Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 18 juillet 2019

Défense et illustration du "trumpisme"




Donald Trump est décidément un homme précieux.

Nous en avons encore la preuve en ce moment avec la polémique – déclenchée à son initiative – qui l’oppose à un groupe de Représentantes Démocrates d’extrême-gauche.

Le président des Etats-Unis est un homme précieux car, jour après jour, tweet après tweet, il ose dire tout haut ce que le politiquement correct défend de dire. Il est pratiquement le seul homme politique de premier plan à oser le faire en Occident (Orban et Salvini sont peut-être ceux qui s’en approchent le plus actuellement).

Il le fait sans jamais s’excuser ni reculer. Et lorsque ses adversaires politiques, la presse quasiment unanime, son propre camp même, essayent de le discréditer en le taxant de « racisme » ou autres gentillesses du même genre, il rajoute encore une couche de propos offensants. Trump n’est jamais sur la défensive. Il attaque, toujours, partout. Jamais de pause, jamais de compromis, jamais d’armistice dans la guerre qu’il livre au politiquement correct.

Le politiquement correct est le bras armé du multiculturalisme, ou de l’idéologie diversitaire, pour reprendre le terme forgé par Mathieu Bock-Coté. Or, poussé au bout de sa logique, le multiculturalisme signifie la mort de l’Occident, purement et simplement. La mort de la raison, la mort de la nation, la mort de la liberté politique, la mort de tout ce qui a fait notre richesse intellectuelle et spirituelle.

Donald Trump est donc pratiquement le seul homme politique occidental de premier plan qui défende l’Occident, non pas du bout des lèvres, non pas en entourant cette défense de réserves et de nuances, mais entièrement, sans hésitation ni doute apparent, comme si cette défense allait de soi.

Mais cette manière de présenter les choses est encore inférieure à la réalité. Je l’ai dit, Trump ne connait pas la défensive. Sa défense de l’Occident est donc à proprement parler une offensive, une attaque directe, brutale : elle est l’affirmation non pas d’une innocence mais d’une supériorité. Trump ne se contente pas de dire que l’Occident est innocent des crimes qui lui sont imputés, il affirme sans aucun ambages la supériorité de la civilisation occidentale sur toutes les autres.

De manière appropriée, cette défense de l’Occident se présente sous la forme de l’apologie d’un pays en particulier, son pays, les Etats-Unis, car la vitalité de l’Occident et le génie de la liberté politique qui lui est propre sont inséparables de sa division en nations jalouses de leur indépendance, et parfois rivales.

Donald Trump apparait d’abord et avant tout comme un patriote. Et un patriote, au plein sens du terme, n’est pas seulement quelqu’un qui aime le pays dans lequel il est né, c’est aussi quelqu’un qui est convaincu au fond de lui-même que l’on vit mieux en cet endroit de la terre que n’importe où ailleurs. Trump affirme donc à chaque fois qu’il en a l’occasion que les Etats-Unis sont un grand pays, en fait le plus grand pays que la terre ait jamais porté. Les Etats-Unis peuvent perdre temporairement cette grandeur, sous l’effet notamment de mauvais gouvernements, mais elle leur appartient pour ainsi dire de droit. Ce pourquoi son slogan de campagne proposait de « rendre » sa grandeur à l’Amérique. L’Amérique, selon Trump, est essentiellement grande, même si elle peut être accidentellement petite.

Mais cette apologie tonitruante d’une nation particulière revient à une apologie de l’Occident, car ce qui rend l’Amérique plus grande que toutes les autres nations, c’est qu’elle applique mieux que les autres les « découvertes » qui caractérisent la civilisation occidentale. Et en faisant l’éloge de son pays, Trump défend inévitablement l’idée même de nation. Par son patriotisme flamboyant, il légitime implicitement le patriotisme de tous les autres peuples.

Nous pouvons être en total désaccord avec Donald Trump sur le fait que l’Amérique soit la plus grande nation que la terre ait jamais porté, mais nous lui sommes tous redevables d’oser exprimer ce sentiment alors que tout concours à rendre le patriotisme anathème.

Comme l’a dit fort justement un observateur américain : « Les qualités de Trump sont son courage, son bon sens, et sa rhétorique. Il va à l’essentiel, à ce dont personne d’autre ne parlera de peur d’être traité de « raciste » ou de « fasciste », ou d’une autre de ces injures qui excitent la foule des lyncheurs vertueux. »

Ces qualités sont cruciales, indispensables, dans le contexte politique actuel. Toutefois elles ont aussi leurs limites. Trump a les défauts de ses qualités. Parce qu’ils sont ceux d’un guerrier, qui considère que l’attaque est la meilleure défense, ses propos sont souvent brutaux. Parce qu’ils sont ceux d’un homme qui, à juste titre, méprise la classe des intellectuels et plus généralement la classe jacassante, ses propos sont souvent mal dégrossis. Ils contiennent souvent des vérités précieuses, mêlées à beaucoup d’impureté qui parfois peuvent les cacher. Trump ne s’embarrasse pas de nuances ni d’explications, et peut-être d’ailleurs n’est-il pas vraiment capable de fournir des explications approfondies. On peut difficilement être à la fois le roi du tweet et le roi de la dialectique.

Pourtant les explications sont aussi nécessaires pour gagner durablement les esprits et transformer des victoires rhétoriques temporaires en gains politiques plus durables. Et le tempérament bagarreur qui peut séduire une partie de l’opinion publique risque aussi, à la longue d’en rebuter d’autres segments, tout aussi considérables, et pour des raisons qui sont loin d’être entièrement mauvaises. Bref, il ne suffit pas de se battre. Pour gagner ce genre de combat il faut aussi être capable d’expliquer pourquoi sa cause est juste.

Autrement dit, Trump aurait besoin de gens qui soient capables d’assurer régulièrement son service après-vente.

Pour nous en persuader, il suffit d’examiner la polémique en cours.



Celle-ci a commencé lorsque le président des Etats-Unis a tweeté la chose suivante : « « Il est tellement intéressant de voir des élues “progressistes” démocrates du Congrès, qui à l’origine venaient de pays dont les gouvernements sont des catastrophes sans mélange, qui sont les pires, les plus corrompus et les plus ineptes au monde (à supposer même qu’ils aient seulement un gouvernement qui fonctionne) venir maintenant expliquer bruyamment et perfidement au peuple des Etats-Unis, la plus grande et la plus puissante nation du monde, comment son gouvernement devrait fonctionner. Pourquoi ne retournent-elles pas dans ces endroits totalement défaillants et infestés par la criminalité dont elles viennent pour aider à les remettre en état ? Elles pourraient ensuite revenir et nous montrer comment il faut faire. Ces endroits ont vraiment besoin de votre aide, il faut y aller au plus vite. Je suis sûr que Nancy Pelosi sera très contente d’organiser sans délai des voyages gratuits. »

Les élues auxquelles Trump fait allusion sont essentiellement quatre : Alexandria Ocasio-Cortez (New York), Ilhan Omar (Minnesota), Ayanna Pressley (Massachusetts) et Rashida Tlaib (Michigan). Ces quatre femmes sont rentrées au Congrès à l’occasion des dernières élections, en 2018. Ce qui les rapproche est, d’une part, leurs positions politiques, très à gauche au sein d’un parti Démocrate qui s’est lui-même continuellement déporté vers la gauche depuis les années 1960. Et d’autre part qu’elles sont des femmes « de couleur » dont la famille est arrivée récemment aux Etats-Unis pour trois d’entre elles. Rashida Tlaib est fille d’émigrés palestiniens. Ilhan Abdullahi Omar est originaire de Mogadiscio et a obtenu le statut de réfugié politique aux Etats-Unis en 1995. Alexandria Ocasio-Cortez, la plus connue des trois, a une mère porto-ricaine et un père dont les parents étaient porto-ricains. Par leur statut revendiqué de « porte-parole des minorités visibles » et par leur opinions politiques d’extrême-gauche, ces quatre nouvelles élues sont très représentatives de la frange la plus dure du parti Démocrate, la grande question étant de savoir si cette frange dure, c’est-à-dire ouvertement multiculturaliste et socialiste, ne va pas devenir purement et simplement le parti Démocrate. Leur proximité idéologique est d’ailleurs attestée par le fait qu’elles ont constitué un groupe informel, nommé « The squad », dont le but non avoué, mais très clair, est de prendre à terme la tête de leur parti.

A travers elle, Trump a donc ciblé précisément la pointe avancée du multiculturalisme. Sans les nommer expressément, il s’en est pris aux gardiennes les plus féroces du dogme diversitaire.

Comme souvent, la saillie trumpienne a provoqué une consternation mal déguisée dans son propre camp, pour des raisons essentiellement mauvaises.

Tout le monde s’est empressé de faire remarquer que ces quatre femmes ne viennent pas « d’ailleurs » puisque trois d’entre elles sont nées aux Etats-Unis. Qu’elles n’ont donc pas « d’autre pays » dans lequel elles pourraient aller. Et que par ailleurs il était inadmissible de dire à une réfugiée politique qu’elle devrait « retourner chez elle ».

Mais ce genre de réaction revient à regarder obstinément le doigt qui montre la lune. Ce qu’a dit Donald Trump n’est sans doute pas d’une exquise précision linguistique, mais la pensée, ou plutôt les pensées qu’il voulait exprimer, sont parfaitement claires pour n’importe qui ayant un peu d’intelligence et de bonne foi.

En ces quelques lignes de tweet, Donald Trump a rappelé trois choses simples et très importantes.

D’abord, il existe bien des pays « merdiques » (shithole), pour reprendre une autre expression trumpienne. Ces pays sont merdiques non pas à cause de la couleur de peau des gens qui y vivent, mais parce que ces peuples ont à leur tête des gouvernements corrompus, inefficaces, despotiques, parce que la criminalité y fait rage et que le niveau de vie y reste désespérément bas. Porto-Rico, la Somalie et la Palestine sont en effet de très bon exemples de pays particulièrement merdiques. Les pays merdiques sont ceux dont les gens émigrent s’ils le peuvent, pour se diriger vers des pays où il fait bien meilleur vivre. Il existe donc d’un côté les pays merdiques et de l’autre les pays qui font rêver ceux qui vivent dans des pays merdiques. Au premier rang de ces pays qui font rêver se trouvent les Etats-Unis. Les gens viennent du monde entier pour s’installer aux Etats-Unis, alors que personne ne se bouscule pour s’installer en Somalie, à Porto-Rico ou en Palestine.

Autrement dit, Trump a rappelé à « The squad » qu’il existe une hiérarchie objective des régimes politiques, par conséquent aussi une hiérarchie objective des civilisations, et que les Etats-Unis sont en haut de cette hiérarchie, comme le prouve incontestablement le parcours familial de trois des membres du « squad ». D’où le rappel, parfaitement approprié, de l’origine étrangère de ces trois femmes.

Première leçon de philosophie politique élémentaire.

D’autre part les Etats-Unis sont un pays libre (à la différence des pays merdiques), ce qui signifie notamment qu’il est toujours possible de quitter les Etats-Unis, en emportant ses biens, pour s’installer ailleurs si l’on estime que l’herbe y est plus verte. Dans les pays gouvernés tyranniquement cette liberté n’existe pas. On ne peut donc pas présumer que ceux qui y vivent ont envie d’y vivre. En revanche, celui qui vit aux Etats-Unis est présumé être raisonnablement satisfait du régime dans lequel il vit. Celui qui ne cesse de dénoncer les Etats-Unis comme un pays essentiellement raciste, oppressif, criminel, etc. mais qui persiste à y vivre, est nécessairement un hypocrite ou un lâche. Tout particulièrement s’il profite dans le même temps des possibilités offertes par ce régime pour s’élever aux plus hauts postes d’honneur et de responsabilité.

Deuxième leçon de philosophie politique élémentaire.

Il découle du deuxième point qu’être Américain ne signifie pas seulement avoir une carte d’identité américaine mais implique d’être loyal envers les Etats-Unis. Être loyal envers un pays signifie considérer que son sort personnel est indissolublement lié à celui de la nation tout entière, c’est faire allégeance de manière exclusive à cette communauté politique particulière et considérer que celle-ci est essentiellement bonne. La loyauté est donc compatible avec la critique, y compris la critique sans concession, du gouvernement de son pays, avec la reconnaissance des fautes passées de sa nation, elle n’est pas compatible avec la conviction que cette nation est irrémédiablement mauvaise, que son histoire n’est qu’une longue suite de crimes, que ses principes fondamentaux de gouvernement sont injustes, et que le monde se porterait mieux sans elle. Autrement dit, l’Amérique, tu l’aimes ou tu la quittes. Ce qu’a résumé Trump en répondant aux accusations de « racisme » suite à son tweet : « Ce groupe de quatre personnes (...), elles se plaignent constamment (…) Ce sont des gens qui haïssent notre pays. Elles lui vouent une haine viscérale. Elles peuvent partir si elles veulent. »

Troisième leçon de philosophie politique élémentaire.

A quoi on pourrait ajouter une quatrième leçon, qui est une leçon de bon sens : la critique est aisée, l’art est difficile, surtout l’art politique. Vous, mesdames, qui n’arrêtez pas de critiquer l’Amérique, qui êtes perpétuellement indignée de ce que sont les Etats-Unis, qui par conséquent critiquez perpétuellement le gouvernement américain, pourquoi ne nous montrez-vous pas vos talents en matière de gouvernement ? Vos critiques présupposent qu’il serait possible de faire beaucoup mieux et que vous savez comment faire beaucoup mieux. Montrez-nous ce qu’il en est. Prouvez-nous que vos critiques sont le fruit d’un vrai savoir et d’une vraie compétence, et non pas la conséquence de votre totale ignorance de ce que signifie gouverner un pays et de vos conceptions politiques chimériques.

Voilà, en substance, ce que contenait la charge de Trump contre « The squad ». Une charge, on le voit, parfaitement justifiée et hautement nécessaire.

En les attaquant Trump a, une nouvelle fois, allégrement piétiné nombre d’interdits édictés par le politiquement correct : 1) Il a attaqué des femmes 2) Il a attaqué des femmes « de couleur » 3) Il a affirmé que la vérité existe 4) Il a affirmé qu’il est possible d’établir une hiérarchie objective des régimes politiques 5) Il a affirmé que les Américains sont fondés à attendre des nouveaux-venus qu’ils ne contentent pas de respecter les lois du pays mais qu’ils en adoptent aussi les mœurs, à commencer par un patriotisme sourcilleux.

C’est beaucoup pour un tweet, et c’est même assez remarquable.

On pourrait bien sûr regretter que Trump, plutôt que de produire des tweets rageurs, ne fasse pas de grands discours à la Lincoln dans lesquels il rappellerait aux Américains les principes fondamentaux de leur gouvernement, dans lesquels, en somme, il expliquerait posément ce qu’il se contente de sous-entendre dans ses saillies verbales ou sur les réseaux sociaux.

On peut regretter bien des choses au sujet de Donald Trump. Seulement voilà, presque au même moment, en France une vidéo circulait sur Twitter dans laquelle un supporter de l’équipe de foot algérienne affirmait : « Regarde, regarde, filme tout autour de toi. Il y a des Algériens, il y a des Tunisiens, il y a des Marocains, il y a des Sénégalais. Il n’y pas une bagarre, il n’y a pas une embrouille, il n’y a rien qui brûle. On n’est pas des Gilets jaunes, on n’est pas les black blocs. On n’est là, et on restera là. On est Français, on est nés en France. Mais on reste Africains, et on va rester.» Et il ajoutait : « On a pris Paris en trois heures, plus vite que les Allemands. »

Ce genre de sentiments, on le sait, est très répandu au sein d’une certaine jeunesse nominalement française mais dont le cœur et la loyauté sont manifestement ailleurs.

Y-a-t-il eu un seul homme politique français de premier plan pour réagir comme Donald Trump l’aurait fait ? Y-a-t-il eu un seul homme politique français de premier plan pour répondre à cette attaque contre la France ? Y-a-t-il eu un seul homme politique français de premier plan pour se saisir de l’occasion de ces émeutes de supporter afin de rappeler les points fondamentaux que j’ai énuméré précédemment, dans un tweet ou dans un discours, peu importe ? A ma connaissance, même Marine Le Pen s’est contentée de protester contre les dégradations matérielles.

Personne. Rien. Nada.

Alors oui, certes, on peut regretter bien des choses au sujet de Donald Trump, à commencer par le fait qu’un tel homme soit devenu nécessaire, mais moi, mon plus grand regret, c’est que nous n’ayons pas un Donald Trump.




lundi 8 juillet 2019

Cheap Sex ou le grand mensonge de la libération sexuelle




Juste avant d’être arrêté et expulsé d’URSS, en février 1974, Alexandre Soljenitsyne lançait un vibrant appel à la résistance et au refus du mensonge. « Le premier pas du courage civique : refuser le mensonge », écrivait-il, dans ce qui était à la fois un testament politique pour ses compatriotes, qu’il était contraint de quitter, mais aussi un avertissement pour l’Occident qui l’accueillait. Car si Soljenitsyne avait principalement en vue le communisme en écrivant cela, il n’ignorait pas que le mensonge qui fait violence à l’homme peut prendre bien des formes, dont certaines peuvent sembler extrêmement attirantes, ce qui ne les rend que plus dangereuses.

Le mensonge communiste a été vaincu, tout au moins sur le plan géopolitique, en partie grâce au courage exceptionnel d’hommes comme Soljenitsyne. Mais d’autres mensonges continuent à prospérer en notre sein et à exercer leur influence délétère sur l’ensemble de la société.

Parmi ceux-ci le plus important, peut-être, par ses conséquences et par sa puissance de séduction est celui selon lequel la sexualité pourrait être « libérée ». Nous vivons en Occident sous l’empire de la « révolution sexuelle », formellement enclenchée dans les années 1960, qui promet à l’humanité une sexualité enfin délivrée de toutes les contraintes qui l’empoisonnaient jusqu’alors, un peu de la même manière que la révolution communiste promettait la fin de la lutte des classes et de l’éternelle exploitation de l’homme par l’homme.

La première étape du mensonge commence par mal décrire la réalité. C’est le cas lorsque nous parlons de « libération sexuelle ». Car ce faisant, nous parlons implicitement de la sexualité comme si celle-ci était une sorte d’objet, qui aurait été tenu enfermé jusqu’alors et qui serait aujourd’hui généreusement mis à la disposition de tous ceux qui voudraient en profiter. C’est-à-dire que nous considérons la sexualité comme séparable du reste de notre existence, et comme si nous pouvions en user selon notre seule volonté individuelle. Or c’est évidemment l’inverse qui est vrai. La manière dont nous ordonnons notre sexualité affecte l’ensemble de notre personnalité et, d’autre part, la sexualité est toujours un échange, une modalité des relations humaines (même le « plaisir solitaire » implique la mobilisation de fantasmes, et donc le recours à un « autre », fut-il imaginaire). La sexualité implique une dépendance dont il n’est jamais possible de se défaire : nous pouvons déplacer les contraintes, pas les éliminer.

Une manière plus adéquate de décrire ce que nous avons fait consisterait donc à dire que nous avons rendu la sexualité bon marché. La « libération sexuelle » a consisté, fondamentalement, à abaisser le « prix » de la sexualité. Car, même si cela nous choque, il existe bien, nécessairement, une sorte de marché de la sexualité, un marché qui met en relation des êtres humains cherchant à acquérir ce qui leur manque en cédant une partie de leurs ressources, comme pour n’importe quel bien et service. Plus exactement, il existe un marché de « l’accouplement », ce terme devant être entendu en son double sens de « rapport sexuel » et de « mise en couple ». Hommes et femmes s’y rencontrent depuis la nuit des temps pour tenter d’y satisfaire deux besoins, ou deux désirs puissants, liés mais distincts : un besoin sexuel et un besoin « conjugal » : aimer, être aimé, fonder une famille.

Sur ce marché de l’accouplement, « le sexe est peu coûteux lorsque les femmes attendent peu en échange et lorsque les hommes n’ont pas à fournir beaucoup de temps, d’attention, de ressources, de reconnaissance, ou de fidélité pour y accéder. »

Ce qui advient lorsque le « prix » de la sexualité baisse aussi drastiquement qu’il l’a fait en Occident depuis une cinquantaine d’années est le sujet du dernier livre du sociologue américain Mark Regnerus, qui s’intitule précisément Cheap sex et a pour sous-titre « la transformation des hommes, du mariage et de la monogamie ».

Comme presque tous les bons livres de sociologie, Cheap sex est à la fois captivant et relativement trivial, car il ne fait guère, en somme, que confirmer ce que tout homme (ou femme) raisonnablement intelligent, expérimenté, et dépourvu de préjugés sait déjà. A notre époque éclairée il faut souvent beaucoup de « science » pour prouver des choses apparemment simples. Mais, précisément, il est assez fascinant de voir la science sociale, avec ses enquêtes par échantillon, ses statistiques et ses analyses de régression, démolir méthodiquement certaines des illusions progressistes les plus chéries. Mark Regnerus s’y emploie avec calme, méthode, compétence, et armé de suffisamment de « preuves empiriques » pour annihiler toute contre-attaque venue du camp du « progrès ».

La première de ces illusions, et celle qui est à la base de la « révolution sexuelle », est que les hommes et les femmes sont fondamentalement identiques dans leur rapport à la sexualité et que seules, jusqu’alors, une « société patriarcale » et une « éducation répressive » avaient empêchées les femmes d’être des hommes comme les autres. La vérité, bien sûr, est assez différente. La vérité est que, comme j’ai entendu un jour une femme intelligente le dire : « les femmes sont moins portées que les hommes sur les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence. » Autrement dit, les femmes recherchent moins souvent que les hommes un accouplement qui ne soit pas aussi une mise en couple. La conséquence est que le marché de l’accouplement est, grosso modo, divisé en deux : d’un côté ceux qui recherchent simplement du sexe, et de l’autre ceux qui recherchent une « relation durable » ou disons, pour simplifier, le mariage. Ceux qui recherchent simplement du sexe sont en grande majorité des hommes, et ceux qui recherchent le mariage sont plus souvent des femmes. Bien entendu les femmes, ou en tout cas certaines d’entre elles, sont tout à fait capables d’apprécier et de rechercher des aventures sans lendemain, de même que les hommes ne recherchent pas simplement le plaisir sexuel, mais aussi à satisfaire un besoin de « conjugalité ». Mais ils ne le recherchent pas avec la même intensité et aux mêmes périodes de leur vie. La période des « aventures sans lendemain » est en général courte pour une femme, et elle est loin d’être systématique. Elle est en revanche très répandue chez les hommes et peut se prolonger fort tard dans l’existence. Sur le marché de la sexualité, ce sont donc essentiellement les hommes qui demandent du sexe et les femmes qui en offrent, en échange d’autre chose.

Traditionnellement, l’équilibre se faisait de la manière suivante : les hommes accédaient à la sexualité en donnant aux femmes qu’ils convoitaient des preuves concrètes « d’engagement ». Idéalement, le mariage était la preuve d’engagement qui permettait à un homme d’accéder au corps d’une femme. Bien entendu il s’agissait là d’une norme régulatrice, et non pas d’une réalité universelle : nombre d’accouplements, à tous les sens du terme, se produisaient hors du mariage. Il n’en reste pas moins que, pour un homme, il était très difficile d’accéder à une sexualité régulière, et sans s’exposer à la désapprobation sociale, sans être marié.

Cet arrangement traditionnel a volé en éclats, et ce qui l’a pulvérisé est d’abord une invention de la science moderne : la pilule contraceptive. Il n’est pas utile de développer davantage ce que la maitrise de sa fécondité peut changer dans la vie d’une femme. L’effet peut être globalement bénéfique ou négatif, selon la femme concernée. Tout le monde le comprend sans peine. Ce qui est moins souvent compris, en revanche, c’est que la pilule n’est pas seulement un comprimé que chaque femme serait libre de prendre ou pas : cette invention scientifique a aussi un aspect collectif et normatif. Avec la diffusion de la pilule, les mœurs et les représentations changent : le sexe est de plus en plus perçu comme « naturellement » infertile et les femmes, prises dans leur ensemble, ont de plus en plus de mal à dire « non » à un rapport sexuel.

Plus précisément, une femme a beaucoup plus de mal à dire « non » à un homme qui lui plait, c’est-à-dire à refuser de coucher avec lui sans des preuves d’engagement préalables. Elle a beaucoup plus de mal d’abord car elle-même, très souvent, peine à trouver des raisons persuasives de le faire : la sexualité n’est-elle pas censée être une agréable activité récréative, sans conséquences, et les hommes et les femmes ne sont-ils pas censés avoir des désirs identiques ? Le livre de Mark Regnerus comporte d’amples témoignages de cette confusion intellectuelle qui règne aujourd’hui chez la plupart des jeunes femmes et qui les empêche d’écouter cette petite voix qui leur dit au fond d’elle-même : « ne couche pas trop vite avec lui, sinon il ne s’intéressera plus à toi. » Et puis, d’autre part, car si une femme dit non à un homme qui lui plait, le risque est grand que celui-ci aille chercher ailleurs cette sexualité dont il a envie. Or il n’est que trop évident qu’il n’aura pas grand mal à trouver. En fait, pour qu’un homme reste malgré un « non » initial, il faudrait qu’il soit amoureux. Mais, contrairement à ce que suggère l’expression, tomber amoureux demande en général un certain temps. Il faut se fréquenter pour cela.

Autrement dit, la pilule n’abaisse pas seulement le « prix » de la sexualité pour les femmes qui la prennent, mais pour toutes les femmes, qu’elles le veuillent ou non. Du jour au lendemain, pour ainsi dire, les femmes découvrent que leur monnaie d’échange traditionnel avec les hommes s’est gravement dévaluée. Elles doivent accepter de « vendre » à bien meilleur marché, sous peine de rester seules ou de ne parvenir à se marier que bien plus tard qu’elles ne voudraient.

Deux autres « avancées » technologiques sont venues abaisser davantage encore le prix la sexualité (ou son coût, suivant le côté où on se place). D’une part la pornographie moderne, la pornographie hyper réaliste et produite à échelle industrielle grâce à tous les progrès des appareils vidéo. D’autre part internet, qui permet à la fois l’accès quasi-instantané à ce gigantesque flux pornographique et les rencontres « en ligne ».

Cette affirmation soulèvera immédiatement des objections. Les sites de rencontre en ligne, dira-t-on, ne permettent-ils  pas au contraire à des millions de célibataires de trouver enfin l’âme sœur ? Quant à la pornographie, l’image n’est pas la chose, par conséquent les images pornographiques ne sauraient se substituer à la réalité de la sexualité et ne peuvent donc pas faire baisser son coût.

Concernant la première objection, il est vrai que nombre de sites de rencontre se présentent comme des services dont le but est de permettre à leurs utilisateurs de se marier, et il n’est pas douteux qu’ils tiennent parfois cette promesse. Mais, réduit à sa substance, le service que proposent ces sites est de mettre en relation des hommes et des femmes qui sont sur le marché de l’accouplement, de leur permettre de se rencontrer, rien d’autre. Ce qui advient au-delà de la rencontre initiale dépend des protagonistes de celle-ci. Or, de nos jours, dans ce genre de rencontres, la sexualité intervient très vite. En général dès la deuxième fois, de l’aveu de l’immense majorité des jeunes femmes interviewées par Mark Regnerus, voire dès le premier soir. Autrement dit, lorsqu’un homme et une femme qui ont échangé sur un site de rencontre acceptent de se voir « en vrai », le sexe est presque garanti. Le reste est beaucoup plus aléatoire. La réalité est donc que les sites de rencontre, quel que soit leur intitulé, fonctionnent globalement comme « un système très efficace de distribution de sexe à bon marché », comme l’écrit Mark Regnerus. Et leur efficacité même nuit au but affiché, qui est d’aboutir à une relation durable. Car, en nous donnant accès à une multiplicité presque infinie de partenaires potentiels, ces services nous incitent à abandonner une relation naissante dès la première difficulté pour aller voir ailleurs si l’herbe ne serait pas plus verte. Il est tellement plus simple et immédiatement gratifiant de se connecter pour recommencer le jeu de la séduction avec des inconnus que de se remettre en question pour tenter de résoudre un problème de couple…

Sans compter que ces sites de rencontre en ligne sont des entreprises, dont l’intérêt bien compris est que leurs utilisateurs restent le plus longtemps possible sur le marché de la séduction. Autrement dit, leur intérêt commercial est que des rencontres aient lieu mais que celles-ci soient de courte durée…

La pornographie est une question complexe, à multiples enjeux, et Mark Regnerus les examine méthodiquement dans ce qui est sans doute un des chapitres les plus intéressants de son livre. Contentons-nous d’exposer brièvement les principales conclusions auxquelles il parvient. Oui, la consommation de pornographie a connu une véritable explosion avec le développement d’internet et par conséquent aussi la masturbation, qui est presque toujours associée à cette consommation. Consommation pornographique et masturbation restent très « genrées ». En dépit de tous les efforts fait pour ouvrir le « marché féminin », la plupart des femmes continuent à trouver la pornographie rébarbative, voire carrément révoltante. Sur le marché de l’accouplement, l’effet net de ce flot de pornographie hyper réaliste est, selon l’expression très crue mais très parlante de la féministe Naomi Wolf, de « dévaluer le prix d’un vagin ». Les femmes, avec raison, voient dans la pornographie une sorte de concurrence pour l’attention sexuelle des hommes et la plupart perçoivent la consommation de pornographie par leur partenaire comme une forme d’infidélité. Mais cette consommation est désormais si répandue qu’elles doivent souvent l’accepter, en dépit du déplaisir que cela leur cause. Bien plus, la pornographie modifie les représentations, les attentes et les goûts sexuels des hommes qu’elles rencontrent, et les modifie dans une direction qui ne convient pas à la plupart d’entre elles mais que, là aussi, elles sont souvent contraintes d’accepter, sous peine de rester seules ou de ne connaitre des relations que très éphémères.

Par ailleurs, étant donné que la sexualité pousse ses racines dans tous les recoins de notre âme, Mark Regnerus suggère que la pornographie de masse modifie également, tendanciellement, le caractère des hommes (puisque ce sont eux, et de très loin, les plus gros consommateurs). Pour le dire très rapidement, la pornographie, et plus généralement le sexe bon marché, tendent à prolonger très tard l’adolescence chez l’être humain mâle. N’ayant plus besoin de se marier pour accéder à la sexualité, les hommes n’ont plus besoin non plus de se rendre « mariables » en développant les qualités que les femmes recherchent en général chez un futur époux, telles que l’ardeur au travail, le sens des responsabilités, le courage, la fidélité à la parole donnée, etc. Le cinéma contemporain porte amplement témoignage de ce nouvel état plutôt lamentable de la masculinité, tout comme les statistiques, qui indiquent nettement que les hommes décrochent par rapport aux femmes pour tout ce qui concerne les études et l’employabilité.

La pornographie modifierait aussi les opinions politiques des Américains, dans une direction plus « libérale », selon la terminologie en vigueur outre-Atlantique, c’est-à-dire, selon notre terminologie politique, de gauche. Par exemple, Mark Regnerus montre qu’il existe une relation linéaire entre la consommation de pornographie et le soutien au mariage homosexuel : plus vous consommez de porno et plus vous êtes favorable au mariage homo, et à tout ce qui va avec. Il suggère également, à mon avis à juste titre, que la pornographie joue un rôle actif dans la sécularisation croissante de la société américaine.

Mark Regnerus résume ainsi les résultats combinés de ces trois « avancées » technologiques que sont la pilule contraceptive, la pornographie hyper réaliste et internet : « elles abaissent le coût du sexe, rendent un engagement réel plus « coûteux » et compliqué à faire advenir, elles ont engendré un ralentissement massif dans le développement des relations stables, et particulièrement le mariage, elles mettent en péril la fertilité des femmes – générant de ce fait une augmentation des demandes de traitement pour infertilité – et ont réduit la « mariabilité » des hommes. Le régime de la « pure relation » qui s’est développé en même temps que le déclin spectaculaire du prix du sexe n’est pas très favorable à d’autres priorités plus anciennes, comme le fait d’avoir des enfants ou un couple stable. Mais il est en train de devenir la norme en Occident – le modèle pour évaluer la manière dont une relation se développe. Et elles ont changé la manière dont les hommes et les femmes se perçoivent eux-mêmes, leur sexualité, les représentants de l’autre sexe, et le but d’une relation amoureuse. Le sexe bon marché ne rend pas le mariage moins attractif : il rend simplement le mariage moins urgent et plus difficile à obtenir. »

Et le fait que le mariage devienne plus difficile à obtenir tandis que le sexe, lui, devient très facile à obtenir, signifie que le marché contemporain de l’accouplement est très favorable aux intérêts des hommes (au moins leurs intérêts à court terme) et très défavorable à ceux des femmes. Les femmes sont les grandes perdantes de la révolution sexuelle, alors même que, selon l’idéologie officielle, elles devraient en être les grandes gagnantes puisqu’elles ont obtenu la « maitrise de leur fécondité » et la possibilité de se conduire comme les hommes.

Le hic – et on en revient toujours au mensonge fondateur – c’est que les hommes et les femmes sont différents et qu’il n’est donc pas très satisfaisant pour une femme de se conduire comme un homme. Même du simple point de la qualité des rapports sexuels, le nouveau régime n’est pas forcément une bonne affaire pour elles. Comme le rappelle Mark Regnerus, statistiques à l’appui, chez les femmes le plaisir sexuel est très étroitement corrélé à la stabilité perçue de la relation, ou à l’espoir d’une relation stable. Pour le dire trivialement, les rencontres d’un soir produisent peu d’orgasmes féminins.
 « Les femmes », écrit Regnerus, « apprennent à se conduire sexuellement comme les hommes. Mais si vous creusez un peu, il devient évident que cette transformation n’a pas pour cause le pouvoir des femmes mais au contraire leur assujettissement aux intérêts des hommes. Si les femmes avaient davantage leur mot à dire sur la manière dont s’ordonnent leurs relations de couple – si elles avaient davantage leur mot à dire dans les négociations fixant le « prix » de la sexualité – nous verrions, en moyenne, les hommes faire des efforts beaucoup plus spectaculaires pour courtiser les femmes, nous verrions moins de sexe sans lendemain, moins de partenaires sexuels avant le mariage, des cohabitations plus courtes, et plus de mariages (et peut-être même aussi à un âge légèrement plus jeune). En d’autres termes, le « prix » de la sexualité serait plus élevé : y accéder coûterait plus cher aux hommes. Mais aucune de ces choses ne se produit. Absolument aucune. »

Tel est le grand paradoxe de la révolution sexuelle : pour les femmes une maitrise accrue de leur fécondité débouche sur une maitrise beaucoup moins grande de leur vie amoureuse, et sur une frustration grandissante de leurs désirs de conjugalité. Mais ce paradoxe n’est qu’apparent : en réalité l’un est la conséquence inévitable de l’autre. Tant que la sexualité sera bon marché, les femmes seront davantage soumises aux désirs masculins sur le marché de l’accouplement.

Mark Regnerus conclut son livre par « 8 prévisions pour 2030 », c’est-à-dire qu’il s’essaye à prévoir dans quelles directions va évoluer le marché contemporain de l’accouplement qu’il a décrit en détails. Le sens général de ces prévisions est que le prix de la sexualité va continuer à baisser, et qu’en conséquence le nombre des mariages et des unions durables va continuer à diminuer. La révolution sexuelle a produit plus d’orgasmes, ou du moins plus de rapports sexuels, et plus de solitude, et cela va aller en se renforçant.

Pourtant, tel qu’il l’a exposé, l’état actuel des relations entre les hommes et les femmes n’est pas satisfaisant, et Mark Regnerus ne se cache pas de le juger tel. Sans même parler des conséquences sociales et politiques catastrophiques de cet effondrement de la famille dite « traditionnelle ». Mais il ne voit pas, à échéance prévisible, de forces sociales capables de mettre fin à la révolution sexuelle ou même simplement de freiner ses avancées. Et il est difficile de lui donner tort.

Que devons-nous faire, alors, face à cette force apparemment irrésistible ? Comment devons-nous nous comporter face à un mensonge nocif mais impossible à abattre ?

Ce que nous pouvons faire, semble-t-il, c’est reprendre à notre compte l’exhortation de Soljenitsyne : refuser de participer personnellement au mensonge. « Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! »

Nous pouvons refuser de souscrire au mensonge de la sexualité « libérée » à chaque fois que celui-ci nous est proposé, que cela soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique. Nous pouvons dire la vérité sur les différences hommes/femmes et sur les conséquences de la révolution sexuelle. Nous pouvons éduquer, ou au moins essayer d’éduquer nos enfants, conformément à cette vérité au lieu de les laisser devenir la proie du mensonge. C’est à la fois peu, le minimum, et beaucoup, car refuser le mensonge n’est jamais sans risque. Cela peut vous exposer à l’ostracisme familial, social, professionnel. Cela peut vous exposer à bien des désagréments au quotidien. Mais nous pouvons trouver à la fois du soutien intellectuel et du réconfort dans les travaux d’esprits courageux, comme Mark Regnerus, qui fut il y a quelques années victime d’un assaut professionnel très brutal visant à briser sa carrière universitaire, simplement pour avoir dit la vérité au sujet des enfants élevés par des couples homosexuels. Nous pouvons nous inspirer de son exemple pour continuer à dire la vérité malgré tout. Il est toujours en notre pouvoir de refuser le mensonge, le reste est à la grâce de Dieu.

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Une version abrégée de cet article a été publiée dans Politique Magazine, n°182 : https://www.politiquemagazine.fr/societe/cheap-sex-ou-le-grand-mensonge-de-la-liberation-sexuelle/



samedi 27 avril 2019

L'idole de notre temps




Lorsqu’un livre me parait suffisamment intéressant pour cela, que je m’en sens le courage et que j’ai le temps, je m’efforce de vous en proposer un compte-rendu. C’est ce que j’aurais fait pour le livre de Daniel Mahoney, « L’idole de notre temps – comment la religion de l’humanité corrompt le christianisme », si Pierre Manent n’avait écrit une préface à cet ouvrage qui en présente l’argument bien mieux que je ne pourrais sans doute le faire. Par conséquent j’ai jugé plus avisé de me contenter de vous traduire ladite préface qui, je l’espère (c’est le but), vous donnera envie de lire le livre lui-même.
Un apéritif pour préparer des agapes plus substantielles en quelque sorte.
Bon appétit !

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« Avec ce livre, Daniel J. Mahoney a écrit une analyse opportune, lucide et convaincante, ainsi qu’un réquisitoire accablant, contre l’une des pathologies morales les plus répandues et les plus invalidantes de notre temps. Laissez-moi essayer de couper à travers sa richesse et sa complexité pour aller au cœur de son argument.

Par le terme général « humanitarisme », le professeur Mahoney désigne une opinion omniprésente, faisant autorité, et qui est le plus puissant facteur dans la formation de nos pensées, de nos sentiments et de nos actions, publiques aussi bien que privées. C’est une opinion qui commande et qui interdit, qui inspire et qui intimide, c’est une opinion régnante. Je la résumerais de la manière suivante : la paix et l’unité appartiennent à la condition naturelle du genre humain ; inversement, sa fragmentation en corps politiques séparés jaloux de leur indépendance est la source empoisonnée de tous les maux de la condition humaine. Ainsi, ce qu’il convient de faire, l’entreprise méritoire, est d’œuvrer à la pacification et à l’unification du genre humain par l’effacement ou l’affaiblissement des frontières, l’accélération de la circulation des biens, des services, de l’information, et des êtres humains, de favoriser le développement d’un sentiment de solidarité toujours plus vaste et plus fort entre les pays et les peuples. En conséquence, considérer les choses humaines du point de vue de sa propre communauté – de son bien commun et du contenu et de la qualité particulière de son éducation et de son mode de vie – est intrinsèquement mauvais car cela revient à tourner le dos au reste de l’humanité. Considérer les choses humaines sous l’angle de l’unification imminente ou croissante du genre humain, sous l’angle de ce qui est commun à tous les êtres humains – par conséquent considérer les affaires humaines sans la moindre préférence (et même avec une dose de saine antipathie) pour ce qui est notre – est intrinsèquement bien et « progressiste ». Telle est l’opinion régnante de notre temps que le professeur Mahoney soumet à une analyse pénétrante.

Sous l’apparence d’une impartialité ou d’une universalité séduisante, cet « humanitarisme » implique un brouillage généralisé des points de repère à partir desquels les êtres humains s’orientent, en tant qu’agents moraux et en tant que citoyens libres. Si nous trouvons de moins en moins aimer et à admirer, et même à comprendre, dans les associations humaines auxquelles nous appartenons et desquelles nous tirons la plus grande part de nos ressources morales et intellectuelles, et qu’à la place nous cultivons une préférence de principe pour ce qui est étranger, lointain, pour ce qui est « autre » de manière générale – c’est-à-dire pour ce qui est au-delà de notre savoir pratique et notre expérience réelle – alors ce que le professeur Mahoney appelle notre « cognition morale » est altérée, et même gravement déformée. Prétendant être les heureux habitants d’un monde composé d’une infinie variétés de cultures toutes également dignes du même respect, nous vivons dans un univers moral factice où l’idéologie règne sans partage, car il n’y a aucune expérience réelle et sincère derrière ce respect proclamé. Nous ne sommes plus des citoyens, des membres d’un corps de citoyens, nous ne sommes plus des agents moraux qui participent à une tradition concrète d’expérience et de jugement moral, mais des « hommes nouveaux » engagés dans une expérimentation déraisonnable et en définitive fallacieuse, c’est-à-dire la production d’une « humanité nouvelle », une humanité factice coupée de ses vraies ressources, que celles-ci appartiennent à la vie civique, morale ou religieuse.

Cette perspective sur les affaires humaines – ce « nouveau monde merveilleux (Brave new world) » n’est pas la conséquence d’un développement récent, même si dernièrement elle est devenue particulièrement arrogante ou intolérante. Comme le professeur Mahoney l’explique de manière lumineuse dans le chapitre qu’il consacre à la « religion de l’humanité » d’Auguste Comte, cette mentalité est coextensive avec la transformation spécifiquement moderne, ou démocratique, de notre condition sociale. Avec l’indépendance américaine et la Révolution française, les peuples occidentaux découvrirent qu’ils pouvaient s’organiser eux-mêmes sans référence à une Loi divine mais plutôt selon les droits de l’homme ; dès lors que l’humanité est devenue l’horizon de l’action humaine le plus éloigné et ayant le plus d’autorité, l’idée de l’Humanité devient nécessairement l’idée la plus haute et possédant le plus d’autorité. Dès lors que le Dieu chrétien n’est plus la clef de voute du caractère sacré de ce qui est commun, il est inévitable que le genre humain lui-même devienne Dieu – non pas un sens vague ou métaphorique, mais en un sens politiquement pertinent : l’humanité est la seule grande chose que les citoyens peuvent spontanément et sincèrement considérer comme plus grand qu’eux-mêmes, le véritable Grand-Être. La reconstitution de la religion de l’humanité d’Auguste Comte à laquelle se livre le professeur Mahoney n’est pas simplement une investigation intéressante appartenant au domaine de l’histoire des idées ; elle fait partie d’une question pressante adressée à chaque citoyen et à chaque être pensant, tout au moins dans le monde occidental, puisqu’il s’agit de démêler le Dieu chrétien du Grand-Être humanitaire, ou inversement.

Comme chacun le sait, il existe un mur solide de séparation entre l’Eglise et l’Etat dans nos régimes démocratiques, et nous en sommes reconnaissants. Cependant, cet arrangement institutionnel ne résout pas tous les problèmes relatifs à notre double nature en tant que citoyens chrétiens, si nous nous trouvons être chrétiens. Notre caractère amphibie est rendu plus embarrassant par chaque progrès de la religion de l’humanité, qui enveloppe d’un halo de suspicion ou d’illégitimité nos vies à la fois civiques et chrétiennes. Au lieu d’être séparées, la religion et la politique risquent de se confondre dans le régime humanitaire, dans la mesure où la religion de l’humanité semble faire de l’Etat et de l’Eglise une seule et même chose.

En tant que citoyens, nous avons besoin de pouvoir exercer nos droits et remplir nos devoirs dans une association politique dont la légitimité ne saurait être remise en question au nom de « l’humanité », comme lorsque l’on prétend que le gouvernement légitime d’une nation n’a pas le droit de déterminer quelles personnes il acceptera à l’intérieur de ses frontières, puisque les migrants ne font qu’exercer leurs droits humains. Selon cette conception des choses, les droits humains l’emportent sur toutes les considérations de justice ou de prudence politique. En ce qui concerne les citoyens qui sont aussi des chrétiens, ceux-ci sont dans l’obligation de réfléchir sérieusement à la signification et à la physionomie authentiques de leur religion, tout particulièrement puisqu’on leur répète constamment que la vérité effective de leur religion se trouve dans l’élan humanitaire et la religion de l’humanité. Le livre du professeur Mahoney vise à dissiper la confusion engendrée par cette religiosité de pacotille et à sauver les expériences chrétiennes et civiques de leur parodie humanitaire.

La question du véritable sens du christianisme est d’autant plus embarrassante et controversée que les propos tenus en public et en privé par le pape actuel ont constamment contribué à brouiller les distinctions les plus sages et les plus nécessaires. Le professeur Mahoney est remarquablement avisé et équitable dans son analyse et son évaluation de la pensée du pape François.

Son objectif est de contribuer à la compréhension de l’articulation entre la perspective du citoyen et celle du chrétien – une articulation qui est déformée, et même brisée lorsque nous amalgamons le citoyen et le chrétien en un « citoyen du monde » qui ne voit aucune différence entre les nations et les religions et qui voit son prochain partout excepté parmi ses concitoyens. Par une lecture attentive et perspicace des écrits du philosophe russe Vladimir Soloviev, il explique comment la tentation de confondre ces deux perspectives peut apparaitre et comment il est possible de lui résister, ainsi qu’il convient de le faire. Pour rendre explicite de manière très concrète ce que signifie être un chrétien sérieux qui se conduit comme un bon citoyen dans des circonstances données, le professeur Mahoney a recours à l’enquête littéraire et historique menée par Alexandre Soljenitsyne dans le contexte de l’histoire russe, et tout particulièrement la révolution de février 1917. Ce que montre clairement le grand écrivain russe, dont le professeur Mahoney est aujourd’hui l’interprète le plus compétent et le plus judicieux, c’est que les vertus chrétiennes ne peuvent pas consister à saper ou à émasculer les vertus civiques. Tandis que les chrétiens visent nécessairement des objectifs plus lointains ou plus élevés, leurs vertus en tant que citoyens appartiennent pleinement aux vertus cardinales qu’ils partagent avec leurs concitoyens athées ou agnostiques. Ils se doivent d’être courageux, modérés, justes et prudent – une tâche difficile qu’ils ne devraient pas éviter ou éluder au prétexte d’un « amour » ou d’une « ouverture » inconsidérés.

Le cœur de la difficulté se trouve dans ce que le professeur Mahoney appelle, à la suite d’Alain Besançon, « la falsification du bien ». Ce qui rend l’humanitarisme ou la religion de l’humanité si séduisante c’est qu’elle procure à ses adeptes la certitude de bien faire en même temps que le sentiment d’être bon, et ce d’autant plus que, dans le monde de la fraternité, l’essentiel de l’action consiste à ressentir. C’est une offre à laquelle il est difficile de résister ! Ce qui est décisif c’est la prétendue évidence et la facilité du bien, qui consiste simplement dans le fait de reconnaitre et d’apprécier la similitude de « l’autre ». La moindre objection ou la moindre réticence suscite une ardente indignation : comment pouvez-vous ne pas voir que le bien est le bien ? Lorsque « être bon » semble synonyme avec le fait d’être un être humain et de reconnaitre que « l’autre » est aussi un être humain, comment pouvez-vous avancer des arguments et des distinctions ? Comment pouvez-vous seulement raisonner ? Comment pouvez-vous ne pas voir qu’un pont est bien et qu’un mur est mauvais ?

D’une main habile et sûre, le professeur Mahoney trace les contours, le rythme, d’une délibération morale sérieuse. Au lieu de vous fier à l’évidence souvent superficielle ou trompeuse du bien, soyez sur vos gardes contre l’inévitable emprise du mal ! Distinguer entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, est le thème de la vie pratique. Se rendre capable d’opérer cette distinction nécessite une longue et rigoureuse éducation de ce juge impartial, mais trop souvent paresseux ou trop facilement corrompu, que la tradition occidentale appelle la conscience. Nous avons besoin d’une conscience bien éduquée et bien entrainée pour affronter les défis de la vie privée et de la vie politique. Une compassion facile ne saurait faire l’affaire. Elle succombera simplement à la falsification du bien.

Les habitants du monde occidental sont soumis à la pression d’une proposition impie soutenue par l’Etat et les élites dirigeantes, y compris nombre de dignitaires de l’Eglise, que je résumerais de la manière suivante : obéir à la loi et répondre à l’appel du devoir ne sont pas des composantes essentielles dans la poursuite d’une vie bonne et accomplie ; le mal, pour déplorable qu’il soit, n’est pas un ennemi implacable nécessitant notre vigilance et notre résistance constantes, il est une nuisance qui va progressivement s’estomper à mesure que nous abandonnons les vieux stéréotypes et les nouvelles suspicions et que nous reconnaissons de grand cœur, et sans délai, la bonté des autres. Le professeur Mahoney argumente de manière très convaincante que cette manière de penser implique la mort honteuse de la vertu civique, de même que de toute attention sérieuse envers la proposition chrétienne. Avec des arguments historiques et philosophiques rigoureux, il reconstitue le pédigrée de cette « nouvelle moralité » et défend de manière persuasive un retour à une juste compréhension de la vie civique – c’est-à-dire, la vie dévouée au bien commun – et de la vie chrétienne – c’est-à-dire, la vie dévouée au bien le plus élevée, qui est plus qu’humain. Il argumente de manière virile et généreuse en faveur de la difficulté de ce qui est juste et noble, de même que pour la justice et la noblesse de ce qui est difficile. »

mardi 16 avril 2019

Notre-Dame de France




Notre-Dame n’a pas été entièrement détruite, et il n’est pas un Français digne de ce nom qui n’en éprouve, au fond de son âme, un profond soulagement ainsi qu’une profonde gratitude, qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas.

Il n’est pas un Français digne de ce nom qui, ce matin, alors que les dernières flammes étaient éteintes, ne se soit senti profondément ému et qui ne se soit senti profondément français, comme peut-être il ne l’avait jamais ressenti de toute sa vie.

Car ce que nous révèle d’abord notre joie immense à la pensée qu’un monument vieux de neuf siècles pourra, peut-être, être préservé, c’est le lien mystérieux qui nous unit à ce tout plus grand que nos vies, que l’on appelle une nation, un peuple, une communauté politique, et qui est sans doute ce qui, dans les œuvres de l’homme, se rapproche le plus de l’éternité.

Rien de ce que bâtit l’homme ne saurait durer toujours. Seuls Dieu ou la Nature, peut-être, sont éternels. God or nature’s God. Mais l’homme est ainsi fait, par la Nature ou le Dieu qui a fait la Nature, qu’il ne peut s’empêcher d’aspirer à l’éternité. Malgré lui, ses regards se tournent vers le ciel, ses pensées s’élancent vers ce qui transcende son existence individuelle, si fragile et si bornée.

L’homme est libre d’embrasser cette aspiration, ou bien de la nier et de fixer obstinément ses regards sur la terre. Mais il n’est pas maitre de se récréer, et lorsqu’il étouffe en lui cet élan, cette espérance, ce sont toutes ses facultés qui peu à peu s’atrophient.

Nous pourrons, sans doute, réparer Notre-Dame à peu près à l’identique. En revanche, malgré toute notre richesse et toute notre science, nous serions absolument incapables de bâtir une autre « Notre-Dame ». Nous le savons, plus ou moins confusément, et c’est bien pour cela que la préservation de nos « monuments historiques » nous est devenu si précieuse.

Nous sentons notre impuissance spirituelle derrière notre puissance matérielle. Cela devrait nous humilier, et nous inciter à réfléchir.

L’homme moderne a tenté de couper, systématiquement, tous les liens qui l’unissaient à l’éternité. Il a proclamé, ou cru constater, la mort de Dieu, et il a prétendu s’émanciper de tout corps politique, pour devenir un pur individu.

Le résultat est là, dans l’angoisse épouvantable qui nous a saisi lorsque nous avons vu les flammes monter et menacer de dévorer le majestueux édifice, soudainement révélé dans sa terrible fragilité.

Un bref instant, tout nous a semblé vain devant cette calamité suprême : Notre-Dame pouvait disparaitre. Jamais nous ne pourrions la remplacer, l’égaler, et encore moins la surpasser. Et c’était la France entière qui nous semblait la proie des flammes.

Un chef d’œuvre architectural comme Notre-Dame n’est pas « un monument historique » ou « un élément du patrimoine mondial ». Il est le joyau d’un peuple particulier, une expression de son génie propre, sa médiation singulière et périssable vers l’universel et vers l’éternel. Et ce joyau ne saurait subsister dans sa fragile beauté que s’il est enchâssé dans un corps politique robuste. Il ne saurait braver les âges que grâce aux soins constants et attentifs de ce peuple pareil à nul autre, qui le considérera comme une précieuse partie de lui-même, qui l’aura peu à peu incorporé dans sa substance nationale et qui sera prêt à tous les sacrifices pour le préserver.

Notre-Dame est NOTRE dame, à nous, Français. Et c’est seulement ainsi que sa beauté peut toucher aussi les autres peuples de la terre.

Mais ce peuple lui-même, avec ses qualités et ses défauts, ce peuple orgueilleux, inconstant, oublieux, ingrat, ce peuple humain trop humain, ne saurait subsister à travers les âges et les épreuves sans tourner ses regards vers l’éternité, sans en appeler à ce qui transcende le monde humain trop humain. Par une nécessité presque irrésistible, c’est à Notre-Dame que ce peuple parfois impie rend grâce d’avoir été délivré du joug d’un ennemi implacable, déterminé à sa perte. Comme tous les peuples de la terre, c’est vers le Ciel qu’il tourne ses prières dans les suprêmes épreuves, même les peuples qui officiellement ne croient pas au Ciel ou qui affectent de se désintéresser de la question.

C’est une pauvre chose que l’homme, considéré en lui-même, et les forces collectives viennent inévitablement à nous manquer si nous ne pouvons pas croire, même obscurément, que le bien et le juste ont un fondement éternel.

Si Notre-Dame contient dans ses murs une partie de l’âme de la France, plus que n’importe quel autre bâtiment, ce n’est pas seulement parce qu’elle est d’une sublime beauté. C’est aussi parce qu’elle est une cathédrale, une prière de pierre, un appel muet à ce Dieu qui aime les hommes et, dit-on, le royaume de France. C’est parce qu’elle est la cathédrale de la capitale de la fille ainée de l’Eglise.

En voyant Notre-Dame-de-Paris être la proie des flammes, les catholiques français ont senti, même un bref instant, les liens invincibles qui les unissent à ce coin de terre particulier que l’on nomme la France. Ils ont réalisé que, pour eux, aucune autre église au monde ne pourrait jamais remplacer celle-ci. Oui, même ceux qui affectent de croire qu’il est horrible de construire des murs et qui confondent la charité avec une compassion sans discernement. En contemplant ce même terrible spectacle, les Français qui ne croient pas au Ciel se sont senti l’âme transpercée parce qu’une cathédrale brûlait et ils ont su, même un bref instant, que la France sans ses églises, et sans cette église en particulier, ne serait plus la France.

La catastrophe nationale qui nous frappe pourrait être, devrait-être pour nous l’occasion d’accueillir et de méditer cette vérité mystérieuse : Notre-Dame c’est la France, et la France c’est Notre-Dame.

samedi 2 février 2019

Une mauvaise loi au plus mauvais moment




Réfléchissons un peu à cette loi dite « anti-casseurs » qui est en train d’être discutée à l’Assemblée nationale (son intitulé exact est « Proposition de loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs »).

Le texte a été modifié par rapport à celui adopté initialement au Sénat, il reviendra donc devant les Sénateurs après son adoption par l’Assemblée et nous ne pouvons pas savoir, à l’heure actuelle, quels seront les termes exacts de la loi, mais les grandes lignes semblent tracées, suivant la volonté exprimée par le gouvernement, et la direction est nette.

L’article 2 instaure une interdiction administrative de manifester.

« Le représentant de l’État dans le département ou, à Paris, le préfet de police peut, par arrêté motivé, interdire de prendre part à une manifestation déclarée ou dont il a connaissance à toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public et qui soit s’est rendue coupable, à l’occasion d’une ou plusieurs manifestations sur la voie publique, des infractions mentionnées aux articles 222-7 à 222-13, 222-14-2, 322-1 à 322-3, 322-6 à 322-10 et 431-9 à 431-10 du code pénal, soit appartient à un groupe ou entre en relation de manière régulière avec des individus incitant, facilitant ou participant à la commission de ces mêmes faits. »

Depuis 1995, la justice pouvait déjà prononcer une peine complémentaire d’interdiction de participer à des manifestations sur la voie publique, pour des personnes condamnées pour violences ou dégradation de biens lors de précédentes manifestations.

Désormais ce sera le représentant de l’Etat qui aura cette possibilité. Deux conditions sont posées pour y être sujet. Soit s’être rendu coupables de violences, dégradations, etc. lors de précédentes manifestations. Avoir déjà été condamné, donc. Soit « être en relation de manière régulière » avec des individus qui commettent de tels délits ou incitent à les commettre.

Dans le premier cas, cela signifie que le préfet, qui n’est autre que l’instrument docile du gouvernement en place, pourra infliger une interdiction que les tribunaux n’ont pas estimé approprié de prononcer.

Dans le second cas, la porte est grande ouverte à l’arbitraire le plus total. Vous trainez de temps en temps sur un groupe Facebook où certains gesticulent et parlent fort, comme c’est souvent l’habitude sur les réseaux sociaux, hop ! vous voilà « en relation de manière régulière » avec des personnes « incitant » à commettre des délits, et donc passible d’une interdiction de manifester. C’est un exemple. Les cas possibles sont pratiquement infinis.

Bien sûr l’interdiction est temporaire. « La durée de l’interdiction ne peut excéder celle de la manifestation concernée », précise le texte, et « proportionnée géographiquement ». L’arrêté doit aussi être notifié à la personne concernée au plus tard quarante-huit heures avant son entrée en vigueur, pour pouvoir lui permettre de le contester devant le tribunal administratif.
Mais qui ne voit comment cela va fonctionner, en pratique ?

Le préfet vous interdit de manifester, en motivant son arrêté par l’un des motifs mentionnés par la loi, et pour être bien sûr que vous n’irez pas manifester, il vous fait convoquer par la police au moment de la manifestation. Vous contestez, si vous en avez le courage, l’arrêté devant la justice. Celle-ci vous donne raison, ou pas. Qu’importe, la manifestation est passée, et vous n’y étiez pas. Et pour la manifestation suivante, même jeu. Ad libitum.

Qui cela va-t-il toucher ? Les « deux ou trois cents » casseurs professionnels dont parle Castaner ? Qui peut croire que des gens qui viennent pour « casser du flic », pour piller ou pour faire la révolution, seront impressionnés par un arrêté préfectoral ? Qui peut croire qu’ils défèreront gentiment à une convocation ? Et à supposer qu’ils le fassent, qui ne voit que le filet ainsi tendu va permettre de pêcher n’importe qui, bien au-delà des dits casseurs ?

Vous êtes président de la République, et vous êtes en butte à un mouvement de contestation qui dure et vous incommode ? Qu’à cela ne tienne, vous donnez instruction aux préfets d’interdire systématiquement de manifestation tous les leaders du mouvement dès qu’ils émergent, vous désorientez et vous intimidez la masse en coupant toutes les têtes qui dépassent. Problème résolu. Il y a plaisir à gouverner dans de telles conditions.

L’article 4 crée un nouveau délit : « Le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement, totalement ou partiellement, son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public. »

Se dissimuler le visage dans une manifestation était déjà une contravention, punie d’une amende, désormais ce sera un délit passible d’un an de prison et 15 000 euros d’amende, ce qui permet aux forces de l’ordre et à la justice d’utiliser la procédure de flagrant délit, une procédure pleine de possibilités intéressantes, comme le placement en garde à vue de la personne appréhendée.
Cette disposition était très demandée par les forces de police, toujours pour mieux lutter contre les fameux casseurs.

Admettons qu’elle soit effectivement efficace en ce sens, même si on peut en douter : les pros de la manif ne se présentent pas masqués et lorsqu’ils le sont c’est aussi parce qu’ils sont en train de commettre d’autres délits, de vrais délits, si on peut dire. Si on ne peut pas les appréhender pour des faits de violence ou de dégradation, pourquoi les appréhenderait-on mieux pour dissimulation du visage ? Mais admettons.

Qui ne voit cependant que le filet tendu est extrêmement large et l’usage qui pourra en être fait ?
Les manifestations contre vous se multiplient ? La solution est à portée de main. Vous donnez l’ordre aux policiers et gendarmes d’arroser copieusement de lacrymogène le moindre rassemblement – ce qu’ils font déjà généreusement en temps ordinaire - puis de rafler le plus possible de pékins qui auront tentés de se protéger contre les effets du gaz. Evidemment, les condamnations prononcées ensuite par les tribunaux seront sans doute ridiculement peu nombreuses, en comparaison du nombre de personnes arrêtées, ne serait-ce que parce que la loi précise que : « Le présent article n’est pas applicable aux manifestations conformes aux usages locaux ou lorsque la dissimulation du visage est justifiée par un motif légitime. » Mais c’est sans importance. Le but sera atteint. Vous aurez fait placer en garde à vue des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de vos opposants, expérience peu plaisante pour qui n’est pas un délinquant chronique, et vous les aurez ainsi dissuadés, pensez-vous, de recommencer. Qu’importe que les tribunaux relaxent. Placez suffisamment de monde en garde à vue à chaque fois et très vite les manifestations fonderont comme neige au soleil. Voilà comment on peut gouverner tranquille.

Oh, oui, oui, le bon peuple m’apprécie beaucoup, et il approuve mes réformes. Voyez-vous comme les rues sont calmes ?

L’article 7 dispose que : « L’État peut exercer une action récursoire contre les personnes ayant participé à tout attroupement ou rassemblement armé ou non armé, lorsque leur responsabilité pénale a été reconnue par une décision de condamnation devenue définitive. »
Cet article n’a pas encore été discuté à l’Assemblée, mais l’idée générale parait être la suivante : vous êtes condamné suite à votre participation à une manifestation, parce que vous vous êtes un peu frotté avec les forces de l’ordre, parce que vous avez commis une dégradation, etc. Pour faire bonne mesure, l’Etat vous demandera en plus de payer pour les dégâts commis lors de la manifestation, y compris ceux dont vous n’êtes pas personnellement responsable. Comme l’écrivait justement un avocat à ce sujet : « S’il était adopté, ce régime conduirait immanquablement à ce que certains, plus solvables que d’autres, se retrouvent à payer pour tous, sans forcément que la gravité de leurs actes le justifie. Il pourrait donc se transformer en un autre moyen de dissuasion redoutable pour les Gilets Jaunes désireux de manifester. »

On pourrait même imaginer une intéressante combinaison des articles 4 et 7. Puisqu’il s’agit désormais d’un délit, vous êtes condamnés simplement pour vous être dissimulé le visage (article 4) - ce qui n’aura rien d’impossible puisque la charge de la preuve sera renversée : ce sera à vous de prouver que cette dissimulation était légitime. Bonne chance avec ça – et cette condamnation ouvrira alors la voie à l’action récursoire de l’Etat pour vous ratisser méticuleusement les poches au nom des dégâts commis lors de la manifestation.

Sans doute, peu de personnes seront ainsi touchées, mais vous pouvez être sûr que les leaders identifiées ou présumés du mouvement auront droit au double effet Kiss Cool dès que possible.
Ou comment garantir formellement un droit – celui de manifester – tout l’enserrant dans des dispositions qui permettent en pratique d’en interdire l’exercice.

Arrêtons-nous là avec ce texte lamentable, et pas encore définitif.
Selon aucun critère sérieux le gouvernement en place ne peut être qualifié de tyrannique, en tout cas pas selon les nomenclatures classiques. Mais plus le temps passe, et plus il devient difficile, voire impossible de le défendre contre ceux qui voient en lui une tyrannie.

La liberté de manifester paisiblement est une liberté essentielle dans tout gouvernement libre, au même titre que le droit de vote et la liberté de paroles, dont elle est le complément naturel.

Mais les instruments de la démocratie représentative ont été peu à peu cassés depuis des décennies, notamment par le « projet européen », qui est au cœur des convictions politiques d’Emmanuel Macron. S’il est une chose dont personne ne peut douter, c’est que notre actuel président adhère de toute son âme à ce projet, dont la vérité effective est de remplacer la démocratie représentative, assises sur les nations et la souveraineté populaire, par une « gouvernance » technocratique qui ressemble étrangement au despotisme doux décrit par Tocqueville à la fin de De la démocratie en Amérique.

Par ailleurs Emmanuel Macron a été élu dans des circonstances très particulières, à la suite de ce que d’aucuns, non sans quelques raisons, considèrent comme un coup d’Etat judiciaire, et face à une adversaire dont tout le monde savait dès le départ, y compris elle-même, qu’elle ne pouvait en aucun cas l’emporter.

L’actuel pouvoir est donc, légitimement, éminemment suspect à tous ceux qui sont attachés à la souveraineté populaire.

Ce même pouvoir, qui est officiellement Charlie, ne cesse cependant de s’en prendre, en paroles ou en actes, à la liberté de paroles. Il a par exemple fait voter par le parlement une loi sur les fake news qui est une monstruosité juridique et intellectuelle. Comme le dit bien Ingrid Riocreux, « La notion de fake news efface la distinction entre mensonge délibéré, erreur, diffamation, calomnie, simplification, etc. ». Elle est « un épouvantail qui sert à nous rabattre, par la peur, vers la presse autorisée. »

Il lance aujourd’hui un « grand débat national », mais dès l’abord les membres du gouvernement et de la majorité se relaient dans les médias pour bien signifier que certains sujets non seulement ne seront pas abordés, mais surtout qu’il est moralement inadmissible d’en discuter. La liberté de paroles, oui, mais exclusivement à l’intérieur du cercle tracé par le politiquement correct.

Qu’importe si la loi sur les fake news se révèle finalement, comme il est plus que probable, largement inefficace, qu’importe si le gouvernement est en réalité bien incapable de contenir le « grand débat » dans les limites qu’il lui a fixé. Désormais, l’actuel pouvoir est, légitimement, éminemment suspect à tous ceux qui sont attachés à la liberté de paroles.

Et pour couronner le tout, voilà que celui-ci fait mine de s’en prendre à la liberté de manifester.

D’ores-et-déjà tous les observateurs honnêtes ont pu constater que le maintien de l’ordre dans les manifestations de gilets jaunes est bien plus dur qu’il a pu l’être dans un passé récent, par exemple, durant les émeutes ethniques de 2005. Entre le traitement des débordements associés aux gilets jaunes et celui des débordements ou de la criminalité des « quartiers sensibles », le deux poids deux mesures crève les yeux, si l’on peut dire. La lutte contre la délinquance a toujours été le cadet des soucis de notre président. Christophe Castaner est son ministre de l’Intérieur, je n’ai pas besoin d’en dire plus. Mais maintenant que le gouvernement est contesté directement, celui-ci semble brusquement redécouvrir les vertus de la fermeté.

Et maintenant cette loi…

En termes de sécurité, de maintien de l’ordre public, les bénéfices réels à attendre d’un tel texte sont faibles. Parce qu’en vérité notre code pénal est déjà plein des instruments adéquats. Parce que notre système pénal est plein de goulets d’étranglement qui font que, si la loi peut être sévère, l’exécution est le plus souvent molle, tardive, hésitante, et que ce texte ne touche pas à un seul de ces goulets d’étranglement.

Contre les « deux ou trois cents » casseurs visés, parait-il, par cette proposition de loi, les effets seront vraisemblablement faibles. En revanche, elle donnera au gouvernement en place des possibilités nouvelles pour essayer de dissuader ceux qui le contestent de manifester publiquement et collectivement leur mécontentement.

Cela ne transformera pas notre démocratie zombie en régime totalitaire. Les opposants, pour l’essentiel, ne seront inquiétés « que dans la mesure qui fait plaindre, et non dans celle qui fait trembler ». Les poursuites dont ils feront l’objet seront le plus souvent, selon toute vraisemblance, « lentes, bruyantes et vaines ». Peut-être porteront-elles leur fruit dans l’immédiat, en étouffant ici ou là une contestation naissante, mais à coup sûr elles alimenteront aussi la fournaise de la colère et de la défiance qui dévore peu à peu le corps politique français. Et de cet incendie seul le pire peut sortir.

Emmanuel Macron a parait-il confié, lors de son récent voyage en Egypte : « Je marche sur la glace ». Et pourtant il n’a de cesse d’alimenter le brasier qui gronde juste sous la pellicule gelée.

La caractéristique la plus saillante de l’actuel pouvoir n’est pas sa dureté ou sa cruauté, mais son effroyable stupidité politique. Notre président censément si intelligent (un philosophe-roi, flagornaient certains courtisans), entouré de gens censément si intelligents, ne parait pas comprendre que l’horizon du débat public c’est l’opinion, et non la vérité. Pour le répéter, une telle loi, si elle était adoptée, ne transformerait pas la France en tyrannie, mais elle donnerait à ceux qui – sincèrement ou par calcul – crient à la tyrannie, des arguments presque impossibles à contrer, surtout si le gouvernement commet l’erreur de l’appliquer sans discernement. Et lorsqu’il y a une erreur à commettre, notre président a largement prouvé qu’il était l’homme de la situation.

mardi 15 janvier 2019

A propos de la répression du mouvement des gilets jaunes





Je l’ai dit et redit, la répression policière et judiciaire dont fait l’objet le mouvement des gilets jaunes est scandaleusement disproportionnée par rapport à la manière dont police et justice s’occupent aujourd’hui de la délinquance ordinaire.

D’un côté on n’hésite ni à cogner dur, ni à interpeller très large, ni à tirer la loi dans le sens de la sévérité maximum, de l’autre les instructions officieuses sont aussi claires que désespérantes : « faut pas les énerver, faut pas les provoquer ». Avec les résultats que l’on sait : la gangrène des zones dites « sensibles », c’est-à-dire passées sous la coupe des voyous et des barbus (qui sont parfois les mêmes) s’étend inexorablement.

D’un côté on juge en comparution immédiate et on met en détention préventive, pour cause de report du procès demandé par l’avocat, un homme qui s’est battu avec des gendarmes mobiles lors d’une manifestation, de l’autre on laisse libre après une énième interpellation des délinquants multirécidivistes ayant déjà des dizaines d’antécédents judiciaires.

Il est inutile que je vous donne des (nouveaux) exemples, vous en avez presque chaque jour dans la presse.

Assistons-nous pour autant, comme on peut le lire et l’entendre, à une répression « sauvage », à un « massacre » du peuple français, avons-nous basculé dans une « dictature », voire même (je l’ai lu) un véritable « totalitarisme » ?

Je ne peux pas souscrire à une telle opinion. Bien que je partage beaucoup de choses avec les gilets jaunes, à commencer par leur révolte contre la dépossession fiscale et politique dont ils font l’objet, ainsi qu’une opinion extrêmement basse de notre classe dirigeante, pour parler très gentiment, je ne partage pas cette appréciation concernant la manière dont ils seraient traités par les forces de l’ordre et l’appareil judiciaire.

Oui, il y a bien un deux poids, deux mesures absolument révoltant, mais non, l’Etat n’a pas la main spécialement lourde. Croire le contraire c’est, me semble-t-il, commettre des erreurs de perspectives, erreurs largement dues au fait que, précisément, depuis des décennies, l’Etat a la main de plus en plus molle. Tatillonne mais molle.

Mais examinons, et commençons par la question de la répression des manifestations.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, on compterait onze morts, dont un seul provoqué, accidentellement par l’action des forces de l’ordre : une octogénaire touchée par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets pendant une manifestation, à Marseille. Les autres victimes ont été renversées par des automobilistes.

Faisons quelques brefs rappels historiques sur la manière dont les révoltes fiscales, les grèves et les manifestations ont pu être traitées en France par le passé. Trois exemples suffiront.

Dans une célèbre lettre, écrite le 3 octobre 1675, madame de Sévigné raconte à sa fille la manière dont le pouvoir royal mate la révolte fiscale des « bonnets rouges », en Bretagne : « Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? On a fait une taxe de cent mille écus, et si on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de recueillir les habitants sous peine de la vie ; de sorte qu’on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin. »

1e mai 1891, à Fourmies, petite ville industrielle du Nord, la troupe tire sur la foule qui réclamait la libération de quatre grévistes arrêtés le matin même. Neuf morts, trente cinq blessés.

6 février 1934, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les manifestants qui tentaient de marcher sur la Chambre des Députés. Bilan officiel, 14 morts et 657 blessés.

Donc non, je ne trouve pas la répression policière des manifestations de gilets jaunes particulièrement féroce, dans l’absolu.

Mais les « milliers » de blessés dans les rangs des gilets jaunes, me dira-t-on ? Mais ces blessures spectaculaires, ces mutilations même, provoquées par les Lanceurs de Balle de Défense ? Mais les incontestables violences policières ? Et toutes ces photos, toutes ces vidéos qui circulent ? Les flics sont des salopards, non ?

Je ne prétends pas qu’il n’y a jamais eu usage abusif de la violence durant les manifestations des gilets jaunes. En fait, étant donné la durée et la nature du mouvement, et l’être humain étant ce qu’il est, je suis absolument persuadé qu’il a dû y avoir de tels abus de la part des forces de l’ordre. Et même des abus nombreux, en valeur absolu.

Mais je me sens obligé de rappeler quelques faits.

Prenons le cas des LBD qui font tellement polémique. Pourquoi toutes ces blessures à la tête provoquées par ces projectiles qui, précisément, sont censés ne jamais être tirés dans la tête ? Il faut que les policiers le fassent exprès, ce n’est pas possible autrement. En plus ces armes sont précises, il y a un système d’aide à la visée, ajoute-t-on. Donc c’est voulu.

Sauf que, la précision théorique d’une arme est une chose, la précision d’un tir fait en situation réelle et sur une cible mouvante en est une autre, très différente. Dans une manifestation, il y a, en général, la fumée des lacrymogènes, des gens qui bougent dans tous les sens, le stress inhérent à la situation, etc. Si, par exemple, au moment du tir, le canon de votre arme bouge d’un degré vers le haut par rapport à la visée que vous avez prise, si votre cible se trouve à 20 mètres votre projectile arrivera 35 centimètres plus haut que ce que vous avez prévu. Si, pendant l’intervalle de temps où vous tirez et celui où le projectile atteint sa cible, celle-ci bouge de 15 ou 20 centimètres – ce qui, étant donnée la faible vitesse initiale des projectiles du LBD, environ 90m/s, n’a rien d’invraisemblable - vous obtenez une différence d’une cinquantaine de centimètres entre le point que vous avez visé et l’endroit que vous atteignez, c’est-à-dire, sur un homme d’1m85 comme moi, la distance qui sépare le nombril de la mâchoire. Je vous laisse prendre les mesures sur quelqu’un de plus petit. Donc, fatalement, même avec des gens bien formés et respectueux des consignes, les loupés doivent inévitablement être assez nombreux.

Mais quand même, tous ces blessés… D’abord, combien y en a-t-il ? Personne ne sait exactement, bien sûr, même si certains ont essayé d’établir un décompte. Le journal Libération, par exemple (pas vraiment un média pro-flic, a priori) a recensé 93 blessés graves parmi les gilets jaunes au 14 janvier 2019. Comptent comme « blessures graves » « les membres arrachés, les organes ayant perdu leur fonction principale, les fractures, les pieds et jambes incrustés de bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête ». Sur ces 93 blessés graves, 68 l’auraient été par tir de LBD, et au moins treize victimes auraient perdu un œil. Toujours à la même date, selon France Info, l’IGPN aurait été saisie 54 fois au sujet de violences policières commises durant les manifestations, et l’IGGN une vingtaine de fois. Ces chiffres ne sont qu’un reflet sans doute partiel de la réalité, mais ils nous donnent un ordre de grandeur.

Bien sûr le nombre de blessés, impressionnant en lui-même, doit être rapporté à la durée du mouvement et au nombre de manifestants. En prenant les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur on arrive, pour le moment, à plus d’un million de manifestants sur neuf semaines (1 011 600, si vous voulez tout savoir). Chiffres certainement sous-estimés, mais prenons les comme base de calcul. Cela signifie que depuis le début du mouvement des gilets jaunes environ 0,01% des manifestants auraient été blessés gravement par les forces de l’ordre. Vous pouvez multiplier par deux, ou trois, ou quatre, ou même dix le nombre de blessés graves si vous voulez, cela ne change pas l’ordre de grandeur. Qui est donc objectivement très faible. Et bien sûr cette présentation présuppose que toutes ces blessures graves auraient été infligées volontairement par les forces de l’ordre, ce qui est, quand même, très probablement faux.

Les LDB ont-ils donc toujours été utilisés conformément aux conditions réglementaires, très restrictives, de leur utilisation ? Je n’en sais rien (pas plus d’ailleurs, je pense, que l’écrasante majorité de ceux qui affirment que les policiers cherchent sciemment à blesser les manifestants), mais je serais prêt à parier que non, en effet. Faut-il interdire l’usage de ces armes ? Je ne sais pas. C’est un débat qui mérite d’être ouvert, pourvu qu’il soit conduit honnêtement, c’est-à-dire en écoutant les deux parties et en n’oubliant pas quelque chose que nous avons sans doute largement oublié : le maintien de l’ordre public lors d’une manifestation, c’est moche, c’est brutal, c’est sale. Plus ou moins moche et brutal, selon la nature du gouvernement et les mœurs de la population, mais moche et brutal quand même.

Vous voulez disperser une foule qui refuse de se disperser ? Si les lacrymos ne marchent pas, il vous reste une seule solution non léthale : vous cognez. Avec un canon à eau, avec des matraques, avec des balles en caoutchouc, avec vos poings, avec vos pieds…, tout cela revient fondamentalement au même : vous cognez sur les gens en face.

Vous voulez maitriser quelqu’un qui résiste vraiment ? Pareil, vous lui tapez dessus. Les jolies clefs de bras, les chouettes mouvements de self-défense que l’on voit faire dans les films, dans la réalité ça ne marche pas. Oui, répétez après moi : ça ne marche pas. En tout cas, pas si vous n’avez pas préalablement attendri le gars en lui tapant dessus, dans, mettons, 98% des cas.

Et à chaque fois que vous faites usage de la violence physique, à chaque fois que vous tapez brutalement sur quelqu’un, ça peut faire très mal, ça peut blesser, ça peut tuer, même sans intention de tuer ou de blesser.

Vous ne voulez pas risquer d’être blessé en manifestant ? C’est très simple : déclarez votre manifestation et défilez gentiment là où le gouvernement vous autorise à défiler, puis dispersez-vous sagement dès que les forces de l’ordre vous le diront. Laissez-vous promener au bout de la laisse, quoi (et, condition subsidiaire, priez pour qu’aucun élément perturbateur ne vienne infiltrer votre manif).

Mais, me direz-vous, on n’obtient rien en manifestant comme ça !

Oui, c’est vrai. En France, on obtient bien plus en cassant qu’en défilant paisiblement. C’est très regrettable mais ça ne change rien au point que je veux rappeler : le maintien de l’ordre, c’est sale, et manifester c’est toujours prendre un risque.

Rappeler cela ne revient nullement à prendre partie pour les forces de l’ordre ou à idéaliser les agents de la force publique, c’est juste, me semble-t-il, prendre le parti de la réalité.

Et si vous voulez le savoir, mon opinion concernant les agents de la force publique est grosso modo identique à celle d’Orwell : « People sleep peaceably in their beds at night only because rough men stand ready to do violence on their behalf. »

Puisque, de manière générale, « les passions des hommes ne se conformeront pas sans contrainte aux exigences de la raison et de la justice », la loi, le gouvernement et la force publique sont des maux nécessaires. Mais les agents de la force publique sont, de manière générale, des hommes « rudes », aux motivations souvent problématiques. Sauver la veuve et l’orphelin, défendre la république, tout ça c’est très bien, mais on ne persuadera pas que, lorsque l’on est CRS ou gendarme mobile, interpeller virilement un manifestant qui fait mine de résister, ou bien savater quelques casseurs présumés ne font pas partie des satisfactions immatérielles du métier. Bref, lorsque l’on fait de l’usage de la violence légale son métier il est bien difficile de ne pas aimer, au moins un peu, dans un recoin de son petit cœur, faire usage de la violence. Et il est bien difficile aussi de ne jamais abuser des prérogatives qui vous sont confiées, surtout dans le feu de l’action.

Les CRS ne sont pas gentils avec les gilets jaunes ? Bin non, pourquoi voudriez-vous qu’ils le soient ? Ils n’ont pas choisi ce métier pour être gentils. Ni pour réfléchir aux ordres qu’on leur donne. Pour autant, la vérité me force à dire que, jusqu’à maintenant, je n’ai pas l’impression qu’ils se soient montrés méchants non plus. Méchant, c’est encore autre chose. Nous avons oublié ce que c’est que de réprimer méchamment une manifestation.

Venons-en au traitement judiciaire des manifestants arrêtés.

Des chiffres divers – certains manifestement fantaisistes – circulent à ce sujet. Je me baserai sur ceux rapportés par la journaliste Paule Gonzalès, du Figaro, qui est en général bien informée. Du 17 novembre au 7 janvier, les forces de l'ordre auraient procédé à 6475 interpellations ayant donné lieu à 5339 gardes à vue. Certainement, les policiers, suivant en cela les instructions des procureurs qui eux-mêmes suivaient les instructions du gouvernement, ont ciblé large, et pas mal de personne se sont retrouvées en garde à vue durant quelques heures pour des broutilles. Evidemment, pour ceux qui en ont été victimes, ça fout en rogne. Manifestement aussi, les conditions de garde à vue ont été parfois délibérément humiliantes. On comprend parfaitement quelle était la consigne : dégoutez-les de venir manifester à nouveau. Encore une fois, ça fout légitimement en rogne. Mais enfin, au bout de quelques heures désagréables, la plupart des gens ont été libérées. Qu’en est-il des condamnations ? Il y en aurait eu un millier. Soit donc 0,1% des manifestants environ.

Mais de quelle nature ont été ces condamnations ?

Le problème, pour évaluer correctement la sévérité de la réponse judiciaire aux gilets jaunes, c’est que, depuis trop longtemps, la justice en France est devenue un théâtre d’ombres dans lequel la peine prononcée publiquement et solennellement par le tribunal n’a souvent pas grand-chose à voir avec la peine qui sera réellement exécutée. Lorsque vous entendez que quelqu’un a été condamné à de la prison, demandez-vous si c’est de la prison ferme. Si c’est de la prison ferme, demandez-vous si la peine prononcée est supérieure à deux ans. En dessous de deux ans, la règle est que votre peine sera aménagée, c’est-à-dire transformée en autre chose que de la prison, surtout si vous n’avez pas d’antécédents judiciaires. Et si jamais, malgré tout, vous allez en prison, avec le jeu des différentes remises de peine, le temps que vous y passerez sera en général inférieur de moitié à ce qui a été prononcé initialement. Et je ne vous parle même pas des quelques 100 000 peines de prison ferme qui sont constamment en attente d’exécution, ni du taux d’exécution pas vraiment mirifique des TIG.

Sur le millier de peines prononcées, il y aurait eu 153 mandats de dépôt, c’est-à-dire 153 mises en prison immédiatement à la sortie du tribunal. Autrement dit, 85% des condamnés seraient ressortis libres du tribunal, et tout laisse penser que presque tous le resteront. À Paris, pour les 249 majeurs jugés en comparution immédiate, on compterait 55 renvois à une audience ultérieure, 63 condamnations à une peine de prison assortie d'un sursis ou d'un sursis avec mise à l'épreuve, 58 condamnations à une peine de prison ferme en totalité ou en partiel, 13 condamnations à un travail d'intérêt général, 20 condamnations à des jours-amendes ou à une amende et 40 relaxes. En province le taux de relaxe aurait été bien moindre mais, même en tenant compte de cette différence, il n’en reste pas moins que l’on ne peut pas sérieusement parler de peines « folles » ou de justice « d’abattage ».

Ce que l’on peut dire, en effet, c’est que la justice a la main plus lourde que d’habitude et que, comme je l’ai dit en ouverture, il y a en la matière un incontestable deux poids deux mesures : selon que vous serez racaille de banlieue ou gilets jaunes, les jugements de cour, etc. Mais plus lourd que d’habitude, dans la France contemporaine, cela ne signifie rien d’autre que : un peu moins laxiste que d’ordinaire. Nous avons oublié ce que c’est qu’un régime vraiment dur.

Nous ne sommes pas en dictature, on n’écrase pas le peuple français sous une botte ferrée, on ne massacre pas les manifestants, la police politique ne fait pas disparaitre les gens en pleine nuit. Ce n’est pas vrai. Du moins pas encore.

Ce qui est vrai, c’est que l’appareil répressif se montre bien plus dur (ou plutôt bien moins mou) avec les gens ordinaires, avec les braves Français moyens habituellement honnêtes et légalistes, qu’avec les délinquants chroniques. A mon sens, c’est presque plus grave, en tout cas plus immoral.

Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville faisait remarquer, à propos de la censure exercée par l’Eglise, au 18ème siècle : « Les auteurs n'étaient persécutés que dans la mesure qui fait plaindre, et non dans celle qui fait trembler ; ils souffraient cette espèce de gêne qui anime la lutte, et non ce joug pesant qui accable. Les poursuites dont ils étaient l'objet, presque toujours lentes, bruyantes et vaines, semblaient avoir pour but moins de les détourner d'écrire que de les y exciter. »

Cette description frappante semble avoir été faite pour décrire la manière dont le gouvernement traite le mouvement des gilets jaunes.

La répression dont celui-ci fait l’objet est bien plus propre à susciter l’indignation que la peur, elle est de l’huile jetée sur le feu bien plus qu’une douche glacée sur l’ardeur des contestataires. Et les discours qui l’accompagnent ne font qu’en décupler l’effet. Ce qui est vraiment insupportable, ce ne sont pas les gardes à vue injustifiées et les coups de matraque gratuits, ce sont les leçons de morales si manifestement destinées à servir ceux qui les profèrent, ce sont les appels à défendre « la république » lorsqu’il ne s’agit que de défendre des privilèges. Ce qui rendrait enragé même un paisible ruminant, c’est d’entendre sans cesse invoquer les mânes de la démocratie par ceux qui transpirent le mépris du peuple et qui n’aspirent qu’à une seule chose : pouvoir continuer à gouverner sans lui, et même de préférence contre lui.

Pour couronner le tout, nos gouvernants croient malin d’agiter de vagues menaces de justice d’exception et de lois draconiennes pour mater la contestation bruyante dont ils font l’objet.

Tocqueville écrit, à la fin de son ouvrage : « Mais rien ne fut d'un enseignement plus pernicieux que certaines formes que suivait la justice criminelle quand il s'agissait du peuple. Le pauvre était déjà beaucoup mieux garanti qu'on ne l'imagine contre les atteintes d'un citoyen plus riche ou plus puissant que lui ; mais avait-il affaire à l'État, il ne trouvait plus, comme je l'ai indiqué ailleurs, que des tribunaux exceptionnels, des juges prévenus, une procédure rapide ou illusoire, un arrêt exécutoire par provision et sans appel. (…)
C'est ainsi qu'un gouvernement doux et bien assis enseignait chaque jour au peuple le code d'instruction criminelle le mieux approprié aux temps de révolution et le plus commode à la tyrannie. Il en tenait école toujours ouverte. L'ancien régime donna jusqu'au bout aux basses classes cette éducation dangereuse. (…)
Il est vrai que, dans cette monarchie du XVIIIe siècle, si les formes étaient effrayantes, la peine était presque toujours tempérée. On aimait mieux faire peur que faire mal ; ou plutôt on était arbitraire et violent par habitude et par indifférence, et doux par tempérament. Mais le goût de cette justice sommaire ne s'en prenait que mieux. Plus la peine était légère, plus on oubliait aisément la façon dont elle était prononcée. La douceur de l'arrêt cachait l'horreur de la procédure. »

Ne croirait-on pas que Tocqueville parle de nous ?

Nos gouvernants, qui passent leur temps à se référer à l’histoire et à nous mettre en garde contre le retour des années trente, ne comprennent pas que c’est une autre tragédie qu’ils sont en train de rejouer. Finances publiques en perdition, système fiscal oppressif et inextricable, privilèges devenus insupportables à force de n’être plus la contrepartie d’aucun service rendu, disparition des corps intermédiaires, et maintenant cahiers de doléance, il ne manque pas grand-chose au tableau pour reproduire l’original.

Tocqueville écrit à propos des dernières années de l’Ancien Régime : « Il semblait qu'on eût entièrement oublié la Jacquerie, les Maillotins et les Seize, et qu'on ignorât que les Français, qui sont le peuple le plus doux et même le plus bienveillant de la terre tant qu'il demeure tranquille dans son naturel, en devient le plus barbare dès que de violentes passions l'en font sortir. » Notre classe dirigeante parait s’être donnée pour but de tester la vérité de cette proposition.