Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 3 décembre 2016

Avortement et féminisme





Tout a été dit, ou presque, au sujet de la proposition de loi scélérate visant à créer un délit d’entrave numérique à l’avortement qui vient d’être votée par l’Assemblée Nationale. Tout en ce qui concerne l’attaque éhontée contre la liberté de paroles que constitue une telle proposition de loi.
J’ajouterais juste une chose sur ce point : si cette proposition devait devenir loi, l’étape suivante devrait être logiquement la criminalisation de l’Eglise catholique elle-même, car assurément celle-ci cherche à décourager les femmes d’avorter en exerçant des « pressions morales » sur elles, c’est-à-dire en faisant appel à des arguments qui impliquent que l’avortement est un mal, qui sont susceptibles de faire hésiter celles qui envisageraient de se livrer à cette opération et de donner des remords à celles qui l’auraient fait.
En revanche une question n’a guère été examinée, me semble-t-il. Pourquoi, alors que 220 000 avortements ont lieu chaque année en France, soit une grossesse sur cinq, pourquoi, alors que la loi n’a pas cessé d’être assouplie depuis 1975, pourquoi, alors qu’aucun parti politique ne fait ne serait-ce que mine de vouloir rouvrir le débat de l’avortement, les féministes qui nous gouvernent parlent et agissent-elles comme si avorter était un acte horriblement compliqué et comme si cette possibilité menaçait à chaque instant d’être retirée aux femmes ?
Pour le comprendre, il faut revenir aux dogmes du féminisme contemporain et à son Saint Livre, Le deuxième sexe.
Beauvoir et toutes ses disciples affirment que les femmes, après avoir été opprimées depuis la nuit des temps, doivent désormais « s’émanciper », devenir enfin « autonomes ». Mais émancipées de quoi, autonomes par rapport à quoi ?
Emancipées des hommes, autonomes par rapport aux hommes, car ce sont les hommes, bien sûr, qui ont opprimé les femmes depuis toujours.
Et comment les femmes peuvent-elles devenir des êtres autonomes ?
En gagnant leur vie, certes, mais surtout en prenant leur distance avec la maternité, pour ne pas dire en refusant purement et simplement la maternité, et en pratiquant, comme les hommes, une sexualité « virilement indépendante ».
C’est en effet dans la sexualité, et ses conséquences, à savoir la maternité, que Beauvoir prétend trouver la cause première de l’oppression des femmes.
Les femmes sont attirées par les hommes, et les hommes sont attirés par les femmes, mais, dans les jeux de l’amour et du hasard, les femmes ont jusqu’à maintenant été très désavantagées par rapport aux hommes, pour deux raisons.
D’une part les femmes ont ordinairement beaucoup plus de mal que les hommes à séparer la sexualité et les sentiments. Les hommes, avec leur capacité d’abstraction, leur capacité à oublier, leur indifférence ont, pour s’échapper après une relation sexuelle, un équipement mental que n’ont pas les femmes. Pour un homme un rapport sexuel peut être juste cela, un moment plaisant sans conséquences ni lendemain. Pour une femme un rapport sexuel, particulièrement s’il est réussi, conduit souvent à espérer un attachement durable et profond de la part du partenaire et, si ces sentiments ne sont pas au rendez-vous, conduira fréquemment à des sentiments d’abandon, de colère, et de dégoût.
Cette différence hommes/femmes est parfaitement résumée par la réplique d’un acteur célèbre, à qui le juge demandait pourquoi un homme tel que lui, a priori pourvu de tous les attributs de la séduction, éprouvait le besoin de recourir aux services de prostituées : « Mais, monsieur le juge, je ne les paye pas pour qu’elles viennent avec moi, je les paye pour qu’elles partent ! »
D’autre part les femmes portent les enfants. Bien plus, la très grande majorité des femmes éprouvent à un moment où l’autre de leur vie un intense besoin d’avoir des enfants et de fonder un foyer, un désir qui, pour dire le moins, est beaucoup plus faible chez la plupart des hommes.
Les femmes se voient donc contraintes d’essayer d’amener les hommes à partager leurs vues sur les sujets qui leur tiennent à cœur, l’engagement, la fidélité, la famille. La force et la violence étant du côté des hommes, cela ne peut se faire que par la persuasion, une persuasion dont la contrepartie est en général une certaine soumission, au moins apparente, aux hommes.
Pour briser ce cercle fatal, il faut changer le rapport des femmes à la sexualité et à la maternité. Il faut émanciper les femmes des mythes de l’amour romantique et de l’instinct maternel, qui les rendaient dépendantes des hommes et des enfants qu’elles pouvaient concevoir avec eux
Pour être autonomes les femmes doivent d’une part devenir aussi cavaleuses que les hommes, et même que les hommes les plus prédateurs. Le cœur des femmes doit devenir calleux pour qu’elles puissent être libres.
Par ailleurs une femme doit considérer le fait de tomber enceinte sans l’avoir voulu comme un malheureux accident, heureusement très facile à réparer. Elle ne doit en aucun cas et en aucune façon se sentir tenue de mettre au monde un enfant qu’elle n’a pas désiré. La sexualité doit être aussi dépourvue de conséquences pour elle que pour le mâle obtus et égoïste qui quitte l’hôtel en sifflotant après un petit cinq à sept bien sympathique.
Par conséquent l’opus magnum de Simone de Beauvoir n’a presque rien à dire sur la question des carrières féminines, mais a en revanche énormément à dire sur la question de la sexualité. On y trouve donc un chapitre sur l’initiation sexuelle, un sur le lesbianisme, un autre sur la prostitution, et le chapitre consacré à « La mère » s’ouvre sur de longues pages consacrées à la question de l’avortement, avortement qui, selon l’auteur, ne devrait pas être envisagé avec réticence ni regretté une fois accompli.
Nos modernes féministes ne sauraient être satisfaites tant que l’avortement ne sera pas considéré comme un acte aussi facile et anodin que d’avaler un verre d’eau. Tout remords, toute hésitation, tout signe que l’avortement peut poser un cas de conscience, sera la preuve que les femmes ne sont pas encore pleinement « émancipées ».
Il est dès lors facile de comprendre cette offensive contre les sites internet visant à dissuader les femmes d’avorter, ou du moins à les faire hésiter avant de passer à l’acte. Les féministes qui nous gouvernent ne se soucieraient pas de ces sites si ceux-ci n’avaient pas un certain succès, et le succès qu’ils rencontrent est la preuve que, pour beaucoup de femmes, avorter reste un dilemme moral. Ce qui est une remise en cause du dogme.
Bien évidemment, même si leur offensive du jour se révélait un succès, la lutte ne prendrait pas fin pour autant. La « liberté sexuelle » et l’avortement continueront toujours à faire violence à la nature féminine. Nos modernes féministes se trouvent en fait exactement dans la même position que les activistes homosexuels qui prétendent bâtir une société dans laquelle l’homosexualité sera considérée comme « saine, naturelle et normale ». Pour les unes comme pour les autres, ce dont il s’agit en définitive n’est rien moins que de remplacer la réalité par l’illusion, la vérité par le mensonge. Or, la réalité étant ce qui finit par s’imposer à nous quoique nous fassions, il est inévitable que l’effort pour dissimuler la réalité ne puisse jamais prendre fin, exactement de la même manière qu’il est nécessaire d’exercer une poussée constante pour maintenir un avion en vol.
Le féminisme contemporain, celui pour lequel « on ne nait pas femme, on le devient », est par nature despotique, exactement comme le mouvement homosexuel et pour les mêmes raisons, et ses revendications infinies.
Les catholiques ont bien raison de se mobiliser pour essayer d’empêcher cette proposition de loi de devenir loi et d’entrer jamais en vigueur. Mais ils devraient être rejoints ou du moins soutenus par tous ceux pour qui, sans considérer que l’avortement devrait être interdit, pensent néanmoins que la liberté est une chose sainte et ne sont pas décidés à passer la tête sous le joug parce que des mains féminines le leur présentent.

samedi 26 novembre 2016

L'avortement est-il un droit fondamental?





L’avortement est-il un droit fondamental ?
Jeudi soir une courte passe d’armes a opposé François Fillon et Alain Juppé à ce sujet. Ce fut un beau moment de faux-culterie de part et d’autre. 
Revoyons la scène au ralenti.
Juppé, qui avant le premier tour avait « super la pêche » (traduisez : qui avait déjà commencé à choisir la liste des gens qu’il inviterait lors de sa première garden-party à l’Elysée), avait ce soir-là le teint cireux et les mâchoires serrées de celui qui joue son va-tout et qui le sait. Droopy-Fillon ayant définitivement trop d’avance pour être battu à la régulière, restait à essayer de lui couper les jarrets par quelque coup de Jarnac.
Le meilleur d’entre nous poussa donc sa botte : « Attention, attention, braves gens, et surtout vous gentes dames, l’homme aux sourcils broussailleux qui se tient devant vous considère que l’avortement n’est pas un DROUAFONDAMENTAL. M’entendez-vous ? il l’a dit, avoué, reconnu, ce pelé, ce galeux, ce fils caché du maréchal Pétain.  Vous ne pouvez pas apporter vos suffrages à un tel homme, c’est l’évidence même. »
Entendant cela, Droopillon, qui avait vu venir l’attaque dans les jours précédents, monta immédiatement sur ses grands chevaux pour proclamer que jamais, au grand jamais, il n’avait envisagé de remettre en cause la loi Veil, et que c’était une attaque indigne de la part « d’Alain », et patacouffin.
Ce à quoi « Alain » rétorqua : « mais tu as bien dit que l’avortement n’était pas un DROUAFONDAMENTAL » (parce que tu es catholique et que tu voudrais rétablir l’inquisition, salopard, se retint-il d’ajouter, mais en le pensant si fort que tout le monde l’entendit).
Droopillon reconnu que, certes, il avait bien dit une telle chose mais, ajouta-t-il de l’air de la blanche colombe que n’atteint pas la bave du crapaud, il avait utilisé cette expression « droit fondamental » dans son acception juridique. L’avortement n’est pas un droit fondamental, dit-il en substance, parce qu’il ne figure pas dans la Constitution, ce qui est la définition communément admise par les juristes du « droit fondamental ». Ni plus, ni moins, fin de l’histoire et passons à autre chose.
Sentant que le coup était manqué, le futur-ex-président-de-la-République-élu-par-les-sondages tint néanmoins à ajouter « Eh bien moi je n’en continue pas moins à dire que l’avortement est un DROUAFONDAMENTAL (alors que toi tu es la réincarnation de Bernardo Gui, ordure) ».
Durant ce court échange neuf millions de téléspectateurs ont donc pu assister au lamentable spectacle d’un homme dit de droite servant servilement la soupe au féminisme pour tenter de battre son concurrent, et d’un catholique pratiquant se vantant d’avoir voté toutes les lois facilitant le recours à l’avortement.
Formellement François Fillon a remporté la passe d’armes, car il paré le coup de son ennemi et qu’il a juridiquement raison.
Sur le fond tous deux ont joué sur l’ambiguïté de la notion de droit fondamental, et sont foutus de la gueule du monde.
Tout le monde comprend bien qu’un droit dit fondamental est un droit plus important que les autres. Mais qu’est-ce qui permet de différencier un droit fondamental d’un droit non fondamental ?
A cela il y a deux réponses possibles.
La réponse des juristes qui est de dire qu’un droit fondamental est un droit inscrit au sommet de la pyramide des normes, autrement dit dans la Constitution.
Et la réponse du sens commun, qui est dire qu’un droit fondamental est un droit auquel le législateur ne peut porter atteinte sans injustice.
La réponse des juristes est positiviste. C’est le législateur (ou le pouvoir constituant) qui décide ce qu’est un droit fondamental, c’est-à-dire, en démocratie, la majorité du moment. Donc ce qui est un droit fondamental aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain, et inversement.
La réponse du sens commun est jusnaturaliste. Elle suppose qu’il existe quelque chose comme un droit naturel, c’est-à-dire des critères de justice indépendants du caprice des hommes et qu’aucune décision humaine ne peut changer, pas plus qu’une décision humaine ne saurait changer le fait que deux plus deux font quatre. Le droit naturel, c’est précisément ce que l’on peut opposer au caprice des hommes et aux variations du droit positif : à chaque fois que nous critiquons une décision du législateur nous faisons implicitement appel à une notion de droit naturel. Nous affirmons, ou nous présupposons, qu’il existe des critères de justice immuables que le législateur – le droit positif – devrait respecter, et qu’il est injuste lorsqu’il ne les respecte pas.
Ultimement la réponse du sens commun est supérieure à la réponse des juristes, qu’elle englobe, car nos Constitutions reposent sur une certaine idée du droit naturel. Le sommet de la pyramide des normes chère aux juristes est censée être la traduction de certaines normes de droit naturel. Rappelons que selon l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. » Et que selon son article 16 « Toute société dans laquelle la garantie des droits (naturels, donc) n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. »
En affirmant que le droit à l’avortement est un droit fondamental, Alain Juppé sous-entendait donc, comme n’importe quelle féministe, qu’il s’agit d’un droit naturel, et que ce serait une affreuse injustice que d’ôter aux femmes la possibilité d’avorter lorsqu’elles le désirent. Juppé le pense-t-il vraiment ? le plus probable est que lui-même n’en sait rien et même s’en tamponne le coquillard. La visée électorale de l’argument était tellement apparente que même un enfant de dix ans pouvait la voir.
De son côté François Fillon, qui en bon catholique doit normalement croire à l’existence de la loi naturelle, s’est réfugié derrière une conception purement positiviste du droit, ce qui est d’autant moins glorieux que, lorsqu’il avait nié initialement que l’avortement fut un droit fondamental, il savait parfaitement que son électorat entendait : « le droit d’avorter n’est pas du droit naturel (et est même contraire au droit naturel) » ; ou bien croit-on qu’il avait juste voulu faire un petit cours de droit impromptu lors de cette interview ? Si vous êtes prêt à croire ça, vous êtes vraiment prêt à croire n’importe quoi.
Deux beaux exemplaires de chauve-souris donc : « je suis de droite, voyez mes ailes, je suis progressiste, voyez mes poils ».
Mais, me direz-vous, il est tout de même compréhensible que Fillon n’ait pas voulu ouvrir le front de l’avortement et qu’il ait préféré botter en touche. Certes, cela peut se concevoir, en politique ce qui est souhaitable est loin d’être toujours identique à ce qui est possible. Mais en ce cas on ne commence pas par faire de la retape électorale en lançant le sujet, car sinon on est conduit à s’aplatir publiquement devant les gardiens du temple féministe, comme il l’a fait.
Ayant soulevé cette question du droit à l’avortement, qu’est-ce donc que le mieux coiffé d’entre nous aurait dû répondre au meilleur d’entre nous ?
Quelque chose comme ça il me semble :
« Vois-tu mon cher Alain, pour nous autres républicains, les droits fondamentaux ce sont les droits énoncés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce sont les droits naturels des individus et les droits civiques et politiques qui, en société, sont nécessaires pour garantir les droits naturels des individus. J’ai bien lu la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, je n’y ai pas trouvé mention d’un droit à avorter ». « Pas plus d’ailleurs que d’un droit à avoir des congés payés, et pourtant, vois-tu, je n’entends nullement supprimer les congés payés », aurait-il pu ajouter pour passer à autre chose.
Cela aurait eu le mérite d’être philosophiquement irréprochable et de ne rien concéder sur le fond du débat tout en déviant l’attaque.
Bon, je sais bien que j’en demande beaucoup trop avec une telle réponse. Faut pas demander à un homme politique contemporain de maitriser les fondamentaux de la philosophie politique moderne, je ne l’ignore pas.
Mon conseil à François Fillon sera donc beaucoup plus simple : puisque vous n’êtes pas prêt à livrer bataille sur ce terrain, ne parlez plus jamais d’avortement. Sinon vous contribuerez à faire reculer une cause qui tient à cœur à nombre de vos électeurs, et qui est censée vous tenir à cœur aussi. Plus jamais.
M’est avis que c’est désormais ce qu’il va faire, même sans m’avoir lu.

dimanche 30 octobre 2016

Le psy venu de l'enfer





Il y a peu je vous présentais la traduction d’un texte de Théodore Dalrymple portant sur Freud. Il me paraissait donc normal de parler aussi de Lacan, l’autre grand responsable de la vogue, heureusement très déclinante, de la psychanalyse. Pour ce faire j’ai traduit un texte de l’excellent Raymond Tallis, qui est un compte-rendu de la traduction anglaise de la biographie canonique de Lacan par Elisabeth Roudinesco. Après avoir complété cette traduction de l’article de Tallis, je me suis aperçu qu’il en existait déjà une aisément accessible sur internet. Tant pis. De toute façon la mienne est sûrement bien meilleure, c’est évident…

Amusez-vous bien.

 Le psy venu de l’enfer

Les historiens du futur qui tenteront de rendre compte de la fraude institutionnalisée qui a pour nom « La Théorie » accorderont sûrement une place centrale à l’influence du psychanalyste français Jacques Lacan. Il est l’une des plus grosses araignées qui se tient au cœur de la toile de pensées confuses pas-complètement-pensables et d’affirmations sans preuves de portée illimitée, que les praticiens de la theorrhoea[1] ont tissé dans leur version des humanités. Une grande partie des dogmes centraux de la théorie contemporaine provient de lui : que le signifiant l’emporte sur le signifié ; que le monde des mots crée le monde des objets ; que le « Moi » est une fiction basée sur une négociation œdipienne lors de la transition du stade du miroir au stade symbolique ; et ainsi de suite. La traduction en anglais de cette biographie écrite par une de ses disciples (Elisabeth Roudinesco, Jacques Lacan. Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée) est par conséquent un évènement de première importance. C’est une lecture éprouvante, mais aucun de ceux qui infligent à des étudiants une lecture lacanienne de la littérature, ou du féminisme, ou du moi, ou du développement de l’enfant, ou de la société, ou de la vie, ne devrait se voir épargner cette épreuve.

Lacan naquit en 1901 dans une famille aisée de la classe moyenne et fit des études de médecine. Il fut tout d’abord attiré par la neurologie mais abandonna bientôt cette discipline parce que les troubles dont souffraient les patients étaient trop « routiniers », comme l’explique sa biographe (qui sympathise manifestement avec son insensibilité). Si le récit que fait Elisabeth Roudinesco est fidèle à la réalité, sa première présentation de cas à la Société de Neurologie a dû être un fiasco : selon elle son patient était atteint de « désordres pseudo-bulbaires de la moelle épinière » - une impossibilité neurologique. (L’innocence avec laquelle Roudinesco rapporte toute sortes de bourdes médicales fait de ce livre une lecture particulièrement troublante pour un médecin). Abandonner la neurologie fut à l’évidence une sage réorientation professionnelle. Malheureusement, bien qu’il ait manqué de toutes les qualités nécessaires pour faire un médecin à moitié convenable (à savoir la gentillesse, le bon sens, l’humilité, le sens clinique et un solide savoir) Lacan n’abandonna pas complètement la médecine, seulement ses fondements scientifiques. Il choisit d’être psychanalyste, un domaine dans lequel, au lieu de poser des diagnostics, il pourrait les imposer.

Il jeta son dévolu sur Marguerite Pantaine, une femme tragiquement délirante qui avait tenté de tuer une actrice célèbre. Durant un an, lui et Marguerite furent, selon Roudinesco, « inséparables » (elle n’avait pas le choix, étant alors en détention). L’histoire élaborée qu’il concocta à son sujet devint la base de toute une théorie de l’âme malade et lui donna la matière de sa thèse de doctorat. Dans la grande tradition de la psychanalyse, « il n’écoutait », écrit Roudinesco, « pas d’autres vérités que celles qui confirmaient ses propres hypothèses. » Plus précisément, la vérité était ce qui confirmait ses hypothèses : dans le cas de Marguerite Pantaine, « il projeta non seulement ses propres théories sur la folie chez les femmes, mais aussi ses propres fantasmes et ses obsessions familiales ». Pour ce viol d’une âme, Lacan obtint son doctorat et sa réputation fut faite. Jusqu’à la fin de ses jours, Marguerite conserva un vif ressentiment pour la manière dont il s’était servi d’elle. Avec de bonnes raisons : les théories fumeuses de Lacan, partiellement empruntée à Salvador Dali, prolongèrent probablement son incarcération. Pour couronner le tout, il « emprunta » tous ses écrits et toutes ses photographies et refusa de lui en rendre quoique ce soit.

Lacan ne publia ensuite que peu de cas personnels. Au lieu de cela, il recycla certains des cas les plus célèbres de Freud, dans le but avoué de rétablir la vérité des idées freudiennes qui, selon lui, avaient été déformées par les freudiens. N’étant plus encombré par les données cliniques, il était libre de donner toute sa mesure et de proclamer ces idées générales, obscures et impossibles à vérifier – même Mélanie Klein les trouvait trop difficiles à comprendre – qui firent de lui une superstar internationale, furent sacralisées par ses disciples et sont fondamentales pour les theorrhiciens. Ses doctrines – un brouet indigeste fait d’emprunts souvent inavoués à des auteurs dont les disciplines lui étaient étrangères, exprimés dans un jargon emprunté et des néologismes opaques – étaient des taches de Rorschach dans lesquelles on pouvait voir n’importe quoi. Les idées de Lacan étaient protégées contre l’évaluation critique par son style, dans lequel, selon Roudinesco, « une dialectique entre la présence et l’absence alternait avec une logique de l’espace et du mouvement. »

Le soutien le plus puissant de ses doctrines, cependant, était l’aura qui l’entourait. Lacan était un bel homme élégant et, comme beaucoup de psychopathes physiquement attirants, il était capable d’inspirer un amour inconditionnel. Il en jouait à fond pour satisfaire son appétit sans limite pour l’argent, la célébrité et le sexe. Il tenait ses disciples, qui « l’adoraient comme un Dieu et traitait son enseignement comme de saintes écritures », dans une peur constante de l’excommunication ; l’absence de Lacan était une catastrophe ontologique équivalente à l’absence de Dieu. Tous ceux qui tombaient sous l’emprise du Maitre abdiquaient tout sens critique.

Il justifiait son terrorisme intellectuel par le fait qu’il était entouré d’ennemis qu’il devait combattre. Une sorte d’ennemis qu’il s’abstint ostensiblement de combattre, ce furent les forces d’occupation allemandes durant la seconde guerre mondiale. Bien qu’il soit demeuré en France, il arrangea ses affaires de manière à mener une existence entièrement sûre et entièrement confortable. Il estimait, selon l’un de ses admirateurs, Jean Bernier, que « les évènements que l’histoire le forçait à affronter ne devraient avoir aucun effet sur son mode de vie, comme il convient à un esprit supérieur. » En tant que médecin il avait de nombreux privilèges et en usait sans réserve. Les grandes batailles de son existence eurent donc lieu en temps de paix, tout particulièrement avec l’Association Psychanalytique Internationale (API) dont il finit par être exclu en 1963.

Lacan a dépeint cette rupture comme le résultat d’un conflit idéologique entre les tenants de la vieille école et les freudiens progressistes, authentiques, représentés par lui-même. En réalité le point de discorde était sa rapacité. Il avait besoin de maximiser le nombre de patients qu’il recevait afin de financer son train de vie fastueux (il mourut multimillionnaire). Il commença à raccourcir la durée de ses séances, sans raccourcir en proportion ses honoraires, jusqu’à dix petites minutes. Malheureusement, la théorie freudienne fixe la durée minimum d’une séance à 50 minutes. Lacan fut, par conséquent, avertit de manière répétée par l’API. Selon Roudinesco, il fit plusieurs conférences devant la Société Psychanalytique de Paris pour affirmer que des séances plus courtes produisaient chez les patients un sentiment bénéfique de frustration et de séparation, « transformant la relation de transfert en une dialectique » et « réactivant les désirs inconscients. » Par ailleurs il mentit à l’API sur la durée de ses séances. En dépit de cette double précaution il fut sermonné, et quitta l’association.

Menacé d’une perte de revenus, il créa sa propre Ecole Française de Psychanalyse, sur laquelle il avait un contrôle absolu. Ses travaux, écrit Roudinesco, « se concentraient sur le désir, la transmission, et l’amour, et tout cela finit par se focaliser sur la personne de Lacan lui-même. » Désormais il pouvait rendre ses séances aussi courtes, et aussi onéreuses, qu’il lui plaisait. Même lorsqu’elles eurent été réduites à une minute ou deux, il lui arrivait fréquemment de recevoir son tailleur, son pédicure et son barbier pendant qu’il conduisait ses cures analytiques. Dans les dernières années, le processus de raccourcissement trouva son aboutissement naturel dans la « non-séance » dans laquelle « le patient n’était autorisé ni à parler ni à se taire » Lacan « n’ayant pas de temps à perdre avec le silence. » Grâce aux non-séances il pouvait recevoir environ 80 patients par jour durant l’avant-dernière année de sa vie. Les non-séances étaient peut-être un progrès par rapport aux séances, durant lesquelles, désinhibé par la démence, il se laissait aller à son mauvais caractère, se mettait en colère contre les patients et à l’occasion les frappait ou leur tirait les cheveux.

Les conséquences calamiteuses de ce genre de traitement étaient entièrement prévisibles : ses patients se suicidaient avec une fréquence qui aurait inquiété un homme armé d’une confiance en soi moins robuste. Il affirmait que cela était dû à la sévérité des cas qu’il traitait mais il se pourrait que cela ait aussi eut un rapport avec la manière dont il commençait et terminait ses analyses sur un caprice, et avec le fait qu’il pouvait parfois abandonner, sans préavis, des gens qu’il avait « soigné » pendant des années. Le brillant ethnologue Lucien Sebag se tua à l’âge de trente-deux ans après que son traitement ait été brutalement interrompu – parce que Lacan voulait coucher avec la fille adolescente de Sebag. Cela ne veut pas dire que le docteur Lacan ait souvent été arrêté par des scrupules moraux si délicats. Il choisissait fréquemment ses maitresses parmi ses analystes en formation (qui de surcroit étaient vulnérables parce qu’elles avaient besoin de lui pour se voir reconnaitre le droit de s’installer comme analystes lacaniennes) et également parmi ses analysantes ordinaires. Pour sa défense, Roudinesco signale que Lacan n’a jamais eu de rapports sexuels dans sa salle de consultation. On soupçonne cependant que, étant donné la forme du divan de l’analyste, cette retenue était dictée davantage par des considérations mécaniques que morales.

Selon le principe credo ut intelligam, ses disciples continuèrent à le croire même lorsque, dans ses dernières années, il souffrait manifestement de démence vasculaire. Il devint obsédé par une figure mathématique particulière, appelée le nœud Borroméen, dans lequel il voyait la clef de l’inconscient, de la sexualité et de la situation ontologique de l’être humain. Ses fantaisies mathématiques, pseudo-logiques – la culmination de la science « culte du cargo » de son école - exposées durant des séminaires interminables torturaient l’esprit des membres de sa congrégation, qui souffraient atrocement de leur incapacité à leur trouver un sens. Ils se sentaient indignes du Maitre. Même ses épisodes d’aphasie, dus à des mini-AVC, furent considérés comme des « interprétations », au sens technique de transmettre « la signification latente de ce que l’analysant avait dit et fait. » Lorsque, vers la fin de sa vie, il fut devenu sourd et que ses réponses furent encore plus déconnectées de ce qu’on lui disait, cela occasionna des discussions prolongées parmi ses disciples au sujet du sens de ses mots et de ses actes. Même lorsque, la dernière année, son esprit fut devenu entièrement absent, Lacan continua d’être amené à des réunions « afin de légitimer ce qui se faisait en son nom » et « les gens influençables l’entendaient parler à travers son silence. »

Lorsqu’il mourut, en 1981, une guerre totale se déclencha parmi ses disciples. En une décennie 34 associations étaient apparues dont chacune affirmait être la seule représentante du véritable esprit de Jacques Lacan et la seule héritière de son héritage intellectuel. Même maintenant, 15 ans après sa mort, cet extraordinaire charlatan est toujours capable de susciter l’adoration parmi les gens vulnérables et crédules. Roudinesco, en dépit du fait qu’elle expose suffisamment d’affaires embarrassantes pour faire pendre Lacan dix fois, semble tout lui pardonner à cause de son « génie » en tant que clinicien et en tant que penseur. Elle ne remet pas davantage en cause la moindre de ses idées fondamentales, en dépit du fait que, dans son livre de 500 pages, elle ne daigne ni les exposer de manière cohérente ni offrir la moindre preuve de leur validité : elle est trop occupée avec les divisions, les schismes et les influences. Le seul fait que Lacan ait soutenu les doctrines qui sont associées à son nom est apparemment une preuve suffisante de leur vérité.

Son héritage extravagant se perpétue aussi dans des lieux éloignés de ceux où il fit du mal à ses patients, ses collègues, ses maitresses, ses épouses, ses enfants, ses éditeurs, ses rédacteurs, et ses adversaires – dans les départements de littérature, dont les résidents essayent encore aujourd’hui, ou prétendent essayer, de donner un sens à ses enseignements gnomiques, totalement dépourvus de fondements, et les infligent à des étudiants déboussolés. Aleister Crowley, le penseur du 20ème siècle auquel Lacan ressemble le plus, n’a pas eu autant de chance après sa mort.

Les lacaniens peuvent toujours arguer que le grand édifice des Ecrits n’est pas ébranlé par les révélations au sujet de sa vie : les pensées du Maitre devraient être jugées sur leur seul mérite. Cependant, en l’absence de toute base logique ou de toute preuve empirique, l’autorité de sa pensée a reposé presque exclusivement sur l’autorité de l’homme. Découvrir que Lacan était le psy venu de l’enfer n’est pas conséquent pas dépourvu de pertinence. La biographie rédigée par Roudinesco devient ainsi un ouvrage libérateur pour ces étudiants, forcés par des enseignants dépourvus de sens critique et incapables de distinguer le beurre de la margarine, à essayer de comprendre et de donner un sens à ses absurdités. Cet acte de libération est d’autant plus irrésistible qu’il est l’œuvre d’un de ses disciples et est par conséquent en partie involontaire.

Raymond Tallis – Times Higher Education, 31 octobre 1997



[1] Allusion au livre de Raymond Tallis, Theorrhoea and After (1998).