Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 10 juillet 2018

Liberté, égalité, grand remplacement


La décision rendue le 6 juillet par le Conseil Constitutionnel (n° 2018-717/718 QPC) a suscité un certain émoi. Selon le compte-rendu donné par les médias, cette décision dépénaliserait « l’aide désintéressée aux migrants ». On comprend qu’une légère agitation s’en soit suivie…

Comme presque toujours en pareil cas la présentation donnée par les journalistes est trompeuse. Elle en dit à la fois trop et pas assez. C’est que le droit est une matière complexe, qui demande de la patience et de la précision pour être correctement exposée, qualités que les médias ne possèdent en général qu’en quantité infinitésimale.

Mais nous qui sommes de loisir (oui, vous aussi qui me lisez), nous n’allons pas reculer devant l’effort. D’autant moins qu’il s’agit en définitive de savoir si la France peut continuer à exister et si les Français peuvent encore prétendre se gouverner eux-mêmes. La grandeur des enjeux justifie assurément un petit effort intellectuel.

Une erreur très commune de la part de ceux qui ne sont pas juristes, lorsqu’ils s’intéressent à une décision de justice, est de se focaliser sur la décision elle-même en accordant que peu d’attention au dispositif qui soutient cette décision.

C’est une erreur car la décision elle-même ne porte que sur un cas particulier, alors que le raisonnement qui permet de parvenir à cette décision (le dispositif) expose nécessairement des principes généraux, qui seront réutilisés dans des décisions ultérieures. D’ailleurs, une des astuces courantes des cours de justice pour étendre indûment leurs pouvoirs est de prendre des décisions qui satisfont les gouvernements mais en appuyant ces décisions sur des principes qui pourront, plus tard, être retournés contre ces mêmes gouvernements, comme le poisson gobe l’hameçon avec l’appât.

Si donc nous regardons le contenu de la décision rendue par le Conseil Constitutionnel, nous serions tentés de dire « beaucoup de bruit pour rien ». En effet cette décision ne fait guère qu’étendre un peu une immunité qui existait déjà.

De quoi s’agit-il ? Le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros. » (article L 622-1). Mais l’article L 622-4 précise immédiatement après que l'aide au séjour irrégulier d'un étranger ne peut donner lieu à des poursuites pénales sur le fondement des articles L. 622-1 à L. 622-3, lorsque cette aide est le fait, soit (pour simplifier) de la famille ou du conjoint de l’étranger en question, soit « de toute personne physique ou morale, lorsque l'acte reproché n'a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte ».

Par conséquent, avant même la décision qui nous occupe, l’aide « désintéressée » au séjour d’un étranger en situation irrégulière n’était déjà plus passible de poursuites judiciaires, et ce depuis la loi Valls du 31 décembre 2012, qui ne faisait guère que transposer une jurisprudence de la CEDH.

Qu’ajoute donc la décision du Conseil Constitutionnel en date du 6 juillet ? Elle ajoute simplement « l’aide à la circulation » à la catégorie des actions qui ne sont pas poursuivables. Je cite :

« Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. »

Vous allez voir, c’est finalement très simple. L’article L 622-1 fait un délit de l’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour d’un étranger en situation irrégulière, soit trois actions théoriquement distinctes (mais en pratique, bien sûr, très étroitement liées…) : entrée, circulation, séjour. La loi Valls avait accordé une immunité pour l’aide « désintéressée » au séjour. Le Conseil vient également d’accorder l’immunité à l’aide à la circulation, elle aussi « désintéressée ». Désormais, seule reste donc passible de poursuites pénales la première de ces trois actions, à savoir l’aide à l’entrée sur le territoire national d’un étranger en situation irrégulière.

Par ailleurs, le Conseil a réinterprété ce qui constitue une aide « désintéressée ». Le législateur avait énuméré certains types d’actions qui devaient être considérées comme « désintéressées ». Le Conseil a décidé que, outre les catégories énumérées par le législateur, devait être considéré comme bénéficiant de l’immunité « tout autre acte d'aide apportée dans un but humanitaire ».

Bref, l’aide « humanitaire » au séjour et à la circulation des étrangers en situation irrégulière ne sont plus des délits. En gros, si vous faites payer c’est un délit, si vous ne faites pas payer ce n’est pas un délit.

Dépénaliser l’aide à la circulation des clandestins alors que l’aide au séjour n’était déjà plus un délit passerait difficilement pour une révolution juridique. Cela rend certes plus facile la tâche des associations qui se donnent pour but d’abolir les frontières en faisant rentrer le maximum de clandestins en France. En gros, avant, si vous transportiez vos clandestins de la frontière jusqu’à chez vous c’était un délit, mais dès lors que vous les aviez installés chez vous ce n’était plus un délit. Désormais vous pouvez tranquillement attendre avec votre camionnette juste derrière la frontière. Pourvu que vous ne vous fassiez pas pécho en train d’aider vos chers migrants à franchir la frontière elle-même, c’est tout bon : vous avez sur vous votre carte « Vous êtes libéré de prison » (passez par la case Départ et touchez vos subventions publiques).

Cette décision du Conseil va vraisemblablement donner lieu par la suite à d’intéressants débats sur la notion de « franchissement » de la frontière. A partir de quand est on dans la « circulation » et plus dans le « franchissement » ? C’est-à-dire, en fait, de quelle largeur est la frontière : 100 mètres ? 5 mètres ? 1 centimètres ? Ou même, doit-on considérer que la frontière, qui après tout n’est qu’un trait sur une carte, est une sorte de disque à une face, comme dans la nouvelle de Borgès ?

Et dire que l’on se moque parfois des Byzantins qui disputaient du sexe des anges pendant que Byzance était assiégée…

Mais d’ores et déjà les poursuites pour « aide à la circulation » étaient rares et ne visaient guère que les militants comme Cédric Herrou, dont la principale activité dans l’existence consiste à faire entrer en France des clandestins par centaines et qui cherchent manifestement à se faire poursuivre pour pouvoir transformer le tribunal en tribune médiatique afin, ultimement, de changer la loi. Activité couronnée de succès, comme on le voit.

Par ailleurs le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français tourne aujourd’hui autour de 5%. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est la Cour des Comptes.

Donc la réalité est que, si vous parvenez à rentrer clandestinement en France, vous avez ensuite toute chance de pouvoir vous y maintenir, et d’obtenir au bout de quelques années une régularisation de votre situation.

Tout cela n’est que la conséquence d’une suite de décisions de la CEDH qui font que, à toutes fins utiles, la France a perdu le contrôle de sa politique migratoire. La décision du Conseil Constitutionnel qui nous occupe ne fait guère qu’ajouter un clou supplémentaire au cercueil. D’un point de vue pratique elle ne devrait pas changer grand-chose.

Le plus amusant, finalement, c’est le considérant dans lequel le Conseil affirme que « l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle » et qu’il appartient donc au législateur de prendre les dispositions nécessaires pour atteindre cet objectif. On vous reconnait un droit, et même un devoir celui de lutter contre l’immigration clandestine, mais on vous ôte peu à peu tous les moyens juridiques de le faire. « Va mon petit, cours, tu es libre » dit le Conseil Constitutionnel au gouvernement après l’avoir amputé des deux jambes.

Voilà pour la décision. Intéressons-nous maintenant au dispositif, qui est beaucoup plus juteux.

Pour justifier que l’immunité accordée par l’article L 662-4 soit étendue à l’aide « humanitaire » à la circulation des étrangers en situation irrégulière, le Conseil s’est appuyé sur le raisonnement suivant :

« Aux termes de l'article 2 de la Constitution : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité" ». La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle. Il découle du principe de fraternité la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. »

Le point essentiel est : « la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle ». Donc, à l’avenir, le Conseil pourra censurer des lois au motif que celles-ci contreviennent au principe de « fraternité » tel que lui, Conseil Constitutionnel, l’interprète, puisque la Constitution ne donne aucune définition de ce mot. Et pour cause, jamais au grand jamais les constituants n’ont entendu donner à ce terme une valeur juridique.

Qu’est-ce donc que la « fraternité » suivant nos « sages », qui jamais n’ont aussi peu mérités leur nom ?

Comme on le voit dans cette décision, la « fraternité » consiste à ignorer la distinction entre le national et l’étranger, entre la légalité et l’illégalité. Elle consiste à voir uniquement ce que nous avons de commun avec tous les autres hommes, et à ignorer ce qui nous en différencie. Elle consiste à considérer chaque être humain comme notre frère, notre semblable, et uniquement comme cela. Ce qui explique que la fraternité soit très étroitement liée à « l’humanité » (comme dans « aide humanitaire »), l’humanité étant, selon la belle définition qu’en donne Pierre Manent « cette disposition bienveillante qui s’adresse à tout homme, en tant qu’homme, quelle que soit ses particularités ou ses croyances. »

La « fraternité » appelle « l’aide humanitaire », pour ne pas dire qu’elles sont identiques. Ou disons, pour nous servir de distinctions aristotéliciennes, que la fraternité est l’humanité en puissance tandis que l’aide humanitaire est l’humanité en actes.

Et d’où nous vient cette « disposition bienveillante » qui nous rend « fraternels » ? Notre bienveillance pour l’autre être humain s’adresse d’abord à celui qui souffre, et dont la souffrance est visible ; notre bienveillance s’adresse d’abord au corps qui souffre – de maladie, de froid, de faim, etc. – et elle s’appelle donc pitié ou compassion. L’humanité est avant tout une forme de compassion. Nous reconnaissons les autres hommes comme nos semblables car nous voyons en eux des êtres capables de souffrir comme nous, nous reconnaissons notre commune vulnérabilité à la souffrance, à la mort etc.

Autrement dit, la « fraternité » n’est en définitive rien d’autre que la pitié généralisée au genre humain.

L’effet pratique de la fraternité ainsi entendue est de dissoudre les corps politiques. Les hommes « fraternels » ne voient plus dans les distinctions politiques (au premier rang desquelles la distinction entre le national et l’étranger, entre le « chez nous » et le « pas chez nous ») que des séparations arbitraires. Leur fidélité, leur affection va à l’humanité toute entière, et certainement pas à ces corps politiques particuliers appelés nations qui prétendent séparer l’homme de l’homme. La fraternité est un principe cosmopolitique et apolitique et donc, à strictement parler, antirépublicain, si du moins nous voulons garder au mot « République » un minimum de sens.

La République est une forme de l’action politique et la politique suppose pour exister des frontières, un territoire déterminé, et en retour elle contribue à produire des frontières, à délimiter les territoires. La politique ne peut exister sans distinguer entre l’extérieur et l’intérieur, celui qui est citoyen et celui qui ne l’est pas, le national et l’étranger etc. La politique implique, en effet, le commandement, la loi, et cela nécessite de savoir à qui le commandement s’adresse, qui est tenu de lui obéir et qui n’est pas tenu de lui obéir, bref, en pratique, de savoir sur quel territoire une loi s’applique.

Faire de la fraternité une partie de la devise de la République française revient à incorporer au sein de cette République un principe de dissolution de la République. Cela n’est pas dramatique tant que cette devise reste juste une devise, une phrase pleine de bons sentiments qui sonnent bien, mais dont on n’a pas à se soucier de la compatibilité entre eux parce qu’ils n’ont pas d’application pratique directe. Après tout, aucun régime politique n’est exempt de tensions et de contradictions, et cela ne les empêche pas nécessairement de survivre et de prospérer, parfois pendant des siècles.

En revanche l’affaire devient sérieuse dès lors que le mot « fraternité » se voit accorder une portée juridique, comme vient de le faire le Conseil Constitutionnel. Cela revient à donner l’ordre aux tribunaux de travailler activement à défaire le corps politique qui leur a donné naissance.

Pour nous en convaincre, il suffit d’appliquer les principes posés par le Conseil à d’autres domaines que l’aide aux étrangers en situation irrégulière.

Puisque du principe de fraternité découle « la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire », pourquoi devrions-nous restreindre ce droit aux seuls étrangers en situation irrégulière ? Puisque la fraternité nous donne le droit d’ignorer le statut légal de l’étranger, c’est-à-dire de négliger le fait qu’il a violé la loi, pourquoi ne pourrions-nous pas ignorer d’autres violations de la loi ? Pourquoi ne pourrions-nous pas aider l’assassin en fuite qui lui aussi, après tout, est peut-être dans une situation pitoyable : seul, affamé, transi, en proie à toutes les angoisses de celui qui se sait traqué ? Si vous pensez que j’exagère pensez par exemple à Cesare Battisti, et tout à coup vous verrez que l’hypothèse est moins invraisemblable qu’elle n’en a l’air…

Pourquoi donc, reposons la question, la fraternité devrait-elle jouer uniquement pour une catégorie de délinquants, l’étranger en situation irrégulière ?

A cela, il n’y a, semble-t-il, qu’une seule réponse : si vous n’acceptez pas cette extension des principes posés par le Conseil, c’est parce que, dans le fond, vous pensez que le franchissement irrégulier d’une frontière n’est pas un véritable crime, à la différence de l’assassinat ou du viol, par exemple. Autrement dit, vous présupposez que la distinction entre séjour régulier et séjour irrégulier est en définitive arbitraire, qu’elle est purement légale et non pas morale.

En fait, on ne voit absolument pas pourquoi le Conseil applique le principe de fraternité à la circulation et au séjour et pas aussi à l’entrée des étrangers en situation irrégulière. Celui qui cherche à rentrer sur le territoire national sans y avoir le droit a-t-il moins besoin « d’aide humanitaire » que celui qui a réussi ? Il semblerait au contraire qu’il en a encore plus besoin. Comment ce qui est « fraternel » lorsqu’il est accompli au point X (faire monter des clandestins dans sa camionnette) pourrait-il cesser d’être « fraternel » lorsqu’il est accompli à 500 mètres du point X ? L’action est la même, la souffrance humaine (supposée) qui motive cette action est la même. Cette restriction est absurde. Ou plutôt : elle est motivée uniquement par la peur des conséquences. Supprimer le délit d’aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière reviendrait, en effet, à supprimer la distinction entre entrée régulière et entrée irrégulière, c’est-à-dire reviendrait à proclamer qu’un pays n’a plus de frontières. Celle reviendrait en fait, à terme, à dire qu’il n’existe plus.

C’est certainement devant cette conséquence ultime que les « sages » du Conseil ont reculé, et on les comprend. Pourtant elle découle strictement du principe qu’ils ont posé. D’autres ont d’ailleurs tiré cette conclusion depuis longtemps. Les militants « no border », comme Cédric Herrou, qui est à l’origine de la QPC qui nous occupe, sont bien plus cohérents que les membres du Conseil Constitutionnel.

Prenons maintenant un peu de recul.

Où se situe l’origine du mal ? Ne remontons pas trop loin non plus, car sinon nous serions contraints d’aboutir à la conclusion que tout vient de la fatale décision d’Adam et Eve de manger le fruit de l’arbre de la connaissance. Conclusion vraie, en un sens, mais peu éclairante car trop générale. Non, la question est : qu’est-ce qui explique que le Conseil Constitutionnel puisse prendre de telles décisions ?

Certains seraient tentés d’attribuer cela à son actuelle composition. Pensez donc : Laurent Fabius, Lionel Jospin, Michel Charasse, Nicole Maestracci… Mais ce serait avoir la vue trop courte. Le mal a une origine plus ancienne. On peut même le dater précisément : le 16 juillet 1971.

Ce jour funeste, en effet, le Conseil a décidé d'intégrer le préambule de la Constitution au « bloc de constitutionnalité » (c’est-à-dire à l’ensemble des normes par rapport auxquelles il contrôle les lois). Le préambule faisant référence à la DDHC de 1789 et au préambule de la constitution de 1946, ces deux textes se trouvèrent donc intégrés au bloc de constitutionnalité et ont eu à partir de cette date valeur juridique.

A partir de ce moment-là, le Conseil a pu se prononcer en fonction de « principes » juridiquement indéterminés et non plus seulement en fonction de considérations techniques, sur le simple respect des procédures constitutionnelles. Avec l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité, le Conseil s’est trouvé à la tête d’une réserve inépuisable de « droits et libertés constitutionnellement garantis » et autres « principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », qui lui permettent de décider à la couleur de son esprit tout en ayant l’air d’appliquer fidèlement les textes.

C’est le jour où les gouvernants de l’époque ont laissé passer cette monstrueuse usurpation de pouvoir que nos ennuis avec le Conseil Constitutionnel ont commencé. Au début, il n’a usé des prérogatives qu’il s’était accordées qu’avec parcimonie. Mais, au fur et à mesure du temps, un abus non sanctionné en appelant un autre, le rythme et l’ampleur des décisions arbitraires s’est multiplié. Aujourd’hui il débloque à plein tubes, sans crainte et sans vergogne. Plus c’est gros, plus ça passe. Mais il n’a pas attendu aujourd’hui pour prendre des décisions aussi arbitraires que catastrophiques.

Depuis le 16 juillet 1971 il serait à peine exagéré de dire que le Conseil a cessé d’être le gardien de la Constitution et qu’il en est devenu le créateur, ce qui est tout à fait contraire au principe fondamental du gouvernement républicain : le consentement à la loi qui vous gouverne.

Dans l’Esprit des lois, Montesquieu écrivait : « Dans les Etats despotiques, il n’y a point de lois : le juge est lui-même la règle ». Nous en sommes là.

Situer correctement l’origine du problème nous permet d’envisager une solution (une solution juridique s’entend).

Supprimer le Conseil ne serait pas une bonne solution. Une démocratie constitutionnelle a besoin d’une cour de justice qui s’assure que la loi respecte bien la Constitution. Comme le dit justement Publius, « Il n’existe aucune position qui repose sur des principes plus clairs que celle selon laquelle tout acte de la part d’une autorité déléguée, qui serait contraire à la teneur de la délégation en vertu de laquelle il est pris, est nul. Par conséquent, aucun acte législatif contraire à la Constitution ne peut être valide. Nier ceci reviendrait à affirmer que le suppléant est plus important que le titulaire ; que le serviteur est au-dessus de son maître ; que les représentants du peuple sont supérieurs au peuple lui-même ; que des hommes qui agissent en vertu de pouvoirs qui leur sont conférés peuvent faire non seulement ce que ces pouvoirs autorisent, mais aussi ce qu’ils interdisent. »

En revanche, nous avons besoin d’une Cour qui soit une gardienne fidèle du texte de la Constitution. Il est très difficile de s’en assurer sans nuire à son indépendance, qui est pourtant nécessaire à sa fonction.

Mais un pas dans cette direction serait de supprimer le préambule de la Constitution, ou bien de spécifier explicitement que ce préambule n’a pas de valeur juridique et que le Conseil ne doit juger la loi que par rapport aux articles de la Constitution. Ce serait d’ailleurs simplement revenir à la volonté des rédacteurs de la 5ème République, qui n’avait jamais prévu que le préambule puisse avoir valeur juridique.

Plus largement, pour que les Français puissent à nouveau réellement consentir à la loi qui les gouverne et que nos gouvernants puissent maitriser les flux migratoires, il serait aussi nécessaire de supprimer l’article 55 de la Constitution, qui dispose que « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »

Cet article est en effet celui qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cette disposition de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.

De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois françaises qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur.

Et enfin il serait nécessaire de dénoncer la Convention Européenne des Droits de l’Homme pour cesser d’être soumis à l’arbitraire de la cour de Strasbourg.

Voilà, dans les grandes lignes, quelle pourrait être la solution (juridique, pour le répéter) à notre problème.

Comment dites-vous ? On n’est pas sorti du sable ? Ah non, en effet.

samedi 16 juin 2018

Carnage et culture : de la supériorité militaire de l'Occident




Selon le célèbre jugement d’Aristote dans La Poétique, la poésie est chose « plus philosophique et plus noble que l’histoire. » Il est en est ainsi car, dit-il, « la poésie dit, plutôt le général, l'histoire le particulier. Le général, c'est telle ou telle chose qu'il arrive à tel ou tel de dire ou de faire, conformément à la vraisemblance ou à la nécessité : c'est le but visé par la poésie, même si par la suite elle attribue des noms aux personnages. Le particulier, c'est ce qu'a fait Alcibiade, ou ce qui lui est arrivé. »
Pour le dire autrement, le particulier en tant que particulier est dépourvu d’intérêt. Nous ne pouvons nous intéresser sérieusement à ce qu’a fait Alcibiade, ou à ce qui lui est arrivé, plus de 2400 ans après qu’il l’ait fait, que parce que nous pensons que ce qu’a fait Alcibiade contient un enseignement intemporel, parce que cela nous dévoile quelque chose de la nature humaine, de la nature de la politique, ou une autre chose semblable. A travers les événements singuliers de la vie d’Alcibiade, nous recherchons implicitement le général, l’universel. Un historien qui serait strictement un historien, qui se contenterait de collecter les faits du passé, serait à peu près semblable à un collectionneur de paquets de cigarettes, et son activité susciterait autant d’intérêt. Pire, à la différence du collectionneur de paquets de cigarettes, l’historien au sens strict ne pourrait même pas commencer sa collection, car comment choisir parmi l’immensité infinie des évènements passés ? Comment découper les « faits » dans l’océan sans fond de l’histoire humaine ? Le simple fait de relater l’un plutôt que l’autre suppose un principe de choix, et ce principe repose nécessairement sur une idée générale de ce qu’est la vie humaine et de ce qui vaut la peine d’être connu ; autrement dit tout choix présuppose que le fait particulier qui est choisi contient, comme le dit Thucydide, le saint patron des historiens, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, « un trésor pour tous les temps ».
Bref, l’histoire au sens strict est impossible. Seule peut exister l’histoire « poétique », c’est-à-dire l’histoire qui vise le général à travers le particulier, la différence principale entre le poète et l’historien étant que le premier invente les évènements et les personnages, alors que le second ne parle que de ce qui s’est réellement passé.
Ceci étant bien compris, on pourra alors distinguer deux sortes d’historiens. Ceux qui savent que leur activité de collecte et de narration des évènements du passé vise ultimement à quelque vérité générale, et ceux qui l’ignorent ou qui essayent de le cacher pour se conformer à l’idée qu’ils se font de ce qu’est le travail d’un historien. Les premiers pourront faire des livres d’histoire passionnants et qui pourront éventuellement être « un trésor pour tous les temps », tandis que les seconds tendront à se réfugier derrière des murailles de faits insignifiants et à produire des livres qu’aucune personne qui n’y est pas contrainte pour des raisons professionnelles ne pourrait avoir envie de lire.
L’historien américain Victor Davis Hanson appartient très clairement à la première catégorie. Sa spécialité est l’histoire militaire, mais il ne se cache pas de rechercher à travers l’histoire des conflits passés quelque enseignement général, quelques vérités universelles. Victor Davis Hanson s’est tout particulièrement intéressé à la Grèce antique. Il a, par conséquent, lu et étudié les grands auteurs de l’antiquité grecque et latine, de Homer à Tacite en passant par Aristote et Plutarque. Il est, pourrait-on dire, un classiciste par goût et par formation, et ceci explique sans doute largement cela.
Son classicisme parait aussi l’avoir immunisé contre le politiquement correct qui sévit dans les universités américaines, ce qui en fait un historien doublement recommandable.
Dans Carnage and culture, Victor Davis Hanson cherche ainsi une réponse à une question très politiquement incorrecte : comment expliquer la supériorité militaire de l’Occident ?

Le première chose à faire pour trouver la réponse est de ne pas se réfugier derrière l’arbre pour éviter de voir la forêt.
Oui, dans leurs confrontations avec des armées non occidentales, au cours des millénaires, les armées occidentales ont connu quelques défaites spectaculaires : Cannes, Carrhes, Little Big Horn, Isandhlwana, Dien-Bien-Phu, etc. Mais ces défaites, qui souvent furent suivies de victoires décisives contre les mêmes adversaires, ne peuvent pas cacher que, lorsqu’une armée occidentale rencontre une armée non occidentale, l’histoire nous apprend qu’il est sage de parier que la première va l’emporter. Presque toutes les défaites occidentales eurent lieu loin du sol de la mère patrie, et face à des adversaires utilisant en tout ou partie des armes produites par l’Occident. Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « il n’existe pratiquement pas d’exemples d’armées non occidentales ayant vaincu une armée européenne en Europe avec des armes non-européennes. » Il est d’ailleurs significatif que les armées non occidentales aient peu à peu adopté l’armement et les tactiques occidentales, et non pas l’inverse.
Par conséquent, aujourd’hui comme hier et sans doute comme demain, « l’histoire du dynamisme militaire de par le monde est ultimement une enquête sur les prouesses des armes occidentales ».
La supériorité des armées occidentales sur les armées non occidentales est un fait historique avéré au-delà du moindre doute raisonnable, et seule la peur des implications dérangeantes de ce fait peut nous empêcher de le reconnaitre.
Car si nous admettons la supériorité militaire de l’Occident au cours des millénaires, il faudra bien trouver une ou des explications à ce fait massif, et il est à peu près évident que, de la supériorité militaire, nous serons conduits à admettre des supériorités d’un autre ordre, qui, de proche en proche, pourraient nous amener à devoir reconnaitre la supériorité pure et simple de la civilisation occidentale. Horribile dictu !
Victor Davis Hanson n’est pas effrayé par une conclusion de ce genre, et il ne se cache pas derrière son petit doigt. Sa conclusion est effectivement que la supériorité militaire de l’Occident s’explique en définitive par une série de facteurs « culturels » (d’où le titre de son livre) qui forment « le noyau de la civilisation occidentale ».
Il a souvent été remarqué, comme pour minimiser la signification de cette supériorité, que, dans leurs confrontations avec les armées non-occidentales, les Occidentaux ont la plupart du temps bénéficié d’un armement de meilleure qualité. Que l’on songe par exemple aux soldats Aztèques face aux conquistadors de Cortès, aux Zoulous face aux tuniques rouges britanniques, ou aux Gaulois face aux légions romaines (Gaulois qui culturellement n’étaient pas occidentaux, puisque, pour Victor Davis Hanson, l’Occident se défini comme « la culture de l’antiquité classique qui a émergé en Grèce et à Rome » puis s’est ensuite répandue sur le sol européen, avant de bourgeonner en dehors de l’Europe après la Renaissance). Mais cette supériorité technique, bien réelle, doit elle-même être expliquée. Elle n’est pas un élément qui pourrait être détaché du reste de la civilisation occidentale. En atteste le fait que, même lorsque les armées non-occidentales ont adopté l’armement occidental, cela n’a pas suffit à leur assurer la parité sur le long terme avec les armées occidentales.
Les Zoulous et les tribus indiennes d’Amérique du Nord, par exemple, ont très vite disposé d’armes à feu. Mais ils n’ont jamais pu apprendre à s’en servir avec la même efficacité que les soldats anglais ou américains qui leur faisaient face. Sans même parler de leur incapacité à fabriquer eux-mêmes ces armes. Au moment de la bataille de Lépante, la flotte chrétienne était technologiquement supérieure à celle des Ottomans, en dépit du fait que les ressources de l’empire étaient, théoriquement, bien supérieures à celle des ses adversaires et que le Sultan faisait appel à des spécialistes occidentaux pour construire et équiper sa flotte. En 1942, au moment de la bataille de Midway, la flotte japonaise, entièrement construite selon les standards occidentaux, était qualitativement supérieure à la flotte. Mais à peine deux ans plus tard, en 1944, la situation était entièrement inversée. Les Japonais en 1944 utilisaient peu ou prou le même matériel qu’en 1942, alors que les Américains avaient entre temps développé tout un ensemble d’armes nouvelles, et de qualité bien supérieure au matériel japonais.
Comme l’écrit Victor Davis Hanson, « la manière occidentale de faire la guerre n’est pas seulement fondée sur la supériorité technologique, mais sur tout un ensemble d’institutions politiques, sociales, culturelles qui produisent des avantages militaires qui vont bien au-delà du fait de posséder des armes sophistiquées. La supériorité technologique ne peut pas être simplement importée ; sous peine de devenir immédiatement statique, et par conséquent obsolète, il est nécessaire d’adopter également la libre pensée, la méthode scientifique, la recherche sans limite et la production capitaliste qui l’accompagnent. »
Par ailleurs, comme nous le verrons, la supériorité technologique est peu de choses sans l’organisation et la discipline. Des armes sophistiquées demandent en général une organisation militaire sophistiquée pour pouvoir tirer parti de leur potentiel meurtrier, organisation militaire qui dépend elle-même d’une organisation sociale et politique adéquate.

***

Victor Davis Hanson met en lumière neuf éléments de cette « culture » occidentale qui, selon lui, a assuré la supériorité pérenne des armes occidentales, à travers neuf batailles particulièrement significatives. La liberté (Salamine – 480 avant J.C), la recherche d’un choc décisif au cours duquel anéantir l’adversaire (Gaugamèles – 331 avant J.C), une armée de citoyens soldats (Cannes – 216 avant J.C), l’infanterie lourde (Poitiers - 732), la technologie (Tenochtitlàn – 1520-1521), le libre marché (Lepante - 1571), la discipline (Rorke’s drift - 1879), l’individualisme (Midway - 1942), l’auto-critique (l’offensive du Têt - 1968).
Chaque bataille est utilisée pour mettre en avant un élément particulier, mais dans chacune d’entre elles se retrouvent en fait à peu près tous les facteurs explicatifs mis en avant par Victor Davis Hanson.
Si l’on voulait synthétiser de manière à peu près fidèle les facteurs qui expliquent supériorité martiale de l’Occident selon Victor Davis Hanson, on pourrait dire que seuls les peuples occidentaux connaissent la liberté ordonnée - la liberté rationnelle, selon l’expression des auteurs de la Constitution des Etats-Unis - tandis que les peuples non occidentaux vivent sous le régime, soit de la liberté désordonnée, celle de la horde ou de la tribu, soit du despotisme.
Nul n’ignore que la démocratie moderne – la démocratie dite libérale – est une invention occidentale, et que les notions même de démocratie et de république nous viennent de l’antiquité gréco-romaine. Mais même durant le temps très long où l’Europe a vécu sous des régimes de types monarchique, on peut soutenir que les sujets de ces monarchies jouissaient, en règle générale, d’un degré et d’un type de liberté qui étaient inconnus des autres peuples de la terre.
Mais que signifie, d’un point de vue militaire, la liberté ordonnée, et quels avantages procure-t-elle ? Cela signifie un juste équilibre entre la discipline et l’initiative individuelle, entre la perpétuation des traditions et l’innovation, entre le courage et la prudence, ou en tout cas un meilleur équilibre que celui prévalant chez les peuples non occidentaux. Plus généralement cela signifie que les armées composées d’hommes libres – ou, pour parler plus prudemment, les armées composées d’hommes jouissant d’un certain degré de liberté politique – sont, sur le long terme, meilleures que celles composées d’hommes qui ignorent la liberté politique.
Essayons d’illustrer cette proposition en reprenant quelques-uns des exemples donnés par Victor Davis Hanson.



La bataille de Cannes est un exemple particulièrement frappant car elle est une défaite retentissante des légions romaines. Près de 50 000 tués en une seule après-midi, soit environ 200 hommes par minute, ce qui, comme le note Victor Davis Hanson, représente une véritable prouesse physique étant donné l’armement disponible à l’époque. La victoire d’Hannibal fut d’autant plus remarquable que son armée était inférieure en nombre et moins bien équipée que les légions romaines. Mais cette victoire, comme ses victoires précédentes à Trasimène ou Trébie, ne changea rien à l’issue de la guerre. En moins d’une année les Romains avaient compensé leurs pertes, tandis qu’Hannibal voyait ses effectifs fondre inexorablement. Victoires tactiques brillantes, et défaite stratégique inéluctable, telle semblait être le destin du Carthaginois.
La différence essentielle entre l’armée de Rome et l’armée d’Hannibal, et celle qui décida finalement de la victoire, selon l’historien américain, était que la première était une armée de citoyens soldats, tandis que la seconde était composée principalement de mercenaires. Or des institutions libres permettent de recruter dans l’armée la plus grande partie de la population masculine, et non pas seulement les nobles ou les gens fortunés, et d’autre part cette armée aura une cohésion plus forte et pourra être maintenue plus longtemps en campagne qu’une armée de mercenaires, un rassemblement tribal, ou une armée d’esclaves.
« Dans l’antiquité », écrit Victor Davis Hanson, « les autres peuples (ni Grecs ni Romains) ont toujours pu mobiliser d’énormes masses de guerriers – Gaulois, Espagnols, Perses, Africains, et d’autres – mais en aucune manière ces rassemblements tribaux ou ces armées de mercenaires ne constituaient une nation en armes. (…) elles demeuraient fondamentalement des armées d’un jour – des rassemblements ad hoc et migratoires, dont les conditions de service dépendaient exclusivement de la paye, du pillage, et du magnétisme et du talent d’un chef ou d’un régime particulier. Lorsque de telles armées étaient gorgées de butin, elles refluaient ; lorsqu’elles étaient vaincues elles se dispersaient ; et lorsqu’elles étaient victorieuses, elles n’étaient souvent efficaces que le temps d’une autre victoire, et pas plus. »
On peut ajouter, comme le fait Victor Davis Hanson en s’appuyant sur le jugement de nombre d’auteurs de l’antiquité, que le courage du citoyen-soldat est en définitive supérieur, ou en tout cas plus solide et durable que celui des autres types de soldat. Aristote remarquait ainsi dans l’Ethique à Nicomaque que le courage civique est celui qui ressemble le plus au courage proprement dit : « le citoyen, en effet, parait supporter les dangers à cause des pénalités provenant de la loi, des reproches ou des honneurs. Et pour cette raison, les peuples les plus courageux sont apparemment ceux chez lesquels les lâches sont voués au mépris, et les braves à l’estime publique. » Le citoyen-soldat ne se bat pas pour le butin, ni pour sa gloire individuelle, mais par sens de l’honneur, par crainte du blâme, par sentiment de solidarité avec ses frères d’armes qui sont aussi ses concitoyens, par fidélité envers des institutions et pas seulement envers des chefs. Et il le fait volontairement, en participant aux décisions qui conduisent la nation à prendre les armes, ou du moins en ayant le sentiment d’avoir eu son mot à dire sur ces décisions. Dans une campagne prolongée cet ensemble de motifs s’avère plus solides que tous les autres.
Dans son histoire de la seconde guerre punique, Polybe attribuait ainsi le mérite principal de la victoire des Romains à l’excellence de leurs institutions :
« Cependant le sénat ne négligea aucune des mesures qu'il était possible de prendre : il s'empressa de relever le courage du peuple, de fortifier la ville ; enfin il adopta les conseils les plus fermes et les plus efficaces, comme la suite le fit bien voir. En effet, voilà les Romains éprouvés par de cruelles défaites, dépossédés de leur gloire militaire, et bientôt, grâce à la force particulière de leur gouvernement, à la sagesse de leurs résolutions, non-seulement ils recouvrèrent la puissance en Italie par leurs victoires sur Carthage, mais encore, peu après, ils devinrent maîtres de l'univers. »


La République fut ensuite remplacée par l’empire, l’empire par une multitude royaumes et de principautés, mais le sens de la liberté politique ne fut jamais entièrement perdu en Europe, pas plus que la science héritée des grecques. Une tradition tout à la fois rationaliste et civique persista, tradition inconnue ailleurs dans le monde.
C’est cette tradition qui, selon Victor Davis Hanson, explique en définitive pourquoi les Européens finirent par dominer tous les continents, progressivement, à partir de la Renaissance. Leurs capacités militaires devenues très supérieures à celles de tous les autres peuples de la terre étaient l’un des fruits de la liberté ordonnée propre à l’Europe.
Dans aucune autre occasion, peut-être, cette supériorité ne fut aussi éclatante que durant la conquête du Mexique par Cortés.
Depuis cette extraordinaire épopée, les historiens n’ont pas cessé d’essayer de comprendre comment une poignée d’Espagnols, à des milliers de kilomètres de chez eux, avaient pu abattre en l’espace de deux ans le plus puissant empire du continent américain.
Bien des raisons ont été avancées, depuis les qualités personnelles de Cortés jusqu’aux superstitions des Aztèques en passant par les maladies apportées d’Europe par les Espagnols. Mais toutes les raisons conjoncturelles, aussi valides soient-elles, palissent derrière une raison fondamentale : Cortés et ses conquistadors ont vaincu les Aztèques parce qu’ils maitrisaient infiniment mieux l’art de la guerre que ceux-ci ; et ils maitrisaient mieux l’art de la guerre car ils étaient les héritiers d’une très longue tradition rationaliste et civique.
L’armement des Espagnols, il est vrai, était très supérieur à celui des Aztèques : armes et armures en acier, mousquets, arbalètes, canons, chevaux. Mais il faut expliquer pourquoi les Aztèques ont été incapables de développer des armes de ce genre, alors qu’ils disposaient de toutes les ressources nécessaires pour le faire ; il faut expliquer pourquoi ils ignoraient l’usage de la roue, et par conséquent toutes les machines de guerre faisant appel au principe de la roue ; et ainsi de suite. Les Espagnols n’ont pas seulement apporté avec eux des armes inconnues des Aztèques, ils ont également fait preuve, tout au long de la campagne, d’une inventivité sans faille pour résoudre les problèmes imprévus qui se posaient à eux. Une inventivité dont leurs adversaires étaient dépourvus.

Après la désastreuse retraite de la Noche Triste, au cours de laquelle les Espagnols et leurs alliés furent pratiquement anéantis, Cortés décida de prendre d’assaut Tenochtitlan, la capitale de l’empire, pour abattre définitivement ses ennemis. Tenochtitlan étant une île, il fut décidé de monter un blocus naval, et pour ce faire les Espagnols construisirent treize brigantins, des embarcations à voile et à rames d’un faible tirant d’eau, à l’aide des matériaux récupérés sur les navires qui les avait amenés au Mexique. Les brigantins furent transportés en pièces détachés, sur des centaines de kilomètres, puis remontés et lancés sur le lac Texcoco pour couper les approvisionnements de Tenochtitlan. Selon Victor Davis Hanson, les brigantins furent le facteur décisif qui décida de la victoire des Espagnols. Le plus remarquable est que ces bateaux improvisés avec des matériaux de fortune se révélèrent bien plus ingénieusement construits que n’importe quelle embarcation conçue par les Aztèques durant toute la durée de leur civilisation : « un tour de force rendu possible seulement grâce à un usage systématique de la science et de la raison omniprésent en Occident depuis deux mille ans ».
« La supériorité technologique occidentale », écrit Victor Davis Hanson, « n’est pas seulement le résultat de la renaissance militaire du 16ème siècle ou un accident de l’histoire, et encore moins la conséquence des ressources naturelles, mais elle découle d’une méthode de recherche séculaire, d’une mentalité particulière qui remonte aux Grecs, et pas avant. »
Cet usage de la raison va de pair avec un sens de la liberté individuelle réglée, un équilibre délicat entre la fierté ombrageuse de l’individu sûr de ses droits et l’obéissance à la loi, inconnu lui aussi des sujets de l’empire Aztèque. La liberté de penser, de chercher, de proposer des solutions nouvelles, sont inextricablement liées avec la liberté politique et les mœurs qui l’accompagnent.
« Pratiquement tous les éléments de la tradition martiale occidentale jouèrent leur rôle pour assurer la victoire des Espagnols, triomphant des problèmes d’infériorité numérique, de logistique, et d’une géographie inconnue. Les centaines de milliers de pages de procès, d’enquêtes officielles et d’actes judiciaires qui furent écrites après la conquête attestent que chaque conquistador possédait un sens aigu de sa liberté et de ses droits : un sens à la fois civique et militaire de la part d’individus possédant des droits et des privilèges auxquels ni Cortés ni la couronne d’Espagne ne pouvaient porter atteinte de manière arbitraire. »
Les peuples méso-américains, que cela soit dans l’empire Aztèque ou dans l’empire du Pérou, vivaient eux depuis des temps immémoriaux sous une forme ou une autre de despotisme théocratique. Ils ignoraient la liberté politique aussi bien que l’usage systématique de la raison, et c’est en définitive ce qui causa leur perte face à une poignée de conquistadors pourvu des armes intellectuelles forgées par l’Occident durant deux millénaires.
Victor Davis Hanson conclu au sujet de la conquête du Mexique : « Le courage sur le champ de bataille est une caractéristique humaine. Mais la capacité à produire en masse des armes susceptibles de neutraliser ce courage est un phénomène culturel. Cortés, comme Alexandre le grand, Jules César, Don Juan d’Autriche, ou d’autres capitaines occidentaux, ont souvent annihilé sans pitié des adversaires numériquement supérieurs non pas parce que leurs propres soldats étaient nécessairement meilleurs, mais parce que leur tradition de libre recherche, de rationalisme et de science l’était assurément. »



La liberté politique tend à engendrer certaines mœurs – ce que Tocqueville appelait « les habitudes du cœur » - mœurs qui sont en même temps le soutien indispensable de cette liberté : un certain esprit d’indépendance, l’habitude d’user de sa raison pour déterminer par soi-même ce qui est bien ou mal – ce que Tocqueville, encore lui, appelait la méthode philosophique des Américains – le refus de se soumettre aveuglément à un prince ou à une hiérarchie, l’habitude de discuter des questions publiques, la conscience de son rang et de ses droits, etc.
Bien que nous ayons tendance à identifier la liberté politique avec la démocratie, nous ne devons pas commettre l’erreur de croire que cette sorte de liberté paradoxale, faite d’indépendance et d’obéissance spontanée, n’existe que dans ce type de régime.
Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville expliquait : « Quelque soumis que fussent les hommes de l'Ancien Régime aux volontés du roi, il y avait une sorte d'obéissance qui leur était inconnue : ils ne savaient pas ce que c'était que se plier sous un pouvoir illégitime ou contesté, qu'on honore peu, que souvent on méprise, mais qu'on subit volontiers parce qu'il sert ou peut nuire. Cette forme dégradante de la servitude leur fut toujours étrangère. Le roi leur inspirait des sentiments qu'aucun des princes les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n'a pu faire naître, et qui sont même devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la Révolution en a extirpé de nos coeurs jusqu'à la racine. Ils avaient pour lui tout à la fois la tendresse qu'on a pour un père et le respect qu'on ne doit qu'à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu'à l'amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très libre jusque dans la plus extrême dépendance. »
Et Montesquieu écrivait dans l’Esprit des lois : « Il n'y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l'honneur prescrivent tant que l'obéissance aux volontés du prince : mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu'elle nous rendrait incapables de le servir. Crillon refusa d'assassiner le duc de Guise, mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemy, Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots, le vicomte d'Orte, qui commandait dans Bayonne, écrivit au roi : « Sire, je n'ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsi, eux et moi, supplions Votre Majesté d'employer nos bras et nos vies à choses faisables. » Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme une chose impossible. »

Aussi, nous devons nous garder de confondre les monarchies ou les principautés occidentales avec les monarchies orientales. Dans les premières la plupart des sujets ne participaient certes pas à la direction des affaires publiques, mais ils ne connaissaient pas l’obéissance servile qui était la règle dans les secondes. Et cette différence se faisait sentir sur le champ de bataille. Les soldats de Xerxès ou de Darius, par exemple, étaient des esclaves qui obéissaient sans murmurer, et nul, pas même les généraux, ne pouvait discuter les décisions du souverain sans risquer de perdre la vie. Alexandre le grand se prétendait descendant de Zeus et son père, Philippe de Macédoine, avait anéanti la liberté des cités grecques, mais il régnait dans son entourage une liberté de paroles inconnue à la cour du Grand Roi. Cela signifie que de véritables délibérations pouvaient avoir lieu avant la bataille, et que les généraux ou les officiers savaient qu’ils ne risquaient pas d’être exécutés pour avoir fait preuve d’initiative individuelle, pourvu que cette initiative soit raisonnablement justifiée.
Des armées ainsi conduites se révèlent, si ce n’est à chaque bataille, du moins sur le long terme, supérieures à des armées dans lesquelles la peur ou la superstition font régner une obéissance aveugle.


Inversement, mais finalement pour les mêmes raisons, les armées occidentales se caractérisent, depuis le temps des phalanges grecques et des légions romaines, par une sorte de discipline rationnelle qui est aussi éloignée du désordre fougueux de la horde que de l’uniformité silencieuse des armées despotiques.
On pourrait dire, de manière synthétique, que les armées occidentales sont composées de soldats et non de guerriers. L’accent est mis non sur la valeur individuelle, mais sur l’efficacité collective.
« La discipline telle qu’elle a émergé en Europe est la tentative d’institutionnaliser un type particulier de courage par l’entrainement et la répétition, qui se manifeste dans le fait tenir sa place dans la formation. Cette obsession occidentale de l’exercice en rangs serrés est basée sur le fait que, si tous les hommes sont enclins à s’enfuir lorsque la situation devient désespérée, l’entrainement et les convictions sont susceptibles d’altérer ce comportement. La clef n’est pas de faire de chaque homme un héros mais de créer des hommes qui, dans l’ensemble, sont plus courageux que leurs alliés non entrainés lorsqu’il s’agit de résister à une charge de l’ennemi, et qui, au plus fort de la bataille, obéissent aux ordres de leurs supérieurs de protéger les hommes à leurs côtés. Leur obéissance va à un système civique intemporel et persistant, non pas à une tribu, une famille, ou aux amis du moment. »
C’est cette discipline patiemment développée et systématisée qui a permis aux légions romaines d’écraser les peuples du nord, physiquement bien supérieurs aux petits Italiens. C’est elle qui a permis aux conquistadors de résister à des armées aztèques cent fois supérieures en nombre. C’est elle qui a permis aux fantassins de Charles Martel de vaincre les cavaliers d’Abd el-Rahman à Poitiers. C’est elle qui a permis à 150 soldats anglais de tenir en respect puis de mettre en déroute une armée de 4000 zoulous à Rorke’s drift.
Pris individuellement, ni les Romains, ni les Francs, ni les Espagnols, ni les Anglais n’étaient plus courageux que leurs adversaires. La supériorité de leur armement ne suffit pas non plus à elle seule à expliquer la victoire des soldats occidentaux, car cette supériorité ne peut s’exprimer qu’à la condition que chaque homme respecte scrupuleusement les ordres et la formation. Le fantassin lourdement équipé qui constituait l’ossature des légions romaines ou de l’armée franque était une proie facile dès lors qu’il était isolé. Son équipement même le rendait vulnérable face à des adversaires plus légers et plus mobiles. En revanche, dès lors qu’il se présentait en formation serrée et qu’il pouvait manœuvrer en corps, il était pratiquement invincible.
Les mousquets des Espagnols ou les fusils Martini-Henry des soldats britanniques étaient certes des armes plus efficaces que les arcs ou les sagaies de leurs adversaires. Mais ces armes à un coup étaient lourdes, longues à recharger et d’une précision douteuse. Leur efficacité résidait essentiellement dans leur utilisation collective. Ce sont les salves bien coordonnées des Espagnols et des Anglais qui les rendaient redoutables pour leurs ennemis, pas les qualités de tireur de chaque soldat pris individuellement.
Victor Davis Hanson explique : « En un sens abstrait, les soldats qui se battent comme un seul homme – qui tirent en salves, qui chargent en groupe et en suivant les ordres, qui se retirent lorsqu’on leur ordonne, qui ne poursuivent pas l’ennemi précipitamment, prématurément, ou pour trop longtemps – l’emportent sur leurs adversaires. »

***

Dans le livre VII de La politique, Aristote remarquait : « Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en général pleins de courage. Mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie ; aussi conservent-ils leur liberté ; mais ils sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts ; mais ils manquent de cœur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. Elle sait en même temps garder son indépendance et former de très bons gouvernements, capable, si elle était réunie eu un seul État, de conquérir l'univers. »
Victor Davis Hanson connait très vraisemblablement ce passage de La politique, bien qu’il n’en fasse pas mention. Il est incontestable en tout cas que son livre vient corroborer de manière frappante l’observation d’Aristote.
Aristote parait lier les qualités morales des peuples à la géographie, anticipant ainsi les développements de Montesquieu, dans l’Esprit des lois, sur les rapports entre le climat et les mœurs. Une lecture complète de La politique indiquerait sans doute que, pour Aristote, la relation n’est pas si directe qu’elle peut sembler l’être dans ce court passage du livre VII. Mais quoi qu’il en soit, Victor Davis Hanson est très clair sur le fait que, selon lui, la supériorité militaire de l’Occident n’est pas une question de race ou de climat, mais uniquement de facteurs qu’il appelle « culturels ».
En vérité, cependant, à la lecture de son livre, il serait plus juste de dire que ces facteurs sont essentiellement politiques.
Victor Davis Hanson cite ainsi, en l’approuvant, l’historien américain Harry Turney-High qui écrivait, dans Primitive wars :
 « L’invention décisive est celle de l’Etat, c’est-à-dire du contrôle social civil à la différence de celui basé sur la parenté. Le gouvernement civil est la ligne de fracture, le seuil, l’horizon qui sépare ce qui est civilisé de ce qui ne l’est pas. Seul l’Etat peut lever de vastes armées. Lui seul peut former et discipliner les hommes pour en faire des soldats plutôt que des guerriers. Seul le gouvernement peut ordonner, et non pas simplement demander, et lui seul peut punir ceux qui ne sont pas d’humeur à se battre aujourd’hui… le guerrier primitif ne pouvait pas s’appuyer sur un gouvernement structuré, organisé. Il était réticent à se soumettre à la discipline, et il était incapable ou bien supportait impatiemment d’obéir à des ordres précis. Il ne découvrait que les principes tactiques inhérents à la chasse… il était trop focalisé sur le combat à venir pour planifier des campagnes plutôt que des batailles. »
La suprématie militaire de l’Occident est la conséquence de la supériorité de son organisation politique. Ou plutôt la conséquence du fait que lui seul a découvert la politique, au plein sens du terme.

Mais maintenant que le monde entier s’est, en quelque sorte, mis à l’école de l’Occident, cette suprématie militaire va-t-elle prendre fin ?
Il est d’autant plus tentant d’adopter cette hypothèse que, par bien des aspects, l’Occident est en déclin, relatif et absolu. Economiquement, démographiquement, son poids relatif a largement diminué depuis la seconde guerre mondiale, et les démocraties occidentales sont toutes, à des degrés divers, en proies à de graves difficultés internes, d’ordre morale et politique. Par certains aspects ces régimes apparaissent désormais comme décadents.
Pourtant, d’un point de vue militaire, rien ne parait encore indiquer que l’Occident soit sur le point de perdre sa prééminence.  L’exemple d’Israël face aux pays arabe, ou bien la guerre du golfe en 1991, ont rappelé qu’il ne suffisait pas d’équiper et de former ses armées à l’occidentale pour acquérir l’efficacité militaire occidentale. Les Etats-Unis ont certes perdu la guerre du Vietnam, en ce sens qu’ils ont fini par se résigner à la chute de leur allié sud-vietnamien. Mais ils n’ont pas été vaincus militairement, et la guerre n’a été perdue sur le terrain politique que parce que l’armée américaine devait se conformer à des règles d’engagement qui rendaient toute victoire pratiquement impossible. Si toute sa puissance de feu avait pu être déployée, aucun spécialiste ne doute sérieusement que la guerre aurait été finie en un ou deux ans, tout au plus.
Aujourd’hui l’Occident se bat, un peu partout sur la planète, contre des groupes armés ou des Etats se réclamant de l’islam. Cette guerre ne sera pas perdue militairement. Si « Rome » doit à nouveau s’effondrer face aux hordes barbares, ce ne sera pas parce que ses légions auront été vaincues sur le champ de bataille. Ce sera parce que les nations occidentales auront perdu le désir de se perpétuer, parce qu’elles auront perdu confiance en la justesse de leur cause et qu’elles auront laissé les germes de dissolution actuellement à l’œuvre en leur sein se développer jusqu’au stade terminal. La destruction viendra de l’intérieur. Mais même au cas où le combat prendrait finalement la forme d’une guerre civile, nous pourrions tirer quelque réconfort du fait que nous sommes les héritiers d’une tradition militaire qui, depuis deux millénaires et demi, s’est presque constamment montrée supérieure à toutes les autres. Et, reprenant pour nous les vers de Pétrarque cités par Machiavel à la fin du Prince, nous pourrions dire à notre tour, en manière d’espérance : « Vaillance contre fureur/Prendra les armes ; et le combat sera bref/Car l'antique valeur/Dans les coeurs occidentaux n'est pas encor’ morte. »

samedi 2 juin 2018

Quand Harry devint Sally




Que faites vous lorsque vous n’avez pas le temps d’écrire le compte-rendu d’un livre ? Vous traduisez le compte-rendu qu’un autre a déjà publié. Cela vous demande moins de temps et vous avez l’impression d’avoir fait tout de même un petit quelque chose.
Voici donc le compte-rendu de When Harry became Sally, un livre consacré à la question des personnes dites « transgenres », paru dans la dernière livraison de l’excellente Claremont Review of Books.
Comme le dit très bien l’auteur de ce compte-rendu, dans un monde normal, ce livre, et beaucoup d’autres du même genre, n’auraient jamais dû être écrit. De la même manière, dans un monde normal ce billet de blog, et beaucoup d’autres du même genre n’auraient jamais dû être écrit.
Mais aujourd’hui les aliénés ont pris le contrôle de l’asile et menacent d’enfermer les gens sains d’esprit.
Il est donc hélas nécessaire que ce genre de livre et ce genre de billets de blog soient écrits, et il est indiqué de les lire, car il faut bien se défendre lorsque l’on est attaqué. Et ne croyez pas que l’absurdité des prétentions des assaillants soient une garantie qu’ils vont échouer. Ou plutôt : ils échoueront nécessairement sur le long terme, mais en attendant que de dégâts ils auront commis, que de vies ils auront brisées. Mieux vaut qu’ils échouent plus tôt que plus tard.

***

« Lorsque la grande oraison funèbre de notre société d’illusions aura été écrite – comme cela arrivera certainement, parce que la nature humaine ne change pas, et que les réalités biologiques, de même que la pesanteur ou les phases de la lune, ne sont pas affectées par ce que nous pouvons dire à leur sujet – il demeurera une grande quantité d’ouvrages produits par des hommes et des femmes à l’esprit solide qui n’auraient jamais dû être écrits. Parmi ceux-ci, les ouvrages portant sur la différence des sexes figureront en bonne place car, au lieu d’employer les moyens scientifiques et culturels puissants dont nous disposons pour admirer les beautés de l’un et l’autre sexe, le féminin et le masculin, nous devons défendre l’idée même qu’il existe des sexes. Nous devons dans le même temps défendre notre esprit, et celui de nos enfants, contre l’affirmation incohérente selon laquelle, en dépit du fait que le masculin et le féminin sont censés être des constructions arbitraires inventées par « la société » dans une intention mauvaise, il est possible pour une personne d’être un homme né dans un corps de femme, ou vice-versa, et, qui plus est, il possible pour un enfant d’avoir conscience dès trois ans de cette mystérieuse incohérence entre le corps et l’esprit. C’est à peu près comme de dire que Napoléon n’existe pas, que vous êtes Napoléon et que vous saviez que vous étiez Napoléon peu après le moment où vous avez cessé de porter des couches.

Ryan Anderson a écrit l’un de ces livres. When Harry became Sally : responding to the transgender moment (Lorsque Harry devint Sally : répondre au moment transgenre) est méticuleusement documenté, impitoyablement logique, attentif aux besoins et à la confusion des personnes qui désireraient – ou qui croient qu’elles désireraient – appartenir à l’autre sexe, et plein des affirmations ahurissantes des activistes et d’histoires de gens trompés par des médecins bien trop prompts à prescrire des traitements et à mutiler. Pourtant le livre est plein d’espoir, parce qu’en réalité le château transgenre est bâti sur du sable, et seule la coercion sociale imposée d’en haut peut empêcher les gens ordinaires de le remarquer et de déclarer ce qui est évident. C’est un livre brillant écrit en des temps sombres.

Je me concentrerai sur quatre erreurs qu’Anderson, qui est chercheur à la Heritage Foundation et le fondateur du magazine en ligne Public Discourse, dépiste et dont, avec fermeté et modération, il démontre le caractère creux, illogique, et totalement incompatible avec à la fois la recherche en biologie et l’expérience ordinaire.

La première est que le sexe serait « assigné », de manière pour ainsi dire arbitraire, comme s’il était possible de mettre à l’hôpital un bracelet bleu ou rose aux nouveau-nés selon l’humeur du moment. Reliée à cette erreur est l’idée que le sexe serait une réalité superficielle, qu’il consisterait juste en quelques organes situés en dessous de la ceinture. Mais c’est le contraire qui est vrai : le sexe est le moyen par lequel les espèces sexuées assurent leur survie :

« Le sexe en tant que statut – mâle ou femelle – découle de la reconnaissance du fait qu’un corps est organisé de manière à avoir la capacité de s’engager dans des actes sexuels. Le sexe n’est pas simplement identifié sur la base de cette organisation, le sexe n’est un concept cohérent que sur la base de cette organisation. La différence conceptuelle fondamentale entre un mâle et une femelle est l’organisation de l’organisme pour la reproduction sexuelle. »

Les sexes sont faits l’un pour l’autre, dans leur fonction collaborative unique, qui est de mettre au monde de nouveaux êtres humains. Il n’existe pas de troisième sexe – pas même les ecclésiastiques, selon la plaisanterie de George Bernard Shaw. Il n’y a pas de « spectre » de la sexualité (Anderson traite des cas excessivement rares dans lesquels un défaut génétique a pour conséquence qu’une personne a un sexe latent ou ambigu ; dire qu’il s’agit là simplement de variations normales revient à peu près à dire que l’espèce humaine n’est pas essentiellement bipède parce que certaines personnes naissent avec une seule jambe, ou pas du tout). « Et ce n’est vraiment pas controversé », écrit Anderson.

« Le sexe est compris de cette façon pour toutes les espèces. Personne ne trouve particulièrement difficile – et encore moins controversé – d’identifier les mâles et les femelles chez les bovins ou chez les chiens. Les agriculteurs et les éleveurs se reposent sur cette distinction facile pour gagner leur vie. »

Seul l’être humain peut avoir un intérêt à travestir la réalité.

Mais, même si c’est le cas, ces distinctions ne sont-elles pas triviales ? Si elles étaient triviales on pourrait demander : pourquoi est-il nécessaire de recourir à ces amputations, à ces prothèses, à cette chirurgie esthétique, à ces stérilisations, à ces injections d’hormones ? Mais ces distinctions ne sont pas triviales. Comme le montre Anderson, en s’appuyant sur ce que nous apprennent la génétique, la physiologie et la neurologie, nous sommes des êtres sexués jusqu’au fond de nos cellules, et depuis les instructions inscrites dans le zygote jusque dans chacun de nos organes, y compris le cerveau. Il est impératif que les médecins et les psychiatres sachent cela. Le métabolisme normal d’un homme n’est pas celui d’une femme. Les os d’une femme ne sont pas les mêmes que ceux d’un homme. Les maladies touchent les deux sexes à des taux différents et de manières différentes et c’est pourquoi, comme le relève Anderson, les chercheurs en médecine doivent désormais présenter les résultats de leurs travaux séparément pour chaque sexe. Les chirurgiens le savent également : le cœur d’une femme est plus petit que celui d’un homme et présente un éventail de problèmes qui lui sont propres. Les féministes se sont longtemps plaintes que ce soient les hommes, et non les femmes, qui soient considérés comme les patients type en matière de médecine.  Mais désormais on nous demande de croire qu’un peu de chirurgie esthétique ou bien l’injection d’hormones artificielles pourraient magiquement opérer une transformation complète et fondamentale.

Ce qui m’amène à la seconde erreur dénoncée par Anderson, l’idée que le « sexe » et le « genre » seraient indépendants l’un de l’autre. Les féministes prétendent depuis longtemps que le « sexe » est biologique alors que le « genre » est social, et puisqu’il est social, il est une simple convention ; même si désormais, comme le rapporte Anderson, en citant Judith Butler, certains prétendent que le sexe lui-même est une construction sociale tandis que le genre, la manière dont vous vous percevez vous-même, est fondamental et immuable. Ce qui est de la pure folie. Essayez d’appliquer cette théorie à n’importe lequel de vos systèmes corporels autre que le sexe ; essayez de prétendre que votre estomac, votre foie, vos reins, vos intestins, et tout le système d’organes qui sert à convertir la nourriture en énergie et en nutriments est une construction sociale mais que votre goût pour les œufs pochés est fixe, inné, et absolu.

Anderson affirme, avec raison, que notre vie sociale est l’expression de notre être biologique : nous sommes, biologiquement, le genre de créatures qui forment le genre de sociétés que nous formons : « Les êtres humains sont des êtres de nature et de culture, mais une culture saine ne cherche pas à effacer notre nature en tant qu’êtres corporels et sexués. Elle défend l’intégrité des personnes, en partie en cultivant les manifestations des différences sexuelles qui correspondent aux faits biologiques. Elle encourage les expressions genrées qui révèlent et communiquent la réalité de notre nature sexuée. »

Nous ne pouvons croire qu’il en va autrement qu’en adoptant ce qu’Anderson appelle « un nouveau gnosticisme ». C’est-à-dire la croyance que le « moi véritable » est une sorte de fantôme, qui flotte peut-être un mètre au-dessus de votre tête et cinquante centimètres sur la droite, et qui utilise le corps comme un simple instrument pour satisfaire ses désirs. « Mais si une âme a une perception interne de quelque chose, c’est du corps et par le corps. Les âmes ne sont pas radicalement séparées des corps ; elles sont le principe qui les informe, qui les organise, et qui fonde leurs capacités élémentaires. » Je ne peux pas savoir ce que c’est que d’être une chauve-souris, explique Anderson en faisant référence au philosophe Thomas Nagel, parce que je ne suis pas une chauve-souris. Je suis un homme, et par conséquent je ne peux pas savoir ce que c’est que d’être une femme.  Ce que désire réellement Bruce Jenner c’est que les autres le perçoivent comme une femme ; il se sent en décalage par rapport à la réalité de son corps, et il demande que les autres éprouvent le même sentiment que lui. Il n’existe pas davantage de preuves que les personnes « transgenres » auraient, en tant que groupe, des cerveaux différents de ceux des personnes de leur propre sexe :

« Il n’existe aucune étude sur le cerveau concluant à un « pouvoir prédictif » de l’une ou l’autre des différences biologiques examinées, et cette absence de pouvoir prédictif est une sérieuse faiblesse pour une théorie scientifique. Il n’existe donc aucune preuve en faveur des affirmations relayées par certains médias populaires selon lesquelles des différences biologiques situées dans le cerveau détermineraient l’identité de genre. »

Par conséquent, pour en venir à la troisième erreur, il n’existe aucune raison de penser qu’un enfant puisse savoir quel est son genre « véritable ». Anderson pose cette question sous une forme ou une autre, encore et encore : « Sur quel autre sujet les affirmations d’un enfant de deux ans sont-elles considérées comme « pas moins valides » que celles d’un adulte ou d’un enfant plus âgé ? » Lorsque nous examinons ce que veut dire un enfant lorsqu’il prétend qu’il ou elle est « réellement » de l’autre sexe, nous découvrons soit que l’enfant interprète les choses en fonction d’une compréhension superficielle, inexpérimentée, de ce que sont les deux sexes, soit qu’il répond à l’action des adultes – parfois aux mauvais traitements de la part des adultes. Autrement dit, l’idée qu’un enfant se fait de l’autre sexe est, pour le coup, « socialement construite » et tend à être superficielle et pleine d’erreurs.

Quelque fois un garçon, comme le montre Anderson, a un « niveau d’activité » inhabituellement bas, du fait de son métabolisme, de son environnement, de son tempérament, et cela peut le conduire à éviter les bousculades. Il pourra alors, pour un temps, préférer jouer avec les filles. Cela ne devrait pas inquiéter. C’est en fait dépourvu de signification, à moins que les autres n’insistent pour que cela en ait une : ses pairs, en le maltraitant, nos nouveaux et monstrueux apprentis sorciers, qui font pire et lui disent qu’il est peut-être « réellement » une fille. Personne ne lui explique qu’il est en train de passer par un stade, et qu’il finira très probablement par aimer le football en grandissant. Comme le montre Anderson, de 80 à 95% des enfants souffrant d’une sérieuse dysphorie de genre guérissent en grandissant : leur esprit et leur corps se mettent à l’unisson.

Parfois il suffit juste d’un parent qui montre au garçon – le cas est bien plus fréquent chez les garçons que chez les filles – que sa nature de petit garçon se manifeste de tout un tas de manière, et qu’il est donc réellement un garçon après tout. Le garçon qui ne supporte pas le football a tout lu sur la seconde guerre mondiale. Le garçon qu’ennuie les récits de guerre aime dessiner des cartes des Etats-Unis. Le garçon qui ne sait pas dessiner aime passer ses après-midis à bricoler des machines. Le garçon qui ne s’intéresse pas aux machines se promène dans les bois avec son chien, en quête de nouvelles choses à découvrir. J’ai parlé avec un jeune homme qui ne s’intéressait absolument pas aux sports et à ce qu’il considérait comme typiquement masculin mais qui, dans son maintien, sa manière de parler, la façon plutôt décidée dont il abordait les autres, était masculin jusqu’au bout des ongles : il fut cependant surpris, et satisfait, lorsque je le lui ai dit, et lorsque je lui ai dit que cela était évident.

Cela m’amène à mon dernier point. Aucune violence faite à la réalité pour des motifs politiques ne peut être inoffensive, et Anderson montre le mal qui est engendré de beaucoup de manière et à beaucoup de niveaux.  Nous sommes en présence de ce que n’importe qui ayant tout son bon sens appellerait, et devrait appeler, de la maltraitance envers les enfants, et à une échelle colossale. Nous sommes en présence d’une entreprise de coercition des gens ordinaires, qui se laisse voir de manière évidente dans la répression de la parole. Nous avons à faire à une négligence délibérée de la sécurité des femmes et des jeunes filles dans les vestiaires et les sanitaires, et à la disparition des équipes sportives réservées aux femmes. Nous avons à faire à la perpétuation d’une grave maladie mentale : car le fait que j’ai l’impression d’être « réellement » une fille n’est pas différent de l’impression qu’a une fille mince d’être « réellement » grosse, ou de celle d’une jolie femme d’être « réellement » hideuse, ou de n’importe quelle autre pensée ou obsession qui ne s’accorde pas avec la réalité. Si la santé mentale consiste en l’adequatio mentis ad rem, alors la vogue du transgenre n’est rien d’autre qu’une tentative de faire se conformer la réalité à l’imagination de quelqu’un, et puisque la réalité est ce qui résiste à notre imagination, il s’agit d’une tentative sans fin. Rien ne sera jamais suffisant.

Lorsqu’il s’agit de dire la vérité, Anderson ne cède pas un pouce de terrain. Lorsque nous avons à faire à des individus, il nous rappelle d’être toujours charitable, et de chercher à comprendre ce qui peut expliquer l’illusion. Je terminerai par une observation qui est implicite dans ce livre magnifique et honnête. S’il existe des garçons qui souhaiteraient être des filles, et des filles qui souhaiteraient être des garçons, cela est dû moins à une réalité qu’ils connaitraient qu’à une réalité qu’ils ont appris à haïr. De nos jours les hommes et les femmes ont très peu de choses aimables à dire sur le sexe opposé, et nous ne devrions pas attribuer leur acrimonie à la seule ingratitude. Le fait est que les hommes et les femmes ont toujours disposé d’une multitude de moyens pour se rendre mutuellement malheureux, tout particulièrement depuis la révolution sexuelle. Les mauvais comportements sont devenus la norme. Nous devons par conséquent nous attendre à ce que, dans un futur proche, davantage de jeunes gens, et non pas moins, répondent de manière irrationnelle et destructrice au désamour, à la suspicion, au ressentiment, et au mépris qui dominent aujourd’hui les rapports entre les sexes. Puisse le livre de Ryan Anderson nous aider à sortir de cette auto-destruction. »

Anthony Esolen, Claremont Review of books, spring 2018