Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 4 mars 2015

Soumission




Une fois n'est pas coutume, et sans doute pour la dernière fois, votre serviteur s'essaye à la critique littéraire. Ayez un peu d'indulgence pour celui qui n'est pas familier de cet exercice, et bonne lecture tout de même.
 

La dernière phrase de Soumission, « Je n’aurais rien à regretter », m’a immédiatement fait penser à la dernière phrase de L’éducation sentimentale, « C’est là ce que nous avons eu de meilleur. »
A première vue ce parallèle pourrait sembler trompeur, car si la dernière phrase de L’éducation sentimentale est à l’évidence un aveu d’échec, le constat de la distance abyssale qui sépare ce que la nature humaine désire et ce que n’importe quelle réalité sociale peut offrir, la dernière phrase du roman de Houellebecq semble plutôt ouvrir la promesse d’une « deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente », et bien plus satisfaisante. Le narrateur n’aura « rien » à regretter du monde qu’il laisse derrière lui, et qui est celui de la civilisation occidentale pourrissante, un monde qui ne lui a apporté aucune vraie satisfaction et qu’il quitte pour entrer dans ce qu’il perçoit vaguement comme une sorte de paradis à sa mesure : un « paradis » fait d’un statut social élevé, de femmes jeunes, soumises, et toujours renouvelées, et de bons petits plats.
Mais nous pouvons remarquer que le narrateur, « François », qui marche manifestement à côté de ses pompes durant tout le roman et qui n’a jamais su être heureux, n’est peut-être pas une autorité très fiable en matière de bonheur. Et que Michel Houellebecq partage peut-être son point de vue ne change rien à l’affaire. Car il est tout à fait clair que, pour entrer dans le paradis terrestre que parait lui offrir sa conversion à l’islam, François devra acquitter un prix : il devra se soumettre, comme l’indique le titre du roman. Il devra dire adieu à la raison et à la liberté, l’islam étant la religion qui n’a de place ni pour l’une ni pour l’autre. Que François n’ait jusque-là guère fait un bon usage de sa raison et de sa liberté explique sans doute qu’il ait l’impression qu’il n’aura rien à regretter, mais il est permis d’être en désaccord avec lui, à la fois dans l’absolu et aussi sur la base du roman lui-même.
En fait, Soumission, tout comme L’éducation sentimentale, appartiennent bien au même genre littéraire, celui du Bildungsroman - bien que le narrateur de Soumission ne soit plus un jeune homme - et tous deux culminent dans un semblable nihilisme. Un nihilisme peut-être plus profond chez Houellebecq, car si l’art pour l’art demeure une possibilité chez Flaubert, un exutoire pour la grande âme de l’artiste, il ne semble pas en aller de même chez l’auteur de Soumission.

La psychologie qui sous-tend le roman de Houellebecq est sommaire, caricaturale peut-être, mais forte : en l’absence de religion seuls subsistent des individus atomisés, en proie à une immense solitude, qui « tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leurs âmes. » Ces plaisirs sont réellement très petits et très vulgaires, puisqu’ils se résument à peu près à deux choses : le sexe et la nourriture, les plaisirs les plus simplement matériels qui soient, en apparence. Bien sûr, chez l’être humain, ces plaisirs peuvent devenir immensément sophistiqués, et très cérébraux. L’être humain est le seul animal qui ait inventé l’érotisme et la grande gastronomie. Mais dans Soumission sexe et nourriture ne sont guère plus que cela : les « dons de Dieu » se résument à la fellation et au poulet rôti, comme le suggère drôlement le narrateur. D’où l’abondance, dans le roman, des notations sexuelles dépourvues de tout érotisme et des notations culinaires réduites à leur plus simples expression, tel que « délicieux. »
Une telle vie est évidemment sinistre, car si les plaisirs les plus animaux sont les seuls qui aient une réalité, les seuls en lesquels peuvent croire des hommes sans Dieu, les êtres humains, ou en tout cas certains d’entre eux, continuent pourtant d’éprouver des élans sublimes, « le goût de l’infini et l’amour de ce qui est immortel. » Le narrateur est bien dans ce cas, qui recherche confusément une religion à laquelle se raccrocher, même s’il ne le formule pas aussi clairement. Il n’est donc pas étonnant qu’il manifeste peu de goût pour la vie, et exprime plusieurs fois une vague envie de mourir.
Cette psychologie sommaire est aussi ce qui explique le rapport que le narrateur entretient avec les femmes, et plus largement qui explique le regard que Houellebecq porte sur les femmes. Dans une société entièrement « matérialiste », où les êtres humains ne parviennent plus à se passionner, mollement, que pour le sexe et la nourriture, le sort des femmes est particulièrement peu enviable. D’une part car leur pouvoir de séduction disparaît bien plus vite que celui des hommes («Je bénéficiai en somme pleinement », remarque le narrateur quadragénaire, « de cette inégalité de base qui veut que le vieillissement chez l’homme n’altère que très lentement son potentiel érotique, alors que chez la femme l’effondrement se produit avec une brutalité stupéfiante, en quelques années, parfois en quelques mois »), et d’autre part car le sexe en tant que tel, séparé des sentiments amoureux, est bien moins satisfaisant pour elles que pour les hommes. On ne sait combien de vies de femmes la négation de ces évidences, au nom de la « libération sexuelle » et de « l’égalité des sexes », a pu briser, mais le nombre doit à l’évidence être très élevé.
Cette malédiction de la condition féminine dans l’Occident finissant est symbolisée par les rencontres du narrateur avec deux femmes de son âge, Aurélie et Sandra : « Quand au présent, il était évident qu’Aurélie n’avait nullement réussi à s’engager dans une relation conjugale, que les aventures occasionnelles lui causaient un dégoût croissant que sa vie sentimentale en résumé s’acheminait vers un désastre irrémédiable et complet. » Pour autant le narrateur, et sans doute l’auteur lui-même, parait n’éprouver que peu de compassion pour la gent féminine dont il décrit le malheur aussi crûment. Probablement car il estime que les femmes – via le féminisme - sont les premières responsables de cette situation désastreuse, et aussi sans doute car les hommes payent également un tribut très élevé au féminisme. Le narrateur lui-même, qui rêve du retour du « patriarcat » tout en étant à peu près dépourvu des qualités viriles que l’on serait en droit d’attendre d’un père et d’un chef de famille, n’est-il pas une parfaite illustration de ce désarroi psychologique profond qui frappe le mâle occidental moyen ?

Le narrateur est un intellectuel professionnel, théoriquement payé par les pouvoirs publics pour réfléchir et transmettre son savoir. Bref, c’est un universitaire. Mais, en l’absence de recherche de la vérité, et en définitive de poursuite de la sagesse, la vie intellectuelle apparait rapidement comme dépourvue de sens, et de satisfactions qui lui soient propres ; car les petits plaisirs d’amour-propre qu’un universitaire peut retirer de son activité, par exemple publier dans une revue ou une édition prestigieuse (« La pléiade »), ne peuvent pas, en toute rigueur, être classés parmi les plaisirs intellectuels. François ne retire donc aucune satisfaction particulière de sa profession, si ce n’est peut-être de pouvoir coucher facilement avec des étudiantes car, pour des raisons peu compréhensibles, les jeunes et jolies jeunes femmes semblent se laisser facilement séduire par cet homme sans qualités et neurasthénique. Pour François, l’expression « vie de l’esprit » est vide de sens, et tout professeur d’université qu’il soit sa vie est ordonnée essentiellement autour de sa « bite » et de son estomac. Pourtant, les pulsions demeurent, même lorsque nous avons perdu tout espoir de les satisfaire. Aussi François est-il vaguement tourmenté par la conscience que, depuis sa thèse, sa vie intellectuelle s’est réduite comme peau de chagrin et que le peu de désir de savoir qu’il avait pu posséder en lui s’est évaporé comme neige au soleil. Un peu de la même manière que les pulsions érotiques demeurent en lui, même en l’absence d’éros, et l’envie de vivre, même en l’absence de raisons de vivre. Son âme a ses besoins, au même titre que son corps, mais il ignore comment les contenter car il est intimement persuadé qu’il n’a pas d’âme et qu’il n’est qu’un corps.
Par ailleurs, les deux personnages du roman qui font manifestement la plus forte impression sur lui l’impressionnent avant tout par leur clairvoyance, pour ne pas dire par leur supériorité intellectuelle. Ils savent, ou paraissent savoir des choses que François ne sait pas et qui l’intéressent vivement. L’un d’eux, Godefroy Lempereur, est un tout jeune homme qui débute dans la carrière universitaire. L’autre, Robert Rediger, est plus âgé que François et s’apprête à prendre la présidence de son université, ainsi qu’à grimper les échelons du pouvoir au sein du nouveau régime islamique qui s’installe en France. Tous deux partagent la caractéristique d’avoir appartenu au mouvement politique dit des « identitaires ».
Un autre personnage du roman, il est vrai, parait posséder une sorte de savoir supérieur, et à ce titre intéresse un moment François. Il s’agit du mari de sa collègue, Marie-Françoise Tanneur, lequel travaille à la DGSI. Mais cet homme à l’apparence désuète appartient à un monde qui est en train de disparaitre. Il n’a plus sa place dans la France d’après, comme l’indique suffisamment le fait qu’il soit mis à la retraite et qu’il se retire dans un petit village reculé du Lot, Martel. Un lieu hautement symbolique, et même doublement symbolique, puisque proche de Rocamadour, où François fera un premier essai, infructueux, pour renouer avec le catholicisme de ses ancêtres. Ces exploits guerriers – Charles Martel repoussant les Arabes – et cette foi profonde – la Vierge noire de Rocamadour – qui ont fondé l’Occident chrétien appartiennent irrévocablement au passé et doivent désormais laisser la place à un « accommodement », une « alliance » avec l’islam, comme le suggère paisiblement l’ancien de la DGSI.

L’accommodement avec l’islam est précisément ce que conseille Rediger à François, et même un peu plus qu’un accommodement, puisqu’il lui propose de se convertir, comme lui-même l’a fait il y a quelques années. Rediger est sans conteste le personnage supérieur du roman : intelligent, séduisant, cultivé, ayant réussi socialement et commençant tout juste une carrière politique qui s’avère très prometteuse, il concentre tout ce que François peut désirer ou admirer, et il parait au surplus avoir des réponses aux grandes questions métaphysiques qui, malgré lui, tourmentent le narrateur de Soumission. Les raisons qu’il donne à François pour le rallier à l’islam sont donc, en quelque sorte, le sommet de ce roman à thèse, ou de cet essai qui se cache sous la forme d’un roman, et le discours que Houellebecq prête à Rediger est certainement l’une des intuitions les plus brillantes du romancier : « l’ensemble de l’article n’était qu’un énorme appel du pied à ses anciens camarades traditionnalistes et identitaires. Il était tragique, plaidait-il avec ferveur, qu’une hostilité irraisonnée à l’islam les empêche de reconnaitre cette évidence : ils étaient, sur l’essentiel, en parfait accord avec les musulmans. Sur le rejet de l’athéisme et de l’humanisme, sur la nécessaire soumission de la femme, sur le retour au patriarcat : leur combat, à tous points de vue, était exactement le même. Et ce combat nécessaire pour l’instauration d’une nouvelle phase organique de civilisation ne pouvait plus, aujourd’hui, être mené au nom du christianisme ; c’était l’islam, religion sœur, plus récente, plus simple et plus vraie (…), c’était l’islam donc, qui avait aujourd’hui repris le flambeau. »
De fait, bien que les « identitaires » soient, dans le roman comme dans la réalité, les plus en pointe dans le combat contre l’islam, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Houellebecq fait des identitaires des musulmans en puissance.
L’islam est la religion qui ne connait ni la raison, ni la liberté. Le mouvement identitaire est, lui, une tentative de fonder un ordre politique prérationnel et « organique », un ordre politique qui reposerait sur « l’identité » - c’est-à-dire sur la « culture » entendue comme une sorte de personnalité collective se développant spontanément au cours des âges, telle une espèce d’organisme vivant - ou sur la race, au sens le plus biologique du terme. Tout comme son lointain ancêtre, la culture, « l’identité » est une notion essentiellement réactive, élaborée en opposition à l’ordre politique moderne, celui fondé sur les droits de l’homme, le commerce, et la conquête de la nature. Les identitaires, pourrait-on dire, cherchent à dépasser par le bas ce qu’ils perçoivent comme les impasses de la démocratie libérale, à savoir le relativisme, l’atomisation de la société, l’incapacité à défendre ce qui est à soi, l’incapacité à se consacrer à une cause plus grande que soi, le culte abrutissant des jouissances corporelles et, last but not least, le chaos amoureux engendré par l’indifférenciation des sexes. Face à tout cela, les identitaires cherchent à fonder une communauté « organique » dans laquelle l’individu se perdrait, qui donnerait sens à l’existence de chacun et force à la collectivité. Ils recherchent une transcendance sans Dieu, car il leur parait impossible de bâtir un ordre politique solide qui ne repose pas sur une forme ou une autre de transcendance, mais ils n’imaginent pouvoir trouver cette transcendance que dans l’Histoire.
Ce qu’ils rejettent, en définitive, c’est la raison, et la liberté individuelle qui en est le corolaire inévitable, car ils identifient la raison avec le rationalisme moderne. Ils identifient la raison avec les Lumières. Ce faisant ils s’éloignent irrésistiblement du christianisme, qui est censé être une partie de leur « identité », et ils se rapprochent inévitablement de l’islam, qu’ils sont censés combattre. Et le fait que, dans Soumission, la quête « identitaire » finisse par conduire à la conversion à l’islam est approprié, car la transcendance sans Dieu ne sera toujours, pour la plupart des hommes, qu’un pauvre substitut à la transcendance divine. L’islam, pourrait-on dire, est la vérité effective du mouvement « identitaire. » Et on pourrait ajouter que ce mouvement partage un autre trait avec l’islam : la survalorisation de la virilité, en réaction aux excès du féminisme et par dégoût de la société sexuellement neutre. Ce qui contribue sans doute à expliquer qu’il attire surtout des jeunes hommes, dont beaucoup, on peut le soupçonner, se rêvent confusément en Mad Max entouré de femelles énamourées, dans le chaos qui suivra la chute inévitable du « système. »
Ces jeunes gens romantiques, au vrai sens du mot, marchent ainsi, probablement sans le savoir ni le vouloir, sur les traces d’autres jeunes gens qui, voici un peu moins d’un siècle, ont fini par embrasser la barbarie la plus brutale et la plus obscurantiste par une haine compréhensible, mais déraisonnable, de la civilisation facile et partiellement corrompue dans laquelle il vivait. L’islam aux sirènes duquel cède le narrateur est la version contemporaine de cette tentation très ancienne, la tentation de dire adieu à la raison et à la liberté au nom de la « morale » et de la « transcendance. » Le narrateur, bien que professeur de littérature, n’a malheureusement pas assez de littérature en lui pour connaitre, ou pour se souvenir, de cet avertissement formulé il y a longtemps par un immense écrivain : « Méprise seulement la raison et la science, la plus haute puissance de l’homme, et tu seras entièrement à ma merci. »
Contrairement à ce que pense François, et peut-être Michel Houellebecq lui-même, nous avons beaucoup à perdre et à regretter.

mercredi 18 février 2015

Making Gay Okay : Homosexualité, nature, et politique (3/3)




Jusqu’en 1973, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (dit communément DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) établi par l’American Psychiatric Association (association américaine de psychiatrie – APA), classait l’homosexualité parmi les maladies mentales. Ce classement constituait bien entendu un obstacle majeur sur la voie du « mouvement homosexuel ». Pour que l’homosexualité puisse un jour être considérée comme « saine, naturelle, et normale » il fallait impérativement qu’elle cesse d’être considérée comme une affection psychiatrique. Le but n’était pas de prouver scientifiquement que la classification du DSM était fautive. A supposer que cela soit possible – ce qui était fort douteux – administrer une telle preuve aurait demandé bien trop de temps. Et puis l’idée même d’examiner de manière impartiale et froidement rationnelle si l’homosexualité est ou pas une forme de maladie mentale était, bien entendu, totalement incompatible avec l’état d’esprit qui animait les militants homosexuels. Pour obtenir satisfaction ceux-ci commencèrent donc, en 1970, à perturber violemment les réunions de l’APA. Ces méthodes brutales n’auraient sans doute pas connu beaucoup de succès si les militants homosexuels n’avaient été puissamment aidés, d’une part par le climat intellectuel de l’époque, qui était à la « libération » sexuelle généralisée et à la contestation des formes traditionnelles d’autorité, et d’autre part et surtout par un certain nombre de psychiatres. Parmi ces psychiatres qui appuyaient de l’intérieur les revendications des activistes gays, certains étaient eux-mêmes homosexuels, et donc très intéressés par la possibilité que l’homosexualité puisse cesser d’être considérée comme un trouble mental, comme par exemple le docteur John P. Spiegler, qui fut élu président de l’APA en 1973. D’autres, qui se nommaient eux-mêmes « les jeunes Turcs », étaient de jeunes psychiatres « libéraux » au sens américain du terme, c’est-à-dire de gauche, bien décidés à réformer la psychiatrie dans un sens favorable à leurs idées politiques, et aussi à prendre de cette façon plus rapidement la place de leurs ainés.
Soumise à cette double pression, l’APA ne tarda pas à capituler, à peu près de la même manière que, quelques années auparavant, les plus grandes universités américaines avaient capitulé devant la violence de certains étudiants noirs et accepté de sacrifier la rigueur intellectuelle et la discipline sur l’autel de ce que l’on ne nommait pas encore le politiquement correct. En 1973, l’APA décida brusquement de retirer l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Deux psychiatres racontent la manière dont cette décision fut prise :
« Le DSM de l’association américaine de psychiatrie céda soudainement et complètement à la pression politique lorsque, en 1973, il retira l’homosexualité de la liste des désordres mentaux susceptibles d’être traités. Une tempête politique avait été créée par des activistes gays à l’intérieur de la psychiatrie, avec une intense opposition à la normalisation de l’homosexualité de la part de quelques psychiatres courageux qui étaient de ce fait diabolisés, et même menacés, plutôt que scientifiquement réfutés. La Chambre des Délégués de l’APA esquiva le conflit en demandant à ses membres de voter sur la question, marquant ainsi la première fois dans l’histoire de la santé où une classification médicale fut décidée par un vote populaire plutôt que sur la base de preuves scientifiques. »
Toutefois, en 1973, le DSM conservait encore une entrée au sujet des homosexuels insatisfaits de leur homosexualité, pour lesquels on pouvait poser le diagnostic « d’homosexualité égo-dystonique ». Puis, en 1987, même ce petit article fut supprimé. Aujourd’hui le DSM ne contient simplement aucune référence à l’homosexualité. Non seulement l’homosexualité n’est plus officiellement classée dans les troubles psychiatriques, mais l’idée même que certains pourraient expérimenter cette condition comme insatisfaisante et ainsi désirer en changer a été effacée des catégories psychiatriques.
Car il est une autre notion qu’il est devenu pratiquement impossible d’évoquer publiquement : celle du caractère plastique de l’homosexualité. Non seulement tout ce qui pourrait suggérer que l’homosexualité n’est pas une condition tout à fait « saine, naturelle et normale » est absolument prohibé dans le débat public, mais il est aussi devenu indispensable d’affirmer que l’homosexualité est une condition innée, vraisemblablement d’origine génétique, qui n’est aucunement susceptible de varier. Ceux qui éprouvent de l’attirance pour les personnes du même sexe que le leur ne peuvent en aucun cas changer et devenir hétérosexuels.
L’intérêt de cette position est double, du point du « mouvement homosexuel ».
D’une part elle permet de ranger l’homosexualité dans la même catégorie légale que la race ou le sexe, c’est-à-dire une caractéristique innée qui distingue un groupe du reste de la population et peut être l’occasion de discriminations contre ce groupe. Autrement dit, si l’homosexualité est un trait inné qui ne peut être changé, pas plus qu’un Noir ne saurait devenir un Blanc ni une femme un homme, alors les homosexuels peuvent se prévaloir de toutes les lois « anti-discriminations » déjà en vigueur et réclamer leur part des bénéfices de la discrimination positive.
D’autre part, le caractère inné de l’homosexualité semble écarter toute notion de responsabilité : puisque c’est inné, les homosexuels ne sont pas responsables de leur comportement sexuel. Par conséquent réprouver leurs pratiques est aussi injuste que de condamner les bossus pour leur bosse.
Cependant, le dogme de l’immutabilité est extrêmement faible, lorsqu’on prend la peine de l’examiner d’un peu près, et il ne peut se soutenir que par l’intimidation et la menace.
Il est très faible, d’une part, car la réalité est que, d’un point de vue scientifique, nous savons très peu de choses sur l’étiologie de l’homosexualité. Cela ne doit pas surprendre. Notre ignorance du fonctionnement du cerveau humain reste très grande, et notre ignorance du fonctionnement de l’esprit humain est sans doute plus grande encore, si du moins nous restons dans le cadre de la méthode scientifique. Ainsi, très souvent, la psychiatrie doit se contenter de classer les pathologies en fonction de leurs symptômes, plutôt qu’en fonction des causes sous-jacentes de ces symptômes, faute de connaître ces causes[1]. Il est très faible, d’autre part, car le caractère inné d’une tendance ne fait nullement disparaître la responsabilité morale de celui qui se livre à cette tendance, sauf peut-être dans les cas les plus extrêmes. Ainsi, par exemple, nous savons aujourd’hui que l’alcoolisme a une composante héréditaire, en ce sens que certaines personnes sont plus susceptibles que d’autres de devenir alcooliques. Pour autant, chacun reste responsable du moindre verre d’alcool qu’il ingère, à moins bien sûr qu’on ne lui ait posé un revolver sur la tempe pour le forcer à l’ingérer. Si la prédisposition à l’alcoolisme a une composante héréditaire, les comportements alcooliques sont toujours volontaires, du moins à leurs débuts, avant que ne s’installe la dépendance. De la même manière, les penchants homosexuels ne privent nullement les personnes qui en sont affectées de leur libre-arbitre. Jusqu’à preuve du contraire – et une telle preuve sera assurément difficile à administrer – les pratiques homosexuelles restent volontaires, quel que soit le fondement, génétique ou pas, de l’attirance homosexuelle.
Mais surtout, il est empiriquement et amplement prouvé que l’homosexualité n’est pas une caractéristique immuable. Une partie au moins des homosexuels sont susceptibles de changer et de devenir hétérosexuels, soit spontanément, soit à la suite d’une thérapie.
Voici par exemple ce que déclarait le docteur Jeffrey Satinover devant la commission judiciaire du Sénat du Massachusetts en 2003 :
« Approximativement 10% des hommes ont eu une relation sexuelle avec un autre homme à un moment de leur vie – c’est l’origine du mythe gay selon lequel les homosexuels représenteraient 10% de la population. La plupart de ces hommes se seront identifiés comme gay avant l’âge de 18 ans, et auront agi en conséquence. Mais à l’âge de 18 ans une bonne moitié d’entre eux ne se considéreront plus comme gay et n’auront plus jamais de rapport sexuel avec un homme. Et il ne s’agit pas là d’individus sélectionnés parce qu’ils auraient suivi une thérapie ; c’est juste la population générale. Qui plus est, à l’âge de 26 ans, le pourcentage d’hommes qui se considèrent comme gay tombe à 2,8%. Cela signifie que, sans aucune intervention extérieure, parmi les garçons qui se considèrent comme gay à l’âge de 16 ans, trois sur quatre ne le seront plus à l’âge de 25 ans. »
La sexualité humaine a une certaine fluidité, particulièrement à l’adolescence, cela est connu depuis la nuit des temps, et par conséquent les observateurs avisés ont toujours remarqué que les mœurs sexuelles pouvaient être influencées par les lois. Ainsi l’homosexualité peut assez manifestement être encouragée ou découragée par bien des facteurs, même s’il semble par ailleurs raisonnable de penser qu’il existera toujours un certain pourcentage incompressible d’homosexuels dans toutes les sociétés.
Cela a pour conséquence qu’il est possible de mettre au point des thérapies pour les homosexuels désirant changer d’orientation sexuelle, thérapies qui sont d’une efficacité variable mais loin d’être négligeable. Durant cette même audition devant le sénat du Massachusetts, Jeffrey Satinover expliquait : « un examen de la recherche sur le sujet sur de nombreuses années montre un taux de succès de 30 à 52% dans le traitement d’une attirance homosexuelle non désirée. Masters et Johnson affirmaient avoir un taux de succès de 65% après un suivi de cinq ans. D’autres spécialistes font état d’un taux de succès allant de 30 à 70%. » Le docteur Robert Spitzer lui-même, celui qui, en 1973, fut l’un de ceux qui contribuèrent le plus à ce que l’homosexualité cesse d’être classée parmi les pathologies mentales, reconnaissait en 2001 qu’il existe « des preuves qu’un changement d’orientation sexuelle à la suite d’une thérapie appropriée peut se produire chez certains gays et chez certaines lesbiennes. »
Clairement, seule une partie des homosexuels sont susceptibles de pouvoir changer d’orientation sexuelle, à condition bien évidemment d’être motivés pour le faire. Mais quel que soit le nombre de ceux qui peuvent aboutir à un tel changement, le seul fait qu’il soit possible de changer suffit pour prouver que l’homosexualité n’est pas une condition immuable.
Cette possibilité est anathème pour les activistes homosexuels, aussi ont-ils investi une énergie considérable pour décrédibiliser ceux qui mènent ce genre de thérapie, et même pour les faire interdire. C’est ainsi que, en 2012, la Californie, terre d’élection pour le mouvement homosexuel, a adopté une loi interdisant à un professionnel de la santé mentale d’entreprendre une thérapie visant à changer l’orientation sexuelle d’un patient de moins de dix-huit ans, c’est-à-dire précisément l’âge auquel l’orientation sexuelle est la plus malléable. Les législateurs californiens motivent cette interdiction notamment par les dangers supposés de ce genre de thérapie, dangers qui sont loin d’être prouvés, mais ils ne disent pas un mot des dangers parfaitement avérés du mode de vie homosexuel. Des propositions de loi semblables ont déjà été introduites dans d’autres Etats des Etats-Unis, et on peut penser que certaines d’entre elles finiront par être adoptées. Rien, peut-être, ne montre mieux que le mouvement homosexuel n’a depuis longtemps plus rien à voir avec un quelconque plaidoyer pour la tolérance. Si la tolérance des « modes de vie » et des « sexualités différentes » était son but, que pourrait-il objecter au fait que certains désirent changer d’orientation sexuelle et essayent librement de le faire ? Cela ne fait-il pas précisément partie de la liberté sexuelle qu’il prétend défendre ?
Mais en réalité son but est tout autre : « modifier radicalement la conception qu’a la société de la réalité », faire en sorte que ce qui est objectivement anormal soit considéré comme « sain, naturel et normal », et même comme désirable puisqu’il doit être interdit de chercher de l’aide pour quitter cette condition. D'abord vient le déni de la réalité, puis vient l’obligation de soutenir ce déni, de proclamer publiquement que deux plus deux font cinq. Le mensonge initial ne peut se soutenir que par des mensonges sans cesse renouvelés et par une propagande toujours plus stridente.


C’est ainsi que, très normalement, l’éducation est devenu l’un des théâtres d’opération principal du mouvement gay et lesbien. Les universités américaines sont déjà amplement pourvues en programmes et départements d’études gays et lesbiens, ou LGTB, selon la terminologie adoptée par les activistes homosexuels et reprise sans discussion par les autorités universitaires. Mais cela ne saurait suffire. Pour essayer de faire en sorte qu’un jour tout le monde considère l’homosexualité comme « saine, naturelle et normale, » il est indispensable d’apprivoiser les enfants le plus tôt possible avec cette idée. La promotion de l’homosexualité doit devenir une partie d’une « éducation sexuelle » obligatoire.
Cependant, beaucoup de parents résistent encore fortement à l’idée que leurs enfants pourraient être exposés dès l’école élémentaire à des cours, des films, des lectures sexuellement très explicites et qui présentent l’homosexualité sous un jour attrayant. Conscient de cette difficulté, le mouvement LGTB a donc adopté une approche indirecte.
Cette approche est fort bien expliquée par Kevin Jennings, un homosexuel fondateur du réseau GLSEN (Gay, Lesbian and Straight Education Network), qui se donne officiellement pour mission de faire en sorte que « chaque membre de la communauté scolaire soit considéré et respecté indépendamment de son orientation sexuelle ou de son identité de genre. »
Kevin Jennings, lors d’une conférence donnée en 1995 et intitulée « Gagner la guerre culturelle », détaillait ainsi la stratégie rhétorique employée par son organisation.

« Si la droite radicale parvient à nous dépeindre comme des prédateurs d’enfants, nous perdrons. Leur langage est plein d’insinuations subtiles et moins subtiles – « promouvoir l’homosexualité » en est un exemple – comme quoi nous nous en prendrions à leurs enfants. Nous devons apprendre de la lutte pour l’avortement, où l’appropriation intelligente du terme « pro-vie » a permis à ceux qui s’opposaient à l’avortement de présenter la question d’une manière avantageuse pour eux, afin de faire en sorte de ne pas nous retrouver coincés avant même que le débat commence. Dans le Massachusetts, la clef du succès pour la Commission Gouvernementale sur les Jeunes Gays et Lesbiennes a été une présentation efficace de la question. Nous nous sommes saisis immédiatement du thème mis en avant par l’opposition – la sécurité – et nous avons expliqué comment l’homophobie représente un danger pour la sécurité des étudiants, en créant un climat dans lequel la violence, les insultes, les problèmes de santé et les suicides sont courants. En titrant notre rapport « Rendre les écoles sûres pour les jeunes gays et lesbiennes », nous avons automatiquement placé nos opposants sur la défensive et nous leur avons subtilisé leur meilleure arme. Cette manière de présenter la question a court-circuité leurs arguments et les a forcé à faire machine arrière dès le premier jour du débat. Trouver la bonne manière de tourner le débat est la clef du succès pour notre communauté. Elle doit être liée à des valeurs universelles que tout le monde partage. Dans le Massachusetts personne ne pouvait contester la manière dont nous présentions la question et dire « mais bien sûr, je pense que les étudiants devraient se suicider » : ceci nous a permis de poser les termes du débat. »

Et de fait, Kevin Jennings a été tellement efficace dans son activité de lobbyiste LGTB qu’il a été recruté par l’administration Obama pour servir au ministère de l’éducation, comme sous-secrétaire-adjoint de The Office of Safe and Drug-Free Schools, poste qu’il a occupé pendant deux ans, et que le réseau GLSEN comporte aujourd’hui 4000 ( !) clubs associés à travers tout le pays chargés de disséminer la bonne parole dans les écoles et les universités.
GLSEN bénéficie désormais du soutien de sponsors prestigieux, comme Google, HBO, American Express, Goldman Sachs, etc. qui lui permettent de disposer d’une trésorerie plus qu’abondante et de distribuer des livres, des films, des « kits pédagogiques », d’organiser des évènements dans tous les Etats-Unis.
Robert Reilly détaille quelques-uns des documents de propagande utilisés par GLSEN, documents qui tous, sous couvert de promouvoir la tolérance et de lutter contre « l’homophobie » qui mettrait en danger la vie des jeunes homosexuels, promeuvent réellement l’homosexualité. Il est d’autant moins utile de reprendre cette description ici que nous avons désormais largement l’équivalent en France. Et, en France comme aux Etats-Unis, la possibilité pour les parents de faire échapper leurs enfants à cette propagande parfois franchement obscène se réduit peu à peu. « L’objection de conscience » ne saurait être tolérée éternellement dès lors que les pouvoirs publics font leur l’objectif de « créer une société dans laquelle l’homosexualité sera considérée comme saine, naturelle, et normale », car pourquoi refuser que ses enfants soient exposés à la propagande LGTB si ce n’est parce que l’on considère, en définitive, que l’homosexualité n’est ni saine, ni naturelle ni normale ? Dans le Massachusetts, qui autorise les « mariages » homosexuels depuis 2003, les parents ont désormais perdus le droit de demander à être avertis lorsque les écoles utilisent du matériel LGTB ou bien à ce que leurs enfants soient dispensés d’assister à ces cours.


Le mouvement homosexuel, qui est parvenu en France et dans d’autres démocraties libérales à imposer le « mariage » homosexuel, et qui a de bonnes chances d’y parvenir dans l’ensemble des Etats-Unis, nous demande à tous de vivre dans le mensonge, de considérer comme « sain, naturel et normal » ce qui ne l’est pas. Cette demande ressemble chaque jour davantage à une exigence à laquelle il est impossible de se soustraire, et chaque succès du mouvement homosexuel renforce ses tendances coercitives.
Dans l’Etat de Washington, une fleuriste s’est vu intenté un procès parce qu’elle avait refusé de faire une composition florale pour un « mariage » homosexuel. Le propriétaire d’un hôtel dans le Vermont a été condamné à une forte amende pour avoir refusé d’accueillir la cérémonie de « mariage » de deux lesbiennes. Un photographe au Nouveau-Mexique qui avait refusé de photographier un tel évènement a été reconnu coupable de « discrimination en fonction de l’orientation sexuelle », et soumis lui aussi à une amende conséquente. Un juge à Hawaii a condamné une femme qui refusait de louer une chambre à un couple de lesbienne dans son Bed and Breakfast. Une femme afro-américaine a perdu son emploi à l’université de Toledo parce qu’elle avait publié dans le journal local un éditorial dans lequel elle contestait le parallèle entre le mouvement gay et la lutte pour les droits civiques des afro-américains. Et cela n’est certainement que le début.
Le mensonge doit nécessairement s’institutionnaliser pour espérer survivre, au moins pendant un temps. Car bien sûr, on peut légitiment penser que la réalité finira inévitablement par triompher, un jour où l’autre. Mais que le mensonge doive tôt ou tard s’effondrer n’enlève strictement rien à la nécessité de le combattre dès aujourd’hui, et alors même qu’il semble chaque jour plus fort.
Le « mouvement homosexuel » est un vecteur particulièrement puissant du relativisme théorique qui est, à terme, mortel pour la démocratie libérale, démocratie libérale qui repose précisément sur l’idée que l’homme a une certaine nature et certaines finalités naturelles. Il est aussi, et pour la même raison, un vecteur de la destruction de la famille dite traditionnelle, qui est tout à la fois une condition essentielle de l’épanouissement de l’être humain et le fondement sur lequel reposent nos régimes démocratiques.
Surtout, le « mouvement homosexuel » est par essence despotique. Ce qui est en jeu, à chacune de ses avancées, ce sont tout simplement nos libertés individuelles, et particulièrement les libertés religieuses, dans la mesure où aucune des trois grandes religions monothéistes ne considère l’homosexualité comme « saine, naturelle et normale », pour dire le moins.
Le « mouvement homosexuel » ne concerne donc pas qu’une toute petite partie de la population, il nous concerne tous : aucun domaine de la vie politique et sociale ne sera épargné par ses avancées, c’est une certitude. Ainsi, dans le cas de la France, que la loi sur le « mariage pour tous » ait été adoptée ne change rien, la lutte doit bien évidemment continuer. Non seulement pour abroger cette loi, ce qui est tout à fait possible en dépit de ce qui est parfois affirmé par ses partisans, mais plus largement pour réfuter les prétentions des activistes homosexuels à « modifier radicalement la conception qu’a la société de la réalité. » La réalité, certes, n’a pas besoin d’être défendue, mais les générations d’hommes qui vivront les conséquences dévastatrices de ce mensonge si nous ne faisons rien, elles, ont besoin d’être défendues.
L’homosexualité peut, et même doit être tolérée. Elle ne saurait être moralement approuvée et traitée comme saine, naturelle et normale. Après avoir lu le livre de Robert Reilly, plus personne ne pourra prétendre qu’il ne comprenait pas les enjeux de cette question.




[1] A ce propos on lira avec profit « The biology of homosexuality : science or politics ? » dans Homosexuality and American public life, ed Christopher Wolfe.

mercredi 11 février 2015

Making Gay Okay - Homosexualité, nature, et politique (2/3)



 
Tel était à peu près l’état du droit et des mœurs aux Etats-Unis lorsque le « mouvement gay » fit son apparition sur la place publique. Depuis des temps immémoriaux la sodomie était considérée comme un crime par la common law et, jusqu’en 1961, cette pratique était prohibée par tous les Etats des Etats-Unis. Mais, de 1880 à 1995, on ne trouve trace que de 203 cas de poursuites judiciaires intentées pour sodomie entre adultes consentants, soit moins de deux cas par an. Autrement dit, tout en conservant des lois interdisant cette pratique, les pouvoirs publics ne se montraient guère diligents pour savoir ce qui se passait dans le secret des chambres à coucher, et des homosexuels se livrant discrètement à leurs penchants n’avaient à peu près rien à craindre de la loi. Et pour le reste, bien entendu, les homosexuels jouissaient exactement des mêmes droits civils et politiques que les autres citoyens américains. La loi ne faisait simplement pas acception de votre « orientation sexuelle ».
Mais à partir de la fin des années 1960, dans le sillage de la révolution sexuelle, certains homosexuels ne se contentèrent plus de ce compromis et se mirent à réclamer bruyamment le « droit » de « vivre leur sexualité au grand jour », les émeutes de Stonewall, en juin 1969, marquant, de l’avis général, l’apparition du « mouvement gay et lesbien » sur la place publique aux Etats-Unis.
Ce dont il s’agissait alors n’était pas simplement de réclamer l’adoucissement ou même la suppression des lois prohibant les pratiques homosexuelles car, comme nous l’avons vu, l’absence de lois contre certaines pratiques sexuelles ne signifie aucunement l’approbation de ces pratiques, et le silence de la loi peut très bien coexister avec une forte désapprobation sociale, même si sans doute, sur le long terme, le silence de la loi finira par éroder cette désapprobation sociale. Le but de ces militants homosexuels était bien plus radical : la fin de toute répression contre les pratiques homosexuelles n’était que leur but immédiat, leur but final était d’obtenir l’approbation publique de ces pratiques. Comme l’a déclaré candidement l’un d’entre eux, cité par Robert Reilly : « Nous avons un programme, créer une société dans laquelle l’homosexualité sera considérée comme naturelle et normale. » Ou encore, notre but est de « modifier radicalement la conception qu’a la société de la réalité. »
Réaliser un tel programme ne nécessite rien moins que de renverser totalement la moralité dite traditionnelle en matière de sexualité, c’est-à-dire d’abandonner l’idée qu’il existerait des comportements vertueux et des comportements vicieux, des actes conformes à la nature et des actes contre-nature. Car il est impossible que l’homosexualité soit un jour considérée comme « naturelle et normale » sans que les notions même de naturel et de normal ne disparaissent.
En effet, tant que subsistera l’idée que la sexualité humaine a pour but naturel la procréation, être attiré par des personnes du même sexe que soi sera inévitablement perçu comme anormal ; tant que subsistera l’idée que les organes génitaux sont des organes procréateurs et qu’il existe une parfaite complémentarité naturelle, en vue de ce but, entre les organes masculins et féminins, les pratiques homosexuelles seront nécessairement considérées comme contre-nature[1].
La notion de nature doit donc être abandonnée en matière de sexualité pour que les pratiques homosexuelles et les pratiques hétérosexuelles puissent être considérées comme pratiquement et moralement équivalentes. Mais cela va plus loin que mettre sur le même plan les pratiques sexuelles des hétérosexuels et celles des homosexuels, mettons le coït vaginal et le coït anal. Car, l’homosexualité ne se caractérise pas seulement par un usage différent des organes génitaux. Elle se caractérise aussi par une approche différente de la sexualité dans son ensemble. Pour le dire simplement, la sexualité « gay » est incompatible avec la notion de chasteté, alors que celle-ci est, depuis des temps immémoriaux, censée être la norme dans les relations entre les hommes et les femmes, et l’est encore dans une grande mesure, en dépit de la révolution sexuelle. Si aujourd’hui le mariage ne signe plus le commencement de l’activité sexuelle pour la plupart des hétérosexuels, la fidélité à son partenaire ou à son époux n’en reste pas moins la norme en pratique. Ainsi, les études les plus récentes montrent que, aux Etats-Unis, 90% des femmes hétérosexuelles et plus 75% des hommes hétérosexuels n’ont jamais eu d’aventure extra-conjugale. Un chiffre impressionnant à une époque où, théoriquement, les moyens de contraception permettent une sexualité totalement « sans risques » et où la loi ne sanctionne pratiquement plus l’adultère, même dans une procédure de divorce. A l’inverse, toutes les études sur la communauté homosexuelle confirment ce que les observateurs avisés savaient depuis longtemps, à savoir que l’infidélité y est la norme, tout particulièrement chez les hommes. Citons juste les résultats de deux études, parmi beaucoup d’autres.
Selon une enquête publiée aux Etats-Unis en 1980, seuls 35% des hommes homosexuels interrogés avaient eu moins de 100 partenaires sexuels, 42% en avaient eu entre 100 et 499, et 23% en avaient eu plus de 500. L’un des hommes interrogés affirmait même en avoir eu plus 10 000. Selon une autre enquête, réalisée en 1997 en Australie auprès de 2583 homosexuels masculins, seuls 15% des personnes interrogées avaient eu jusqu’alors moins de 11 partenaires sexuels, tandis qu’à l’autre bout de l’échelle 15% en avaient eu plus de 1000. 82% avaient eu plus de 50 partenaires sexuels et presque 50% en avaient eu plus de cent.
Même en faisant la part d’une éventuelle vantardise, le nombre de partenaires sexuels de l’homosexuel moyen tout au long de sa vie est simplement prodigieux, comparé aux hétérosexuels. Ce qui signifie inévitablement que, parmi les homosexuels, les couples sont beaucoup plus fragiles que parmi les hétérosexuels. Comme l’écrivait un chercheur en 1995, « Même si nous mettons de côté la question de l’infidélité et que nous adoptons une définition très large de ce qu’est une « relation de long terme » en y incluant toutes celles qui ont duré au moins quatre ans, moins de 8% des homosexuels hommes ou femmes rentrent dans cette définition. En bref, il n’y a pratiquement aucune comparaison possible avec un mariage hétérosexuel en termes soit de fidélité soit de longévité. (…) la fidélité tout au long de la vie est pratiquement inexistante chez les homosexuels. »
« Créer une société dans laquelle l’homosexualité sera considérée comme saine, naturelle, et normale » signifiera donc aussi créer une société dans laquelle « le mode de vie homosexuel » sera considéré comme « sain, naturel et normal », c’est-à-dire une société dans laquelle multiplier, parfois de manière sidérante, les partenaires sexuels sera considéré comme une attitude « saine, naturelle et normale. »


Disons-le tout net : il est impossible qu’un tel programme puisse jamais se réaliser complètement. Cela est impossible car il est impossible, même à la meilleure propagande du monde, d’occulter totalement le fait que, tout comme les autres animaux, l’homme a une certaine nature. Si, chez tous les animaux, les organes génitaux sont des organes reproducteurs, comment pourrait-il en aller différemment chez l’homme ? Si tous nos organes remplissent certaines fonctions naturelles – et nous savons nous en souvenir à chaque fois que nous allons chez le médecin – comment est-il possible de croire que seuls nos organes génitaux n’auraient aucune autre fonction particulière que de nous procurer du plaisir ? Tant que l’homme sera un être pensant, la première pensée qui lui viendra à l’esprit à propos de l’homosexualité est que celle-ci n’est ni naturelle ni normale.
De la même manière, il est impossible, même à la meilleure propagande du monde, de parvenir à occulter totalement le fait que, pour l’être humain, le chemin du bonheur, et de la santé, passe par la chasteté.
Ainsi, l’un des secrets aujourd’hui les mieux gardés, mais aussi les plus transparents, à propos du « mode de vie homosexuel » est que celui-ci est extrêmement risqué. La multiplication des partenaires, aussi bien que les pratiques propres aux homosexuels, augmentent énormément les risques de contracter des maladies sexuellement transmissibles et certains types de cancer. La place très importante accordée à la sexualité, la multiplication des partenaires d’un soir, et l’instabilité générale des couples homosexuels signifie aussi assez normalement une plus grande instabilité émotionnelle, à moins peut-être qu’elle n’en soit la traduction. Elle implique aussi, toutes choses égales par ailleurs, une plus grande importance accordée à la séduction, à l’apparence, et une plus grande difficulté à accepter le vieillissement. Il est donc très compréhensible que les homosexuels, hommes et femmes, soit beaucoup plus sujets que les hétérosexuels aux conduites addictives, à la dépression, qu’ils fassent davantage de tentatives de suicides, etc. Robert Reilly a réuni dans un appendice à la fin de son livre les principales données disponibles à ce sujet, et elles sont tristement édifiantes. Plutôt que de les détailler, contentons-nous d’en relever la conséquence : l’espérance de vie des homosexuels est bien inférieure à celles des hétérosexuels, de l’ordre d’une vingtaine d’années. Dans les années 1980, au plus fort de l’épidémie du SIDA, cette différence dépassait les trente ans chez les hommes.
D’un point de vue psychologique, il est presque aussi évident que la multiplication des partenaires sexuels, si typique des homosexuels, s’apparente très vite à une conduite addictive, qu’elle doit, chez la plupart, être source à la fois de jalousie, de honte, d’insatisfaction, car contrairement à ce que promettaient un peu naïvement les promoteurs de la « révolution sexuelle », il sera à jamais impossible à l’être humain d’avoir une sexualité « libérée », c’est-à-dire libérée de toutes considérations morales et pratiquée comme une simple gymnastique. La honte et la possessivité lui sont aussi naturelles que le désir sexuel.
Quelques soient les efforts des activistes homosexuels en ce sens, l’homosexualité ne pourra donc jamais être considérée de bonne foi comme « saine, naturelle et normale. » Les activistes homosexuels eux-mêmes ne peuvent totalement échapper à la conscience que leur sexualité, et leur mode de vie en général, n’est ni sain, ni naturel, ni normal, si l’on veut garder un minimum de sens à ces mots. Leur nature d’être rationnel, qui leur fait élaborer des mensonges sophistiqués pour accommoder la réalité à leurs désirs, les empêche aussi d’oublier totalement qu’il s’agit de mensonges.
La conséquence de cela est que le « mouvement homosexuel » est condamné à une perpétuelle fuite en avant, dans laquelle il doit entrainer l’ensemble de la société où il opère, et même le monde entier. Il doit s’efforcer de faire disparaître tout ce qui pourrait rappeler que l’homosexualité est une anomalie, à peu près de la même manière que, dans 1984, les autorités de l’Océania doivent sans cesse réécrire la réalité pour la conformer aux mensonges de la propagande officielle. La tolérance de l’homosexualité ne saurait lui suffire, car la tolérance implique un écart par rapport à la norme, ou par rapport à la vérité, que l’on s’abstient de vouloir corriger ou supprimer. On ne peut tolérer que ce qui a besoin de l’être c’est-à-dire ce qui, d’une manière ou d’une autre, est fautif. Après avoir obtenu la tolérance, c’est-à-dire la fin de toute incrimination officielle des pratiques homosexuelles, le mouvement homosexuel s’est donc très normalement orienté vers l’exigence que soit publiquement affirmée la bonté de l’homosexualité, en revendiquant par exemple le droit de se marier pour les couples de même sexe.
Le « mariage » homosexuel a évidemment fort peu à voir avec le fait de « pouvoir déclarer publiquement son amour », car la loi n’interdit nullement aux homosexuels ce genre de déclaration publique ; il n’a pas davantage à voir avec le fait de fonder une famille, car les couples homosexuels seront toujours incapables de fonder une famille, au vrai sens du terme. En revanche il a tout à voir avec l’approbation officielle de l’homosexualité : en ouvrant la possibilité de se marier aux couples de même sexe (en attendant sans doute les « partenariats multiples »), le législateur met sur le même plan homosexualité et hétérosexualité, il affirme, même implicitement, que l’homosexualité est « saine, naturelle, et normale » au même titre que l’hétérosexualité, et c’est précisément ce qui est recherché.
Mais le « mariage » homosexuel ne saurait être la fin de la route. Après le mariage viendront inévitablement les revendications touchant tout ce qui concerne la parentalité. Les homosexuels réclameront le droit d’adopter et d’avoir recours à toutes les techniques de procréation médicalement assistées, exactement comme les couples hétérosexuels. Non pas tellement, sans doute, par désir d’avoir des enfants mais bien plus sûrement parce que toute différence de traitement entre homosexuels et hétérosexuels signifierait que les couples homosexuels ne sont pas considérés comme équivalents aux couples hétérosexuels pour ce qui est d’élever des enfants. Ce serait une admission implicite du fait que l’homosexualité n’est pas complètement « saine, naturelle, et normale. »
Et cela ne sera pas la fin encore.
En fait, aucune institution ne saurait s’exempter de l’obligation d’affirmer que l’homosexualité est « saine, naturelle, et normale ». Aucune organisation, publique ou privée, ne pourra être épargnée, quelques soient les motifs avancés : toutes devront apporter publiquement leur soutien aux « droits des homosexuels », toutes devront réformer leurs pratiques pour se conformer aux exigences de ces « droits. » Aucun individu même ne pourra se croire à l’abri de ces exigences : toute action, toute parole, qui paraitrait impliquer une désapprobation de l’homosexualité, ou bien simplement un doute sur le fait qu’elle serait une pratique « saine, naturelle, et normale » s’exposera à être pourchassée devant les tribunaux au nom de la lutte contre « l’homophobie. » La montée aux extrêmes est absolument inévitable. Elle est dans la nature profonde du « mouvement homosexuel ».
C’est en cela que ce « mouvement homosexuel » diffère qualitativement du mouvement de la « libération sexuelle », dont il est l’un des avatars. Car si la « libération sexuelle » a été dans l’ensemble une chose néfaste, « libérer la sexualité » ne nécessitait pas de vivre dans le mensonge comme les revendications homosexuelles nous obligent à le faire. La libération sexuelle pouvait encore être comprise comme une revendication élevée au nom de la nature, la nature opprimée par les conventions « bourgeoises ». Bien que globalement fausse, cette théorie présentait quelque plausibilité, car il est vrai que les conventions qui enserraient la sexualité avant cette « libération » n’étaient pas toutes également bonnes ni également justifiables. Il était donc possible de penser de bonne foi que l’être humain serait plus heureux une fois sa sexualité « libérée ». Vouloir « libérer » la sexualité est une erreur, mais une erreur qui n’est pas nécessairement si facile à détecter. En revanche, affirmer que l’homosexualité est « saine, naturelle, et normale »  est un mensonge, et un mensonge évident, qui ne peut être soutenu qu’au prix d’un effort constant pour cacher la réalité.
Ce mensonge a pu s’introduire au cœur des démocraties libérales en se liant avec la passion pour l’égalité qui les caractérise, et qui nous a déjà fait commettre tant de folies. C’est l’appel à cette passion qui, jusqu’à maintenant, a permis aux activistes homosexuels d’intimider leurs opposants, de les mettre sur la défensive, de faire avancer leurs revendications. Nous n'osons pas dénoncer ouvertement le mensonge ou nous y opposer, à part quelques esprits téméraires, car nous ne savons pas comment faire sans paraître attenter au sacro-saint principe d’égalité. Pour autant nous ne sommes pas convaincus, car nous ne pouvons pas l’être. Et la vérité se fait jour malgré nous à chaque instant. C’est ce qui condamne le « mouvement homosexuel » à une perpétuelle fuite en avant, à des revendications toujours plus extravagantes, et toujours plus attentatoires aux libertés fondamentales de tout un chacun.
Tout cela n’est pas seulement la conséquence que l’on peut logiquement déduire des prémisses sur lesquelles repose le « mouvement homosexuel. » C’est d’ores-et-déjà ce que n’importe qui peut constater aux Etats-Unis, et plus largement dans toutes les démocraties occidentales.
La seconde partie du livre de Robert Reilly est ainsi consacrée à la manière dont le « mouvement homosexuel » a réussi, en un laps de temps remarquablement court, à plier à sa conception de la réalité des institutions aussi prestigieuse et importantes que la Cour Suprême, et les tribunaux de manière générale, l’armée américaine, la diplomatie, l’école, les boy-scouts, mais aussi la psychiatrie et les sciences sociales.
Cette partie est certainement la plus impressionnante et la plus utile de Making gay okay. Reilly y détaille les tactiques et la rhétorique aux moyens desquelles les activistes homosexuels sont parvenus à faire triompher leurs revendications dans ces divers domaines. Elle devrait servir d’avertissement à tous ceux qui croient encore naïvement pouvoir rester à l’écart de ces revendications, et de manuel de résistance à tous ceux qui désirent encore s’y opposer, car l’une des conditions pour espérer vaincre est de pouvoir anticiper les mouvements de l’adversaire.
Il ne saurait être question de retranscrire ici ces chapitres, ni même de les résumer, mais il n’est peut-être pas inutile de dire quelques mots sur deux d’entre eux, celui portant sur la psychiatrie et celui portant sur l’école. Celui portant sur la psychiatrie car il illustre comment une institution théoriquement vouée à la recherche de la vérité est devenue une courroie de propagation du mensonge et parce qu’il touche au cœur de la question, à savoir le caractère « sain, naturel, et normal » de l’homosexualité. Celui portant sur l’école car il nous concerne tous, ou presque tous, et aussi car il est l’un des plus révoltants. Comme l’écrit Robert Reilly : « C’est une mesure de la dépravation du mouvement homosexuel qu’il se refuse à épargner l’innocence des enfants » dans sa promotion de l’homosexualité. La propagande doit toucher « tout le monde, à tout âge, quel qu’en soit le prix. »


[1] On pourra juger, avec raison, que ce traitement de la sexualité humaine est partiel, car trop exclusivement centré sur la reproduction. Cette partialité est délibérée car elle permet de bien mettre en lumière ce qui dans l’homosexualité est évidemment contre-nature. Mais il ne faut pas pour autant perdre de vue que la complémentarité naturelle des organes sexuels féminins et masculins fait signe vers la complémentarité naturelle et morale des hommes et des femmes. Hommes et femmes sont fait pour s’unir et vivre ensemble, non seulement en vue d’avoir des enfants, ce qui dans l’espèce humaine va bien au-delà de la simple reproduction du fait de la très longue éducation dont ont besoin les enfants, mais aussi en vue de se compléter et de se corriger mutuellement. On pourrait même argumenter que, chez l’être humain, l’union sexuelle n’a pas seulement la procréation pour finalité naturelle mais aussi, et peut-être surtout, cette union spirituelle plus profonde entre un homme et une femme. Mais cela requerrait bien d’autres développements qui nous éloigneraient par trop du sujet principal.