Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 27 août 2014

Réduire la voilure




La semaine prochaine les deux blogs que j’ai le plaisir, l’honneur et l’avantage de tenir reprendront leurs publications. Mais cette 5ème saison ne sera pas comme celles qui l’ont précédée, car les publications perdront leur rythme régulier (quasi) hebdomadaire et deviendront plus espacées.

Deux raisons principales à cela.

Tout d’abord, le temps me manque. Depuis quelque temps ma vie est devenue, hélas, beaucoup plus compliquée et je n’ai simplement plus le loisir nécessaire, ni la disponibilité d’esprit, pour écrire régulièrement de nouveaux articles (je n’ai pas besoin d’insister sur le fait que je ne les écris pas en cinq minutes sur un coin de table, si vous me lisez vous savez de quoi il retourne).

Par ailleurs mes ressources intellectuelles ne sont pas inépuisables, je sens que je les ai déjà bien entamées et je n’ai guère envie de me répéter, ce qui finira inévitablement par arriver. J’ai fortement conscience que, lorsqu’un homme a quelque chose à dire, le plus difficile n’est pas de le lui faire dire, mais d’éviter qu’il le dise trop souvent. Je m’en voudrais de lasser la patience de mes lecteurs.

Par conséquent je publierai moins souvent, avec plus de traductions et moins de textes personnels, car les premières me demandent bien moins de temps et de concentration que les seconds. Peut-être mettrais-je ici de temps en temps ce que mettais habituellement au Grenier, peut-être m’essayerais-je au commentaire d’actualité (mais j’en doute) ; bref, le blog, les blogs ne ferment pas, mais ils vont rentrer dans une période d’activité réduite, plus réduite en tout cas que depuis leur création.

Le fait que je n’ai plus suffisamment de temps pour tenir ce blog comme je le souhaiterais implique aussi que je n’en ai plus guère pour commenter chez les uns et les autres, ce qui est une seconde cause de contrariété, mais qu’y puis-je ?

Ceux d’entre vous qui ont un compte Facebook ou un compte Twitter pourront éventuellement m’y retrouver, s’ils le désirent. J’y serai certainement plus actif que sur ce blog dans les temps à venir (mois ? années ? je l’ignore).

Allons, même si la tempête s’est levée et qu’il me faut réduire la voilure, le navire flotte encore et le capitaine reste à la barre. Hisse-et-ho ! et à la semaine prochaine.

mercredi 2 juillet 2014

Obésité et responsabilité






La quatrième saison d’Ostracisme se conclut avec ce texte sur l’obésité, écrit par Théodore Dalrymple et traduit par votre serviteur. C’est en quelque sorte un texte de saison, puisque l’été est le moment où le plus grand nombre de gens s’exposent courts vêtus, notamment sur les plages, et qu’à cette occasion tous ceux qui ont un peu d’expérience et des yeux pour voir peuvent constater sans doute possible que nos contemporains deviennent de plus en plus gros, notamment les enfants et les adolescents. Triste phénomène, qui peut toutefois nous apprendre certaines choses intéressantes sur le monde dans lequel nous vivons.

Je vous souhaite donc bonne lecture, un bon été, que vous preniez des vacances ou pas, et je vous donne rendez-vous au mois de septembre.

Etre ou avoir ?

La responsabilité personnelle joue un rôle dans l’obésité

Par Théodore Dalrymple (paru dans The City Journal, Spring 2014)

Qu’est-ce après tout qu’un nom ? Ce qu’on appelle rose, sous un autre vocable, aurait même parfum[1]. Une personne grosse serait-elle plus mince ou en quoique ce soit plus grosse si on l’appelait obèse ? Non, à l’évidence : pourtant les mots que nous employons pour décrire les gens ou les choses importent parfois grandement et révèlent plus sur notre manière de penser que, peut-être, nous n’avions l’intention de révéler. J’ai récemment reçu sur mon téléphone un message m’informant de la parution dans The Lancet, l’une des revues médicales les plus importantes au monde, d’une série d’articles portant sur la chirurgie bariatrique, un type de chirurgie qui cherche à diminuer le poids et à corriger les déséquilibres métaboliques des personnes très grosses. La première phrase du message a attiré mon attention : « Plus de 500 millions d’adultes de par le monde ont maintenant de l’obésité. » Ont de l’obésité, notez-le bien, et non pas « sont obèses », et encore moins « sont gros ». Quelqu’un aurait-il pu écrire : « Plus de 500 millions d’adultes de par le monde ont maintenant de la grosseur »?  Ainsi il se pourrait bien qu’un nom soit quelque chose, après tout.
Il existe incontestablement une différence entre être et avoir, à tel point d’ailleurs que le psychologue autrefois à la mode Erich Fromm fit de cette distinction le titre de l’un de ses best-sellers dans lequel il condamnait le matérialisme moderne, Avoir ou être ? Avoir de l’obésité signifie souffrir d’une maladie, comme par exemple la sclérose en plaques – quelque chose qui vous arrive en vertu d’un destin impersonnel. Etre obèse est une simple description physique qui laisse ouverte la question de savoir comment vous êtes devenu obèse.
Dans The Lancet, un éditorial accompagnant les articles se plaignait de ce que, en Grande-Bretagne, le nombre de personnes ayant subi une chirurgie bariatrique ait chuté de 10% l’année passée, en dépit du fait que, pendant la même période, le nombre de personnes avec de l’obésité (une autre locution que la revue apprécie) ait augmenté. La chirurgie bariatrique a prouvé son efficacité pour réduire le poids et corriger les déséquilibres métaboliques des personnes très grosses, affirmait l’éditorial ; en fait, environ un trentième de la population pourrait tirer bénéfice de cette technique. Pourquoi par conséquent, demandait la revue, le nombre d’opérations sur les obèses a t-il baissé ?
Mais l’idée qui est sous-entendue dans ces tournures de phrases – à savoir que l’obésité est une maladie comme une autre – est-elle correcte ? Si l’on se base sur un certain nombre de considérations, de plus en plus nombreuses, elle semble avoir quelque plausibilité, au moins en première analyse. La génétique influence incontestablement la propension à l’obésité, et son contraire : même en prenant en compte la similarité des régimes alimentaires, la grosseur et la minceur sont des traits de famille. La famille de mon père avait une propension à grossir beaucoup plus marquée que celle de ma mère, et la différence n’était pas entièrement attribuable à ce qu’ils mangeaient ou à la quantité qu’ils mangeaient. Il existe une maladie génétique – le syndrome de Prader-Willi – qui se caractérise, entre autres choses, par un appétit excessif et une obésité morbide. Certains désordres endocriniens, tels que la maladie de Cushing conduisent également à l’obésité. Si l’obésité est quelque fois d’origine pathologique, pourquoi ne serait-elle pas toujours d’origine pathologique ? Comme l’écrit un des articles de The Lancet : « L’idée que l’obésité sévère serait le résultat de choix sociaux ou comportementaux, et pourrait être surmontée par un effort déterminé de la part du patient, ne cadre tout simplement pas avec la réalité médicale. »
Le fait d’engraisser est clairement un processus physique, avec une physiologie et une biochimie qui sont bien comprises. La neurophysiologie de l’appétit est également connue depuis longtemps. Je me souviens, lorsque j’ai étudié la physiologie voici 45 ans, d’avoir appris que certains rats mangeaient de manière compulsive – et en conséquence devenaient énormes – après avoir subi l’ablation d’une partie de leur cerveau. Et il est bien trop facile de croire qu’une explication physiologique disculpe automatiquement les individus de toute responsabilité personnelle pour ce qui est ainsi expliqué.

L’augmentation de l’obésité dans les dernières années est plus une pandémie qu’une épidémie – elle est un phénomène global. Les Américains sont le peuple le plus gros du monde, suivis de près par les Britanniques, mais la prévalence de l’obésité s’accroit même dans des pays comme la France ou le pourcentage des très gros en proportion de la population est seulement un tiers de celui des Etats-Unis. Pour la première fois dans l’histoire l’obésité est associée à la pauvreté – plus exactement, à une pauvreté relative – et non à la richesse ; et pour la première fois dans l’histoire de grandes masses de gens ont la possibilité de manger plus ou moins ad libitum. Ce sont des régularités statistiques comme celles-ci qui ont amené le grand sociologue français Emile Durkheim à conclure, en étudiant le suicide, que la conduite humaine, qui, lorsqu’elle est vue de près, semble dépendre de décisions individuelles, est en réalité sous l’influence de forces impersonnelles, dont les individus peuvent ne pas être conscients, et qui expliquent leur conduite bien mieux que ne pourraient le faire des considérations de psychologie individuelle.
Quelles pourraient être ces forces dans le cas de l’obésité ? Une explication actuellement en vogue est le changement de nature de notre alimentation. Le principal coupable est le fructose dont l’industrie agroalimentaire fait de plus en plus usage dans ses produits. Selon Robert Lustig, un pédiatre endocrinologue qui s’intéresse particulièrement à l’obésité infantile, les édulcorants de ce genre sont addictifs au sens littéral du terme : il est nécessaire d’en absorber toujours plus pour produire la sensation de satiété qui dit aux gens qu’il est temps d’arrêter de manger. Cette théorie explique bien l’observation, rapportée récemment dans le New England Journal of Medicine, selon laquelle les enfants qui sont obèses en entrant à la maternelle présentent de forts risques d’être obèses à l’âge adulte. Sur-nourris étant enfants, et consommant souvent beaucoup de boissons sucrées, ils continuent à trop manger devenus adultes parce que leur point de satiété s’est élevé, et ils recherchent le fructose comme le drogué recherche son héroïne. Ainsi, selon cette théorie, ces adultes trop gros ne sont pas responsables de leur état. Qui plus est, il est possible de pointer du doigt une responsabilité économique dans l’affaire : l’une des raisons pour lesquelles l’industrie agroalimentaire ajoute tellement de fructose dans ses produits est que le gouvernement subventionne la production de maïs, d’où est tiré le sirop de maïs. Il est même concevable, bien qu’improbable, que l’on découvre dans le futur qu’un virus inconnu provoquant un changement du métabolisme humain est responsable de la pandémie d’obésité.
Les conséquences médicales de l’obésité ont été si souvent exposées que j’ai à peine besoin de les rappeler ici. A cause de l’obésité qui se répand, l’espérance de vie pourrait diminuer pour la première fois depuis des décennies. Le fardeau financier pour la société sera sûrement important : dans les villes britanniques il n’est pas rare de voir des gens d’âges moyens confinés dans des fauteuils électriques, payés par l’argent public, parce qu’ils sont trop gros pour marcher plus de quelques pas. Les hôpitaux ont maintenant des machines spéciales pour peser les obèses et des tables d’opérations spéciales adaptées à leur poids.
Pourtant, aucune de ces considérations ne peut complètement faire disparaître le soupçon que l’obésité n’est pas simplement quelque chose qui vous tombe dessus, comme la sclérose en plaques. L’obésité n’est pas seulement quelque chose que vous avez, c’est tout autant la conséquence de ce que vous avez fait. A tout le moins votre négligence doit y avoir contribué. Après tout, il n’existe aucun groupe dont on puisse dire que tous ses membres sont gros. Même parmi les enfants qui sont obèses à la maternelle, 53% d’entre eux ne le deviendront pas à l’âge adulte – et ce sont sans doute les personnes les moins responsables de leur état physique ultérieur. Même s’il était vrai que le fructose est addictif (et largement responsable pour la pandémie d’obésité), aucune substance n’est si addictive qu’il soit impossible de s’en passer. Il semble que les gens abandonnent les substances addictives à proportion des difficultés, légales ou autres, qu’ils ont à se les procurer. Le fructose est maintenant plus difficile à éviter qu’à trouver, et même dans les bons restaurants on note une tendance à davantage sucrer les plats, sans doute pour répondre au changement des goûts de la clientèle.


Peut-être par une délicatesse mal placée, certains facteurs qui favorisent l’obésité dans nos sociétés sont rarement mis en avant, ou même simplement mentionnés, parce qu’ils font référence aux choix et au style de vie de ceux qui deviennent gros. Dans le cadre de mon activité professionnelle, j’ai souvent eu à rendre visite au genre de personnes qui sont les plus susceptibles de devenir obèses : celles vivant depuis longtemps des allocations sociales, et dont la mauvaise santé, conséquence de leur obésité, était un obstacle supplémentaire pour occuper un emploi qui aurait pu par ailleurs leur convenir. Dans de tels foyers, je trouvais rarement trace d’une véritable activité culinaire, en dépit de l’immensité du temps disponible pour s’y livrer. Le seul instrument de cuisine était le four micro-ondes : il n’y avait pas de table autour de laquelle les membres du foyer, souvent instable (particulièrement pour ce qui concerne les hommes), auraient pu prendre leurs repas en commun. Les enquêtes ont révélé qu’un cinquième des enfants britanniques ne mangent pas plus d’une fois par semaine avec d’autres membres de leur foyer, un chiffre qui s’accorde avec mes propres observations ; à cette extrémité de l’échelle sociale, cela concernait probablement bien plus d’un cinquième des enfants. Il était évident que les enfants vivant dans un tel environnement allaient chercher dans le réfrigérateur de la nourriture industrielle riche en fructose et en lipides lorsque l’envie leur en prenait, c’est-à-dire souvent, et qu’ils la mangeaient distraitement, assis devant le téléviseur à écran géant qui, d’après mon expérience, n’était jamais éteint, à part peut-être en plein milieu de la nuit. Manger, l’activité sociale la plus élémentaire, était devenu dans ces milieux là une activité solitaire, presque solipsiste, sans lien avec quoique ce soit à l’exception de l’appétit du moment : et l’appétit s’accroit à mesure qu’il est alimenté. Tout cela, je le répète, dans des circonstances où aucun manque de temps ne pouvait expliquer ou excuser un tel comportement.
Aucune régularité statistique ne saurait expliquer des comportements humains hautement complexes, telle que la manière de préparer et de consommer la nourriture, ni prouver que les choix et les décisions individuelles ne contribuent en rien à l’émergence de ces mêmes régularités. Tous les choix individuels se font dans des conditions particulières (et perpétuellement changeantes) : et de fait, que pourrait bien signifier un choix qui serait fait en dehors de toute condition ? Peut-on imaginer une vie inconditionnée ? Par conséquent il n’est guère surprenant que des régularités statistiques apparaissent : les esprits, et pas nécessairement les grands esprits, se rencontrent souvent. J’hésite à citer Karl Marx, mais il avait sûrement raison lorsqu’il écrivait dans Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. »
Cette vérité, qui est tellement évidente qu’elle devrait être un cliché, à supposer qu’elle ne le soit pas déjà, ne signifie pas cependant que le choix n’existe pas. Qu’il existe inévitablement des conditions n’implique pas l’absence ou la disparition de tout choix. Connaître la condition dans laquelle se trouve un homme ne signifie pas connaître ses actions futures.
Pourquoi, par conséquent, évite-t-on généralement de mentionner la part jouée par le choix individuel lorsque l’on discute de problèmes sociaux comme l’obésité ? (Je laisse de côté l’idée iconoclaste que l’obésité ne serait pas un problème : les idées communes sont parfois justes.) Il me semble qu’il existe trois raisons principales à cela.
La première est que ceux qui mettent l’accent sur les mauvais choix comme facteur d’explication oublient souvent les circonstances dans lesquelles ces choix sont faits, et par conséquent sous-estiment leur importance. Lorsque l’accent est placé sur le choix individuel à l’exclusion de tout le reste, cela peut amoindrir la capacité à compatir et révéler un tempérament de censeur insensible et peu aimable.
En second lieu, l’élément de choix personnel suggère que nous n’aurons jamais une société assez parfaite pour rendre inutile le fait de se maitriser soi-même et de bien se conduire. Par conséquent les champs d’action de la politique et de la bureaucratie ont nécessairement des limites, et cela n’est pas agréable pour l’amour-propre ou pour l’égotisme de la classe providentielle – tous ceux qui pensent que, sans leur administration minutieuse et leur législation détaillée, la société est condamnée à errer perpétuellement dans les ténèbres de l’ignorance, de la maladie, du vice, et du désordre. Et c’est là une perte sérieuse pour une cohorte de gens instruits pour lesquels la politique a remplacé la religion ou la culture comme source de sens et d’importance personnelle.
Troisièmement, et surtout, il y a là l’idée fausse et sentimentale que, si vous attribuez aux gens une responsabilité personnelle même partielle dans leur chute, vous devez ipso facto leur refuser toute compassion. Dire à un drogué, par exemple, qu’il n’est pas malade mais qu’il se conduit mal ou de manière stupide revient, selon ce point de vue, à lui refuser toute compréhension ou toute assistance. L’un n’est pourtant aucunement la conséquence de l’autre ; même si le type de compréhension et d’aide que vous lui accorderez sera différent de ce qu’il aurait été si vous l’aviez considéré seulement comme une victime – mettons, comme un habitant d’une région côtière dévastée par un tsunami.
Il est sentimental – et, en dernière analyse, condescendant, deshumanisant, et même brutal – de considérer les personnes qui ont des habitudes néfastes pour elles-mêmes comme simplement victimes des circonstances, comme ne contribuant en rien à leur situation malheureuse. C’est les considérer comme des animaux, au mieux, et comme des choses, au pire, et c’est également présupposer qu’il serait légitime d’intervenir de manière coercitive dans les moindres détails de leur existence (et de fait le précédent gouvernement, en Grande-Bretagne, avait envisagé d’installer des caméras dans les habitations des mauvais parents pour surveiller ce qu’il s’y passait.) Les gens ordinaires, par conséquent, ne peuvent être que des victimes innocentes, car si les blâmer, ne serait-ce que partiellement, pour leur propre situation signifie manquer de toute compassion pour eux, alors les disculper totalement signifie montrer le maximum de compassion pour eux. Ceux qui ne sont pas des victimes sont en conséquence divisés en deux catégories : les criminels et les sauveurs.
Les sauveurs, j’ai à peine besoin de le préciser, deviennent rapidement des professionnels du business de la rédemption. Pauvres petites choses ! pense le sauveur, ils ne peuvent pas s’en sortir tous seuls. Ils ont besoin de mon aide. Et en ce qui concerne les pauvres petites choses elles-mêmes, telle est la nature de la faiblesse humaine que c’est précisément ce qu’elles désirent entendre, ou du moins ce que certaines d’entre elles désirent entendre, car cela implique qu’elles ne sont pas responsables de leurs malheurs. La solution se trouve ailleurs, et en attendant elles peuvent continuer à s’adonner à leurs plaisantes mauvaises habitudes sans se sentir coupables. Pour paraphraser la célèbre déclaration de Luther ils peuvent se dire à eux-mêmes : « Me voici donc en train de manger. Je ne puis faire autrement. » Il est probable que, dans n’importe quel entreprise, les gens font d’autant plus d’effort qu’ils pensent être davantage en mesure d’influer sur le résultat.


Rien de tout ceci ne revient à nier l’efficacité de la chirurgie bariatrique. Mais la question se pose alors : qui va payer ? Dans un paradis libertarien chacun payerait pour les conséquences de son comportement – et la perspective d’avoir à le faire modérerait ce comportement et l’orienterait en direction de notre intérêt de long terme. Cependant, c’est précisément le degré de responsabilité des gros pour leur propre obésité qui est en question, et cette question n’est probablement pas susceptible d’une réponse définitive. Sont-ils responsables à 0, 10, 50, ou 100% ? Les deux extrêmes sont – trop extrêmes justement, notamment l’option du 0%. Qui plus est, lorsque les soins médicaux sont financés selon le principe de l’assurance et du partage des risques, il semble inévitable qu’une large dose d’injustice et d’aléa moral soit présente. Pourquoi devrais-je payer une prime pour couvrir, mettons, les blessures liées à la pratique du sport si je ne fais aucun sport ? A partir de quand un risque est-il suffisamment important ou suffisamment sérieux pour modifier les primes ? Et qu’en est-il si le risque en question est réellement hors du contrôle de la personne à assurer ?
Le problème est particulièrement aigu en Grande-Bretagne, avec son système de santé universel et centralisé, et pratiquement gratuit pour le patient. Le coût moyen de la chirurgie bariatrique y est estimé à environ 16 000$ ; selon l’un des articles de The Lancet environ deux millions de personnes dans le pays auraient besoin de cette chirurgie ou pourraient en retirer un bénéfice. Le coût de la chirurgie bariatrique pour tous ceux qui en auraient besoin ou pourraient en retirer un bénéfice serait donc de 32 milliards, approximativement 500$ par habitant. En supposant que les coûts s’ajouteraient à ceux du système tel qu’il existe déjà, une famille de quatre personnes devrait, d’une manière ou d’une autre, payer 2000$ de taxes supplémentaires pour que les gros puissent subir leur opération (en supposant également que le gouvernement ne recourrait pas à l’emprunt pour trouver l’argent, auquel cas les coûts seraient largement transférés vers les générations futures.)
Un article de The Lancet affirmait que ces taxes seraient pourtant une bonne affaire d’un point de vue financier parce que les économies réalisées sur les dépenses de santé des futurs obèses feraient plus que compenser les coûts de la chirurgie. Malheureusement ces coûts sont immédiats alors que les bénéfices attendus sont situés dans le futur, et même dans un futur lointain ; et il me semble qu’une caractéristique commune de ce genre d’analyses coûts/bénéfices est que les coûts ont tendance à augmenter avec le temps, et les bénéfices à s’évaporer.
Au surplus le coût n’est pas la seule contrainte. La chirurgie bariatrique est une chirurgie spécialisée et les résultats sont meilleurs lorsque le chirurgien et ses assistants sont expérimentés dans ce type d’opération. Un tel équipe ne se forme pas du jour au lendemain ; et dans un système rigide comme le nôtre augmenter le nombre d’actes de chirurgie bariatrique pourrait signifier réduire le nombre d’autres actes de chirurgie, des actes bénéficiant à des gens plus méritants en ce sens qu’ils souffrent de pathologies auxquelles leur propre conduite a moins contribué. Une forme ou une autre de rationnement de ce type de chirurgie est donc inévitable, mais sur quelle base le mettre en place ? En fonction du besoin, du mérite, de la capacité à payer, de valeur future pour la société de la personne obèse (combien d’obèses sans emploi et avec un QI de 90 pour un ingénieur ou un professeur obèse) ? Premier arrivé premier servi, ou par tirage au sort peut-être ?
Dans notre système de santé une partie de la formule utilisée pour rationner la chirurgie bariatrique est un Indice de Masse Corporelle supérieur à 40 – ce qui signifie pas d’opération pour des gens ayant un IMC inférieur à 40, ou à 35 s’ils sont atteints de diabète ou d’hypertension sévère. L’IMC est un substitut à l’évaluation du besoin médical. Mais remarquez un possible effet pervers : une personne ayant un IMC de 39 (ou de 34 si elle a du diabète) pourrait essayer de grossir jusqu’à atteindre le seuil fatidique afin de bénéficier de la chirurgie gratuitement – gratuitement pour elle en tout cas – grâce à l’assurance maladie universelle, alors qu’elle n’y aurait pas droit si elle restait moins grosse.
Il est intéressant de lire les recommandations diététiques du BOPSA, le British Overweight Surgery Patients’Association. Voici quelles sont, selon ces recommandations, les règles d’or diététiques que les patients doivent observer sur le long terme après leur opération :

Mangez seulement trois fois par jour.
Evitez de grignoter entre les repas. Si vous suivez nos recommandations il n’y a aucune raison pour que vous ayez faim entre les repas.
Mangez de la nourriture solide. La nourriture molle peut être plus facile à digérer mais elle contient habituellement plus d’hydrates de carbone et de lipides et ne vous donne pas autant de sensation de satiété que la nourriture solide.
Mangez lentement, et arrêtez de manger dès que vous vous sentez rassasié. Coupez votre nourriture en toutes petites bouchées, puis mâchez chaque bouchée entre 10 et 25 fois avant de l’avaler. Arrêtez de manger dès que vous vous sentez plein ou que vous ressentez une tension dans la poitrine. Trop manger ou manger trop vite pourrait provoquer des symptômes déplaisants comme des douleurs ou des vomissements.
Ne buvez pas durant les repas. Cela pourrait chasser la nourriture hors de votre poche stomacale et vous donner une moindre sensation de satiété. Evitez de boire 30 minutes avant un repas et pendant l’heure qui suit.
Evitez les boissons très caloriques, tels que le coca-cola, l’alcool, les jus de fruits avec des édulcorants et les milk-shakes. Ce genre de boisson va passer rapidement de votre estomac à votre intestin grêle, augmentant votre apport calorique. Idéalement, buvez de l’eau ou des boissons sans calories, telles que le coca light ou la limonade zéro calories.

Appliquer ces règles d’or ne nécessite-t-il pas précisément le genre de maitrise de soi dont la prétendue impossibilité est censée justifier que l’on regarde l’obésité elle-même, et pas seulement ses conséquences, comme une maladie ? Et que devient en ce cas l’affirmation péremptoire et sans nuances de The Lancet selon laquelle : « L’idée que l’obésité sévère serait le résultat de choix sociaux ou comportementaux, et pourrait être surmontée par un effort déterminé de la part du patient, ne cadre tout simplement pas avec la réalité médicale » ?
Regarder en face la faiblesse humaine ne signifie pas condamner cavalièrement les faibles ou refuser de les aider. Nous sommes tous faibles, sous un aspect ou un autre, et nous avons tous besoin de compréhension et de compassion. Comme le dit Hamlet : « Que l’on traite chacun selon ses mérites, et qui échappera au fouet ? »


[1] Ces premières lignes sont tirées de Roméo et Juliette (II-1-85)

mercredi 25 juin 2014

Le véritable fonctionnement de l'Union Européenne (2/2)




Il nous reste maintenant à donner un peu de chair à cette description abstraite en montrant comment cette « boucle de rétroaction » s’est mise en place, et quels ont été ses résultats dans deux domaines particuliers : celui de la libre circulation des biens et celui de l’égalité hommes/femmes.

La libre circulation des biens est le domaine dans lequel s’est manifesté en premier l’activisme de la Cour de Justice pour d’éroder le caractère intergouvernemental de la construction européenne et pour renforcer son caractère fédéral, et ce pour deux raisons essentielles. Tout d’abord parce que ce domaine est celui qui offrait le plus de prétextes plausibles aux abus de pouvoir de la CJUE (qui se nommait à l’époque CJCE) : les traités de Rome n’avaient-ils pas justement pour but d’établir un marché commun ou circuleraient librement les biens, les services, et les capitaux entre les Etats signataires ? En s’attaquant aux règles nationales entravant cette libre circulation, la Cour pouvait prétendre avec quelque vraisemblance qu’elle ne faisait que devancer les désirs des Etats-membres. Par ailleurs les entreprises soucieuses d’exporter leurs produits avaient à la fois la motivation et les moyens nécessaires pour intenter des actions en justice, aussi les litiges commerciaux ont-ils rapidement constitués l’essentiel de l’activité de la Cour.
Le cadre doctrinal relatif à la libre circulation des biens a été établi par une série d’arrêts rendus dans la seconde moitié des années 1970. A ce moment-là, le marché commun était dans une phase de stagnation, due notamment au « compromis de Luxembourg », adopté en janvier 1966. Ce compromis, imposé à ses partenaires par la France du général de Gaulle, revenait à donner à chaque Etat-membre un droit de veto sur les propositions normatives de la Commission Européenne dès lors que, selon lui, ces propositions portaient atteinte à l’un de ses intérêts fondamentaux. Ce droit de veto renforçait bien évidemment l’élément intergouvernemental de la Communauté Européenne, conformément à la vision gaullienne d’une « Europe des patries », et en conséquence l’intégration s’était considérablement ralentie à partir de ce moment. Mais, en quelques années, la Cour de Justice allait totalement neutraliser le compromis de Luxembourg par sa jurisprudence.
Les deux arrêts les plus importants sont l’arrêt Dassonville, du 11 juillet 1974, et l’arrêt Cassis de Dijon du 20 février 1979. Pour ne pas mettre à l’épreuve plus que de raison l’endurance de ceux d’entre vous qui ne goûtent pas le charme (certes austère) des subtilités juridiques, arrêtons-nous simplement sur le second, qui est celui qui pousse le plus loin le bouchon de l’intégration par simple fiat judiciaire.
Dans l’arrêt Cassis de Dijon, la CJCE affirme le droit de « toutes les marchandises légalement produites et commercialisées » dans un Etat-membre à être introduites dans un autre Etat-membre. Dès lors qu’un Etat-membre permet la commercialisation de tel ou tel produit sur son territoire, ce produit doit pouvoir être vendu partout à l’intérieur de l’Union, sans être soumis à des formalités ou des obligations supplémentaires. Ce principe est celui dit de la « reconnaissance mutuelle », c’est-à-dire de la reconnaissance mutuelle des législations commerciales. Il signifie en fait que, selon la Cour, les négociants ne doivent pas avoir à supporter le coût de l’incapacité des Etats-membres à harmoniser leurs règles en matière commerciale ; ce qui présuppose bien sûr que ne pas harmoniser ces règles est une faute de leur part. Ou, pour le dire autrement, selon la Cour l’intégration européenne est un devoir auquel les Etats-membres ne peuvent pas se soustraire.
La Cour reconnaît certes qu’il peut être dérogé à ce principe dans un certain nombre de cas pour « des motifs d’intérêt général », par exemple pour des raisons de santé publique. Mais les « motifs d’intérêt général » invoqués par un Etat seront examinés de près par les tribunaux, qui n’admettront que des restrictions strictement nécessaires.
Les opérateurs commerciaux ne seront pas longs à comprendre qu’ils peuvent utiliser la jurisprudence Cassis de Dijon pour attaquer à peu près n’importe quelle réglementation nationale qui gêne leur activité. Etant donné que la charge de la preuve repose sur l’Etat qui invoque un « motif d’intérêt général » pour imposer des limites à la libre circulation des marchandises, et que la Cour encourage les juridictions nationales à se montrer très exigeantes en la matière, les chances de succès d’un recours en justice sont en général très bonnes. Les recours vont donc se multiplier rapidement dans toute la CEE. Et plus les tribunaux feront tomber de barrières à l’échange en application du principe de la reconnaissance mutuelle, plus cela encouragera les négociants à intenter de nouveaux procès. A chaque procès, les juges micro-manageront les autorités nationales en leur indiquant précisément ce qu’ils peuvent faire et comment ils peuvent le faire. Au final, les tribunaux, sous la direction de la Cour de Justice, seront devenus l’autorité suprême en matière de droit commercial. Ce seront eux qui véritablement établiront les règles en la matière.
Mais ceci n’est encore qu’une forme « négative » d’intégration européenne, l’intégration par la disparition des différentes législations nationales. Il reste à compléter celle-ci par une intégration « positive », c’est-à-dire par l’édiction de normes européennes destinées à remplacer les normes nationales. Or c’est précisément ce à quoi pousse presque irrésistiblement le principe de reconnaissance mutuelle. Ce principe implique en effet que le refus d’adopter des règles au niveau européen se traduira par un nivellement par le bas : les pays les moins regardants en matière de réglementation commerciale, sanitaire, technique, environnementale etc. imposeront peu à peu leur cadre juridique à l’ensemble des Etats-membres. Dès lors, le coût de l’inaction pour les gouvernements nationaux tend à devenir prohibitif. Le compromis de Luxembourg n’est plus tenable : le pays qui fait usage de son droit de veto pour défendre ses « intérêts fondamentaux » (par exemple telle ou telle législation nationale que la Commission voudrait remplacer par une règle européenne) s’expose à se voir imposer par voie judiciaire bien pire que ce qu’il ne voulait pas.
Lorsque l’arrêt Cassis de Dijon fut rendu par la Cour, nombre de gouvernements nationaux protestèrent contre cette interprétation prétorienne des traités européens, et le service juridique du Conseil des Ministres produisit un rapport rejetant les principaux points de cet arrêt. Mais bien entendu en vain. Il n’existait, en pratique, aucun moyen de revenir sur la décision de la Cour. Par conséquent, les Etats-membres finirent bon gré mal gré par accepter ce qu’ils ne pouvaient rejeter. Ils firent leur le sage principe : « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », principe qui pourrait à lui seul résumer bien des étapes de la « construction européenne », et ils rédigèrent un nouveau traité, intitulé « Acte Unique Européen » (1986), qui reprenait l’essentiel de la jurisprudence de la Cour sur la « reconnaissance mutuelle » et étendait considérablement le domaine du vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil de Ministres. En bref, ils effectuèrent un pas décisif dans la direction d’une Europe de type fédéral, mais en cela ils ne faisaient que rattraper le retard qu’ils avaient pris sur la jurisprudence de la Cour de Justice.

L’exemple de l’égalité hommes/femmes est peut-être encore plus frappant que celui de la libre circulation des biens, des services, et des capitaux, car si les signataires des traités de Rome considéraient assurément l’établissement d’un marché unique comme étant l’un des objectifs fondamentaux de la communauté européenne, il n’en allait absolument pas de même pour celui de l’égalité hommes/femmes en matière professionnelle. Non pas que les Etats-membres aient été contre une telle égalité, bien sûr, mais ils présupposaient que ce genre d’objectifs devaient rester du ressort des autorités nationales plutôt que de devenir un domaine d’action communautaire.
La seule référence à cette question dans les traités de Rome était l’article 119 qui disposait que « Chaque État membre assure (…) l'application du principe de l'égalité des rémunérations entre les travailleurs masculins et les travailleurs féminins pour un même travail. Par rémunération il faut entendre, au sens du présent article, le salaire ou traitement ordinaire de base ou minimum, et tous autres avantages payés directement ou indirectement, en espèces ou en nature, par l'employeur au travailleur en raison de l'emploi de ce dernier. »
Le principe fondamental était donc à travail identique, rémunération identique, ce qui est à la fois un principe de justice élémentaire (traiter de la même manière des situations identiques) et, en économie de marché, une quasi tautologie, car il est pratiquement impossible de payer de manière différente une catégorie importante de la population pour un même travail sans que la loi de l’offre et de la demande ne rétablisse l’équilibre, du moins lorsque le marché est suffisamment libre. Et il paraissait entendu que le soin d’appliquer ce principe reviendrait à chaque Etat-membre ou, pour le dire autrement, relèverait des lois nationales ; pour autant qu’il soit nécessaire de faire des lois sur le sujet.
Mais en quelques arrêts la Cour allait entièrement bouleverser ce cadre juridique pour lui en substituer un autre de sa propre création. Retraçons en simplement les grandes lignes.
Tout d’abord la Cour, en accord avec sa jurisprudence Van Gend en Loos, annonça que l’article 119 était d’application directe, ce qui signifiait que n’importe quel particulier – en l’occurrence n’importe quelle femme – s’estimant « discriminé » d’un point de vue salarial à cause de son sexe pouvait se prévaloir, devant les tribunaux de son pays, de l’article 119 pour obtenir réparation (Defrenne II, 8 avril 1976).
Puis la Cour élargi la signification du terme « rémunération » pour y inclure pratiquement tous les avantages, directs ou indirects, qui peuvent être liés à l’exercice d’un emploi salarié, qu’ils soient ou non payés par l’employeur, élargissant du même coup presque à l’infini les possibilités de s’estimer « discriminé », et donc d’intenter une action judiciaire.
Dans son arrêt Commission contre Royaume-Uni, du 6 juillet 1982, elle récrivit implicitement l’article 119 en substituant au principe « à travail identique, salaire identique », le principe « à travail de valeur égale, salaire égal ». C'est-à-dire qu’à un critère relativement objectif (« même travail ») elle substitua un critère irrémédiablement subjectif (« égale valeur ») qui faisait des tribunaux les arbitres ultimes en matière de non-discrimination ; la « valeur égale » du travail fourni par deux salariés ne pouvant qu’être estimée par les juges au cas par cas, en fonction, en définitive, de leur seule subjectivité (Ceux qui auraient besoin de plus de preuves et d’arguments pour se convaincre que la formule « à travail de valeur égale, salaire égal » mène inévitablement à l’arbitraire judiciaire et aux abus de pouvoir les plus grossiers pourront lire avec profit Incomparable Worth – Pay Equity Meets the Market, de Steven Rhoads).
Enfin la Cour de Justice sortit de son chapeau, décidément très profond, le concept de « discrimination indirecte ». La « discrimination indirecte » est présumée exister dès lors que des critères de rémunération, apparemment objectifs et justifiés, ont pour effet que, dans une entreprise donnée, les femmes ont globalement une rémunération moins élevée que les hommes. Prenons un exemple.
Supposons une entreprise qui réserve à ceux de ses employés qui travaillent à temps complet une retraite complémentaire, et ce afin de décourager le travail à temps partiel car celui-ci implique un coût marginal supérieur pour l’entreprise. Voilà une mesure a priori inattaquable car basée sur des raisons économiques objectives. Oui, mais voilà, il se trouve que dans ladite entreprise les employés travaillant à temps partiel sont bien plus souvent des femmes que des hommes. En ce cas – qui n’est nullement fictif : Bilka, 13 mai 1986 – les employées seront fondées à s’estimer victimes de « discrimination » indirecte, et l’entreprise ne pourra se disculper qu’au terme d’une longue procédure à l’issue toujours incertaine, durant laquelle sa politique salariale, entendue au sens très large, sera épluchée méticuleusement par un juge soupçonneux mais pas nécessairement fort compétent en matière économique. Autant dire que, très vite, les entreprises comprendront qu’il est bien préférable pour elles de ne pas mettre en place de mesures ayant un impact différencié sur les femmes, quand bien même ces mesures seraient moralement justes et économiquement appropriées.
Au terme du processus, la Cour a donc transformé l’article 119 jusqu’à le rendre méconnaissable, et elle a presque entièrement transféré le pouvoir d’édicter des normes en matière d’égalité des sexes des mains des législateurs nationaux aux mains des juges, ceux-ci ayant désormais de facto la fonction de micro-manager la politique « salariale » des entreprises dès lors que le moindre soupçon de « discrimination » se fait jour.
Après avoir protesté et mené des combats d’arrière-garde perdus d’avance, les Etats-membres ont fini, comme en tant d’autres domaines, par feindre d’être les auteurs de ce qui leur était imposé, et, au cours de la négociation du traité d’Amsterdam (1997), ils ont réécrit l’article 119 (devenu article 141), qui dispose désormais : « Chaque État membre assure l'application du principe de l'égalité des rémunérations entre travailleurs masculins et travailleurs féminins pour un même travail ou un travail de même valeur. »
Un autre élément doit être ajouté à ce tableau, déjà chargé, pour donner un aperçu exact de la manière dont fonctionnent véritablement les institutions européennes.
La jurisprudence de la CJUE a fortement favorisé le développement de toute une « société civile » transnationale, dont l’objectif principal est d’arracher des mains des législateurs nationaux la création des règles en matière de discrimination sexuelle pour transférer ce pouvoir à la Commission Européenne et à la Cour de Justice ; car il est bien plus facile pour des lobbyistes bien organisés de convaincre une poignée de fonctionnaires ou de juges européens du bien-fondé de leur cause, qu’un parlement ou un exécutif national qui, eux, ont, d’une manière ou d’une autre, des comptes à rendre à ceux pour qui ils font les lois. En retour Commission et CJUE sont très heureuses de pouvoir s’appuyer sur cette « société civile » – un conglomérat de lobbys féministes, de syndicalistes, d’universitaires « progressistes », d’avocats etc. – pour assurer l’application des normes européennes partout dans l’UE et pour pouvoir, en tant que de besoin, prétendre que leur activité normative ne fait que répondre aux demandes de « l’opinion publique européenne ». Cette association est d’ailleurs si satisfaisante que la Commission Européenne n’hésite pas à subventionner, à organiser, et à renseigner ces groupes de pression. Et c’est ainsi que, par exemple, l’argent du contribuable français sera généreusement dépensé par la bureaucratie européenne afin de rogner les pouvoirs du législateur français et d’augmenter ceux de la bureaucratie européenne.
Donnons un petit exemple.
En 1976 la Commission Européenne créa le « Service Information Femmes » au sein de la Direction Générale de l’information et de la communication. Ce service, dirigé jusqu’en 1992 par la belge Fausta Deshormes La Valle, avait pour but de donner un accès formel à la Commission aux associations ayant pour objet la défense des « droits des femmes », de diffuser dans toute la communauté des informations relatives à ce sujet, d’organiser des colloques et des conférences. Son bulletin, Femmes d’Europe, devint très rapidement une source d’information essentielle pour les associations féministes, à qui il fournissait notamment les arguments juridiques nécessaires pour attaquer les législations nationales insuffisamment « progressistes » en matière de lutte contre la discrimination sexuelle. Au fur et à mesure que cette information se diffusait, les plaintes pour discrimination se multipliaient devant la Cour de Justice, notamment par le biais du renvoi préjudiciel. Au fur et à mesure que la Cour rendait de nouveaux arrêts, le droit européen devenait plus dense, laissant toujours moins de marge de manœuvre aux Etats-membres, et les activistes se trouvaient encouragés à déposer de nouvelles plaintes. Leurs succès, et les subventions diverses distribuées par les institutions européennes, permirent à ces associations de croitre, de se structurer, de gagner en sophistication et en expertise juridique. Ainsi fut fondé en 1990 le Lobby Européen des Femmes, la plus grande coalition d’associations de femmes dans l’Union européenne. Le LEF représente aujourd’hui plus de 2000 organisations de tous les états membres et candidats de l’UE. La Commission se repose désormais très largement sur son expertise juridique pour rédiger ses propositions de règlements et de directive, ainsi que sur son aide pour surveiller dans toute l’Union que les Etats-membres se conforment bien aux normes européennes.
C’est assurément ce que l’on peut appeler un partenariat gagnant-gagnant. En tout cas du point de vue de tous ceux qui œuvrent pour le remplacement des démocraties nationales par une « gouvernance » techno-juridique. Pour les peuples européens, c’est une autre affaire.

Ce rapide tour d’horizon dans la coulisse de « l’intégration européenne » aura sans doute, je le crains, donné à nombre d’entre vous l’envie de s’enfuir en hurlant et en me maudissant de leur avoir infligé une lecture aussi rébarbative. Mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et de quel droit pouvons-nous exiger que les sujets importants soient aussi plaisants et faciles d’accès ? Ceux d’entre vous qui auront résisté à cette tentation, et qui auront eu la patience de lire jusqu’au bout auront, pour récompense de leurs peines, gagné du moins quelques convictions.
D’une part la maitrise de l’intégration européenne échappe chaque jour davantage au contrôle des gouvernements des Etats-membres de l’UE. Ceux d’entre eux qui espèrent encore naïvement qu’il leur sera possible de décider librement quelles compétences ils acceptent de transférer aux institutions européennes, et quelles compétences ils entendent garder finiront par répéter l’expérience malheureuse de Roi Lear, qui croyait possible de charger ses filles de la gestion de son royaume tout en gardant le titre et les honneurs dus à un roi, et qui ne tarda pas à se retrouver dépouillé de tout.
D’autre part, le bulletin de vote est essentiellement impuissant contre l’étouffement progressif des démocraties nationales par les juges et les bureaucrates européens. Ni référendums ni élections ne sauraient faire dévier longtemps de leur trajectoire, et de leur projet, ceux que leur position institutionnelle immunise contre une telle arme. Vouloir réformer l’Union Européenne pour résorber le « déficit démocratique » dont elle souffre est vain. Le « déficit démocratique » est sa nature profonde. N’attendez donc rien, du point de vue du fonctionnement de l’UE, ni des élections européennes ni des consultations nationales.
A moins que ces dernières n’aient pour objet la sortie de l’Union Européenne. Car cela en revanche est toujours possible. Tout puissants pour contraindre ceux qui acceptent les règles de leur jeu, les juges et les bureaucrates européens sont en revanche dépourvus des moyens de contraindre qui que ce soit de jouer à leur jeu. Et c’est précisément pour cela que ceux qui sont objectivement partisans du fédéralisme européen (qu’ils ne nomment bien sûr jamais ainsi) menacent les peuples qui seraient tentés de reprendre leur liberté de l’équivalent technocratique des douze plaies d’Egypte. Seule une peur irrationnelle peut empêcher les nations européennes d’ouvrir les yeux et de constater que la porte de la cellule est ouverte, comme elle l’a toujours été.
La sortie de l’UE, voire sa disparition pure et simple, ne serait bien sûr pas sans conséquences, au moins sur le court terme, elle ferait des gagnants et des perdants, elle remettrait en cause des habitudes et des situations acquises. Mais fondamentalement le plus difficile serait de nous dépouiller de l’illusion - que nous avons entretenue depuis presque 60 ans - qu’il nous serait possible de dépasser les particularismes, les nations, et de sortir de notre condition d’animal politique.
Evaluer en détails les conséquences économiques, juridiques et politiques, que pourrait avoir une sortie de l’Union Européenne n’est ni vraiment possible ni, surtout, vraiment nécessaire pour nous décider. La question que nous avons à nous poser est finalement très simple : voulons-nous encore être libres ? Et, dans la mesure où la liberté humaine est inséparable de la loi, cela signifie d’abord : voulons-nous encore nous gouverner nous-mêmes ? Si nous répondons par la négative à cette question, c’est que nous ne sommes plus dignes d’être libres, et que nous méritons l’Union Européenne. Mais s’il nous reste encore assez de fierté et de confiance en nous-mêmes pour répondre par l’affirmative, qu’attendons-nous ? Ouvrons les yeux, et poussons la porte.