Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 3 septembre 2014

Le système judiciaire américain est-il raciste?




Les récentes émeutes raciales qui se sont déroulées à Ferguson, aux Etats-Unis, suite à la mort d’un délinquant noir tué par la police, m’ont amené à relire cet article paru dans le City Journal il y a quelques années. Car, bien entendu, le débat sur un prétendu racisme du système judiciaire américain est déjà bien ancien. Et, après l’avoir relu, je me suis dit qu’une traduction et une publication ici ne seraient pas mal venues.
Je suis intimement convaincu que ce qui est dit dans cet article est tout à fait transposable à la France et à ses « minorités », mais comme les « principes républicains » interdisent à notre beau pays de faire des statistiques ethniques, je crains que nous ne devions attendre encore longtemps avant de pouvoir lire des articles de ce genre concernant la France. Pour ma part, en tout cas, je n’en ai pas connaissance.

Bonne lecture.


Is the criminal-justice system racist ?

Par Heather Mac Donald (paru dans le City Journal, Spring 2008)

L’industrie de l’antiracisme et ses promoteurs au sein de l’élite tiennent pour une vérité évidente le fait que le taux d’incarcération élevé des Noirs est le résultat de la discrimination. Au cours d’un débat durant la primaire présidentielle, lors du Martin Luther King Day, le sénateur Barack Obama a affirmé que les Blancs et les Noirs « sont arrêtés à des taux très différents, condamnés à des taux très différents, et reçoivent des peines très différentes… pour les mêmes crimes. » Pour ne pas être en reste, la sénatrice Hillary Clinton a promptement dénoncé « la honte que constitue un système judiciaire qui incarcère proportionnellement tellement plus d’Afro-américains que de Blancs. »
Pour un auditeur qui ne connaitrait rien au sujet, de telles accusations pourraient sembler plausibles. Après tout, en 2006, les Noirs représentaient 37,5% de la population carcérale totale (fédérale et au sein des Etats) bien qu’ils ne constituent qu’un peu moins de 13% de la population nationale. Environ un homme noir sur trente-trois était en prison en 2006, contre un sur deux cent cinq pour les Blancs et un sur soixante-dix-neuf pour les Hispaniques. 11% de tous les hommes noirs âgés de 20 à 34 ans sont dans un établissement carcéral (prison or jail). L’énorme augmentation de la population carcérale ces trois dernières décennies – jusqu’à 2,3 millions de personnes à la fin 2007 – n’a fait qu’amplifier les accusations de racisme portées au système judiciaire.
Les causes les plus souvent invoquées pour expliquer le taux d’incarcération élevé des Noirs sont un système judiciaire biaisé, une répression draconienne en matière de drogue, et même la prison elle-même. Aucune de ces explications ne résistent à l’examen. Le taux d’incarcération des Noirs est essentiellement fonction de la criminalité des Noirs. Affirmer le contraire contribue seulement à aggraver l’aliénation des Noirs et à différer la mise en œuvre d’une véritable solution au problème de cette criminalité.

Les activistes raciaux gardent en général un profond silence sur cette question. Mais, en 2005, le taux des homicides perpétrés par des Noirs était plus de sept fois plus élevé que celui des Blancs et des Hispaniques réunis, selon le Federal Bureau of Justice Statistics. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2006, le taux d’arrestation des Noirs pour la plupart des crimes était deux à trois fois supérieur à leur proportion dans la population. Les Noirs représentaient 39,3% de toutes les personnes arrêtées pour crime avec violence, y compris 56,3% de toutes les arrestations pour vol, 34,5% de celles pour coups et blessures, et 29,4% de celles pour atteinte à la propriété.
Les activistes ne reconnaissent ces statistiques criminelles que de manière indirecte : en accusant les décideurs du système judiciaire de partialité. Comme Obama l’a suggéré lors de ce débat à la primaire présidentielle, la police, les procureurs, et les juges traitent les Noirs et les Blancs de manière différente « pour les mêmes crimes. »
Commençons par l’idée que les policiers arrêtent davantage les Noirs et négligent les criminels Blancs. En réalité la race des criminels, telle qu’elle est décrite par les victimes, correspond à celle des criminels arrêtés. En 1978 déjà, une étude conduite dans huit villes américaines et portant sur les vols et les coups et blessures avait conclu qu’il y avait parité entre les déclarations des victimes et les arrestations, concernant la race des agresseurs – un résultat reproduit depuis de nombreuses fois pour une grand variété de crimes. Personne n’a jamais pu fournir un argument plausible pour expliquer pourquoi les déclarations des victimes de crimes seraient biaisées en défaveur des Noirs.
En remontant la chaine pénale, la campagne dirigée contre le système judiciaire s’en prend ensuite aux procureurs, qui chargeraient davantage les Noirs, et aux juges, qui les condamneraient davantage. Obama a décrit ce traitement judiciaire prétendument discriminatoire comme « Une justice à la Scooter Liby pour les uns, et une justice à la Jena pour les autres. » Jena, en Louisiane, est bien sûr l’endroit où un District Attorney avait initialement accusé de meurtre au second degré des étudiants noirs qui, en décembre 2006, avaient assommé un étudiant blanc en lui cognant la tête contre une poutre en béton, avant de lui sauter dessus et de le frapper à la tête alors qu’il gisait à terre. Comme Charlotte Allen l’a brillamment relaté dans le Weekly Standard, un militant local pour les droits civiques avait inventé une histoire reliant ce crime à un incident sans aucun rapport avec lui qui s’était déroulé des mois auparavant, et dans lequel trois étudiants blancs avaient attaché deux nœuds coulants à un arbre du campus – un acte qui pouvait éventuellement être interprété comme une provocation raciale. Cet activiste avait ensuite enrichi l’histoire avec d’autres prétendues manifestations de racisme sudiste – au premier rang desquelles l’accusation de meurtre portée par le District Attorney. La presse nationale avait mordu à l’hameçon avec enthousiasme, en présentant les « six de Jena » comme des victimes et non comme des agresseurs. Durant les sept mois suivants, sept mois remplis de manifestations de rue et de gros titres dans les journaux, Jena était devenu le symbole du racisme endémique du système judiciaire américain. Si les Noirs sont surreprésentés dans les prisons, tel était le refrain, c’est parce qu’ils ont à faire à des procureurs, comme celui de Jena, ainsi qu’à des juges et à des jurés qui ne sont pas impartiaux.
Apporter la preuve de cette partialité est le Saint Graal de la criminologie depuis des décennies – mais il reste plus difficile à atteindre que jamais. En 1997, les criminologues Robert Sampson et Janet Lauristen ont examiné la copieuse littérature scientifique consacrée à l’inculpation et à la condamnation. Ils en ont conclu que le fait qu’il y ait proportionnellement plus de Noirs que de Blancs en prison et qu’ils y purgent des peines plus longues s’explique par « des différences raciales importantes en termes de criminalité », et non pas par le racisme du système judiciaire. Ainsi, par exemple, une analyse des condamnations pour crime prononcées en Georgie durant l’année 1987 a montré que les Noirs recevaient fréquemment des peines proportionnellement plus légères. Une étude menée en 1990 dans l’Etat de Californie et portant sur 11 000 dossiers judiciaires est arrivée à la conclusion que les légères disparités raciales en termes de longueur de peine s’expliquaient par les antécédents des condamnés noirs et par d’autres variables judiciairement pertinentes. En 1994, une enquête conduite par le Département de la Justice et portant sur les crimes graves (felony) commis dans les 75 aires urbaines les plus larges du pays a révélé que les Noirs couraient en réalité moins de risques d’être poursuivis que les Blancs après avoir commis un crime, et qu’ils avaient une plus faible probabilité d’être reconnus coupables lors du procès. Suite à leur condamnation, en revanche, les Noirs recevaient plus souvent des peines de prison – une différence résultant de la gravité de leurs crimes ainsi que de leur casier judiciaire.
Un autre criminologue – au moins aussi libéral que Sampson – est parvenu à la même conclusion en 1995 : « Les différences raciales en terme de criminalité, et non le racisme de la police ou d’autres institutions, sont la principale raison pour laquelle il y a proportionnellement bien plus de Noirs que de Blancs arrêtés, poursuivis, condamnés et emprisonnés, » écrivait Michael Tonry dans Malign neglect (Tonry, cependant, croyait discerner des motivations racistes dans la lutte contre la drogue). Le criminologue favori des médias, Alfred Blumstein, a trouvé en 1993 que les Noirs étaient significativement sous-représentés parmi les détenus condamnés pour homicide si l’on compare ce chiffre à celui de leurs arrestations pour le même motif.
Ce consensus n’a pas freiné le moins du monde la recherche permanente d’un racisme systématique qui affecterait le système judiciaire américain. Dans les écoles de droit il existe maintenant toute une industrie qui se consacre à mettre au jour des biais racistes en utilisant des moyens statistiques toujours plus sophistiqués. Le résultat de tout cela ? Quelques études montrent de minuscules disparités raciales inexpliquées en ce qui concerne les condamnations, tandis que d’autres continuent à ne rien trouver. Toutes les différences qui peuvent être relevées sont extrêmement faibles comparées au taux de criminalité exponentiellement plus élevé des Noirs. Par ailleurs, aucun criminologue n’affirmerait avoir contrôlé toutes les variables légales qui affectent les résultats judiciaires, fait remarquer Patrick Langan, un ancien statisticien de haut rang pour le Bureau of Justice Statistics. Les procureurs et les juges peuvent observer, par exemple, la manière odieuse dont se conduit un accusé, mais un chercheur travaillant sur des statistiques peut difficilement découvrir et quantifier cette variable.
Certains criminologues remplacent les statistiques par des théories métaphysiques dans leur quête du racisme. Ils admettent que le système judiciaire traite les individus suspects et les criminels de manière égale. Mais le problème réside dans la manière dont la société définit les crimes et les criminels. Le crime est une « construction sociale » destinée à marginaliser les minorités, selon ces théoriciens. Un usage abondant des guillemets est pratiquement obligatoire dans ce genre de discussion, afin de montrer que vous n’êtes pas dupe de notions primitives comme « respectueux des lois » ou bien « dangereux ». Il est vrai que les crimes relatifs aux mœurs sont en partie une question de définition (bien que, même en ce cas, le système judiciaire s’en préoccupe dans la mesure où ils causent du tort à certaines communautés). Mais les constructivistes parlent de tous les crimes, et il est difficile de voir comment il serait possible de « reconstruire socialement » les agressions violentes ou les vols de manière à convaincre les victimes qu’elles n’ont subi aucun dommage.

 
Invoquer d’injustes politiques de lutte contre la drogue est également très populaire pour expliquer les taux d’incarcération des Noirs. Des légions d’experts, d’activistes, et d’universitaires affirment que la guerre contre les drogues est une guerre contre les minorités – une guerre de facto, au mieux, intentionnelle, au pire.
Dans cette œuvre de fiction, l’un des premiers rôles est tenu par les sanctions fédérales concernant le crack, des sanctions qui sont la source de la plus grande quantité de désinformation dans le débat concernant le racisme du système judiciaire. Le crack est un concentré de cocaïne hautement addictif destiné à être fumé. Il est créé en faisant chauffer de la poudre de cocaïne jusqu’à ce qu’elle durcisse sous la forme de boulettes nommés « cailloux ». Le crack produit un flash plus rapide et plus intense que la poudre de cocaïne, et il est plus facile à utiliser dans la mesure où fumer évite le désagrément des seringues et est plus efficace que de sniffer. Aux termes de la loi fédérale Anti-Drug Abuse Act de 1986, être pris en possession de cinq grammes de crack vaut obligatoirement une peine de cinq ans de prison minimum devant un tribunal fédéral ; pour se voir appliquer la même peine de cinq ans de prison minimum, un trafiquant de cocaïne en poudre devra être pris en possession de 500 grammes. En moyenne, les peines prononcées au niveau fédéral pour possession de crack sont trois à six fois plus longues que les peines prononcées pour la possession d’une quantité équivalente de poudre.
Les médias aiment mettre en avant les sanctions fédérales concernant le crack, car les accusés sont souvent des Noirs. En 2006, 81% des accusés dans les affaires de crack (au niveau fédéral) étaient des Noirs, contre 27% dans les affaires de cocaïne en poudre. Dans la mesure où les sanctions fédérales sont plus sévères pour le crack que pour la poudre, et dans la mesure où les Noirs sont surreprésentés parmi les délinquants en matière de crack, ces sanctions expliquent pourquoi tant de Noirs sont en prison. Telle est l’explication conventionnelle.
Mais examinons les véritables chiffres des trafiquants de crack condamnés devant un tribunal fédéral chaque année. En 2006, 5619 ont comparu devant un tribunal fédéral, dont 4495 Noirs. De 1996 à 2000 les tribunaux fédéraux ont condamnés plus de trafiquants de poudre (23 743) que de trafiquants de crack (23 121). Il faudra bien plus qu’environ 5000 trafiquants de crack condamnés chaque année pour expliquer les 562 000 détenus noirs qui se trouvaient dans les prisons fédérales ou étatiques à la fin 2006 – ou les 858 000 détenus noirs, toute population carcérale confondue, si l’on inclut les centres de détention au niveau des comtés et des villes. Les disparités dans le traitement du crack et de la poudre au niveau des Etats ne peuvent pas non plus expliquer le taux d’incarcération des Noirs : seuls 13 Etats ont édicté des peines différentes pour le crack et la poudre, et le différentiel des peines est bien moindre qu’au niveau fédéral.
La presse ne mentionne presque jamais les sanctions fédérales pour le trafic de méthamphétamine, qui sont identiques à celles pour le crack : cinq grammes de méthamphétamine vous valent obligatoirement cinq ans de prison minimum. En 2006, les 5391 condamnés au niveau fédéral pour possession de meth (presque autant que de condamnés pour possession de crack) étaient à 54% des Blancs, à 39% des Hispaniques, et seulement à 2% des Noirs. Cependant, personne ne juge que les lois fédérales sur la méthamphétamine sont dirigées contre les Blancs ou les Hispaniques.

Pourtant, les sanctions fédérales concernant le crack occupent le devant de la scène dans la discussion au sujet du racisme et de l’incarcération parce qu’elles semblent fournir un exemple concret de disparité raciale flagrante. Cela conduit à un syllogisme souvent employé : les sanctions concernant le crack touchent davantage les Noirs ; des conséquences inégales sont racistes ; par conséquent les sanctions concernant le crack sont racistes. Ce syllogisme a connu récemment son heure de gloire grâce à la décision prise en 2007 par The U.S Sentencing Commission d’alléger rétroactivement les sanctions fédérales concernant le crack au nom de l’équité raciale.
La presse s’est jetée sur cette nouvelle avec voracité, en servant une dose massive de révisionnisme destiné à prouver que la guerre faite au crack avait des origines racistes. Selon cette version révisionniste de l’histoire, le crack n’avait jamais été une grande affaire. Mais lorsque, en 1986, Len Bias, l’un des joueurs vedette des Boston Celtics, mourut d’une overdose de crack, les médias passèrent la surmultipliée dans leur traitement du phénomène du crack. « Des images – ou peut-être des anecdotes – au sujet des ravages du crack et de la criminalité qu’il engendrait se mirent à circuler », comme l’écrit ironiquement le New-York Times dans un article de décembre 2007. « Une panique morale » (ce sont les termes employés par Michael Tonry) s’ensuivit à propos d’une menace imaginaire venant d’une minorité sans défense. Les Blancs se mirent à craindre que des Noirs accros au Crack n’envahissent leurs quartiers. Des histoires sensationnalistes à propos des « enfants du crack » firent surface. Et toute cette hystérie eut pour conséquence les lois fédérales inutilement sévères.
Depuis les années 1980, toujours selon les révisionnistes, les experts ont découvert que la poudre et le crack présentent « plus de similarités que de différences » pharmacologiques, pour reprendre les mots du New-York Times, et que l’alcool présente autant de nocivité pour les fœtus que le crack. La croyance que le crack était un fléau urbain était par conséquent une illusion raciste, et les lois destinées à le réprimer une attaque raciste. Ou, comme l’a écrit le juge Clyde Cahill, dans ce qui, on l’espère, n’est pas un échantillon représentatif de l’état d’esprit au sein du corps judiciaire fédéral : « L’aversion raciale inconsciente des législateurs envers les Noirs, enflammée par des rapports sans fondement au sujet des effets du crack, des reportages réactionnaires dans les médias, et l’agitation de leurs électeurs, ont conduit les législateurs à mettre en place… un système de répression dual. »
Laissons de côté l’ironie qu’il y a à voir la presse déclarer maintenant d’un ton hautain que la presse a exagéré les ravages du crack. (Le même New-York Times qui aujourd’hui parle dédaigneusement des « images – ou peut-être des anecdotes – au sujet des ravages du crack » a publié en 1993 des photographies terribles de toxicomanes accros au crack, parmi lesquelles une femme s’agenouillant devant un dealer de crack et ouvrant la braguette de celui-ci, avec son bébé sur le dos ; de telles prostituées tombées au dernier degré de la dégradation, que l’on appelait les « fraises », étaient des victimes omniprésentes de l’épidémie.) Le problème le plus important de cette version révisionniste de l’histoire, c’est son caractère irréaliste. L’affirmation que l’inquiétude au sujet du crack a été le résultat d’une « aversion raciale inconsciente envers les Noirs » méconnait un fait essentiel : ce sont les leaders de la communauté noire qui les premiers ont tiré le signal d’alarme au sujet de cette drogue, comme le rappelle le professeur de droit de Harvard Randall Kennedy dans Race, crime, and the law.
Le Représentant de Harlem, Charles Rangel, fut à l’origine de la réponse fédérale à l’épidémie de crack en avertissant la Chambre des Représentants, en mars 1986, que le crack avait rendu la cocaïne « effroyablement » accessible pour les jeunes. Quelques mois plus tard, le Représentant de Brooklyn, Major Owens, rejetait explicitement l’idée qu’il y aurait eu une exagération médiatique. « Aucun des reportages parus dans la presse n’a réellement exagéré ce qui se passe en ce moment », disait Owens : l’épidémie de crack est « aussi terrible que ce que décrivent les articles. » Le Représentant du Queens, Alton Waldon, exhorta alors ses collègues à agir : « Pour ceux d’entre nous qui sommes Noirs, cette douleur que nous nous infligeons nous-même est la pire oppression que nous ayons connu depuis l’esclavage… Prenons l’engagement d’être impitoyable envers le crack. » La loi qui en résulta, qui contenait la distinction entre le crack et la poudre de cocaïne, recueilli les voix de la majorité des élus noirs au Congrès, et aucun d’entre eux, comme le rappelle Kennedy, n’éleva l’objection que cette loi était raciste.
Ces élus réagissaient à une explosion dévastatrice de violence et d’addiction provoquée dans les centres-villes par cette nouvelle forme de cocaïne. Parce que le crack se présentait en petites quantités, facilement utilisables, il démocratisait une drogue qui jusqu’alors était plutôt rare, permettant à des gens ayant très peu d’argent d’avoir accès à un flash intense. Le marché du crack était radicalement différent des transactions téléphoniques discrètes et des livraisons privées qui caractérisaient la distribution de la cocaïne en poudre : des jeunes délinquants instables vendaient leur crack au coin de la rue, usant d’armes à feu pour défendre leur territoire. Le crack, les homicides, et les violences marchaient main dans la main : certaines zones de New-York ressemblaient à « des zones de guerre », comme le racontait l’ancien agent spécial de la DEA Robert Stutman lors de l’émission Frontline, sur PBS, en 2000. Le pic de violence qui toucha le pays au milieu des années 1980 était largement dû au commerce du crack, et ses victimes étaient principalement les Noirs résidant dans les centres-villes.
En dépit du fait que les élites travaillent avec acharnement à réécrire l’histoire du crack, nombre de gens qui ont vécu cette épidémie s’y refusent. En avril 2007, le procureur de Los-Angeles, Robert Grace, a obtenu la condamnation d’un dealer de crack qui avait violé et étranglé dix « fraises » entre 1987 et 1998. « L’épidémie de crack est l’une des pires choses qui soient arrivées à la communauté noire et métisse, » affirme-t-il. Matthew Kennedy était en charge d’un ensemble de logements sociaux tristement célèbre dans le quartier de Watts, durant l’épidémie de crack. « Certains d’entre nous se rappellent à quel point c’était terrible, » dit-il. Lorsque les enfants évitent d’aller à l’école par peur d’être abattus par des gangs liés à la drogue, « c’est une génération que vous avez perdu. » Lawrence Tolliver a observé son lot de fusillades depuis sa boutique de barbier à South Central. « Parfois c’en était au point que vous deviez surveiller l’horizon comme une gazelle au bord d’un point d’eau en Afrique, » se rappelle-t-il.
Il faut vraiment se livrer à un tour de passe-passe éhonté pour transformer un effort visant à protéger les Noirs en une conspiration dirigée contre eux. Si le Congrès avait ignoré les appels des élus noirs pour accroitre les sanctions liées au trafic de cocaïne, le tollé parmi ceux qui aujourd’hui crient au racisme aurait été assourdissant. Il est exact que la surenchère législative a fini par conduire les sanctions fédérales à être excessives et arbitraires ; la réduction de ces sanctions est appropriée. Mais ce qui a conduit à traiter différemment le crack n’était pas du racisme mais une logique légale. Les procureurs ont besoin que les lois fixent des peines élevées pour amener les accusés à cracher le morceau en ce qui concerne leurs « collègues ». « Vous engendrez un civisme étonnant lorsque vous dites à quelqu’un qu’il risque 150 ans de prison mais qu’il aura la possibilité de sortir au bout de huit ans s’il vous dit qui est responsable d’une série d’assassinats », dit Walter Arsenault, qui a dirigé le service d’investigation des homicides pour le procureur de Manhattan dans les années 80 et 90.


Les activistes raciaux affirment inlassablement que les lois fédérales draconiennes contre le crack ont pour seul effet d’enfermer de pauvres bougres pris avec un peu de crack sur eux. Mais n’importe qui correspondant à cette description échappe aux sanctions prévues par les lois fédérales. Les trafiquants qui ont un casier judiciaire peu chargé, qui n’ont blessé personne ou qui n’avaient pas d’arme à feu sur eux lorsqu’ils ont été arrêtés peuvent échapper aux peines obligatoires prévues par la loi, pourvu qu’ils ne mentent pas au gouvernement au sujet de ce qu’ils ont fait (dénoncer d’autres délinquants n’est pas nécessaire). En 2006, seulement 15,4% des accusés pour trafic de crack rentraient dans cette catégorie qui joue le rôle de soupape de sécurité, contre 48,4% de ceux impliqués dans le trafic de poudre de cocaïne ; en 2000 c’était encore moins : 12,6%. Les vendeurs de crack méritent rarement de bénéficier de cette clause échappatoire parce que leur passé criminel tend à être beaucoup plus chargé que les vendeurs de poudre, et parce que la probabilité qu’ils soient en possession d’une arme à feu ou qu’ils en fassent usage est beaucoup plus grande. La distinction établie par le Congrès entre vendeurs de poudre et vendeurs de crack se révèle, en définitive, avoir un fondement solide.
Tout aussi trompeuse est la critique selon laquelle peu de « barons » du crack se trouveraient dans les prisons fédérales. Ceci n’est pas surprenant parce que les « barons » au sens traditionnel – ceux qui sont à la tête d’un important réseau d’importation de drogue – n’existent pas dans le milieu du crack. Le crack n’est pas importé mais produit localement. Sa chaine de production et de distribution est plus horizontale que verticale, à la différence de la cocaïne en poudre et de l’héroïne. Les lois fédérales sur le crack ne visaient pas à stopper l’entrée massive de drogue sur le territoire, mais à arrêter la violence urbaine. Et cette violence était le fait des revendeurs de rue.

Les critiques du système judiciaire complètent leurs accusations au sujet du crack avec plusieurs affirmations empiriques concernant les drogues et la prison. Aucune n’est vraie. La première affirmation est que la guerre contre la drogue a été la principale cause de la hausse globale du taux d’incarcération depuis les années 1980. Cependant, même durant la période où la population carcérale a crû le plus rapidement – de 1980 à 1990 – 36% de cette croissance dans les prisons d’Etat (là où se trouvent 88% de la population carcérale nationale) étaient due aux crimes violents, contre 33% pour les crimes liés à la drogue. Depuis lors, les auteurs de crimes liés à la drogue ont joué un rôle encore plus faible dans l’expansion de la population carcérale des Etats. De 1990 à 2000, les auteurs de crimes violents représentaient 53% de cette croissance – et l’intégralité de 1999 à 2004.
Ensuite, les critiques reprochent à la guerre contre la drogue d’être responsable de la disparité raciale croissante à l’intérieur des prisons. Une fois encore, les faits les contredisent. En 2006, les Noirs représentaient 37,5% des détenus au niveau des Etats. Si vous enlevez de cette population les condamnés pour des faits liés à la drogue, le pourcentage de prisonniers noirs tombe à 37% - une différence insignifiante d’un demi-point. (A ma connaissance, aucun criminologue ne s’est encore livré à cet exercice.)
L’augmentation des affaires liées à la drogue traitées par le système judiciaire a été très importante, il est nécessaire de le reconnaître. En 1979, les condamnés pour cause de drogue représentaient 6,4% de la population carcérale des Etats ; en 2004 ils étaient 20%. Néanmoins, les crimes violents et les atteintes à la propriété continuent de dominer : en 2004, 52% des détenus purgeaient une peine pour violence et 21% pour atteinte à la propriété, soit un total trois fois et demie supérieur à ceux des détenus pour faits liés à la drogue. Dans les prisons fédérales, les condamnés pour faits liés à la drogue sont passés de 25% du total des détenus en 1980 à 47,6% en 2006. Les opposants à la guerre à la drogue se focalisent presque exclusivement sur les prisons fédérales, à la différence des prisons des Etats, parce que c’est là que la proportion de condamnés pour faits liés à la drogue est la plus élevée. Mais les prisons fédérales ne renfermaient que 12,3% de tous les détenus fin 2006.

Nous pouvons donc faire un sort à l’idée que la guerre à la drogue est responsable du taux d’incarcération disproportionné des Noirs. Mais un argument final, encore plus audacieux, affirme que c’est l’incarcération elle-même, et non les criminels, qui est responsable de la criminalité dans les quartiers noirs. L’argument se présente ainsi : puisque les Noirs ont le taux d’incarcération le plus élevé, l’incarcération constitue pour la communauté noire un fardeau injuste et disproportionné. Cette idée a rencontré beaucoup de succès dans le monde de l’université et des think-tank opposés à l’incarcération. Le professeur de droit à l’université de Columbia Jeffrey Fagan a offert une version représentative de cette théorie dans un article publié en 2003 dans une revue de droit et cosigné par deux chercheurs en santé publique. Envoyer les hommes noirs en prison « affaibli le contrôle social sur les enfants et particulièrement sur les adolescents », écrit Fagan. L’incarcération augmente le nombre de foyers monoparentaux. Les hommes adultes ayant disparu de leur environnement, les garçons seront plus susceptibles de verser dans la délinquance, dans la mesure où ils manqueront d’une supervision adéquate. Résultat : « L’incarcération produit plus d’incarcération, en un cercle vicieux. »
Quelques questions viennent à l’esprit. Combien de détenus étaient dans une relation stable avec la mère (ou l’une des mères) de leurs enfants avant d’être envoyés en prison ? (Inutile de chercher leur taux de nuptialité.) Quel genre d’influence positive des hommes qui commettent suffisamment de crimes pour finir en prison, plutôt qu’en liberté conditionnelle (un seuil très élevé), peuvent-ils exercer sur des enfants ? Qui plus est, si Fagan avait raison de dire qu’éviter la prison aux criminels et les laisser en liberté préserve le capital social d’une communauté, les centres-villes auraient dû prospérer durant les années 1960 et le début des années 1970 lorsque les ressources consacrées aux prisons ont beaucoup diminué. Mais en fait, les quartiers les plus pauvres de New-York – ceux qui sont analysés par Fagan – n’ont commencé à voir leur situation s’améliorer que dans les années 1990, lorsque la population carcérale atteignait des sommets.
Fagan, comme beaucoup d’autres criminologues, confond les effets de la prison et ceux de la criminalité. Les quartiers dans lesquels le taux d’incarcération est élevé souffrent d’un fardeau disproportionné, affirme-t-il. Les entreprises sont réticentes à s’implanter dans de tels endroits, ce qui réduit les opportunités d’embauche. La police accroit sa surveillance de ces zones à fort taux d’incarcération, augmentant ainsi la probabilité que n’importe quel criminel qui s’y trouve finisse arrêté. Ainsi, l’incarcération « fournit un flux continuel de délinquants pour encore plus d’incarcération. » Mais si les entrepreneurs réfléchissent à deux fois avant de s’implanter dans certaines communautés, c’est parce qu’ils craignent la criminalité, et non pas une forte concentration d’anciens détenus en tant que telle. Il est douteux que les employeurs potentiels connaissent même la population d’anciens détenus dans leur quartier ; ce qu’ils perçoivent, c’est son taux de criminalité. Et un employeur qui hésite à embaucher un ancien condamné le fait presque certainement à cause de son passé criminel, même s’il a été laissé en liberté conditionnelle plutôt que d’être envoyé en prison. De la même manière, si la police surveille particulièrement les quartiers où habitent beaucoup d’anciens détenus, c’est parce que ces anciens détenus commettent de nombreux crimes. Et enfin, laisser plus de criminels en liberté conditionnelle, plutôt que de les envoyer en prison – comme Fagan et d’autres le recommandent – ne ferait qu’accroitre la surveillance policière de ces quartiers à forte criminalité.
Cette analyse à la mode de l’incarcération en termes « d’écologie sociale », comme la nomment Fagan et d’autres criminologues, traite la prison comme une sorte de maladie infectieuse qui s’abattrait sur certaines communautés, touchant les gens de manière apparemment aléatoire. « Dans la mesure ou les risques d’être incarcéré s’accroissent avec le temps pour les personnes vivant dans ces zones, leur perspective de se marier ou de gagner leur vie et de quoi faire vivre une famille diminue au fur et à mesure que le taux d’incarcération autour d’eux augmente, » écrit Fagan. Cette analyse fait disparaitre le rôle de la volonté individuelle. Fagan et les autres présupposent que, dès que lors que vous vivez dans une zone où le taux d’incarcération – c’est-à-dire le taux de criminalité – est élevé, il est peu de choses que vous puissiez faire pour éviter la prison. Mais même dans les communautés les plus mal en point un grand nombre de gens choisissent d’éviter la vie criminelle. Bien loin de voir ses perspectives de mariage diminuer, un jeune homme honnête et fiable serait considéré comme un bon parti dans ces quartiers difficiles.
Personne ne met en doute le fait qu’avoir un passé criminel – que cela ait pour conséquence la prison ou la liberté conditionnelle – soit un sérieux handicap. Les personnes condamnées pour crimes sont clairement désavantagées par rapport à celles qui ont su se tenir à l’écart de la délinquance lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. Mais en dépit de la popularité de l’idée selon laquelle le « système » serait responsable, il n’est pas difficile de trouver des dissidents qui pensent que les individus sont responsables de leur décision d’enfreindre la loi. « Ma position est simple, » dit Matthew Kennedy. « Vous n’êtes pas obligé de commettre ce crime. » Kennedy a soutenu la règle dite du « un coup » proposée par le président Clinton en 1996 et qui avait suscité beaucoup de controverses. Cette règle permettait aux organismes gérant des logements sociaux d’expulser de leur logement les vendeurs de drogue et autre délinquants à leur première infraction. « J’essaye de protéger les gens honnêtes dans ma communauté, » explique Kennedy. « Avoir un casier judiciaire est quelque chose que vous pouvez éviter. Ca dépend entièrement de vous. » Kennedy n’a pas beaucoup de patience avec l’argument selon lequel il serait injuste de renvoyer en prison ceux qui n’ont pas respecté les modalités de leur liberté conditionnelle, telles que se tenir à l’écart des membres de leur ancien gang. « A partir de quand assument-ils la responsabilité de leurs propres actions ? », demande-t-il ? « On vous avait dit : « ne revenez plus dans cette communauté. » Pourquoi voudriez-vous y revenir ? Vous devez changer de vie, changer les habitudes qui vous ont mené en prison. »
Bien que vous n’ayez aucune chance de le savoir si vous lisez seulement la littérature universitaire, certains membres des minorités ethniques considèrent même la prison comme potentiellement positive, pour les individus aussi bien que pour la communauté. « Je n’adhère pas à l’idée que la prison n’a pas de sens, » dit Clyde Fulford, 54 ans, qui a résidé toute sa vie à William Mead Homes, un ensemble de logements sociaux situé dans le centre-ville de Los Angeles. Ayant élevé ses enfants pour en faire des citoyens travailleurs et respectueux de la loi, Fulford est un véritable modèle pour les habitants de son quartier, pas le genre de « modèle » douteux, dealer de drogue, que postule la théorie de « l’écologie sociale » de l’incarcération. « Je connais beaucoup de gens qui sont allés en prison, » affirme Fulford. « Cela a souvent transformé leur vie pour le meilleur. La prison les a réveillés. » La prison est-elle inévitable et par conséquent injuste ? « Ils savaient qu’ils auraient à payer pour ce qu’ils ont fait. C’est de la responsabilité de chacun. » Et que se serait-il passé s’ils n’avaient pas été enfermés ? « Beaucoup seraient six pieds sous terre. »


Robert Grace, le procureur de Los Angeles, est très conscient du caractère précieux et fragile de la primauté de la loi (rule of law). « En tant que société civilisée, nous ne pouvons permettre que ce qui se passe en Amérique latine s’installe ici, » dit-il. « Le Venezuela et Mexico sont plongés dans une violence épouvantable parce que la loi n’est pas respectée. » Aussi, lorsque des personnalités publiques éminentes, comme Barack Obama, énoncent des affirmations radicales au sujet du racisme supposé du système judiciaire, elles jouent avec le feu. « De la part de n’importe quel candidat politique, faire de telles affirmations par opportunisme est critiquable, » dit Grace. « S’ils ont des statistiques pour appuyer leurs affirmations, j’aimerais les voir. Mais créer l’illusion qu’il y aurait une injustice est une faute aussi grave que ne rien faire s’il y en avait une. »
Les faits sont sans ambiguïté : le taux d’incarcération des Noirs est le résultat de la criminalité, pas du racisme. Les taux d’incarcération comparativement élevés des Etats-Unis ne sont pas évidemment pas une cause de réjouissance, mais l’alternative est bien pire. La baisse remarquable de la criminalité dans les années 1990, à laquelle une plus grande sévérité judiciaire a incontestablement contribué, a libéré de la peur des milliers d’habitants honnêtes des centres-villes. Le commerce et la vie urbaine ont repris leur cours dans ces quartiers où le crime a le plus reculé.
Cependant, la pression visant à éviter la prison à sans cesse plus de délinquants va certainement augmenter. Si un système de liberté conditionnelle procurant autant de sécurité publique que la prison parvenait enfin à être inventé, nous devrions nous en féliciter. Mais la recherche incessante d’un chimérique racisme du système judiciaire est une perte de temps et d’énergie qui détourne notre attention de la question cruciale : comment aider plus de garçons des centres villes à rester à l’école – et à se tenir loin de la délinquance.

Addendum - Crime et châtiment

Peu de sujets se sont révélés plus controversés en criminologie que de savoir si l’augmentation des taux d’incarcération ces trente dernières années a réduit la criminalité. La théorie actuellement la plus à la mode prétendant expliquer pourquoi la prison ne réduit pas la criminalité applique la loi des rendements décroissants à l’incarcération. Au fur et à mesure que nous enfermons davantage de gens, disent les partisans de cette théorie, nous arrivons au fond du tonneau de la criminalité. Les gens que nous enfermons sont de plus en plus inoffensifs par rapport à ceux que nous avons envoyés en prison initialement, par conséquent pour chaque nouveau prisonnier le rendement de l’investissement diminue.
Aussi impeccable que puisse être le raisonnement économique derrière cette théorie, il n’existe aucune donnée empirique pour la soutenir. L’argument des rendements décroissants présuppose que le stock des criminels qui n’ont pas été appréhendés et incarcérés diminue. Ce n’est pas le cas. Les risques d’être appréhendé et envoyé en prison demeurent extrêmement faibles. Le JFA Institute, un groupe de pression anti-incarcération, a estimé en 2007 que les auteurs d’agressions et d’atteintes violentes à la propriété ne finissaient en prison que dans seulement 3% des cas. En 2004, seuls 1,6% des cambrioleurs étaient en prison selon le Bureau of Justice Statistics. Les gens qui sont en prison aujourd’hui, dit le statisticien Patrick Langan « ne sont pas très différents des détenus d’hier, en terme de passé criminel. »
Dans l’écrasante majorité des cas, la prison demeure la récompense d’une vie passée dans la délinquance. En l’absence de récidive ou de crime violent, le système judiciaire fera tout ce qu’il peut pour vous éviter le marteau-pilon fédéral.
Le professeur de droit à l’université de Columbia Dan Richman a eu l’opportunité de tester la théorie du « criminel inoffensif envoyé en prison » en tant que président de la commission locale de libération conditionnelle de New-York. Richman a étudié les dossiers criminels des détenus à la prison de Rikers, à la fin 2004. « Ce qui m’a frappé, c’est de constater à quel point il s’agissait de criminels dangereux, » dit-il. « Je venais du monde universitaire, où l’on écrit beaucoup à propos de la sur-incarcération. Je supposais qu’il y avait en prison surtout des primo-délinquants, mais ce n’était pas le cas. » Environ 40% des détenus avaient déjà été condamnés pour des crimes graves (felony), comme l’a découvert Richman. Des individus qui étaient emprisonnés pour agression avaient en réalité été arrêtés pour tentative d’homicide et avaient plaidé coupable pour voir l’incrimination réduite, etc. « Ces gens n’étaient pas là par accident, » dit Richman.
On peut également tester la théorie selon laquelle enfermer les délinquants ne réduit pas la criminalité en regardant ce que font les détenus lorsqu’ils sont libérés. Le Bureau of Justice Statistics a étudié le parcours post-incarcération de plus de 272 000 prisonniers relâchés en 1994. Trois ans plus tard, 67,5% d’entre eux avaient été à nouveau arrêtés pour un total de 744 000 nouveaux délits et infractions sérieuses. Le nombre de crimes qu’ils ont pu commettre durant ces trois ans avant d’être arrêtés est inconnu ; les estimations du nombre de crimes commis chaque année par le délinquant moyen en liberté varient de zéro à plusieurs centaines. Et la série de délits commis après leur libération par les ex-détenus ne semble pas résulter des effets négatifs de la prison elle-même, dans la mesure où les détenus qui avaient passé le plus de temps derrière les barreaux avaient un taux de réincarcération significativement plus bas que les autres.
Les détracteurs de la prison font remarquer que c’est seulement après 1991 que l’augmentation du nombre de détenus s’est accompagnée d’une baisse des taux de criminalité ; durant les années 1980, la criminalité a baissé et augmenté alors même que la population carcérale croissait constamment. Mais le professeur de droit à Berkeley Franklin Zimring a fourni une explication convaincante de ce fait dans son livre The great american crime decline. Le fait que le crime n’ait commencé à baisser significativement qu’à la fin d’une décennie d’augmentation de la population carcérale est parfaitement compréhensible, avance-t-il, dans la mesure où c’est à ce moment-là que le plus grand nombre de criminels avaient été retirés des rues.

mercredi 27 août 2014

Réduire la voilure




La semaine prochaine les deux blogs que j’ai le plaisir, l’honneur et l’avantage de tenir reprendront leurs publications. Mais cette 5ème saison ne sera pas comme celles qui l’ont précédée, car les publications perdront leur rythme régulier (quasi) hebdomadaire et deviendront plus espacées.

Deux raisons principales à cela.

Tout d’abord, le temps me manque. Depuis quelque temps ma vie est devenue, hélas, beaucoup plus compliquée et je n’ai simplement plus le loisir nécessaire, ni la disponibilité d’esprit, pour écrire régulièrement de nouveaux articles (je n’ai pas besoin d’insister sur le fait que je ne les écris pas en cinq minutes sur un coin de table, si vous me lisez vous savez de quoi il retourne).

Par ailleurs mes ressources intellectuelles ne sont pas inépuisables, je sens que je les ai déjà bien entamées et je n’ai guère envie de me répéter, ce qui finira inévitablement par arriver. J’ai fortement conscience que, lorsqu’un homme a quelque chose à dire, le plus difficile n’est pas de le lui faire dire, mais d’éviter qu’il le dise trop souvent. Je m’en voudrais de lasser la patience de mes lecteurs.

Par conséquent je publierai moins souvent, avec plus de traductions et moins de textes personnels, car les premières me demandent bien moins de temps et de concentration que les seconds. Peut-être mettrais-je ici de temps en temps ce que mettais habituellement au Grenier, peut-être m’essayerais-je au commentaire d’actualité (mais j’en doute) ; bref, le blog, les blogs ne ferment pas, mais ils vont rentrer dans une période d’activité réduite, plus réduite en tout cas que depuis leur création.

Le fait que je n’ai plus suffisamment de temps pour tenir ce blog comme je le souhaiterais implique aussi que je n’en ai plus guère pour commenter chez les uns et les autres, ce qui est une seconde cause de contrariété, mais qu’y puis-je ?

Ceux d’entre vous qui ont un compte Facebook ou un compte Twitter pourront éventuellement m’y retrouver, s’ils le désirent. J’y serai certainement plus actif que sur ce blog dans les temps à venir (mois ? années ? je l’ignore).

Allons, même si la tempête s’est levée et qu’il me faut réduire la voilure, le navire flotte encore et le capitaine reste à la barre. Hisse-et-ho ! et à la semaine prochaine.

mercredi 2 juillet 2014

Obésité et responsabilité






La quatrième saison d’Ostracisme se conclut avec ce texte sur l’obésité, écrit par Théodore Dalrymple et traduit par votre serviteur. C’est en quelque sorte un texte de saison, puisque l’été est le moment où le plus grand nombre de gens s’exposent courts vêtus, notamment sur les plages, et qu’à cette occasion tous ceux qui ont un peu d’expérience et des yeux pour voir peuvent constater sans doute possible que nos contemporains deviennent de plus en plus gros, notamment les enfants et les adolescents. Triste phénomène, qui peut toutefois nous apprendre certaines choses intéressantes sur le monde dans lequel nous vivons.

Je vous souhaite donc bonne lecture, un bon été, que vous preniez des vacances ou pas, et je vous donne rendez-vous au mois de septembre.

Etre ou avoir ?

La responsabilité personnelle joue un rôle dans l’obésité

Par Théodore Dalrymple (paru dans The City Journal, Spring 2014)

Qu’est-ce après tout qu’un nom ? Ce qu’on appelle rose, sous un autre vocable, aurait même parfum[1]. Une personne grosse serait-elle plus mince ou en quoique ce soit plus grosse si on l’appelait obèse ? Non, à l’évidence : pourtant les mots que nous employons pour décrire les gens ou les choses importent parfois grandement et révèlent plus sur notre manière de penser que, peut-être, nous n’avions l’intention de révéler. J’ai récemment reçu sur mon téléphone un message m’informant de la parution dans The Lancet, l’une des revues médicales les plus importantes au monde, d’une série d’articles portant sur la chirurgie bariatrique, un type de chirurgie qui cherche à diminuer le poids et à corriger les déséquilibres métaboliques des personnes très grosses. La première phrase du message a attiré mon attention : « Plus de 500 millions d’adultes de par le monde ont maintenant de l’obésité. » Ont de l’obésité, notez-le bien, et non pas « sont obèses », et encore moins « sont gros ». Quelqu’un aurait-il pu écrire : « Plus de 500 millions d’adultes de par le monde ont maintenant de la grosseur »?  Ainsi il se pourrait bien qu’un nom soit quelque chose, après tout.
Il existe incontestablement une différence entre être et avoir, à tel point d’ailleurs que le psychologue autrefois à la mode Erich Fromm fit de cette distinction le titre de l’un de ses best-sellers dans lequel il condamnait le matérialisme moderne, Avoir ou être ? Avoir de l’obésité signifie souffrir d’une maladie, comme par exemple la sclérose en plaques – quelque chose qui vous arrive en vertu d’un destin impersonnel. Etre obèse est une simple description physique qui laisse ouverte la question de savoir comment vous êtes devenu obèse.
Dans The Lancet, un éditorial accompagnant les articles se plaignait de ce que, en Grande-Bretagne, le nombre de personnes ayant subi une chirurgie bariatrique ait chuté de 10% l’année passée, en dépit du fait que, pendant la même période, le nombre de personnes avec de l’obésité (une autre locution que la revue apprécie) ait augmenté. La chirurgie bariatrique a prouvé son efficacité pour réduire le poids et corriger les déséquilibres métaboliques des personnes très grosses, affirmait l’éditorial ; en fait, environ un trentième de la population pourrait tirer bénéfice de cette technique. Pourquoi par conséquent, demandait la revue, le nombre d’opérations sur les obèses a t-il baissé ?
Mais l’idée qui est sous-entendue dans ces tournures de phrases – à savoir que l’obésité est une maladie comme une autre – est-elle correcte ? Si l’on se base sur un certain nombre de considérations, de plus en plus nombreuses, elle semble avoir quelque plausibilité, au moins en première analyse. La génétique influence incontestablement la propension à l’obésité, et son contraire : même en prenant en compte la similarité des régimes alimentaires, la grosseur et la minceur sont des traits de famille. La famille de mon père avait une propension à grossir beaucoup plus marquée que celle de ma mère, et la différence n’était pas entièrement attribuable à ce qu’ils mangeaient ou à la quantité qu’ils mangeaient. Il existe une maladie génétique – le syndrome de Prader-Willi – qui se caractérise, entre autres choses, par un appétit excessif et une obésité morbide. Certains désordres endocriniens, tels que la maladie de Cushing conduisent également à l’obésité. Si l’obésité est quelque fois d’origine pathologique, pourquoi ne serait-elle pas toujours d’origine pathologique ? Comme l’écrit un des articles de The Lancet : « L’idée que l’obésité sévère serait le résultat de choix sociaux ou comportementaux, et pourrait être surmontée par un effort déterminé de la part du patient, ne cadre tout simplement pas avec la réalité médicale. »
Le fait d’engraisser est clairement un processus physique, avec une physiologie et une biochimie qui sont bien comprises. La neurophysiologie de l’appétit est également connue depuis longtemps. Je me souviens, lorsque j’ai étudié la physiologie voici 45 ans, d’avoir appris que certains rats mangeaient de manière compulsive – et en conséquence devenaient énormes – après avoir subi l’ablation d’une partie de leur cerveau. Et il est bien trop facile de croire qu’une explication physiologique disculpe automatiquement les individus de toute responsabilité personnelle pour ce qui est ainsi expliqué.

L’augmentation de l’obésité dans les dernières années est plus une pandémie qu’une épidémie – elle est un phénomène global. Les Américains sont le peuple le plus gros du monde, suivis de près par les Britanniques, mais la prévalence de l’obésité s’accroit même dans des pays comme la France ou le pourcentage des très gros en proportion de la population est seulement un tiers de celui des Etats-Unis. Pour la première fois dans l’histoire l’obésité est associée à la pauvreté – plus exactement, à une pauvreté relative – et non à la richesse ; et pour la première fois dans l’histoire de grandes masses de gens ont la possibilité de manger plus ou moins ad libitum. Ce sont des régularités statistiques comme celles-ci qui ont amené le grand sociologue français Emile Durkheim à conclure, en étudiant le suicide, que la conduite humaine, qui, lorsqu’elle est vue de près, semble dépendre de décisions individuelles, est en réalité sous l’influence de forces impersonnelles, dont les individus peuvent ne pas être conscients, et qui expliquent leur conduite bien mieux que ne pourraient le faire des considérations de psychologie individuelle.
Quelles pourraient être ces forces dans le cas de l’obésité ? Une explication actuellement en vogue est le changement de nature de notre alimentation. Le principal coupable est le fructose dont l’industrie agroalimentaire fait de plus en plus usage dans ses produits. Selon Robert Lustig, un pédiatre endocrinologue qui s’intéresse particulièrement à l’obésité infantile, les édulcorants de ce genre sont addictifs au sens littéral du terme : il est nécessaire d’en absorber toujours plus pour produire la sensation de satiété qui dit aux gens qu’il est temps d’arrêter de manger. Cette théorie explique bien l’observation, rapportée récemment dans le New England Journal of Medicine, selon laquelle les enfants qui sont obèses en entrant à la maternelle présentent de forts risques d’être obèses à l’âge adulte. Sur-nourris étant enfants, et consommant souvent beaucoup de boissons sucrées, ils continuent à trop manger devenus adultes parce que leur point de satiété s’est élevé, et ils recherchent le fructose comme le drogué recherche son héroïne. Ainsi, selon cette théorie, ces adultes trop gros ne sont pas responsables de leur état. Qui plus est, il est possible de pointer du doigt une responsabilité économique dans l’affaire : l’une des raisons pour lesquelles l’industrie agroalimentaire ajoute tellement de fructose dans ses produits est que le gouvernement subventionne la production de maïs, d’où est tiré le sirop de maïs. Il est même concevable, bien qu’improbable, que l’on découvre dans le futur qu’un virus inconnu provoquant un changement du métabolisme humain est responsable de la pandémie d’obésité.
Les conséquences médicales de l’obésité ont été si souvent exposées que j’ai à peine besoin de les rappeler ici. A cause de l’obésité qui se répand, l’espérance de vie pourrait diminuer pour la première fois depuis des décennies. Le fardeau financier pour la société sera sûrement important : dans les villes britanniques il n’est pas rare de voir des gens d’âges moyens confinés dans des fauteuils électriques, payés par l’argent public, parce qu’ils sont trop gros pour marcher plus de quelques pas. Les hôpitaux ont maintenant des machines spéciales pour peser les obèses et des tables d’opérations spéciales adaptées à leur poids.
Pourtant, aucune de ces considérations ne peut complètement faire disparaître le soupçon que l’obésité n’est pas simplement quelque chose qui vous tombe dessus, comme la sclérose en plaques. L’obésité n’est pas seulement quelque chose que vous avez, c’est tout autant la conséquence de ce que vous avez fait. A tout le moins votre négligence doit y avoir contribué. Après tout, il n’existe aucun groupe dont on puisse dire que tous ses membres sont gros. Même parmi les enfants qui sont obèses à la maternelle, 53% d’entre eux ne le deviendront pas à l’âge adulte – et ce sont sans doute les personnes les moins responsables de leur état physique ultérieur. Même s’il était vrai que le fructose est addictif (et largement responsable pour la pandémie d’obésité), aucune substance n’est si addictive qu’il soit impossible de s’en passer. Il semble que les gens abandonnent les substances addictives à proportion des difficultés, légales ou autres, qu’ils ont à se les procurer. Le fructose est maintenant plus difficile à éviter qu’à trouver, et même dans les bons restaurants on note une tendance à davantage sucrer les plats, sans doute pour répondre au changement des goûts de la clientèle.


Peut-être par une délicatesse mal placée, certains facteurs qui favorisent l’obésité dans nos sociétés sont rarement mis en avant, ou même simplement mentionnés, parce qu’ils font référence aux choix et au style de vie de ceux qui deviennent gros. Dans le cadre de mon activité professionnelle, j’ai souvent eu à rendre visite au genre de personnes qui sont les plus susceptibles de devenir obèses : celles vivant depuis longtemps des allocations sociales, et dont la mauvaise santé, conséquence de leur obésité, était un obstacle supplémentaire pour occuper un emploi qui aurait pu par ailleurs leur convenir. Dans de tels foyers, je trouvais rarement trace d’une véritable activité culinaire, en dépit de l’immensité du temps disponible pour s’y livrer. Le seul instrument de cuisine était le four micro-ondes : il n’y avait pas de table autour de laquelle les membres du foyer, souvent instable (particulièrement pour ce qui concerne les hommes), auraient pu prendre leurs repas en commun. Les enquêtes ont révélé qu’un cinquième des enfants britanniques ne mangent pas plus d’une fois par semaine avec d’autres membres de leur foyer, un chiffre qui s’accorde avec mes propres observations ; à cette extrémité de l’échelle sociale, cela concernait probablement bien plus d’un cinquième des enfants. Il était évident que les enfants vivant dans un tel environnement allaient chercher dans le réfrigérateur de la nourriture industrielle riche en fructose et en lipides lorsque l’envie leur en prenait, c’est-à-dire souvent, et qu’ils la mangeaient distraitement, assis devant le téléviseur à écran géant qui, d’après mon expérience, n’était jamais éteint, à part peut-être en plein milieu de la nuit. Manger, l’activité sociale la plus élémentaire, était devenu dans ces milieux là une activité solitaire, presque solipsiste, sans lien avec quoique ce soit à l’exception de l’appétit du moment : et l’appétit s’accroit à mesure qu’il est alimenté. Tout cela, je le répète, dans des circonstances où aucun manque de temps ne pouvait expliquer ou excuser un tel comportement.
Aucune régularité statistique ne saurait expliquer des comportements humains hautement complexes, telle que la manière de préparer et de consommer la nourriture, ni prouver que les choix et les décisions individuelles ne contribuent en rien à l’émergence de ces mêmes régularités. Tous les choix individuels se font dans des conditions particulières (et perpétuellement changeantes) : et de fait, que pourrait bien signifier un choix qui serait fait en dehors de toute condition ? Peut-on imaginer une vie inconditionnée ? Par conséquent il n’est guère surprenant que des régularités statistiques apparaissent : les esprits, et pas nécessairement les grands esprits, se rencontrent souvent. J’hésite à citer Karl Marx, mais il avait sûrement raison lorsqu’il écrivait dans Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. »
Cette vérité, qui est tellement évidente qu’elle devrait être un cliché, à supposer qu’elle ne le soit pas déjà, ne signifie pas cependant que le choix n’existe pas. Qu’il existe inévitablement des conditions n’implique pas l’absence ou la disparition de tout choix. Connaître la condition dans laquelle se trouve un homme ne signifie pas connaître ses actions futures.
Pourquoi, par conséquent, évite-t-on généralement de mentionner la part jouée par le choix individuel lorsque l’on discute de problèmes sociaux comme l’obésité ? (Je laisse de côté l’idée iconoclaste que l’obésité ne serait pas un problème : les idées communes sont parfois justes.) Il me semble qu’il existe trois raisons principales à cela.
La première est que ceux qui mettent l’accent sur les mauvais choix comme facteur d’explication oublient souvent les circonstances dans lesquelles ces choix sont faits, et par conséquent sous-estiment leur importance. Lorsque l’accent est placé sur le choix individuel à l’exclusion de tout le reste, cela peut amoindrir la capacité à compatir et révéler un tempérament de censeur insensible et peu aimable.
En second lieu, l’élément de choix personnel suggère que nous n’aurons jamais une société assez parfaite pour rendre inutile le fait de se maitriser soi-même et de bien se conduire. Par conséquent les champs d’action de la politique et de la bureaucratie ont nécessairement des limites, et cela n’est pas agréable pour l’amour-propre ou pour l’égotisme de la classe providentielle – tous ceux qui pensent que, sans leur administration minutieuse et leur législation détaillée, la société est condamnée à errer perpétuellement dans les ténèbres de l’ignorance, de la maladie, du vice, et du désordre. Et c’est là une perte sérieuse pour une cohorte de gens instruits pour lesquels la politique a remplacé la religion ou la culture comme source de sens et d’importance personnelle.
Troisièmement, et surtout, il y a là l’idée fausse et sentimentale que, si vous attribuez aux gens une responsabilité personnelle même partielle dans leur chute, vous devez ipso facto leur refuser toute compassion. Dire à un drogué, par exemple, qu’il n’est pas malade mais qu’il se conduit mal ou de manière stupide revient, selon ce point de vue, à lui refuser toute compréhension ou toute assistance. L’un n’est pourtant aucunement la conséquence de l’autre ; même si le type de compréhension et d’aide que vous lui accorderez sera différent de ce qu’il aurait été si vous l’aviez considéré seulement comme une victime – mettons, comme un habitant d’une région côtière dévastée par un tsunami.
Il est sentimental – et, en dernière analyse, condescendant, deshumanisant, et même brutal – de considérer les personnes qui ont des habitudes néfastes pour elles-mêmes comme simplement victimes des circonstances, comme ne contribuant en rien à leur situation malheureuse. C’est les considérer comme des animaux, au mieux, et comme des choses, au pire, et c’est également présupposer qu’il serait légitime d’intervenir de manière coercitive dans les moindres détails de leur existence (et de fait le précédent gouvernement, en Grande-Bretagne, avait envisagé d’installer des caméras dans les habitations des mauvais parents pour surveiller ce qu’il s’y passait.) Les gens ordinaires, par conséquent, ne peuvent être que des victimes innocentes, car si les blâmer, ne serait-ce que partiellement, pour leur propre situation signifie manquer de toute compassion pour eux, alors les disculper totalement signifie montrer le maximum de compassion pour eux. Ceux qui ne sont pas des victimes sont en conséquence divisés en deux catégories : les criminels et les sauveurs.
Les sauveurs, j’ai à peine besoin de le préciser, deviennent rapidement des professionnels du business de la rédemption. Pauvres petites choses ! pense le sauveur, ils ne peuvent pas s’en sortir tous seuls. Ils ont besoin de mon aide. Et en ce qui concerne les pauvres petites choses elles-mêmes, telle est la nature de la faiblesse humaine que c’est précisément ce qu’elles désirent entendre, ou du moins ce que certaines d’entre elles désirent entendre, car cela implique qu’elles ne sont pas responsables de leurs malheurs. La solution se trouve ailleurs, et en attendant elles peuvent continuer à s’adonner à leurs plaisantes mauvaises habitudes sans se sentir coupables. Pour paraphraser la célèbre déclaration de Luther ils peuvent se dire à eux-mêmes : « Me voici donc en train de manger. Je ne puis faire autrement. » Il est probable que, dans n’importe quel entreprise, les gens font d’autant plus d’effort qu’ils pensent être davantage en mesure d’influer sur le résultat.


Rien de tout ceci ne revient à nier l’efficacité de la chirurgie bariatrique. Mais la question se pose alors : qui va payer ? Dans un paradis libertarien chacun payerait pour les conséquences de son comportement – et la perspective d’avoir à le faire modérerait ce comportement et l’orienterait en direction de notre intérêt de long terme. Cependant, c’est précisément le degré de responsabilité des gros pour leur propre obésité qui est en question, et cette question n’est probablement pas susceptible d’une réponse définitive. Sont-ils responsables à 0, 10, 50, ou 100% ? Les deux extrêmes sont – trop extrêmes justement, notamment l’option du 0%. Qui plus est, lorsque les soins médicaux sont financés selon le principe de l’assurance et du partage des risques, il semble inévitable qu’une large dose d’injustice et d’aléa moral soit présente. Pourquoi devrais-je payer une prime pour couvrir, mettons, les blessures liées à la pratique du sport si je ne fais aucun sport ? A partir de quand un risque est-il suffisamment important ou suffisamment sérieux pour modifier les primes ? Et qu’en est-il si le risque en question est réellement hors du contrôle de la personne à assurer ?
Le problème est particulièrement aigu en Grande-Bretagne, avec son système de santé universel et centralisé, et pratiquement gratuit pour le patient. Le coût moyen de la chirurgie bariatrique y est estimé à environ 16 000$ ; selon l’un des articles de The Lancet environ deux millions de personnes dans le pays auraient besoin de cette chirurgie ou pourraient en retirer un bénéfice. Le coût de la chirurgie bariatrique pour tous ceux qui en auraient besoin ou pourraient en retirer un bénéfice serait donc de 32 milliards, approximativement 500$ par habitant. En supposant que les coûts s’ajouteraient à ceux du système tel qu’il existe déjà, une famille de quatre personnes devrait, d’une manière ou d’une autre, payer 2000$ de taxes supplémentaires pour que les gros puissent subir leur opération (en supposant également que le gouvernement ne recourrait pas à l’emprunt pour trouver l’argent, auquel cas les coûts seraient largement transférés vers les générations futures.)
Un article de The Lancet affirmait que ces taxes seraient pourtant une bonne affaire d’un point de vue financier parce que les économies réalisées sur les dépenses de santé des futurs obèses feraient plus que compenser les coûts de la chirurgie. Malheureusement ces coûts sont immédiats alors que les bénéfices attendus sont situés dans le futur, et même dans un futur lointain ; et il me semble qu’une caractéristique commune de ce genre d’analyses coûts/bénéfices est que les coûts ont tendance à augmenter avec le temps, et les bénéfices à s’évaporer.
Au surplus le coût n’est pas la seule contrainte. La chirurgie bariatrique est une chirurgie spécialisée et les résultats sont meilleurs lorsque le chirurgien et ses assistants sont expérimentés dans ce type d’opération. Un tel équipe ne se forme pas du jour au lendemain ; et dans un système rigide comme le nôtre augmenter le nombre d’actes de chirurgie bariatrique pourrait signifier réduire le nombre d’autres actes de chirurgie, des actes bénéficiant à des gens plus méritants en ce sens qu’ils souffrent de pathologies auxquelles leur propre conduite a moins contribué. Une forme ou une autre de rationnement de ce type de chirurgie est donc inévitable, mais sur quelle base le mettre en place ? En fonction du besoin, du mérite, de la capacité à payer, de valeur future pour la société de la personne obèse (combien d’obèses sans emploi et avec un QI de 90 pour un ingénieur ou un professeur obèse) ? Premier arrivé premier servi, ou par tirage au sort peut-être ?
Dans notre système de santé une partie de la formule utilisée pour rationner la chirurgie bariatrique est un Indice de Masse Corporelle supérieur à 40 – ce qui signifie pas d’opération pour des gens ayant un IMC inférieur à 40, ou à 35 s’ils sont atteints de diabète ou d’hypertension sévère. L’IMC est un substitut à l’évaluation du besoin médical. Mais remarquez un possible effet pervers : une personne ayant un IMC de 39 (ou de 34 si elle a du diabète) pourrait essayer de grossir jusqu’à atteindre le seuil fatidique afin de bénéficier de la chirurgie gratuitement – gratuitement pour elle en tout cas – grâce à l’assurance maladie universelle, alors qu’elle n’y aurait pas droit si elle restait moins grosse.
Il est intéressant de lire les recommandations diététiques du BOPSA, le British Overweight Surgery Patients’Association. Voici quelles sont, selon ces recommandations, les règles d’or diététiques que les patients doivent observer sur le long terme après leur opération :

Mangez seulement trois fois par jour.
Evitez de grignoter entre les repas. Si vous suivez nos recommandations il n’y a aucune raison pour que vous ayez faim entre les repas.
Mangez de la nourriture solide. La nourriture molle peut être plus facile à digérer mais elle contient habituellement plus d’hydrates de carbone et de lipides et ne vous donne pas autant de sensation de satiété que la nourriture solide.
Mangez lentement, et arrêtez de manger dès que vous vous sentez rassasié. Coupez votre nourriture en toutes petites bouchées, puis mâchez chaque bouchée entre 10 et 25 fois avant de l’avaler. Arrêtez de manger dès que vous vous sentez plein ou que vous ressentez une tension dans la poitrine. Trop manger ou manger trop vite pourrait provoquer des symptômes déplaisants comme des douleurs ou des vomissements.
Ne buvez pas durant les repas. Cela pourrait chasser la nourriture hors de votre poche stomacale et vous donner une moindre sensation de satiété. Evitez de boire 30 minutes avant un repas et pendant l’heure qui suit.
Evitez les boissons très caloriques, tels que le coca-cola, l’alcool, les jus de fruits avec des édulcorants et les milk-shakes. Ce genre de boisson va passer rapidement de votre estomac à votre intestin grêle, augmentant votre apport calorique. Idéalement, buvez de l’eau ou des boissons sans calories, telles que le coca light ou la limonade zéro calories.

Appliquer ces règles d’or ne nécessite-t-il pas précisément le genre de maitrise de soi dont la prétendue impossibilité est censée justifier que l’on regarde l’obésité elle-même, et pas seulement ses conséquences, comme une maladie ? Et que devient en ce cas l’affirmation péremptoire et sans nuances de The Lancet selon laquelle : « L’idée que l’obésité sévère serait le résultat de choix sociaux ou comportementaux, et pourrait être surmontée par un effort déterminé de la part du patient, ne cadre tout simplement pas avec la réalité médicale » ?
Regarder en face la faiblesse humaine ne signifie pas condamner cavalièrement les faibles ou refuser de les aider. Nous sommes tous faibles, sous un aspect ou un autre, et nous avons tous besoin de compréhension et de compassion. Comme le dit Hamlet : « Que l’on traite chacun selon ses mérites, et qui échappera au fouet ? »


[1] Ces premières lignes sont tirées de Roméo et Juliette (II-1-85)