Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 16 avril 2014

Clichés féministes : en avant toutes !



 
Une fois n’est pas coutume, je vous propose la traduction d’un article plutôt léger, ou en tout cas d’un article portant sur un sujet a priori plutôt léger : le féminisme chic, glacé, et involontairement humoristique, de Lean In – mais si voyons, la fondation Lean In, le dernier dada de l’une des femmes les plus riches et les plus influentes du monde, comme aiment à le dire les magazines. Vous ne connaissez pas ? Vous connaitrez après avoir lu l’article en question. Il faut bien se distraire de temps en temps, et puis se distraire aux dépends du féminisme contemporain c’est plus qu’une distraction, c’est presque un devoir moral. Donc lisez, et pour que votre distraction, et votre information, soient complètes j’ai agrémenté la traduction de tout plein de jolies images directement tirées de la collection Lean In. N’est-ce pas que je suis bon ? Et pourtant je ne suis qu’un mâle hétérosexuel, tout ce qu’il y a de plus blanc et, je dois bien le reconnaître, passablement sexiste. Qu’est-ce que ce serait si j’étais une femme…

PS : Par le plus pur des hasard, Mme Sandberg a prononcé lundi de cette semaine une conférence à Science-po Paris, haut lieu de la propagande progressiste et dégenrée, pour y vendre sa soupe promouvoir son livre et les "idées" qu'il contient. Vous pourrez en trouver un compte-rendu ici.


Brave new stereotypes

Par Andrew Ferguson (The Weekly Standard 17 mars 2014)

En partie parce que je suis un homme, en partie parce que la professeur qui nous donnait le cours « Féminisme et culture » insistait absolument pour que celui-ci ait lieu à 8 heures du matin, ce qui m’empêchait d’y assister, je me retrouve aujourd’hui, des décennies plus tard, très en retard en matière d’émancipation féminine. La balance du pouvoir penche désormais nettement du côté de la quenouille. Puis-je toujours employer ce mot, « quenouille » ?
Les statistiques qui le prouvent se présentent sous la forme de petites bouchées, prédigérées pour les manchettes journalistiques : les hommes ne constituent plus que la moitié de la population active, contre 70% il y a une génération. Les femmes reçoivent 60% des diplômes universitaires de premier cycle aux Etats-Unis. Les femmes occupent la plupart des postes d’encadrement de premier échelon. Dans les zones urbaines, les femmes célibataires ont en moyenne des revenus 8% plus élevés que ceux des hommes. Pour les femmes les plus jeunes, le fameux « écart salarial » avec les hommes est devenu statistiquement insignifiant. A certains points de vue les femmes dominent la plupart des professions qui connaissent la plus forte croissance. Dans les trente dernières années, leurs salaires ont augmenté de 25% tandis que ceux des hommes baissaient de 4%.
J’aime à penser que ma professeur de féminisme et culture, quoi qu’il soit advenu d’elle, serait satisfaite de la tournure prise par les évènements – qu’elle considérerait cela comme une sorte de victoire et de preuve qu’elle avait raison. Mais je n’en suis pas absolument certain. Elle pourrait être satisfaite, ou bien elle pourrait faire partie de ces gens qui approuvent vigoureusement en lisant le méga bestseller Lean in : women, work, and the will to lead (« En avant toutes : les femmes, le travail et le pouvoir »), de Sheryl Sandberg, la directrice des opérations de Facebook. Le livre a été publié il y a un an et il a constamment figuré dans le top 10 des bestsellers depuis.
Certains, ici et là, ont rejeté le livre comme étant l’expression de préjugés de classe – la fantaisie d’une femme privilégiée qui a abandonné le combat maintenant qu’elle se trouve solidement installée tout en haut et qui remodèle le féminisme pour l’accommoder aux désirs des plus fortunées. Il est difficile d’être en désaccord avec ce type de critiques lorsque vous tombez sans arrêt sur des phrases du genre : « La nuit avant de recevoir le prix Nobel de la paix 2011 pour avoir aidé à diriger le mouvement des femmes qui a renversé la dictature au Libéria, Leymah Gbowee se trouvait chez moi pour une soirée dédicace ». Il fallait y être, je suppose.
Mais, d’un autre côté, la critique n’est pas entièrement juste. Riche comme Crésus, ayant réussi au-delà des rêves les plus fous de n’importe qui à l’exception de quelques géants de l’industrie, Sandberg est mue par le même genre de mécontentement agité, par la même insatisfaction qui a toujours animé le mouvement féministe. Elle affirme, comme les féministes l’ont toujours fait, qu’il y a toujours plus à faire pour émanciper les femmes, et elle-même. Et elle continue à essayer de diffuser la bonne parole. Ayant plus d’argent qu’elle ne sait quoi en faire, elle a décidé de monter une fondation, la Lean InFoundation.

 Et que fait cette fondation ? Selon son ordre de mission Lean In « cherche à encourager les femmes à poursuivre leurs ambitions » et à « changer les termes du débat, de ce que nous ne pouvons pas faire à ce que nous pouvons faire ». Elle « offre aux femmes une source d’inspiration et de soutien pour les aider à réaliser leurs objectifs. » Elle « parlera franchement des défis auxquelles les femmes font face et qu’elles affrontent ensemble » pour ainsi « changer la trajectoire des femmes et créer un monde meilleur pour tous. »
Encourager, aider, parler, inspirer, changer les termes du débat, affronter ensemble : autrement dit, pas grand-chose. Le site internet propose aussi de petites conférences vidéo, telles que : « Soyez votre propre héros ! », « Imposez-vous ! », « Comment mener des conversations difficiles ». Vous pouvez en regarder autant que vous voulez, elles sont gratuites. C’est Sandberg qui paye.
L’initiative la plus récente et la plus tangible de la fondation, annoncée vers la fin du mois de février, est un partenariat avec l’agence Getty, l’une des plus grosses banques d’image au monde – ces fournisseurs d’images banales, instantanément oubliées, dont se servent les éditeurs pour illustrer leurs magazines et leurs sites internet, et dont les responsables marketing se servent pour rendre leurs publicités irrésistibles pour les gens ordinaires. Getty est maintenant conservateur de la collection Lean In. Les éditeurs et les responsables marketing qui peuvent se le permettre pourront acheter dans cette banque d’image des photographies « offrant une représentation puissante des femmes, des filles, et de ceux qui les soutiennent. » Les profits de la collection Lean In iront à la Lean In foundation, qui soutient la collection Lean In. Nous pouvons nous attendre à beaucoup d’encouragement, de conversation, d’inspiration, et de changement des termes du débat dans les années qui viennent.


La collection Lean In est un reflet cristallin du livre dont elle tire son nom. Le thème du livre est que le progrès collectif des femmes est freiné par les stéréotypes que la société impose à ses malheureuses victimes, qui vont alors les internaliser. « Le marketing à la fois reflète nos stéréotypes et les renforce » a expliqué Sandberg au New-York Times lors de l’inauguration de la collection. Il existe deux sortes de stéréotypes qui imprègnent les pages de Lean In, bien que l’auteur et son nègre n’aient conscience que de l’existence d’une seule sorte. Les stéréotypes sont ce qu’elle désapprouve : les femmes en tant que mères, en tant qu’épouses déférentes, les femmes en tant que salariés dépourvus d’ambition, les femmes dépassées par les évènements. D’un autre côté, les femmes maitresses de leur environnement, que celui-ci soit le foyer, le lieu de travail, le mariage, la famille, la vie publique – cela, ce sont les clichés qu’elle approuve et qui, par conséquent, ne peuvent pas être des stéréotypes.
L’idée que les êtres humains, et particulièrement les femmes, reçoivent passivement leur identité de la part de forces qui échappent à leur contrôle est une idée très ancienne, qui est devenu un lieu commun de la recherche en science sociale – continuellement étudiée, continuellement découverte, continuellement prouvée. « Je m’appuie sur des données chiffrées et sur des études universitaires » écrit Sandberg avec fierté, et en toute innocence, et son livre abonde de citations tirées de la science sociale. Ces données et ces études sont d’un genre particulier, qui sera familier à quiconque s’est penché sur notre vaste littérature en matière de marketing, de commerce, et de développement personnel, dès lors qu’elle touche aux questions de pouvoir et de différences des sexes.


Presque toutes les études qu’elle cite ont été produites par des sociologues qui ont choisi leur métier pour combattre ce qu’ils perçoivent comme l’exploitation insidieuse et parfois violente dont souffrent les femmes de ce pays. Ils ont fait cause commune avec d’autres sociologues, animés par le même état d’esprit, pour mettre au point des expériences qui, pour des raisons de coût et de commodité, doivent se faire avec des étudiants ; étudiants qui ont appris durant leurs cours que les femmes souffrent d’une exploitation insidieuse et parfois violente. Les expériences donnent invariablement des résultats positifs. Ces résultats sont transformés en articles. Ces articles sont publiés dans des revues qui, pour garantir l’objectivité et une saine méthodologie, font examiner ce qu’elles publient par des spécialistes qui ont choisi de faire carrière dans la science sociale pour combattre l’exploitation insidieuse et parfois violente dont les femmes sont victimes. Les données sont claires : l’exploitation des femmes est insidieuse et parfois violente. C’est maintenant scientifiquement bien établi.


En plus des atours de la science dont il se pare, le ton positif du livre de Sandberg a été un élément crucial de son succès. Ces stéréotypes internalisés peuvent être surmontés ! « Nous pouvons démanteler nos barrières intérieures maintenant » écrit-elle. Et c’est également le but de la collection Lean In. « L’une des façons les plus rapides de faire en sorte que les gens pensent différemment à propos de quelque chose est de changer le visuel autour d’eux, » a expliqué au New-York Times un expert en marketing. « Le truc à propos de ces images, c’est qu’elles agissent à un niveau inconscient pour renforcer ce que les gens pensent que les gens devraient être. » Autrement dit, nous sommes toujours de pauvres benêts manipulables mais, en étant exposés aux images de la collection Lean in, nous deviendrons des benêts manipulables meilleurs, plus émancipés. Tout ce que nous avons à faire, c’est regarder. Comme Sandberg aime à le dire : « vous ne pouvez pas être ce que vous ne pouvez pas voir ».
Helen Keller n’aurait probablement pas été d’accord, mais Helen Keller était trop désuète pour incarner l’idéal de la femme de demain selon Lean in (déjà, elle s’habillait terriblement mal). Le but essentiel de ce nouveau monde émancipé est énoncé très clairement par Sandberg dans Lean in, le livre. « Se débarrasser de ces barrières intérieures », écrit-elle, « est crucial pour gagner du pouvoir ». Le genre de pouvoir en faveur duquel plaide Sandberg est le pouvoir tel qu’il était défini dans le vieux monde de la domination masculine : s’élever au sommet d’organisations hiérarchisées, dire à des subordonnés ce qu’ils doivent faire, gagner beaucoup d’argent, obtenir la liberté de faire ce que vous voulez en vous émancipant des ennuyeuses exigences des autres et de la vie quotidienne – ou, pour employer le jargon parfumé du féminisme contemporain, la liberté de « poursuivre vos rêves » et de « suivre votre passion où qu’elle vous mène ». Sandberg veut (et a gagné pour elle-même) du pouvoir dans le sens le plus grossièrement matériel du terme, et les images fournies par Getty sont destinées à encourager ce désir chez ses petites camarades. 


Passer une heure avec la collection Lean In nous permet d’entrevoir à quoi ressemblera notre monde tandis qu’il se dirigera vers la perfection. Les titres des photos se passent d’explication. « Portrait de femme travaillant dans un atelier mécanique. » « Femme chirurgien utilisant une tablette digitale après son travail. » « Deux femmes faisant des pompes avec des haltères pendant un entrainement Crossfit. » Il y a un soldat, plusieurs surfeurs, quelques alpinistes, et une femme intrépide faisant de l’équilibrisme sur un câble. Il est important de noter que la « Femme menuisier clouant une armoire personnalisée dans un atelier » travaille sur une armoire personnalisée ; le savoir-faire artisanal remplace la production de masse dans le monde Lean In. Elles peuvent se le permettre ! Lorsque vous verrez « Deux femmes mûres souriantes assises dans un patio à l’extérieur et savourant des amuse-gueules », vous vous extasierez sur le cadre rustique, et vous saurez que l’une d’entre elles l’a acheté avec son argent.
Dans le monde futur selon Lean In, les femmes passeront beaucoup de temps au café, soit seules soit par paires. Les appareils électroniques portables sont leurs compagnons toujours fidèles. Les femmes seront toutes belles – enfin, la plupart d’entre elles – bien qu’un trop grand nombre, à mon goût, affichent des tatouages. Même les femmes âgées (« Femme mûre glamour et souriante »), bien qu’inévitablement ridées, arborent une éclatante cascade de cheveux blancs et un visage bronzé rayonnant, suggérant ainsi la sensualité impérissable qui est le droit naturel inaliénable et imprescriptible de la femme Lean In. Elles font aussi énormément d’exercice, qu’elles soient jeunes, vieilles, ou entre-deux âges, dans des survêtements légers et brillants, ce qui explique pourquoi aucune d’entre elles n’est grosse. Vous pouvez deviner qu’elles ne sont pas grosses parce qu’elles portent habituellement des culottes de yoga.


Il y aura très peu de livres aux alentours, à moins que vous ne rangiez les classeurs de bureau dans cette catégorie. Il y aura encore moins d’hommes. Les hommes qui parviennent à se faufiler dans le monde émancipé seront utilisés pour changer les couches, pour écouter poliment un manager Lean In tout en admirant les graphiques qu’elle a tracés sur son tableau blanc, et pour jouer avec les enfants en les tenant à bout de bras. Les femmes aussi joueront avec les enfants, de manière éducative et par l’intermédiaire d’appareils à écrans plats. Mais la plupart du temps les femmes travailleront, et la plupart du temps dans des bureaux. Leurs bureaux seront exceptionnellement propres et vides. Un décor récurrent est celui de la salle de conférence entièrement vitrée, adjacente à une vitre allant du sol au plafond, dans un étage élevé d’un building. Le monde du futur offrira un panorama spectaculaire sur un vaste paysage urbain étalé à l’horizon. Ce monde sera éclairé par une lumière naturelle, ce qui permettra de bien percevoir la détermination affable qui scintille dans les yeux de la femme Lean In.


Assez souvent les femmes travailleront tard. Le nombre de scènes qui se situent entre chien et loup est remarquable : « professionnelle travaillant tard en ville » par exemple, ou « femme d’affaires sur une tablette la nuit. » La qualité crépusculaire de la collection est très nette, comme si nous arrivions à la fin de quelque chose. Travaillant tard, ou bien tôt, les femmes Lean In passent beaucoup de temps à contempler à travers la vitre, d’un air pensif, avec le regard comme fixé sur un horizon très lointain, jusqu’à ce que la femme de ménage guatémaltèque vienne bruyamment interrompre cette rêverie. Serait-il indiscret de demander à quoi pensent les femmes Lean In ?
En méditant sur ces images, je pense à nouveau à ma professeur de féminisme. Je crois qu’elle serait contente de l’état actuel des choses. La collection Lean In rend notre condition actuelle parfaitement claire. Le but de la collection n’est pas « d’émanciper les femmes » ; il est de flatter les femmes qui sont déjà émancipées, et qui marchent sur les sommets plutôt que sur les trottoirs, avec des pancartes à la main. La collection elle-même est la pancarte d’aujourd’hui. Et cette pancarte dit : « Félicitations… à moi-même! J’ai réussi! »

PS : Tenez, comme on ne se refait pas je vous mets un lien vers un article sérieux (et intéressant) à propos de Lean In. Si le coeur vous en dit...

mercredi 9 avril 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (5/5)



 
Les preuves de la réalité de l’effet Mismatch sont désormais trop nombreuses pour pouvoir être ignorées – ce sans compter le fait qu’elles corroborent ce que, dans le fond, peut savoir tout enseignant qui connaît son métier : mélanger les élèves de niveaux très différents ne profite ni aux uns ni aux autres.
Toutefois, la seule manière de clore définitivement le dossier serait de pouvoir mener une « expérience contrôlée », dans laquelle on observerait ce qui se passerait si le système des quotas raciaux disparaissait brusquement. Un tel type d’expérience est rarement possible dans le domaine des sciences sociales, où l’on doit le plus souvent se contenter de substituts et de preuves indirectes. Mais, par extraordinaire, une situation de ce genre s’est produite en Californie lorsque que, en adoptant par référendum la « proposition 209 », en novembre 1996, la population de cet Etat a décidé de supprimer toute forme de discrimination positive.
Il a ainsi été possible d’observer in concreto ce que devenaient les étudiants issus des « minorités visibles » dans les universités californiennes, dès lors que ceux-ci n’étaient plus recrutés sur quotas. L’expérience n’a pas été tout à fait complète, car le système des préférences raciales n’a pas totalement disparu, et elle a duré peu de temps car, en quelques années, les universités avaient reconstitué secrètement l’arsenal de la discrimination positive, mais elle a produit quelques résultats spectaculaires, qui tous confirment les effets pervers de la discrimination positive, et l’inexistence des bienfaits que ses défenseurs lui attribuent.
Au moment où la « proposition 209 » était débattue, il a ainsi souvent été avancé par les adversaires de cette proposition que l’abolition du système des quotas raciaux aurait pour effet de faire chuter dramatiquement, non seulement le nombre d’étudiants Noirs et Latinos dans les meilleures universités, mais aussi le nombre de candidatures.
Que moins de Noirs et d’hispaniques soient admis dans les universités les plus sélectives dès lors que le recrutement se fait sur le seul niveau scolaire était attendu, et même souhaitable pour en finir avec l’effet d’inadéquation. Mais les partisans de la discrimination positive anticipaient aussi un « effet de glaciation » (chilling effect) sur les candidatures, à savoir que nombre de Noirs et d’hispaniques ayant le niveau pour être admis refuseraient d’intégrer des campus dans lesquels leur nombre serait en chute libre. Autrement dit, l’argument était que l’existence de la discrimination positive envoyait un message de bienvenue à tous les candidats « de couleur », et les encourageait à tenter leur chance, tandis que la suppression des mesures de traitement préférentiel enverrait le message inverse : les « minorités » ne sont pas les bienvenues ici.
Plus largement, l’idée est que la discrimination positive servirait à créer sur les campus une certaine « masse critique » (de taille indéfinie), masse critique qui serait nécessaire pour que les candidats de la « diversité » osent se présenter. En gros : si ce College a si peu d’étudiants noirs, c’est qu’il n’est pas fait pour moi, qui suis afro-américain.
L’idée est suffisamment plausible pour ne pas pouvoir être balayée d’un revers de main, et suffisamment vague pour ne pas pouvoir être facilement mise à l’épreuve, aussi a-t-elle beaucoup servi aux partisans de la discrimination positive. Mais l’expérience californienne a montré qu’elle était erronée. En effet, alors que le nombre d’étudiants « issus des minorités » admis dans les meilleures universités californiennes baissait suite au bannissement de la discrimination positive, le nombre de candidatures de ces mêmes étudiants augmentait significativement. Tout s’est passé comme si la suppression de la discrimination positive rendait les campus californiens plus attractifs, en comparaison des autres universités américaines de rang équivalent. Ainsi, la probabilité qu’un excellent étudiant « de couleur », susceptible d’être admis dans à peu près n’importe quelle université d’élite aux Etats-Unis, accepte l’offre de recrutement d’une université californienne a substantiellement augmenté après la fin de la discrimination positive. 


Comment l’expliquer ?
On peut penser que les candidats ont trouvé attractive la perspective d’entrer dans un College où la couleur de leur peau ne leur vaudrait pas le soupçon qu’ils ont été admis sur quotas et qu’ils ne méritent pas leur place. Peut-être ont-ils également anticipé que la vie étudiante serait plus facile pour eux, qu’ils seraient davantage libres d’être simplement des étudiants, et non des membres représentatifs d’une « minorité ethnique ». Et l’on comprend aisément qu’ils aient jugé attirante la possibilité d’obtenir un diplôme qui serait exempt du soupçon infamant de favoritisme.
Enfin, il n’est pas interdit de penser que la fin (officielle) de la discrimination positive a encouragé les lycéens « de couleur » à travailler plus dur pour pouvoir entrer dans l’université de leur choix, sachant qu’ils ne pourraient plus bénéficier de passe-droit pour ce faire.
Tournons-nous maintenant du côté de la scolarité des étudiants post-discrimination positive.
La « proposition 209 » n’a malheureusement pas fait totalement disparaître les privilèges raciaux, car les universités californiennes ont presque immédiatement développé tout un ensemble de contre-mesures afin de continuer à favoriser secrètement les candidatures « issues de la diversité ». La différence de niveau entre les Noirs et les Latinos d’un côté, et les Blancs et les Asiatiques de l’autre, ne s’est donc réduite que d’une trentaine de pourcents.
Mais cela a été suffisant pour produire des effets nets et bénéfiques pour les premiers concernés.
Tout d’abord la « proposition 209 » a conduit à une redistribution des étudiants Noirs et Latinos entre les différents établissements formant l’Université de Californie. Leur taux d’admission à Berkeley et UCLA – les deux établissements les plus prestigieux – a baissé respectivement de 42 et 33%, mais il a augmenté de 22% à Irvine, 18% à Santa Cruz et 65% à Riverside, trois College moins cotés.
En second lieu, dans les différents campus de l’Université de Californie, entre 1992 et 1997, seuls 22% des étudiants noirs avaient obtenu leur diplôme en quatre ans – la durée normale de la scolarité au College. Entre 1998 (date d’entrée en vigueur de la « proposition 209 ») et 2003, ce taux est passé à 38%, un quasi doublement. Pour les hispaniques, ce taux est passé de 27% à 40%.
Ainsi, en dépit de la baisse importante du nombre d’étudiants noirs et hispaniques admis à l’Université de Californie suite à la fin (officielle) de la discrimination positive, le nombre de diplômés noirs et latinos n’a pas décru, et a même légèrement augmenté. Ce qui signifie que l’Université de Californie est devenue soudainement beaucoup plus efficace pour former les étudiants issus des « minorités ethniques », et en faire des diplômés promis à un brillant avenir. Ou, pour le dire autrement, l’Université de Californie s’est soudain mise à gâcher beaucoup moins de potentiel humain que du temps de la discrimination positive. 


Malheureusement, ces excellentes nouvelles n’ont pas été aperçues ou, si elles ont été aperçues, n’ont pas été prises en compte. Focalisés de manière obsessionnelle sur le nombre de Noirs et d’hispaniques présents sur leurs campus – particulièrement les campus les plus prestigieux -, et catastrophés de voir ce nombre décliner, les dirigeants de l’Université de Californie ont petit à petit remis en place des sortes de quotas raciaux, de sorte que, en 2007, la discrimination positive avait été secrètement ressuscitée.
L’expérience californienne nous confirme donc, d’une part, que la discrimination positive n’est pas seulement injuste mais aussi inefficace, qu’elle nuit gravement à ceux qu’elle est censée aider, et, d’autre part, qu’elle est devenue pour ses partisans un article de foi, un dogme qu’aucune étude, aucune statistique, aucun argument ne saurait remettre en cause.
Or, malheureusement, pour une université, ou plus généralement une institution déterminée à perpétuer le système injuste de la discrimination positive, il existe de nombreux moyens de contourner la loi qui prohibe ce système.
Les auteurs de Mismatch en tirent donc la conclusion que la solution aux maux de la discrimination positive ne se trouve sans doute pas dans son interdiction pure et simple. Outre que le sujet est probablement trop explosif pour espérer que le législateur s’en empare et interdise formellement tous les passe-droits à destination des « minorités », il existe en démocratie bien des limites à ce que les pouvoirs publics peuvent faire pour faire respecter une telle interdiction.
Bien que moralement plus satisfaisante, une attaque directe contre la discrimination positive n’est donc sans doute pas la plus prometteuse. Sanders et Taylor estiment ainsi, en conclusion de leur ouvrage, que le plus simple et le plus efficace serait non pas d’interdire la discrimination positive mais d’obliger ses partisans à opérer à la lumière du jour.
Non pas interdire les quotas raciaux, mais obliger les universités, contrairement à ce qu’elles font aujourd’hui, à rendre accessibles toutes les données relatives à ces quotas. Les obliger à rendre publique l’ampleur des préférences raciales, à publier les taux de réussite des différentes catégories d’étudiants, et ainsi de suite. De ce fait, les « consommateurs » universitaires – c’est-à-dire les étudiants, leurs parents, ainsi que les employeurs – pourraient voter avec leurs pieds en désertant les établissements qui, sous couvert d’aider les « minorités » les enfoncent et, sous prétexte de combattre les « préjugés raciaux », contribuent réellement à les créer et les entretenir.
Toutefois, dans la mesure où les partisans de la discrimination positive comprennent parfaitement quel danger mortel la lumière du jour représente pour eux, il est bien évident que cette transparence devra leur être imposée, et par conséquent qu’il ne sera pas possible d’éviter une bataille politique au sujet de la discrimination positive. Mais il sera assurément beaucoup plus simple de mener cette bataille au nom du « droit à l’information » et de la « transparence », sans prétendre supprimer les passe-droits à destination des « minorités », que d’attaquer frontalement la fille, même hideuse et illégitime, de la passion pour l’égalité.
Cela dépendra de facteurs que nul ne maîtrise, tels que la présence aux commandes d’hommes politiques courageux et clairvoyants, ou bien de juges ayant les mêmes qualités dans les cours constitutionnels, et, en ce sens, la disparition de la discrimination positive sera en partie une question de chance.
Mais, s’il est vrai, selon l’adage de Pasteur, que la chance ne favorise que les esprits préparés, on peut dire que les auteurs de Mismatch auront fait tout ce qui est en leur pouvoir pour préparer un jour l’abolition si nécessaire de ce système injuste et nuisible à tous.


Addendum : en complément, pour ceux qui souhaiteraient poursuivre la réflexion, un article récent sur le sujet : http://www.nationalreview.com/corner/356718/devastating-affirmative-action-failure-heather-mac-donald

mercredi 2 avril 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (4/5)




Pour comprendre pourquoi la discrimination positive contribue à créer et entretenir les tensions raciales, plaçons-nous tout d'abord du côté de ces étudiants admis grâce à elle. 
Ceux-ci commencent par découvrir rapidement qu’ils sont beaucoup moins bien préparés que la plupart de leurs condisciples, et que les professeurs présupposent chez les étudiants des connaissances et une rapidité de compréhension qu’ils n’ont pas. Les mauvaises notes s’accumulent, le fossé avec le reste de la classe se creuse, au fur et à mesure que les autres progressent tandis que les étudiants admis sur quotas tentent vaille que vaille d’assimiler des concepts que leurs condisciples maîtrisent depuis longtemps. En plus du désarroi qui les accable, et qui peut facilement tourner au désespoir, ces étudiants ayant bénéficié de la discrimination positive ne peuvent guère manquer de remarquer, au bout d’un certain temps, qu’ils ne sont pas seuls à éprouver des difficultés, et que presque tous ceux qui éprouvent des difficultés sont, comme eux, Noirs ou Latinos. Comme ils ignorent le plus souvent l’ampleur du passe-droit dont ils ont bénéficié, et qu’au contraire les responsables de l’université ne cessent d’assurer que tous les étudiants admis peuvent réussir, il est fort probable qu’ils en viennent à attribuer leur échec au racisme ambiant. Mais, en tout état de cause, leur réaction naturelle sera de tenter de se regrouper avec ceux qui éprouvent le même genre de difficultés qu’eux, afin de soulager les blessures de leur amour-propre. Il est en effet facile de comprendre, et par ailleurs amplement démontré, que les étudiants tendent à choisir leurs amis parmi ceux dont le niveau scolaire est semblable au leur[1]. Cela signifie donc que vont se constituer de véritables enclaves ethniques au sein des universités ayant recours à la discrimination positive. Connaissant les difficultés que rencontrent la plupart des étudiants « de couleur », nombre d’établissements encouragent d’ailleurs ce genre de regroupement, en créant des résidences universitaires réservées aux Noirs ou aux Latinos et en y inscrivant d’office les nouveaux arrivants.
De leur côté, les étudiants Blancs et Asiatiques ne seront pas longs à remarquer que les Noirs et les Latinos ont un niveau inférieur au leur, qu’ils ont les plus mauvaises notes et qu’ils éprouvent manifestement des difficultés à comprendre une partie de ce qui est enseigné. Ils ne manqueront pas non plus de remarquer que ces étudiants de couleur tendent à rester entre eux, et qu’ils sont prompts à voir du racisme ou de la discrimination partout. Par conséquent, ils auront tendance à les éviter également et à n’avoir avec eux que des relations superficielles. Constatant cela, et ne pouvant manquer de saisir, à l’occasion, certaines allusions désobligeantes relatives au piètre niveau de préparation des Noirs et des Latinos, voire à leurs faibles capacités intellectuelles, les étudiants « positivement discriminés » seront naturellement portés à se conforter dans leur conclusion que règne à l’université un racisme subtil mais omniprésent.
La meilleure description de ce désolant état de fait reste sans doute celle que donne Allan Bloom dans « L’âme désarmée » (The closing of the american mind), publiée voici déjà plus de 25 ans. Il vaut la peine de le citer longuement.

« Le seul élément excentrique dans le portrait que je viens de tracer, le seul échec (…) concerne la relation entre les Blancs et les Noirs. Les étudiants blancs et noirs ne deviennent généralement pas des amis véritables. Dans ce cas précis, il s’est avéré impossible de jeter un pont sur le gouffre de la différence. L’oubli de la race à l’université, prédit et attendu avec confiance depuis le moment où les barrières ont été levées, ne s’est pas produit. Dans les principales universités des Etats-Unis, de très nombreux Noirs sont désormais présents, leur nombre correspondant fréquemment à leur proportion dans la population du pays. Mais dans l’ensemble ils se sont révélés inassimilables. La plupart restent entre eux. Les étudiants blancs se comportent comme si leurs relations avec les Noirs étaient aussi immédiates et sans contraintes que celles qu’ils entretiennent avec d’autres (y compris les Orientaux). Mais si les paroles sont justes, la musique sonne faux. Dans ce cas précis, il y a une atmosphère de bienpensance, de principe et de projet – d’effort plutôt que de spontanéité. Le caractère automatique de la camaraderie estudiantine actuelle est absent, et l’attachement véritablement intime, qui ne connaît pas de barrières, s’arrête ici. Le programme de fraternité des années 1960 n’a pas abouti à l’intégration, mais bien plutôt à l’isolement des Noirs. Les étudiants blancs en éprouvent de la gêne et n’aiment pas en parler. Ce n’est pas ainsi que les choses sont censées être. Cela ne cadre pas avec leur opinion commune selon laquelle tous les êtres humains sont à peu près semblables et l’amitié n’est qu’un aspect de l’égalité des chances. A la cantine on feint de ne pas remarquer les tables séparées, auxquelles aucun étudiant blanc ne pourrait s’asseoir sans se sentir mal à l’aise. Ce n’est là qu’un des aspects les plus visibles de la ségrégation qui prévaut dans l’existence réelle des universités – qui se manifeste aussi par la séparation des logements et des domaines d’étude, particulièrement notable dans les sciences exactes et les humanités, où l’on trouve très peu de Noirs. Formellement l’intégration universitaire a eu lieu, et Noirs et Blancs sont habitués à se fréquenter. Mais le contact humain substantiel, indifférent à la race, le contact d’âme à âme, qui prévaut dans tous les autres aspects de la vie des étudiants, n’existe habituellement pas entre les deux races. Il existe des exceptions, des étudiants noirs parfaitement intégrés, mais ils sont rares et leur situation est difficile.
Je ne crois pas que cette sombre réalité soit imputable aux étudiants blancs, lesquels sont plutôt loyaux en la matière et souvent très désireux, au point d’en être embarrassants, de montrer leur progressisme dans le seul domaine où les Américains sont particulièrement sensibles à l’histoire des injustices passées. Ces étudiants se sont adaptés, sans la moindre fausse note, à quantité de gens de religions et de nationalités diverses, ils ont parfaitement admis l’intégration des Orientaux et le changement des rôles et des aspirations des femmes. Il faudrait donc d’abondantes preuves pour me convaincre qu’ils restent subtilement racistes. Bien que le traitement préférentiel accordé aux Noirs aille à l’encontre d’une conviction profonde que les droits égaux appartiennent aux individus et sont indifférents à la couleur de la peau, la plupart des étudiants blancs ont accepté de se persuader que la discrimination positive était une mesure temporairement nécessaire sur le chemin de l’égalité. Mais cela ne va pas sans les mettre mal à l’aise car, bien qu’ils soient tout à fait habitués à la propagande et à se voir imposer de nouveaux impératifs moraux, au quotidien ils aiment agir selon leurs sentiments et leurs opinions. Or ils ne croient pas davantage que le noir soit beau qu’ils ne supposent que le blanc est beau, et ils ne croient pas qu’un étudiant qui n’est pas qualifié le soit. Par conséquent, la tendance chez les étudiants blancs est de refouler le problème tout entier, d’agir comme s’il n’existait pas, de se lier avec la minorité de Noirs qui souhaitent se lier avec eux, et d’oublier le reste. (…) Les lois discriminatoires sont de l’histoire ancienne et il y a désormais un grand nombre de Noirs dans les universités. Il n’y a rien de plus que les étudiants blancs pourraient faire pour opérer de grands changements dans leurs relations avec les étudiants noirs.

 (…)
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il y a eu dans la plupart des universités un effort – d’intensité toujours croissante – pour admettre davantage de Noirs. Cela découlait de la conviction américaine sincère que l’instruction est une bonne chose, et que faire participer les Noirs aux plus hautes réalisations intellectuelles serait décisif pour résoudre le problème racial aux Etats-Unis. Presque personne n’hésita, et il y eut en privé des discussions pour savoir si, au moins au début, il ne faudrait pas abaisser de manière informelle les critères de sélection pour aider les Noirs talentueux mais pauvres à rattraper leur retard. Des hommes de bonne foi prirent des positions différentes sur cette question, certains pensant que, afin de donner l’exemple aux autres et pour ménager leur amour-propre, les Noirs devraient être jugés selon les critères intellectuels les plus rigoureux, d’autres croyant que le niveau monterait progressivement génération après génération. Aucune personne de bonne volonté n’a alors mis en doute le fait que cela finirait, d’une manière ou d’une autre, par fonctionner, que ce qui s’était produit pour la religion et la nationalité se produirait aussi pour la race.
Au plus fort du mouvement pour les droits civiques, il y eut un sentiment d’urgence : il fallait inscrire à l’université un plus grand nombre de Noirs afin de bien prouver l’absence de discrimination. Signe caractéristique de cette période : on vit réapparaitre l’exigence de joindre une photographie à la demande d’admission, afin que les examinateurs puissent identifier les Noirs, alors que les photographies avaient été bannies une décennie auparavant précisément pour que les Noirs ne puissent pas être identifiés. On commença aussi à critiquer les notes du lycée et les tests standardisés, en arguant qu’ils ne révélaient pas suffisamment le talent des candidats. Mais le but demeurait le même : instruire les Noirs comme tous les autres étudiants et les évaluer selon les mêmes critères. A cette époque, tout le monde était encore intégrationniste. On croyait seulement qu’on n’avait pas consacré suffisamment d’énergie à recruter des étudiants noirs de talent. Cornell, où j’ai enseigné pendant des années, fut l’une des nombreuses institutions qui annoncèrent qu’elles allaient augmenter considérablement leurs objectifs en matière d’admission des Noirs. Ajoutant à cela une note caractéristique, le président de Cornell annonça qu’il ne recruterait pas seulement des Noirs, mais qu’il les trouverait dans les centres-villes défavorisés et non dans les milieux aisés. Au début de l’année universitaire 1967, il y avait beaucoup plus de Noirs sur les campus et, bien entendu, pour parvenir à cet accroissement, et particulièrement pour recruter des Noirs pauvres, il avait fallu modifier silencieusement mais radicalement les critères d’admission.
Rien n’avait été fait pour préparer ces étudiants aux grandes épreuves intellectuelles et sociales qui les attendaient à l’université. Cornell comptait désormais un grand nombre d’étudiants manifestement non qualifiés et non préparés, et, dès lors, se trouvait confrontée à un choix inévitable : faire échouer la plupart d’entre eux, ou les faire passer sans qu’ils aient acquis les connaissances requises. Le moralisme et les relations publiques rendaient la première solution inacceptable ; mais la seconde n’était que partiellement possible (elle exigeait que la faculté y consente et que les employeurs acceptent de se contenter de diplômés incompétents) et était intolérablement humiliante pour les étudiants noirs comme pour l’université. Cela revenait à admettre que les Noirs étaient réellement des citoyens de seconde zone.
Le « Black Power » qui déferla comme un raz-de-marée sur les universités juste à ce moment-là offrit une porte de sortie. L’intégrationnisme était juste une idéologie pour les Blancs et les oncles Tom. Qui est en position de dire que ce que les universités enseignent est la vérité, et non pas des mythes nécessaires à la perpétuation du système de domination ?  Les étudiants noirs ne sont pas mauvais parce qu’ils manquent d’instruction mais parce qu’ils sont forcés d’imiter la culture blanche. Le relativisme et le marxisme avaient rendu cette interprétation en partie crédible ; et le malaise du moment la rendait encore plus persuasive. Les Noirs devaient être fiers et, par leur intermédiaire, l’université pourrait apprendre quels étaient ses manques. Une telle perspective était extrêmement attirante pour les étudiants victimes des manipulations de l’université. Des programmes d’études « noires », des cours d’anglais « noir », et bien d’autres concessions du même genre, devinrent une échappatoire. On se berçait de l’espoir que ces concessions ne transformeraient pas fondamentalement l’université ni les critères d’évaluation des étudiants noirs. Tout cela était supposé être un simple enrichissement des programmes. En réalité, c’était simplement une dérobade et la porte ouverte à une nouvelle forme de ségrégation qui permettrait aux imprésarios blancs de ce psychodrame de se sortir de l’impasse où ils s’étaient eux-mêmes enfermés. (…)
Les programmes d’études « noires » ont largement échoué, parce que ce qu’ils pouvaient contenir de sérieux n’intéressait pas les étudiants, et que le reste était des sornettes dont il n’y avait rien à tirer. Aussi le programme universitaire a-t-il bientôt repris son cours normal, ou presque. Mais une sorte de domaine noir, pas vraiment institutionnalisés mais accepté, une ombre de la vie universitaire, avait été créé de la sorte : des quotas permanents pour l’admission, la préférence accordée aux Noirs dans la répartition des aides financières, le recrutement de professeurs sur critères raciaux, la difficulté plus grande à donner aux Noirs des notes éliminatoires aux examens, et tout un système organisé de griefs et de ressentiments. Et partout l’hypocrisie, les mensonges qui engendrent le mépris au sujet de la manière dont le système fonctionne. Ce petit empire noir tire sa légitimité du racisme censé l’entourer et dont il protège ses sujets. Sa manifestation la plus visible, ce sont les tables séparées dans les réfectoires, qui reproduisent la ségrégation raciale de l’ancien Sud. A Cornell et ailleurs, il a fallu pour fonder ce système que les militants noirs menacent et malmènent les étudiants noirs qui faisaient preuve d’esprit d’indépendance. Désormais ce système est entré dans les mœurs. Pour la majorité des étudiants noirs, aller à l’université est donc une expérience différente de ce qu’elle est pour les autres étudiants, et l’instruction qu’ils reçoivent est également différente. L’étudiant noir qui désire simplement être un étudiant comme les autres et ne pas faire allégeance au groupe noir doit payer très cher pour son audace : il est jugé négativement par ses pairs de couleur et son comportement paraît atypique aux yeux des Blancs. (…)
La discrimination positive institutionnalise désormais les pires aspects de la ségrégation. Le fait est que, dans les bonnes universités, le niveau de l’étudiant noir moyen est inférieur à celui de l’étudiant blanc moyen, et tout le monde le sait. C’est également un fait que le diplôme d’un étudiant noir est entaché et que les employeurs le considèrent avec suspicion, ou bien se rendent coupables de tolérer l’incompétence. Le pire dans tout cela est que les étudiants noirs, qui pour la plupart sont favorables à ce système, en haïssent les conséquences. Un état d’esprit, composé à parts égales de honte et de ressentiment, s’est installé chez beaucoup d’étudiants noirs qui bénéficient de la discrimination positive. L’idée que les Blancs sont en mesure de leur accorder des faveurs ne leur plaît pas. Ils s’imaginent que tout le monde met en doute leur mérite, leur capacité à réussir aussi bien que les autres. Leurs succès deviennent contestables à leurs propres yeux. Ceux qui sont de bons élèves ont peur d’être assimilés à ceux qui ne le sont pas. Ils sont victimes d’un stéréotype, mais ce stéréotype ce sont les leaders noirs qui l’ont choisi. Ceux qui ne sont pas de bons élèves mais bénéficient des mêmes avantages que ceux qui le sont veulent protéger leur position, mais sont hantés par le sentiment qu’ils ne la méritent pas. Cela leur donne un motif puissant pour éviter de se lier intimement avec les Blancs, qui sont peut-être plus qualifiés qu’eux et qui risquent de les regarder de haut. Mieux vaut rester entre soi, afin que ces difficultés subtiles mais pénibles ne surgissent pas. Il n’est pas surprenant que l’extrémisme noir reçoive maintenant une espèce de soutien de la part des Noirs des classes moyennes et supérieures, ce que l’on n’avait jamais vu auparavant. (…)
La discrimination positive (les quotas), tout au moins dans les universités, est, j’en ai peur, à la source d’une détérioration durable des relations entre les races aux Etats-Unis. »


[1] Arcidiacono, Khan, Vigdor, « Representation versus assimilation : how do preferences in college admissions affect social interactions ? » Journal of public economics 95, February 2011.