Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 21 janvier 2016

Trompez qui vous voudrez





Dans le premier tome de De la démocratie en Amérique, Tocqueville affirmait que l’influence et l’autorité des légistes était « la plus puissante barrière contre les écarts de la démocratie » car leur formation et leur profession, disait-il, leur donnent « une partie des goûts et des habitudes de l’aristocratie », notamment le respect pour le passé, « l’amour naturel des formes » et un « penchant instinctif pour l’ordre ».
En 1835, lorsque Tocqueville écrivait cela, ce jugement était probablement exact. Depuis ce moment, hélas, la caste des légistes a perdu presque toutes les caractéristiques que lui assignait Tocqueville, hormis sans doute la très haute opinion qu’elle entretient d’elle-même et son mépris profond pour le gouvernement populaire.
Un récent arrêt de la Cour de Cassation vient ainsi nous rappeler à quel point des plus hautes juridictions, qu’elles soient d’ailleurs nationales ou internationales, coule désormais à flot presque continu un relativisme corrosif et hautain, alimenté par le dédain pour la moralité ordinaire tout autant que par la soumission aux modes intellectuelles les plus superficielles, pourvu qu’elles flattent les instincts autoritaires des légistes.
La plus haute juridiction judiciaire française vient en effet de décider, en substance, que l’adultère n’était plus acte déshonorant, et que par conséquent il n’était plus possible de considérer que « l'imputation d'une infidélité conjugale serait à elle seule de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération. » Ce que l’on pourrait appeler la jurisprudence DSK.
Pour justifier cette décision énorme, la Cour s’est contentée de faire vaguement référence au fait que l’adultère était dépénalisé depuis quarante ans et à « l’évolution des mœurs » et des « conceptions morales. »
Ce que cela signifie, en clair, c’est que les plus hauts magistrats français, ceux qui sont chargés par exemple de statuer sur les plaintes en diffamation qui visent tout ce qui pourrait porter publiquement atteinte à notre honneur et à notre considération, n’ont absolument aucune idée de ce que peut bien être l’honneur. Pour eux l’honneur n’est rien d’autre que l’approbation sociale, qui elle-même n’est que le goût ou le caprice du moment. Les mœurs et les conceptions morales « évoluent », on ne sait pourquoi, et cela est d’ailleurs sans importance puisqu’il est évident que les unes et les autres n’ont strictement aucun fondement naturel, permanent.
Dans un accès de modestie qui ne leur est pas habituel, les membres de la Cour de Cassation se donnent donc le rôle de simples girouettes, chargées d’enregistrer les variations du vent. On serait presque tenté de les féliciter pour cette brusque tempérance, même excessive, si l’on ne soupçonnait pas qu’en réalité nos gouvernants en robe d’hermine se considèrent plutôt comme une sorte d’avant-garde du progrès et qu’ils prennent un malin plaisir à choquer les conceptions morales de l’homme du commun.
« Qu’est-ce que l’honneur ? un mot ; et qu’est-ce que ce mot, l’honneur ? Ce qu’est l’honneur ? Du vent. »
Voilà, à lire son récent arrêt, toute l’idée que la Cour de Cassation se fait de l’honneur.
Apprenons donc à nos modernes Falstaff que l’honneur, bien qu’il ait ses caprices et ses bizarreries, enfonce ses racines profondément dans le cœur humain et que l’homme est le seul animal qui rougisse, ou qui aurait besoin de le faire. Et rappelons leur pourquoi l’adultère est un acte considéré honteux, quand bien même il serait pratiqué par 90% de la population (ce qui, en dépit de ce que sous-entendent les juges de la Cour de Cassation, est très loin d’être le cas. Ainsi, les études les plus récentes montrent que, aux Etats-Unis, 90% des femmes hétérosexuelles et plus 75% des hommes hétérosexuels n’ont jamais eu d’aventure extra-conjugale. Un chiffre impressionnant à une époque où, théoriquement, les moyens de contraception permettent une sexualité totalement « sans risques » et où la loi ne sanctionne pratiquement plus l’adultère, même dans une procédure de divorce).
L’homme est le seul animal qui ait le sens de sa propre dignité, et ce sens que l’homme a naturellement de sa dignité est intimement lié à la notion de maitrise de soi, à la capacité à résister à la nécessité, que celle-ci soit physique ou psychologique. C’est ainsi que nous associons spontanément la stature verticale, qui défie la gravité, avec la notion de dignité. Un homme véritable se « tient droit », particulièrement dans la tourmente. A l’inverse, courber l’échine, ou pire se coucher, sont des signes universels d’humilité, ou d’humiliation, ou de défaite.
De la même manière, lorsque François 1er écrit à sa mère au soir de la bataille de Pavie : « Madame, pour vous avertir comme se porte le reste de mon infortune, de toute chose ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui m'est sauve », il veut dire qu’il n’a pas fui et qu’il s’est battu jusqu’à la limite de ses forces, seul au milieu de la débâcle. Il n’a cédé qu’à la plus extrême nécessité, et son honneur est donc sauf.
De même enfin, ceux qui de nos jours réclament le droit de « mourir dans la dignité », réclament en fait le droit de demander qu’on les aide à mourir lorsqu’ils le voudront, c’est-à-dire de maitriser l’instant de leur mort. Que cette demande à être assistés dans leur suicide soit légitime ou non n’est pas ce qui nous intéresse ici. Seul compte le fait de mettre en lumière certains invariants de notre sens de l’honneur.
A cette lumière il est aisé de comprendre pourquoi la sexualité est toujours particulièrement problématique pour notre sens de la dignité, pourquoi elle est si fort attachée à la notion d’honneur, jusque dans ses errements et ses excès, bien sûr. Notre caractère sexué - comme marque de notre mortalité, de notre imperfection, de notre dépendance - est par lui-même une atteinte au sens de notre dignité, et ce sens a besoin d’être rétabli, notamment par la certitude, parfois peut-être exagérée, que nous ne sommes pas gouvernés par notre braguette. Parce que la sexualité alarme naturellement notre amour-propre, il est inévitable qu’elle soit liée à la honte, à la jalousie, à l’honneur, à la conquête et à la défense.
Un homme qui ne peut ou ne veut discipliner ses pulsions sexuelles est un homme qui mérite du mépris pour cela même, à moins qu’il ne soit un grand malade à enfermer, cas très rare. Et il est méprisable à peu près pour la même raison que, partout et toujours, les prostituées sont méprisées. Avec même sans doute une dose de mépris supplémentaire, car si les prostituées ont souvent l’excuse d’une certaine nécessité pour faire ainsi commerce de ce qui a besoin de la protection de l’intimité, de la confiance et des sentiments réciproques pour ne pas « alarmer notre pudeur », l’homme ou la femme qui se laisse gouverner par ses parties basses se laisse dominer par le plaisir, ce qui, dans l’échelle du déshonneur, est la chose la plus déshonorante qui soit car celle à laquelle il devrait être le plus facile de résister.
L’adultère est encore autre chose, car il suppose en plus la trahison d’une promesse, d’un engagement solennel. Il est donc, a priori, doublement déshonorant. Il a pour lui le déshonneur qui s’attache au fait d’être mené par ses parties basses, et d’être incapable de respecter la parole donnée. Double abandon, double indignité. Bien sûr, parfois, l’adultère peut être la conséquence d’un grand amour et, ou, d’un très mauvais mariage, auquel cas il peut sans doute trouver des circonstances atténuantes du point de vue de l’honneur. Mais si parfois l’adultère peut être excusé, il est toujours un acte qui a besoin d’être excusé, et donc un acte contraire à l’honneur. Il va sans dire que l’adultère en série ne saurait bénéficier d’aucune excuse.
A quoi l’on peut ajouter que l’adultère se fait souvent au détriment d’autrui, auquel cas il s’apparente  à la fois à un vol et à un abus de confiance. Celui ou celle qui est prêt à violer ses engagements solennels envers l’une des personnes censée lui être le plus cher n’a, en effet, pas de raison de se limiter à la partie célibataire de la population, à moins que ce ne soit par peur des maris ou des femmes jalouses, ce qui est peut-être moins destructeur socialement mais certainement pas moins déshonorant. Au contraire, peut-être.
N’en déplaise à nos éminents juges, l'imputation d'une infidélité conjugale est donc bien à elle seule de nature à porter atteinte à l'honneur ou à la considération. Même à une époque où la « liberté sexuelle » est censée être la règle. Même si la loi ne sanctionne plus l’adultère en tant que tel. Il est bien des choses que le législateur peut choisir, sagement, de laisser en dehors du domaine de la loi, sans pour autant qu’elles soient indifférentes. La loi est une merveilleuse invention, mais elle est aussi parfois un instrument trop grossier pour qu’il soit prudent de l’employer si l’on peut s’en dispenser. Les mœurs ne sont pas faites pour les chiens.
A quoi il faut ajouter, bien sûr, que l’adultère, par l’incertitude qu’il introduit dans la filiation, par la jalousie qu’il génère, par la méfiance qu’il induit, est profondément destructeur de la famille, et du lien social en général. Et certainement, il n’est ni moral ni honorable de contribuer à diffuser un poison violent dans le corps social. Tout ceci est tellement évident que même un collégien pourrait le comprendre. Un collégien, mais pas un juge à la Cour de Cassation.
Un collégien comprendrait aussi que les mœurs n’évoluent pas toutes seules, mais sous l’influence notamment des changements législatifs, des opinions publiquement exprimées des gens influents, ou encore sous l’influence des décisions rendues par des juridictions suprêmes. Un collégien comprendrait donc qu’une décision comme celle dont nous parlons risque fort d’avoir une grande influence sur les mœurs de la population, et une influence entièrement négative. Un collégien, mais pas un juge à la Cour de Cassation.
Etrange situation que celle où de graves magistrats se révèlent moins clairvoyants que des enfants de treize ans. A moins, peut-être, que ces graves magistrats ne comprennent fort bien ce qu’ils sont en train de faire, et qu’ils se réjouissent secrètement de pouvoir contribuer à la « déconstruction » des « normes bourgeoises » et à l’avènement d’une société « sans tabous », ou autres choses du même genre. Il y a des précédents, assez nombreux même.
Peut-être les juges ayant rendu cette décision trouveraient-ils ces accusations infamantes et attentatoires à la dignité de leur fonction. Cela prouverait du moins que, lorsque cela les concerne, l’honneur n’est pas que du vent, et il est vrai que, de manière générale, les magistrats sont particulièrement sourcilleux en ce qui concerne le respect dû à leur fonction. Cela devrait plutôt nous réjouir que nous indigner.
L’incohérence est une marque de faiblesse d’esprit ou de caractère, mais elle est encore préférable à la cohérence dans la malignité.

mercredi 13 janvier 2016

Féminisme et antiracisme sont dans un bateau...




Il était évident depuis longtemps que le féminisme devrait entrer en collision un jour où l’autre avec le multiculturalisme. Importer en masse sur le sol européen des populations aux mœurs « patriarcales », pour reprendre le vocabulaire féministe, ne pouvait manquer de finir par poser quelques problèmes pour la société sexuellement neutre dont rêvent les féministes certifiées.
La question qui se posait aux esprits un peu clairvoyants était dès lors : lorsque surviendra le choc inévitable, qu’est-ce qui l’emportera, du féminisme ou de l’antiracisme ?
Après les agressions sexuelles de masse ayant eu lieu à Cologne, la contradiction au sein du projet progressiste a été exposée en pleine lumière, de sorte que plus personne ne peut sérieusement feindre de l’ignorer.
Et la réponse à la question semble bien être : en cas de conflit l’antiracisme l’emporte sur le féminisme, comme le montre par exemple la réaction de l’über-féministe Caroline de Haas sur Twitter : « Ceux qui me disent que les agressions sexuelles en Allemagne sont dues à l’arrivée des migrants : allez déverser votre merde raciste ailleurs. »
Bien entendu, il existe aussi de nombreuses femmes (et hommes) qui se disent féministes et qui alertent sur le fait que l’importation massive de populations arabo-musulmanes représente un danger pour le projet d’égalité des sexes, bref qui ne se voilent pas la face devant la source réelle du péril.
Mais il est à craindre que cette tentative de faire prévaloir le féminisme sur l’antiracisme soit vouée à l’échec. C’est que le féminisme « modéré » dont il est question est en réalité un féminisme incohérent, qui tente, souvent sans le savoir, de mêler des conceptions incompatibles.
En témoigne par exemple ce paragraphe extrait de l’article en lien : « L’égalité entre les hommes et les femmes est un acquis fondamental de notre civilisation. La France est le pays où la conversation de salon entre hommes et femmes émerveillait les observateurs étrangers au XVIIe siècle. C’est aussi la patrie de Simone de Beauvoir, qui a produit le texte fondateur du féminisme au XXe siècle, où elle démontre que la place sociale des femmes (et non pas leur sexe ou leur sexualité) est une construction culturelle. »
Voir une continuité entre la mixité des sexes dans les salons de l’Ancien Régime et l’œuvre de Simone de Beauvoir, c’est ignorer que les deux sont diamétralement opposés. La première repose en effet sur la reconnaissance des différences naturelles entre les hommes et les femmes, alors que la seconde nie farouchement l’existence de ces différences : « on ne nait pas femme : on le devient. »
Depuis l’apparition des premières revendications féministes, grosso modo au début du 19ème siècle, le féminisme a changé de nature. Les premières féministes, comme Mary Wollstonecraft ou Olympe de Gouges, demandaient que les femmes puissent jouir des mêmes droits politiques que les hommes, qu’elles puissent elles aussi accéder à l’instruction, que les lois cessent de favoriser les hommes comme elles le faisaient traditionnellement.
Pour autant ces premières féministes n’affirmaient aucunement que les hommes et les femmes sont identiques. Elles reconnaissaient qu’il existe des différences naturelles entre les deux sexes, des différences non seulement physiques mais aussi psychologiques. Par conséquent le féminisme originel ne s’opposait pas à une certaine division sexuelle du travail, et notamment au rôle prépondérant des femmes au sein du foyer (même s’il voulait à l’évidence assouplir ces rôles).
Le féminisme à la Simone de Beauvoir prétend en revanche « émanciper » radicalement les femmes, c’est-à-dire les libérer de toutes les prétendues différences de nature entre les sexes, qui ne sont jamais rien d’autre que des « constructions sociales » destinées à opprimer les femmes. Le féminisme post-Beauvoir prétend libérer les femmes de la féminité, notamment en les incitant à pratiquer une sexualité « virilement indépendante » et en rejetant les contraintes de la maternité. L’avortement est un brevet de féminisme.
Cette différence essentielle entre les deux sortes de féminisme est la plupart du temps purement et simplement ignorée par les féministes « modérées », faute d’avoir une bonne connaissance de l’histoire du mouvement dont elles se revendiquent, ainsi que des questions philosophiques qui sont à l’origine de cette différence. Ainsi, dans la plupart des textes issus de cette mouvance, ne sait-on jamais clairement de quelle égalité il est question : est-ce l’égalité des droits, ou bien « l’égalité des conditions de vie » - ce que l’on pourrait appeler la société sexuellement neutre, dans laquelle hommes et femmes sont censés être interchangeables ?
Cependant, le fait même que cette question ne soit pas explicitement tranchée indique assez clairement que, au fond, les féministes « modérées » sont du côté de Simone de Beauvoir et non de celui de Mary Wollstonecraft, car il y a beau temps que l’égalité devant la loi réclamée par la seconde a été réalisée. En réalité, les féministes « modérées », elles aussi, rejettent l’idée qu’ils pourraient exister des différences naturelles entre les hommes et les femmes. Elles considèrent que l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas complète, car elles voient bien que, même au sein des sociétés démocratiques comme la nôtre, hommes et femmes continuent à montrer, de manière générale, des goûts et des talents différents, à se comporter de manière différente, ce qu’elles attribuent spontanément aux « stéréotypes sociaux » dont seraient victimes les femmes.
Et c’est à ce point que le féminisme, qu’il soit « modéré » ou pas, succombe inévitablement devant les revendications de « l’antiracisme ». Car « l’antiracisme » est lui aussi un rejet de la notion de nature humaine. Il n’est pas seulement l’affirmation que « les races humaines n’existent pas », il est plus largement l’affirmation que la nature de l’être humain est de ne pas avoir de nature, que l’être humain est un pur être de culture, bref que les individus sont malléables pratiquement à volonté, qu’ils peuvent devenir n’importe quoi pourvu qu’ils reçoivent la bonne éducation. Ce pourquoi mélanger les peuples ne saurait aucunement poser problème : un paysan anatolien musulman peut parfaitement devenir un Français (ou un Allemand, ou un Anglais, ou ce que l’on voudra) comme les autres, pourvu seulement qu’on lui inculque les bons principes (« républicains ») et qu’on lui offre les mêmes opportunités qu’à tous les autres, bref qu’on le protège des « discriminations. »
Pour le ou la féministe actuelle, hommes et femmes sont interchangeables, pour l’antiraciste les êtres humains sont interchangeables. L’antiraciste applique donc le même principe fondamental que la féministe, mais avec plus de cohérence. Si les évidentes différences entre les sexes ne sont pas naturelles et peuvent être effacées par une éducation et des institutions appropriées, pourquoi n’en irait-il pas de même pour des différences dont le caractère naturel est beaucoup moins évident, comme les différences de mœurs, de religion, de « culture » ? Sûrement, qui peut le plus peut le moins.
A l’inverse, émettre des doutes sur le fait qu’il soit possible de transformer autant de paysans anatoliens musulmans qu’on voudra en bon petits soldats de la République et du féminisme, c’est inévitablement mettre en doute le fait qu’il soit possible de transformer les hommes en femmes, et inversement. Qui ne peut pas le moins ne peut pas le plus.
Par conséquent, la féministe « modérée » est condamnée à élever de vaines protestations lorsque les impératifs de l’antiracisme commandent de ne pas voir ce que nous voyons, comme à Cologne, et à reconnaitre finalement, à contrecoeur, que tout cela pourra s’arranger avec plus d’éducation à la « citoyenneté » et au « respect. » Bref, le féminisme « modéré » est condamné à accompagner le désastre tout en le déplorant.
On a connu des positions plus confortables.
Toutefois, il est aussi possible, bien que peu probable, que la pression des événements et l’évidence du danger grandissant amènent les féministes « modérées » les plus intelligentes à réexaminer leurs positions, et à rompre avec le féminisme contemporain, qui, lentement mais sûrement, est en train de se transformer en complice de l’oppression bien réelle des femmes musulmanes, en attendant de donner sa bénédiction à l’oppression qui atteindra toutes les femmes d’Europe au fur et à mesure que les mœurs arabo-musulmanes gagneront du terrain.
Si cela était le cas, l’immigration de masse qui afflige l’Europe, et qui est si désastreuse par ailleurs, aurait été l’origine d’un grand bien, et nous aidant à sortir de l’utopie destructrice de la société sexuellement neutre.
Nous avons grand besoin de retrouver des rapports entre les sexes qui soient appuyés sur des principes plus raisonnables que ceux que nous professons actuellement. Peut-être la misogynie et la brutalité des mœurs arabo-musulmanes pourra t-elle y contribuer, paradoxalement. Il y a des exemples dans l’histoire, plus nombreux qu’on ne pense, où un bien sort d’un mal, et même d’un très grand mal. Ce qui ne diminue pas le mal, ni ne l’excuse, mais du moins permet de continuer à espérer que tout ne va pas systématiquement vers le pire.

vendredi 27 novembre 2015

Situation de la France





Il est des compte-rendus plus difficiles à écrire que d’autres, pour plus d’une raison. Il est difficile de suivre l’injonction d’Aristote de préférer la vérité à l’amitié, et de critiquer des gens que l’on connait personnellement et que l’on estime. Il est plus difficile encore de savoir si l’on fait bien de mettre en lumière des problèmes que l’auteur a laissés dans l’ombre lorsque l’on est fondé à croire qu’il l’a fait volontairement, et pour de bonnes raisons, ou du moins pour des raisons défendables. Celui qui veut se mêler à la conversation civique – et publier un livre sur la situation de la France, aussi bien que critiquer ce livre, c’est se mêler à la conversation civique – devrait toujours garder à l’esprit que le bien en politique, c’est ce qui guérit un grand nombre de maux sans choquer un grand nombre de préjugés. Enfin, il peut sembler bien futile de lire et d’écrire à propos de ce qu’on a lu, à l’heure où la France est si cruellement frappée, et où l’urgence semble si grande. Qu’importe les paroles, dira-t-on, place à l’action !

Les raisons de ne pas écrire ce compte-rendu étaient donc fortes, mais elles ne l’ont pas emporté sur d’autres, plus décisives à mes yeux, et d’abord sur celle-ci : si nous devons mourir, si la France doit mourir, ce sera d’abord de nos idées fausses. Ceux qui nous attaquent ne peuvent espérer l’emporter que parce que nous sommes frappés de paralysie intellectuelle depuis bien trop longtemps. Nous sommes incapables d’agir de manière décisive parce que nous sommes incapables de penser clairement ce qui nous arrive. Nous ne voulons pas voir la réalité de notre situation, et c’est ce qui nous tue. Le plus important n’est donc pas de prendre les armes – même si cela est absolument nécessaire – mais de tenter de dissiper les chimères que nous continuons à entretenir.

Et de ce point de vue le dernier livre de Pierre Manent, intitulé « Situation de la France », est une puissante aide à la réflexion, un salutaire dissipateur de chimères, même si l’on peut se trouver en désaccord raisonnable avec lui sur certains points importants, et notamment sur le degré de discrétion qu’il convient d’observer par rapport à certaines vérités. Le plus urgent est de penser juste, car c’est la condition de l’action juste, à tous les sens du terme. Le plus urgent, ou du moins le plus nécessaire, est de connaitre la situation réelle de la France.

***

Pierre Manent caractérise cette situation de la manière suivante :

« Décrire notre situation dans les termes les plus simples de la physique politique, c’est dire quelque chose comme ceci. L’islam fait pression sur l’Europe et il s’avance en Europe. Il s’avance en Europe par l’installation de populations musulmanes nombreuses dans des pays comme la France. Il fait pression sur l’Europe par l’influence croissante des pays du Golfe aux capitaux illimités. La situation comporte un troisième élément, d’un caractère très spécifique, que l’on désigne couramment comme le terrorisme islamique. Les crimes commis en janvier à Paris et peu après à Copenhague, nous les avons interprétés d’une manière qui nous permettait de garder nos illusions en même temps que l’estime de nous-mêmes. Comme le président Bush les attentats du 11 septembre, nous avons interprété le massacre des journalistes de Charlie-Hebdo comme une attaque contre la liberté ou nos « valeurs ». Leurs auteurs l’avaient justifié comme la punition des blasphémateurs. De tels actes signifient pour leurs auteurs et inspirateurs l’extension à l’Europe du domaine d’application de la charia. »

Bien évidemment, dire cela aujourd’hui vous expose au reproche immédiat, et censé être infâmant, de « l’amalgame. » Ces trois choses-là, dira-t-on, sur un ton menaçant, sont très différentes, et prétendre le contraire ne vise qu’à salir d’honnêtes immigrés et des pays qui sont nos « alliés » ; ce qui montre bien à quel point de confusion intellectuelle et d’aveuglement volontaire nous sommes rendus. Car si ces trois choses sont différentes en effet, elles sont aussi très liées. Comme le rappelle Manent, « L’immense majorité de nos concitoyens musulmans n’ont rien à voir avec le terrorisme, mais le terrorisme ne serait pas le même, il n’aurait pas la même portée ni la même signification si les terroristes n’appartenaient pas à cette population et n’étaient pas nos concitoyens. Les actes terroristes ne seraient que des crimes odieux passibles de la justice ordinaire, s’ils n’étaient pas guidés par une visée de guerre et le propos de ruiner la possibilité même d’une vie commune. »
La vérité de notre situation est donc que nous nous trouvons engagés dans une guerre dont le théâtre des opérations se situe « sur la ligne de contact entre l’islam et l’Occident », une ligne qui se situe aussi bien sur le continent africain que sur le sol français. Nous menons par conséquent une guerre. Une guerre que nous n’avons pas choisie, et que nous ne pouvons pas gagner. Une guerre que, en un certain sens, nous avons même déjà perdue.

Le livre de Pierre Manent s’ouvre par l’évocation de l’événement qui a donné sa forme à la France contemporaine : la défaite de juin 1940. De cette défaite la France ne s’est jamais remise, même si elle l’a surmonté. Plus jamais elle n’a été la même, et en ce sens cette défaite a été définitive, même après l’écrasement de l’Allemagne nazie qui nous l’avait infligé. Manent écrit : « La défaite avait été l’accident extrinsèque qui révélait la maladie de l’âme de la nation, que De Gaulle caractérisa toujours comme le renoncement. La seule réponse adéquate à la défaite ne pouvait être qu’un effort sans cesse renouvelé pour combattre le renoncement. De Gaulle donna donc la note tonique pour l’âme de la nation, en la pressant inlassablement de se rassembler pour l’indépendance politique et spirituelle de la France. »

Chez un auteur qui n’ignore rien de l’art d’écrire, comme Pierre Manent, cette ouverture n’est évidemment pas choisie au hasard, et nous invite à faire le parallèle avec la situation actuelle de la France. L’élément le plus décisif et le plus redoutable de cette situation, en effet, est la présence sur notre sol de plusieurs millions de musulmans, probablement aux alentours de 5 millions, dont beaucoup sont officiellement nos compatriotes. Cet élément est le plus décisif car il porte en lui, potentiellement, la dislocation de ce qui reste de nation française, une nation fatiguée d’elle-même et qui, depuis longtemps déjà, s’est abandonnée au renoncement, une nation dont la plus haute aspiration semble être de disparaitre dans la gueule du moloch technocratique appelé « Union Européenne » et de se laisser modeler passivement par la mondialisation « inévitable. » Nous avons été vaincus avant même de réaliser que nous étions en guerre, et maintenant que nous commençons, avec mille difficultés, à ouvrir les yeux, nous réalisons dans quel péril nous nous trouvons. La tentation de les refermer très vite est presque irrésistible. Nous ne voulons pas voir ce que nous voyons. Car ce que nous voyons c’est que la substance de la nation a été changée, changée décisivement et pour toujours, que cette transformation de la population alimente les rangs de ceux qui nous font la guerre et pourrait même signifier à terme la disparition de la France, si du moins nous ne donnons pas à ce terme une acception purement géographique.

Il n’y aura pas de retour à l’état antérieur, lorsque la présence musulmane en France était inexistante ou qu’il était possible de l’ignorer. Ce pourquoi Pierre Manent écrit que nous devons nous défendre « sans autre perspective que de nous défendre et de préserver autant que possible ce qui est nôtre, nos biens matériels, moraux et spirituels. » Nous avons déjà perdu, mais nous avons encore beaucoup à perdre si nous n’agissons pas correctement. Si nous n’adoptons pas la bonne politique défensive.

Le fait que Manent ne croit pas possible un retour à l’état antérieur signifie qu’il ne croit pas à deux options défendues avec acharnement par beaucoup de Français aujourd’hui, dans des proportions évidemment très différentes. Il ne croit pas d’une part à la « réémigration », c’est-à-dire à la possibilité de provoquer le départ, volontaire ou non, de millions de musulmans. Cela signifierait les traiter de facto comme des étrangers indésirables, voire comme une armée d’occupation présente sur notre sol, et, dans la mesure où la plupart de ces musulmans ont la nationalité française et ont poussé des racines profondes dans la société française, une telle option serait si proche de la guerre civile qu’elle en serait, peut-être, indistinguable en pratique. Manent objecterait sans doute aux partisans de cette option que nul vrai patriote ne peut souhaiter à son pays de plonger dans une authentique guerre civile, avec tout son cortège d’atrocités, d’autant moins lorsque rien ne nous assure que ce qui en sortirait serait meilleur que ce que nous laisserions derrière nous. L’une des plus grandes erreurs en politique est souvent de croire que rien ne peut être pire que le monde dans lequel nous vivons. Au surplus, les partisans de la réémigration ne sont qu’une poignée et rien n’indique qu’ils seront jamais davantage.

Il est donc compréhensible que Pierre Manent n’évoque même pas cette possibilité. Il s’attarde en revanche longuement, et à raison, sur la seconde option, qui compte des partisans nombreux et puissants, celle de la laïcité. Contrairement à ce qui est aujourd’hui le credo à peu près unanime de la classe politique, Pierre Manent ne croit pas que la laïcité puisse nous tirer du très mauvais pas dans lequel nous nous sommes mis. Son objection aux partisans de la laïcité comme solution au problème que pose la présence massive de musulmans sur notre sol, est double. En pensant que la laïcité pourrait être l’instrument de notre salut nous nous trompons et sur le sens de cette notion et sur la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous nous trompons sur l’instrument ainsi que sur nos propres forces.

« ce que l’on entend aujourd’hui sous ce mot, » écrit-il, « c’est une société religieusement neutre, dans laquelle la plus grande diversité d’opinions et de mœurs religieuses s’épanouirait librement, chaque sociétaire pratiquant librement les mœurs de son choix et « reconnaissant » les mœurs différentes des autres sociétaires. » Autrement dit nous espérons de la laïcité qu’elle soit capable de transformer un phénomène social en une multitude de choix individuels. Nous espérons que la laïcité transformera les musulmans, en tant que membres d’un groupe au sein duquel la pratique de l’islam est considérée si ce n’est comme obligatoire du moins comme très, très fortement conseillée, en autant d’individus-citoyens qui auront décidé librement de pratiquer la religion de leur choix. Nous rêvons, selon les termes d’un article du journal Libération publié juste après les derniers attentats, d’un pays « où toutes les religions ont le droit d’exister mais doivent se tenir cachées dans le domaine privée. » Mais c’est bien d’un pur exercice d’imagination qu’il s’agit, car la laïcité n’a jamais eu une telle signification, même dans la France de la troisième République.

La laïcité est la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la séparation du commandement politique et du précepte religieux. Sous cette forme elle est effectivement une composante essentielle de la modernité politique, mais elle n’est que cela. En aucun cas la laïcité ne peut signifier que les religions doivent se tenir « cachées dans le domaine privée. » La religion a toujours été un phénomène social et politique, en ce sens que les fidèles d’une religion se considèrent inévitablement comme membres d’un groupe particulier et cherchent à préserver l’intégrité de ce groupe, en faisant pression sur ceux dont les pratiques seraient considérées comme déviantes ou qui chercheraient à abandonner la vraie foi. De la même manière qu’ils s’efforcent de faire pression sur les pouvoirs publics, ou à tout le moins de participer à la conversation civique, pour que la loi prenne en compte certains préceptes de leur religion, ou à tout le moins qu’elle ne les oblige pas à y contrevenir. La laïcité interdit que cette pression soit exercée à l’aide de la loi et de la force publique ou que la loi soit faite au nom d’une religion, elle n’interdit aucunement qu’elle soit exercée de cent autres manières. Et comment le pourrait-elle, alors que la politique moderne repose justement sur la séparation entre « l’Etat » et « la société » et que les pouvoirs du premier sont censés être strictement délimités afin de garantir la liberté et l’autonomie de la seconde ? Autrement dit, même dans un Etat laïc la religion n’a jamais été reléguée au seul for intérieur des individus. Elle a toujours comporté des rites collectifs, des institutions, des mœurs, elle a toujours réclamé une certaine visibilité dans l’espace public et une participation en tant que telle à la conversation civique pour essayer de défendre et promouvoir les conceptions qui sont les siennes.

Sous la troisième République, l’Etat laïc ou religieusement neutre allait de pair avec une société qui ne l’était pas et qui portait une marque chrétienne très caractérisée, principalement, mais pas exclusivement catholique. Il en est allé de même, et pendant bien plus longtemps, aux Etats-Unis, pays où pour la première fois le principe de laïcité s’est imposé aux pouvoirs publics : «Le Congrès ne fera aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ou à l'interdiction de son libre exercice. » Ce n’est que fort récemment que cette dimension sociale et politique de la religion chrétienne s’est affaiblie en France, notamment après le concile Vatican II, car à partir de ce moment l’Eglise catholique a largement renoncé à être une institution qui commande, qui occupe une position d'autorité dans l'espace public et qui attire publiquement l'attention des fidèles sur leurs fins dernières. Ce n’est que fort récemment que nous avons pu développer l’illusion que la religion pourrait être une affaire purement « privée. » Mais ce n’était qu’une illusion passagère, que la poussée de l’islam en Europe vient brutalement dissiper. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et la laïcité la plus parfaite ne saurait jamais nous donner la société religieusement neutre dont nous avons pu rêver pendant un court moment.

Au surplus, quand bien même le principe de laïcité aurait le sens que nous lui prêtons - à tort - la situation actuelle de la France est bien différente de celle de la troisième République. Nous nous illusionnons gravement sur les forces dont nous disposons lorsque nous nous complaisons dans l’idée que la « laïcité » pourrait nous sauver de l’avancée de l’islam sur notre sol. « Ce que nous devons d’abord observer, » écrit Pierre Manent, « c’est que l’Etat chargé d’accomplir l’opération laïque a bien moins de force qu’il ne lui en faudrait pour que sa réussite, même étriquée, soit envisageable. L’Etat qui est le nôtre, et à qui l’on veut donner cette mission, est considérablement plus faible que l’Etat de la troisième République dont la tâche, nous l’avons vu, était bien plus circonscrite, ce qui ne veut pas dire facile. La grande différence est que l’Etat de la troisième République avait autorité. Il représentait la nation qui pour tous était sacrée. »

L’Etat actuel est incontestablement beaucoup plus étendu, beaucoup plus dépensier et beaucoup plus tracassier que celui de la troisième République, mais il a infiniment moins de force morale que lui car la nation qu’il est censé représenter et servir s’est anémiée presque jusqu’à disparaitre. Comme l’écrit Manent, « Nous avons partie liée à une société qui défait ses liens, non plus à une nation qui s’efforce au rassemblement et à l’indépendance. » Ce phénomène, dont les racines sont complexes mais dont les effets sont très clairement visibles par tous ceux qui ont des yeux pour voir, peut être résumé en deux évènements : « mai 68 » et la « construction européenne. » La « vérité effective » du premier a été « la délégitimation des règles collectives qu’elles soient politiques ou simplement sociales. » Quant à la construction européenne, qui a dès ses débuts été conçue comme une machine de guerre contre la forme nationale, et qui de ce point de vue s’est révélée redoutablement efficace, son principal effet est, comme l’écrit Pierre Manent avec acidité, « de donner à chaque peuple européen le regret de n’être que soi-même. »

« C’est la détente désormais qui fait loi, ou qui donne la loi. Elle fait apparaitre toute contrainte comme inutile et arbitraire, vexatoire en un mot, qu’elle affecte la vie civique ou la vie privée. Chaque relâchement justifiant et appelant le suivant, les gouvernements sont incités à se faire valoir non plus par l’orientation et l’énergie qu’ils donnent à la vie commune mais par les « nouveaux droits » qu’ils accordent aux individus ou aux groupes. » Ainsi, nous sommes désormais politiquement sans force. Le grand instrument de la politique moderne, l’Etat, a perdu presque totalement sa capacité à orienter la vie intérieure de la société – une capacité qui dépend non pas de ses ressources techniques ou financières, qui sont très grandes, mais de ses ressources morales, qui sont presque épuisées.

A quoi il faut ajouter que le patient n’est nullement disposé à se laisser docilement « laïciser ». Les musulmans ne montrent aucune envie de troquer leurs règles de vie collectives, vécues comme obligatoires, contre la « liberté de conscience » de l’individu-citoyen qui prétend ne se rattacher aux autres que par des liens purement volontaires et transitoires. Une société qui se veut poussière n’a pas beaucoup d’attraction pour eux, et ils se sentent très assurés de leur bon droit à résister aux pressions, faibles et maladroites, qui peuvent être exercés sur eux pour qu’ils se « modernisent. »

Pierre Manent écrit : « Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Etant acceptés dans l’égalité, ils avaient toutes raisons de penser qu’ils étaient acceptés « comme ils étaient. » Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler. »

A ce point de son diagnostic, une question vient à l’esprit.

N’est-il pas abusif de parler d’un contrat tacite au sujet de l’immigration musulmane (de l’immigration tout court) ? Il est vrai que « nous n’avons pas posé de conditions », mais il faudrait savoir ce que recouvre ce « nous » et comment le « contrat tacite » a pu être compris du côté des Français. Le problème est, bien évidemment, que la question de l’immigration est de celles sur lesquelles la démocratie représentative est profondément défaillante depuis longtemps. Exactement comme sur la construction européenne. Ne serait-il pas plus exact de dire que les Français ordinaires ont accepté, de plus ou moins bon gré, l’immigration venue d’Afrique, qu’on leur présentait alternativement comme pratiquement inexistante, inévitable, source de multiples « enrichissements » et devoir moral impérieux, en croyant de bonne foi qu’il en irait de cette vague migratoire comme des précédentes et que les nouveaux-venus se fondraient rapidement dans le reste de la population ? En croyant du moins qu’il était parfaitement légitime de leur demander d’adopter la langue et les mœurs du pays qui les accueillait, et légitime aussi de faire pression au quotidien sur eux pour cela ? Mais, de leur côté, les pouvoirs publics et ce que l’on pourrait appeler les élites politiques et intellectuelles de la nation avaient une autre conception des choses et ont progressivement – à bas bruit d’abord, de plus en plus ouvertement ensuite – cessé de demander aux nouveaux venus de s’assimiler, en démantelant tous les dispositifs qui pouvaient les obliger à le faire, puis en en montant d’autres qui ne pouvaient avoir pour effet que de les protéger contre tout risque d’assimilation ( on pense bien sûr à « l’antiracisme » sous toutes ses déclinaisons). En morigénant aussi, de plus en plus agressivement, les « beaufs » qui croyaient encore que l’assimilation était un but légitime.

Il est certes exact que les musulmans ont pu penser rapidement que, puisqu’officiellement on ne leur demandait rien à part « respecter les lois de la République » - ce qu’il était de toute façon de leur intérêt de faire puisque la transgression de ces lois est théoriquement punie par la justice -, ils seraient admis « comme ils étaient ». Et puisqu’on ne leur demandait rien, ou si peu, puisqu’ils pouvaient en effet conserver leurs mœurs intactes, on ne saurait les blâmer de l’avoir fait et d’être resté fidèles à la foi et aux coutumes de leurs pères.

Mais les Français ordinaires pourraient aussi à bon droit estimer avoir été trompés et trahis par leurs représentants. A peu près comme pour la construction européenne, qui depuis bien longtemps n’a plus qu’un rapport très lointain avec les désirs exprimés par les peuples européens. Pourquoi donc Pierre Manent, qui fait peu ou prou cette analyse pour la construction européenne, n’est-il pas prêt à admettre la même chose pour la question de l’immigration ? Dire, comme il le fait, que les anciens habitants de l’Europe n’ont « jamais eu à accepter ou à refuser l’immigration musulmane puisque l’interprétation autorisée du régime des droits commandait de considérer les musulmans exclusivement comme des individus titulaires de droits individuels et en aucun cas comme les porteurs d’une forme collective, » ne revient-il pas à dire que, en réalité, il n’y a jamais eu de « contrat », même tacite, mais tromperie, et tromperie perpétrée par ceux qui produisent « l’interprétation autorisée » ?
La réponse est peut-être que, puisqu’il pense que nous devons céder, et même céder largement, il pense aussi qu’il est inutile, et même nuisible, d’ouvrir cette querelle et d’aviver la colère et le ressentiment des Français non musulmans. Puisque le but final est « un peu d’amitié civique » entre musulmans et non-musulmans, il faut aussi, parfois, savoir ne pas voir ce que l’on voit. Ou du moins tout faire pour ne pas aviver une indignation inutile et qui pourrait à la fois conduire à de graves excès et nous empêcher de sauver ce qui peut l’être. Ce noble mensonge, si c’est bien ce dont il s’agit, est parfaitement défendable, et a en tout cas, sur le principe, l’aval des plus grands philosophes politiques des siècles passés.

La pente, cependant, n’est-elle pas très glissante entre le fait de taire certaines choses par souci de ne pas insulter l’avenir et céder au politiquement correct qui nous intime l’ordre de ne pas voir ce que nous voyons, et qui nous interdit donc de nous mettre en défense, comme le voudrait Pierre Manent?
Pour que la France puisse « commander » aux musulmans, comme Manent voudrait qu’elle le fasse sur certains points, n’est-il pas aussi nécessaire qu’elle retrouve un peu de fierté et de conscience de son bon droit ? Et cela peut-il aller sans ressusciter chez les Français le sentiment qu’ils sont « chez eux » ; sans réhabiliter l’idée qu’il est légitime de demander aux nouveaux-venus de s’assimiler au moins en partie, donc d’abandonner une partie de leurs mœurs ? Et faire cela n’est-ce pas jeter une lumière rétrospective bien crue sur la manière dont l’immigration musulmane s’est installée en France ?

Cependant, quelles que soient les réponses à ces questions, les éléments de base du diagnostic posé par Pierre Manent paraissent difficilement contestables : nous sommes très faibles, et les musulmans se sentent très assurés de leur bon droit. Sans doute cela est-il très déplaisant, et il est tout  à fait naturel que l’on ressente la nostalgie de ce qu’était la France avant que l’islam ne s’installe sur son sol, mais quoi ? Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités, comme l’a si bien dit le dernier homme d’Etat ayant œuvré sérieusement pour l’indépendance politique et spirituelle de la France.

Partant donc de cette réalité, Pierre Manent arrive à la proposition la plus désagréable de son livre, en tout cas à la proposition qui, fort normalement, a suscité le plus de discussions et de controverses : « Nos concitoyens musulmans sont désormais trop nombreux, l’islam a trop d’autorité et la République, ou la France, ou l’Europe, trop peu d’autorité pour qu’il en soit autrement. Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens (…) nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. »
Nous devons parvenir à un compromis avec la partie musulmane de notre population, et céder sur certains points pour préserver l’essentiel : « d’une part les musulmans sont acceptés « comme ils sont » (…) ; d’autre part, on préserve, on défend, on sanctuarise certains caractères fondamentaux de notre régime et certains traits de la physionomie de la France. »

« Céder », cela revient à accepter que les musulmans suivent publiquement, sans avoir à se cacher ni s’excuser, les mœurs qu’ils considèrent comme obligatoires – ou du moins une partie d’entre eux - au lieu de chercher vainement à les contraindre à cantonner leur foi à la « sphère privée. »
A ce point, les questions se pressent en foule.

Tout d’abord, quelle partie des mœurs musulmanes devons-nous accepter ? Pierre Manent ne prétend évidemment pas donner une liste exhaustive de tous les points sur lesquels nous devrions céder, car cette liste ne peut pas précisément être fixée à l’avance – le chemin se fera en partie en marchant - mais il donne deux exemples qui peuvent nous permettre de cerner le type de compromis qui lui semble acceptable. Pierre Manent évoque les interdits alimentaires et la mixité. Il lui parait acceptable de prévoir des menus sans porc dans les cantines scolaires et des horaires de piscine différents pour les filles et les garçons. Si nous extrayons une règle générale de ces exemples, il parait possible de dire que Pierre Manent estime que nous devons accepter la visibilité publique de l’islam ainsi que sa conception du rôle subordonné – pour dire le moins – de la femme. Au-delà des menus sans porc, ce sont sans doute la plupart des pratiques pieuses que nous devrions accepter : prières quotidiennes, ramadam, etc. mais aussi habitudes vestimentaires – à l’exception toutefois du voile intégral, que nous avons selon lui le droit et même le devoir d’interdire car il est « une agression permanente contre la coexistence humaine. »

Le point très sensible est bien évidemment celui du rapport entre les sexes. Parce qu’il est finalement le seul qui, aujourd’hui, suscite une vraie résistance de la part des élites et des pouvoirs publics, la seule exigence apparemment non négociable adressée aux musulmans. Le sujet est par ailleurs d’importance, car la manière dont les hommes et les femmes se rapportent les uns aux autres est une part importante du régime politique et a de grandes conséquences sur l’éducation des enfants. Manent, profond lecteur de Montesquieu et de Rousseau, ne l’ignore certainement pas.

Mais il estime manifestement, d’une part, qu’il est vain d’espérer que les musulmans cèderont sur ce point, qui est un de ceux qui leur tient le plus à cœur. Et d’autre part, et cela est évidemment le plus délicat à formuler, il ne pense pas que notre conception actuelle des rapports hommes/femmes soit si évidemment vraie et désirable que nous devions risquer la dislocation de la France pour essayer de l’imposer aux musulmans. Il est difficile de lui donner entièrement tort. Il y a bien longtemps, en effet, que nous avons quitté les rivages d’un féminisme relativement raisonnable, qui demandait un assouplissement du partage traditionnel des tâches entre les sexes sans pour autant nier la réalité des différences hommes/femmes, pour cingler toutes voiles dehors vers l’utopie de la société sexuellement neutre, où il nous est commandé d’affirmer que les hommes et les femmes sont rigoureusement interchangeables. Cette utopie est suffisamment absurde et destructrice pour que nous ne soyons pas tenus de la défendre, et encore moins de l’imposer à ceux qui n’en voudraient pas, fût-ce pour de mauvaises raisons. Au lieu de nous lancer dans un combat perdu d’avance pour faire des musulmans de bons féministes, sans doute devrions-nous plutôt essayer, de notre côté, de revenir à des conceptions plus justes des rapports hommes/femmes, à distance aussi bien de la misogynie musulmane que du nihilisme du féminisme contemporain. Cela est directement en notre pouvoir. Transformer les musulmans ne l’est pas.

Cela veut donc dire accepter, de la part des musulmans, une certaine séparation des sexes dans leurs activités quotidiennes : Pierre Manent prend l’exemple des horaires de piscine différents pour les filles et les garçons, mais il parait inévitable que cela s’étende à d’autres parties de l’enseignement, voire à toute la scolarité, et aussi aux adultes, puisqu’il s’agit d’arrêter d’exiger des musulmans qu’ils « adhèrent à l’idée occidentale des relations entre les sexes ».

Ces concessions sont très lourdes pour nous, très douloureuses, et il est légitime de se demander si la pente du compromis n’est pas très glissante. Après tout, que sont les « mœurs musulmanes » en dehors de la charia ? Et en ce cas ces « mœurs » n’incluent-elles pas aussi la polygamie – que selon Manet nous devons aussi interdire – la lapidation des femmes adultères, le djihad contre les infidèles, et bien d’autres choses encore ? Lorsque Pierre Manent relève que le blasphème est « spontanément » puni – par la mort – dans nombre de pays musulmans, cela ne revient-il pas à dire que la mise à mort des blasphémateurs fait partie des « mœurs musulmanes » ? De la  même manière, lorsqu’il écrit que « la radicalisation de certains (…) se présente d’abord comme le relèvement brutal de la barrière de séparation qu’ils avaient laissé se déliter », devons-nous comprendre que la « radicalisation » n’est rien d’autre qu’un retour à la pureté des mœurs musulmanes ?

Pierre Manent ne peut pas ignorer ces difficultés, et il sait, sans aucun doute, que la vraie source des « mœurs musulmanes », c’est la loi islamique.
Mais en choisissant de parler de « mœurs » - ce que Tocqueville définissait comme « les habitudes du cœur » -  Manent met l’accent sur l’aspect vie quotidienne, sur l’aspect « domestique », « interne » de cette loi, plutôt que sur la partie qui porte sur les relations avec les incroyants, par exemple. Il jette aussi un voile sur l’aspect proprement religieux, ou sur l’origine religieuse de ces mœurs. Car les mœurs peuvent se modifier lentement ou être progressivement « négociés », alors que les commandements divins ne peuvent être ni modifiés, ni enfreints, ni triés. La charia est un tout indécomposable, a priori, les mœurs en revanche peuvent faire l’objet de compromis proprement politiques.

Nous ne devons pas oublier que Situation de la France n’est pas un livre théorique, qu’il a une visée éminemment pratique. Or si la théorie appelle la clarté la plus grande possible, la pratique peut parfois demander que certaines choses soient laissées dans l’ombre. Parler des « mœurs musulmanes », plutôt que de la charia, revient à présenter le problème comme moins redoutable qu’il n’est en réalité, et par conséquent à rendre ce problème plus facilement soluble, ou du moins à rendre plus acceptables les actions qui s’imposent à nous si nous voulons survivre en tant que nation ; à peu près de la même manière qu’Ulysse préféra cacher à son équipage une partie de ce qu’il savait au sujet de Scylla afin d’obtenir son assentiment pour la dangereuse manœuvre qu’il devait tenter.

Peut-être Pierre Manent pense-t-il que les êtres humains sont, de manière générale, plus attachés à leurs mœurs qu’à leurs dogmes. Peu sont théologiens ou versés dans la théologie, en revanche beaucoup tiennent farouchement aux usages du groupe, et notamment aux usages quotidiens et qui touchent à la famille. En leur permettant de se conformer à ces usages « domestiques » plus libéralement que nous ne le faisons aujourd’hui nous abaissons leur méfiance. Ils se sentent moins menacés dans leur identité collective et leurs pratiques immémoriales, et ainsi moins enclins à « relever brutalement la barrière de séparation » entre eux et la société de marque chrétienne et de mœurs modernes dans laquelle ils se trouvent. Nous nous mettons aussi en meilleure position pour exiger des contreparties, car le but final n’est bien évidemment pas de complaire aux musulmans, il est au contraire de sauver ce qui peut l’être et de préserver certains traits fondamentaux de la démocratie libérale et de la France. Il est d’éviter ce que Pierre Manent appelle « une islamisation par défaut. »

Mais avant de nous tourner vers les contreparties que nous devrions imposer aux musulmans (car il s’agit bien d’imposer), examinons une dernière fois ce sur quoi, selon Manent, nous devrions « céder », et demandons-nous calmement, dans le silence des passions, ce que nous perdrions exactement.

« Céder », comme le recommande Pierre Manent de manière pressante, cela revient à consentir à la « communautarisation » de la France, dira-t-on, et à abandonner les femmes musulmanes à leur sort peu enviable. Cela revient aussi à encourager sans cesse plus de demandes de la part des musulmans jusqu’à ce que, enfin, la charia ait force de loi sur tout le territoire.

Concernant le premier point, Manent le concède aisément : la France sera, dans une certaine mesure, « communautarisée », c’est-à-dire, bien sûr, très affaiblie. Mais il a beau jeu de rappeler que cela est déjà le cas, et que nous sommes impuissants à l’empêcher. Consentir à la communautarisation de la France, c’est en réalité consentir à voir ce que nous voyons, et guère davantage. C’est introduire un peu de franchise dans la compréhension que nous avons de nous-même, une franchise qui est nécessaire si nous voulons bien agir. La France est déjà communautarisée, à toutes fins utiles, et sauter sur nos sièges comme des cabris en répétant « la République, la République, » n’y changera jamais rien. De la même manière, nous n’abandonnons pas les femmes musulmanes à leur sort, nous prenons acte de la vanité de notre promesse de les « émanciper ». Nous sommes impuissants à changer les « mœurs musulmanes » sur ce point qui nous tient tant à cœur. On peut juger ce fait déplorable, mais, pour le répéter, il n’est pas de politique qui vaille en dehors des réalités.
En cédant sur ces points, nous ne perdons guère que nos illusions – mais l’homme est ainsi fait qu’il lui est parfois plus difficile de renoncer à ses rêves qu’à des biens réels.

Plus préoccupant est le fait que, en effet, en cédant officiellement sur certains points, nous encouragerons d’autres demandes, et d’autres encore, jusqu’à ce que…

Cette question, fort légitime, ne peut pas être tranchée a priori. Il est possible en effet que, en « cédant », nous mettions le doigt dans un engrenage fatal. Pas certain, mais possible. Ce qui est incontestable, c’est que céder devra s’accompagner d’un raidissement concomitant. En accordant nous devrons aussi, et dans le même temps, exiger. C’est la condition sine qua non pour sauver ce qui peut l’être. Et c’est aussi une question de fierté élémentaire pour la France. Les nations ne vivent pas que de pain, et celles qui s’humilient trop souvent ou trop profondément sont en grand danger de perdre tout désir de se perpétuer.

Penchons-nous donc maintenant sur les contreparties aux concessions. Comme il l’a été dit, Pierre Manent estime que les restrictions que « notre régime politique » est tenu « d’imposer aux mœurs musulmanes traditionnelles musulmanes se ramènent à l’interdiction de la polygamie et du voile intégral ». Pourquoi interdire spécialement ces deux pratiques ? Probablement, comme le suggère la référence à « notre régime politique », parce que polygamie et voile intégral sont spécialement incompatibles avec la démocratie libérale, à la différence des interdits alimentaires et d’un cantonnement des femmes aux travaux domestiques. Sans doute aussi parce que ces pratiques n’ont jamais été celles de tous les musulmans. La polygamie est une possibilité, pas une obligation positive, et ne peut concerner que ceux qui ont les moyens d’entretenir plusieurs femmes. Le voile intégral quant à lui reste une pratique confinée à une partie du monde musulman et ne semble pas non plus une obligation positive. Interdire l’une et l’autre ne serait donc pas un assaut frontal contre la loi islamique et pourrait, par conséquent, être assez aisément accepté par la plupart des musulmans présents sur notre sol.

Par ailleurs, les musulmans devront accepter « que la loi politique ne mette aucune limite à ce qui est susceptible d’être pensé, dit, écrit, dessiné. » Autrement dit, ils devront se faire à l’idée que notre régime politique garanti à ses citoyens « une liberté complète de pensée et d’expression. » En disant cela, Pierre Manent cible spécialement le concept « d’islamophobie » qui n’a d’autre fonction que de permettre « d’inculper tendanciellement toute parole sur l’islam ou les musulmans. » « L’islamophobie » doit disparaitre de notre vocabulaire aussi bien que de notre pensée, et l’islam doit pouvoir être soumis au même régime de critique, de discussion, ou de moquerie, que toutes les autres composantes, politiques, philosophiques, ou religieuses de notre société. Mais Pierre Manent envoie aussi une pointe qui n’est pas trop discrète vers certains catholiques qui voudraient profiter de la vogue de la notion d’islamophobie pour réclamer le « respect » de toutes les croyances religieuses. Les croyances n’ont pas à être « respectées », et celui qui n’est pas prêt à supporter d’entendre, de lire ou de voir des choses qui heurtent ses croyances n’est pas prêt à vivre en démocratie libérale. Et Manent englobe aussi implicitement dans sa critique tout ce que l’on peut désigner aujourd’hui par l’expression « politiquement correct », qui a pour effet que nous sommes à la fois « dégradés par la licence et engourdis par la multiplication des interdits. » Bien qu’il ne le dise pas, la conséquence logique de son propos est que nous devrions supprimer toutes les lois qui, depuis une quarantaine d’années, sont venus restreindre sévèrement notre liberté de paroles sous prétexte de sanctionner les « incitations à la haine » et à la « discrimination » ou de sanctionner le « négationnisme. » Outre le mal considérable que font ces lois par elles-mêmes, il est bien évident que nous ne parviendrons pas à imposer aux musulmans d’accepter la plus complète liberté de paroles au sujet de l’islam si, dans le même temps, nous multiplions les exceptions à cette liberté pour « protéger » d’autres composantes de la société française.

Tout cela est à la fois facile à comprendre et facile à mettre en œuvre, tout au moins en théorie : nous savons comment faire, ne nous manque, jusqu’à maintenant, que la volonté de le faire. Il n’en va pas de même pour le quatrième élément que les musulmans devront accepter, et qui est la contrepartie des concessions que recommande Pierre Manent.

Le sujet de la première phrase de Situation de la France est « les nations », le sujet de sa dernière phrase est « la nation de marque chrétienne. » C’est assez indiquer que le point central de l’ouvrage, celui vers lequel convergent toutes les analyses, est la nation, et plus précisément la nation d’une certaine sorte, la nation « de marque chrétienne. » Pierre Manent voit en effet dans l’affaiblissement de la nation la cause principale de l’affaiblissement moral de l’Etat, qui résulte à la fois dans son incapacité désormais avérée à remplir le premier de ses devoirs, à savoir protéger la vie, les biens et la liberté de ceux qui vivent sous son autorité, et dans son incapacité tout aussi avérée à représenter ceux au nom desquels il est censé agir.
C’est d’abord l’affaiblissement du lien national, le discrédit jeté sur la forme politique que nous continuons malgré tout à habiter, qui explique notre faiblesse actuelle face à l’avancée de l’islam. A l’inverse, seul un certain retour en grâce de la nation peut nous donner une faible chance de nous sortir avec les honneurs, à défaut de sortir indemnes, de la situation critique dans laquelle nous nous trouvons. Ce n’est pas en nous efforçant de n’être rien, de n’être que pure « ouverture à l’autre », que nous pourrons trouver un modus vivendi tolérable avec les nombreux musulmans qui vivent désormais chez nous, c’est au contraire en nous souvenant que nous sommes quelque chose, que nous appartenons à un corps politique particulier et qui a porté fort haut au cours d’une histoire millénaire l’étendard des sciences, des arts, et de la politique. C’est en retrouvant une certaine fierté de porter le nom de Français que nous pourrons, peut-être, forger un peu « d’amitié civique sincère » avec ceux qui sont officiellement nos concitoyens mais dont nous pouvons douter, pour le moment, qu’ils se sentent une communauté de destin avec les autres composantes de la société.

« Contrairement à ce que croient presque tous les partis, » écrit Pierre Manent, « la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »

Le but est « un peu d’amitié civique sincère » entre les musulmans et les non-musulmans pour éviter que l’actuelle coexistence, de moins en moins pacifique, où les deux parties se regardent en chien de faïence ne se transforme en conflit ouvert, qui signerait la dislocation de la France. Cela ne pourra arriver que si les uns et les autres délibèrent et agissent ensemble, que s’ils mettent ensemble « les raisons et les actions », selon la formule classique. Et la seule forme politique disponible pour cette participation, la seule chose commune réellement existante pour les uns et les autres, c’est la nation. En l’occurrence, c’est la France.

Le raisonnement de Pierre Manent parait être le suivant.

Du côté des musulmans, s’intégrer à une collectivité politique à l’histoire ancienne et glorieuse est sans doute un projet plus séduisant, pour des gens qui sont très fortement attachés aux mœurs communes de leur religion, que de devenir de simples « individus », en rompant les liens d’allégeance, de fidélité, et d’affection, avec le groupe auquel ils se sentent appartenir. Devenir des Français à part entière, et pas seulement des citoyens de papier d’une République devenue fantomatique à force de se vouloir « ouverte à l’autre », peut éventuellement paraitre désirable aux musulmans installés sur le sol de France. Leur demander de faire leur le nihilisme des mœurs occidentales contemporaines, en revanche, ne peut guère que les inciter à « relever la barrière de séparation » entre eux et la société qui les entoure.

Cette participation à la vie nationale comblerait aussi un besoin naturel au cœur de l’homme – fut-il musulman - que l’islam n’a jamais pu combler : celui d’une forme politique au sein de laquelle se gouverner soi-même.

Par ailleurs, la participation à la vie de la nation française est, à terme, susceptible de produire « une transformation de la vie et de la conscience musulmanes. » Si nous devons, dans un premier temps, accepter les musulmans « tels qu’ils sont » (les guillemets sont de rigueur), c’est bien dans l’espoir qu’ils finissent par devenir peu à peu autres qu’ils sont aujourd’hui.

Participer à la vie politique nationale serait en effet « faire l’expérience comme musulmans de la liberté effective. » Mais, dans d’autres de ses écrits, Manent parle de l’islam comme de la religion qui n’a pas de place pour la liberté. Ce qui signifie donc que cette expérience de la liberté effective serait aussi, en quelque sorte, une sortie de leur religion pour les musulmans. Elle implique ou elle induit cette « transformation » de l’islam que nous attendons en vain de l’application de la laïcité. Des musulmans qui acceptent de se séparer de l’oumma et de « recevoir » leur religion de la nation française, comme le dit Pierre Manent, ne sont plus tout à fait les mêmes musulmans, même s’ils ne le savent pas.

Si nous avons plus de droit d’espérer cette transformation de l’intégration à la vie de la nation que de l’application du principe de laïcité, c’est d’abord que la laïcité ne propose aucun bien positif, aucune orientation de notre existence : elle n’est qu’une séparation, et, comme le dit joliment Pierre Manent, on n’habite pas une séparation. You cannot beat something with nothing. Et c’est, d’autre part, que nous n’exigeons aucune transformation : nous recevons les musulmans « comme ils sont », au moins en apparence, à la différence de la « laïcité à la française » qui, selon l’interprétation acceptée aujourd’hui, leur ordonne de faire de leur foi une affaire purement privée, c’est-à-dire qui leur demande un sacrifice immédiat et très important. Or Manent pense sans doute, comme son cher Montesquieu, que, avec les religions, les stratégies indirectes sont les plus payantes.

« La religion a de si grandes menaces, » écrit l’auteur de l’Esprit des lois, « elle a de si grandes promesses, que lorsqu'elles sont présentes à notre esprit, quelque chose que le magistrat puisse faire pour nous contraindre à la quitter, il semble qu'on ne nous laisse rien quand on nous l'ôte, et qu'on ne nous ôte rien lorsqu'on nous la laisse.
Ce n'est donc pas en remplissant l'âme de ce grand objet, en l'approchant du moment où il lui doit être d'une plus grande importance, que l'on parvient à l'en détacher: il est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'espérance de la fortune; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublie; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d'autres passions agissent sur nos âmes, et que celles que la religion inspire sont dans le silence. Règle générale: en fait de changement de religion, les invitations sont plus fortes que les peines. »

Du côté des Français que l’on peut dire de souche, ou plus largement du côté des non-musulmans, le regain de la nation est aussi une nécessité pour sortir de l’interprétation mortifère des principes de notre régime dans laquelle nous sommes enfoncés. « Nous sommes probablement les premiers, » écrit Pierre Manent, « et nous resterons assurément les seuls dans l’histoire, à livrer tous les composants de la vie sociale, tous les contenus de la vie humaine, à la souveraineté illimitée de l’individu particulier. » Nous resterons les seuls car une telle interprétation de la vie humaine ne peut qu’aboutir à terme à la paralysie, puis à la dissolution, du corps politique auquel nous appartenons et nous mets ainsi à la merci de tous les autres peuples de la terre qui n’auront pas choisi, eux, de s’annihiler en tant que peuple.

Tous comme les musulmans, nous avons besoin de faire à nouveau l’expérience de la « liberté effective » ou, comme le dirait le Fédéraliste, de la liberté rationnelle, qui consiste non pas à faire de la volonté de l’individu le centre et la mesure de toute choses, mais à se gouverner soi-même dans le respect des lois de la Nature ou de Dieu, God or nature’s God. Les musulmans n’ont jamais fait cette expérience en tant que musulmans, car leur religion ne connait pas la liberté, et nous avons oublié ce que signifie être libre pour un être humain en confondant la liberté et la licence. Comme l’écrit justement Pierre Manent : « Cette liberté qui ne donne plus de raisons n’est pas sans affinités avec cette loi religieuse qui s’est pour l’essentiel refusée à l’épreuve de la raison. »
Nous avons, nous aussi, besoin de mettre à nouveau en commun les raisons et les actions, de nous sentir exister dans le tout qu’est la France, et non plus seulement en nous-mêmes. Nous avons besoin de nous sentir à nouveau Français, et dépositaires du destin de quelque chose qui nous dépasse de très loin.

Et comment donc pouvons-nous réussir à redonner un peu de vie et d’énergie à notre vieille nation, et donc aussi, par là-même, à notre régime représentatif ?

Selon Pierre Manent, « l’initiative qui serait la plus susceptible de nouer la relation représentative et d’engager une conversation civique animée et révélatrice pour tous, consisterait à commander aux musulmans de France de prendre leur indépendance par rapport aux divers pays musulmans qui dépêchent les imans, financent et parfois administrent ou orientent les mosquées. (…) Par cette démarche, le corps politique se rapporterait effectivement à la poussée de l’islam comme phénomène intérieur et extérieur, il en prendrait effectivement conscience et agirait selon cette prise de conscience par une mesure inséparablement défensive à l’égard de l’islam extérieur et amicale quoique autoritaire à l’égard de l’islam extérieur. »

Pierre Manent ne détaille pas davantage la série de décisions en quoi consisterait ce « commandement », mais le sens général de sa proposition est clair, ainsi que ses motivations.

Par ce commandement de se détacher des pays musulmans dont eux-mêmes ou leurs parents sont issus, les musulmans de France seraient mis au pied du mur et devraient répondre clairement à la question à laquelle, pour le moment, ils ont toujours évité de répondre : qu’est-ce qui est premier pour eux, la loi nationale française, ou bien la solidarité avec leurs coreligionnaires (en mettant ici de côté les divisions profondes du monde musulman, notamment entre chiites et sunnites) ? Accepter ce commandement signifierait implicitement accepter la supériorité de l’affiliation nationale sur l’affiliation religieuse, et marquer qu’ils entendent bien, désormais, être liés au destin de la France.

Du côté de la France, commander ainsi aux musulmans présents sur notre sol signifierait ouvrir définitivement les yeux sur notre situation. Regarder en face le fait que les musulmans ne se dissoudront pas dans la République, et que leurs liens naturels avec des puissances étrangères menacent gravement l’indépendance et la sécurité nationale en même temps que l’équilibre de notre régime politique. Ce serait aussi leur signifier nettement qu’ils peuvent être ici chez eux à condition, précisément, de prouver qu’ils le veulent par un geste qui coûte et qui engage.

Ce serait enfin, de la part de la France, poser un acte d’indépendance nationale, un acte qui pourrait nous redonner une certaine fierté, la fierté qui va naturellement avec l’indépendance et avec le fait d’entreprendre et de réussir quelque chose de difficile.

Il est un autre acte d’indépendance nationale dont Pierre Manent ne parle pas, sans doute pour ne pas dévier de son sujet principal, mais qui, au vue de ses analyses apparait également comme indispensable : la sortie de l’Union Européenne.

D’abord parce que les règles européennes (dans lesquelles il faut inclure la jurisprudence de la CEDH) sont une entrave à tout traitement efficace des questions migratoires et religieuses. D’autre part parce que l’Union Européenne fonctionne précisément sur le mode de « la disqualification de tous les contenus de vie partageable » qui nous a conduit dans l’impasse où nous nous trouvons. Elle favorise et accentue la pulvérisation des nations en individus uniquement soucieux de leurs droits particuliers, incapables de se rapporter à une chose commune substantielle. L’Union Européenne est l’ennemie jurée de la nation, et nous avons besoin de plus de nation. De plus de fierté et d’indépendance nationale. Il nous faut donc sortir de l’Union Européenne, qui est strictement irréformable sur ce point.
Nous avons aussi besoin de retrouver un régime véritablement représentatif, et jamais l’Union Européenne ne sera un régime de ce type.

Sortir des instances européennes, comme les Anglais le feront peut-être dans quelque temps, serait un grand acte de confiance en nous-mêmes, qui contribuerait puissamment à nous redonner un peu de fierté nationale, car ce qui alimente cette construction artificielle et monstrueuse, c’est la peur, la peur irrationnelle de ne pas pouvoir « s’en sortir tout seul. »

Tout ceci serait déjà par lui-même suffisamment difficile, mais resterait néanmoins insuffisant. Le patriotisme ne suffit pas.

A la racine de la « lassitude » de l’Occident, il y a le doute sur la capacité de la raison à connaitre objectivement le bien et le mal, à nous guider vers le Bien. Pierre Manent, qui a beaucoup lu Léo Strauss, ne l’ignore pas. Cela nous rend vulnérables à l’avancée de l’islam. D’abord parce que nous avons oublié les raisons pour lesquelles nos libertés sont des biens, donc aussi quelles doivent être leurs limites et comment les défendre efficacement. Comme le remarque Pierre Manent, « rien ne nous pèse plus, rien ne nous attriste plus que d’avoir à argumenter rationnellement. »
Ensuite parce que le vide qui s’ouvre sous nos pieds peut nous faire aspirer à retrouver un fondement apparemment solide qui ne ferait pas de place à la raison discréditée. Que cela soit lorsque nous sommes des fanatiques de la « liberté », comme le sont bien des partisans des « Lumières » aujourd’hui – la liberté qui ne donne plus de raisons dont parle Pierre Manent – ou bien lorsque nous préférons le noble fanatisme religieux à l’ignoble relativisme et à la licence contemporaine, nous sommes vulnérables aux revendications et aux séductions de l’islam – la religion qui ne connait pas la liberté et qui se refuse jusqu’à maintenant à l’épreuve de la raison. La soumission dont Michel Houellebecq a fait le thème de son dernier roman commence nécessairement par l’abandon de la raison, après que celle-ci ait semblé s’autodétruire. Notre licence et la soumission se touchent, en effet.

« Nous avons perdu foi dans le « se gouverner soi-même » qui a porté les nations européennes depuis qu’elles ont commencé à prendre forme pendant le haut Moyen Âge. Simultanément, et je demande la permission d’attirer l’attention sur cette coïncidence, nous avons perdu foi dans la Providence, dans la bienveillance et la protection du Très Haut, ou si ces expressions semblent vraiment trop désuètes, nous avons perdu foi dans la primauté du Bien. »

Il n’est pas besoin de croire en la Providence pour croire en cette primauté du Bien, comme en témoignent, entre autres, les exemples de Platon et d’Aristote. God or nature’s God. Mais la croyance en la Providence est certainement beaucoup plus efficace, politiquement, que le « Bien en soi » des philosophes. Pierre Manent, à sa manière, essaye, semble-t-il, de ressusciter une problématique très ancienne : l’impossibilité de conserver durablement un gouvernement libre en l’absence d’un fort sentiment religieux au sein de la population. Selon nombre d’auteurs éminemment respectables (Rousseau, Les Pères Fondateurs, Tocqueville, etc.), la croyance en la Providence divine est nécessaire à un régime libre, à la fois pour modérer la fierté humaine qui s’exprime dans le « se gouverner soi-même » - et qui risquerait de nous faire perdre de vue les limites naturelles de notre condition, le fait que « la nature humaine est esclave de bien des façons » - et pour nous donner confiance en nous-même, pour nous assurer que notre action n’est pas vaine et que le Bien et le Juste prédominent en ce monde.

Nous avons par conséquent besoin de ressusciter à la fois le sentiment national et la foi en la Providence. Ou, ce qu’il s’agit de sauvegarder face à l’avancée de l’islam, c’est bien la « nation de marque chrétienne », les deux termes ne pouvant sans dommage être séparés l’un de l’autre. Ce ne peut, en effet, être n’importe quelle Providence. Le Dieu dont il s’agit doit être l’ami, le garant de la liberté humaine. Ce ne peut donc pas être le Dieu annoncé par Mahomet. La religion dont il s’agit ne peut être celle qui s’est toujours refusée à l’épreuve de la raison, ce ne peut donc pas être celle fondée par Mahomet.

Selon Pierre Manent, « Ce qui se cherche incessamment en Europe peut être défini, en termes théologiques, comme l’action commune de la grâce et de la liberté, et, en termes politiques, comme l’alliance de la communion et de la liberté. » Le propre de l’Europe, c’est l’alliance paradoxale et féconde de la vie nationale et de la proposition chrétienne.

La nation modère le christianisme et le christianisme modère la nation. La nation rappelle les chrétiens à leur condition d’animaux politique, qu’ils ont une tendance naturelle à oublier. Le christianisme modère ce que l’orgueil du citoyen peut avoir d’excessif. Dans le meilleur des cas, bien sûr.
Le livre de Pierre Manent se clôt donc sur une sorte d’appel pour les catholiques à investir le champ politique, qu’ils délaissent trop souvent au seul profit du social. C’est-à-dire à s’efforcer de parler pour le tout qu’est la nation française, à défendre le bien commun et non pas le bien d’une partie, fusse-t-elle l’Eglise ou les catholiques français. C’est donc tout autre chose que de rejoindre le chœur des pleureuses en demandant – comme de vulgaires musulmans – que leurs croyances soient « respectées », comme certains ont hélas la tentation de le faire. Plutôt que de vouloir interdire la critique des croyances, ils devraient plutôt se battre pour la possibilité de les critiquer toutes, y compris l’islam, y compris la religion de la laïcité.

Peut-être, pour commencer à réinvestir le champ politique, et à titre d’exemple, les évêques devraient-ils prier un peu plus souvent pour la France et demander à leurs fidèles d’en faire autant.

L’investissement du champ politique par les catholiques devra se faire en tant que catholiques. Sortir de la chimère d’une société laïque, à la différence d’un Etat laïque, c’est aussi permettre l’expression publique des croyances en tant que contribution à la conversation civique. Les incroyants peuvent se rassurer : il existe de toute façon une limite naturelle à cela : des arguments basés sur une foi spécifique ont peu de chances de convaincre au-delà du cercle des croyants ; mais d’un autre côté il n’y a pas de bonne raison d’empêcher l’expression de ces arguments. Et lorsque ces arguments invoquent un Dieu qui est ami de la liberté et de la raison humaine, les incroyants les plus ouverts d’esprit peuvent prêter une oreille attentive.

Il est bien évident qu’accepter l’islam comme une réalité politique et sociale, et non comme un choix individuel qui devrait se « cacher » dans la sphère privée, accepter la visibilité des mœurs musulmanes, c’est aussi libérer les catholiques de l’obligation de « raser les murs ». C’est aussi permettre l’expression franche du catholicisme comme une réalité politique et sociale, même si Manent ne le dit pas, sans doute pour ne pas paraitre prêcher pour sa paroisse. C’est permettre aux catholiques de s’engager plus nettement dans la conversation civique en tant que catholiques eux qui sont, selon Manent, « le ballast grâce auquel le vaisseau France ne donne pas trop de gite. » C’est aussi leur permettre de s’engager plus ouvertement dans l’action spirituelle, en diffusant leur foi. Travailler plus activement qu’ils ne le font aujourd’hui à la conversion des musulmans serait probablement un grand bien, spirituel et politique à la fois. A tout le moins, il leur revient tout spécialement de rappeler, de défendre et d’illustrer la profonde observation de Tocqueville : « C’est le despotisme qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. » La laïcité correctement entendue permet aussi ce genre de choses.

***

Pierre Manent n’est certes pas optimiste sur les chances de succès de ce qu’il propose. C’est énormément demander aux musulmans que d’accepter de vivre dans « une nation de marque chrétienne où les juifs jouent un rôle éminent » et de se séparer de l’oumma. « C’est en vérité un chef-d’œuvre d’imagination et de modération qu’il est demandé aux uns et aux autres de réaliser. On ne serait pas volontaire pour une telle entreprise si l’on avait le choix. Nous n’avons pas le choix. » Et comme nous n’avons pas le choix, Manent préfère vraisemblablement ne pas s’attarder sur ses doutes, car exposer son pessimisme pourrait rendre le succès de l’opération plus difficile encore. L’enjeu est très élevé puisque l’échec signifierait la « dislocation de la nation, et la fin inglorieuse d’une longue espérance ». Vraisemblablement dans la guerre civile.

Pierre Manent n’insiste pas sur les difficultés de ce qu’il propose ni sur les conséquences d’un échec mais, en refermant son livre, on ne peut s’empêcher d’avoir le cœur lourd, à moins d’être particulièrement insensible ou particulièrement frivole. L’heure est assurément aux choix et aux actions très difficiles, avec de faibles chances de succès. Aussi, avant de nous décider pour nous-mêmes, et ainsi de contribuer à décider pour le tout, il importe de bien retracer nos pas et d’avoir les idées aussi claires que possible sur les alternatives qui s’offrent à nous.

Nous pouvons continuer appliquer les mêmes remèdes à l’inefficacité prouvée à des maux que par ailleurs nous refusons de voir dans toute leur ampleur. Nous pouvons continuer à croire que la « laïcité », la « politique de la ville », la « lutte contre les discriminations », et autres billevesées du même genre ferons disparaitre le problème qui n’est pas censé exister. Nous pouvons continuer à foncer droit dans le mur en klaxonnant. Le choc final ne devrait pas tarder. Il y aura bien des pleurs et des grincements de dents alors, mais plus rien à sauver, si ce n’est peut-être sa propre peau.

Nous pouvons à l’inverse mettre notre foi dans une confrontation violente avec les musulmans de France. Nous pouvons choisir la guerre civile, la vraie, en espérant que, du feu et des massacres émergera une France purifiée ou à tout le moins meilleure que celle qui existe aujourd’hui. Nous pouvons en somme rejouer la partition de 1572 ou de 1793, cette fois au nom de la France éternelle ou de « la civilisation européenne. » Il faut beaucoup de désespoir, ou beaucoup d’insensibilité, pour choisir délibérément une telle solution, dont strictement rien ne nous assure qu’un bien quelconque en émergera.

Nous pouvons enfin choisir une voie du type de celle qu’esquisse Pierre Manent. Accepter ce que nous ne pouvons plus changer, c’est-à-dire une présence massive de l’islam en France. Accepter que les nombreux musulmans de France continueront à former, à échéance prévisible, une communauté distincte et très tangible, qui pèsera lourdement sur le destin de la nation, et essayer de sauver ce qui peut l’être. Si nous choisissons cette troisième voie, les éléments de réflexion et de décision proposés par Pierre Manent paraissent incontournables. Il nous faudra en effet céder officiellement sur certains points, après avoir cédé officieusement depuis bien longtemps. Il nous faudra aussi nous éveiller du cauchemar européen et reprendre une vie politique authentiquement national, c’est-à-dire notamment, comme le dit Pierre Manent, commander aux musulmans de France de couper les liens qui les unissent à des puissances étrangères. Ce qu’il ne dit pas, mais que nous pouvons ajouter c’est qu’il faudra aussi reprendre possession de notre propre territoire. La communautarisation inévitable, et déjà largement consommée de la France, ne peut pas signifier, comme c’est le cas aujourd’hui, l’existence d’ilots d’extraterritorialité où la loi commune ne s’applique plus, ou si rarement. Les musulmans doivent peut-être être autorisés à pratiquer les mœurs qui leur semblent désirables, ils ne peuvent pas être autorisés à être des criminels. Pour le dire autrement, le regain de la nation est inséparable d’un regain de l’autorité, et particulièrement de l’autorité de la loi pénale. Ce n’est pas seulement le terrorisme islamique qui devra être vigoureusement combattu, mais également la criminalité musulmane ordinaire. Là aussi, il faudra bien finir par voir ce que l’on voit.

On peut ajouter enfin que l’indépendance nationale restera un vain mot tant que la France continuera à vivre très largement au-dessus de ses moyens. L’indépendance nationale a nécessairement une traduction au niveau individuel : l’honorable désir qui devrait animer chaque citoyen de ne pas être dépendant des autres pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. On ne peut espérer faire sortir une nation énergique et libre d’un peuple de fonctionnaires et d’assistés qui ne soupirent qu’après leurs congés payés et leurs RTT. Là aussi des décisions très douloureuses devront être prises.

On ne serait pas volontaire pour une telle entreprise si on avait le choix.

Et pour cette raison, on ne saurait blâmer ceux qui, ayant longuement considéré la vraie situation de la France, choisiraient plutôt de quitter définitivement la terre de leurs ancêtres pour tenter de faire souche ailleurs, et qui sont apparemment de plus en plus nombreux. La France n’est plus en France, elle est toute où je suis.