Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 23 avril 2014

Libéral et conservateur : l'exemple de Tocqueville (1/2)




Daniel Mahoney a publié en 2011 un livre intitulé The conservative foundations of the liberal order : defending democracy against its modern enemies and immoderate friends (que l’on pourrait à peu près traduire par : « Les fondements conservateurs de l’ordre libéral : une défense de la démocratie contre ses ennemis modernes et ses amis immodérés »). Comme son titre l’indique fort clairement, cet ouvrage traite des rapports entre libéralisme et conservatisme à travers une série d’essais portant sur « un grand nombre de questions liées à la théorie et à la pratique de la liberté », selon les termes de l’auteur.

Dans ce livre Daniel Mahoney a cherché à s’adresser à l’amateur éclairé plutôt qu’au spécialiste. Il ne descend donc pas à un niveau de détail qui pourrait rebuter ceux qui n’ont pas fait profession d’étudier la philosophie politique. The conservative foundations of the liberal order peut ainsi constituer une bonne introduction à cette discipline, en même temps qu’une défense érudite et nuancée de la proposition selon laquelle le libéralisme, pour être viable, doit nécessairement être conservateur.

Daniel Mahoney m’a autorisé à traduire et à vous présenter (en deux parties, au vu de sa longueur) le premier chapitre de son livre, et je tiens à l’en remercier. Les lecteurs qui me connaissent un peu n’auront pas de mal à voir ce qui, outre sa qualité intrinsèque, a guidé mon choix vers ce chapitre.

Je vous souhaite bonne lecture, et bonne réflexion.


Tocqueville et les fondements conservateurs de l’ordre libéral
(1ère partie)

Par Daniel J. Mahoney


Ce livre cherche à retrouver une compréhension ample et judicieuse des fondements conservateurs de l’ordre libéral. Pourquoi, par conséquent, commencer par un examen de la pensée d’Alexis de Tocqueville ? Il était, après tout, un homme d’Etat et un penseur politique français du 19ème siècle qui ne rentrait pas dans les catégories politiques acceptées à son époque, pas plus que dans les nôtres. Il ne partageait pas le traditionalisme antirationnel des penseurs conservateurs français et européens de son temps et, s’il se définissait volontiers lui-même comme un libéral, il s’empressait d’ajouter qu’il était un libéral d’une espèce « étrange ». Il est peut-être le représentant le plus perspicace d’une tradition française du « libéralisme triste ». Cette tradition rassemblait des libéraux assagis qui, après la Révolution Française, reconnaissaient, même à contrecœur, qu’il n’existait pas d’alternative viable au nouvel ordre – moderne, démocratique, commercial – qui était en train de transformer le monde chrétien et européen. Ils rejetaient à la fois la nostalgie réactionnaire et l’euphorie révolutionnaire, tout en mettant en garde contre les menaces que la démocratie sans frein posait à la liberté et à l’intégrité des êtres humains.
Parmi ces penseurs, Tocqueville se distingue par sa clairvoyance sans égale au sujet de ce qui pouvait être perdu aussi bien que gagné dans la transition de l’état « aristocratique » vers l’état « démocratique » (qu’il comprenait comme de grands « ordres d’humanité » plutôt que comme des régimes politiques au sens strict du terme). Comme Pierre Manent l’a souligné, l’équanimité de Tocqueville dans son traitement des deux grandes « formes anthropologiques » de l’expérience politique – l’aristocratie et la démocratie – est le fruit d’une profonde réflexion sur la nature humaine et la nature de la démocratie. Tocqueville reconnaissait la justice de la démocratie et la « similarité » sous-jacente des êtres humains, sans jamais perdre de vue que la reconnaissance de l’égalité des êtres humains ne saurait aucunement être un substitut au fait de cultiver la « grandeur », « l’indépendance », et la « qualité » de l’âme humaine. Joseph Epstein, dans sa belle et concise exposition de la vie de Tocqueville, fait remarquer que le soutien apporté à la démocratie par l’aristocrate français, bien que « n’étant pas exactement exubérant », était néanmoins sincère et réfléchi. Cette évaluation sobre et nuancée de la démocratie est une importante raison pour recommander Tocqueville.
Les analystes français de la tradition intellectuelle libérale distinguent entre le « libéralisme conservateur » et le « conservatisme libéral ». Les libéraux conservateurs n’ont pas d’objection envers les présuppositions fondamentales de l’ordre libéral (c’est-à-dire les droits de l’homme, le libéralisme constitutionnel, et l’égalité morale et civique des êtres humains), tout en reconnaissant la dépendance cruciale de la société libérale envers des habitudes, des traditions, des vertus, et un « héritage » extralibéral et extradémocratique. Les conservateurs libéraux, de leur côté, défendent la liberté contre toute forme de despotisme mais sont plus ouvertement critiques envers les catégories issues des Lumières qui sont utilisées pour justifier le régime de la liberté moderne. Ils rejettent plus franchement les illusions de la modernité – y compris l’affirmation de « l’autonomie » ou de la « souveraineté » individuelle et collective des êtres humains, la dérive vers un relativisme sans bornes, et « l’adoration aveugle du progrès qui déstabilise la société, mine la vertu, et soumet l’homme moderne à la tentation d’idéologies utopiques qui mènent à des systèmes totalitaires de gouvernement », pour employer les termes du politologue Robert Kraynak. Il n’y a, bien entendu, pas de démarcation stricte qui sépare le « conservatisme libéral » du « libéralisme conservateur ». La plupart des libéraux conservateurs critiquent aussi la confusion contemporaine entre la liberté et le relativisme moral et soulignent la complaisance des progressistes envers la tentation totalitaire. Dans le contexte de son époque, Tocqueville ne se serait peut-être pas qualifié de conservateur. Mais sur certains points essentiels il correspond aussi bien à la description du « libéral conservateur » qu’à celle du « conservateur libéral ». Il était un critique perspicace de la modernité radicale avant la lettre*, ainsi que l’analyste le plus clairvoyant et le critique le plus judicieux du « dogme démocratique » (selon ses propres termes) qui continue à éroder les fondements moraux de la démocratie.
Tocqueville avait le pressentiment presque prophétique que les soubassements moraux et culturels traditionnels de la société libre, les fondations de l’ordre civilisé (ou « les lois de l’analogie morale », comme il les appelle dans l’introduction du premier volume de De la démocratie en Amérique) continueraient à s’effriter sous nos pieds. Il serait difficile de contester cette intuition. Les « acides de la modernité », comme Walter Lippman les a nommés en 1929, continuent leur œuvre. Il ne semble pas y avoir de fin à la propension de la modernité à se radicaliser elle-même, et cela vaut aussi pour la démocratie moderne. Pour reprendre la formulation laconique d’Harvey Mansfield, « la démocratie démocratise ».
La compréhension qu’avait Tocqueville de la « révolution démocratique » - « providentielle », assurément, mais aussi implacable et se radicalisant elle-même – constitue le large cadre à l’intérieur duquel se déploient les évènements de notre vie politique et intellectuelle. Par ailleurs, ses écrits fournissent d’importants conseils pour préserver les « contenus moraux de la vie » au milieu de l’incessante tempête démocratique. En analysant la démocratie, Tocqueville cherchait à transmettre à ses lecteurs (selon ses propres mots inimitables) « cette crainte salutaire qui fait veiller et combattre, et non cette sorte de terreur molle et oisive qui abat les cœurs et les énerve. » En conclusion d’un livre pénétrant publié en 1982, Tocqueville et la nature de la démocratie, Pierre Manent écrit que la leçon qu’il convient de tirer de Tocqueville est que « pour bien aimer la démocratie, il est nécessaire de l’aimer modérément. » Ceci, me semble-t-il, est le cœur et l’âme d’une réponse spécifiquement conservatrice, par opposition à une réponse réactionnaire ou progressiste, au défi posé par la modernité démocratique.

La théorie et la pratique américaine

Bien entendu, Tocqueville est loin d’être la seule ressource recommandable pour la « politique de la prudence » dans les sociétés démocratiques modernes. Bien loin de là. La tradition américaine en matière d’art de gouverner et de pensée politique est riche de sagesse théorique et pratique, particulièrement en ce qui concerne l’art du self-government et la nature de l’autorité gouvernementale légitime au sein d’une république fédérale. La manière dont l’ordre constitutionnel américain mêle ingénieusement le self-government républicain et le libéralisme constitutionnel est l’une des réussites politiques les plus impressionnantes du monde moderne. Les Pères fondateurs américains proclamèrent de manière admirable l’égalité fondamentale de tous les êtres humains, une proclamation qui ne fut pas respectée mais qui fournit un puissant soutien à la lutte contre l’esclavage, la grande tache sur l’honneur national de l’Amérique. Dans le même temps, ils se méfiaient de l’égalitarisme dogmatique et des projets utopiques de toutes sortes. Les conservateurs, comme d’autres Américains, honorent la réussite des fondateurs et montrent plus fréquemment de la déférence envers les formes constitutionnelles. Ils sont, à juste titre, suspicieux à l’égard des appels nébuleux à la « Constitution vivante ». La fidélité à la Constitution des fondateurs demeure une partie intégrante de n’importe quel conservatisme authentiquement américain.
Mais il existe d’importantes limites à un « retour » sans condition aux origines, dans la mesure où il est possible de soutenir que la réussite des architectes de l’expérience américaine en matière de self-government a excédé leur savoir. Pour reprendre les mots de Walker Percy, ils s’appuyaient sur un « patchwork anthropologique », qui faisait appel en parts inégales à la sagesse classique et chrétienne d’une part, et aux présuppositions des Lumières d’autre part. Par bien des aspects cette tension fut profitable. Mais il s’agissait aussi d’un mélange instable qui risquait de se décomposer au fur et à mesure du temps.
Une fois encore, ce fait n’avait pas échappé aux visiteurs et observateurs étrangers attentifs. Le dominicain français Raymond-Léopold Bruckberger, dans un livre éloquent et lucide publié en 1959, Essai sur la République américaine (Images of America), soutenait ainsi que le génie de l’Amérique était de reconnaître la différence qui existe entre le self-government « sous Dieu et les lois », selon les mots de Tocqueville, et l’illusion monstrueuse que les hommes auraient « le droit de se déifier et de s’adorer eux-mêmes ». Au cœur de la « théologie politique » américaine, telle qu’incarnée dans la Déclaration d’Indépendance (un document qui était lui-même un compromis entre le déisme plutôt doctrinaire de Jefferson et les convictions plus théistes des membres du Congrès Continental), le père Bruckberger discernait une sagesse qui évitait les excès jumeaux de la théocratie et du fanatisme religieux d’une part, et de l’athéisme fanatique d’autre part.
Pour les Américains, « le peuple est toujours sujet et en même temps libre et souverain. Ils sont assujettis à leur propre loi et à la justice de Dieu. Ils sont libres parce qu’ils obéissent à leurs propres lois. Ils sont souverains parce que leur souveraineté est une partie de la souveraineté de Dieu. » Dans la mesure où les Américains – et particulièrement les intellectuels américains – ont redéfini leur liberté comme la souveraineté de l’être humain sur lui-même, comme une pure liberté qui n’est limitée par aucune finalité ou aucun but extérieur à la volonté humaine elle-même, ils répudient le génie qui leur est propre et ils font leur sans le savoir un principe qui a été au cœur des totalitarismes du 20ème siècle.
En se confrontant aux revendications obstinées en faveur de l’autonomie humaine, il est nécessaire de rester fidèle au « génie » de la fondation des Etats-Unis, tout en dépassant l’horizon théorique quelque peu restreint des fondateurs. Comme l’avait suggéré Orestes Brownson il y a longtemps déjà dans The American Republic, ce que les fondateurs ont accompli en pratique était, sur certains points décisifs, supérieur à leur théorie. Sur le plan théorique, ils adhéraient à la théorie du contrat social, le concept selon lequel la communauté politique est une construction artificielle produite par des individus libres et égaux qui quittent volontairement ce que Locke appelait les « inconvénients » de « l’état de nature ». Cependant, ils n’étaient pas pleinement conscients de toutes les implications métapolitiques de cette doctrine. Ainsi que Tocqueville l’avait compris, cette doctrine pouvait être appliquée à tous les aspects de la vie humaine, et même au gouvernement du cosmos lui-même. Mais, en tant qu’hommes d’Etat sages et prudents, les fondateurs respectaient la constitution non écrite ou « providentielle » de l’Amérique, les habitudes et les mœurs du peuple américain décrits de manière si éloquente par John Jay dans le numéro 2 du Fédéraliste, de même que le caractère « territorial » de la démocratie américaine. Ils comprenaient, ainsi que l’a affirmé Roger Scruton dans The West and the rest, qu’il y avait un « Nous » qui préexistait – un peuple avec certaines habitudes et certaines traditions – et qui était la précondition cruciale pour former « une union plus parfaite » au moment de la fondation constitutionnelle de l’Amérique*. Ils puisèrent aussi dans la common law et dans l’héritage moral plus vaste de la civilisation occidentale. A la différence des révolutionnaires français, ils ne commencèrent ni ne voulurent commencer à partir de rien.
Il nous appartient aujourd’hui de former une théorie à partir de leur sagesse pratique et ainsi de transcender les limites de certaines de leurs hypothèses et présuppositions théoriques. Dans une discussion particulièrement éclairante, dans l’introduction à leur traduction de De la démocratie en Amérique, Harvey C. Mansfield et Delba Winthrop estiment que l’une des intuitions les plus remarquables de Tocqueville était que la pratique américaine, qui comprend sa prodigieuse vie associative, sa riche tradition du self-government local et ses efforts volontaires pour combiner « l’esprit de liberté » et « l’esprit de religion », était supérieure à la théorie démocratique. Ceci « en partie parce que certains aspects de la pratique américaine n’avaient pas encore été transformés par la théorie démocratique, et en partie parce que la pratique tend à corriger la théorie. »
La fondation de l’Amérique n’est pas réductible à la « théorie » moderne. Mais elle n’est pas non plus exempte de certaines des hypothèses et affirmations les plus problématiques de la modernité théorique.

Burke et nos mécontentements actuels

Comme je l’ai suggéré, Tocqueville est indispensable pour repenser ainsi de manière dialectique la théorie et la pratique de la démocratie moderne, pour une appréciation renouvelée des fondements conservateurs de l’ordre libéral. Mais qu’en est-il, en ce cas, d’Edmund Burke ? Le grand homme d’Etat et philosophe politique anglo-irlandais occupait, à juste titre, une place d’honneur dans la réflexion conservatrice postérieure à 1945 au sujet de la « politique de la prudence » appropriée aux circonstances modernes. Non seulement Burke a été l’inspirateur du « nouveau conservatisme » des années 1950 – le conservatisme de Russel Kirk, Peter Viereck, Ross J.S.Hoffman, et Robert Nisbet – mais il fut aussi considéré comme le modèle de la prudence appropriée à l’homme d’Etat par rien moins que Léo Strauss lui-même. Dans son remarquable essai « De la cohérence en politique » publié dans le recueil de 1932 Thoughts and adventures, Winston Churchill (un conservateur burkéen à part entière) a rendu un éloquent hommage au « Burke de l’autorité » et au « Burke de la liberté », l’ami des libertés américaines et le fléau du fanatisme révolutionnaire français. Ces deux visages publics de Burke, apparemment contradictoires, étaient, selon Churchill, deux aspects parfaitement complémentaires du même dessein : la défense de la civilisation et de la liberté ordonnée. « Personne ne peut lire le Burke de la Liberté et le Burke de l’Autorité sans sentir qu’il s’agissait là du même homme poursuivant les mêmes buts, recherchant les mêmes idéaux de société et de gouvernement, et les défendant contre les assauts venant, tantôt d’un extrême, tantôt de l’autre. » Burke était l’exemple même de l’homme d’Etat prudent et « cohérent ». Aucun conservatisme digne de ce nom ne peut ignorer sa défense incisive de la tradition et de la raison pratique ainsi que ses efforts salutaires pour ancrer la liberté moderne dans l’héritage plus vaste de la civilisation occidentale.
De plus, Burke demeure un critique très perspicace des abstractions révolutionnaires ou idéologiques qui risquent de subvertir les accomplissements de la civilisation moderne. Sa critique du proto-totalitarisme qu’il voyait à l’œuvre dans la France révolutionnaire était annonciatrice du nihilisme plus radical et plus cohérent représenté par la révolution communiste au 20ème siècle. Il s’opposa à la révolution jacobine avec le même courage et la même persévérance que Soljenitsyne au totalitarisme communiste à notre époque. Qui peut oublier sa profonde évocation, dans son dernier écrit, Lettre à un noble Lord (1796), d’une révolution d’un nouveau genre, « une révolution complète… (qui) semble avoir étendu son influence jusque sur la constitution de l’entendement humain » ?
Cet « ancien Whig » demeure un maitre et une source d’inspiration même si, par certains aspects décisifs, il appartenait à une période de transition entre les vestiges de l’Ancien Régime européen et un ordre pleinement moderne et démocratique. Burke ne pouvait pas imaginer une « démocratie parfaite » qui ne soit pas une tyrannie déguisée. Mais nous vivons dans un tel monde démocratique, un monde où l’héritage et la hiérarchie établie n’ont aucune place officielle dans la compréhension politique ou morale que nous avons de nous-même. Nous vivons dans un monde dominé par le « dogme démocratique », qui affirme l’indépendance et l’égalité naturelles de tous. Assurément, la pensée de Tocqueville doit beaucoup à Burke : sa critique du fanatisme révolutionnaire, son attaque contre la « politique littéraire » irresponsable des intellectuels français, son insistance sur l’importance des « héritages aristocratiques », comme la famille, la religion, et l’autonomie locale, pour la santé et le bon fonctionnement de la démocratie moderne, sont largement redevables à son grand prédécesseur. Cependant, Tocqueville louait la sagesse pratique de Burke tout en critiquant son incapacité à mesurer toute la portée de la « révolution démocratique » qui se déroulait sous ses yeux. Comme l’écrit Tocqueville avec une certaine sévérité dans l’Ancien Régime et la Révolution, Burke pensait que les révolutionnaires français avaient démembré un corps bien vivant, alors qu’en réalité ils n’avaient fait que s’attaquer à un cadavre.
Malheureusement, Burke a perdu beaucoup de son pouvoir d’attraction, même pour les conservateurs. Son style est excessivement orné pour le goût démocratique et sa défense grandiloquente du « gentleman » semble ésotérique à une époque d’égalitarisme. En conséquence, ses livres ne se vendent plus comme avant et semblent avoir peu de pouvoir de séduction en dehors du petit cercle des conservateurs traditionalistes. Certains intellectuels soi-disant conservateurs utilisent l’autorité de Burke avec une certaine perversité pour justifier une accommodation lente au progressisme du temps[1]. Puisque l’avortement sur demande, la transformation du mariage pour y inclure toutes les relations « consensuelles », et diverses formes d’individualisme expressif ont incontestablement des racines profondes dans la culture et la société contemporaine, les conservateurs sont invités à abandonner toute résistance envers la révolution culturelle qui est en train de transformer radicalement le monde occidental. Le conservatisme est défini comme une accommodation prudente à l’inévitable. Et ceux qui perçoivent le mieux ce qui est « inévitable » sont ceux qui se vouent à une application toujours plus radicalement cohérente des principes d’égalité et d’autonomie. Mais lorsque Burke rappelait à ses contemporains que « la prudence est le dieu de ce monde inférieur » il ne voulait sûrement pas dire que « la constitution morale » de l’univers était susceptible de subir des changements fondamentaux. Burke demeure notre contemporain, mais sa sagesse a besoin d’être complétée par la reconnaissance lucide du fait que les biens qu’il défendait ont besoin d’être articulés différemment dans un monde où la démocratie démocratise sans trêve.
A la fin de son essai remarquable et méconnu « De la droite : le conservatisme dans les sociétés industrielles » (1957), l’éminent penseur politique français Raymond Aron évoquait de manière suggestive les deux manières dont la polémique de Burke contre la Révolution française pouvait être lue aujourd’hui : « on y lit une condamnation définitive ou bien du rationalisme politique ou bien du fanatisme idéologique. Défense et illustration de la hiérarchie d’Ancien Régime dans sa particularité ou démonstration que toute société implique une hiérarchie et ne prospère que dans le respect réciproque des droits et des devoirs. Edmund Burke a plaidé soit contre les idées démocratiques, soit pour la sagesse. » A mon avis, cette seconde lecture de Burke que suggère Raymond Aron fait signe vers le libéralisme conservateur de Tocqueville. Elle met ainsi en lumière la complémentarité plus profonde entre la sagesse de Burke et celle de Tocqueville, en dépit du fait que le second ne reconnut jamais pleinement sa dette envers son prédécesseur.


* En français dans le texte.
* Ce passage est une allusion au préambule de la Constitution des Etats-Unis, qui commence ainsi : “We the People of the United States, in Order to form a more perfect Union…”.
[1] Pour des portraits peu convaincants de Burke comme adepte d’un progressisme à action lente, voir Sam Tanenhaus, The death of conservatism (NY : Random House, 2009) et les dernières pages de Jeffrey Hart, The making of the american conservative mind : National Review and its times (Wilmington, DE : ISI Books, 2005).

mercredi 16 avril 2014

Clichés féministes : en avant toutes !



 
Une fois n’est pas coutume, je vous propose la traduction d’un article plutôt léger, ou en tout cas d’un article portant sur un sujet a priori plutôt léger : le féminisme chic, glacé, et involontairement humoristique, de Lean In – mais si voyons, la fondation Lean In, le dernier dada de l’une des femmes les plus riches et les plus influentes du monde, comme aiment à le dire les magazines. Vous ne connaissez pas ? Vous connaitrez après avoir lu l’article en question. Il faut bien se distraire de temps en temps, et puis se distraire aux dépends du féminisme contemporain c’est plus qu’une distraction, c’est presque un devoir moral. Donc lisez, et pour que votre distraction, et votre information, soient complètes j’ai agrémenté la traduction de tout plein de jolies images directement tirées de la collection Lean In. N’est-ce pas que je suis bon ? Et pourtant je ne suis qu’un mâle hétérosexuel, tout ce qu’il y a de plus blanc et, je dois bien le reconnaître, passablement sexiste. Qu’est-ce que ce serait si j’étais une femme…

PS : Par le plus pur des hasard, Mme Sandberg a prononcé lundi de cette semaine une conférence à Science-po Paris, haut lieu de la propagande progressiste et dégenrée, pour y vendre sa soupe promouvoir son livre et les "idées" qu'il contient. Vous pourrez en trouver un compte-rendu ici.


Brave new stereotypes

Par Andrew Ferguson (The Weekly Standard 17 mars 2014)

En partie parce que je suis un homme, en partie parce que la professeur qui nous donnait le cours « Féminisme et culture » insistait absolument pour que celui-ci ait lieu à 8 heures du matin, ce qui m’empêchait d’y assister, je me retrouve aujourd’hui, des décennies plus tard, très en retard en matière d’émancipation féminine. La balance du pouvoir penche désormais nettement du côté de la quenouille. Puis-je toujours employer ce mot, « quenouille » ?
Les statistiques qui le prouvent se présentent sous la forme de petites bouchées, prédigérées pour les manchettes journalistiques : les hommes ne constituent plus que la moitié de la population active, contre 70% il y a une génération. Les femmes reçoivent 60% des diplômes universitaires de premier cycle aux Etats-Unis. Les femmes occupent la plupart des postes d’encadrement de premier échelon. Dans les zones urbaines, les femmes célibataires ont en moyenne des revenus 8% plus élevés que ceux des hommes. Pour les femmes les plus jeunes, le fameux « écart salarial » avec les hommes est devenu statistiquement insignifiant. A certains points de vue les femmes dominent la plupart des professions qui connaissent la plus forte croissance. Dans les trente dernières années, leurs salaires ont augmenté de 25% tandis que ceux des hommes baissaient de 4%.
J’aime à penser que ma professeur de féminisme et culture, quoi qu’il soit advenu d’elle, serait satisfaite de la tournure prise par les évènements – qu’elle considérerait cela comme une sorte de victoire et de preuve qu’elle avait raison. Mais je n’en suis pas absolument certain. Elle pourrait être satisfaite, ou bien elle pourrait faire partie de ces gens qui approuvent vigoureusement en lisant le méga bestseller Lean in : women, work, and the will to lead (« En avant toutes : les femmes, le travail et le pouvoir »), de Sheryl Sandberg, la directrice des opérations de Facebook. Le livre a été publié il y a un an et il a constamment figuré dans le top 10 des bestsellers depuis.
Certains, ici et là, ont rejeté le livre comme étant l’expression de préjugés de classe – la fantaisie d’une femme privilégiée qui a abandonné le combat maintenant qu’elle se trouve solidement installée tout en haut et qui remodèle le féminisme pour l’accommoder aux désirs des plus fortunées. Il est difficile d’être en désaccord avec ce type de critiques lorsque vous tombez sans arrêt sur des phrases du genre : « La nuit avant de recevoir le prix Nobel de la paix 2011 pour avoir aidé à diriger le mouvement des femmes qui a renversé la dictature au Libéria, Leymah Gbowee se trouvait chez moi pour une soirée dédicace ». Il fallait y être, je suppose.
Mais, d’un autre côté, la critique n’est pas entièrement juste. Riche comme Crésus, ayant réussi au-delà des rêves les plus fous de n’importe qui à l’exception de quelques géants de l’industrie, Sandberg est mue par le même genre de mécontentement agité, par la même insatisfaction qui a toujours animé le mouvement féministe. Elle affirme, comme les féministes l’ont toujours fait, qu’il y a toujours plus à faire pour émanciper les femmes, et elle-même. Et elle continue à essayer de diffuser la bonne parole. Ayant plus d’argent qu’elle ne sait quoi en faire, elle a décidé de monter une fondation, la Lean InFoundation.

 Et que fait cette fondation ? Selon son ordre de mission Lean In « cherche à encourager les femmes à poursuivre leurs ambitions » et à « changer les termes du débat, de ce que nous ne pouvons pas faire à ce que nous pouvons faire ». Elle « offre aux femmes une source d’inspiration et de soutien pour les aider à réaliser leurs objectifs. » Elle « parlera franchement des défis auxquelles les femmes font face et qu’elles affrontent ensemble » pour ainsi « changer la trajectoire des femmes et créer un monde meilleur pour tous. »
Encourager, aider, parler, inspirer, changer les termes du débat, affronter ensemble : autrement dit, pas grand-chose. Le site internet propose aussi de petites conférences vidéo, telles que : « Soyez votre propre héros ! », « Imposez-vous ! », « Comment mener des conversations difficiles ». Vous pouvez en regarder autant que vous voulez, elles sont gratuites. C’est Sandberg qui paye.
L’initiative la plus récente et la plus tangible de la fondation, annoncée vers la fin du mois de février, est un partenariat avec l’agence Getty, l’une des plus grosses banques d’image au monde – ces fournisseurs d’images banales, instantanément oubliées, dont se servent les éditeurs pour illustrer leurs magazines et leurs sites internet, et dont les responsables marketing se servent pour rendre leurs publicités irrésistibles pour les gens ordinaires. Getty est maintenant conservateur de la collection Lean In. Les éditeurs et les responsables marketing qui peuvent se le permettre pourront acheter dans cette banque d’image des photographies « offrant une représentation puissante des femmes, des filles, et de ceux qui les soutiennent. » Les profits de la collection Lean In iront à la Lean In foundation, qui soutient la collection Lean In. Nous pouvons nous attendre à beaucoup d’encouragement, de conversation, d’inspiration, et de changement des termes du débat dans les années qui viennent.


La collection Lean In est un reflet cristallin du livre dont elle tire son nom. Le thème du livre est que le progrès collectif des femmes est freiné par les stéréotypes que la société impose à ses malheureuses victimes, qui vont alors les internaliser. « Le marketing à la fois reflète nos stéréotypes et les renforce » a expliqué Sandberg au New-York Times lors de l’inauguration de la collection. Il existe deux sortes de stéréotypes qui imprègnent les pages de Lean In, bien que l’auteur et son nègre n’aient conscience que de l’existence d’une seule sorte. Les stéréotypes sont ce qu’elle désapprouve : les femmes en tant que mères, en tant qu’épouses déférentes, les femmes en tant que salariés dépourvus d’ambition, les femmes dépassées par les évènements. D’un autre côté, les femmes maitresses de leur environnement, que celui-ci soit le foyer, le lieu de travail, le mariage, la famille, la vie publique – cela, ce sont les clichés qu’elle approuve et qui, par conséquent, ne peuvent pas être des stéréotypes.
L’idée que les êtres humains, et particulièrement les femmes, reçoivent passivement leur identité de la part de forces qui échappent à leur contrôle est une idée très ancienne, qui est devenu un lieu commun de la recherche en science sociale – continuellement étudiée, continuellement découverte, continuellement prouvée. « Je m’appuie sur des données chiffrées et sur des études universitaires » écrit Sandberg avec fierté, et en toute innocence, et son livre abonde de citations tirées de la science sociale. Ces données et ces études sont d’un genre particulier, qui sera familier à quiconque s’est penché sur notre vaste littérature en matière de marketing, de commerce, et de développement personnel, dès lors qu’elle touche aux questions de pouvoir et de différences des sexes.


Presque toutes les études qu’elle cite ont été produites par des sociologues qui ont choisi leur métier pour combattre ce qu’ils perçoivent comme l’exploitation insidieuse et parfois violente dont souffrent les femmes de ce pays. Ils ont fait cause commune avec d’autres sociologues, animés par le même état d’esprit, pour mettre au point des expériences qui, pour des raisons de coût et de commodité, doivent se faire avec des étudiants ; étudiants qui ont appris durant leurs cours que les femmes souffrent d’une exploitation insidieuse et parfois violente. Les expériences donnent invariablement des résultats positifs. Ces résultats sont transformés en articles. Ces articles sont publiés dans des revues qui, pour garantir l’objectivité et une saine méthodologie, font examiner ce qu’elles publient par des spécialistes qui ont choisi de faire carrière dans la science sociale pour combattre l’exploitation insidieuse et parfois violente dont les femmes sont victimes. Les données sont claires : l’exploitation des femmes est insidieuse et parfois violente. C’est maintenant scientifiquement bien établi.


En plus des atours de la science dont il se pare, le ton positif du livre de Sandberg a été un élément crucial de son succès. Ces stéréotypes internalisés peuvent être surmontés ! « Nous pouvons démanteler nos barrières intérieures maintenant » écrit-elle. Et c’est également le but de la collection Lean In. « L’une des façons les plus rapides de faire en sorte que les gens pensent différemment à propos de quelque chose est de changer le visuel autour d’eux, » a expliqué au New-York Times un expert en marketing. « Le truc à propos de ces images, c’est qu’elles agissent à un niveau inconscient pour renforcer ce que les gens pensent que les gens devraient être. » Autrement dit, nous sommes toujours de pauvres benêts manipulables mais, en étant exposés aux images de la collection Lean in, nous deviendrons des benêts manipulables meilleurs, plus émancipés. Tout ce que nous avons à faire, c’est regarder. Comme Sandberg aime à le dire : « vous ne pouvez pas être ce que vous ne pouvez pas voir ».
Helen Keller n’aurait probablement pas été d’accord, mais Helen Keller était trop désuète pour incarner l’idéal de la femme de demain selon Lean in (déjà, elle s’habillait terriblement mal). Le but essentiel de ce nouveau monde émancipé est énoncé très clairement par Sandberg dans Lean in, le livre. « Se débarrasser de ces barrières intérieures », écrit-elle, « est crucial pour gagner du pouvoir ». Le genre de pouvoir en faveur duquel plaide Sandberg est le pouvoir tel qu’il était défini dans le vieux monde de la domination masculine : s’élever au sommet d’organisations hiérarchisées, dire à des subordonnés ce qu’ils doivent faire, gagner beaucoup d’argent, obtenir la liberté de faire ce que vous voulez en vous émancipant des ennuyeuses exigences des autres et de la vie quotidienne – ou, pour employer le jargon parfumé du féminisme contemporain, la liberté de « poursuivre vos rêves » et de « suivre votre passion où qu’elle vous mène ». Sandberg veut (et a gagné pour elle-même) du pouvoir dans le sens le plus grossièrement matériel du terme, et les images fournies par Getty sont destinées à encourager ce désir chez ses petites camarades. 


Passer une heure avec la collection Lean In nous permet d’entrevoir à quoi ressemblera notre monde tandis qu’il se dirigera vers la perfection. Les titres des photos se passent d’explication. « Portrait de femme travaillant dans un atelier mécanique. » « Femme chirurgien utilisant une tablette digitale après son travail. » « Deux femmes faisant des pompes avec des haltères pendant un entrainement Crossfit. » Il y a un soldat, plusieurs surfeurs, quelques alpinistes, et une femme intrépide faisant de l’équilibrisme sur un câble. Il est important de noter que la « Femme menuisier clouant une armoire personnalisée dans un atelier » travaille sur une armoire personnalisée ; le savoir-faire artisanal remplace la production de masse dans le monde Lean In. Elles peuvent se le permettre ! Lorsque vous verrez « Deux femmes mûres souriantes assises dans un patio à l’extérieur et savourant des amuse-gueules », vous vous extasierez sur le cadre rustique, et vous saurez que l’une d’entre elles l’a acheté avec son argent.
Dans le monde futur selon Lean In, les femmes passeront beaucoup de temps au café, soit seules soit par paires. Les appareils électroniques portables sont leurs compagnons toujours fidèles. Les femmes seront toutes belles – enfin, la plupart d’entre elles – bien qu’un trop grand nombre, à mon goût, affichent des tatouages. Même les femmes âgées (« Femme mûre glamour et souriante »), bien qu’inévitablement ridées, arborent une éclatante cascade de cheveux blancs et un visage bronzé rayonnant, suggérant ainsi la sensualité impérissable qui est le droit naturel inaliénable et imprescriptible de la femme Lean In. Elles font aussi énormément d’exercice, qu’elles soient jeunes, vieilles, ou entre-deux âges, dans des survêtements légers et brillants, ce qui explique pourquoi aucune d’entre elles n’est grosse. Vous pouvez deviner qu’elles ne sont pas grosses parce qu’elles portent habituellement des culottes de yoga.


Il y aura très peu de livres aux alentours, à moins que vous ne rangiez les classeurs de bureau dans cette catégorie. Il y aura encore moins d’hommes. Les hommes qui parviennent à se faufiler dans le monde émancipé seront utilisés pour changer les couches, pour écouter poliment un manager Lean In tout en admirant les graphiques qu’elle a tracés sur son tableau blanc, et pour jouer avec les enfants en les tenant à bout de bras. Les femmes aussi joueront avec les enfants, de manière éducative et par l’intermédiaire d’appareils à écrans plats. Mais la plupart du temps les femmes travailleront, et la plupart du temps dans des bureaux. Leurs bureaux seront exceptionnellement propres et vides. Un décor récurrent est celui de la salle de conférence entièrement vitrée, adjacente à une vitre allant du sol au plafond, dans un étage élevé d’un building. Le monde du futur offrira un panorama spectaculaire sur un vaste paysage urbain étalé à l’horizon. Ce monde sera éclairé par une lumière naturelle, ce qui permettra de bien percevoir la détermination affable qui scintille dans les yeux de la femme Lean In.


Assez souvent les femmes travailleront tard. Le nombre de scènes qui se situent entre chien et loup est remarquable : « professionnelle travaillant tard en ville » par exemple, ou « femme d’affaires sur une tablette la nuit. » La qualité crépusculaire de la collection est très nette, comme si nous arrivions à la fin de quelque chose. Travaillant tard, ou bien tôt, les femmes Lean In passent beaucoup de temps à contempler à travers la vitre, d’un air pensif, avec le regard comme fixé sur un horizon très lointain, jusqu’à ce que la femme de ménage guatémaltèque vienne bruyamment interrompre cette rêverie. Serait-il indiscret de demander à quoi pensent les femmes Lean In ?
En méditant sur ces images, je pense à nouveau à ma professeur de féminisme. Je crois qu’elle serait contente de l’état actuel des choses. La collection Lean In rend notre condition actuelle parfaitement claire. Le but de la collection n’est pas « d’émanciper les femmes » ; il est de flatter les femmes qui sont déjà émancipées, et qui marchent sur les sommets plutôt que sur les trottoirs, avec des pancartes à la main. La collection elle-même est la pancarte d’aujourd’hui. Et cette pancarte dit : « Félicitations… à moi-même! J’ai réussi! »

PS : Tenez, comme on ne se refait pas je vous mets un lien vers un article sérieux (et intéressant) à propos de Lean In. Si le coeur vous en dit...

mercredi 9 avril 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (5/5)



 
Les preuves de la réalité de l’effet Mismatch sont désormais trop nombreuses pour pouvoir être ignorées – ce sans compter le fait qu’elles corroborent ce que, dans le fond, peut savoir tout enseignant qui connaît son métier : mélanger les élèves de niveaux très différents ne profite ni aux uns ni aux autres.
Toutefois, la seule manière de clore définitivement le dossier serait de pouvoir mener une « expérience contrôlée », dans laquelle on observerait ce qui se passerait si le système des quotas raciaux disparaissait brusquement. Un tel type d’expérience est rarement possible dans le domaine des sciences sociales, où l’on doit le plus souvent se contenter de substituts et de preuves indirectes. Mais, par extraordinaire, une situation de ce genre s’est produite en Californie lorsque que, en adoptant par référendum la « proposition 209 », en novembre 1996, la population de cet Etat a décidé de supprimer toute forme de discrimination positive.
Il a ainsi été possible d’observer in concreto ce que devenaient les étudiants issus des « minorités visibles » dans les universités californiennes, dès lors que ceux-ci n’étaient plus recrutés sur quotas. L’expérience n’a pas été tout à fait complète, car le système des préférences raciales n’a pas totalement disparu, et elle a duré peu de temps car, en quelques années, les universités avaient reconstitué secrètement l’arsenal de la discrimination positive, mais elle a produit quelques résultats spectaculaires, qui tous confirment les effets pervers de la discrimination positive, et l’inexistence des bienfaits que ses défenseurs lui attribuent.
Au moment où la « proposition 209 » était débattue, il a ainsi souvent été avancé par les adversaires de cette proposition que l’abolition du système des quotas raciaux aurait pour effet de faire chuter dramatiquement, non seulement le nombre d’étudiants Noirs et Latinos dans les meilleures universités, mais aussi le nombre de candidatures.
Que moins de Noirs et d’hispaniques soient admis dans les universités les plus sélectives dès lors que le recrutement se fait sur le seul niveau scolaire était attendu, et même souhaitable pour en finir avec l’effet d’inadéquation. Mais les partisans de la discrimination positive anticipaient aussi un « effet de glaciation » (chilling effect) sur les candidatures, à savoir que nombre de Noirs et d’hispaniques ayant le niveau pour être admis refuseraient d’intégrer des campus dans lesquels leur nombre serait en chute libre. Autrement dit, l’argument était que l’existence de la discrimination positive envoyait un message de bienvenue à tous les candidats « de couleur », et les encourageait à tenter leur chance, tandis que la suppression des mesures de traitement préférentiel enverrait le message inverse : les « minorités » ne sont pas les bienvenues ici.
Plus largement, l’idée est que la discrimination positive servirait à créer sur les campus une certaine « masse critique » (de taille indéfinie), masse critique qui serait nécessaire pour que les candidats de la « diversité » osent se présenter. En gros : si ce College a si peu d’étudiants noirs, c’est qu’il n’est pas fait pour moi, qui suis afro-américain.
L’idée est suffisamment plausible pour ne pas pouvoir être balayée d’un revers de main, et suffisamment vague pour ne pas pouvoir être facilement mise à l’épreuve, aussi a-t-elle beaucoup servi aux partisans de la discrimination positive. Mais l’expérience californienne a montré qu’elle était erronée. En effet, alors que le nombre d’étudiants « issus des minorités » admis dans les meilleures universités californiennes baissait suite au bannissement de la discrimination positive, le nombre de candidatures de ces mêmes étudiants augmentait significativement. Tout s’est passé comme si la suppression de la discrimination positive rendait les campus californiens plus attractifs, en comparaison des autres universités américaines de rang équivalent. Ainsi, la probabilité qu’un excellent étudiant « de couleur », susceptible d’être admis dans à peu près n’importe quelle université d’élite aux Etats-Unis, accepte l’offre de recrutement d’une université californienne a substantiellement augmenté après la fin de la discrimination positive. 


Comment l’expliquer ?
On peut penser que les candidats ont trouvé attractive la perspective d’entrer dans un College où la couleur de leur peau ne leur vaudrait pas le soupçon qu’ils ont été admis sur quotas et qu’ils ne méritent pas leur place. Peut-être ont-ils également anticipé que la vie étudiante serait plus facile pour eux, qu’ils seraient davantage libres d’être simplement des étudiants, et non des membres représentatifs d’une « minorité ethnique ». Et l’on comprend aisément qu’ils aient jugé attirante la possibilité d’obtenir un diplôme qui serait exempt du soupçon infamant de favoritisme.
Enfin, il n’est pas interdit de penser que la fin (officielle) de la discrimination positive a encouragé les lycéens « de couleur » à travailler plus dur pour pouvoir entrer dans l’université de leur choix, sachant qu’ils ne pourraient plus bénéficier de passe-droit pour ce faire.
Tournons-nous maintenant du côté de la scolarité des étudiants post-discrimination positive.
La « proposition 209 » n’a malheureusement pas fait totalement disparaître les privilèges raciaux, car les universités californiennes ont presque immédiatement développé tout un ensemble de contre-mesures afin de continuer à favoriser secrètement les candidatures « issues de la diversité ». La différence de niveau entre les Noirs et les Latinos d’un côté, et les Blancs et les Asiatiques de l’autre, ne s’est donc réduite que d’une trentaine de pourcents.
Mais cela a été suffisant pour produire des effets nets et bénéfiques pour les premiers concernés.
Tout d’abord la « proposition 209 » a conduit à une redistribution des étudiants Noirs et Latinos entre les différents établissements formant l’Université de Californie. Leur taux d’admission à Berkeley et UCLA – les deux établissements les plus prestigieux – a baissé respectivement de 42 et 33%, mais il a augmenté de 22% à Irvine, 18% à Santa Cruz et 65% à Riverside, trois College moins cotés.
En second lieu, dans les différents campus de l’Université de Californie, entre 1992 et 1997, seuls 22% des étudiants noirs avaient obtenu leur diplôme en quatre ans – la durée normale de la scolarité au College. Entre 1998 (date d’entrée en vigueur de la « proposition 209 ») et 2003, ce taux est passé à 38%, un quasi doublement. Pour les hispaniques, ce taux est passé de 27% à 40%.
Ainsi, en dépit de la baisse importante du nombre d’étudiants noirs et hispaniques admis à l’Université de Californie suite à la fin (officielle) de la discrimination positive, le nombre de diplômés noirs et latinos n’a pas décru, et a même légèrement augmenté. Ce qui signifie que l’Université de Californie est devenue soudainement beaucoup plus efficace pour former les étudiants issus des « minorités ethniques », et en faire des diplômés promis à un brillant avenir. Ou, pour le dire autrement, l’Université de Californie s’est soudain mise à gâcher beaucoup moins de potentiel humain que du temps de la discrimination positive. 


Malheureusement, ces excellentes nouvelles n’ont pas été aperçues ou, si elles ont été aperçues, n’ont pas été prises en compte. Focalisés de manière obsessionnelle sur le nombre de Noirs et d’hispaniques présents sur leurs campus – particulièrement les campus les plus prestigieux -, et catastrophés de voir ce nombre décliner, les dirigeants de l’Université de Californie ont petit à petit remis en place des sortes de quotas raciaux, de sorte que, en 2007, la discrimination positive avait été secrètement ressuscitée.
L’expérience californienne nous confirme donc, d’une part, que la discrimination positive n’est pas seulement injuste mais aussi inefficace, qu’elle nuit gravement à ceux qu’elle est censée aider, et, d’autre part, qu’elle est devenue pour ses partisans un article de foi, un dogme qu’aucune étude, aucune statistique, aucun argument ne saurait remettre en cause.
Or, malheureusement, pour une université, ou plus généralement une institution déterminée à perpétuer le système injuste de la discrimination positive, il existe de nombreux moyens de contourner la loi qui prohibe ce système.
Les auteurs de Mismatch en tirent donc la conclusion que la solution aux maux de la discrimination positive ne se trouve sans doute pas dans son interdiction pure et simple. Outre que le sujet est probablement trop explosif pour espérer que le législateur s’en empare et interdise formellement tous les passe-droits à destination des « minorités », il existe en démocratie bien des limites à ce que les pouvoirs publics peuvent faire pour faire respecter une telle interdiction.
Bien que moralement plus satisfaisante, une attaque directe contre la discrimination positive n’est donc sans doute pas la plus prometteuse. Sanders et Taylor estiment ainsi, en conclusion de leur ouvrage, que le plus simple et le plus efficace serait non pas d’interdire la discrimination positive mais d’obliger ses partisans à opérer à la lumière du jour.
Non pas interdire les quotas raciaux, mais obliger les universités, contrairement à ce qu’elles font aujourd’hui, à rendre accessibles toutes les données relatives à ces quotas. Les obliger à rendre publique l’ampleur des préférences raciales, à publier les taux de réussite des différentes catégories d’étudiants, et ainsi de suite. De ce fait, les « consommateurs » universitaires – c’est-à-dire les étudiants, leurs parents, ainsi que les employeurs – pourraient voter avec leurs pieds en désertant les établissements qui, sous couvert d’aider les « minorités » les enfoncent et, sous prétexte de combattre les « préjugés raciaux », contribuent réellement à les créer et les entretenir.
Toutefois, dans la mesure où les partisans de la discrimination positive comprennent parfaitement quel danger mortel la lumière du jour représente pour eux, il est bien évident que cette transparence devra leur être imposée, et par conséquent qu’il ne sera pas possible d’éviter une bataille politique au sujet de la discrimination positive. Mais il sera assurément beaucoup plus simple de mener cette bataille au nom du « droit à l’information » et de la « transparence », sans prétendre supprimer les passe-droits à destination des « minorités », que d’attaquer frontalement la fille, même hideuse et illégitime, de la passion pour l’égalité.
Cela dépendra de facteurs que nul ne maîtrise, tels que la présence aux commandes d’hommes politiques courageux et clairvoyants, ou bien de juges ayant les mêmes qualités dans les cours constitutionnels, et, en ce sens, la disparition de la discrimination positive sera en partie une question de chance.
Mais, s’il est vrai, selon l’adage de Pasteur, que la chance ne favorise que les esprits préparés, on peut dire que les auteurs de Mismatch auront fait tout ce qui est en leur pouvoir pour préparer un jour l’abolition si nécessaire de ce système injuste et nuisible à tous.


Addendum : en complément, pour ceux qui souhaiteraient poursuivre la réflexion, un article récent sur le sujet : http://www.nationalreview.com/corner/356718/devastating-affirmative-action-failure-heather-mac-donald