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dimanche 14 juin 2020

Le mystère de la laideur contemporaine




Lorsque je me promène dans Paris, ou dans n’importe quelle grande ville de France, la laideur presque universelle des bâtiments contemporains est un phénomène qui ne lasse pas de me consterner, et de me fasciner.

Dans un article que j’avais traduit pour mon blog, Claire Berlinski, une Américaine vivant à Paris, écrivait : « Paris est toujours beau, mais Dieu sait que les architectes font de leur mieux pour ruiner cette beauté. La périphérie a été détruite et le centre a été abîmé. Aucun architecte ayant œuvré depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’a ajouté à la beauté de la ville, et chacun d’entre eux en a soustrait quelque chose. Les nouveaux bâtiments ont suscité une condamnation universelle dès leur conception, seule la familiarité les a rendus tolérables. Les fait que les architectes d’après-guerre soient incapables de faire quoi que ce soit de beau est une vérité si unanimement acceptée que personne ne se soucie de demander pourquoi. Il s’agit juste d’un aspect de la vie moderne, au même titre que les voyages en avion et internet. »

Je fais entièrement mien ce jugement esthétique concernant ce que l’auteur appelle « le saccage architectural de Paris ». En revanche, je récuse l’idée que personne ne se soucierait de demander pourquoi, étant donné que cette question me tarabuste depuis longtemps déjà.

Comment se fait-il qu’avec tant de richesse et de tels moyens techniques nous ne soyons pas capables de construire des bâtiments agréables à l’œil ? Pourquoi la beauté semble-t-elle avoir pratiquement déserté le monde de l’architecture ? Pourquoi, avec sous les yeux tant de merveilles issues des siècles passés, la création contemporaine est-elle aussi systématiquement hideuse ? Et pourquoi cette laideur est-elle devenue la norme en Occident ? Voilà ce que j’aimerais comprendre.

Je cite sur ce point un excellent article, très bien informé, que j’avais déjà eu l’occasion de signaler, et dans lequel vous pourrez trouver toutes les illustrations nécessaires pour soutenir mon propos (Brianna Rennix & Nathan j. Robinson, «Why you hate contemporary architecture », Current Affairs, 31 octobre 2017) :

« Pendant environ 2 000 ans, tout ce que les êtres humains ont construit a été beau, ou du moins acceptable. Le XXe siècle a mis un terme à cette situation, comme en témoigne le fait que les gens font souvent des pieds et des mains pour passer leurs vacances dans des villes « historiques » (lire : « belles ») qui contiennent aussi peu d'architecture post seconde guerre mondiale que possible. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui a réellement changé ? Pourquoi semble-t-il y avoir une rupture aussi évidente entre les milliers d'années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale et l'après-guerre ? Et pourquoi cela semble-t-il vrai partout ? »

Avant d’aller plus loin, il me faut préciser que ce jugement ne s’applique évidemment pas à tous les bâtiments contemporains. La laideur qui me frappe, et qui est pour moi une énigme que j’aimerais résoudre, est celle des bâtiments que l’on peut dire « de prestige ». Les bâtiments publics ou ceux pour lesquels le ou les architectes ont manifestement reçu carte blanche pour faire « quelque chose de nouveau » et pour démontrer leur génie créatif. Dans certains cas le résultat est réellement intéressant et peut même être esthétiquement satisfaisant. La fondation Louis Vuitton, à Paris, œuvre de l’architecte Frank Gehry, me parait appartenir à la première catégorie et le Burj-al-arab, conçu par l’architecte Tom Wright, à la seconde. Mais pour quelques réussites, combien d’horreurs qui donnent le frisson et que l’on souhaiterait voir détruites séance tenante ? Les beaux bâtiments contemporains sont comme les poissons-volants : ils ne constituent pas, et de très loin, la majorité du genre.

Par ailleurs, pour caractériser les bâtiments que j’ai en vue, le terme laideur est peut-être insuffisamment précis. Sans doute faudrait-il ajouter les termes inhumain et angoissant.

Dans un petit texte dont le titre m’échappe, et que j’ai lu il y a fort longtemps, Michel Houellebecq évoque l’esplanade de La Défense et remarque que les passants semblent spontanément s’adapter à l’architecture proposée en adoptant une démarche robotique et en arborant un regard vide et un visage figé. L’effet produit par l’architecture contemporaine me semble en effet être de cet ordre-là.

Deux éléments me paraissent caractériser principalement les constructions contemporaines qui défigurent nos villes. D’une part le rejet pratiquement systématique de tout ce qui rend un bâtiment spontanément plaisant à l’œil : ornement, symétrie, proportion, harmonie, bref le rejet de tous les constituants objectifs de la beauté, ou du moins, s’il faut parler selon toutes les écoles philosophiques, de ce qui est à peu près universellement considéré comme agréable à regarder.


« Le fait le plus extraordinaire concernant l'architecture du siècle dernier, cependant », écrivent Rennix et Robinson, « est à quel point certaines tendances sont devenues dominantes. L'uniformité esthétique entre les différents architectes est remarquablement rigide. L'architecture contemporaine fuit l'utilisation classique des symétries multiples, elle se refuse intentionnellement à aligner les fenêtres ou d'autres éléments de design, et préfère les formes géométriques inhabituelles aux formes satisfaisantes et ordonnées. Elle obéit à un certain nombre de tabous stricts : les dômes et arcs classiques sont interdits. Une colonne ne doit jamais être cannelée, les toits en pentes symétriques sont impossibles. Oubliez les coupoles, les clochers, les corniches, les arcades et tout ce qui rappelle la civilisation pré-moderne. » (« Why you hate contemporary architecture »)
Ou encore :

« La passion de l'architecte contemporain est de disposer des éléments d’une manière qui soit intentionnellement discordante, désordonnée et exaspérante. »
Autrement dit, les architectes contemporains semblent chercher avec obstination non pas à plaire mais à déplaire, à choquer et à désorienter.

D’autre part, ce qui me semble caractériser – sans exception que je connaisse – les bâtiments contemporains, c’est leur mépris total pour la notion d’unité architecturale. Un bâtiment contemporain se reconnait d’abord au fait qu’il refuse de manière éclatante de s’intégrer dans son environnement. Au contraire, son ambition première semble être de ruiner, de détruire l’harmonie du quartier dans lequel il s’inscrit, si cela est possible.

Prenons l’exemple de la tour Montparnasse. Certes, son habillage, très années 1970, a plutôt mal vieilli. Mais sa forme n’est pas déplaisante en elle-même et, dans une ville comme Chicago, personne ne la remarquerait particulièrement, même si elle ne serait sûrement pas considérée comme un beau bâtiment. En revanche, dans une ville comme Paris, dont les bâtiments dépassent rarement une dizaine étages et sont de couleur plutôt claire, la gigantesque tour sombre écrase le paysage et ruine toutes les perspectives à des kilomètres à la ronde. Une des raisons pour lesquelles la Fondation Louis Vuitton peut être classée parmi les rares réussites parisiennes de l’architecture contemporaine, c’est précisément qu’elle est isolée, au milieu du bois de Boulogne. Mais située dans un quartier d’habitation, elle produirait à peu près le même effet discordant que la Tour Montparnasse, en moins catastrophique étant donnée sa plus faible hauteur.

Pour ne pas multiplier inutilement les exemples au sujet d’un phénomène qui ne me parait pas sérieusement contestable, prenons simplement le cas des bâtiments conçus par Le Corbusier. Celui-ci peut certainement être considéré comme le pape de l’architecture contemporaine et son œuvre est classée depuis 2016 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le Corbusier fut à l’architecture du 20ème siècle ce que Picasso fut à la peinture. Certains jugeront peut-être les œuvres de Le Corbusier intéressantes, novatrices, géniales même peut-être. Je les juge personnellement (toutes celles du moins que je connais) particulièrement repoussantes et littéralement inhumaines : impropres à être habitées par des êtres humains ordinaires. Mais je crois qu’il est un point sur lequel les admirateurs de Le Corbusier et ses contempteurs, comme moi, peuvent s’accorder : ses bâtiments sont absolument singuliers. Comme le dit Theodore Dalrymple : « un bâtiment de Le Corbusier est incompatible avec tout ce qui n’est pas lui-même. » En conséquence de quoi : « Un seul de ses bâtiments, ou un bâtiment inspiré par lui, est capable de ruiner l'harmonie de tout un paysage urbain. »

Les sentiments que m’inspire l’architecture contemporaine me paraissent d’autant moins subjectifs que ce que j’ai essayé de décrire se retrouve, mutatis mutandis, dans d’autres domaines de la création artistique.

Il y a quelque temps de cela, au cours d’une émission de radio animée par l’amie Catherine Rouvier, j’ai eu la chance de rencontrer Alexandre Damnianovitch, chef d’orchestre et compositeur d’origine serbe qui exerce son art en France depuis le début des années 1980. Alexandre Damnianovitch nous racontait l’atmosphère bien particulière, et proprement idéologique, qui régnait au Conservatoire National de Paris à la fin des années 1970. Toute tentative de composer de la musique qui ressemble à ce que le grand public appelle de la musique, c’est-à-dire quelque chose de plaisant à l’oreille et qui contienne une mélodie reconnaissable, était alors traité avec dédain et fortement découragé. Le seul langage musical vraiment admis était celui de la musique sérielle, qui pousse au bout de sa logique la recherche de l’atonalité entamée avec le dodécaphonisme initié par Schönberg au début des années 1920. Le résultat est l’équivalent musical d’un bâtiment de Le Corbusier, lorsque Le Corbusier est à son meilleur, c’est-à-dire à son pire : étrange, inquiétant, désagréable, angoissant.

Lorsque j’étais enfant, mon père, grand mélomane à l’immense érudition musicale, était fréquemment branché sur France Musique, et se désolait tout aussi fréquemment de la présence de plus en plus envahissante, sur les ondes de sa radio favorite, de pièces musicales « d’avant-garde ». Le nom de Pierre Boulez, que j’entendais parfois prononcer sans savoir de qui il s’agissait, évoquait manifestement en lui des sentiments très négatifs, quelque part entre le mépris et la colère.

J’ai gardé le vif souvenir de ces sons discordants qui s’échappaient du poste et qui ne ressemblaient en rien à ce que j’appelais, moi, dans ma naïveté enfantine, de la musique et je n’ai compris que bien plus tard que Pierre Boulez avait été à la musique du 20ème siècle ce que Le Corbusier avait été à l’architecture. J’ai d’ailleurs éprouvé le même genre de sentiment horrifié lorsque j’ai vu pour la première fois la Cité Radieuse, à Marseille, que lorsque j’entendais Le marteau sans maitre, ou ses équivalents, à la radio : « Mais comment peut-on faire des choses pareilles ? »

De la même manière que l’architecture contemporaine d’avant-garde manifeste, en règle générale, une indifférence souveraine vis-à-vis de êtres humains qui sont censés vivre dans ses créations, la musique savante d’aujourd’hui, celle qui est enseignée dans les conservatoires, celle qui fait l’objet de commandes publiques et obtient les prix les plus prestigieux, manifeste en général une indifférence souveraine vis-à-vis de l’auditeur. Une pièce de musique sérielle ou inspirée par ce courant est aussi peu faite pour être écoutée par une oreille humaine qu’un bâtiment de Le Corbusier, ou inspiré par Le Corbusier, est fait pour être habité par des êtres humains réels, avec des besoins et des émotions qui sont ceux des êtres humains. Avec toutefois cette différence : nul n’est obligé d’écouter un morceau de musique et il est donc très facile d’échapper aux atrocités de la création musicale contemporaine. En revanche, il est beaucoup plus difficile, et même pour un certain nombre de gens pratiquement impossible, d’échapper à la vue d’un bâtiment de grande taille, et par conséquent d’échapper aux effets que sa vue produit sur vous. L’indifférence de l’architecte aux utilisateurs de son bâtiment a donc une toute autre portée que l’indifférence du compositeur à ses auditeurs, et se rapproche de la cruauté.

Le même phénomène peut, me semble-t-il, se constater sans trop de difficulté dans la peinture.
Pour ne pas nous égarer dans une forêt d’exemples et de cas particuliers qui risqueraient de nous faire perdre de vue la différence la plus saillante entre la peinture contemporaine et la peinture qui l’a précédée, procédons comme pour l’architecture et la musique, par la méthode des exemples éminents.
De l’aveu général, le plus grand peintre du 20ème siècle, ou du moins le plus important, celui qui a eu l’influence la plus vaste et la plus durable, est Picasso. Or ce qui caractérise la peinture de Picasso, ce qui la caractérise visiblement si l’on peut dire, c’est la déconstruction, l’abandon progressif de tout ce qui était auparavant censé constituer la beauté, et notamment la beauté du corps et de la figure humaine : la symétrie des traits, la proportion des formes, l’harmonie et la vérité des couleurs. Avec Picasso, tout cela disparait pour être remplacé par des êtres difformes, impossibles, qui semblent tout droit sortis d’un cauchemar ou d’un délire toxicomaniaque.



Après Picasso, le peintre le plus célèbre de la seconde moitié du 20ème siècle – en tout cas celui dont les tableaux sont aujourd’hui encore parmi les plus côtés sur le marché mondial – est sans doute Francis Bacon. A titre personnel, l’œuvre de Bacon me semble beaucoup plus intéressante que celle de Picasso mais, tout comme celles du Picasso de la maturité, les toiles de Bacon me paraissent objectivement dépourvues d’agrément et de beauté. La peinture de Bacon est, si l’on veut, intrigante ou fascinante, mais elle n’est ni belle ni plaisante. En fait, la fascination que peut exercer une toile de Bacon vient précisément de son caractère choquant et, pour tout dire, malsain. Nombre de ses tableaux parmi les plus célèbres ressemblent à des scènes de torture ou des étals de boucherie et ses portraits semblent conçus pour susciter l’angoisse et le désespoir chez le spectateur. On sait que Bacon lui-même était adepte des pratiques sadomasochistes et il ne semble pas excessif de dire que nombre de ses toiles paraissent en cohérence avec ce goût particulier.

Venons-en enfin à la littérature. Que la littérature au 20ème siècle ait peu à peu, comme l’architecture, la musique et la peinture, délibérément délaissé, et même dédaigné, la notion d’agrément me parait peu contestable, de même d’ailleurs et pour les mêmes raisons que les notions de convenance et de moralité. Par agrément j’entends d’abord le plaisir qui nait pour le lecteur de l’intérêt de l’histoire qui lui est raconté et de la beauté du style dans laquelle cette histoire est contée. Je parle bien sûr de la littérature qui a des prétentions, des auteurs qui ambitionnent de « faire une œuvre » et pas simplement de vendre des livres. A titre d’anecdote, mon père – décidément aussi peu satisfait de l’évolution de la littérature que de celle la musique – s’était peu à peu, et à la même époque, tourné vers les « romans noirs » pour contenter sa soif de nouveautés, au point de ne pratiquement plus lire que cela. Il m’avait un jour expliqué ainsi ce goût devenu exclusif : « Eux au moins ils te racontent une histoire ». Mais allons directement au point qui me parait essentiel.

Je cite Pierre Manent, qui me parait particulièrement éclairant :

« Considérons alors le domaine dans lequel l’humanité moderne enregistre sa vie intime – où elle enregistre toujours plus complètement sa vie toujours plus intime : la littérature. Certes il serait vain d’en résumer le mouvement d’une formule, et je n’ai par devers moi aucune « théorie de la littérature ». Mais enfin il me semble que, de Proust et Céline au théâtre de l’absurde et au Nouveau roman, elle dévoile l’imposture des liens humains, le mensonge de l’amour, l’inanité ou la duperie du langage. Elle explore ce que c’est que ceci : devenir un individu. Elle poursuit cette entreprise avec une obstination et une ferveur qui nourrissent l’obsédant souci de l’avant-garde et de la nouveauté littéraire. Une volonté de connaissance est ici à l’œuvre, qui élabore une sorte d’anthropologie négative, portée non par la foi mais par la défiance – par l’absence de foi dans le lien humain. Par son intensité et sa radicalité, ce mouvement s’oppose et se substitue aux deux grandes autorités qui nourrissaient la littérature antérieure : celle des modèles grecs et romains d’un côté, celle des Ecritures chrétiennes de l’autre. Il n’y a plus de démarche héroïque, plus de chemin vers la sagesse, plus d’itinéraire de l’âme vers Dieu, mais très exactement un « voyage au bout de la nuit » où il s’agit de découvrir enfin ce que c’est que d’être un pur individu, en deçà du lien social, et en deçà même du langage. » (Enquête sur la démocratie, « Note sur l’individualisme moderne ». On trouve également dans ce volume une remarquable analyse du Voyage au bout de la nuit sous le titre « Les hommes séparés – sur la psychologie de Céline », que je ne saurais trop vous recommander.)

Pour confirmer la pertinence de cette observation de Pierre Manent, il suffit, me semble-t-il, de se tourner vers celui qui est sans doute l’écrivain français le plus important de ce début de vingt et unième siècle, Michel Houellebecq.

A la différence de ces écrivains formalistes dont se plaignait mon père, Michel Houellebecq raconte assurément des histoires. Il a quelque chose à dire, ou il estime avoir quelque chose à dire. Mais ce qu’il a à dire s’inscrit dans le droit fil de ce « dévoilement de l’imposture des liens humains » mis en exergue par Manent.

Voici par exemple ce qu’il écrit dans Extension du domaine de la lutte (son premier roman, qui est à bien des égards son livre-programme) : « Pour atteindre le but, autrement philosophique, que je me propose, il me faudra au contraire élaguer. Simplifier. Détruire un par un une foule de détails. J’y serai d’ailleurs aidé par le simple jeu du mouvement historique. Sous nos yeux le monde s’uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l’intérieur des appartements s’enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d’autant la quantité d’anecdotes dont se compose une vie. » Et encore : « Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman. Comment, en effet, entreprendrait-on la narration de ces passions fougueuses, s’étalant sur plusieurs années, faisant parfois sentir leurs effets sur plusieurs générations ? Nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c’est le moins que l’on puisse dire. La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne. »

Les relations humaines sont ou deviennent impossibles. Nous sommes, ou nous tendons irrésistiblement vers l’état de monades. Nous sommes tous « des malins », comme dirait Ferdinand et de fait, de Céline à Houellebecq la ligne est assez droite malgré la différence de ton, hargne et amère sarcasme chez l’un, avachissement et tristesse sans fond chez l’autre.
Mais cette imposture des liens humains, n’est-ce pas aussi ce que nous disent, à leur manière, l’architecture, la peinture et la musique contemporaine ?


En ce qui concerne l’architecture, les auteurs de Why you hate contemporary architecture font cette remarque humoristique mais aussi, me semble-t-il, très pertinente : « Si cela ne vous fait pas vous sentir terriblement, désespérément seul, c’est que ce n’est probablement pas un bâtiment contemporain ayant remporté des prix. »

Ce sentiment de solitude écrasante que suscitent tant de bâtiments contemporains, en effet, est totalement volontaire, délibérément recherché. Il est à tout le moins la conséquence nécessaire du mépris ostensible des architectes pour les besoins des êtres humains, à commencer par leurs besoins émotionnels.

« Une autre chose que vous entendrez souvent dans les écoles de design », écrivent Rennix et Robinson, « c'est que l'architecture contemporaine est « honnête ». Elle ne s'appuie pas sur les formes et les usages du passé, et elle ne cherche pas à vous vous dorloter, vous et vos sentiments stupides. Réveillez-vous, les moutons ! Votre patron vous déteste, et votre propriétaire suceur de sang aussi, et votre gouvernement a bien l'intention de vous écraser entre ses engrenages. C'est le monde dans lequel nous vivons ! Faut vous y habituer ! Les amateurs du Brutalisme - l'école d'architecture qui se caractérise par l’usage immodéré des blocs de béton brut - s'empressent de souligner que ces bâtiments « disent les choses telles qu'elles sont », comme si cela pouvait excuser le fait qu’ils sont, au mieux, sinistres et, au pire, qu’ils ressemblent au quartier général d'une sorte de dictature totalitaire post-apocalyptique. »

« L’honnêteté » du brutalisme et des écoles qui lui ont succédé sans jamais remettre en cause ses dogmes fondamentaux, est la même honnêteté que celle de Ferdinand : l’honnêteté de reconnaitre que l’amour, l’amitié, la gentillesse, la sollicitude et tous les sentiments apparentés sont illusoires, que nous sommes tous seuls dans notre nuit, enfermés dans notre égoïsme, que par conséquent la réalité du monde humain c’est l’exploitation et l’écrasement de l’homme par l’homme. Le monde humain EST fondamentalement « une sorte de dictature totalitaire post-apocalyptique », même si habituellement nous dissimulons cette réalité sinistre sous toutes sortes d’artifices.

Vouloir plaire, c’est se soucier des autres. C’est croire que ce qui est plaisant pour moi doit également être plaisant pour les autres car les autres hommes me ressemblent, leur monde intérieur est semblable au mien. Pour plaire, il faut s’appuyer sur un répertoire d’émotions et d’idées commun au créateur et à son public. Par conséquent, chercher à plaire c’est postuler qu’une véritable communication est possible Et de fait, l’émerveillement devant la beauté est capable de réunir les hommes et fait signe vers le caractère objectif des distinctions morales, vers l’existence d’un ordre naturel qui n’est pas essentiellement hostile aux aspirations humaines à la beauté, à la justice, à la bonté, à la sagesse. A l’inverse, rechercher systématique ce qui est étrange, déplaisant, choquant, c’est rejeter la possibilité d’un monde commun dans lequel nous pourrions partager les raisons et les actions. C’est affirmer le primat de ce qui nous sépare, de ce qui nous constitue en entités séparés, sur tout ce qui pourrait nous réunir. C’est essayer de « découvrir enfin ce que c’est que d’être un pur individu », comme le dit Pierre Manent.

De cette manière, non seulement les bâtiments contemporains sont-ils le plus souvent conçus de manière à provoquer des sentiments d’aliénation, d’écrasement, d’angoisse et de solitude qui sont censés nous rappeler la vérité de notre condition, mais leur refus, si caractéristique, de s’intégrer harmonieusement dans leur environnement urbain, la recherche obsessionnelle du « geste architectural » qui introduira une rupture bien visible avec ce qui existe peut également être compris comme découlant du même postulat métaphysique de base : la primauté absolue de l’individualité. Les bâtiments contemporains sont par excellence des bâtiments « individuels », pour ne pas dire des bâtiments solipsistes.


Je vous laisse faire l’application à la musique et à la peinture, mais celle-ci me semble relativement évidente.

Il y a plus : si le réel est l’individuel et si le but de l’existence est de devenir un pur individu, une œuvre d’art sera d’autant plus authentique qu’elle sera plus incompréhensible, plus inassimilable par le public. L’acte de création d’un moi véritable sera par définition sans équivalent. Il sera aussi individuel, unique, que son créateur. Il ne pourra donc, à strictement parler, être compris par personne d’autre que lui.

On le sait, la grande hantise de l’artiste contemporain qui a de l’ambition, c’est d’être « récupéré », c’est-à-dire de devenir populaire. Il y a plus d’une raison à cela, mais une raison décisive est qu’une œuvre populaire, une œuvre qui plait au grand public, ne peut pas être une œuvre « authentique » puisque le commun est une illusion. Bien évidemment ce refus de principe de la popularité s’accommode mal de désirs très communs et auxquels les artistes échappent rarement, comme le désir de l’argent et des honneurs, et on n’en finirait pas d’énumérer les subterfuges qui ont pu être inventés pour concilier ces aspirations inconciliables mais cette crainte comique de la « récupération » n’en est pas moins aisément repérable dans les cercles artistiques contemporains.

Pierre Manent analyse ainsi cette obsession du « devenir individu » qui traverse la littérature du 20ème siècle et qu’il nous a semblé retrouver, mutatis mutandis, dans les autres arts :

« Je vais faire ici ce que je m’étais interdit : je vais résumer d’un mot ce mouvement. Il s’agit, dans l’état de société, et par le moyen de la littérature – de l’investigation littéraire, de l’instrument littéraire – de revenir à ce que les philosophes appelaient jadis l’état de nature, cet état où il n’y a que des individus. Alors que la civilisation se perfectionne, que les nations démocratiques jettent sur le monde un réseau toujours plus ample et serré d’artifices techniques, juridiques et politiques pour faire vivre ensemble, ou plutôt pour faire « communiquer » des peuples que la géographie et l’histoire empêchent de vivre ensemble, l’esprit, dans ces mêmes sociétés, se donne pour tâche de défaire, dans l’élément de la littérature et peut-être, plus généralement, dans l’élément de l’art, de défaire, de déconstruire tous les liens. Ce double mouvement, de construction artificielle et de déconstruction, ne contient rien de contradictoire ; ses deux aspects obéissent au même principe : les hommes n’ont point entre eux de liens naturels ; ils sont donc les auteurs – les artistes – de tous leurs liens.
(…)
Cette situation de la démocratie, cette expérience de la dissolution libératrice des liens, contient pour chaque individu, une mission. Sa situation contient sa mission : il est « condamné à être libre ». Tel est, reconnaissable sous bien des rhétoriques différentes, le pathos spécifique de l’individualisme moderne. »

Manent trouve donc la racine de cet « esprit artistique du temps » dans la philosophie politique moderne, celle qui a « popularisé » cette notion d’état de nature et qui s’en est servi pour fonder des gouvernements d’un type nouveau.

Qu’il puisse exister un rapport entre, par exemple, Hobbes et Le Corbusier ou bien entre Rousseau et Céline, et même un rapport de causalité, que les premiers puissent être, en un certain sens, les maitres spirituels des seconds n’est pas si étrange qu’il peut le sembler, si nous voulons bien nous rappeler que la politique est « la science architectonique », comme le dit Aristote. Ce qui signifie à peu près – pour essayer de condenser en quelques mots une longue histoire – que la réponse à la question « qui doit gouverner ? » donne naissance à la fois à un ordre juridico-politique et à un mode de vie, des mœurs, une « culture » particulière : ce que la science politique appelait et appelle parfois encore un régime politique. Ainsi, par exemple, le régime américain est à la fois la Constitution des Etats-Unis et l’american way of life. Le principe de gouvernement propre à chaque régime, autrement dit, tend à pénétrer irrésistiblement dans tous les aspects de la vie humaine, le public contamine le privé.

La description que fait Tocqueville des Etats-Unis, dans De la démocratie en Amérique, est une illustration quasiment parfaite de la maxime précitée d’Aristote :

« Aux Etats-Unis, le dogme de la souveraineté du peuple n’est point une doctrine isolée qui ne tienne ni aux habitudes, ni à l’ensemble des idées dominantes ; on peut, au contraire, l’envisager comme le dernier anneau d’une chaine d’opinions qui enveloppe le monde anglo-américain tout entier. La Providence a donné à chaque individu, quel qu’il soit, le degré de raison nécessaire pour qu’il puisse se diriger lui-même dans les choses qui l’intéressent exclusivement. Telle est la grande maxime sur laquelle, aux Etats-Unis, repose la société civile et la politique : le père de famille en fait l’application à ses enfants, le maître à ses serviteurs, la commune à ses administrés, la province aux communes, l’Etat aux provinces, l’Union aux Etats. Etendue à l’ensemble de la nation, elle devient le dogme de la souveraineté du peuple. Ainsi, aux Etats-Unis, le principe générateur de la république est le même qui règle la plupart des actions humaines. La république pénètre donc, si je puis m’exprimer ainsi, dans les idées, dans les opinions, et dans toutes les habitudes des Américains en même temps qu’elle s’établit dans leurs lois. »

Et Tocqueville, dans le second tome de son ouvrage, n’hésite d’ailleurs pas à appliquer cette analyse à la production artistique américaine, en s’essayant à expliquer pourquoi, selon lui, « les Américains élèvent en même temps de si petits et de si grands monuments » ou quelles sont quelques-unes « des sources de poésie chez les nations démocratiques ».

Il serait possible de prolonger l’analyse de Manent (et de Tocqueville) en faisant remarquer que la science moderne n’est pas non plus sans rapport avec les caractéristiques de l’art contemporain que nous avons mis en évidence. On pourrait par exemple, sans grande difficultés, tracer des parallèles entre la théorie néo-darwinienne concernant l’origine de la vie et l’évolution des espèces, et la Weltanschauung propagée par « l’avant-garde » artistique au 20ème siècle. Enfin, il serait possible de relier tous les fils en analysant les rapports qui existent entre la science moderne et la philosophie politique moderne.

Mais une telle analyse nous entrainerait beaucoup trop loin sur des chemins beaucoup trop escarpés. Restons-en donc à cette constatation : il existe une affinité certaine entre notre philosophie politique et notre production artistique et notamment entre nos principes « individualistes » et les caractéristiques les plus contestables et les moins satisfaisantes de notre architecture, de notre littérature, de notre musique, de notre peinture, etc.

Gardons-nous, toutefois, d’en tirer des conclusions trop radicales au sujet de « la modernité » ou « la démocratie ».

D’une part, lorsque l’on découvre, ou que l’on croit découvrir une cause général commune à beaucoup de phénomènes, le danger est de croire que cette cause est irrésistible et de faire disparaitre la part irréductible du hasard et de la liberté dans les affaires humaines. Il existe bien, si l’on veut, un « esprit du temps », qui est plutôt un esprit du régime politique, un ensemble d’idées dominantes que, l’être humain étant ce qu’il est, la plupart des hommes accepteront sans réflexion. Mais il s’agit d’une tendance générale, pas d’une fatalité. Il est toujours possible de s’émanciper de « l’esprit de son temps » ou, plus modestement, des idées dominantes dans le milieu familial ou professionnel au sein duquel on évolue. Ainsi, dans le domaine de l’art, il existera toujours des artistes qui iront à contre-courant des conceptions en vogue, celles qui conduisent à l’argent, aux places et aux honneurs. Et, inversement, la domination d’un courant artistique ne se maintient pas durablement sans un effort constant de la part de ses membres pour accaparer les positions à partir desquelles se distribuent l’argent, les places et les honneurs.

J’ai parlé précédemment d’Alexandre Damnianovitch. Après avoir subi, dans sa jeunesse, l’influence et la domination intellectuel du courant sériel, il s’en est peu à peu émancipé pour revenir vers un langage musical classique et pour développer une œuvre véritablement personnelle, inspirée par le passé de la Serbie sans en être une simple répétition. Il existe beaucoup de musiciens comme lui, mais ils sont maintenus dans une semi-obscurité par la domination institutionnelle des disciples de Boulez (pour dire les choses rapidement). De la même manière, tous les architectes actuels ne sont pas des adeptes des principes de Le Corbusier, mais à ceux-là vont rarement les commandes prestigieuses. Et ainsi de suite.

D’autre part, la modernité est déjà une histoire vieille de plusieurs siècles et le phénomène qui nous intéresse date du 20ème siècle tout au plus, il ne peut donc pas être imputé à « la modernité » ou à « l’individualisme démocratique » purement et simplement. Le Paris que nous admirons tant et dont nous regrettons qu’il soit de plus en plus défiguré par les créations des architectes contemporains, ce Paris est pour l’essentiel est une création de la modernité. Comme l’écrit Claire Berlinski :

« Au milieu du 19ème siècle, le centre de Paris était un dédale de rues enchevêtrées, un foyer d’émeutes et d’épidémies de choléra. L’empereur Napoléon III montra à son préfet de la Seine, Georges-Eugène Haussmann, un plan de Paris et lui donna pour instruction « d’aérer, d’unifier et d’embellir ». Haussmann transforma le Paris décrit par Balzac en la ville que nous connaissons de nos jours, une ville dans laquelle de larges boulevards bordés d’arbres mènent l’œil à des monuments néoclassiques, à des hôtels particuliers faits de marbre couleur crème et de calcaire, à des fontaines spectaculaires et à des jardins soigneusement entretenus. Les grandes cathédrales devinrent les joyaux d’un bracelet urbain fait de statues dorées, d’ornement précieux, de gargouilles grimaçantes, de nymphes lascives et de chérubins potelés. »

Haussmann a considérablement embelli Paris et il l’a fait en partie en détruisant le Paris plus ancien, apparemment sans aucun remords. Mais si Haussmann a fait de Paris une ville moderne, il l’a fait en respectant les principes classiques de l’architecture, ceux déjà employés et théorisés par les Romains, par exemple dans le fameux traité de Vitruve, De architectura, composé au premier siècle avant notre ère. Ces principes ont parcouru les siècles pratiquement sans altération et nous connaissons tous le célèbre « Homme de Vitruve », dessiné par Léonard de Vinci en appliquant les proportions du grand architecte romain. Léonard, et des générations d’artistes, d’architectes et d’urbanistes modernes après lui ont continué à déférer à la règle fondamentale énoncée par Vitruve : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature ». Haussmann était de ceux-là. Mais il y en a eu beaucoup d’autres et une simple promenade dans Paris permet de constater que, jusque dans les années 1920 au moins, les architectes en général respectaient les trois critères de Vitruve : firmitas, utilitas, venustas.

En fait, nous ne devons pas oublier que la modernité, d’un point de vue politique, s’est d’emblée présentée sous un double aspect. Avec l’affirmation des droits de l’individu et en même temps qu’elle est venue l’affirmation d’un commun particulièrement vigoureux, sous la forme de la nation. La déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est aussi la déclaration des droits du citoyen et elle est, pour ainsi dire, concomitante de la transformation des Etats Généraux en Assemblée Nationale. La déclaration d’indépendance des Etats-Unis, qui affirme que tous les hommes ont été créés égaux et sont dotés de certains droits inaliénables, commence en évoquant le droit à « une place séparée et égale » que « les Lois de la Nature et du Dieu de la Nature », donnent à chaque peuple. La modernité, c’est aussi la montée en puissance des nations et les deux guerres mondiales, par leur ampleur totalement inédite, ont à l’évidence quelque chose à voir avec cette formidable énergie collective générée par les principes modernes. La modernité politique, en d’autres termes, ne peut pas être résumée à « l’individualisme ». Il y a toujours eu un autre pôle : le pôle de la « nation sacrée ». Bien évidemment ces deux pôles sont en tension mais, pendant assez longtemps, cette tension a pu être considérée comme productive. Ce n’est que depuis le vingtième siècle, et même depuis le milieu de celui-ci, que la dialectique moderne entre l’individu et la communauté semble avoir été rompue, avec une victoire presque sans partage de l’individu et de ses « droits », « droits » qui eux-mêmes se sont étendus presque à l’infini. Par une coïncidence qui n’en est très vraisemblablement pas une, c’est à peu près au même moment que les artistes ont largué les amarres et ont fait voile sur l’océan du bizarre et du laid, que leur rapport au passé est devenu celui du mépris, du rejet ou de l’oubli.

Si comme je le crois, cette coïncidence n’en est pas une, cela signifie que le combat politique de notre temps, le combat très actuel qui oppose ceux qui savent qu’ils sont membres d’un corps politique singulier et qui veulent préserver ce corps politique et ceux qui se croient de purs individus et qui veulent détruire ce corps politique qui les gêne - ou, pour en rester à la France, entre ceux qui croient que la France est bonne et doit être préservée et ceux qui croient que la France est mauvaise et doit être détruite - ce combat-là est coextensif au combat qui se mène sur le terrain de l’art, entre les défenseurs de la beauté, de la nature et du sens, et les partisans de la laideur, de l’artificiel, de l’absurde.
La victoire ou la défaite des uns devrait suivre de près la victoire ou la défaite des autres.

samedi 13 juin 2020

Iconoclasme et guerre civile




Revenons un peu sur ces histoires de statues vandalisées ou bien, pire encore, retirées à titre « préventif » pour ne pas risquer la colère des « antiracistes ».

Quel est le problème ?

Accordons à tous ces modernes iconoclastes qu’une statue n’est pas un livre d’histoire : elle ne vise pas simplement à rappeler tel ou tel fait ou évènement du passé, elle est une manière d’attirer l’attention sur ce fait ou cet évènement. Statufier, c’est valoriser, c’est donner de l’importance. Et, lorsqu’il s’agit d’un personnage historique, statufier revient implicitement à donner à admirer. Eriger dans un espace public la statue, mettons, d’un homme d’Etat, est une manière de lui rendre hommage et on ne rend hommage qu’à ce qu’on considère comme bon. C’est donc affirmer implicitement que l’action de cet homme d’Etat a été essentiellement bonne, ou en tout cas suffisamment bonne pour que nous puissions l’admirer.

Bien entendu la réalité est souvent, peut-être toujours, complexe, car quel homme peut se vanter de n’avoir fait que du bien dans sa vie ? Mais le principe ne me parait pas vraiment contestable : une statue d’un personnage historique dans l’espace public est une sorte d’hommage rendu à celui-ci.

Je ne crois donc pas qu’il soit pertinent de s’opposer au déboulonnage de telle ou telle statue en disant que nous devons assumer toute notre histoire, ombres et lumières comprises. Oui, toute histoire nationale est faite d’ombres et de lumières, mais ériger une statue n’est pas une manière « d’assumer » son passé. L’évêque Cauchon, Ravaillac et le docteur Petiot, par exemple, font incontestablement partie de l’histoire de France, et cependant il ne nous viendrait pas à l’esprit de faire des statues de ces trois hommes et de les mettre au milieu de nos places ou de nos jardins publics.

Il faut donc donner raison à Olivier Duhamel lorsque celui-ci dit que les Roumains n’ont pas à garder les statues de Ceaucescu au nom du « respect de l’histoire ».

Plus pertinente, mais pas entièrement pertinente, me parait être l’objection selon laquelle l’actuel iconoclasme reviendrait à « manipuler l’histoire », comme l’a dit Marion Maréchal, et à la juger à l’aune de nos petites obsessions actuelles. En effet, l’anachronisme est souvent patent dans ces accusations portées contre tel ou tel personnage historique et il y a quelque chose d’insupportablement stupide et prétentieux dans cette manière de se placer en position de supériorité olympienne par rapport aux siècles passés, alors même qu’on les juge à partir de critères non examinés qui ne sont rien d’autre que de purs préjugés. Cependant, le refus légitime de l’anachronisme ne doit pas nous faire sombrer dans l’historicisme. La nécessaire contextualisation d’une action, et notamment d’une action politique, ne doit pas nous faire perdre de vue qu’il existe des critères objectifs, transhistoriques, du bien et du mal (je ne crois pas que Marion Maréchal me contredirait sur ce point). Le genre de critères qui nous permettent d’affirmer, par exemple, que Tamerlan a été un conquérant particulièrement cruel et un fléau du genre humain et que Staline a été l’un des plus abominables tyrans que la terre ait jamais porté.

Quel est le véritable problème ?

Une statue est toujours élevée par un peuple particulier et c’est du point de vue de ce peuple particulier qu’est jugée la bonté de l’action de celui à qui on élève la statue. En effet, la nature humaine étant ce qu’elle est et la nature de la politique, par conséquent, étant ce qu’elle est, il est impossible que les intérêts légitimes de tous les peuples puissent tout le temps s’accorder. Par conséquent, il est très difficile à un homme d’Etat, et même peut-être pratiquement impossible, d’être bon pour le peuple dont il a la charge sans causer parfois quelque préjudice ou quelque déplaisir à d’autres communautés politiques.

L’humanité a toujours été et sera toujours divisée en nations souvent rivales, parfois ennemies, et jamais amies au plein sens du terme, c’est aussi simple que cela. Le bien commun est le bien d’un corps politique en particulier, ce pourquoi Aristote affirme que la justice n’existe véritablement qu’à l’intérieur de la cité. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons aucune obligation vis-à-vis des autres peuples de la terre, simplement ces obligations passent après celles que nous avons vis-à-vis de nos concitoyens dès lors qu’il y a conflit entre les deux.

Par conséquent, il est tout à fait inapproprié, et même injuste, de reprocher à nos voisins de célébrer une victoire qui fut pour nous une cuisante défaite, ou d’ériger des statues à un brillant général qui, sur les champs de bataille, fut notre fléau. Et inversement, bien sûr.

Plus généralement, il est inapproprié de reprocher à un peuple de célébrer un homme d’Etat qui fut réellement bon pour lui, qui sut défendre ses intérêts légitimes, qui sut contribuer à sa grandeur et à son rayonnement, au motif que l’action de cet homme d’Etat ne fut pas bonne pour d’autres peuples quelque part sur la terre, que cela soit volontairement ou involontairement – pourvu, bien sûr, que cela fut en poursuivant le bien véritable de sa propre nation, et en ayant une indulgence raisonnable à la fois pour les contraintes qui limitent toute action politique et pour d’éventuelles erreurs de jugement qui peuvent difficilement être évitées dans des matières aussi complexes.

Il est donc tout à fait normal que les Français élèvent des statues à Colbert, qui fut un grand serviteur du royaume de France, quand bien même il serait l’auteur du fameux « Code Noir » (je suppose, pour les besoins de la discussion, que ce code est aussi vilain que ce que l’on nous en dit aujourd’hui, même si je sais bien que tout cela est très contestable). Le bien que Colbert avait en vue, et devait avoir en vue, était celui de la France telle qu’elle était dans la deuxième moitié du 17ème siècle. Le bien des esclaves noir présents dans les colonies françaises était nécessairement pour lui une considération très secondaire. Admettons, si l’on veut, que le Code Noir ne soit pas ce qu’il a fait de mieux : cela ne saurait en aucun cas effacer les services signalés qu’il a rendu à la France et qui justifient pleinement qu’il y ait des statues de Colbert.

De la même manière, oui, Churchill était un « impérialiste » : l’empire britannique lui paraissait une grande et belle chose, parce qu’il n’était pas un relativiste et qu’il croyait, si ce n’est à la mission civilisatrice de la Grande-Bretagne, du moins à la supériorité de sa civilisation, et d’autre part car il était un patriote fervent et qu’il considérait l’empire comme indispensable à la puissance et à la grandeur de sa patrie. Peut-être se trompait-il sur cette question de l’empire (ce qui, à mon avis, reste à prouver), mais cela n’efface aucunement les services immenses qu’il a rendu à la Grande-Bretagne, et d’ailleurs au reste du monde en rendant service à la Grande-Bretagne. Churchill est, sans doute, le plus grand Anglais du 20ème siècle et si quelqu’un mérite que les Anglais lui érigent des statues, c’est bien lui.

Or donc, ceux qui aujourd’hui prétendent détruire les statues de Colbert ou qui souillent celles de Churchill démontrent une chose par leur action : ils ne considèrent pas l’action de ces grands hommes du point de vue qui fut le leur, et qui était celui de leur patrie. Ils la considèrent d’un point de vue extérieur. Ils la considèrent comme s’ils étaient des étrangers. Ce qui leur importe, ce n’est pas le bien que Colbert a fait à la France, c’est le fait que, à leur avis, il n’ait pas été bon pour les esclaves noirs. Ce qui leur importe, ce n’est pas le bien que Churchill a fait à la Grande-Bretagne, c’est le fait, par exemple, qu’il ait eu une piètre opinion des Indiens ou qu’il ait considéré l’islam comme une religion néfaste.

Bref, nos iconoclastes démontrent qu’ils ne sont Français ou Britanniques que de nom mais que leur cœur est ailleurs. Ils démontrent que leur loyauté va à… je ne sais pas, à l’Oumma ? A la négritude ? A leur race ? Au pays de leurs ancêtres ? Mais en tout cas qu’elle ne va PAS à la France ou à la Grande-Bretagne.

L’actuelle vague d’iconoclasme n’est rien d’autre qu’une nouvelle phase dans la longue guerre menée en Occident contre l’idée de nation et, dans la mesure où elle est avant tout l’œuvre de gens qui sont censés être nos concitoyens, bien qu’à l’évidence ils ne se considèrent pas comme tels, elle est un des prodromes de la guerre civile qui vient.

mercredi 6 mai 2020

La gloire de Pagnol




Dès leur parution les Souvenirs d’enfance de Pagnol ont été un immense succès populaire, qui ne s’est jamais démenti depuis. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Le thème de l’enfance, qui touche tout un chacun, le caractère cocasse de la plupart des épisodes narrés par Pagnol, son immense talent de conteur, font assurément des Souvenirs une lecture « facile » et immédiatement plaisante. Mais nous aurions tort de prendre ces Souvenirs pour une simple collection d’historiettes plaisantes, égrenées au gré de la mémoire du conteur. Les Souvenirs sont assurément très construits, ou plutôt reconstruits. On pourrait dire des « souvenirs » de Pagnol la même chose que des clochetons de l’hôtel de ville de Paris qui furent restaurés par son grand-père, après la guerre de 1870 : la forme est à peu près identique à celle de l’original mais les matériaux ne sont pas d’époque.

Pagnol nous présente d’ailleurs ce grand-père, dont le nom de compagnon était « la Sincérité de Marseille », dans le fameux épisode de la mère des compagnons, qui est l’histoire d’un mensonge filé sur près de quarante ans, comme pour nous rappeler qu’il y a quelque chose de problématique dans l’idée d’une sincérité marseillaise.

Non seulement les « souvenirs » racontés par Pagnol sont une recréation littéraire, mais en outre les Souvenirs dans leur ensemble sont agencés selon une architecture passablement rigoureuse. Cette architecture peut nous être dissimulée aujourd’hui par le fait que les Souvenirs sont devenus une tétralogie avec la publication posthume du Temps des Amours. Mais, originellement, Pagnol avait prévu une trilogie, comprenant, dans l’ordre, La gloire de mon père (LGMP), Le château de ma mère (LCMM) et Le temps des secrets (LTDS). A la fin du troisième volume, Marcel est tombé amoureux pour la première fois, il est entré au lycée et s’est battu pour de vrai - « d’homme à homme » - pour la première fois. En somme, il quitte le monde de l’enfance et se trouve sur le seuil de l’âge adulte. Le troisième volume est à proprement parler la fin des souvenirs d’enfance de Pagnol et celui-ci fait d’ailleurs remarquer, au début du quatrième livre : « Ce n’est que bien plus tard que je découvris l’effet le plus surprenant de ma nouvelle vie scolaire : ma famille, ma chère famille, n’était plus le centre de mon existence. » Il est donc parfaitement compréhensible que Pagnol n’ait jamais publié ce quatrième volume, qui, malgré ses mérites, aurait rompu l’unité de la trilogie.


I


LCMM est donc le volume central des Souvenirs. Et, par ailleurs, il contient ce qui apparait comme l’épisode le plus important de la trilogie, à savoir l’humiliation du père, Joseph, par le garde du château qui donne son titre au livre. L’humiliation de Joseph est l’épisode le plus décisif car, avec le jeune Marcel, Joseph est le personnage central des Souvenirs.

Bien sûr, Marcel aime passionnément sa mère, Augustine, mais c’est Joseph qui est sans contestation possible le chef de la famille. Il incarne pour Marcel l’autorité morale et intellectuelle. A la fin de LGMP, Pagnol l’appelle « mon cher surhomme », moquant ainsi gentiment la perception qu’il en avait étant enfant. Si Joseph a des traits de caractère bien marqués, il est difficile en revanche de tracer un portrait moral d’Augustine, qui parait se caractériser avant tout par sa fragilité physique et son effacement, tout à fait volontaire, derrière son mari. De ses parents, Pagnol dit : « L’âge de mon père, c’était vingt-cinq ans de plus que moi, et ça n’a jamais changé. L’âge d’Augustine, c’était le mien, parce que ma mère c’était moi, et je pensais dans mon enfance que nous étions nés le même jour. » Un peu plus loin il dit de sa mère qu’elle a eu 19 ans toute sa vie, l’âge qu’elle avait lorsqu’il est né. Autrement dit, pour Marcel, Joseph est le seul adulte de la famille.

Bien sûr, un autre adulte est très présent dans les souvenirs du jeune Marcel : l’oncle Jules. Mais, en dépit de ses qualités, l’oncle Jules ne saurait être une autorité pour lui, car c’est un grand menteur. L’oncle Jules rentre dans la vie de Marcel sur un mensonge, en lui faisant croire qu’il est le propriétaire du parc Borély, et nous le voyons mentir régulièrement tout au long de la trilogie. Non seulement l’oncle Jules ne se prive pas de mentir, mais il théorise la nécessité du mensonge devant Marcel : « Puis, me regardant dans les yeux, il ajouta : « Tu viens de dire une parole importante, tâche de ne pas l’oublier : il est permis de mentir aux enfants, lorsque c’est pour leur bien. » Il répéta : « Ne l’oublie pas. » (LGMP, p161). Marcel ne l’oubliera pas, en effet. D’une certaine manière, le nom même de l’oncle Jule est un mensonge, puisqu’il se prénomme en réalité Thomas.

Joseph n’a donc pas de rival aux yeux de Marcel. Tout ce que fait son père est objet d’admiration. Il incarne le savoir, la vérité, la voie droite. Pagnol dit par exemple de l’accent catalan de l’oncle Jules : « Je l’imitais pour faire rire mon frère Paul. Nous pensions en effet que l’accent provençal était le seul accent français véritable, puisque c’était celui de mon père, examinateur au certificat d’études, et que les « r » de l’oncle Jules n’étaient que le signe extérieur d’une infirmité cachée. » (LGMP, p44)

L’épisode du château consacre, par conséquent, la chute de Joseph du piédestal sur lequel le mettait son fils. Non pas seulement parce qu’il a été humilié par le garde, mais surtout parce que son autorité morale et intellectuelle est gravement mise en cause par cet incident. L’épisode du château parait, en effet, consacrer la victoire des principes de vie de Bouzigue, qui sont à l’opposé de ceux prêchés par Joseph. Il est possible, mais très peu probable, que la rencontre avec Bouzigue se trouve par hasard pratiquement au centre du volume central des Souvenirs.

Nous serions également bien imprudents d’attribuer au hasard le fait que l’épisode charnière de la rencontre avec Bouzigue soit précédé par des évènements de moindre importance, des « premières fois » qui annoncent elles aussi que Marcel est en train de quitter le monde de l’enfance.

Lorsque la tante Rose annonce qu’elle ne viendra pas passer les vacances de Noël à la « villa » (La Bastide Neuve), ce qui contraint l’oncle Jules à renoncer lui aussi à ses vacances « à la campagne », Marcel remarque : « il déclara qu’il viendrait chaque matin, sur sa bicyclette, pour tirer les grives, et qu’il redescendrait avant la nuit. Il le dit assez gaillardement, mais je vis bien qu’il eut préféré rester avec nous. Alors, pour la première fois, je compris que les grandes personnes ne font jamais ce qui leur plaît, et qu’elles sont bêtes. » (LCMM, p113). Ce que Marcel comprend, c’est que les grandes personnes ne sont ni omnipotentes ni omniscientes, ce qui indique bien sûr qu’il avait jusqu’alors vécu dans l’illusion inverse, caractéristique de l’enfance. Marcel comprend que les adultes, comme les enfants, sont soumis à divers contraintes, à diverses nécessités qu’ils ne peuvent éluder. Dans sa déception, il en tire une conclusion extrême, et fausse, mais qui est une première étape nécessaire vers une compréhension juste de ce qu’est la vie humaine, mélange de contrainte et de liberté, de savoir et d’ignorance.

Juste auparavant, Marcel avait répondu à une lettre de son ami Lili, le petit paysan des Bellons rencontré durant ce premier été passé à la Bastide Neuve. En déchiffrant péniblement la lettre de Lili, Joseph avait commencé par réagir en instituteur : « Il est heureux qu’il lui reste trois ans pour préparer le certificat d’études ! », avant de dire dans un second temps : « Cet enfant a du cœur et une vraie délicatesse ». Cette seconde remarque était adressée à la mère de Marcel, ce qui signifie que Joseph ne croyait pas son fils capable de comprendre ce que révélait la lettre de Lili. Il avait d’ailleurs ajouté à l’adresse de Marcel : « Garde cette lettre, tu la comprendras plus tard ».  Marcel commente : « je ne répondis rien : j’avais compris bien avant lui. » Et de fait, après avoir achevé sa réponse, Marcel comprend que la calligraphie « soignée » et l’orthographe « parfaite » de cette réponse risquent de peiner Lili, dont la lettre révélait cruellement les lacunes scolaires. En conséquence de quoi, il sacrifie cette réponse, pour laquelle son père l’avait pourtant complimenté, et il écrit une autre réponse, truffée de fautes d’orthographe et agrémentée de quelques taches d’encre. Pour la première fois Marcel ne se laisse pas guider par sa vanité, qui est l’un des traits dominants de son caractère enfantin, et fait plus attention aux sentiments de son ami qu’aux siens. Il montre ainsi lui aussi une vraie délicatesse, sans doute éveillée par l’exemple de Lili, et il fait preuve de plus de finesse psychologique que Joseph qui, peut-être aveuglé par sa double vanité de père et d’instituteur, ne s’était pas avisé, lui, de ce que la réponse trop soignée de son fils pouvait avoir d’humiliant pour celui à qui elle était adressée.

Le soir de Noël, l’oncle Jules se présente de manière inattendue à la Bastide Neuve. Il explique à Joseph qu’il vient d’assister à la messe à l’église du village et, plutôt que de redescendre à Marseille à une heure si avancée de la nuit, il a décidé de « monter célébrer avec vous la naissance du Sauveur. » Puis il ajoute qu’il a longuement prié pour Joseph et sa famille et qu’il supplié le Seigneur « de ne pas vous priver plus longtemps de sa Présence, et de vous envoyer la Foi. » Une telle déclaration pourrait déclencher une querelle, car Joseph est un athée déclaré, et d’ailleurs lui et l’oncle Jules se disputent régulièrement au sujet de la religion, même si cela reste toujours à fleurets mouchetés grâce notamment à la vigilance de leurs épouses. Sachant cela, Marcel s’attend sans doute à ce que l’orage éclate. Mais Joseph, manifestement ému, déclare que cette prière est une belle preuve d’amitié et qu’il en remercie l’oncle Jules et les deux hommes s’embrassent en se serrant la main. Pagnol commente : « Les enfants ne connaissent guère la vraie amitié. Ils n’ont que des « copains » ou des complices, et changent d’amis en changeant d’école ou de classe, ou même de banc. Ce soir-là, ce soir de Noël, je ressentis une émotion nouvelle : la flamme du feu tressaillit, et je vis s’envoler, dans la fumée légère, un oiseau bleu à tête d’or. » (LCMM, p124). Marcel vient de comprendre, obscurément, ce qu’est la vraie amitié, celle qui ne repose pas simplement sur des amusements communs ou sur l’utilité mais sur une estime mutuelle et, comme le dirait Aristote, sur la vertu des amis. Dans une amitié de ce genre, chacun des partenaires désire profondément, sincèrement, le bien de l’ami et en cela l’amitié ressemble à l’amour. Bien entendu, il s’agit inévitablement du bien tel que chacun le conçoit et de vrais amis peuvent être en désaccord sur certains questions importantes, par conséquent deux vrais amis n’ont pas toujours exactement la même conception du bien. Mais l’amitié vraie ne s’arrête pas à ces divergences. Le véritable ami comprend la sincérité de l’intention car il connait le caractère de son ami et, par conséquent, il accepte de se voir souhaiter un bien que lui-même ne considère pas forcément comme un bien.


L’oncle Jules est un catholique sincère et plutôt fervent. Le père de Pagnol est un instituteur farouchement anticlérical, en vertu des leçons « ineffaçables » reçues à l’Ecole normale. Lorsque ce dernier apprend que l’oncle Jules va à la messe et communie « deux fois par mois », il en est « positivement consterné » (LGMP, p45). Mais, pour complaire à leurs épouses, tous deux acceptent de mettre leurs convictions respectives en sourdine et bientôt ils forment « une paire d’amis ». Leurs passes d’armes au sujet de l’Eglise ou de la politique participent à l’agrément de la vie commune bien plus qu’elles ne mettent leur amitié en péril. L’oncle Jules ne s’offense pas de l’incroyance de Joseph, celle-ci le peine plutôt car il considère qu’il se prive ainsi du plus grand bien, ce pourquoi, ce soir de Noël, il prie pour que le Seigneur envoie la foi à son beau-frère. Joseph ne s’offense pas de cette prière qui est contraire à ses convictions, il considère la chose du point de vue de l’oncle Jules et comprend que ce dernier lui a souhaité ce qui est selon lui le plus grand bien.

Marcel éprouve ce soir-là une « émotion nouvelle » en voyant son père et l’oncle Jules se souhaiter un joyeux Noël. Cette émotion atteste que certaines portes du monde des adultes sont en train de s’ouvrir pour lui. Il n’a bien sûr pas encore une pleine compréhension de ce qu’il voit et de l’émotion qu’il éprouve, comme le montre son interprétation drolatique de la prière de l’oncle Jules à la lumière de l’histoire du soldat Trinquette Edouard et sa conclusion « assez peu rationnelle » que Dieu, qui n’existe pas « pour nous », c’est-à-dire pour ses parents et lui, existe pour d’autres, « comme le roi d’Angleterre, qui n’existe que pour les Anglais ». Mais la pieuse manifestation d’amitié de l’oncle Jules et la manière bienveillante dont son père la reçoit l’ouvre à des questions nouvelles : Se pourrait-il que Dieu existe ? Et dans l’affirmatif, quelles pourraient en être les conséquences ? Tout en étant, comme il se doit, bien incapable d’y répondre, il perçoit du moins l’importance de ces questions, et aussi le fait que les grandes personnes n’ont pas nécessairement les réponses à toutes les questions importantes.


II


La question peut assurément se poser de savoir pourquoi « Le château de ma mère » s’intitule ainsi, et non pas « Le château de mon père », car c’est bien Joseph qui est le personnage central de cet épisode du château. Ce qui rend cette aventure si mémorable et qui en fait un tournant de la vie de Marcel, c’est l’humiliation que subit Joseph aux mains du garde ainsi que les conséquences que cela pourrait avoir pour lui, puisque Joseph s’imagine déjà en train de devoir démissionner de son poste d’instituteur. Face à cela la frayeur éprouvée par Augustine parait secondaire. Elle-même d’ailleurs prend l’incident bien moins au tragique que son mari et essayer de le raisonner. Lorsque, trente-cinq ans plus tard, Pagnol revient sans le savoir sur les lieux du drame familial il reconnait brusquement « l’affreux château, celui de la peur, de la peur de ma mère », puis il retrouve au bord du canal « l’horrible porte noire, celle qui n’avait pas voulu s’ouvrir sur les vacances, la porte du Père Humilié… » (LCMM, p217). Pagnol parle de la porte du Père Humilié, pas de la porte de la Mère effrayée, attestant ainsi que, ce qui est décisif à ses yeux fut ce qui arriva à son père, pas l’émotion de sa mère.

Mais les Souvenirs sont « une petite chanson de piété filiale », comme le dit Pagnol dans son avant-propos, et il est conforme à la piété filiale que chacun de ses parents ait « son livre ». Il est aussi conforme à la piété filiale de voiler en quelque sorte l’humiliation subie par le père, de la rendre moins visible en mettant en avant la frayeur de sa mère. Enfin, Augustine est morte en 1910. Si Joseph a vécu assez vieux pour savoir que son fils l’avait « vengé » en achetant le château de l’humiliation (Pagnol écrit : « J’espérai, pendant deux secondes, que j’allais rencontrer le garde et le chien. Mais trente années avaient dévoré ma vengeance, car les méchants meurent aussi. »), sa mère n’a pas pu bénéficier d’une telle réparation du fait de sa mort prématurée. Augustine est, pour ainsi dire, éternellement figée dans ce moment de frayeur extrême, éternellement figée dans les souvenirs de son fils. Si Pagnol parvient à conjurer le « mauvais charme » en détruisant rageusement la porte du Père Humilié, il continue à voir sa mère telle qu’elle était à cet instant : « Elle entendait les cris du garde, et le souffle rauque du chien. Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu’elle était chez son fils. » En ce sens, bien que l’humiliation de Joseph soit le point clef de l’épisode du château, il est compréhensible que Pagnol le considère comme étant « pour jamais » celui de sa mère.

Pour comprendre toute la portée de cet épisode de « l’affreux château », il est nécessaire de comprendre qui est Joseph, ou du moins comment il apparait aux yeux de son fils.

La caractéristique première de Joseph, le trait essentiel de sa personnalité, est d’être un instituteur public, et les instituteurs de cette époque, tels que Pagnol les présente, étaient des sortes d’ecclésiastiques. « Les Ecoles normales primaires », écrit-il « étaient à cette époque de véritables séminaires, mais l’étude de la théologie y était remplacée par des cours d’anticléricalisme. » La mission sacrée de ces « hussards », dont l’uniforme était noir comme ceux des prêtres, était de « lutter contre l’ignorance, glorifier la République, et garder le chapeau sur la tête au passage des processions. » La Science, la République, et l’Athéisme étaient les points essentiels de leur Credo. L’Eglise, l’Ancien Régime et l’Alcool, qui abolit la raison chez l’homme, étaient leurs trois ennemis jurés, les trois démons qu’ils combattent sans relâche. Devenir instituteur public, c’était embrasser un « apostolat laïque ».

Cette formation quasi-religieuse développait chez ceux qui y étaient soumis des qualités remarquables, de désintéressement, d’abnégation, d’enthousiasme. « J’en ai connu beaucoup de ces maîtres d’autrefois », écrit Pagnol, « ils avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l’avenir de la race humaine. Ils méprisaient l’argent et le luxe, ils refusaient un avancement pour laisser la place à un autre, ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité. » (LGMP, p19). Bref, les instituteurs étaient des anticléricaux avec « des âmes de missionnaires. » « Pour faire échec à « Monsieur le curé » (dont la vertu était supposée feinte), ils vivaient eux-mêmes comme des saints, et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. »

« Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous, c’est pour celle des autres. » Ce qui revient à dire que Joseph se considère comme plus désintéressé que les prêtres, et donc supérieur à eux.

La manière dont Pagnol décrit les instituteurs comme son père signale bien sûr un paradoxe : leur lutte acharnée contre l’Eglise les conduit à se comporter comme les membres d’une institution religieuse, c’est-à-dire aussi à reproduire les défauts caractéristiques de ce genre d’institution, ou du moins les défauts qu’eux-mêmes attribuaient à l’Eglise : le moralisme pédant, l’intolérance, le dogmatisme, un esprit de corps et d’obéissance poussé jusqu’à la servilité. Ce paradoxe très apparent signale un problème plus profond qui tient à l’incohérence du dogme enseigné dans les Ecoles normales : comment, en effet, concilier le culte de la Science et le culte de la République ? La Science semble réclamer de ses adeptes une parfaite impartialité et une capacité sans faille à ne jamais rien tenir pour définitivement acquis. La République, au contraire, demande une adhésion tout aussi parfaite à des principes qui ne sauraient être remis en cause. Alors que la Science se présente comme recherche jamais achevée de la vérité, la République se présente comme la vérité définitive sur les questions les plus importantes. Les deux doivent inévitablement entrer en conflit.

C’est ainsi, nous dit Pagnol, que les cours d’histoire qui étaient dispensés dans les Ecoles normales étaient « élégamment truqués dans le sens de la vérité républicaine », ce qui transformait de fait les instituteurs en agents de propagande au service de la République. En somme, les instituteurs, dans leur apostolat, finissaient inévitablement par faire exactement ce qu’ils reprochaient aux prêtres : « nouer sur les yeux du peuple le noir bandeau de l’ignorance, tout en lui chantant des fables, infernales ou paradisiaques », des fables infernales sur l’Eglise et l’Ancien Régime, et des fables paradisiaques sur la République et l’avenir radieux du genre humain maintenant que la lumière avait chassé les ténèbres.

Pagnol commente simplement : « Je n’en fais pas grief à la République : tous les manuels d’histoire du monde n’ont jamais été que des livrets de propagande au service des gouvernements. » (LGMP, p16). Cette équanimité est sans doute justifiée : nous savons au moins depuis Socrate que la philosophie et la cité ne sauraient jamais vivre en parfaite harmonie et tout régime politique, quel qu’il soit, repose sur une forme de mensonge, plus ou moins noble. Mais cela signifie qu’il n’est pas possible d’être un bon instituteur, un instituteur sincèrement dévoué à son apostolat, sans une forme d’aveuglement et de naïveté. Les graves instituteurs, les « maitres d’autrefois », si admirables par certains aspects, ont aussi quelque chose de ridicule.

Pagnol souligne comiquement ce point en en attribuant aux normaliens une haine particulièrement farouche pour « les liqueurs dites « digestives », les bénédictines et les chartreuses, « avec privilège du Roy », qui réunissaient, dans une trinité atroce, l’Eglise, l’Alcool et la Royauté. » (LGMP, p17).

Joseph est un excellent instituteur, et il réunit en lui les qualités et les défauts caractéristiques de sa profession. Il perçoit la réalité en fonction des grands principes qui lui ont été enseignés à l’Ecole normale. Les principes ont une certaine qualité abstraite, qui leur permet certes d’ordonner le monde, mais au détriment de la complexité de la réalité. Celui qui vit en fonction de principes a du mal à distinguer entre la bonté d’une règle et la bonté de son application ou, pour le dire autrement, le fait qu’une chose bonne puisse devenir mauvaise, ou inversement, aura tendance à passer sa compréhension. Ce point est illustré par l’aversion irrationnelle des normaliens, et donc de Joseph, pour l’alcool. Partant de faits incontestables, la toxicité de l’alcool ainsi que l’ivrognerie bien réelle d’une partie de la population française, ils en tirent une conclusion absolue, et partant fausse : toute consommation d’alcool est mauvaise. C’est ainsi, dit Pagnol, que : « la terrasse des cafés, à l’heure de l’apéritif, leur paraissait une assemblée de candidats au suicide. » Joseph est austère, en tout cas abstème, légaliste, et moralisateur, conformément à sa vocation. Si, comme le dit Montesquieu, le bon sens consiste beaucoup à connaitre les nuances des choses, Joseph est un homme qui manque de bon sens.


Bien sûr, peu d’hommes se confondent entièrement avec leur profession, même lorsqu’elle est une vocation et, si Joseph a des principes, comme il le dit lui-même, il n’est pas seulement homme de principes. Joseph Pagnol n’est pas Javert. Il ne manque ni d’humour ni de bonté et cette façade austère de père-la-morale est aussi en partie cela : une façade. Joseph essaye de se comporter en public conformément à ce qui, pense-t-il, est attendu d’un instituteur public. Mais les enfants perçoivent rarement que, derrière l’apparence, la réalité est souvent plus complexe. Ne serait-ce que parce que cette réalité peut avoir pour eux des aspects dérangeants.

Pagnol nous apprend ainsi que, dans les mois qui précédèrent sa naissance, sa mère alla s’installer chez sa belle-sœur. « On m’a dit que Joseph en fut charmé, et qu’il profita de sa liberté pour conter fleurette à la boulangère, dont il mit en ordre la comptabilité : voilà une idée déplaisante et que je n’ai jamais acceptée. » (LGMP, p23).

Bien sûr une idée déplaisante et que l’on n’accepte pas n’est pas la même chose qu’une idée fausse. Cela peut aussi être une idée qu’on refuse d’approfondir parce que l’on sait qu’elle a de bonnes chances d’être vraie. D’ailleurs, le fait même que Pagnol juge pertinent de mentionner dans ses Souvenirs cette idée « déplaisante » indique bien que celle-ci doit, à son avis, avoir quelque importance pour éclairer la personnalité de Joseph.  Dans le quatrième volume des Souvenirs, Pagnol nous raconte comment son père, aidé de l’oncle Jules et de Mond des Parpaillouns, remporta un mémorable concours de pétanque. Après la compétition Augustine ouvre le bal au bras de monsieur Vincent, l’organisateur du concours. Marcel regarde sa mère tournoyer au son d’une valse « étincelante » : « On aurait dit une jeune fille. Mais je me rendis compte qu’elle ne perdait pas de vue son Joseph, qui dansait, un poing sur la hanche, avec la boulangère d’Eoures, une belle jeune femme brune. Il lui parlait tout en valsant, et il me sembla bien qu’il lui faisait des compliments. » (LTDA, p88). Nous ne devons pas oublier non plus la manière dont Augustine réagit lors de l’épisode de la mère des compagnons. Dans cette historiette, la grand-mère de Pagnol harcèle son mari pendant quarante ans pour que celui-ci avoue qu’il l’a trompé et, lorsque, au soir de sa vie, celui-ci fait enfin l’aveu tant désiré, la grand-mère, folle de douleur, se jette sur lui et le mord sauvagement, laissant plantée dans son épaule l’unique dent qui lui restait. Tout le monde se récrie que la grand-mère est devenue folle mais Augustine comprend le désespoir de la grand-mère. « Elle était mince, pâle, fragile, ses mains étaient croisées sur ses genoux. Elle souriait tristement. On entendit un long cri de bête, un cri tremblant de rage et de désespoir. « Ecoute, dit le grand-père, tu n’appelles pas ça de la folie furieuse ? Non, dit ma mère, c’est ça l’amour. » (LTDS, p42).


Bouzigue est un ancien élève de Joseph, qui est devenu piqueur du canal de Marseille. Un jour d’Avril, Bouzigue rencontre la famille Pagnol qui se rend à la Bastide Neuve pour y passer le week-end, comme elle a pris l’habitude de le faire depuis Noël. Les Pagnol sont chargés comme des baudets et doivent parcourir à pied les neuf derniers kilomètres jusqu’à leur maison de campagne. Bouzigue propose alors à Joseph de les faire passer par les propriétés privées qui longent le canal, ce qui réduit à vingt-cinq minutes un trajet qui leur prend habituellement presque trois heures. Puis, il propose à Joseph de lui prêter une clef qui leur permettra de prendre ce raccourci toutes les semaines. Joseph refuse dans un premier temps, mais Bouzigue finit par le convaincre d’accepter. Et c’est environ quatre mois plus tard, au début des vacances d’été que, en traversant la dernière des quatre propriétés qui bordent le canal, les Pagnol seront interceptés par le garde de ce qui deviendra pour jamais « l’affreux château ».

Le dialogue au cours duquel Bouzigue parvient à convaincre Joseph de prendre la clef qu’il lui propose est remarquable à plus d’un point de vue et ses évidentes qualités comiques ne doivent pas nous cacher sa portée véritablement philosophique. Le dialogue entre Joseph et Bouzigue apparait en effet comme une illustration particulièrement marquante de cette observation faite par Pagnol au tout début des Souvenirs : « Telle est la faiblesse de notre raison : elle ne sert le plus souvent qu’à justifier nos croyances. » (LGMP, p16). Cette remarque, faite comme en passant, est en réalité fondamentale pour comprendre les Souvenirs. Elle constitue le thème sous-jacent d’un grand nombre des épisodes qui y sont narrés et elle est à la source de la plupart des effets comiques de l’œuvre. Pagnol, qui obtint son baccalauréat de philosophie en 1913 et qui fit ensuite des études de lettres ne pouvait en outre ignorer que cette question des rapports entre la raison et les passions est l’une des plus importantes qui soit, tout au moins dans la philosophie moderne.

Bouzigue est donc un ancien élève de Joseph. Il a manifestement gardé de très bons souvenirs de son instituteur, à qui il est fort reconnaissant de l’avoir conduit jusqu’au certificat d’études, ce qui n’a pas été sans mal. Mais, si Joseph a eu quelque succès pour apprendre à Bouzigue à lire, écrire et compter, il semble avoir complètement échoué en ce qui concerne son éducation morale. Pour tout dire, les principes de vie de Bouzigue sont à l’opposé de ceux de Joseph. Le mot « principe » n’est d’ailleurs pas tout à fait approprié, car si Bouzigue a un principe, c’est de ne pas en avoir. Lorsque Joseph, pour refuser son offre, lui dit « j’ai des principes », Bouzigue s’exclame, sans doute en se prenant la tête à deux mains : « Oyayaïe ! les principes, oyayaïe ! » Puis, nous dit Pagnol, « sur le ton d’une grande personne qui parle à un enfant : « Allons, voyons, monsieur Joseph ! Quels principes ? »

Les principes de Joseph sont le respect des règles et la déférence aux autorités. Que dirait « monsieur l’Inspecteur d’Académie si on venait lui dire qu’un de ses instituteurs, muni d’une fausse clef, se promène en fraude sur le terrain d’autrui » ? (LCMM, p.146). Ils sont aussi une application, au niveau individuel, des principes de la République : la loi doit être la même pour tous et les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune, selon les termes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. C’est-à-dire que Joseph déteste les privilèges et les passe-droits et aurait honte d’en bénéficier lui-même. Bouzigue a le droit de passer sur les propriétés qui longent le canal car il est agent de l’administration, il sert, ou il est censé servir le bien commun : c’est à ce titre, et seulement à ce titre, qu’il bénéficie de la clef magique qui va « plus vite qu’une automobile ». Il ne saurait prêter cet objet, qui est strictement attaché à la fonction.

« J’aurais honte », explique Joseph à Bouzigue, « de m’introduire en secret chez les autres, et dans un but strictement personnel, pour mon intérêt privé : il me semble que ce ne serait pas digne d’un maitre d’école qui enseigne la morale aux enfants ».

Bouzigue écoute tout cela avec commisération. Plus tard, Bouzigue expliquera que, selon lui, la vie est semblable « à un torrent, qu’il faut franchir en sautant d’un rocher à l’autre, après avoir « bien calculé son élan ». » (LCMM, p211).

Le torrent est un cours d’eau indompté, qui n’a pas été aménagé par l’homme et au-dessus duquel n’existe aucun pont : la seule ressource pour aller d’une rive à l’autre, c’est l’habileté individuelle, et tant pis pour ceux qui ont mal « calculé leur élan ». Joseph est l’homme de la règle, Bouzigue est l’homme de la débrouillardise. Joseph est intensément soucieux de la collectivité, et du regard d’autrui, Bouzigue est un strict individualiste, qui ne se soucie que de lui-même et de ceux qu’ils considèrent comme ses amis, et qui n’a aucun scrupule particulier à profiter de la jobardise d’autrui. Bouzigue admire ainsi particulièrement sa sœur qui, selon lui, a fort bien su sauter d’un rocher à l’autre, c’est-à-dire en l’occurrence d’un amant à l’autre, pour avancer dans la hiérarchie sociale. Elle en était à son cinquième, un conseiller général, et, dit Pagnol, « méditait un dernier bond, qui la porterait sur l’autre rive, dans les bras de M. le préfet. » Et lorsqu’Augustine s’étonne que les hommes puissent être si bêtes, Bouzigue répond fièrement que sa sœur « sait y faire », que d’ailleurs « l’intelligence n’est pas tout » et que sa sœur a « un drôle de balcon ». (LCMM, p212).

En somme, la sœur de Bouzigue est ce que l’on appelle une chercheuse d’or, qui peut se comparer à une prostituée qui choisirait ses clients. C’est d’ailleurs manifestement ainsi que la considère Joseph lorsqu’il dit à Bouzigue qu’il est navré d’apprendre qu’elle exerce « un bien triste métier ».

Bouzigue a commencé par faire crédit à Joseph du fait qu’il est devenu piqueur du canal, mais nous apprenons ensuite que c’est essentiellement grâce à cette sœur qu’il est parvenu à s’assurer ce qui, pour lui, est à l’évidence une bonne planque. Protégé par l’influence de sa sœur, il ne craint aucunement de prêter à Joseph la clef de l’administration qui permet de passer par les propriétés privées qui bordent le canal. Non seulement sa sœur fait ce qu’elle veut dudit conseiller général mais en plus « c’est elle qui a fait nommer Bistagne, le sous-directeur du canal : et si Bistagne me faisait la moindre critique, elle l’endormirait d’un coup de traversin », d’où nous pouvons sans doute déduire qu’il faut rajouter ledit Bistagne à la liste de ses amants, et qui indique bien en tout cas de quelle nature sont les puissants pouvoirs dont elle dispose.

C’est juché sur les épaules de cette sœur qui « sait y faire » que Bouzigue a jusqu’ici sauté d’un rocher à l’autre dans le torrent de la vie et sans doute espère-t-il atteindre l’autre rive en même temps qu’elle. Cette forme de parasitisme lui convient très bien car la paresse semble être un trait dominant de son caractère : lorsque Joseph lui explique que le trajet jusqu’à la Bastide Neuve est un peu long mais que, quand on y est, « on ne regrette pas sa peine », Bouzigue réplique « solennellement » : « Moi, ma peine, je la regrette toujours. » (LCMM, p136) Pour lui, un aspect essentiel de la débrouillardise est donc d’éviter le travail.

Bouzigue commence par essayer de persuader Joseph d’accepter son offre en l’assurant qu’il ne court aucun danger à utiliser la clef parce que, même si quelqu’un par hasard venait se plaindre auprès de l’administration du canal, sa sœur saurait étouffer les plaintes.

Bouzigue fait ainsi usage d’un argument qui serait persuasif pour quelqu’un comme lui : la règle ne doit être respectée que pour autant qu’on court un risque sérieux d’être sanctionné si on la viole. Mais, dès lors que l’on peut transgresser sans risques, il serait stupide de ne pas le faire si on peut en retirer un avantage.

Un tel argument n’est absolument pas persuasif pour Joseph, qui a « des principes ». Ses principes signifient que la règle est respectable par elle-même. Les gens foncièrement honnêtes et légalistes comme Joseph n’obéissent pas à la loi parce qu’ils ont peur des sanctions qu’elle prévoit, mais parce qu’ils auraient honte d’être pris en train de la transgresser. Joseph aurait honte, dit-il, de « se glisser le long des broussailles comme un maraudeur ». S’il refuse l’offre de Bouzigue, ce n’est pas par prudence mais pour conserver sa propre estime (LCMM, p147).

Constatant l’échec de cet argument, Bouzigue essaye de donner mauvaise conscience à Joseph, en lui représentant la fatigue énorme que constituent pour sa femme et ses enfants ces transhumances hebdomadaires. Marcel et Augustine approuvent hautement ce raisonnement de Bouzigue. Mais Joseph reste inflexible et réplique que la marche est une activité très bonne pour la santé. Cette seconde attaque de Bouzigue échoue parce qu’elle revient à faire appel à l’intérêt privé de Joseph : mélange de sollicitude pour son épouse et ses enfants et de peur de leur mécontentement s’il refuse la clef magique, qu’eux sont tout disposés à accepter. Le sens de l’honneur de Joseph lui commande fortement de résister à ce genre de pression.

Comprenant qu’il fait fausse route, Bouzigue revient alors à la charge une troisième fois mais en changeant son angle d’attaque.

« C’est bien dommage pour les petits et pour madame Joseph… C’est bien dommage pour moi parce que je croyais vous rendre service » dit-il. « Et surtout, surtout, c’est bien dommage pour le canal. » (LCMM, p148)

En passant le long du canal, en effet, Joseph avait repéré une fissure sur une berge, pourtant refaite tout récemment à la demande de Bouzigue. Joseph, dont le père était tailleur de pierre avait alors expliqué à Bouzigue que, contrairement à ce qu’il croyait, la berge n’avait pas été refaite avec du ciment sous-marin. En d’autres termes, l’entrepreneur chargé de la réfection l’avait escroqué.

Bouzigue affirme maintenant à Joseph que son coup d’œil d’expert, qui a permis de découvrir la fraude au ciment, pourrait être d’une valeur inestimable pour le canal. « Et vous n’êtes passé qu’une fois, et vous n’avez pas bien regardé, parce que vous étiez un peu inquiet », lui dit-il, « Mais si vous y passiez deux fois par semaine… Oh ! là là ! »

Bouzigue a touché juste. C’est le genre de langage qu’il faut parler pour persuader Joseph. « En somme, dit mon père, pensif, tu supposes que ma collaboration clandestine – et gratuite – paierait, en quelque sorte, notre passage ? »

Bouzigue abonde en ce sens : « Dix fois, cent fois, mille fois ! » Et il ajoute que, en plus, grâce à l’expertise de Joseph, dont il se servirait pour écrire ses rapports, il pourrait espérer une rapide promotion : « Un peu vous, un peu ma sœur, dans un an, je suis chef de section ! »

« Il y eut un assez long silence. « Il est évident, dit enfin mon père, que, si je puis rendre service à la communauté, même d’une façon un peu irrégulière… Et d’autre part, si je puis t’aider… »

Les principes de Joseph lui interdisent de bénéficier d’un privilège, d’un passe-droit. Cela n’est pas honorable. En revanche, il est conforme à son honneur républicain de servir la communauté, « même d’une façon un peu irrégulière ». Et il n’est pas interdit non plus, au passage, d’aider un ami. Pour accepter la clef que lui propose Bouzigue, Joseph a besoin de croire qu’il ne fait pas cela pour son bien personnel. Il a besoin de croire que son action a un motif noble, car désintéressé. La noblesse du motif rachète alors l’entorse à la règle.

Séduit par cette perspective de « rendre service à la communauté », l’austère Joseph, le « maitre d’école qui enseigne la morale aux enfants », met dans sa poche la clef tendue par Bouzigue le tentateur et, comme le dit Pagnol, rentre dans l’illégalité.

Bien évidemment, Joseph se raconte des histoires, le genre d’histoires dont il a besoin pour accepter cette clef qui l’arrange bien. Ses raisons ne sont pas autre chose qu’une rationalisation destinée à servir ses désirs : « Telle est la faiblesse de notre raison : elle ne sert le plus souvent qu’à justifier nos croyances. »

Pagnol n’est pas dupe et, rétrospectivement, se moque gentiment de son père : « Le samedi suivant, à cinq heures, nous étions devant la première porte. Mon père l’ouvrit d’une main ferme : il était en paix avec sa conscience, car il ne franchissait point ce seuil interdit pour raccourcir une route trop longue, mais pour préserver de la ruine le précieux canal, et sauver Marseille de la sécheresse, qui eut été certainement suivie de la peste et du choléra morbus. » (LCMM, p152).

Joseph magnifie comiquement les services qu’il rend à la communauté, afin de se donner bonne conscience, et nous pouvons noter également que le service personnel qu’il rend à Bouzigue revient à faire le travail de celui-ci à sa place. Et si, véritablement, Bouzigue devait avoir une promotion grâce aux rapports hebdomadaires de son ancien instituteur, ce serait un peu comme si Joseph aidait ses élèves à tricher pour avoir leur certificat d’études. Ce qui semblerait, pour le moins, devoir être contraire à ses principes.

Cet aveuglement de Joseph prépare la catastrophe qui va suivre.
Mais avant cette dernière, Pagnol nous dit que « deux évènements d’une grande importance marquèrent cette période. »


Le premier évènement est la rencontre avec le propriétaire du premier château. Bouzigue leur avait expliqué qu’il s’agissait d’un noble, qu’il croyait malade parce qu’on ne le voyait jamais. Joseph avait immédiatement déduit des propos de Bouzigue que ce « noble » devait être un mauvais homme, ou du moins un homme à éviter. Pagnol commente : « Les leçons de l’Ecole normale restaient ineffaçables. Au cours de ses lectures, pourtant, quelques aristocrates avaient trouvé grâce devant lui : Du Guesclin, Bayard, La Tour d’Auvergne, le chevalier d’Assas, et surtout Henri IV, parce qu’il galopait à quatre pattes pour amuser ses petits-enfants. Mais, d’une façon générale, il considérait toujours les « nobles » comme des gens insolents et cruels, ce qui était prouvé par le fait qu’on leur avait coupé la tête. Les malheurs n’inspirent jamais confiance, et l’horreur des grands massacres enlaidit jusqu’aux victimes. » (LCMM, p140).

C’est ainsi que Joseph, qui, nous dit son fils, craignait toujours de mésestimer les inconnus (LTDS, p79, également LCMM, p167), ne peut s’empêcher de juger certains inconnus en fonction des catégories abstraites qui lui ont été inculquées au « séminaire ».

Mais il s’avère que le « noble » en question est un véritable aristocrate, non pas seulement par le titre mais aussi par les qualités du caractère. Ayant observé le manège hebdomadaire des Pagnol pendant plusieurs semaines, il vient un jour à leur rencontre et se montre à la fois d’une grande générosité et d’une parfaite courtoisie. Il leur indique que sa propriété leur est ouverte et, nous dit Pagnol, « à partir de cette mémorable journée, la traversée du premier château fut notre fête du samedi. » Par ailleurs, Joseph découvre que ce « noble », qu’il considérait a priori comme insolent et cruel, est un authentique héros de guerre, qui fut colonel dans le régiment de cuirassiers qui chargea si bravement et si inutilement à la bataille de Reichshoffen. 

Les Pagnol sont désormais amis avec le vieux gentilhomme, qui chaque semaine offre à Augustine « un grand bouquet de grandes roses rouges, dont il avait créé l’espèce et qu’il appelait « Les Roses du Roy ». Mais cette amitié est aussi, implicitement, une remise en question du jugement de Joseph, dont les principes se révèlent, pour la première fois aussi clairement peut-être, n’être que de simples préjugés.

Second évènement : dans le troisième château, les Pagnol sont confrontés à un paysan qui leur fonce dessus avec une fourche. Mais il s’avère que l’homme joue la comédie : ses patrons lui ont demandé de chasser les intrus, mais il n’a nullement l’intention de leur obéir. Tout en faisant semblant de les expulser avec pertes et fracas, il leur indique comment traverser à l’avenir en toute sûreté avec sa complicité : « Tant que vous verrez ces fenêtres ouvertes, ne passez pas sur la berge. Passez en bas, de l’autre côté, le long des tomates ».

L’alerte a été chaude. Joseph en tire une conclusion dictée non par l’expérience mais, une fois encore, par les leçons de l’Ecole normale et qui n’est que le revers de son préjugé défavorable envers les « nobles » : « Mon père, qui avait ôté ses lunettes pour éponger la sueur de son front, se mit à moraliser : « Tel est le peuple : ses défauts ne viennent que de son ignorance. Mais son cœur est bon comme le bon pain, et il a la générosité des enfants ». (LCMM, p165)

(Nous pouvons aussi noter au passage que cette analyse revient implicitement à magnifier le rôle des instituteurs : ce sont eux qui rendent le peuple bon en le délivrant de ses défauts. Telle est la faiblesse de notre raison…)

Une analyse un peu moins « pédante » de la situation aurait peut-être conduit à une autre conclusion, à savoir qu’il était manifestement impossible de traverser régulièrement les propriétés sans se faire repérer et que le garde du quatrième château, contre lequel Bouzigue les avait explicitement mis en garde, allait fatalement se manifester un jour ou l’autre, et que cette rencontre risquait fort de ne pas se passer aussi bien que les deux précédentes. De fait, Augustine, qui est peut-être arrivée à cette conclusion, est toujours extrêmement anxieuse lors de la traversée du dernier château et le jour fatal elle avertit son mari : « Joseph, dit soudain ma mère toute pâle, j’ai un pressentiment ! »

La mère de Pagnol a-t-elle vraiment eu un « pressentiment » le jour même où leur manège a été découvert ? Nous ne le saurons jamais, mais ce qui est sûr c’est que ce qu’Augustine appelle un « pressentiment » est en fait, pour l’essentiel, une analyse lucide de la situation : l’intervention du garde redoutée est certaine, seuls le jour et l’heure restent inconnus.

Mais l’habitude d’emprunter ce raccourci si pratique a été prise et, par ailleurs, ce jour de début des grandes vacances les Pagnol sont plus chargés encore qu’à l’accoutumée. Tellement chargés que la chose raisonnable à faire eut été de prendre une cariole pour se rendre à la Bastide Neuve, comme lors de l’année précédente. Augustine, nous dit Pagnol, « avait déclaré plusieurs fois qu’il serait indispensable de faire appel au mulet de François : mais mon père, d’abord muet, finit par révéler la vérité : nos finances avaient souffert de trop nombreux achats, qui devaient assurer le confort de nos vacances, et une nouvelle dépense de quatre francs pouvait amener une dangereuse rupture d’équilibre » (LCMM, 173). Ce sera donc à dos d’homme (et d’enfants) que l’énorme chargement devra être transporté, et Pagnol consacre plusieurs pages à décrire ce véritable « déménagement ».

Par exemple : « Sous mon bras gauche, deux verres de lampe, et une petite danseuse en plâtre, toute nue, et la jambe en l’air. Sous mon bras droit, une salière géante, en verre de Venise (1fr50 chez notre ami le brocanteur) et un réveil matin de grande taille (2fr50) qui devait sonner puissamment l’Angélus des chasseurs. » Pagnol mentionne aussi, coincée sous l’aisselle de son père, une « longue vue de marine qui avait dû souffrir des tempêtes du cap Horn car on entendait tinter ses lentilles comme autant de grelots. »

Nous nous rappelons alors ce que Pagnol nous avait dit, au début du premier volume des Souvenirs : « Mon père avait une passion : l’achat des vieilleries chez le brocanteur. Chaque mois, lorsqu’il revenait de « toucher son mandat » à la mairie, il rapportait quelques merveilles. » S’ensuit une énumération comique d’objets cassés et dont les Pagnol n’auraient de toute façon eut nul besoin, eussent-ils été en parfait état de marche.

Et lorsqu’Augustine, consternée par ces achats, lui disait, en désignant par exemple un cor de chasse cabossé : « Je me demande, mon pauvre Joseph, ce que tu vas faire de cette saleté ! » Joseph répondait, triomphant : « Trois francs ! ».

« J’ai compris plus tard », dit Pagnol, « que ce qu’il achetait, ce n’était pas l’objet : c’était son prix. » Comme un certain nombre de gens lors des périodes de soldes aujourd’hui, Joseph achète des objets dont il n’a pas besoin uniquement parce que le prix lui parait très bas et qu’il a ainsi l’impression de faire « une affaire », sauf que lui se livre à cet exercice toute l’année.

Et nous nous comprenons la vraie raison pour laquelle il est impossible de louer les services du mulet de François cette année : Joseph a dû calculer que, grâce au raccourci permis par la clef de Bouzigue, il pourrait se dispenser de faire appel à une aide extérieure et rémunérée ce qui lui a permis de laisser libre cours à sa passion pour les bonnes affaires inutiles. Incidemment, les deux prix d’objets mentionnés par Pagnol correspondent très exactement à la somme (quatre francs) qui aurait été nécessaire pour faire appel au déménageur à longues oreilles…


Ce 30 juillet de l’année 1905, le pressentiment d’Augustine se réalise. Le garde les attend devant la dernière porte, celle qui permet de sortir de la propriété, et il est encore plus stupide et méchant que ne l’avait laissé entendre Bouzigue. Insensible à tous les arguments de Joseph, il prend manifestement grand plaisir à humilier cet instituteur devant sa femme et ses enfants. Et, pour que l’humiliation soit complète, il les oblige à déballer tout leur chargement : « Il fallut ouvrir les valises, vider les musettes, dérouler les ballots, et cette exposition dura près d’un quart d’heure. Enfin nos pauvres trésors furent installés sur l’herbe de la pente du remblai, comme les primes d’un tir forain… » (LCMM, p186).

Après avoir bu la coupe jusqu’à la lie, la famille Pagnol repart, effondrée. Joseph imagine déjà se retrouver au chômage une fois que l’Inspecteur d’Académie aura été mis au courant de l’affaire.
« Et il répétait sans cesse : « Comme on est faible quand on a tort. »

Mais Pagnol corrige : « La vie m’a appris qu’il se trompait, et qu’on est faible quand on est pur. » (LCMM, 190).

En quel sens Joseph Pagnol est-il « pur », selon son fils ? Cette phrase, répétée comme un mantra, est de toute évidence destinée à atténuer la violence de l’humiliation qu’il vient de subir, et d’abord à ses propres yeux. L’humiliation est d’avoir dû ramper devant « un immonde cochon, et un lâche de la pire espèce », de s’être trouvé en situation d’impuissance totale sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Car Marcel a très bien saisi à quel point son père était « piteux », et Joseph le sait (p184). Il s’agit de justifier, et donc d’excuser cette impuissance. Joseph ne pouvait rien faire, puisqu’il était dans son tort. En somme, ce n’est pas devant un garde alcoolique et sadique qu’il a plié, mais devant la loi, or il n’est pas honteux de plier le genou devant une loi qu’on reconnait comme juste.

Mais cela va plus loin, étant donné que Joseph énonce un principe général : « On est faible quand on a tort. » Ce qui signifie, inversement, qu’on est fort lorsqu’on est dans son bon droit. Joseph croit à la coïncidence de la force et de la justice ou, plus généralement, que la vertu est naturellement récompensée et le vice puni. Plus exactement, il pense qu’être vertueux devrait suffire pour être récompensé et, bien qu’il n’ignore pas que ce ne soit pas toujours le cas, il répugne à employer les moyens qui peuvent parfois être nécessaires pour que le mérite et les biens de ce monde coïncident.

Lorsqu’il apprend qu’Augustine a habilement manœuvré pour devenir l’amie de la femme de son directeur, et que de cette amitié a résulté pour Joseph un emploi du temps qui le laisse libre le lundi matin, permettant ainsi à la famille de passer ses week-ends à la Bastide Neuve, Joseph s’exclame « avec une admiration scandalisée : « Elle a le génie de l’intrigue ! » (LCMM, p132).

« Intriguer », c’est obtenir une récompense ou un avantage qui, sans être nécessairement illégal, ne soit pas strictement dicté par l’application de la règle impersonnelle, mais qui tienne aux bonnes relations que l’on a pu nouer avec tel ou tel. L’intrigue, c’est la part laissée à l’individualité et au caprice dans un univers qui, idéalement, devrait être entièrement régi par une règle égale pour tous. Joseph est à la fois scandalisé par cette entorse au « principe » et admiratif devant une habilité dont il est dépourvu.

De la même manière, il dira plus tard à Bouzigue : « Tu me permettras de regretter qu’en ce monde, le vice soit trop souvent récompensé ! ». Ce à quoi Bouzigue le combinard répondra : « Joseph, Joseph, tu m’escagasses… » (p212)

La « pureté » que Pagnol diagnostique chez son père est en vérité une forme de naïveté : Joseph est « pur » car il ignore, ou se refuse à admettre, que la condition humaine est essentiellement mêlée, impure, et qu’en conséquence il faut souvent beaucoup d’art pour que la force et le bon droit puissent coïncider temporairement. C’est d’ailleurs pour cette même raison que les « maitres d’autrefois » pouvaient avoir « une confiance radieuse dans l’avenir de la race humaine. » Mais il est conforme à la piété filiale de parler de « pureté » plutôt que de naïveté à propos de son père.


III


Quelle que soit la compassion que nous éprouvions pour la famille Pagnol et quelle que soit l’aversion justifiée que nous inspire le garde du château, il est difficile d’échapper à la conclusion que l’humiliation subie par Joseph n’est pas totalement injustifiée, ou à tout le moins qu’il s’est mis lui-même en situation d’être humilié et que cet épisode très douloureux est révélateur de certaines de ses faiblesses. En corrigeant le « Comme on est faible quand on a tort » de Joseph en « on est faible lorsqu’on est pur », Pagnol laisse d’ailleurs entendre que la faiblesse de son père n’est pas conjoncturelle, liée à une circonstance particulière, mais structurelle, bref qu’il s’agit d’un défaut de caractère.

Fort heureusement pour la famille, l’affaire n’alla pas plus loin. Prévenu de ce qui s’était passé, Bouzigue, accompagné de deux de ses collègues, rendit aussitôt visite au garde du château et lui joua une comédie à sa façon. Constatant que ce dernier avait laissé cadenassé la porte que les Pagnol avaient voulu emprunter, Bouzigue l’informa qu’il s’était mis, avec ce cadenas, en contravention avec la Convention que le propriétaire du château avait signé avec l’administration du canal ; il lui parla procès-verbal, amende, palais de justice, tant et si bien que le garde, terrifié, lui remis le rapport qu’il était en train de rédiger au sujet des Pagnol, rapport dont Bouzigue fit immédiatement des confettis en intimant à son auteur : « surtout n’en dites jamais rien à personne, si vous tenez à votre képi. »

Bouzigue est bien évidemment accueilli en sauveur et fêté comme il se doit. Mais ce sauvetage ne fait que confirmer, semble-t-il, l’infériorité de Joseph par rapport à son ancien élève, c’est-à-dire l’infériorité des « principes » de Joseph par rapport à la « débrouillardise » de Bouzigue. Ce qui permet à Bouzigue de rétablir la situation c’est que lui, contrairement à Joseph, est sans vergogne. Joseph, initialement, s’est laissé convaincre par Bouzigue de faire quelque chose d’irrégulier, de contraire aux règles, mais il reste fondamentalement un légaliste. Aussi, dès lors qu’il est pris en faute, il lui est impossible de nier qu’il est en faute et la seule chose qui lui reste alors à faire est d’implorer l’indulgence pour sa transgression. C’est ce qu’il a fait avec le garde, sans succès. Bouzigue, qui se moque bien de la loi, ne se sent absolument pas honteux d’être dans l’illégalité et il n’hésite pas à mentir effrontément pour retourner la situation à son avantage. Il réussit donc là où Joseph échoue.

Bien que Marcel n’ait pas pu saisir immédiatement toutes les implications de ce qu’il avait vu ce jour-là, il est bien évident que l’autorité paternelle ne pouvait pas sortir intacte d’un tel épisode. De l’épisode comique de la mère des compagnons, Marcel dit, « pour moi, c’était une tragédie, dans laquelle mon grand-père avait perdu son prestige, puisqu’il avait été mordu. » (LTDS, p43). Par comparaison, on peut imaginer à quel point l’épisode du château à dû l’ébranler dans son admiration filiale. Joseph a définitivement cessé d’être un surhomme et ses paroles ont cessé d’être des oracles.
Mais Marcel n’est encore qu’un enfant. Si Bouzigue apparait comme un sauveur dans les souvenirs de Marcel, un sauveur dont l’habileté et l’audace contrastent fâcheusement avec la prestation « piteuse » de son père, il est douteux que Pagnol partage entièrement ce jugement enfantin.

Essayons donc, en rassemblant les éléments mis à notre disposition par Pagnol, de parvenir à une appréciation équitable concernant les mérites de Bouzigue, et donc aussi de Joseph.

Nous pouvons commencer par remarquer que, si Bouzigue se soucie de la loi (et de la moralité) comme d’une guigne, et que la vie est pour lui un « torrent » à traverser en sautant habilement, toute son action lors de cet épisode dépend de cet ordre légal dont il se joue, et même toute son existence. Tout d’abord Bouzigue est un agent de l’administration. Ensuite, sa fameuse sœur, à qui il doit tant, doit sa puissance à l’influence qu’elle exerce sur des hommes qui sont des agents du pouvoir politico-administratif : un conseiller municipal, un conseiller général, un sous-directeur, plus tard peut-être un préfet… Enfin, Bouzigue parvient à tirer la famille Pagnol de son mauvais pas (qu’il a évidemment contribué à créer en premier lieu) uniquement grâce à la crainte superstitieuse qu’inspire l’ordre légal au garde du château : ce dernier se laisse (trop facilement) impressionner par les mots « procès-verbal », « convention », « palais de justice », ainsi que par les trois « Casquettes » officielles de Bouzigue et ses complices (p206).

En fait, le succès pratique de Bouzigue prouve le caractère erroné de ses conceptions. Si la vie était réellement un torrent indompté, il n’aurait pas pu réussir. A sa manière, Bouzigue est aussi un « pur » qui, sous ses dehors habiles, est aveugle à la complexité réelle du monde humain. Si nous allons un peu plus loin, nous pouvons constater que les petites combines de Bouzigue (et de sa sœur) ne peuvent réussir que parce que la plupart des gens auxquels ils ont à faire ressemblent davantage à Joseph qu’à eux : ordinairement légalistes, moraux, soucieux du qu’en dira-t-on. Autrement dit, sans qu’il s’en rende bien compte sans doute, le brave Bouzigue a pour idéal la vie du tyran : lorsque tous les hommes sont soumis à la loi, sauf vous. Telle est la vérité effective de ses conceptions.

Nous devons aussi noter que, si Joseph manifeste une aversion comique, parce qu’excessive, pour l’alcool, l’ivrognerie est un problème bien réel, qui affecte plusieurs personnages des Souvenirs, et que Bouzigue en particulier semble réellement trop porté sur la dive bouteille. Nous le voyons boire largement à chacune de ses rencontres avec les Pagnol et, dans Le Temps des secrets, en voyant le père d’Isabelle (un authentique alcoolique) boire avidement un grand verre d’absinthe, Marcel est saisi d’inquiétude : « cette boisson, par sa couleur et son odeur, me rappelait le terrible Pernod qui avait réduit notre cher Bouzigue, pendant quelques heures, à l’état d’un guignol hagard et bégayant des insanités. (p95)

Enfin, Bouzigue a, nous dit-il, deux fils (LCMM, 149). Il n’est pas interdit de méditer sur l’effet probable des conceptions de Bouzigue sur ses enfants : ne vont-ils pas s’autoriser de son exemple pour devenir paresseux et menteurs (pour ne rien dire de la boisson) ? Mais, dans le monde tel qu’il est réellement – à la différence de l’idée que s’en fait Bouzigue – être paresseux et combinard est rarement un brevet pour le succès. D’ailleurs les charmes de la sœur de Bouzigue ne dureront pas éternellement, ni par conséquent son influence, et sur quel rocher sautera-t-il alors ?

En dépit de ses faiblesses, mises cruellement en lumière par l’épisode du château, il ne fait pas de doute que Joseph est un bien meilleur père que Bouzigue. Après tout, c’est incontestablement à son père que Pagnol doit en partie sa réussite scolaire, la vaste culture et la maitrise parfaite de la langue française qu’il a acquises, c’est donc aussi en partie grâce à Joseph et à ses « principes », si limités soient-ils, que Pagnol est devenu un grand écrivain, qui a immortalisé son père dans ses écrits. Pour autant que nous le sachions, il n’existe pas de Souvenirs écrits par les enfants de Bouzigue.


A la fin du Château de ma mère, Pagnol évoque la mort de sa mère, juste cinq ans après les évènements décrits dans livre. Puis la mort de son frère, à trente ans « dans une clinique » (Paul Pagnol était épileptique et mourut lors d’une opération destinée à essayer de freiner la progression de son mal). Puis la mort de son cher Lili « en 1917, dans une noire forêt du Nord », d’une balle en plein front (Lili, de son vrai nom David Magnan, mourut en réalité en juillet 1918). Puis vient la célèbre conclusion : « Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. » (p214)

Pris par le pathétique de l’évocation de ces chagrins de jeunesse, nous pourrions être tentés d’acquiescer à une conclusion aussi pessimiste. Mais ce serait être infidèle à l’expérience de lecture que nous venons d’avoir. Non, les joies de l’enfance ne sont pas effacées par les chagrins, même ceux qui seraient capables de vous tuer, comme le dit Pagnol de la mort de sa mère. Il n’est en effet pas nécessaire de dire aux enfants les chagrins terribles qui les attendent, car il n’est pas possible de les y préparer, pas plus que de leur faire comprendre les satisfactions qui les attendent aussi. La vie des adultes est nécessairement recouverte d’un voile d’ignorance pour les enfants. Mais il est possible de leur faire lire les Souvenirs de Pagnol, en sachant que le plaisir qu’ils en retireront sera bien différent de celui qu’ils éprouveront en les relisant une fois adultes. Les Souvenirs, pris dans leur ensemble, sont une preuve éclatante que les joies d’enfance sont aussi inoubliables que les chagrins. Ils sont aussi la preuve que les joies et les chagrins de nos petites vies peuvent être à l’origine d’œuvres plus véritablement inoubliables que les souvenirs individuels, et qui seront une source de joie inépuisable tant qu’il y aura des hommes pour les lire.