Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 5 septembre 2018

Le saccage architectural de Paris



Où, pour une fois, il est question d'architecture. 

Le saccage architectural de Paris

Par Claire Berlinski – The city journal, winter 2018

En 2014, Anne Hidalgo, la protégée du maire socialiste de Paris, Bertrand Delanoë, se présenta aux élections pour lui succéder, ce qui lui valu le surnom de « La dauphine ». Son adversaire conservatrice, Nathalie Kosciusko-Morizet, gagna elle le surnom de « La harpiste », après une photographie malencontreuse parue dans Paris-Match, sur laquelle elle posait enceinte, allongée sur le sol d’une forêt, telle une nymphe des bois, à côté d’une harpe deux fois grande comme elle. Les deux candidates promirent de redynamiser Paris et d’en faire la rivale de Londres, de mettre fin à la pénurie de logements et d’en finir avec la pollution de l’air. Toutes deux usèrent des mots « développement durable » et « écologique » comme de talismans. Peu importe qui gagne, disaient les gens, la réponse à la question « Qu’est-ce qui est mince, Vert et Français ? » sera toujours « Le maire de Paris ».

De manière prévisible, l’un des points de désaccord entre les deux candidates pris naissance dans une opposition de styles. Hidalgo s’engagea à favoriser la construction de bâtiments de grande hauteur, qui lui semblaient nécessaires pour des raisons de compétitivité économique. Sans ce genre de bâtiments, affirmait-elle, Paris deviendrait un musée, comme Venise.  Sa campagne électorale promis une architecture qui « romprait » avec le passé de Paris. NKM pris la position inverse. Les bâtiments de Paris étaient historiquement de faible hauteur et de style classique ; il n’existait pas de rapport direct entre le dynamisme économique et les constructions de grande taille ; et de toute manière la densité urbaine de Paris était déjà deux fois celle de New-York. Elle n’encourageait pas non plus la rupture pour la rupture. Elle proposa à la place de transformer en piscines les stations de métro désaffectées.

Les sondages montrèrent que 62% des Parisiens étaient en accord avec NKM au sujet des gratte-ciels. Tout comme l’UNESCO, dont le directeur-général adjoint pour la culture, Francesco Bandarin, adjura la ville de rejeter les projets d’Hidalgo. « Si Paris désire être considérée comme une ville ayant une valeur historique et un héritage, elle ne devrait pas faire cela », affirma-t-il, « c’est une très mauvaise idée ».

Mais Hidalgo remporta l’élection. (…)

Et c’est ainsi que le premier immeuble de grande hauteur voulu par la maire Hidalgo, la tour triangle, sera construit dans le 15ème arrondissement. Ayant la forme d’une énorme pyramide aplatie, l’immeuble disputera à la tour Montparnasse la prééminence sur la ligne d’horizon. Les habitants du quartier s’y opposent violemment. Les architectes auteurs du projet, les Suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron, sont enthousiastes. « Cette évocation de la fabrique urbaine de Paris », écrivent-ils, « à la fois classique et cohérente dans sa globalité et variée et intrigante dans ses détails, se rencontre dans la façade du Triangle. Tel un bâtiment classique, celui-ci propose deux niveaux d’interprétation : une forme générale aisément reconnaissable ; et la fine silhouette crystalline de sa façade, qui lui permet d’être perçu de manière variée. »

Comme beaucoup de choses écrites à propos des nouveaux projets architecturaux, ceci est dépourvu de sens. Le bâtiment n’évoque pas « la fabrique urbaine de Paris ». Bien au contraire, comme l’a justement fait remarquer NKM, la fabrique urbaine de Paris est de faible hauteur et de style classique. Le Triangle n’est pas un bâtiment classique, ni même semblable à un bâtiment classique ; il est à l’opposé des principes de l’architecture classique pour la forme, les dimensions, les proportions, la texture, les matériaux et l’ornement, pour ne rien dire de sa hauteur. Les bâtiments classiques ne proposent pas non plus « deux niveaux d’interprétation ». Ils n’ont pas davantage une fine silhouette crystalline – et ce ne sera d’ailleurs pas le cas non plus du Triangle : dans la représentation qu’en donnent les architectes il ressemble à un morceau de fromage gris.

Hidalgo a invité des architectes à soumettre d’autres plans pour « réinventer » la capitale dans le cadre de ce qu’elle décrit comme « une expérimentation urbaine d’une échelle sans précédent. » Beaucoup des projets retenus partagent une esthétique similaire : ils font penser à des cartons à œufs scintillants, ou à des baignoires, à d’improbables fougères déployées. Le mieux que l’on puisse dire à leur propos est qu’ils sont minces, Verts, et Français.

Les temps changent, il est vrai, et les villes ont besoin de renouveau et de modernisation. Mais il devrait être possible d’y parvenir sans mettre en péril la beauté d’une ville. Et cela a déjà été fait. Au milieu du 19ème siècle, le centre de Paris était un dédale de rues enchevêtrées, un foyer d’émeutes et d’épidémies de choléra. L’empereur Napoléon III montra à son préfet de la Seine, Georges-Eugène Haussmann, un plan de Paris et lui donna pour instruction « d’aérer, d’unifier et d’embellir ». Haussmann transforma le Paris décrit par Balzac en la ville que nous connaissons de nos jours, une ville dans laquelle de larges boulevards bordés d’arbres mènent l’œil à des monuments néoclassiques, à des hôtels particuliers faits de marbre couleur crème et de calcaire, à des fontaines spectaculaires et à des jardins soigneusement entretenus. Les grandes cathédrales devinrent les joyaux d’un bracelet urbain fait de statues dorées, d’ornement précieux, de gargouilles grimaçantes, de nymphes lascives et de chérubins potelés. Le soir, le clair de lune scintille sur les flèches et les clochers et fait étinceler la Seine ; les jeunes amoureux se pressent sur les ponts qui enjambent le fleuve pour prendre de romantiques selfies qu’ils postent immédiatement sur Instagram. Paris est l’une des villes les plus visitées au monde, elle accueille près de 30 millions de touristes tous les ans – ce qui est une des pièces maitresses de son économie – et c’est ce Paris là que ceux-ci viennent voir, et non pas un Paris composé de morceaux de fromage gigantesques.


Paris était plus beau après la spectaculaire « rupture », comme dirait Hidalgo, effectuée par Haussmann, qu’avant. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : si Haussmann ignorait que Paris avait été autrefois une grande ville romaine, il avait néanmoins totalement intégré et maitrisé les règles de l’architecture classique. Au premier siècle avant Jésus-Christ, l’architecte romain Vitruve écrivit le traité « Au sujet de l’architecture » (De architectura). Dans l’histoire de Paris, les trois principes de Vitruve – firmitas, utilitas, venustas – ont été respectés par tous les architectes dont les bâtiments sont une réussite, et négligés par tous ceux dont les bâtiments sont ratés. Firmitas : la construction est-elle pérenne ? Utilitas : est-elle utile ? Venustas : est-elle belle ?

Depuis l’ère romaine les grands bâtiments de la ville ont évoqué l’antiquité, avec l’importance accordée à la symétrie et à la proportion. Tant l’Eglise que la monarchie ont usé de leur influence et du mécénat pour encourager la construction de bâtiments respectant cette tradition et tous les principaux styles de l’architecture parisienne – Gallo-romain, Mérovingien, Carolingien, Roman, Gothique, Renaissance, Baroque, Rococo, Néoclassique, Haussmannien, Beaux-arts – sont des dialectes issus du même langage architectural antique. Paris doit sa beauté à l’équilibre entre la variété – assurée par ces dialectes et les embellissements prodigués par les multiples architectes et leurs mécènes - et la continuité des principes architecturaux qui, jusqu’à une époque très récente, étaient considérés comme objectivement corrects et éternels. Cette esthétique sous-jacente a été conservée jusqu’après la seconde guerre mondiale, lorsque des architectes comme Marcel Breuer et Henry Bernard ont érigé les premiers bâtiments modernistes importants de la ville.

Le précurseur du Paris moderne, Lutèce, fut fondé sur ce qui est aujourd’hui l’Ile de la Cité et la rive gauche de la Seine ; le quartier s’appelle toujours le Quartier Latin. Lorsque l’empire romain s’effondra au 5ème siècle, Lutèce aussi. Au début du Moyen-Age, elle avait disparu. En reconstruisant les égouts de la ville et en installant des canalisations pour les lampadaires à gaz, Haussmann découvrit son passé. Sans cela nous ne connaitrions Lutèce que par des descriptions elliptiques, comme celle qu’en fait César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules. Tandis qu’Haussmann construisait la ville nouvelle, l’archéologue Théodore Vacquer excavait l’ancienne, léguant au public, à sa mort, quelques 10 000 photographies, dessins, fragments imprimés et autres manuscrits décrivant celle-ci. Grâce à cela nous connaissons les forums de Lutèce, ses aqueducs, le frigidarium et le caldarium de ses bains publics, ses temples et sa nécropole.

Il est tentant d’attribuer à la vanité et au mépris du passé la destruction semée par les architectes parisiens au sortir de la guerre. Mais la vanité et le mépris du passé n’ont pas été un obstacle pour Haussmann. Il jeta un coup d’œil aux vestiges de la ville qui avait été ensevelie depuis plus de mille ans, et, d’un geste dédaigneux, s’empressa de l’enterrer à nouveau, cette fois pour de bon. L’amphithéâtre fut démoli pour laisser la place à un arrêt de bus. Si les reliques du passé le laissaient insensible, cependant, tel n’était pas le cas des théories et des règles qui avaient présidé à leur création. Par la suite, les bâtiments publics et privés se conformèrent à une conception unifiée et respectèrent strictement les principes de l’architecture Romaine - les théories et les règles enseignées à l’Académie Royale d’Architecture, fondée en 1671.

L’approche Romaine de la planification urbaine était systématique : ils construisaient leurs villes dans des grilles rectilignes, avec des espaces publics et de vastes avenues triomphantes conduisant l’œil aux monuments du pouvoir. Le modèle d’Haussmann était Rome elle-même. Par leurs proportions, les bâtiments Romains ressemblaient beaucoup à ceux des Grecs et des Etrusques – des structures horizontales soutenues par des colonnes – mais avec des innovations qui leur étaient propres : les Romains utilisaient de nouveaux matériaux, apportés depuis les confins de l’empire et ils avaient découvert que le calcaire pouvait être utilisé pour faire du béton, un matériau suffisamment solide pour soutenir des travées massives, des basiliques, et des arcs de triomphe. Inspirés par leurs conquêtes orientales ils introduisirent de nouveaux éléments décoratifs – des feuilles de papyrus, par exemple – de même que des piédestaux sculptés, des rues à colonnades et des fontaines ornementales.  
Ce que les Romains avaient compris, et ce que les architectes contemporains ne parviennent pas à comprendre, c’est qu’il n’était pas forcément nécessaire de faire usage de leurs capacités techniques nouvelles – ils pouvaient désormais, par exemple, construire sans l’aide de colonnes, mais cela ne voulait pas dire qu’ils devaient le faire. Ils comprenaient que la forme des bâtiments et le plan des villes sont comme un langage et que les colonnes, par leurs propriétés intrinsèques ou bien par le jeu de l’habitude et de la tradition, signifiaient la grandeur et le pouvoir. Les colonnes purement décoratives sur les bâtiments Romains sont un élément rhétorique clef d’un langage architectural qui dit : « Nous seuls, parce que nous sommes un grand pouvoir impérial, possédons la richesse, l’expertise, et l’audace nécessaires pour produire des édifices aussi grands et solennels. » Aux quatre coins du globe le langage de l’architecture classique est toujours compris, intuitivement, comme signifiant précisément cela, parce qu’il existe une signification inhérente à ces formes et ces proportions ou bien parce que, tôt ou tard, les quatre coins du monde furent colonisés par les Romains ou par ceux que les Romains avaient colonisés.

Durant le Moyen-Âge, avec l’effondrement de l’empire romain, Paris se libéra du langage strictement classique. Les bâtiments étaient accolés au hasard et les rues se construisaient sans planification. Le socialiste français Victor Considérant décrivit le résultat comme « un atelier de putréfaction, où la misère, la pestilence et la maladie travaillent de concert, où l’air et la lumière du soleil ne pénètrent que rarement. » Cependant, les quelques maisons à pignons qui subsistent de cette époque là sont agréables à regarder, de dimensions humaines, et simples, bien que non dépourvues d’ornements.

Les grandes cathédrales de cette période figurent, bien entendu, parmi les plus grandes réalisations de l’humanité. Elles représentent une transition harmonieuse à partir de l’architecture romane tardive qui – comme son nom l’indique – était directement dérivée des Romains. Les innovations clefs de la période médiévale furent structurelles : les bâtiments commencèrent à s’élever vers le ciel grâce à l’usage des arcs brisés, qui supportent davantage de poids que les arcs en plein cintre ; des arcs boutants qui transfèrent le poids depuis les murs vers le sol ; et des croisées d’ogive, qui renforcent la structure des plafonds. Ces squelettes solides permirent pour la première fois la pose d’énormes vitraux richement détaillés représentant des épisodes de la Bible. Dans la mesure où peu d’hommes du Moyen-Âge savaient lire, ces vitraux étaient le Verbe, écrit dans la lumière.

Les hommes qui bâtirent la cathédrale de Notre-Dame étaient des étudiants passionnés des Grecs et des Romains et, comme leurs prédécesseurs classiques, obsédés par la perfection des proportions. Les prêtres médiévaux se saisirent de l’idée que la suprême beauté de l’univers est basée sur des ratios parfaits et des nombres idéaux. Les cathédrales étaient en effet plus hautes que les bâtiments qui les entouraient, mais pas de manière disproportionnée. Ces bâtiments parlaient un langage universel. Ce n’est pas sans raison que l’œil est attiré par le ciel, et de même il existe une raison pour laquelle l’église se tient littéralement au-dessus de tout, au centre de la vie de la cité.

Certaines villes -mettons par exemple San Francisco - doivent leur beauté à leur lumière, à leur topographie, ou à leur cadre naturel. Paris n’est pas l’une d’elle. Si vous prenez le métro pour vous rendre dans les arrondissements extérieurs vous voyez immédiatement que Paris est bâti sur une plaine morne et sans reliefs du nord de l’Europe. Deux millions de personnes vivent dans le centre historique. Le périphérique les sépare telle une douve des huit millions qui vivent dans les tours d’immeubles en béton des banlieues, posées les unes à côté des autres. Paris a exilé ses pauvres et ses immigrés dans les marges hideuses, par une sorte d’apartheid architectural. Ces bâtiments incarnent les échecs du modernisme. Ce sont des endroits dans lesquels, selon les mots de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, la gangrène s’est installée.

Paris est toujours beau, mais Dieu sait que les architectes font de leur mieux pour ruiner cette beauté. La périphérie a été détruite et le centre a été abimé. Aucun architecte ayant œuvré depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’a ajouté à la beauté de la ville, et chacun d’entre eux en a soustrait quelque chose. Les nouveaux bâtiments ont suscité une condamnation universelle dès leur conception, seule la familiarité les a rendus tolérables. Les fait que les architectes d’après-guerre soient incapables de faire quoi que ce soit de beau est une vérité si unanimement acceptée que personne ne se soucie de demander pourquoi. Il s’agit juste d’un aspect de la vie moderne, au même titre que les voyages en avion et internet.


L’architecture urbaine n’a pas décliné parce que les démocraties modernes ne peuvent pas se permettre de bâtir de beaux bâtiments : la tour triangle coûtera 720 millions de dollars. Cela ne coûterait pas beaucoup plus cher, et serait certainement beaucoup plus populaire, de bâtir des copies de célèbres monuments parisiens, comme cela a été fait à Tiandu Cheng, dans la périphérie de Shangaï. Le PIB par habitant de la France au 17ème siècle était d’environ 1875 dollars, selon l’historien de l’économie Angus Maddison ; le pays est aujourd’hui 22 fois plus riche. L’argument selon lequel la France serait trop pauvre pour construire de beaux bâtiments n’a absolument aucun sens – et encore plus si l’on prend en compte l’amélioration de la productivité du travail, des techniques de construction et de l’accès à de nouveaux matériaux. En fait, les bâtiments modernes ont tendance à être faramineusement chers et dispendieux : la philharmonie de Paris, par Jean Nouvel, par exemple, est probablement la salle de concert la plus chère de toute l’histoire. Commandé par le Sénat français en 2006 son budget de départ était de 170 millions d’euros. Bien que son ouverture ait été prévue pour 2012, il n’était toujours pas prêt en 2014 – et avait déjà coûté 200 millions d’euros de plus que prévu. A ce moment-là il était évident que la chose ressemblerait toujours à un avant-poste abandonné de l’empire klingon. Le Sénat refusa de dépenser davantage d’argent. Nouvel boycotta l’ouverture de la philharmonie en janvier 2015, affirmant que, si elle était laide, c’était parce que le Sénat avait refusé qu’elle coûte encore plus cher.

S’il n’est pas évident de comprendre pourquoi l’architecture moderne doit être si déplaisante, il est particulièrement difficile de comprendre pourquoi l’architecture française doit l’être. Pourquoi un peuple environné de tant d’exemples magnifiques adopte-t-il le pire du style moderne international ? Invariablement, les nouvelles constructions sont justifiées par le même refrain : Paris ne peut pas être un musée ; il doit être moderne. Mais ceux qui disent cela n’ont aucune idée précise de ce qui est « moderne », ou de ce que cela devrait être, à part « peut-être comme New-York ». Si les Parisiens voulaient vraiment imiter le dynamisme de New-York, ils commenceraient par étudier son économie, pas son architecture.

Il n’est même pas possible de dire des bâtiments modernes que, comme la pop musique, ils sont tape-à-l’œil mais largement appréciés. Ces bâtiments sont détestés. Les constructions modernistes font plonger le prix des propriétés alentour ; la criminalité du quartier augmente, ainsi que les taux de morbidité et de mortalité. Et non, ce n’est pas parce que de tels bâtiments sont « abordables ». Les vendeurs de drogue, les pickpockets et les voyous doivent se déplacer depuis la périphérie abordable de la ville pour trainer autour du Centre Pompidou, dont la laideur a été dénoncée par tellement de gens avant moi que je ne juge pas utile de rajouter une pièce au dossier. Les traine-savates savent, d’une manière ou d’une autre, qu’il a été conçu pour eux.


La concentration de modernisme navrant atteint son maximum dans les banlieues. Contrairement à la légende, ces périphéries laides ne sont pas manifestement des lieux de cauchemars, pas plus qu’elles ne sont soumises à la loi islamique ou qu’elles ne sont trop dangereuses pour qu’on puisse y rentrer. Mais elles sont très laides. J’ai visité Gennevilliers peu de temps après les attaques contre Charlie-Hebdo, à la recherche d’éléments qui me permettraient de comprendre le milieu dans lequel a grandi le terroriste Chérif Kouachi. J’ai trouvé peu de choses. Une banderole proclamait « Gennevilliers est unie contre la barbarie et pour la liberté d’expression », mais c’était là le seul indice que peut-être certains ici n’étaient pas d’accord avec ça. La ville dispose d’un centre culturel propre et moderne, nommé d’après un obscur écrivain franco-antillais, qui propose des activités comme la dégustation de chocolat artisanal et des cours de manucure, et elle est bien pourvue en marchés et en pharmacies. Cela ressemble à un endroit normal dans lequel habiter, à part le mystère de sa laideur banale.

Les expériences modernistes ont abimé des villes partout dans le monde, mais nulle part plus qu’à Paris. La Révolution française n’a pas eu d’effets néfastes sur l’architecture de la ville. Même l’occupation par les nazis n’a pas réussi à détruire sa beauté. Les architectes de l’après-guerre sont les seuls qui aient pensé que cela serait une bonne idée de la ruiner. Même si, en définitive, aucune théorie ne suffit pour expliquer ce goût nouveau pour le vandalisme architectural, certaines du moins sont suggestives. Peut-être la catastrophe de la seconde guerre mondiale a-t-elle tellement sapé la confiance de la France en elle-même que cela a obscurci le caractère grotesque des conceptions malsaines de Le Corbusier. Après la première guerre mondiale, Le Corbusier décrivit l’héritage architectural de la France comme « défloré ». Il semble que la seconde guerre mondiale ait convaincu les urbanistes français que, maintenant qu’il avait perdu son innocence, l’héritage de la France méritait d’être violé.

Paris demeure l’un des plus nobles ornements du monde, mais la destruction de son centre est en cours. Chaque président de la 5ème République a cherché à laisser sa marque sur Paris, et chacun d’entre eux a lancé des grands travaux, qui tous l’ont rendu plus laid. Du moins l’action de Charles de Gaulle sur le centre de Paris fut-elle largement inoffensive. Il réserva ses élans pharaoniques pour d’autres projets : évitant un coup d’Etat et développant une force de dissuasion nucléaire indépendante. Mais à la fin des années 1960 le réaménagement urbain était devenu synonyme de spéculation immobilière et de corruption, de décisions secrètes, et de collusion entre les entreprises semi-publiques de la France et ses planificateurs technocratiques.

La gangrène commença son œuvre sous le président Georges Pompidou, élu en 1969, l’année même où commença la construction de la Tour Montparnasse, un bâtiment de grande hauteur d’une laideur si menaçante qu’il est devenu un symbole. Tout le monde présume que la corruption et les pots-de-vin ont hâté sa création – il est trop perturbant d’imaginer qu’un homme en possession des codes nucléaires ait pu sérieusement croire que cette construction était une bonne idée. Les touristes sont fascinés par son sinistre pouvoir de destruction.


Les effets de la Tour Montparnasse sont particulièrement tragiques en ce qui concerne le jardin du Luxembourg, le plus beau des jardins urbains, un modèle de conception délicate et accueillante. Ses pelouses, ses promenades bordées d’arbres et ses parterres de fleurs sont cultivés avec soin. Il offre un charmant petit bois avec un restaurant d’extérieur, un bassin miroitant sur lequel les petits Français poussent toujours des petits bateaux au milieu des canards qui barbotent, un verger de pommiers et de poiriers, un manège vieil époque et une grande esplanade qui attire les amoureux et les pique-niqueurs. A l’ouest du jardin se trouvent les majestueux bâtiments du Sénat, un musée, une allée de graviers et des arbres remarquables. Mais, de tous les recoins du parc, la chose est visible – la Tour Montparnasse. A peu près de la taille de la Tour Eiffel elle est, pour le moment, le seul gratte-ciel à Paris.

La Tour Montparnasse, cependant, n’est pas le seul bâtiment sinistre hérité de l’ère Pompidou. Bien qu’avec juste treize étages elle ne soit pas à strictement parler un gratte-ciel, la tour Zamansky de l’université de Jussieu est une autre performance en termes de laideur. Planifiée dans les années 1960 et construite dans les années 1970, la tour a été conçue pour des étudiants trop impuissants pour protester et des enseignants trop sots pour se méfier. Les dirigeants de l’université travaillèrent sur les plans avec le ministère de l’Education. Ils furent fiers du résultat. L’université s’est développée sur un espace considérable autrefois occupé par un charmant marché aux vins. Elle comprend une série de tours plus petites, avec la plus grande sur l’un des côtés. L’eau s’écoule mal sur la dalle et elle est inondée en hiver. Les bâtiments n’ont pas suffisamment d’ascenseurs, et ceux qui existent fonctionnent mal. Les fenêtres ne s’ouvrent pas. Au pied des bâtiments les pigeons volètent d’un pilier à l’autre. Le tout ressemble à un camp de concentration. De fait le campus a été conçu par un survivant de l’Holocauste et une victime des camps. Il est compréhensible qu’il n’ait pas pu faire disparaitre ces souvenirs de son esprit ; il est incompréhensible qu’il ait été encouragé à recréer cet environnement au cœur de Paris.


Le règne de l’erreur de Pompidou suscita le Fructidor de François Mitterrand. Les « grandes opérations d’architecture et d’urbanisme » de Mitterrand furent son programme pour construire huit bâtiments monumentaux à Paris ; ceux-ci devaient symboliser la politique du Parti Socialiste, dont il était l’incarnation, et témoigner de la grandeur de la France à la fin du 20ème siècle. Tandis que l’ampleur et le coût des travaux évoquaient Louis XIV, il est remarquable qu’aucun de ces projets individuels – la pyramide du Louvre, le parc de la Villette, l’Institut du Monde Arabe, l’Opéra Bastille, la Grande Arche de la Défense, le ministère des finances, ou la Bibliothèque Nationale – n’aurait été déplacé à Miami, à Dubaï, à Shangaï ou à Sydney. Il n’y a que quelques villes dans le monde dans lesquelles de tels bâtiments n’auraient eu aucun sens. Paris est l’une d’entre elles.

Non seulement ces bâtiments sont laids, mais en plus ils n’atteignent même pas l’objectif qui, selon les architectes, justifie leur laideur : l’originalité. Considérez par exemple la pyramide du Louvre, commandée par Mitterrand en 1984, qui occupe maintenant la cour Napoléon qui était auparavant vide, comme l’avaient voulu ses concepteurs. La cour originelle du 17ème siècle était censée interposer un espace entre les sombres façades du musée ; plus tard, elle offrit une vue dégagée depuis le Louvre jusqu’à l’arc de triomphe, situé à peu près 4 kilomètres plus loin. Cherchant quelqu’un qui, par instinct et par formation, serait capable d’apprécier correctement le caractère spécifiquement français aussi bien des bâtiments que du paysage urbain, le gouvernement de François Mitterrand porta son choix, de manière inexplicable, sur l’architecte sino-américain I. M. Pei.

Lorsque les plans de la pyramide furent publiés, les critiques architecturaux du journal Le Monde déclarèrent qu’elle était un monument au mauvais goût et que sa place était à Disney World. Cette critique est inappropriée, et elle laisse penser que même le vocabulaire de la critique architecturale française s’est perdu. La pyramide de Pei est un prouesse architecturale coûteuse, qui n’a rien de kitsch ni dans son dessin ni dans ses matériaux. Ce que cette pyramide a de curieux, c’est qu’elle semble familière : elle ressemble à un magasin Apple.

Comme tant de bâtiments modernistes, la pyramide de Pei donne une impression d’élégance en utilisant des matériaux coûteux. Les modernistes détestaient les ornements, qu’ils définissaient comme quelque chose dont le bâtiment n’a pas besoin. Les « ornements » de la pyramide de Pei sont la couleur et l’indice de réfraction de ses panneaux de verre. Si nous devions bâtir exactement la même structure avec du verre industriel bon marché, le résultat serait incontestablement terne et vulgaire. Un bâtiment bien conçu peut supporter la perte de ses ornements tout en continuant à présenter la même forme architecturale, en suscitant les mêmes sentiments et en dégageant la même impression de beauté et d’utilité. La pyramide de Pei ne peut pas passer ce test. Son ornementation est intrinsèque et ne peut être enlevée sans altérer radicalement le jugement que nous portons sur le bâtiment – une bonne raison de penser que celui-ci est défectueux.

La chose la plus frappante au sujet de la pyramide de Pei et qui est rarement remarquée : elle est de loin le plus réussi des bâtiments français modernes. Elle est néanmoins affreuse.


Durant sa campagne électorale, NKM laissa entendre qu’elle raserait la Tour Montparnasse. Hidalgo rappela aux électeurs que seuls les 300 propriétaires de la Tour pouvaient prendre une telle décision – ce qui est très improbable étant donné qu’ils jouissent de la seule vue de Paris qui ne soit pas souillée par celle-ci.

Après que la Tour ait été construite, les Parisiens furent tellement indignés par le saccage de leur ligne d’horizon qu’ils bannirent tout bâtiment de grande hauteur dans le centre de Paris. En 2008, le Parti Socialiste fit voter par le conseil municipal une résolution autorisant à nouveau leur construction. Aujourd’hui, hélas, Paris est confronté à la perspective d’accomplir de nouvelles expériences masochistes sur lui-même.

Il est vrai qu’une ville ne peut pas demeurer figée si elle veut être un centre économique prospère ; de nouveaux bâtiments doivent être construits, comme partout. Le problème – et le mystère – est que plus personne ne semble capable, comme Haussmann, de construire quelque chose qui soit à la fois nouveau, durable, utile, et beau. N’importe qui ayant considéré les 23 projets retenus par Hidalgo dans le cadre de son concours pour « réinventer » Paris doit admettre ces deux faits étranges : les architectes français sont catastrophiques, et les gouvernants français n’ont aucun goût. C’est une dangereuse combinaison.  

mardi 10 juillet 2018

Liberté, égalité, grand remplacement


La décision rendue le 6 juillet par le Conseil Constitutionnel (n° 2018-717/718 QPC) a suscité un certain émoi. Selon le compte-rendu donné par les médias, cette décision dépénaliserait « l’aide désintéressée aux migrants ». On comprend qu’une légère agitation s’en soit suivie…

Comme presque toujours en pareil cas la présentation donnée par les journalistes est trompeuse. Elle en dit à la fois trop et pas assez. C’est que le droit est une matière complexe, qui demande de la patience et de la précision pour être correctement exposée, qualités que les médias ne possèdent en général qu’en quantité infinitésimale.

Mais nous qui sommes de loisir (oui, vous aussi qui me lisez), nous n’allons pas reculer devant l’effort. D’autant moins qu’il s’agit en définitive de savoir si la France peut continuer à exister et si les Français peuvent encore prétendre se gouverner eux-mêmes. La grandeur des enjeux justifie assurément un petit effort intellectuel.

Une erreur très commune de la part de ceux qui ne sont pas juristes, lorsqu’ils s’intéressent à une décision de justice, est de se focaliser sur la décision elle-même en accordant que peu d’attention au dispositif qui soutient cette décision.

C’est une erreur car la décision elle-même ne porte que sur un cas particulier, alors que le raisonnement qui permet de parvenir à cette décision (le dispositif) expose nécessairement des principes généraux, qui seront réutilisés dans des décisions ultérieures. D’ailleurs, une des astuces courantes des cours de justice pour étendre indûment leurs pouvoirs est de prendre des décisions qui satisfont les gouvernements mais en appuyant ces décisions sur des principes qui pourront, plus tard, être retournés contre ces mêmes gouvernements, comme le poisson gobe l’hameçon avec l’appât.

Si donc nous regardons le contenu de la décision rendue par le Conseil Constitutionnel, nous serions tentés de dire « beaucoup de bruit pour rien ». En effet cette décision ne fait guère qu’étendre un peu une immunité qui existait déjà.

De quoi s’agit-il ? Le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros. » (article L 622-1). Mais l’article L 622-4 précise immédiatement après que l'aide au séjour irrégulier d'un étranger ne peut donner lieu à des poursuites pénales sur le fondement des articles L. 622-1 à L. 622-3, lorsque cette aide est le fait, soit (pour simplifier) de la famille ou du conjoint de l’étranger en question, soit « de toute personne physique ou morale, lorsque l'acte reproché n'a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte ».

Par conséquent, avant même la décision qui nous occupe, l’aide « désintéressée » au séjour d’un étranger en situation irrégulière n’était déjà plus passible de poursuites judiciaires, et ce depuis la loi Valls du 31 décembre 2012, qui ne faisait guère que transposer une jurisprudence de la CEDH.

Qu’ajoute donc la décision du Conseil Constitutionnel en date du 6 juillet ? Elle ajoute simplement « l’aide à la circulation » à la catégorie des actions qui ne sont pas poursuivables. Je cite :

« Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. »

Vous allez voir, c’est finalement très simple. L’article L 622-1 fait un délit de l’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’un étranger en situation irrégulière, soit trois actions théoriquement distinctes (mais en pratique, bien sûr, très étroitement liées…) : entrée, circulation, séjour. La loi Valls avait accordé une immunité pour l’aide « désintéressée » au séjour. Le Conseil vient également d’accorder l’immunité à l’aide à la circulation, elle aussi « désintéressée ». Désormais, seule reste donc passible de poursuites pénales la première de ces trois actions, à savoir l’aide à l’entrée sur le territoire national d’un étranger en situation irrégulière.

Par ailleurs, le Conseil a réinterprété ce qui constitue une aide « désintéressée ». Le législateur avait énuméré certains types d’actions qui devaient être considérées comme « désintéressées ». Le Conseil a décidé que, outre les catégories énumérées par le législateur, devait être considéré comme bénéficiant de l’immunité « tout autre acte d'aide apportée dans un but humanitaire ».

Bref, l’aide « humanitaire » au séjour et à la circulation des étrangers en situation irrégulière ne sont plus des délits. En gros, si vous faites payer c’est un délit, si vous ne faites pas payer ce n’est pas un délit.

Dépénaliser l’aide à la circulation des clandestins alors que l’aide au séjour n’était déjà plus un délit passerait difficilement pour une révolution juridique. Cela rend certes plus facile la tâche des associations qui se donnent pour but d’abolir les frontières en faisant rentrer le maximum de clandestins en France. En gros, avant, si vous transportiez vos clandestins de la frontière jusqu’à chez vous c’était un délit, mais dès lors que vous les aviez installés chez vous ce n’était plus un délit. Désormais vous pouvez tranquillement attendre avec votre camionnette juste derrière la frontière. Pourvu que vous ne vous fassiez pas pécho en train d’aider vos chers migrants à franchir la frontière elle-même, c’est tout bon : vous avez sur vous votre carte « Vous êtes libéré de prison » (passez par la case Départ et touchez vos subventions publiques).

Cette décision du Conseil va vraisemblablement donner lieu par la suite à d’intéressants débats sur la notion de « franchissement » de la frontière. A partir de quand est on dans la « circulation » et plus dans le « franchissement » ? C’est-à-dire, en fait, de quelle largeur est la frontière : 100 mètres ? 5 mètres ? 1 centimètres ? Ou même, doit-on considérer que la frontière, qui après tout n’est qu’un trait sur une carte, est une sorte de disque à une face, comme dans la nouvelle de Borgès ?

Et dire que l’on se moque parfois des Byzantins qui disputaient du sexe des anges pendant que Byzance était assiégée…

Mais d’ores et déjà les poursuites pour « aide à la circulation » étaient rares et ne visaient guère que les militants comme Cédric Herrou, dont la principale activité dans l’existence consiste à faire entrer en France des clandestins par centaines et qui cherchent manifestement à se faire poursuivre pour pouvoir transformer le tribunal en tribune médiatique afin, ultimement, de changer la loi. Activité couronnée de succès, comme on le voit.

Par ailleurs le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français tourne aujourd’hui autour de 5%. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la Cour des Comptes.

Donc la réalité est que, si vous parvenez à rentrer clandestinement en France, vous avez ensuite toute chance de pouvoir vous y maintenir, et d’obtenir au bout de quelques années une régularisation de votre situation.

Tout cela n’est que la conséquence d’une suite de décisions de la CEDH qui font que, à toutes fins utiles, la France a perdu le contrôle de sa politique migratoire. La décision du Conseil Constitutionnel qui nous occupe ne fait guère qu’ajouter un clou supplémentaire au cercueil. D’un point de vue pratique elle ne devrait pas changer grand-chose.

Le plus amusant, finalement, c’est le considérant dans lequel le Conseil affirme que « l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle » et qu’il appartient donc au législateur de prendre les dispositions nécessaires pour atteindre cet objectif. On vous reconnait un droit, et même un devoir celui de lutter contre l’immigration clandestine, mais on vous ôte peu à peu tous les moyens juridiques de le faire. « Va mon petit, cours, tu es libre » dit le Conseil Constitutionnel au gouvernement après l’avoir amputé des deux jambes.

Voilà pour la décision. Intéressons-nous maintenant au dispositif, qui est beaucoup plus juteux.

Pour justifier que l’immunité accordée par l’article L 662-4 soit étendue à l’aide « humanitaire » à la circulation des étrangers en situation irrégulière, le Conseil s’est appuyé sur le raisonnement suivant :

« Aux termes de l'article 2 de la Constitution : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité" ». La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle. Il découle du principe de fraternité la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. »

Le point essentiel est : « la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle ». Donc, à l’avenir, le Conseil pourra censurer des lois au motif que celles-ci contreviennent au principe de « fraternité » tel que lui, Conseil Constitutionnel, l’interprète, puisque la Constitution ne donne aucune définition de ce mot. Et pour cause, jamais au grand jamais les constituants n’ont entendu donner à ce terme une valeur juridique.

Qu’est-ce donc que la « fraternité » suivant nos « sages », qui jamais n’ont aussi peu mérités leur nom ?

Comme on le voit dans cette décision, la « fraternité » consiste à ignorer la distinction entre le national et l’étranger, entre la légalité et l’illégalité. Elle consiste à voir uniquement ce que nous avons de commun avec tous les autres hommes, et à ignorer ce qui nous en différencie. Elle consiste à considérer chaque être humain comme notre frère, notre semblable, et uniquement comme cela. Ce qui explique que la fraternité soit très étroitement liée à « l’humanité » (comme dans « aide humanitaire »), l’humanité étant, selon la belle définition qu’en donne Pierre Manent « cette disposition bienveillante qui s’adresse à tout homme, en tant qu’homme, quelle que soit ses particularités ou ses croyances. »

La « fraternité » appelle « l’aide humanitaire », pour ne pas dire qu’elles sont identiques. Ou disons, pour nous servir de distinctions aristotéliciennes, que la fraternité est l’humanité en puissance tandis que l’aide humanitaire est l’humanité en actes.

Et d’où nous vient cette « disposition bienveillante » qui nous rend « fraternels » ? Notre bienveillance pour l’autre être humain s’adresse d’abord à celui qui souffre, et dont la souffrance est visible ; notre bienveillance s’adresse d’abord au corps qui souffre – de maladie, de froid, de faim, etc. – et elle s’appelle donc pitié ou compassion. L’humanité est avant tout une forme de compassion. Nous reconnaissons les autres hommes comme nos semblables car nous voyons en eux des êtres capables de souffrir comme nous, nous reconnaissons notre commune vulnérabilité à la souffrance, à la mort etc.

Autrement dit, la « fraternité » n’est en définitive rien d’autre que la pitié généralisée au genre humain.

L’effet pratique de la fraternité ainsi entendue est de dissoudre les corps politiques. Les hommes « fraternels » ne voient plus dans les distinctions politiques (au premier rang desquelles la distinction entre le national et l’étranger, entre le « chez nous » et le « pas chez nous ») que des séparations arbitraires. Leur fidélité, leur affection va à l’humanité toute entière, et certainement pas à ces corps politiques particuliers appelés nations qui prétendent séparer l’homme de l’homme. La fraternité est un principe cosmopolitique et apolitique et donc, à strictement parler, antirépublicain, si du moins nous voulons garder au mot « République » un minimum de sens.

La République est une forme de l’action politique et la politique suppose pour exister des frontières, un territoire déterminé, et en retour elle contribue à produire des frontières, à délimiter les territoires. La politique ne peut exister sans distinguer entre l’extérieur et l’intérieur, celui qui est citoyen et celui qui ne l’est pas, le national et l’étranger etc. La politique implique, en effet, le commandement, la loi, et cela nécessite de savoir à qui le commandement s’adresse, qui est tenu de lui obéir et qui n’est pas tenu de lui obéir, bref, en pratique, de savoir sur quel territoire une loi s’applique.

Faire de la fraternité une partie de la devise de la République française revient à incorporer au sein de cette République un principe de dissolution de la République. Cela n’est pas dramatique tant que cette devise reste juste une devise, une phrase pleine de bons sentiments qui sonnent bien, mais dont on n’a pas à se soucier de la compatibilité entre eux parce qu’ils n’ont pas d’application pratique directe. Après tout, aucun régime politique n’est exempt de tensions et de contradictions, et cela ne les empêche pas nécessairement de survivre et de prospérer, parfois pendant des siècles.

En revanche l’affaire devient sérieuse dès lors que le mot « fraternité » se voit accorder une portée juridique, comme vient de le faire le Conseil Constitutionnel. Cela revient à donner l’ordre aux tribunaux de travailler activement à défaire le corps politique qui leur a donné naissance.

Pour nous en convaincre, il suffit d’appliquer les principes posés par le Conseil à d’autres domaines que l’aide aux étrangers en situation irrégulière.

Puisque du principe de fraternité découle « la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire », pourquoi devrions-nous restreindre ce droit aux seuls étrangers en situation irrégulière ? Puisque la fraternité nous donne le droit d’ignorer le statut légal de l’étranger, c’est-à-dire de négliger le fait qu’il a violé la loi, pourquoi ne pourrions-nous pas ignorer d’autres violations de la loi ? Pourquoi ne pourrions-nous pas aider l’assassin en fuite qui lui aussi, après tout, est peut-être dans une situation pitoyable : seul, affamé, transi, en proie à toutes les angoisses de celui qui se sait traqué ? Si vous pensez que j’exagère pensez par exemple à Cesare Battisti, et tout à coup vous verrez que l’hypothèse est moins invraisemblable qu’elle n’en a l’air…

Pourquoi donc, reposons la question, la fraternité devrait-elle jouer uniquement pour une catégorie de délinquants, l’étranger en situation irrégulière ?

A cela, il n’y a, semble-t-il, qu’une seule réponse : si vous n’acceptez pas cette extension des principes posés par le Conseil, c’est parce que, dans le fond, vous pensez que le franchissement irrégulier d’une frontière n’est pas un véritable crime, à la différence de l’assassinat ou du viol, par exemple. Autrement dit, vous présupposez que la distinction entre séjour régulier et séjour irrégulier est en définitive arbitraire, qu’elle est purement légale et non pas morale.

En fait, on ne voit absolument pas pourquoi le Conseil applique le principe de fraternité à la circulation et au séjour et pas aussi à l’entrée des étrangers en situation irrégulière. Celui qui cherche à rentrer sur le territoire national sans y avoir le droit a-t-il moins besoin « d’aide humanitaire » que celui qui a réussi ? Il semblerait au contraire qu’il en a encore plus besoin. Comment ce qui est « fraternel » lorsqu’il est accompli au point X (faire monter des clandestins dans sa camionnette) pourrait-il cesser d’être « fraternel » lorsqu’il est accompli à 500 mètres du point X ? L’action est la même, la souffrance humaine (supposée) qui motive cette action est la même. Cette restriction est absurde. Ou plutôt : elle est motivée uniquement par la peur des conséquences. Supprimer le délit d’aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière reviendrait, en effet, à supprimer la distinction entre entrée régulière et entrée irrégulière, c’est-à-dire reviendrait à proclamer qu’un pays n’a plus de frontières. Celle reviendrait en fait, à terme, à dire qu’il n’existe plus.

C’est certainement devant cette conséquence ultime que les « sages » du Conseil ont reculé, et on les comprend. Pourtant elle découle strictement du principe qu’ils ont posé. D’autres ont d’ailleurs tiré cette conclusion depuis longtemps. Les militants « no border », comme Cédric Herrou, qui est à l’origine de la QPC qui nous occupe, sont bien plus cohérents que les membres du Conseil Constitutionnel.

Prenons maintenant un peu de recul.

Où se situe l’origine du mal ? Ne remontons pas trop loin non plus, car sinon nous serions contraints d’aboutir à la conclusion que tout vient de la fatale décision d’Adam et Eve de manger le fruit de l’arbre de la connaissance. Conclusion vraie, en un sens, mais peu éclairante car trop générale. Non, la question est : qu’est-ce qui explique que le Conseil Constitutionnel puisse prendre de telles décisions ?

Certains seraient tentés d’attribuer cela à son actuelle composition. Pensez donc : Laurent Fabius, Lionel Jospin, Michel Charasse, Nicole Maestracci… Mais ce serait avoir la vue trop courte. Le mal a une origine plus ancienne. On peut même le dater précisément : le 16 juillet 1971.

Ce jour funeste, en effet, le Conseil a décidé d'intégrer le préambule de la Constitution au « bloc de constitutionnalité » (c’est-à-dire à l’ensemble des normes par rapport auxquelles il contrôle les lois). Le préambule faisant référence à la DDHC de 1789 et au préambule de la constitution de 1946, ces deux textes se trouvèrent donc intégrés au bloc de constitutionnalité et ont eu à partir de cette date valeur juridique.

A partir de ce moment-là, le Conseil a pu se prononcer en fonction de « principes » juridiquement indéterminés et non plus seulement en fonction de considérations techniques, sur le simple respect des procédures constitutionnelles. Avec l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité, le Conseil s’est trouvé à la tête d’une réserve inépuisable de « droits et libertés constitutionnellement garantis » et autres « principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », qui lui permettent de décider à la couleur de son esprit tout en ayant l’air d’appliquer fidèlement les textes.

C’est le jour où les gouvernants de l’époque ont laissé passer cette monstrueuse usurpation de pouvoir que nos ennuis avec le Conseil Constitutionnel ont commencé. Au début, il n’a usé des prérogatives qu’il s’était accordées qu’avec parcimonie. Mais, au fur et à mesure du temps, un abus non sanctionné en appelant un autre, le rythme et l’ampleur des décisions arbitraires s’est multiplié. Aujourd’hui il débloque à plein tubes, sans crainte et sans vergogne. Plus c’est gros, plus ça passe. Mais il n’a pas attendu aujourd’hui pour prendre des décisions aussi arbitraires que catastrophiques.

Depuis le 16 juillet 1971 il serait à peine exagéré de dire que le Conseil a cessé d’être le gardien de la Constitution et qu’il en est devenu le créateur, ce qui est tout à fait contraire au principe fondamental du gouvernement républicain : le consentement à la loi qui vous gouverne.

Dans l’Esprit des lois, Montesquieu écrivait : « Dans les Etats despotiques, il n’y a point de lois : le juge est lui-même la règle ». Nous en sommes là.

Situer correctement l’origine du problème nous permet d’envisager une solution (une solution juridique s’entend).

Supprimer le Conseil ne serait pas une bonne solution. Une démocratie constitutionnelle a besoin d’une cour de justice qui s’assure que la loi respecte bien la Constitution. Comme le dit justement Publius, « Il n’existe aucune position qui repose sur des principes plus clairs que celle selon laquelle tout acte de la part d’une autorité déléguée, qui serait contraire à la teneur de la délégation en vertu de laquelle il est pris, est nul. Par conséquent, aucun acte législatif contraire à la Constitution ne peut être valide. Nier ceci reviendrait à affirmer que le suppléant est plus important que le titulaire ; que le serviteur est au-dessus de son maître ; que les représentants du peuple sont supérieurs au peuple lui-même ; que des hommes qui agissent en vertu de pouvoirs qui leur sont conférés peuvent faire non seulement ce que ces pouvoirs autorisent, mais aussi ce qu’ils interdisent. »

En revanche, nous avons besoin d’une Cour qui soit une gardienne fidèle du texte de la Constitution. Il est très difficile de s’en assurer sans nuire à son indépendance, qui est pourtant nécessaire à sa fonction.

Mais un pas dans cette direction serait de supprimer le préambule de la Constitution, ou bien de spécifier explicitement que ce préambule n’a pas de valeur juridique et que le Conseil ne doit juger la loi que par rapport aux articles de la Constitution. Ce serait d’ailleurs simplement revenir à la volonté des rédacteurs de la 5ème République, qui n’avait jamais prévu que le préambule puisse avoir valeur juridique.

Plus largement, pour que les Français puissent à nouveau réellement consentir à la loi qui les gouverne et que nos gouvernants puissent maitriser les flux migratoires, il serait aussi nécessaire de supprimer l’article 55 de la Constitution, qui dispose que « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »

Cet article est en effet celui qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cette disposition de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.

De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois françaises qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur.

Et enfin il serait nécessaire de dénoncer la Convention Européenne des Droits de l’Homme pour cesser d’être soumis à l’arbitraire de la cour de Strasbourg.

Voilà, dans les grandes lignes, quelle pourrait être la solution (juridique, pour le répéter) à notre problème.

Comment dites-vous ? On n’est pas sorti du sable ? Ah non, en effet.

samedi 16 juin 2018

Carnage et culture : de la supériorité militaire de l'Occident




Selon le célèbre jugement d’Aristote dans La Poétique, la poésie est chose « plus philosophique et plus noble que l’histoire. » Il est en est ainsi car, dit-il, « la poésie dit, plutôt le général, l'histoire le particulier. Le général, c'est telle ou telle chose qu'il arrive à tel ou tel de dire ou de faire, conformément à la vraisemblance ou à la nécessité : c'est le but visé par la poésie, même si par la suite elle attribue des noms aux personnages. Le particulier, c'est ce qu'a fait Alcibiade, ou ce qui lui est arrivé. »
Pour le dire autrement, le particulier en tant que particulier est dépourvu d’intérêt. Nous ne pouvons nous intéresser sérieusement à ce qu’a fait Alcibiade, ou à ce qui lui est arrivé, plus de 2400 ans après qu’il l’ait fait, que parce que nous pensons que ce qu’a fait Alcibiade contient un enseignement intemporel, parce que cela nous dévoile quelque chose de la nature humaine, de la nature de la politique, ou une autre chose semblable. A travers les événements singuliers de la vie d’Alcibiade, nous recherchons implicitement le général, l’universel. Un historien qui serait strictement un historien, qui se contenterait de collecter les faits du passé, serait à peu près semblable à un collectionneur de paquets de cigarettes, et son activité susciterait autant d’intérêt. Pire, à la différence du collectionneur de paquets de cigarettes, l’historien au sens strict ne pourrait même pas commencer sa collection, car comment choisir parmi l’immensité infinie des évènements passés ? Comment découper les « faits » dans l’océan sans fond de l’histoire humaine ? Le simple fait de relater l’un plutôt que l’autre suppose un principe de choix, et ce principe repose nécessairement sur une idée générale de ce qu’est la vie humaine et de ce qui vaut la peine d’être connu ; autrement dit tout choix présuppose que le fait particulier qui est choisi contient, comme le dit Thucydide, le saint patron des historiens, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, « un trésor pour tous les temps ».
Bref, l’histoire au sens strict est impossible. Seule peut exister l’histoire « poétique », c’est-à-dire l’histoire qui vise le général à travers le particulier, la différence principale entre le poète et l’historien étant que le premier invente les évènements et les personnages, alors que le second ne parle que de ce qui s’est réellement passé.
Ceci étant bien compris, on pourra alors distinguer deux sortes d’historiens. Ceux qui savent que leur activité de collecte et de narration des évènements du passé vise ultimement à quelque vérité générale, et ceux qui l’ignorent ou qui essayent de le cacher pour se conformer à l’idée qu’ils se font de ce qu’est le travail d’un historien. Les premiers pourront faire des livres d’histoire passionnants et qui pourront éventuellement être « un trésor pour tous les temps », tandis que les seconds tendront à se réfugier derrière des murailles de faits insignifiants et à produire des livres qu’aucune personne qui n’y est pas contrainte pour des raisons professionnelles ne pourrait avoir envie de lire.
L’historien américain Victor Davis Hanson appartient très clairement à la première catégorie. Sa spécialité est l’histoire militaire, mais il ne se cache pas de rechercher à travers l’histoire des conflits passés quelque enseignement général, quelques vérités universelles. Victor Davis Hanson s’est tout particulièrement intéressé à la Grèce antique. Il a, par conséquent, lu et étudié les grands auteurs de l’antiquité grecque et latine, de Homer à Tacite en passant par Aristote et Plutarque. Il est, pourrait-on dire, un classiciste par goût et par formation, et ceci explique sans doute largement cela.
Son classicisme parait aussi l’avoir immunisé contre le politiquement correct qui sévit dans les universités américaines, ce qui en fait un historien doublement recommandable.
Dans Carnage and culture, Victor Davis Hanson cherche ainsi une réponse à une question très politiquement incorrecte : comment expliquer la supériorité militaire de l’Occident ?

Le première chose à faire pour trouver la réponse est de ne pas se réfugier derrière l’arbre pour éviter de voir la forêt.
Oui, dans leurs confrontations avec des armées non occidentales, au cours des millénaires, les armées occidentales ont connu quelques défaites spectaculaires : Cannes, Carrhes, Little Big Horn, Isandhlwana, Dien-Bien-Phu, etc. Mais ces défaites, qui souvent furent suivies de victoires décisives contre les mêmes adversaires, ne peuvent pas cacher que, lorsqu’une armée occidentale rencontre une armée non occidentale, l’histoire nous apprend qu’il est sage de parier que la première va l’emporter. Presque toutes les défaites occidentales eurent lieu loin du sol de la mère patrie, et face à des adversaires utilisant en tout ou partie des armes produites par l’Occident. Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « il n’existe pratiquement pas d’exemples d’armées non occidentales ayant vaincu une armée européenne en Europe avec des armes non-européennes. » Il est d’ailleurs significatif que les armées non occidentales aient peu à peu adopté l’armement et les tactiques occidentales, et non pas l’inverse.
Par conséquent, aujourd’hui comme hier et sans doute comme demain, « l’histoire du dynamisme militaire de par le monde est ultimement une enquête sur les prouesses des armes occidentales ».
La supériorité des armées occidentales sur les armées non occidentales est un fait historique avéré au-delà du moindre doute raisonnable, et seule la peur des implications dérangeantes de ce fait peut nous empêcher de le reconnaitre.
Car si nous admettons la supériorité militaire de l’Occident au cours des millénaires, il faudra bien trouver une ou des explications à ce fait massif, et il est à peu près évident que, de la supériorité militaire, nous serons conduits à admettre des supériorités d’un autre ordre, qui, de proche en proche, pourraient nous amener à devoir reconnaitre la supériorité pure et simple de la civilisation occidentale. Horribile dictu !
Victor Davis Hanson n’est pas effrayé par une conclusion de ce genre, et il ne se cache pas derrière son petit doigt. Sa conclusion est effectivement que la supériorité militaire de l’Occident s’explique en définitive par une série de facteurs « culturels » (d’où le titre de son livre) qui forment « le noyau de la civilisation occidentale ».
Il a souvent été remarqué, comme pour minimiser la signification de cette supériorité, que, dans leurs confrontations avec les armées non-occidentales, les Occidentaux ont la plupart du temps bénéficié d’un armement de meilleure qualité. Que l’on songe par exemple aux soldats Aztèques face aux conquistadors de Cortès, aux Zoulous face aux tuniques rouges britanniques, ou aux Gaulois face aux légions romaines (Gaulois qui culturellement n’étaient pas occidentaux, puisque, pour Victor Davis Hanson, l’Occident se défini comme « la culture de l’antiquité classique qui a émergé en Grèce et à Rome » puis s’est ensuite répandue sur le sol européen, avant de bourgeonner en dehors de l’Europe après la Renaissance). Mais cette supériorité technique, bien réelle, doit elle-même être expliquée. Elle n’est pas un élément qui pourrait être détaché du reste de la civilisation occidentale. En atteste le fait que, même lorsque les armées non-occidentales ont adopté l’armement occidental, cela n’a pas suffit à leur assurer la parité sur le long terme avec les armées occidentales.
Les Zoulous et les tribus indiennes d’Amérique du Nord, par exemple, ont très vite disposé d’armes à feu. Mais ils n’ont jamais pu apprendre à s’en servir avec la même efficacité que les soldats anglais ou américains qui leur faisaient face. Sans même parler de leur incapacité à fabriquer eux-mêmes ces armes. Au moment de la bataille de Lépante, la flotte chrétienne était technologiquement supérieure à celle des Ottomans, en dépit du fait que les ressources de l’empire étaient, théoriquement, bien supérieures à celle des ses adversaires et que le Sultan faisait appel à des spécialistes occidentaux pour construire et équiper sa flotte. En 1942, au moment de la bataille de Midway, la flotte japonaise, entièrement construite selon les standards occidentaux, était qualitativement supérieure à la flotte. Mais à peine deux ans plus tard, en 1944, la situation était entièrement inversée. Les Japonais en 1944 utilisaient peu ou prou le même matériel qu’en 1942, alors que les Américains avaient entre temps développé tout un ensemble d’armes nouvelles, et de qualité bien supérieure au matériel japonais.
Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « la manière occidentale de faire la guerre n’est pas seulement fondée sur la supériorité technologique, mais sur tout un ensemble d’institutions politiques, sociales, culturelles qui produisent des avantages militaires qui vont bien au-delà du fait de posséder des armes sophistiquées. La supériorité technologique ne peut pas être simplement importée ; sous peine de devenir immédiatement statique, et par conséquent obsolète, il est nécessaire d’adopter également la libre pensée, la méthode scientifique, la recherche sans limite et la production capitaliste qui l’accompagnent. »
Par ailleurs, comme nous le verrons, la supériorité technologique est peu de choses sans l’organisation et la discipline. Des armes sophistiquées demandent en général une organisation militaire sophistiquée pour pouvoir tirer parti de leur potentiel meurtrier, organisation militaire qui dépend elle-même d’une organisation sociale et politique adéquate.

***

Victor Davis Hanson met en lumière neuf éléments de cette « culture » occidentale qui, selon lui, a assuré la supériorité pérenne des armes occidentales, à travers neuf batailles particulièrement significatives. La liberté (Salamine – 480 avant J.C), la recherche d’un choc décisif au cours duquel anéantir l’adversaire (Gaugamèles – 331 avant J.C), une armée de citoyens soldats (Cannes – 216 avant J.C), l’infanterie lourde (Poitiers - 732), la technologie (Tenochtitlàn – 1520-1521), le libre marché (Lepante - 1571), la discipline (Rorke’s drift - 1879), l’individualisme (Midway - 1942), l’auto-critique (l’offensive du Têt - 1968).
Chaque bataille est utilisée pour mettre en avant un élément particulier, mais dans chacune d’entre elles se retrouvent en fait à peu près tous les facteurs explicatifs mis en avant par Victor Davis Hanson.
Si l’on voulait synthétiser de manière à peu près fidèle les facteurs qui expliquent supériorité martiale de l’Occident selon Victor Davis Hanson, on pourrait dire que seuls les peuples occidentaux connaissent la liberté ordonnée - la liberté rationnelle, selon l’expression des auteurs de la Constitution des Etats-Unis - tandis que les peuples non occidentaux vivent sous le régime, soit de la liberté désordonnée, celle de la horde ou de la tribu, soit du despotisme.
Nul n’ignore que la démocratie moderne – la démocratie dite libérale – est une invention occidentale, et que les notions même de démocratie et de république nous viennent de l’antiquité gréco-romaine. Mais même durant le temps très long où l’Europe a vécu sous des régimes de types monarchique, on peut soutenir que les sujets de ces monarchies jouissaient, en règle générale, d’un degré et d’un type de liberté qui étaient inconnus des autres peuples de la terre.
Mais que signifie, d’un point de vue militaire, la liberté ordonnée, et quels avantages procure-t-elle ? Cela signifie un juste équilibre entre la discipline et l’initiative individuelle, entre la perpétuation des traditions et l’innovation, entre le courage et la prudence, ou en tout cas un meilleur équilibre que celui prévalant chez les peuples non occidentaux. Plus généralement cela signifie que les armées composées d’hommes libres – ou, pour parler plus prudemment, les armées composées d’hommes jouissant d’un certain degré de liberté politique – sont, sur le long terme, meilleures que celles composées d’hommes qui ignorent la liberté politique.
Essayons d’illustrer cette proposition en reprenant quelques-uns des exemples donnés par Victor Davis Hanson.



La bataille de Cannes est un exemple particulièrement frappant car elle est une défaite retentissante des légions romaines. Près de 50 000 tués en une seule après-midi, soit environ 200 hommes par minute, ce qui, comme le note Victor Davis Hanson, représente une véritable prouesse physique étant donné l’armement disponible à l’époque. La victoire d’Hannibal fut d’autant plus remarquable que son armée était inférieure en nombre et moins bien équipée que les légions romaines. Mais cette victoire, comme ses victoires précédentes à Trasimène ou Trébie, ne changea rien à l’issue de la guerre. En moins d’une année les Romains avaient compensé leurs pertes, tandis qu’Hannibal voyait ses effectifs fondre inexorablement. Victoires tactiques brillantes, et défaite stratégique inéluctable, telle semblait être le destin du Carthaginois.
La différence essentielle entre l’armée de Rome et l’armée d’Hannibal, et celle qui décida finalement de la victoire, selon l’historien américain, était que la première était une armée de citoyens soldats, tandis que la seconde était composée principalement de mercenaires. Or des institutions libres permettent de recruter dans l’armée la plus grande partie de la population masculine, et non pas seulement les nobles ou les gens fortunés, et d’autre part cette armée aura une cohésion plus forte et pourra être maintenue plus longtemps en campagne qu’une armée de mercenaires, un rassemblement tribal, ou une armée d’esclaves.
« Dans l’antiquité », écrit Victor Davis Hanson, « les autres peuples (ni Grecs ni Romains) ont toujours pu mobiliser d’énormes masses de guerriers – Gaulois, Espagnols, Perses, Africains, et d’autres – mais en aucune manière ces rassemblements tribaux ou ces armées de mercenaires ne constituaient une nation en armes. (…) elles demeuraient fondamentalement des armées d’un jour – des rassemblements ad hoc et migratoires, dont les conditions de service dépendaient exclusivement de la paye, du pillage, et du magnétisme et du talent d’un chef ou d’un régime particulier. Lorsque de telles armées étaient gorgées de butin, elles refluaient ; lorsqu’elles étaient vaincues elles se dispersaient ; et lorsqu’elles étaient victorieuses, elles n’étaient souvent efficaces que le temps d’une autre victoire, et pas plus. »
On peut ajouter, comme le fait Victor Davis Hanson en s’appuyant sur le jugement de nombre d’auteurs de l’antiquité, que le courage du citoyen-soldat est en définitive supérieur, ou en tout cas plus solide et durable que celui des autres types de soldat. Aristote remarquait ainsi dans l’Ethique à Nicomaque que le courage civique est celui qui ressemble le plus au courage proprement dit : « le citoyen, en effet, parait supporter les dangers à cause des pénalités provenant de la loi, des reproches ou des honneurs. Et pour cette raison, les peuples les plus courageux sont apparemment ceux chez lesquels les lâches sont voués au mépris, et les braves à l’estime publique. » Le citoyen-soldat ne se bat pas pour le butin, ni pour sa gloire individuelle, mais par sens de l’honneur, par crainte du blâme, par sentiment de solidarité avec ses frères d’armes qui sont aussi ses concitoyens, par fidélité envers des institutions et pas seulement envers des chefs. Et il le fait volontairement, en participant aux décisions qui conduisent la nation à prendre les armes, ou du moins en ayant le sentiment d’avoir eu son mot à dire sur ces décisions. Dans une campagne prolongée cet ensemble de motifs s’avère plus solides que tous les autres.
Dans son histoire de la seconde guerre punique, Polybe attribuait ainsi le mérite principal de la victoire des Romains à l’excellence de leurs institutions :
« Cependant le sénat ne négligea aucune des mesures qu'il était possible de prendre : il s'empressa de relever le courage du peuple, de fortifier la ville ; enfin il adopta les conseils les plus fermes et les plus efficaces, comme la suite le fit bien voir. En effet, voilà les Romains éprouvés par de cruelles défaites, dépossédés de leur gloire militaire, et bientôt, grâce à la force particulière de leur gouvernement, à la sagesse de leurs résolutions, non-seulement ils recouvrèrent la puissance en Italie par leurs victoires sur Carthage, mais encore, peu après, ils devinrent maîtres de l'univers. »


La République fut ensuite remplacée par l’empire, l’empire par une multitude royaumes et de principautés, mais le sens de la liberté politique ne fut jamais entièrement perdu en Europe, pas plus que la science héritée des grecques. Une tradition tout à la fois rationaliste et civique persista, tradition inconnue ailleurs dans le monde.
C’est cette tradition qui, selon Victor Davis Hanson, explique en définitive pourquoi les Européens finirent par dominer tous les continents, progressivement, à partir de la Renaissance. Leurs capacités militaires devenues très supérieures à celles de tous les autres peuples de la terre étaient l’un des fruits de la liberté ordonnée propre à l’Europe.
Dans aucune autre occasion, peut-être, cette supériorité ne fut aussi éclatante que durant la conquête du Mexique par Cortés.
Depuis cette extraordinaire épopée, les historiens n’ont pas cessé d’essayer de comprendre comment une poignée d’Espagnols, à des milliers de kilomètres de chez eux, avaient pu abattre en l’espace de deux ans le plus puissant empire du continent américain.
Bien des raisons ont été avancées, depuis les qualités personnelles de Cortés jusqu’aux superstitions des Aztèques en passant par les maladies apportées d’Europe par les Espagnols. Mais toutes les raisons conjoncturelles, aussi valides soient-elles, palissent derrière une raison fondamentale : Cortés et ses conquistadors ont vaincu les Aztèques parce qu’ils maitrisaient infiniment mieux l’art de la guerre que ceux-ci ; et ils maitrisaient mieux l’art de la guerre car ils étaient les héritiers d’une très longue tradition rationaliste et civique.
L’armement des Espagnols, il est vrai, était très supérieur à celui des Aztèques : armes et armures en acier, mousquets, arbalètes, canons, chevaux. Mais il faut expliquer pourquoi les Aztèques ont été incapables de développer des armes de ce genre, alors qu’ils disposaient de toutes les ressources nécessaires pour le faire ; il faut expliquer pourquoi ils ignoraient l’usage de la roue, et par conséquent toutes les machines de guerre faisant appel au principe de la roue ; et ainsi de suite. Les Espagnols n’ont pas seulement apporté avec eux des armes inconnues des Aztèques, ils ont également fait preuve, tout au long de la campagne, d’une inventivité sans faille pour résoudre les problèmes imprévus qui se posaient à eux. Une inventivité dont leurs adversaires étaient dépourvus.

Après la désastreuse retraite de la Noche Triste, au cours de laquelle les Espagnols et leurs alliés furent pratiquement anéantis, Cortés décida de prendre d’assaut Tenochtitlan, la capitale de l’empire, pour abattre définitivement ses ennemis. Tenochtitlan étant une île, il fut décidé de monter un blocus naval, et pour ce faire les Espagnols construisirent treize brigantins, des embarcations à voile et à rames d’un faible tirant d’eau, à l’aide des matériaux récupérés sur les navires qui les avait amenés au Mexique. Les brigantins furent transportés en pièces détachés, sur des centaines de kilomètres, puis remontés et lancés sur le lac Texcoco pour couper les approvisionnements de Tenochtitlan. Selon Victor Davis Hanson, les brigantins furent le facteur décisif qui décida de la victoire des Espagnols. Le plus remarquable est que ces bateaux improvisés avec des matériaux de fortune se révélèrent bien plus ingénieusement construits que n’importe quelle embarcation conçue par les Aztèques durant toute la durée de leur civilisation : « un tour de force rendu possible seulement grâce à un usage systématique de la science et de la raison omniprésent en Occident depuis deux mille ans ».
« La supériorité technologique occidentale », écrit Victor Davis Hanson, « n’est pas seulement le résultat de la renaissance militaire du 16ème siècle ou un accident de l’histoire, et encore moins la conséquence des ressources naturelles, mais elle découle d’une méthode de recherche séculaire, d’une mentalité particulière qui remonte aux Grecs, et pas avant. »
Cet usage de la raison va de pair avec un sens de la liberté individuelle réglée, un équilibre délicat entre la fierté ombrageuse de l’individu sûr de ses droits et l’obéissance à la loi, inconnu lui aussi des sujets de l’empire Aztèque. La liberté de penser, de chercher, de proposer des solutions nouvelles, sont inextricablement liées avec la liberté politique et les mœurs qui l’accompagnent.
« Pratiquement tous les éléments de la tradition martiale occidentale jouèrent leur rôle pour assurer la victoire des Espagnols, triomphant des problèmes d’infériorité numérique, de logistique, et d’une géographie inconnue. Les centaines de milliers de pages de procès, d’enquêtes officielles et d’actes judiciaires qui furent écrites après la conquête attestent que chaque conquistador possédait un sens aigu de sa liberté et de ses droits : un sens à la fois civique et militaire de la part d’individus possédant des droits et des privilèges auxquels ni Cortés ni la couronne d’Espagne ne pouvaient porter atteinte de manière arbitraire. »
Les peuples méso-américains, que cela soit dans l’empire Aztèque ou dans l’empire du Pérou, vivaient eux depuis des temps immémoriaux sous une forme ou une autre de despotisme théocratique. Ils ignoraient la liberté politique aussi bien que l’usage systématique de la raison, et c’est en définitive ce qui causa leur perte face à une poignée de conquistadors pourvu des armes intellectuelles forgées par l’Occident durant deux millénaires.
Victor Davis Hanson conclu au sujet de la conquête du Mexique : « Le courage sur le champ de bataille est une caractéristique humaine. Mais la capacité à produire en masse des armes susceptibles de neutraliser ce courage est un phénomène culturel. Cortés, comme Alexandre le grand, Jules César, Don Juan d’Autriche, ou d’autres capitaines occidentaux, ont souvent annihilé sans pitié des adversaires numériquement supérieurs non pas parce que leurs propres soldats étaient nécessairement meilleurs, mais parce que leur tradition de libre recherche, de rationalisme et de science l’était assurément. »



La liberté politique tend à engendrer certaines mœurs – ce que Tocqueville appelait « les habitudes du cœur » - mœurs qui sont en même temps le soutien indispensable de cette liberté : un certain esprit d’indépendance, l’habitude d’user de sa raison pour déterminer par soi-même ce qui est bien ou mal – ce que Tocqueville, encore lui, appelait la méthode philosophique des Américains – le refus de se soumettre aveuglément à un prince ou à une hiérarchie, l’habitude de discuter des questions publiques, la conscience de son rang et de ses droits, etc.
Bien que nous ayons tendance à identifier la liberté politique avec la démocratie, nous ne devons pas commettre l’erreur de croire que cette sorte de liberté paradoxale, faite d’indépendance et d’obéissance spontanée, n’existe que dans ce type de régime.
Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville expliquait : « Quelque soumis que fussent les hommes de l'Ancien Régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d'obéissance qui leur était inconnue : ils ne savaient pas ce que c'était que se plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu'on honore peu, que souvent on méprise, mais qu'on subit volontiers parce qu'il sert ou peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu'aucun des princes les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n'a pu faire naître, et qui sont même devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la Révolution en a extirpé de nos coeurs jusqu'à la racine. Ils avaient pour lui tout à la fois la tendresse qu'on a pour un père et le respect qu'on ne doit qu'à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu'à l'amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très libre jusque dans la plus extrême dépendance. »
Et Montesquieu écrivait dans l’Esprit des lois : « Il n'y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l'honneur prescrivent tant que l'obéissance aux volontés du prince : mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu'elle nous rendrait incapables de le servir. Crillon refusa d'assassiner le duc de Guise, mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemy, Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots, le vicomte d'Orte, qui commandait dans Bayonne, écrivit au roi : « Sire, je n'ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsi, eux et moi, supplions Votre Majesté d'employer nos bras et nos vies à choses faisables. » Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme une chose impossible. »

Aussi, nous devons nous garder de confondre les monarchies ou les principautés occidentales avec les monarchies orientales. Dans les premières la plupart des sujets ne participaient certes pas à la direction des affaires publiques, mais ils ne connaissaient pas l’obéissance servile qui était la règle dans les secondes. Et cette différence se faisait sentir sur le champ de bataille. Les soldats de Xerxès ou de Darius, par exemple, étaient des esclaves qui obéissaient sans murmurer, et nul, pas même les généraux, ne pouvait discuter les décisions du souverain sans risquer de perdre la vie. Alexandre le grand se prétendait descendant de Zeus et son père, Philippe de Macédoine, avait anéanti la liberté des cités grecques, mais il régnait dans son entourage une liberté de paroles inconnue à la cour du Grand Roi. Cela signifie que de véritables délibérations pouvaient avoir lieu avant la bataille, et que les généraux ou les officiers savaient qu’ils ne risquaient pas d’être exécutés pour avoir fait preuve d’initiative individuelle, pourvu que cette initiative soit raisonnablement justifiée.
Des armées ainsi conduites se révèlent, si ce n’est à chaque bataille, du moins sur le long terme, supérieures à des armées dans lesquelles la peur ou la superstition font régner une obéissance aveugle.


Inversement, mais finalement pour les mêmes raisons, les armées occidentales se caractérisent, depuis le temps des phalanges grecques et des légions romaines, par une sorte de discipline rationnelle qui est aussi éloignée du désordre fougueux de la horde que de l’uniformité silencieuse des armées despotiques.
On pourrait dire, de manière synthétique, que les armées occidentales sont composées de soldats et non de guerriers. L’accent est mis non sur la valeur individuelle, mais sur l’efficacité collective.
« La discipline telle qu’elle a émergé en Europe est la tentative d’institutionnaliser un type particulier de courage par l’entrainement et la répétition, qui se manifeste dans le fait tenir sa place dans la formation. Cette obsession occidentale de l’exercice en rangs serrés est basée sur le fait que, si tous les hommes sont enclins à s’enfuir lorsque la situation devient désespérée, l’entrainement et les convictions sont susceptibles d’altérer ce comportement. La clef n’est pas de faire de chaque homme un héros mais de créer des hommes qui, dans l’ensemble, sont plus courageux que leurs alliés non entrainés lorsqu’il s’agit de résister à une charge de l’ennemi, et qui, au plus fort de la bataille, obéissent aux ordres de leurs supérieurs de protéger les hommes à leurs côtés. Leur obéissance va à un système civique intemporel et persistant, non pas à une tribu, une famille, ou aux amis du moment. »
C’est cette discipline patiemment développée et systématisée qui a permis aux légions romaines d’écraser les peuples du nord, physiquement bien supérieurs aux petits Italiens. C’est elle qui a permis aux conquistadors de résister à des armées aztèques cent fois supérieures en nombre. C’est elle qui a permis aux fantassins de Charles Martel de vaincre les cavaliers d’Abd el-Rahman à Poitiers. C’est elle qui a permis à 150 soldats anglais de tenir en respect puis de mettre en déroute une armée de 4000 zoulous à Rorke’s drift.
Pris individuellement, ni les Romains, ni les Francs, ni les Espagnols, ni les Anglais n’étaient plus courageux que leurs adversaires. La supériorité de leur armement ne suffit pas non plus à elle seule à expliquer la victoire des soldats occidentaux, car cette supériorité ne peut s’exprimer qu’à la condition que chaque homme respecte scrupuleusement les ordres et la formation. Le fantassin lourdement équipé qui constituait l’ossature des légions romaines ou de l’armée franque était une proie facile dès lors qu’il était isolé. Son équipement même le rendait vulnérable face à des adversaires plus légers et plus mobiles. En revanche, dès lors qu’il se présentait en formation serrée et qu’il pouvait manœuvrer en corps, il était pratiquement invincible.
Les mousquets des Espagnols ou les fusils Martini-Henry des soldats britanniques étaient certes des armes plus efficaces que les arcs ou les sagaies de leurs adversaires. Mais ces armes à un coup étaient lourdes, longues à recharger et d’une précision douteuse. Leur efficacité résidait essentiellement dans leur utilisation collective. Ce sont les salves bien coordonnées des Espagnols et des Anglais qui les rendaient redoutables pour leurs ennemis, pas les qualités de tireur de chaque soldat pris individuellement.
Victor Davis Hanson explique : « En un sens abstrait, les soldats qui se battent comme un seul homme – qui tirent en salves, qui chargent en groupe et en suivant les ordres, qui se retirent lorsqu’on leur ordonne, qui ne poursuivent pas l’ennemi précipitamment, prématurément, ou pour trop longtemps – l’emportent sur leurs adversaires. »

***

Dans le livre VII de La politique, Aristote remarquait : « Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en général pleins de courage. Mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie ; aussi conservent-ils leur liberté ; mais ils sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts ; mais ils manquent de cœur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. Elle sait en même temps garder son indépendance et former de très bons gouvernements, capable, si elle était réunie eu un seul État, de conquérir l'univers. »
Victor Davis Hanson connait très vraisemblablement ce passage de La politique, bien qu’il n’en fasse pas mention. Il est incontestable en tout cas que son livre vient corroborer de manière frappante l’observation d’Aristote.
Aristote parait lier les qualités morales des peuples à la géographie, anticipant ainsi les développements de Montesquieu, dans l’Esprit des lois, sur les rapports entre le climat et les mœurs. Une lecture complète de La politique indiquerait sans doute que, pour Aristote, la relation n’est pas si directe qu’elle peut sembler l’être dans ce court passage du livre VII. Mais quoi qu’il en soit, Victor Davis Hanson est très clair sur le fait que, selon lui, la supériorité militaire de l’Occident n’est pas une question de race ou de climat, mais uniquement de facteurs qu’il appelle « culturels ».
En vérité, cependant, à la lecture de son livre, il serait plus juste de dire que ces facteurs sont essentiellement politiques.
Victor Davis Hanson cite ainsi, en l’approuvant, l’historien américain Harry Turney-High qui écrivait, dans Primitive wars :
 « L’invention décisive est celle de l’Etat, c’est-à-dire du contrôle social civil à la différence de celui basé sur la parenté. Le gouvernement civil est la ligne de fracture, le seuil, l’horizon qui sépare ce qui est civilisé de ce qui ne l’est pas. Seul l’Etat peut lever de vastes armées. Lui seul peut former et discipliner les hommes pour en faire des soldats plutôt que des guerriers. Seul le gouvernement peut ordonner, et non pas simplement demander, et lui seul peut punir ceux qui ne sont pas d’humeur à se battre aujourd’hui… le guerrier primitif ne pouvait pas s’appuyer sur un gouvernement structuré, organisé. Il était réticent à se soumettre à la discipline, et il était incapable ou bien supportait impatiemment d’obéir à des ordres précis. Il ne découvrait que les principes tactiques inhérents à la chasse… il était trop focalisé sur le combat à venir pour planifier des campagnes plutôt que des batailles. »
La suprématie militaire de l’Occident est la conséquence de la supériorité de son organisation politique. Ou plutôt la conséquence du fait que lui seul a découvert la politique, au plein sens du terme.

Mais maintenant que le monde entier s’est, en quelque sorte, mis à l’école de l’Occident, cette suprématie militaire va-t-elle prendre fin ?
Il est d’autant plus tentant d’adopter cette hypothèse que, par bien des aspects, l’Occident est en déclin, relatif et absolu. Economiquement, démographiquement, son poids relatif a largement diminué depuis la seconde guerre mondiale, et les démocraties occidentales sont toutes, à des degrés divers, en proies à de graves difficultés internes, d’ordre morale et politique. Par certains aspects ces régimes apparaissent désormais comme décadents.
Pourtant, d’un point de vue militaire, rien ne parait encore indiquer que l’Occident soit sur le point de perdre sa prééminence.  L’exemple d’Israël face aux pays arabe, ou bien la guerre du golfe en 1991, ont rappelé qu’il ne suffisait pas d’équiper et de former ses armées à l’occidentale pour acquérir l’efficacité militaire occidentale. Les Etats-Unis ont certes perdu la guerre du Vietnam, en ce sens qu’ils ont fini par se résigner à la chute de leur allié sud-vietnamien. Mais ils n’ont pas été vaincus militairement, et la guerre n’a été perdue sur le terrain politique que parce que l’armée américaine devait se conformer à des règles d’engagement qui rendaient toute victoire pratiquement impossible. Si toute sa puissance de feu avait pu être déployée, aucun spécialiste ne doute sérieusement que la guerre aurait été finie en un ou deux ans, tout au plus.
Aujourd’hui l’Occident se bat, un peu partout sur la planète, contre des groupes armés ou des Etats se réclamant de l’islam. Cette guerre ne sera pas perdue militairement. Si « Rome » doit à nouveau s’effondrer face aux hordes barbares, ce ne sera pas parce que ses légions auront été vaincues sur le champ de bataille. Ce sera parce que les nations occidentales auront perdu le désir de se perpétuer, parce qu’elles auront perdu confiance en la justesse de leur cause et qu’elles auront laissé les germes de dissolution actuellement à l’œuvre en leur sein se développer jusqu’au stade terminal. La destruction viendra de l’intérieur. Mais même au cas où le combat prendrait finalement la forme d’une guerre civile, nous pourrions tirer quelque réconfort du fait que nous sommes les héritiers d’une tradition militaire qui, depuis deux millénaires et demi, s’est presque constamment montrée supérieure à toutes les autres. Et, reprenant pour nous les vers de Pétrarque cités par Machiavel à la fin du Prince, nous pourrions dire à notre tour, en manière d’espérance : « Vaillance contre fureur/Prendra les armes ; et le combat sera bref/Car l'antique valeur/Dans les coeurs occidentaux n'est pas encor’ morte. »