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samedi 27 août 2016

Burkini II : Comment éviter une défaite annoncée





Comme on pouvait s’y attendre, le Conseil d’Etat a refusé de valider les arrêtés municipaux interdisant (sans le citer nommément, bien sûr) le port du burkini sur les plages des communes concernées.
Il n’y a pas lieu d’être surpris car, comme je l’avais expliqué précédemment, les maires ne pouvaient justifier légalement leurs arrêtés que de deux manières : en invoquant les nécessités de l’ordre public, ou en invoquant le respect de la laïcité. Or, dans les circonstances de l’espèce, ces deux raisons étaient trop évidemment mauvaises.
L’ordre public tout d’abord. La jurisprudence administrative reconnait classiquement que celui-ci a quatre composantes : la sécurité, la tranquillité, la salubrité, et la moralité. Or il n’est pas possible sans une dose par trop voyante de mauvaise foi de soutenir que le burkini serait, par lui-même et en l’absence de tout autre élément, attentatoire soit à la sécurité, soit à la tranquillité, soit à la salubrité, tels que la jurisprudence aussi bien que le bon sens définissent ces termes. Reste la moralité publique (ce que l’on appelait autrefois « les bonnes mœurs »). Cette notion a toujours été assez vague et bien plus évolutive que les autres composantes de l’ordre public. Il suffira simplement de dire que le juge entend aujourd’hui la moralité publique de manière très restrictive, en accord la « libération des mœurs » intervenue depuis les années 1960, et que, en matière de vêtements, ou d’absence de vêtements, ne peut plus guère être prohibé que ce qui est ouvertement obscène ou indécent. Or de ce point de vue-là le burkini est incontestablement parfaitement décent. La notion d’ordre public, par conséquent, ne peut pas servir à interdire le port du burkini en l’absence, je le répète, de tout autre élément d’appréciation. Nous y reviendrons plus tard.
Le principe de laïcité, correctement entendu, ne peut pas davantage fonder la prohibition du burkini. Il serait en effet destructeur de toute liberté religieuse d’exiger des individus qu’ils n’arborent dans l’espace public aucun signe distinctif de leur religion, dès lors qu’ils ne sont pas des agents publics. La laïcité, même en France, n’a jamais signifié cela, et elle ne peut pas le signifier sans devenir proprement despotique. Ce serait un étrange marché que de chercher à arrêter la progression des mœurs musulmanes parce qu’elles sont essentiellement despotiques en recourant à une législation despotique.
Et il est bien entendu hors de question d’interdire au nom de la laïcité exclusivement le burkini, ou tout autre vêtement à connotation musulmane. Autant vaudrait déclarer tout de suite que la religion musulmane est interdite en France.
Donc les arrêtés suspendus par le Conseil d’Etat n’avaient pas de base légale.
La vérité est que la loi démocratique ne peut pas répondre efficacement au problème posé par le burkini. Les lois de la République française ne peuvent malheureusement pas empêcher la progression des mœurs musulmanes dans notre pays.
Est-ce à dire que nous devons nous résigner à voir se multiplier les burkinis sur nos plages et, de manière plus générale, à voir les mœurs musulmanes gagner irrésistiblement du terrain en France ?
Pas nécessairement. Examinons les options.
J’écarte d’emblée le recours à une loi pour valider les arrêtés municipaux anti-burkini. Je ne vois pas comment cette loi pourrait être rédigée sans encourir la censure du Conseil Constitutionnel à peu près pour les mêmes raisons que les arrêtés municipaux ont été censurés par le Conseil d’Etat. Quant à modifier la Constitution elle-même… si vous voulez rejouer la révocation de l’édit de Nantes dans la France de 2016, avec une population musulmane forte au bas mot de 5 millions de personnes, c’est que vous n’avez pas tout votre bon sens.
Non, les mœurs relèvent d’abord de la société civile. C’est à elle de réagir, si elle le peut encore.
Le juge administratif apprécie les nécessités de l’ordre public en fonction des circonstances de l’espèce, ce qui est à la fois compréhensible et en même temps lui laisse une large marge d’appréciation dont il peut mésuser. Cela signifie notamment que tel comportement qui, par lui-même, ne peut pas raisonnablement être considéré comme attentatoire à l’ordre public, pourra le devenir dès lors que l’on peut prévoir, ou prétendre, qu’il risque de déclencher des réactions violentes. Mettons par exemple un spectacle censé être humoristique donné dans une salle de spectacle, lieu a priori privé. La liberté de paroles de l’humoriste en ce lieu semblerait devoir être absolue puisqu’elle ne porte en rien atteinte à l’ordre public. Mais si ce spectacle suscite des manifestations indignées et potentiellement violentes en dehors de la salle de spectacle à chaque fois qu’il a lieu, ou si on peut simplement craindre de telles manifestations, le juge pourra estimer qu’il est loisible aux pouvoirs publics d’interdire ledit spectacle car celui-ci risquerait de provoquer des troubles à l’ordre public. Vous m’avez compris.
Si donc, dans les villes concernées, se tenaient des manifestations bruyantes contre le burkini, si l’apparition d’un burkini sur une plage donnait lieu très rapidement à un attroupement de quelques dizaines de personnes scandant « On est chez nous », « Pas de bâchées sur nos plages », « Batman, rentre chez toi ! » ou autres slogans du même genre, les maires seraient fondés à prendre de nouveaux arrêtés interdisant (sans le nommer expressément) le burkini comme provoquant des troubles à l’ordre public. Et le juge administratif pourrait valider ces arrêtés. Certes, il pourrait aussi estimer que le devoir des maires est de garantir l’ordre public en dispersant les manifestants plutôt qu’en interdisant le burkini. Mais il y a la jurisprudence du fameux spectacle dont j’ai parlé plus haut… et puis les magistrats du Conseil d’Etat ne se sont jamais singularisés par un courage particulier. S’ils comprennent que le vent est en train de tourner et que l’heure n’est plus à la célébration du vivre-ensemble et aux accommodements raisonnables, on peut penser qu’ils se montreront compréhensifs…
Mais on peut aussi envisager de se passer carrément de l’intervention des pouvoirs publics, ce qui serait encore mieux.
Imaginons par exemple que dès lors qu’un burkini apparait sur une plage, la famille musulmane en question se voit promptement entourées de nudistes (de préférence plutôt des hommes, de préférence jeunes et costauds, vous m’avez compris)… Elle pourra bien sûr protester, faire appel aux forces de l’ordre… qui se verront contraintes de demander aux contrevenants de se rhabiller, mais le temps que tout cela se fasse, surtout si lesdites forces de l’ordre sont « compréhensives » et font preuve d’une sage lenteur, la baignade sera gâchée. On pourrait aussi imaginer que, plutôt que de se déshabiller devant nos pieux musulmans, des couples viennent poser leurs serviettes juste à côté d’eux et se mettent à s’embrasser et se peloter langoureusement et indécemment. Encore mieux si ce sont des couples homosexuels (ou qui font semblant de l’être… soyez courageux, fermez les yeux et pensez à la France !). Nos musulmans désirant musulmer comme en pays conquis pourraient aussi entendre résonner à leurs oreilles, sur les serviettes d’à côté, du rock identitaire français, humer le fumet des saucisses grillées ; la chaste épouse qui craint tant de montrer un morceau de chair tentatrice aux mâles alentour (enfin, en général c’est surtout son mari qui le craint pour elle) pourrait se voir soumise à une drague très insistante, « eh, manoizelle, t’es charmante, t’as pas un 06 ? Allez, zyva, fait pas ta pute ! », juste retour des choses…
En bref : l’imagination au pouvoir. Il existe cent façons de faire passer le goût du burkini à celles qui seraient tentés de l’exhiber sur nos plages sans avoir besoin de recourir à des arrêtés municipaux. Bien sûr, la société française étant ce qu’elle est aujourd’hui, cela nécessiterait de l’organisation, des gens déterminés et n’ayant pas peur de la violence (sans pour autant être des têtes brulées, ce qui serait contreproductif), de la constance. Et aussi de bons avocats, au cas où. Mais il me semble que la région PACA n’est pas la plus mauvaise pour espérer mobiliser ce genre de personnes. Et si l’on ne peut plus trouver ces qualités chez une toute petite partie au moins du peuple français, autant tirer l’échelle tout de suite et se convertir à l’islam. On gagnera du temps.

vendredi 26 août 2016

Burkini : ne pas se voiler la face





Ce que je pense de l’interdiction du burkini (puisque vous mourrez d’envie de le savoir) ?
Je pense que c’est une assez mauvaise idée qui mérite néanmoins d’être soutenue. Cela demande évidemment quelques explications.

C’est une assez mauvaise idée parce que cette mesure est nécessairement hypocrite et qu’elle ne peut atteindre le but réel (mais inavouable) qui est le sien. Qu’est-ce dans le fond que le burkini ? C’est un défi lancé à la nation française. Cette tenue, tout comme la burka, expose aux yeux de tous l’incapacité ou bien le refus délibéré de s’intégrer à la nation française, à cette nation particulière « de marque chrétienne », pour reprendre l’expression de Pierre Manent, et dans laquelle un commerce très libre entre les sexes et une certaine galanterie font partie des mœurs depuis des temps immémoriaux. Ou, pour le dire plus simplement, le burkini est une tentative d’imposer les mœurs musulmanes à une nation à qui elles ont toujours été étrangères, pire, dont les mœurs propres sont à l’opposé des mœurs musulmanes.

Que cette apparition des burkinis sur nos plages soit une offensive délibérément planifiée et coordonnée ou bien qu’elle réponde simplement au désir de certains musulmans de vivre pleinement les mœurs qui sont les leurs en tant que musulmans importe peu, en l’occurrence. Le burkini, tout comme la burka, ont pour nous, en France, en 2016, une signification objective qui est indépendante des motivations subjectives de celles qui les portent.

L’interdiction du burkini est donc en réalité une tentative de s’opposer à la progression des mœurs musulmanes au sein de la société française. Mais il s’agit là d’un combat qui ne peut être gagné à coup de lois ou d’arrêtés municipaux. La loi, en démocratie, n’a qu’une portée limitée et se doit de respecter une certaine sphère privée. Elle est donc essentiellement impuissante à contrecarrer la progression des mœurs musulmanes. La loi démocratique peut interdire certains comportements objectivement identifiables dans l’espace public, elle ne peut pas empêcher une communauté nombreuse, soudée et sûr de son bon droit de perpétuer les coutumes et les habitudes de vie qui lui sont propres, au sein des familles, des associations multiples, et plus généralement dans tout lieu où cette communauté se sentira suffisamment forte pour faire pression de manière informelle sur ceux qui ne respecteraient pas ces coutumes et ces habitudes. Interdire le burkini, ou la burka ne contribuera pas d’un iota à « l’émancipation » des femmes musulmanes, selon la conception que nous avons de « l’émancipation » et ne retardera que fort peu, et peut être pas du tout, la progression des mœurs musulmanes dans notre société. 

Puisque le législateur ne peut pas interdire les mœurs musulmanes en tant que telles, il doit se limiter à en interdire certaines manifestations, et il ne peut guère le faire que pour deux motifs avouables : pour des raisons d’ordre public ou pour des raisons de « laïcité » (les guillemets sont ici de rigueur comme nous le verrons). Mais ces deux raisons sont mauvaises.

Il n’est pas possible, d’une part, de prétendre sérieusement que le burkini menacerait en tant que tel l’ordre public. Il est possible de soutenir que, dans le contexte très particulier d’une France sous la menace constante d’attentats islamistes et déjà durement frappée dans sa chair, le burkini peut être interprété par certains comme une provocation et serait ainsi susceptible de provoquer des troubles à l’ordre public. C’est, en gros, en tenant un tel raisonnement que les tribunaux administratifs ont jusqu’ici validé les arrêtés municipaux interdisant les burkinis. Mais il est impossible de donner un caractère permanent à cette interdiction à moins de reconnaitre que c’est la présence de l’islam en France qui est, par elle-même, source de troubles à l’ordre public. Ce qui est sans doute vrai mais ce qu’aucun homme politique responsable ne pourra jamais dire, car la conséquence en serait que l’islam devrait être interdit en France. Aucun homme politique responsable ne rejouera la révocation de l’édit de Nantes avec les musulmans de France, pour des raisons tellement évidentes qu’il n’est pas nécessaire de les exposer plus avant.
Il n’est d’autre part possible de prétendre que le burkini serait contraire à la laïcité qu’en donnant à cette notion un sens extrêmement extensif, qu’elle n’a jamais eu jusqu’alors. Comme l’écrit Pierre Manent dans Situation de la France, « Ce que l’on entend aujourd’hui sous ce mot, c’est une société religieusement neutre, dans laquelle la plus grande diversité d’opinions et de mœurs religieuses s’épanouirait librement, chaque sociétaire pratiquant librement les mœurs de son choix et « reconnaissant » les mœurs différentes des autres sociétaires. » Mais une telle interprétation de la laïcité serait proprement despotique car elle reviendrait en pratique à interdire la religion comme pratique collective, c’est-à-dire à interdire toutes les religions existantes. Pour essayer d’empêcher la progression des mœurs musulmanes nous ferions disparaitre la liberté religieuse purement et simplement, ce qui semble à peu près aussi pertinent que de se suicider pour arrêter la progression de la gangrène dans un membre. Toutefois, la réalité est plutôt que cette interprétation extensive et potentiellement despotique de la laïcité restera lettre morte, car l’Etat français est désormais tout à fait dépourvu de la force morale qui serait nécessaire pour la faire appliquer.

J’ai déjà abordé cette question de la laïcité plus en détails dans mon compte-rendu de Situation de la France et j’y renvoie donc les lecteurs qui voudraient approfondir le sujet. Disons simplement, à titre de conclusion provisoire, que vouloir interdire le burkini (ou même la burka) au nom de la laïcité ne pourra que faire long feu et aura en même temps pour conséquence de renforcer une conception fausse et nuisible de ladite laïcité, qui nous éloigne d’une solution réaliste aux problèmes très graves dont nous souffrons.

On le voit, les arrêtés interdisant le burkini ne peuvent guère être que des combats de retardement, dans le meilleur des cas, et dont les succès modestes et provisoires risquent de se payer cher.

Pourtant, ces arrêtés, tout maladroits qu’ils soient, sont du moins une réaction à un problème bien réel et face auquel les pouvoirs publics restent tétanisés depuis maintenant au moins une vingtaine d’années. Le problème est celui de la progression continue des mœurs musulmanes et la croissance d’une communauté forte de plusieurs millions d’individus qui, loin de s’intégrer à la nation française, semble au contraire s’en éloigner de plus en plus jusqu’à menacer l’intégrité de la nation elle-même. Le problème est que la deuxième, la troisième, voire la quatrième génération d’immigrés d’afro-maghrébins parait, à bien des égards, beaucoup moins bien intégrée que la première. Les arrêtés anti-burkini ont du moins l’immense mérite de reconnaitre officiellement, bien qu’implicitement, qu’il y a un problème de cette sorte. Et reconnaitre l’existence d’un problème est le préalable indispensable à toute solution de celui-ci.

Une réaction appropriée et efficace serait bien sûr infiniment préférable, mais une réaction peu appropriée et inefficace nous oblige du moins à réfléchir et tourne la conversation civique du côté de cette question existentielle que nous préfèrerions ignorer, à cause de sa gravité même. Il n’est pas interdit d’espérer qu’une solution plus appropriée pourra en sortir.

Les arrêtés municipaux contre le burkini sont une reconnaissance implicite du fait que les mœurs musulmanes sont incompatibles avec les mœurs françaises, et l’affirmation, implicite elle aussi, que c’est aux premières de se conformer aux secondes, et pas l’inverse. Ou, pour le dire autrement, l’interdiction du burkini est un rappel maladroit mais bienvenu du devoir qu’ont les immigrés de s’intégrer à leur pays d’accueil, c’est-à-dire de se conformer non seulement à ses lois mais aussi à ses mœurs, à sa culture, à tout ce qui fait la singularité d’une nation. Ce rappel est bienvenu car depuis trop longtemps la notion d’assimilation a été abandonnée par les pouvoirs publics au profit du multiculturalisme et des « accommodements raisonnables » qui ne disent pas leur nom. De ce fait, les nouveaux-venus ne se sentent plus obligés de s’assimiler à la nation qui les accueille, et, très normalement, s’assimilent donc de moins en moins.

De ce fait également, le Français de souche ordinaire, selon l’expression consacrée, n’ose plus dire ce qu’il a pourtant toujours au fond du cœur : « On est chez nous. Ce n’est pas à nous de nous adapter. C’est à eux de changer », ni agir en ce sens. Ce sentiment parfaitement légitime qui ne peut plus s’exprimer nourri la rancœur et la colère des autochtones, tant vis-à-vis de leurs représentants politiques, qui sont de plus en plus perçus comme des traitres à leur patrie, que vis-à-vis des nouveaux arrivants, qui sont de plus en plus perçus comme des envahisseurs. Il nourrit également la méfiance et la rancœur des nouveaux arrivants, qui savent parfaitement que ce que les autochtones ont au fond du cœur est en général l’exact inverse de ce qu’ils se sentent tenus d’exprimer en public, et qui ainsi ne voient qu’hypocrisie ou lâcheté derrière les odes à la tolérance et au « vivre-ensemble ». Le « on est chez nous », tranquille et ferme des autochtones, loin d’être l’expression de préjugés xénophobes est au contraire la condition première de toute assimilation réussie pour les nouveaux-venus. 

L’interdiction du burkini signale à tous que le vent est en train de tourner et que les pouvoirs publics cautionnent à nouveau, même timidement, le « on est chez nous ». Ce qui est en soi une très bonne chose et devrait encourager l’homme de la rue à davantage exprimer ce sentiment légitime et nécessaire.

Mais quelle serait une réaction appropriée à la progression des mœurs musulmanes et à la fragmentation définitive qui menace la nation française ?

Là encore, je renvoie à mon compte-rendu de Situation de la France pour un examen détaillé de cette question. Pour le dire en très peu de mots, les éléments essentiels seraient une restauration sans faiblesse de la loi et de l’ordre, notamment dans les quartiers dits « sensibles », qui sont réellement, la plupart du temps, des quartiers afro-maghrébins. Un regain de la vie politique nationale, inenvisageable sans une sortie de l’Union Européenne. Obtenir des musulmans vivant en France qu’ils rompent tous liens d’allégeance et de dépendance avec des puissances étrangères. Et pour la France elle-même rompre également tous ces liens de dépendance. Quant à ce qui concerne l’habillement, le compromis le meilleur me semble le suivant : les individus devraient être libres, légalement, de se vêtir comme ils l’entendent, dans les limites bien entendu de la décence (limites aujourd’hui très larges) et de l’ordre public, entendu de manière stricte. Mais ils devraient également être libres de « discriminer » comme bon leur semble dans leur vie quotidienne. C’est-à-dire libres d’embaucher qui ils veulent selon les critères de leur choix, libres de signer un bail avec qui ils veulent selon les critères de leur choix, libres de monter des associations dans lesquelles ils accueilleraient qui ils veulent selon les critères de leur choix, et ainsi de suite, sans qu’ils aient à se justifier ni que les pouvoirs publics n’aient à leur demander de comptes, pourvu seulement qu’ils n’insultent pas ouvertement ceux dont ils ne veulent pas.

Je reste sur ce point du même avis qu’il y a cinq ans, lorsque j’avais écris le texte suivant

Les employeurs devraient donc être tout à fait libres de refuser les femmes ou les hommes portant des vêtements islamiques, par exemple. Les possesseurs de plage privées tout à fait libres de refuser l’accès à des femmes en burkini. Et ainsi de suite. Bref, la loi, nécessairement grossière et peu efficace en ces matières, devrait être remplacée par les sanctions informelles de la désapprobation ouverte et de l’ostracisme social, ce qui est la seule vraie manière d’influencer durablement les mœurs. Le rôle de la loi est alors simplement de ne pas contrecarrer ces mécanismes naturels de régulation sociale. 

L’interdiction du burkini est une mauvaise réponse à un vrai problème, qui vaut cependant mieux que l’inaction ou le déni. Souhaitons simplement qu’elle soit le premier pas en direction d’une réponse plus pertinente et soit promptement remplacée par autre chose.

mardi 26 juillet 2016

Clinton/Trump : le désastre qui vient





Quel que soit le vainqueur de l’élection de novembre aux Etats-Unis, nous pouvons raisonnablement nous attendre à un désastre pour les quatre ans qui suivront, et sans doute au-delà. Un désastre pour les Etats-Unis mais aussi pour l’ensemble du monde occidental, puisque les Etats-Unis restent la nation pivot de l’Occident, que cela nous plaise ou non. Certes le pire n’est jamais certain, mais en ce cas il se rapproche tout de même sacrément de la certitude.
De notre place, il n’est rien que nous puissions y faire. Nous pouvons juste essayer de comprendre ce qui se passe et ainsi augmenter notre intelligence politique.
Pour essayer d’y contribuer, je vous propose la traduction d’une partie d’un article de William Voegeli paru dans la dernière livraison de l’excellente Claremont Review of books. Il s’intitule « Ce qui est en jeu » (what’s at stake) et il vous fera sans doute prendre conscience que la vie politique américaine n’est pas si éloignée de la nôtre.
Bonne lecture. 


Ce qui est en jeu
Les élections ont des conséquences


L’ascension de Donald Trump a été le développement politique le plus analysé de l’année 2016. Quoi qu’il arrive à la convention républicaine ou lors de l’élection de novembre, elle sera l’objet de livres et d’articles pour les années à venir. Une théorie exhaustive serait prématurée et mal avisée, mais deux observations s’imposent.
D’une part, s’il n’y avait pas eu Trump, le principal évènement de 2016 aurait été Bernie Sanders. Plus précisément, l’évènement aurait été qu’un sénateur socialiste du Vermont, âgé de 74 ans, révèle dans une compétition interne au parti Démocrate à quel point ce parti, influencé et intimidé par Occupy Wall Street et Black Lives Matter, a répudié la « troisième voie » et la triangulation qui étaient la marque de Bill Clinton. (De la même manière, l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste britannique montre à quel point celui-ci rejette avec véhémence le centrisme favorable au marché de Tony Blair.) Ce qu’Howard Dean appelait « l’aile démocrate du parti Démocrate » est maintenant, tout simplement, le Parti Démocrate. Et le parti en est venu à considérer les succès les plus notables de Bill Clinton – le traité de libre-échange nord-américain, la dérégulation financière, l’élimination du déficit, la réforme de l’Etat-Providence, les peines de prison plus longues et plus nombreuses, avec pour conséquence des taux de criminalité en chute libre – comme de honteuses trahisons des principes démocrates [liberals – de gauche, sur l’échiquier politique américain] et comme une lâche capitulation devant le Grand Capital et des conservateurs fanatiques et sans cœur. Les deux Clinton ont jugé nécessaire de prendre leurs distances ou de s’excuser pour des réussites dont ils se sont vantés durant vingt ans.
Normalement, choisir comme candidat la femme de Bill Clinton serait une manière curieuse de répudier l’héritage de Bill Clinton. Et, en effet, Hillary Clinton a eu plus de difficulté à assurer sa nomination qu’elle-même et la plupart des observateurs ne le pensaient. Son triomphe repose en partie sur la chance – un allié qu’il est toujours utile d’avoir de son côté. Si son principal opposant avait été la sénatrice Elizabeth Warren plutôt que Sanders, Clinton aurait pu perdre pour la seconde fois sa nomination « inévitable » comme candidate à la présidentielle face à un opposant plus convaincant qu’elle, huit ans après avoir perdu face au premier. Cependant, la raison principale pour laquelle madame Clinton a réussi à convaincre les Démocrates qu’elle serait la personne idoine pour défaire ce qu’avait accompli son mari, est la souplesse de conviction qu’elle met au service de son insatiable ambition. Sa carrière a été une évolution fluide et continue : acolyte de Saul Alinsky puis première dame de l’Arkansas , tsarine de la réforme de l’assurance-maladie, sénateur opportuniste de l’Etat de New-York, partisan de la guerre en Irak puis opposant de la guerre en Irak, soutien du Partenariat Trans-Pacifique puis adversaire du Partenariat Trans-Pacifique, détracteur d’Obama et défenseur d’Obama. Durant ce parcours elle a fait clairement comprendre que son radicalisme, son libéralisme ou son centrisme était à chaque instant au service de son carriérisme. Convaincue de son destin et de son aptitude particulière pour occuper de hautes fonctions, elle dira ou fera tout ce qui est nécessaire pour l’y amener. Son slogan inepte et creux pour sa campagne présidentielle de 2008, « Je suis là pour l’emporter » (« I’m in it to win it ») traduit parfaitement l’essence de sa philosophie politique. Toutes ses autres convictions sont variables, mais la croyance d’Hillary Clinton en elle-même est inébranlable.
Maintenant que la girouette politique tourne vers la gauche – sans aucun doute pour son parti, et peut-être pour le pays tout entier – elle en fait autant. Si elle est élue, sa tâche sera d’inventer un post (Bill) Clintonisme qui sera aussi dans une large mesure un anti-clintonisme. Le processus devrait être intéressant, malaisé, et révélateur. L’année dernière, madame Clinton s’est énervée lors d’une interview radiophonique après que le journaliste ait essayé à plusieurs reprises, et sans succès, d’établir si son opposition pas si lointaine au mariage homosexuel avait été le fruit d’une conviction sincère ou bien si elle avait été la conséquence du fait qu’elle pensait, à l’époque, que c’était ce que réclamait la conjoncture politique. La meilleure explication de sa colère face à une interrogation de ce genre est qu’elle ne reconnait pas, ou peut-être même ne comprends pas, la différence qui peut exister entre des convictions sincères et des convictions politiquement utiles.
En ce sens, le démantèlement du Clintonisme version années 90 par les Démocrates en général, et par les Clinton en particulier, confirme que la Troisième Voie n’a jamais été autre chose qu’une manière de suivre la Première Voie, la voie progressiste qui va de Woodrow Wilson, Franklin Roosevelt, et Lyndon Johnson à George McGovern, pour la campagne duquel les Clinton ont travaillé en 1972. Il est désormais clair que les compromis politiques et la rhétorique à propos de la fin de l’ère du Big Government n’étaient que des concessions pratiques, adoptées uniquement pour des raisons de nécessité politique.
Ainsi, bien que le Nouveau Clintonisme promette de répudier et de liquider le Vieux Clintonisme, c’est en réalité toujours le même Clintonisme. Il n’y a pas eu de changement de convictions, juste un changement de tactique. Le Clintonisme consistait autrefois à défendre les réussites libérales et à gagner de nouvelles victoires pour le libéralisme en faisant des concessions au Reaganisme, jusqu’à admettre que certaines critiques conservatrices du projet « libéral » [toujours au sens américain du terme] avaient quelques mérites. Le Clintonisme opère désormais dans l’idée que, politiquement, le Reaganisme est épuisé. Par conséquent, il n’est absolument plus nécessaire, pour les libéraux, de prétendre qu’ils pourraient apprendre quelque chose ou éviter des erreurs sérieuses en prenant en compte les arguments des conservateurs. Comme le proclame le titre d’un livre écrit en 1996 par James Carville, qui fut conseiller de Bill Clinton, Nous avons raison, ils ont tort. (Il écrit actuellement une nouvelle version pour cette année d’élection.)

D’où ma seconde observation : l’ascension de Trump a davantage justifié que réfuté l’idée selon laquelle les libéraux peuvent maintenant ignorer tranquillement les conservateurs et le conservatisme. La force de Trump a révélé, plutôt que provoqué, la faiblesse du Parti Républicain et du mouvement conservateur (des entités distinctes mais qui se chevauchent). Les organismes en bonne santé ne perdent pas spontanément leur capacité à résister aux éléments pathogènes.
Les commentateurs ont expliqué son succès par le rejet de « l’establishment ». Mais si le GOP avait un establishment digne de ce nom, des politiciens comme ceux de la vieille époque qui savaient astucieusement repérer les préférences des électeurs et y répondre, Trump serait resté ce numéro de saltimbanque sans importance que tout le monde voyait en lui il y a un an. Le grand et puissant establishment s’est révélé n’être qu’un groupe d’hommes faibles et naïfs cachés derrière le rideau. Après tout, les conservateurs croient aux marchés, et le verdict du marché après les primaires et les caucus partout dans le pays est sans ambiguïté : une bonne partie de la base du GOP éprouve une aversion intense pour ce que le parti a à vendre, un produit que les consommateurs auraient dû s’arracher, selon les leaders de l’establishment.
Ce que veulent ces électeurs, cependant, est plus difficile à discerner, étant donné qu’ils ont choisi d’exprimer leurs griefs en apportant leur soutien à Donald Trump, un homme qui génère des prises de position politique de manière aléatoire. En conséquence, il est difficile de prendre le programme de Trump au sérieux quand lui-même, à l’évidence, ne le fait pas. Après la tuerie de San Bernardino, par exemple, Trump a demandé qu’il soit temporairement interdit à tous les musulmans d’entrer aux Etats-Unis. Cependant, il a immédiatement fait comprendre que cette interdiction fonctionnerait sur le système de la déclaration d’honneur : si un demandeur de visa déclare qu’il n’est pas musulman, alors sa demande sera acceptée.
De tels faux pas seraient fatals à n’importe quel candidat, mais Trump continue à défier les lois de la gravité. Il est clair que pour nombre de ses supporters, ses défauts sont ses vertus. Si votre objectif essentiel lorsque vous êtes dans l’isoloir est de dire « Je suis fou de rage, et il n’est pas question que je supporte ça plus longtemps, » il vaut mieux voter pour un candidat odieux que pour un candidat respectable. Les électeurs qui en sont venus à la conclusion que tous les hommes politiques sont des faux-jetons hypocrites peuvent avoir confiance dans l’authenticité du non-politicien Donald Trump : aucune personne capable de se conduire de manière adulte et courtoise ne choisirait de se comporter comme un tel idiot, ou ne serait capable de faire semblant de manière aussi convaincante, de meeting en meeting et d’interview en interview.
Trump ne se présente pas comme l’adversaire de Reagan, à la manière dont Bernie Sanders et les Démocrates cette année s’en sont pris à Bill Clinton. Mais le succès de Trump a révélé que le reaganisme avait moins d’emprise sur l’électorat, y compris l’électorat qui vote Républicain durant les primaires, que ce que l’on croyait jusqu’alors. Cela s’explique en partie par le passage du temps : aucun Américain ayant moins de 50 ans n’est assez vieux pour avoir pu voter Reagan.
Mais cela s’explique aussi par le désenchantement que produit peu à peu l’inutilité politique. Il apparait que, au bout de quelques décennies, les hommes politiques Républicains qui exaltent la mission sacrée consistant à limiter le gouvernement mais qui ne semblent jamais essayer de le faire avec beaucoup d’énergie – ou, tout au moins, jamais avec beaucoup de succès – amènent leurs électeurs à se demander s’ils ne feraient pas mieux de soutenir des croisades moins chimériques. Lorsque même les fruits pendus aux branches les plus basses, comme le fait de supprimer le financement du Fonds National pour les Arts, se révèlent hors d’atteinte pour les échelles républicaines, il devient difficile de continuer à croire que les victoires du GOP sont d’une importance capitale. Cet état de fait oblige les Républicains à argumenter que la meilleure raison de voter pour eux c’est de rendre plus difficile pour les Démocrates de faire tout le mal qu’ils veulent. Mais « Rejoignez l’équipe déterminée à perdre lentement ! » n’est pas un slogan très vendeur.
L’une des raisons pour lesquelles Trump a pu prendre des positions contraires aux programmes républicains récents sans payer de prix politique pour cela, c’est que les électeurs républicains disposés à se soucier de telles choses trouvent difficile, après des décennies de promesses non tenues, d’être intransigeants en ce qui concerne la fidélité au programme. James Antle, du Washington Examiner, a décrit Ted Cruz comme un conservateur « programmatique », qui s’est présenté aux électeurs des primaires en leur rappelant qu’il s’était engagé sur chacun des points qui se trouvent dans l’agenda des conservateurs : questions de société, impôts, réglementation, gouvernement limité, défense nationale. Mais cette liste est essentiellement une liste de choses qui n’ont pas été faites depuis longtemps déjà et qui ont peu de chances d’être faites avant encore plus longtemps. Une liste de choses à faire qui est une liste de vœux n’a pas la capacité à emporter l’adhésion ou à faire connaitre les convictions essentielles d’un candidat.
Par contraste, Trump et ses supporters sont, selon Antle, des « conservateurs d’attitude ». Leur conservatisme se soucie plus de solidarité et de réciprocité que de programmes et de politiques publiques. Le phénomène Sarah Palin était un précurseur du phénomène Trump, en ce sens qu’il était difficile de dire à quelles politiques publiques allaient ses préférences, mais qu’il était en revanche très clair que ses supporters prenaient un malin plaisir au mépris que lui manifestaient les journalistes et les universitaires. Les gens qui prenaient de haut Sarah Palin prenaient de haut ses supporters, et ceux-ci répondaient à ce dédain en se ralliant à sa candidature et à sa célébrité comme un moyen de provoquer ces détracteurs.
De la même manière, « les électeurs de Trump estiment qu’ils ont rempli leur part du contrat social américain, alors que les autres – les businessmen, les politiciens, les journalistes, les universitaires – ont violé leur engagement, » selon Henry Olsen dans National Review. Un éditorial très commenté de Peggy Noonan interprétait la popularité de Trump comme une révolte de ceux qui sont « exposés » contre ceux qui sont « protégés ». Ceux qui sont protégés décident des politiques et des termes de la conversation civique nationale. Ceux qui sont exposés subissent les conséquences – et lorsque ces conséquences sont désagréables, ceux qui sont protégés s’en préservent adroitement. Les professeurs d’université ne perdent pas leur poste et les gestionnaires de fonds spéculatifs ne perdent pas leurs clients à cause de la concurrence des immigrés illégaux. Les gens protégés, en revanche, tirent bénéfice du fait qu’un haut niveau d’immigration permet de s’offrir à prix abordables les services d’un jardinier ou d’une nounou.

Quoi qu’il se passe à Cleveland, puis ensuite au mois de Novembre, le conservatisme devra changer. L’un des défis sera de trouver des hommes politiques qui, à la différence de Palin et de Trump, savent plaire à ceux qui sont exposés mais possèdent aussi la capacité, et se donnent la peine, d’élaborer un programme politique sérieux. Le but de la politique, après tout, c’est de gouverner, pas de faire de la gestion de la colère.
Mais la colère est réelle, et il faudra comprendre les points de vue des conservateurs d’attitude. Si les Républicains, a) choisissent Trump comme candidat et b) essuient une défaite cinglante au mois de novembre, cela confirmera le soupçon que l’avenir du GOP implique de ne pas laisser le volant aux supporters de Trump. Mais en même temps, il est impossible d’imaginer une coalition républicaine qui soit compétitive si les électeurs de Trump ne sont pas à bord et ont le sentiment que leurs idées au sujet de la route à prendre ont été vraiment écoutées.
Après l’apparition du Tea Party, en 2009, beaucoup d’hommes politiques Républicains ont commencé à se décrire comme des « conservateurs constitutionnels. » Une des leçons de l’ascension de Donald Trump est que ce changement bienvenu doit aller plus loin. Les conservateurs constitutionnels ne doivent pas se soucier seulement de la Constitution écrite mais aussi des qualités essentielles qui font la nation américaine. Selon l’analyse de Olsen, ce qui inquiète les électeurs de Trump est « l’incapacité supposée du gouvernement à protéger les Américains vulnérables contre ce qui menace leur mode de vie. » « L’American Way of Life » peut sembler un cliché particulièrement éculé, mais l’ascension de Trump signifie que cette expression possède à nouveau une résonnance certaine.
National Review, le magazine phare du mouvement conservateur, a consacré presque tout un numéro au mois de février à dénoncer Donald Trump. Trois mois plus tôt, cependant, le magazine avait offert la plus convaincante des explications du phénomène Trump, sans jamais mentionner le nom du candidat. Dans le numéro spécial 60ème anniversaire, l’ancien rédacteur John O’Sullivan affirmait que la vie politique américaine est certes animée par ses principes fondateurs, mais que la civilisation du pays repose sur le fait que « les Américains sont un peuple particulier, avec sa propre histoire, ses traditions, ses institutions, et une culture commune. » Ce sens plus large, plus riche, du terme « américain » signifie que les Etats-Unis ont assimilé des gens venus des quatre coins du monde, non pas seulement en faisant accepter certaines règles de citoyennetés à des agents libres partageant un même territoire, mais aussi en les amenant à s’approprier un mode de vie qui les fait participer à l’héritage en devenir d’un peuple particulier. L’Amérique « a évolué sous l’influence d’un ensemble particulier d’idées, » écrivait O’Sullivan, mais elle est bien davantage que cet ensemble d’idées : « les lois, les institutions, la langue nationale ; les loyautés, les histoires, et les chansons du peuple ; et par-dessus tout les « cordes mystiques de la mémoire » dont parle Lincoln. »
Feu Andrew Breitbart estimait que « la politique est en aval de la culture. » Ce qui, ordinairement, est compris comme signifiant que les conservateurs devraient se soucier bien davantage de façonner les sensibilités par l’intermédiaire de la culture populaire, telle que les films et les shows télévisés. Remporter tous les débats ne sera d’aucune utilité si ce sont les libéraux qui racontent toutes les histoires.
Mais la politique est en aval de la culture dans un sens plus large, un sens anthropologique du mot culture. La manière dont nous nous gouvernons est inséparable de la manière dont nous définissons qui nous sommes. Depuis les années 1960, la gauche a martelé que le seul véritable héritage de l’Amérique était fait de crimes et de brutalités, et que son seul avenir honorable était celui d’une contrition sans fin. La décence interdit de s’assimiler à cette société malade, par conséquent le multiculturalisme impose que chaque groupe ayant des griefs à faire valoir mérite de fixer de manière unilatérale les termes de son inclusion dans l’Amérique, en réclamant tous les droits qu’il veut et en n’observant que les obligations dont il se soucie.
Les résultats directs de la campagne de Trump seront vraisemblablement très mauvais : un président Démocrate émergeant d’une élection que les Républicains auraient pu gagner, avec un Sénat Démocrate, qui garantiront une Cour Suprême Démocrate. En ce sens, le slogan de campagne de Trump risque fort de devenir une prophétie auto-réalisatrice : il sera nécessaire de faire en sorte que l’Amérique soit grande à nouveau après que la présidente Hillary Clinton et la Cour Sotomayor auront pu agir à leur guise. S’il existe un rayon de lumière dans ce ciel très sombre, il réside dans le fait que la nécessité de garder les électeurs de Trump au sein de la coalition Républicaine aidera les conservateurs à trouver en eux-mêmes une volonté renouvelée et des paroles plus persuasives pour réfuter le discours de la gauche au sujet de la dépravation de l’Amérique. Les conservateurs trouveront de meilleures réponses en méditant plus profondément ce qui fait que l’Amérique est grande et ce qui fait qu’elle est l’Amérique.

William Voegeli