-bas maîtres d’eux-mêmes, et qu’ils obéissent nécessairement à je ne sais quelle force insurmontable et inintelligente qui naît des évènements antérieurs, de la race, du sol ou du climat.
Ce sont là de fausses et lâches doctrines, qui ne sauraient jamais produire que des hommes faibles et des nations pusillanimes : la Providence n’a créé le genre humain ni entièrement indépendant, ni tout à fait esclave. Elle trace, il est vrai, autour de chaque homme, un cercle fatal dont il ne peut sortir ; mais, dans ses vastes limites, l’homme est puissant et libre ; ainsi des peuples. »

Le racisme, entendu au sens strict, c’est-à-dire la tentative d’établir une hiérarchie objective, « scientifiquement fondée », entre les différentes races ainsi que de faire de la race la réalité fondamentale de la vie humaine, conditionnant et expliquant toutes les autres, est une de ces doctrines « fausses et lâches ». En tant que matérialisme il est une erreur intellectuelle, en tant que fatalisme il est une erreur politique et une faute morale.

Mais reconnaitre cette erreur ne doit nous empêcher de reconnaitre aussi que les races existent. Elles sont l’un des éléments, parmi beaucoup d’autres, qui composent le cercle « fatal » à l’intérieur duquel les individus et les peuples sont « puissants et libres ». Exactement de la même manière, par exemple, et pour rester dans le domaine des différences naturelles, que la différence des sexes.

Hommes et femmes, pris individuellement, peuvent être beaucoup de choses, et les variations entre individus sont telles qu’il est presque impossible d’affirmer catégoriquement que telle activité ou telle réalisation restera toujours la prérogative exclusive d’un sexe. Mais pris en tant que groupes, hommes et femmes présentent des propensions et des qualités différentes, de sorte qu’il est vain, et même tyrannique, d’attendre une répartition égale des sexes dans les différentes activités humaines et des réalisations identiques. Ainsi en est-il, selon toute vraisemblance, des différences raciales.

Si nous revenons maintenant à notre problème initial, il nous faut donc conclure que, oui, une jeune fille noire peut personnifier Jeanne d’Arc lors d’une célébration, mais que, non, Jeanne d’Arc n’aurait pas pu être noire.