Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 2 février 2020

Les vrais hommes ont de bonnes manières




Par Roger Scruton, City Journal, winter 2000


« Les manières font l'homme » - le vieil adage nous rappelle une vérité importante : on ne nait pas être humain, on le devient, et on le devient par la relation aux autres. Bien sûr, un être humain peut exister dans un état de nature, sauvage, muet, solitaire. Mais il n'aurait pas alors notre forme de vie distinctive ; en un sens important, il ne serait pas une personne.

Les manières étaient autrefois décrites comme « la petite morale », c'est-à-dire tous ces aspects de la morale dont les juges et les prêcheurs ne parlent pas, mais sans lesquels les prêcheurs n'auraient personne à qui parler. Les dix commandements ne s'adressent pas à des sauvages : ils présupposent une communauté d'auditeurs déjà existante, des personnes déjà en relation avec leurs « voisins », qu'ils pourraient voler, tuer, cocufier ou offenser. Les manières, correctement entendues, sont les instruments qui nous permettent de traverser l’existence, de gagner le respect et le soutien des autres, et de former des communautés, qui sont quelque chose de plus que la somme de leurs membres. Mais dans un monde où les gens se hâtent d'aller d'un but à l'autre, sans guère se soucier des formes qui assurent le respect et l'approbation de leurs semblables, ces vérités sont de plus en plus difficiles à percevoir.

Dans la course au profit, la personne polie est apparemment désavantagée. Elle ne coupe pas les files d'attente ; elle ne crie pas, ne pousse pas et ne se bat pas pour atteindre la marchandise ; elle perd des moments précieux en cédant la place à des personnes plus lentes et moins bien armées ; elle s'assied pour manger avec sa famille et ses amis, au lieu d’engloutir un sandwich sur le pouce ; elle écoute patiemment des gens ennuyeux et prend du temps pour des personnes qui en ont simplement besoin ; elle permet aux relations de se développer lentement et dans une atmosphère de respect mutuel ; si elle poursuit un but en cherchant à vous connaître, elle ne le révélera qu'au moment opportun, et lorsqu'elle sera sûre que vous ne vous sentirez ni utilisé ni offensé. Bref, c'est un perdant : ou du moins, c'est ce que semblent penser beaucoup de gens, qui voient dans la politesse un obstacle à la réussite personnelle. Dans un monde de compétition acharnée, l'impoli sera le premier à franchir la ligne d’arrivée. Alors pourquoi être poli ?

Ce raisonnement semble particulièrement persuasif à une époque où chacun peut obtenir tant de choses sans la coopération des autres. Autrefois, les gens avaient besoin de quelqu'un pour cuisiner pour eux, parler avec eux pendant le repas, se détendre avec eux autour d'un jeu de cartes. Les voisins dépendaient les uns des autres pour les divertissements, le transport, les soins, les courses, mille et un besoins quotidiens. Aujourd'hui, cette dépendance s'amenuise, du moins en surface, qui est ce à quoi se cantonnent la plupart des gens. La télévision a supprimé le besoin de formes coopératives de divertissement ; la restauration rapide et les plats à emporter ont rendu la cuisine obsolète ; les supermarchés regorgent de solipsistes solitaires qui cherchent silencieusement de quoi nourrir leur famille d'une personne. Dans certains lieux de travail, les gens ont certes besoin de l'acceptation et de l'approbation des autres pour accomplir leur tâche quotidienne, mais de nombreux bureaux sont des lieux de solitude, dans lesquels le seul objet d'étude est un écran d'ordinateur et le seul moyen de communication un téléphone.

Le fait que nous puissions survivre sans manières, cependant, ne prouve pas que la nature humaine n'en a pas besoin d'une manière plus profonde. Après tout, nous pouvons survivre sans amour, sans enfants, sans paix, sans confort ou sans amitié. Mais toutes ces choses sont des besoins humains, puisque nous en avons besoin pour être heureux. Sans eux, nous ne sommes pas comblés. Et il en va de même pour les manières.

Ce sont les enfants qui nous rappellent le plus vivement cette vérité. Parce qu'il existe un besoin profond (un besoin tenant à l'espèce) de les aimer et de les protéger, il existe un besoin profond de les rendre aimables. En leur apprenant les bonnes manières, nous ajoutons la touche finale aux membres potentiels de la société, en y appliquant le vernis qui les rend agréables. (Étymologiquement, « polir » et « politesse » sont liés ; en français ce sont des homophones). Dès le départ, nous nous efforçons donc d'aplanir leur égoïsme. Nous apprenons aux enfants à être prévenants en les obligeant à se comporter de manière prévenante. L'enfant indiscipliné, tyrannique ou prétentieux est très désavantagé dans le monde, coupé des sources permanentes de l'épanouissement humain. Sa mère peut l'aimer, mais les autres le craindront ou ne l'apprécieront pas.

L'enseignement des bonnes manières aux enfants va au-delà du simple contrôle de leur comportement. Il implique également une sorte de modelage, qui élève la forme humaine au-dessus du niveau de la vie animale, de manière à devenir pleinement humain, pleinement sociable et pleinement conscient de nous-mêmes. L'alimentation est l'un des principaux domaines de cette transformation. Traditionnellement, il s'agit d'un moment social au cours de laquelle la nourriture est offerte et reçue comme un cadeau. En mangeant, nous alimentons non seulement notre corps, mais aussi nos relations sociales et donc notre âme. C'est pourquoi les manières de table sont si importantes – et constituent les premières leçons de politesse qui sont données aux enfants. Les mots « s'il te plaît », « merci », « puis-je » et « peux-tu me passer le » - même lorsqu'ils sont prononcés par la mère, qui n'a pas d'autre choix que de nourrir son enfant - résonnent pour toujours dans la conscience de celui-ci.

La façon dont nous mangeons, le type de conscience de nous-mêmes que nous révélons lorsque nous mangeons- ce sont là des questions importantes, car elles affectent ce que nous sommes pour les autres. Comme les animaux, nous ingérons la nourriture par la bouche. Mais la bouche humaine a une autre signification. C'est le lieu d'où l'esprit émerge sous la forme de la parole. C'est avec la bouche que nous nous renfrognons, que nous embrassons ou que nous sourions, et comme le dit Milton « les sourires découlent de la raison ; refusés à la brute, ils sont l’aliment de l’amour ». La bouche est, juste après l'œil, le signe visible du moi et du caractère. Notre façon de la présenter est donc de la plus haute importance pour nous. Nous la protégeons lorsque nous bâillons en public ; nous la tamponnons avec une serviette plutôt que de l'essuyer avec le dos de la main. La bouche est un seuil, et le passage de la nourriture à travers elle est un drame social - un mouvement de l'extérieur vers l'intérieur et de l'objet vers le sujet. C'est pourquoi nous ne mettons pas notre visage dans l'assiette comme le fait un chien ; nous ne prenons pas plus dans notre bouche que nous ne pouvons mâcher tout en conversant ; nous ne crachons pas ce que nous ne pouvons pas avaler ; et lorsque la nourriture passe sur nos lèvres, nous nous efforçons de la faire disparaître, de la faire devenir une partie de nous-mêmes de manière invisible.

Les manières de table permettent à la bouche de conserver son caractère social et spirituel au moment même où elle subvient aux besoins du corps. Elles permettent, par conséquent, de conjuguer conversation et consommation. Sans savoir-vivre, le repas perd son sens social et se fragmente en une compétition pour la réserve commune de fourrage. Manger dégénère alors en bouffer – « essen » devient « fressen » - et la conversation en reniflements et en grognements.

Différentes cultures ont développé leurs propres méthodes pour éviter cela. Il y a peu de spectacles domestiques plus beaux qu'une famille chinoise assise autour d'un mulet ou d'un bar fumant, chacun ajoutant au fonds commun de l'hilarité tout en se servant discrètement dans le plat collectif. La baguette, qui n’autorise que de petites portions et ne fait pas de violence à la bouche, contribue à garantir à la fois la retenue et la conversation. Mais la douce réciprocité d'un tel repas familial ne nécessite pas ce médiateur artificiel entre la main et la bouche. La coutume africaine de manger avec les doigts est tout aussi efficace pour inculquer les bonnes manières, lorsque le bol se trouve au centre du cercle familial, et que chacun doit s'avancer cérémonieusement pour y prendre part, puis lever la main à la bouche tout en regardant son voisin et en lui souriant. Toutes ces coutumes visent le même but : préserver la bonté humaine.

Lorsque les bonnes manières sont oubliées, le repas en tant qu'événement social disparaît, comme c'est déjà le cas. Les gens mangent maintenant distraitement devant un écran de télévision, se sustentent dans la rue ou arpentent leur lieu de travail un sandwich à la main. Lorsque j'ai enseigné pour la première fois aux Etats-Unis, j'ai été choqué de voir des étudiants amener dans l'amphithéâtre des pizzas et des hot-dogs, qu'ils s'empressaient d’enfourner dans leur bouche tout en regardant avec une légère curiosité le type sur l'estrade. Plus tard, des collègues m'ont dit que ce comportement n’était pas propre à l'université, mais qu'il commençait à l'école, à la maison même. Déjà à cette époque le moment de socialisation le plus important, dont dépendent les familles pour leur confiance en elles-mêmes et dont naissent des amitiés profondes, était en train de devenir marginal pour les jeunes. Manger tendait à se réduire à une simple fonction, et il n'est pas surprenant qu'une génération d'enfants élevés de cette façon trouve difficile ou étrange de s'installer dans une relation autre que provisoire et temporaire.


L'impolitesse du glouton et de celui qui plonge le nez dans son assiette sont évidentes. Tout aussi mal élevé - bien qu'il soit politiquement incorrect de le dire - est celui qui suit une mode alimentaire et qui se fait un devoir d'annoncer, partout où il va, que telle ou telle chose peut passer ses lèvres, et que toute autre chose doit être rejetée, même lorsqu'elle vous est offerte. On m'a appris à manger tout ce qu'on me proposait, choisir étant un péché contre l'hospitalité et un signe d’orgueil. Mais les végétariens et les végétaliens ont maintenant réussi à prendre le contrôle de la table commune avec leurs exigences non négociables, de sorte que, même lorsqu'ils sont en compagnie, ils s'assoient seuls.

Le fanatique et le glouton ont tous deux perdus de vue le caractère cérémoniel du repas, dont l'essence est l'hospitalité et le don. Pour chacun d'eux, moi et mon corps occupent le devant de la scène, et le repas perd son sens en tant que dialogue humain. Bien que l’obsédé de la diététique soit en un sens le contraire de celui qui enfourne des hamburgers ou se bourre de chocolat, il est lui aussi un produit de la culture du frigo, pour qui manger c'est se nourrir et se nourrir est un épisode solipsiste, dans lequel les autres sont ignorés. La fine bouche du maniaque de la santé et la gueule grande ouverte du drogué de la malbouffe sont toutes deux signes d'un profond égocentrisme. Il est probablement préférable que ces personnes mangent seules car, même en compagnie, elles sont réellement enfermées dans la solitude.

Les bonnes manières à table nous aident à comprendre que la politesse n'est pas, après tout, un inconvénient. Bien que la personne mal élevée puisse prendre plus de nourriture, elle recevra moins d'affection ; et la camaraderie est la vraie finalité du repas. La prochaine fois, elle ne sera pas invitée. La politesse vous permet de vous intégrer et vous donne ainsi un avantage durable sur ceux qui ne l'ont jamais acquis. Et cela nous donne un indice sur la véritable nature de la grossièreté : être grossier, ce n'est pas seulement être égoïste, comme le sont instinctivement les enfants (jusqu'à ce qu'on leur apprenne le contraire) et les animaux : c'est être ostensiblement seul. Même dans les réunions les plus conviviales, l'impoli trahira, par un mot ou un geste quelconque, qu'il n'en fait pas vraiment partie. Bien sûr il est là, un organisme vivant, avec des désirs et des besoins. Mais il n'est pas à sa place dans la conversation commune.

C'est dans les relations sexuelles que ce défaut se manifeste de la manière la plus consternante. Même à notre époque de séductions hâtives et de brèves liaisons, les partenaires sexuels ont le choix entre des relations pleinement humaines et des relations purement animales. L'industrie de la pornographie nous pousse constamment vers la deuxième option. Mais la culture, la morale, et ce qui reste de piété, visent la première. Leur arme la plus importante dans ce combat est la tendresse. Les sentiments de tendresse n'existent pas en dehors d'un contexte social. La tendresse naît de l'attention et de la courtoisie, des gestes gracieux et d'une préoccupation tranquille et attentive. C'est une chose qui s’apprend, et la politesse est une façon de l'enseigner. Ce n'est pas pour rien que nous utilisons le mot « grossier » pour désigner à la fois les mauvaises manières et les comportements obscènes. La personne dont les stratégies sexuelles impliquent des plaisanteries vulgaires, des gestes explicites et des étreintes lascives, qui fonce vers son but sans accepter qu’on lui dise « non » ou « peut-être » ou « pas encore », recherche une satisfaction sexuelle d’un mauvais genre - du sexe dans lequel l'autre est un moyen d'excitation, plutôt qu'un objet de préoccupation. Entamée dans cet état d'esprit, une relation sexuelle n'est pas une acceptation mais un rejet de l'autre, une manière de maintenir une solitude de fer au milieu de l'union des corps. C'est pourquoi cette manière d’agir est si profondément offensante et pourquoi les femmes, en particulier, se sentent violées lorsque les hommes les traitent de cette façon.

Les codes de conduite en matière de sexualité sont un exemple évident de la manière dont nous essayons d'élever notre conduite à un niveau supérieur, celui où l'animal s'efface et où l'être humain le remplace. Et ce qui distingue l'être humain, c'est le souci des autres, dont nous devons respecter la souveraineté sur leur propre vie et que nous ne devons pas traiter comme si nos désirs et nos ambitions prenaient automatiquement le pas sur les leurs. C'est ce que Kant avait à l'esprit dans sa deuxième formulation de l'impératif catégorique : agir de manière à traiter l'humanité, qu'elle soit en nous-même ou dans l'autre, toujours comme une fin en soi et jamais seulement comme un moyen. La façon dont Kant formule ce point montre la vérité de la vieille description française des mœurs comme étant « la petite morale ». La morale et les bonnes manières (et la loi également) sont des éléments inséparables d'une même entreprise, qui consiste à forger une société d'individus coopératifs et mutuellement respectueux à partir de la matière première d'animaux égoïstes.

Mais, dit le cynique, nous sommes des animaux égoïstes, et toutes ces tentatives pour dissimuler ce fait ne sont que de l'hypocrisie. Cette pensée insidieuse prend de nombreuses formes. La Rochefoucauld a décrit l'hypocrisie comme l'hommage que le vice rend à la vertu - un compliment, à sa manière. Sans l’hypocrisie, la vertu recevrait-elle jamais des éloges ? Mais les paroles du Christ ont eu plus d'influence sur les moralistes : « Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! » C'est la pensée directrice de la tradition protestante, qui nous dit que notre bonté et notre salut dépendent de notre obéissance intérieure, et non par de démonstrations extérieures. Les manières, les formes, la courtoisie et les grâces ne sont que de simples ornements, destinés à détourner l'attention de la vérité morale. Et une grande partie de la vulgarité de la Grande-Bretagne et de l'Amérique modernes peut être considérée comme le dernier héritage de cette façon puritaine de penser.

Les manières semblent être de l'hypocrisie quand elles ne sont pas une seconde nature pour vous. Elles vous donnent l’air gauche, comme des vêtements d’emprunt. Et puis surgit l’idée étrange que, quelque part, piégé au milieu de tous ces artifices contraignants, se trouve le vrai moi, qui implore qu'on le laisse sortir et se montrer. « Laisse tout sortir », ont dit les prophètes californiens, et en effet tout est sorti. Le résultat n'a pas seulement été la perte des manières, mais aussi la perte de la moralité. Le vrai moi, lorsqu'il s'est enfin débarrassé de son tégument social, s'est révélé n'être rien d'autre que l'animal égoïste que la civilisation avait essayé d'apprivoiser. En fait, ce n'était même pas vraiment un moi. Le « je » n'existe, comme le rappelle de façon poignante Martin Buber, que par rapport à un possible « tu » - un « tu » qui est le partenaire d'un dialogue, et dont le regard m’amène à me corriger. Les manières existent afin de rendre ce dialogue possible.

Oscar Wilde a écrit que, dans les questions de la plus haute importance, c'est le style et non la sincérité qui compte. Non pas que nous devions apprendre à être insincères, mais parce que nous devons apprendre autre chose pour que la sincérité en vaille la peine. Cet autre chose, que Wilde appelle style et que j'appelle manières, réside dans la capacité minutieuse de vivre et d'agir pour les autres, de se tenir sous leur regard, d'influencer leur jugement et d'être influencé par lui. C'est une discipline à la fois de l'âme et du corps. Et si vous ne l'acquérez pas dès votre plus jeune âge, vous risquez de ne jamais l'acquérir, ou de ne jamais vous sentir à l'aise avec elle.

Sans cette discipline, la sincérité devient simplement de la grossièreté. Qui est plus sincère, moins hypocrite, que celui qui pète et rote dès qu’il en a envie ; qui lance des insultes et des gros mots à la moindre irritation ; qui s'empare de tout ce qu'il désire dans l’instant, que cela soit la nourriture, la boisson ou le sexe ; qui est sans gêne avec tous et qui affiche ses besoins aussi ouvertement qu'un chien ou un cheval ? Et qui prouve mieux la vérité de la remarque de Wilde ? Si c'est à cela que se résume la sincérité, alors soyons plus hypocrites. Si la sincérité signifie montrer ce que l'on est vraiment, alors il est bon d'être sincère seulement s'il est bon de montrer ce que l'on est.

La préférence moderne pour la sincérité par rapport à la politesse est en partie le résultat d'un mouvement social et politique qui remonte au XVIIIe siècle, et en particulier à l'égalitarisme de la Révolution française. Les révolutionnaires se sont opposés à l'artificialité « inhumaine » de la vie aristocratique, aux formes, titres et manières élaborées d'une élite qui ne croyait plus pleinement à son droit à exercer le pouvoir social et dont les manières rococos ne semblaient qu'un ultime effort pour conserver son rang et ses prérogatives. La Révolution simplifia la tenue vestimentaire, rejeta les complications de la toilette et adopta des formules de politesse directes et intransigeantes à la place des anciens titres et manières. Tout le monde était désormais citoyen, un mot qui acquis très vite la même tonalité ironique que « camarade » dans l'empire soviétique, lorsque les gens ont vu que la destruction des manières n'était, en définitive, qu'un prélude au fait de couper les têtes.

Malgré la catastrophe morale et politique qui s'ensuivit, une partie du mépris révolutionnaire pour l'artifice est devenue une caractéristique permanente de la civilisation européenne et américaine. Les Américains étaient des adeptes particulièrement fidèles de l'idéal Révolutionnaire. Dickens, après sa tournée en Amérique du Nord en 1842, a décrit les Américains comme rejetant ce qu'ils appelaient les « conventions décrépites » du vieux monde oppressif, car ils étaient « les aristocrates naturels », ce qu’ils prouvaient en crachant sans cesse par terre et en attrapant la nourriture dans le plat commun à l’aide de couteaux - de couteaux ! - qu'ils avaient déjà mis dans leur bouche.

Nous ne sommes pas seulement des animaux, nous sommes aussi des personnes - des êtres moraux, avec des droits, des devoirs et un besoin de respecter et d’être respecté. Le mot « personne » vient de persona, le porteur de droits et de devoirs, un terme emprunté au théâtre, où il désigne un masque. Et en un sens, il est juste de comparer la personne à un masque - un masque qui est créé non seulement pour les autres, mais aussi par eux. L'être moral est une créature du dialogue et la politesse est sa façon de se faire une place dans la conversation propre à son espèce. C'est pourquoi les vêtements font aussi partie des manières. Vous vous habillez pour les autres, et même si vous vous rendez ainsi plus attirant, c'est l'opinion des autres qui vous apprend que vous l’êtes.

Les jeunes sont très conscients de la signification sociale de ce qu'ils portent et prennent soin de signaler par leur tenue le type de relations sociales dans lesquelles ils se sentent à l'aise. Lorsque je suis entré pour la première fois dans un amphithéâtre américain, j'ai été surpris de me trouver face à une assistance dans laquelle les jeunes femmes étaient toutes différentes, chacune faisant clairement un effort pour se démarquer, et les jeunes hommes étaient tous pareils, soucieux de passer inaperçus, de se fondre dans la foule. Le symbole en est la casquette de baseball. Tout le monde peut la porter, quelle que soit son intelligence, sa culture ou son physique. Et parce qu'elle signifie l'attachement à une équipe, la casquette ne revendique qu'une prouesse par procuration et ne peut pas être interprétée comme un signe de vantardise de la part de celui qui la porte.

S'agirait-il d'une nouvelle forme de politesse, qui annulerait l'impolitesse du port de la casquette en intérieur ? J'ai réfléchi à la question pendant de nombreuses semaines avant de conclure que non, ce n'était pas de la politesse mais une façon de se retirer du monde où la politesse compte - le monde dans lequel vous êtes jugé pour ce que vous semblez être. En adoptant l'apparence extérieure d'un benêt, l’étudiant américain espère s'assurer qu'on n’attendra rien de lui. Ses talents, sa conversation, son apparence et ses réalisations sembleront toujours surprenants et louables s'ils émergent d'un corps chaussé de baskets et couronné par une casquette de baseball. La casquette est son refuge contre un monde dans lequel on ne peut s’en sortir que par le style - uniquement par les manières et les grâces qu'on ne lui a jamais enseignées. Et quand, sous la casquette, une pizza dégoulinante est enfournée dans une bouche grande ouverte au moment même où vous expliquez la distinction que fait Kant entre le sublime et le beau, comment pouvez-vous éviter de penser que ce gamin a été maltraité par ses parents et ses maîtres, qu'il a été envoyé dans le monde des adultes dans un état de vulnérabilité aiguë face un jugement auquel il ne peut pas répondre et qu’il ne possède aucun moyen d’éviter ?

Bien sûr, cette forme simple de grossièreté peut coexister avec un tempérament doux et un réel souci des autres. Mais le problème est : comment pouvons-nous convertir ce tempérament en une personnalité bien élevée ? Car, si nous ne le faisons pas, nous rendons un très mauvais service aux jeunes. Nous les privons de quelque chose dont ils ont besoin pour gagner la pleine confiance et la coopération des autres - non seulement de leurs proches, mais aussi des nombreux étrangers dont ils dépendront tout autant pour leur bonheur.

Un parent confronté à ce problème se heurte à une difficulté apparemment insurmontable : la culture environnante semble promouvoir la grossièreté comme mode de vie. Les jeunes qui se tournent vers le monde du commerce, par exemple, ne voient rien d'autre qu'une folle course aux profits, dans laquelle les manières anciennes et courtoises de faire des affaires sont devenues obsolètes, et les monstres raflent la mise. La description du marché donnée par Adam Smith, dans laquelle l'intérêt personnel produit, par l’effet d'une main invisible, une abondance bienfaisante et ordonnée, est immensément séduisant ; mais à l'époque d'Adam Smith l'intérêt personnel s’habillait de politesse, et le marché évoluait plus doucement et plus lentement. Dans le nouveau monde du commerce, les choses vont trop vite pour les bonnes manières. La vie commerciale ressemble à un nuage d'atomes bourdonnant, dans lequel une myriade d'individus solitaires se cognent et se meurtrissent les uns les autres dans leur recherche d'un avantage momentané.



Le symbole le plus frappant de ce nouveau monde est le téléphone portable - peut-être l’ajout le plus significatif au répertoire de l’impolitesse depuis l’invention du fast-food. Une personne qui possède un téléphone portable n'est jamais totalement tournée vers les gens en compagnie desquels elle se trouve. Même lorsqu'elle mange au restaurant ou qu’elle rend une visite, elle est secrètement attachée à sa propre sphère d'action, la sphère du profit privé, qui peut à tout moment l'éloigner de la conversation présente et l’amener à crier des choses à un interlocuteur invisible, niant ainsi ses compagnons et contrariant leurs pensées, avec ce soupçon de belligérance caractéristique de l'impolitesse.

Cela ne se produit pas seulement dans le monde du commerce. J'ai récemment vu deux jeunes étudiants, un garçon et une fille, marcher main dans la main dans une rue étroite et déserte d'Oxford, les murs majestueux des collèges de chaque côté, un pâle clair de lune d'automne scintillant sur les pavés. Il y a seulement un an ou deux, un tel couple se serait arrêté pour chuchoter et s'embrasser ; mais ces deux-là titubaient simplement d'un côté à l'autre, en criant dans leurs téléphones respectifs – un vivant symbole de l’isolement profond des jeunes gens, une fois que la grâce et la courtoisie ont disparu de leur vie. Et le pire, comme pour tous les défauts qui viennent d'un manque d'éducation, c'est qu'ils n'ont eux-mêmes aucune idée de ce qui leur manque, puisque personne ne s'est donné la peine de leur enseigner.

Les êtres humains se créent sans cesse des problèmes, mais ils trouvent aussi des solutions. Ayant aboli une solution, nous en créons nécessairement une autre. Les manières étaient une solution aux problèmes de l'existence sociale. Elles permettaient aux gens de s'élever mutuellement jusqu'à un plan supérieur, un plan dans lequel ils apparaissaient comme des êtres idéalisés, spirituels, ouverts à l'intimité mais seulement avec ceux qui avaient prouvé qu’ils y avaient droit. Les bonnes manières enchantaient le monde humain et le remplissaient d'un agréable mystère : le mystère de la liberté humaine.

Dans un monde organisé et discipliné par les manières, par conséquent, les étrangers pouvaient avoir confiance les uns dans les autres. Ils ne se sentaient pas menacés dans la rue ou dans les rassemblements publics ; ils y circulaient avec des mouvements aisés et décontractés. Faites disparaitre les bonnes manières et l'espace public devient menaçant, les relations prennent un aspect provisoire, et les gens se sentent nus et sans protection.

Dans une telle situation, les gens commencent à s'armer de la loi. Les accusations de harcèlement sexuel et de viol au sein du couple (date rape) remplacent les anciennes interdictions, qui n’étaient pas formulées explicitement mais qui imposaient l'obéissance. Dans tous les domaines des relations humaines - travail, études, relations amoureuses, et même la famille – les procès commencent à effacer les sourires. Mais les litiges, causés par la méfiance, en sont aussi la cause : plus les gens règlent leurs différends par la loi, plus ils se détournent les uns des autres et s'enferment dans une inexorable solitude.

En l'absence de bonnes manières, le droit n'est pas le seul recours. Vous pouvez essayer de prévenir les conflits en prétendant que vous ne vivez pas du tout parmi des étrangers. Ainsi se présente un substitut aux manières qui, s'il génère un idéal de vie inférieur, permet au moins d'éviter le pire de nos frictions. Ce substitut est l'informalité. Là où les bonnes manières prévalent, les gens se tiennent à une certaine distance les uns des autres. Ils se tiennent en réserve, tout comme faire sa cour tient le sexe en réserve. Cette réserve ne diminue pas la valeur de l'intimité mais, au contraire, l'augmente en l'élevant au niveau d'un don. La perte des manières implique que la véritable intimité est de moins en moins accessible, puisque la condition dont l'intimité est l’opposée et d'où elle tire son sens existe de moins en moins. Au lieu de cela, une intimité factice est apparue, permettant aux gens de se traiter les uns les autres non pas comme des étrangers mais comme des amis - du moins jusqu'à la parole ou l'acte qui déclenchera le procès.

La familiarité est ainsi à la fois une offense aux bonnes manières et un substitut à celles-ci, un moyen de mettre les autres de votre côté avec la rapidité et l'impersonnalité d'une transaction en bourse. Le commerce moderne dépend donc de la familiarité. Celui qui insiste pour respecter les anciennes formes de politesse est en route pour une retraite anticipée. Dans le monde des affaires et des professions libérales, il y a donc beaucoup d'affectation d'amitié, mais très peu d'amitié véritable. Paradoxalement, la perte des bonnes manières, plutôt que d'abolir l'hypocrisie, a créé un vaste domaine de faux-semblants.

Là où l’arrogance actuelle a détruit le sentiment de honte, nous ne pouvons pas faire disparaître les mauvaises manières en faisant honte aux gens grossiers. Mais, chez les jeunes gens, le sentiment de la honte vibre souvent juste sous la surface. Chez les jeunes, la honte n'est pas un mal mais une préparation nécessaire à la vie sociale – le signe que l’on est disposé à être corrigé. C'est donc une base solide sur laquelle il est possible de reconstruire l’ancienne politesse qui rendait la vie meilleure. La vogue du swing chez les jeunes et la popularité des récents films tirés de l’œuvre de Jane Austen, qui recréent le monde de la politesse ancienne, dans lequel les manières sont le miroir de l'âme, montrent que les jeunes sont sensibles, voire sont avides, de l'enchantement qui nait des formalités et de la distance. Par les préceptes et par l’exemple, par conséquent, les parents et les enseignants pourraient encore faire pour les jeunes gens ce que les parents et les enseignants faisaient traditionnellement, à savoir leur montrer la voie lente vers une intimité qui ne pourra jamais être atteinte par un raccourci.









mercredi 30 octobre 2019

Qu'elle était verte ma vallée




En revoyant ce film merveilleux, j’ai senti le besoin d’écrire quelque chose à son sujet, pour essayer de fixer ce qu’il me semblait avoir perçu. Si vous ne l’avez pas encore vu, je vous envie : il vous reste le plaisir de découvrir ce chef-d’œuvre.

***

« Qu’elle était verte ma vallée » nous montre une communauté traditionnelle qui rentre en collision avec la modernité, à travers l’histoire d’une des familles de cette vallée, les Morgan. La dislocation de la famille Morgan sous les coups de boutoir du monde moderne parait tout avoir de la tragédie, mais c’est un témoignage éloquent de la grandeur et de la subtilité de John Ford, le réalisateur, que ce drame familial apparaisse au spectateur comme une sorte de poème élégiaque, où la douceur et la beauté l’emportent sur la tristesse, et non comme une dénonciation ou une lamentation. Car les changements du monde qui brisent l’harmonie de la vallée et celle de la famille Morgan ne sont pas si extérieurs aux protagonistes qu’il pourrait sembler au premier abord. La tragédie, si tragédie il y a, est celle de la condition humaine, traversée de tensions insolubles qui font de la vie des hommes un équilibre précaire. Mais ces tensions elles-mêmes sont source de la beauté, de la bonté et de la grandeur qui brillent si vivement dans les souvenirs du narrateur, et qui brillent aussi pour le spectateur.

La famille Morgan, le père, Gwilym Morgan, son épouse, Beth, leurs six garçons et leur fille, Angharad, vivent dans la vallée de Cwm Rhondda, située dans le sud du pays de Galles, durant la seconde moitié du 19ème siècle (ni le nom du village où vivent les Morgan ni la date exacte ne sont jamais précisés). Pour ceux qui y vivent, Cwm Rhondda parait être le monde tout entier. Nous ne voyons ni n’entendons parler de police, de tribunal, de banque, de chemin de fer, de télégraphe ou de quoi que ce soit qui pourrait relier la vallée au reste du vaste monde. La frontière la plus lointaine parait être celle de la vallée d’à côté, d’où vient la jolie épouse de l’un des six frères, Ivor. Bien entendu le jeune couple s’installe juste à côté de chez les parents d’Ivor. Bien que les habitants de Cwm Rhondda aiment la reine d’Angleterre « comme leur mère », le gouvernement du Royaume-Uni semble être pour eux une notion superflue et celui-ci ne parait intervenir d’aucune manière significative dans leurs vies.

Outre leur famille, la vie des habitants se partage entre deux pôles : l’église et la mine. Tous sont membres de la même église protestante, tous travaillent à la mine dont le puits domine le village et dont les terrils, nous dit le narrateur, n’avaient pas encore commencé à recouvrir la vallée. Leur distraction principale est le chant. Les hommes chantent en revenant du travail, ils chantent à l’église, et ils chantent si bien que la reine les invite un jour à venir se produire devant elle.

Ainsi close sur elle-même, la vie des habitants de Cwm Rhondda apparait idyllique au narrateur, le jeune Huw Morgan, le cadet de la famille, par les yeux duquel nous voyons se dérouler la plupart des scènes, et cette vie parait également intemporelle.


Mais bien sûr cette clôture et cette immobilité ne sont qu’apparentes. La modernité s’est déjà introduite dans la vallée, sous la forme de l’industrie minière. Cette modernité industrielle est ce qui donne une certaine prospérité aux habitants de Cwm Rhondda, car si les mineurs vivent chichement selon nos critères actuels ils ne sont nullement misérables. Le jeune Huw se rappelle qu’il y avait toujours sur la table de son père, au retour du travail, du bœuf ou du mouton, et certainement la famille Morgan ne parait manquer de rien d’essentiel. Huw peut même aller régulièrement s’acheter des caramels à la confiserie du village. La mine est aussi ce qui donne leur fierté aux hommes du village, la légitime fierté de celui qui gagne son pain à la sueur de son front dans un travail astreignant et dangereux. La modernité n’est certainement pas un mal sans mélange.

Cependant, l’industrie minière implantée à Cwm Rhondda signifie que la vallée est soumise aux mouvements du monde extérieur. Lorsque les propriétaires de la mine rencontrent des difficultés à écouler leur production, ou lorsque d’autres industries ferment dans d’autres vallées, la conséquence est que les salaires sont revus à la baisse et que certains mineurs sont licenciés. Ces difficultés économiques amènent finalement les hommes à se mettre en grève. En voyant les hommes du village retourner chez eux en silence, le visage grave, le pasteur, Mr. Gruffydd, remarque que « quelque chose vient de disparaitre de cette vallée qui ne reviendra peut-être jamais. » Ce qui a disparu n’est pas seulement le temps où il y avait « du travail et du respect pour tous », comme se le rappelle le père avec nostalgie, c’est surtout l’harmonie politique et familiale de la communauté.

Les frères de Huw pensent qu’il est temps de fonder un syndicat pour égaliser les rapports de force avec les propriétaires de la mine. Leur père répond qu’il ne tolèrera pas d’entendre ces discours « socialistes » sous son toit et, lorsqu’il refuse de reprendre la discussion une fois à table, les quatre fils ainés quittent la maison familiale pour aller habiter ailleurs. Gwilym Morgan est un patriarche bienveillant et il ne fait aucun doute que tous ses enfants l’aiment profondément. La façon dont son fils ainé le défie sans lui manquer de respect est d’ailleurs à la fois subtile et touchante : « Nous ne remettons pas en cause votre autorité, monsieur », lui dit-il lorsque son père lui intime de ne pas prendre la parole sans qu’il l’y ait autorisé, « mais si les bonnes manières nous empêchent de dire la vérité, alors nous serons sans manières. » Mais il est un homme de l’ancien monde, qui ne voit pas que ce monde auquel il est habitué est en train de disparaitre inexorablement.

Gwilym Morgan a sans doute tort de voir du « socialisme » dans la fondation d’un syndicat. Son idée du socialisme est manifestement très approximative, ce qui est parfaitement normal pour un homme très peu instruit. Mais il perçoit correctement que le socialisme signifie la lutte des classes et qu’un syndicat est, inévitablement, un instrument de la lutte des classes. Fonder un syndicat signifie admettre que les relations entre les mineurs et les propriétaires de la mine sont basés sur le rapport de force et sur une sorte de crainte mutuelle et non sur une sorte d’harmonie naturelle. A ses fils, qui lui disent que les propriétaires vont baisser les salaires jusqu’à ce que les mineurs meurent de faim, Gwilym Morgan répond qu’ils n’en feront rien car les propriétaires « sont des hommes comme nous » ; ce à quoi son fils ainé réplique : « ils sont des hommes, oui, mais pas comme nous ».

Pour avoir refusé de soutenir la grève, Gwilym Morgan est en butte à l’hostilité croissante des grévistes, qui menacent de s’en prendre physiquement à lui. Mais les poings de ses fils sont là pour le défendre et, lors d’une réunion nocturne, Beth Morgan prends tous les hommes à témoin qu’elle tuera de ses propres mains ceux qui toucheront à son mari. La menace semble être prise au sérieux. Puis la grève cesse. La vie parait reprendre son cours. Mais quelque chose s’est bel et bien brisé à jamais, dans la vie du village et dans celle des Morgan.



Qui a raison, de Gwilym Morgan ou de ses fils ? John Ford nous permet de nous en faire une idée lorsque le propriétaire de la mine vient rendre visite au patriarche de la famille Morgan. Gwilym reçoit le propriétaire avec déférence, et pieds-nus car il était en train de prendre un bain de pieds, ce qui pourrait sembler quelque peu humiliant. Mais il s’avère que le propriétaire, Mr Evans, vient demander une faveur. Il vient demander à Gwilyn la permission que son fils ait la permission de parler à Angharad, la seule fille des Morgan, « avec sa permission ». Cette abondance de permissions signale l’embarras de Mr Evans. Gwilyn Morgan se rembrunit lorsqu’il apprend de quoi il est question et il déclare : « nous sommes une famille très fière, monsieur Evans. » « Je sais, je sais », soupire Mr Evans, qui prend cette déclaration pour un refus et s’apprête à partir. Mais Gwilym Morgan le rattrape et lui dit : « Dites à votre fils que je lui donne la permission de venir me parler. » Mr Evans, manifestement surpris et très soulagé, le remercie chaleureusement de cette permission.

Le fils de Mr Evans rentre chez les Morgan et, bien qu’il reste parfaitement poli, tout indique chez lui un profond mépris pour cette famille de mineurs dont il vient pourtant courtiser la fille, ce que jamais n’aurait fait le fils d’une vieille famille bourgeoise ou aristocratique.

Mr Evans, l’actuel propriétaire de la mine, appartient à l’ancien monde, comme Gwilyn Morgan. Peut-être a-t-il commencé lui aussi au fond de la mine. Il y a en tout cas entre lui et ses employés une proximité et une certaine familiarité qui sont absentes chez son fils. Son fils est un héritier, qui a toujours vécu dans un monde très différent de celui des autres habitants de la vallée, et les rapports avec lui seront manifestement très différents de ce qu’ils étaient avec son père. Le temps de l’harmonie – nécessairement précaire – entre le capital et le travail est bel et bien terminé, et le mariage d’Angharad avec le fils du propriétaire ne fera qu’aggraver cette rupture car ce mariage, nous le voyons immédiatement, sera malheureux.

Comment pourrait-il en être autrement, indépendamment même du mépris de classe manifesté par le fils de Mr Evans – épouser une femme dont on méprise la famille n’est jamais une bonne idée – puisqu’ Angharad est profondément amoureuse du nouveau pasteur, Mr. Gruffydd ?

Mr. Gruffydd est lui aussi, à sa manière, une intrusion de la modernité dans la communauté traditionnelle de Cwm Rhondda. Il travaillé pendant dix ans comme mineur puis est allé étudier à l’université de Cardiff. Ses idées politiques sont moins désuètes que celle de Gwilyn Morgan et il soutient les fils de ce dernier dans leur volonté de fonder un syndicat, tout en les exhortant à user de cette force collective « de manière responsable ». Il tente surtout d’infléchir les opinions religieuses des habitants du village, en les amenant vers un christianisme plus tolérant, basé sur l’amour du prochain et non sur la crainte du châtiment divin. Mr. Gruffydd apparait ainsi comme une sorte de modernisateur religieux et politique, bien que cette modernité reste évidemment très relative mesurée à l’aune de nos critères contemporains. Cette attitude le met en opposition avec le conseil des diacres qui dirige la paroisse et qui est dominé par Mr. Parry, un homme à l’esprit étroit et manifestement dépourvu de bonté.

A la fin du film, Mr. Gruffydd doit quitter Cwm Rhondda et il reconnait qu’il a échoué dans sa tentative de réformer la foi archaïque de la communauté. Seuls quelques-uns, dit-il, ont été sensibles à la vérité qu’il était venu apporter. Ironiquement, l’un des rares paroissiens qu’il a su toucher est Angharad.



Le credo nouveau qu’il a tenté de prêcher, dimanche après dimanche, a ébranlé l’éducation traditionnelle de la jeune femme. Lorsque Mr. Parry excommunie, en quelque sorte, une femme qui a eu un enfant hors mariage, Angharad est scandalisée et prend la défense de celle-ci. A Mr. Gruffydd, qui tente de la raisonner, Angharad réplique qu’il ne sait pas ce qui pourrait arriver « à une pauvre fille lorsqu’elle aime tellement un homme que simplement ne plus le voir pour un moment est une torture ». Nous comprenons, rétrospectivement, que l’enseignement de Mr. Gruffydd a porté ses fruits chez la fille des Morgan. Il ne fait pas de doute, en effet, que Mr. Parry est un être mesquin, qui prend un plaisir mauvais à torturer moralement une jeune fille déjà fort malheureuse, et ainsi il est facile de partager l’indignation d’Angharad. Mais il ne fait pas de doute non plus qu’une communauté comme celle de Cwm Rhondda dépend de manière décisive du respect du mariage, et qu’en conséquence ceux qui ont des faiblesses coupables doivent nécessairement être ostracisés d’une manière ou d’une autre, si dur que cela puisse nous paraitre. Cet ostracisme nécessaire et dur est beaucoup mieux soutenu par la peur de l’enfer que par l’amour du prochain. Un Dieu d’amour peut-il sérieusement se scandaliser d’une faute provoquée par l’amour ? Et l’amour que nous devons porter à notre prochain ne nous commande-t-il pas de considérer ce genre de faute plus avec pitié qu’avec colère ? En prenant la défense, au nom de l’amour, de la jeune femme adultère, Angharad a déjà fait un pas hors de la moralité traditionnelle qui régit Cwm Rhondda et qui est celle de ses parents. Un peu plus tard, Angharad avouera à Mr. Gruffydd qu’elle l’aime, ce qui est un second pas hors du cercle de la tradition. Cet amour est à l’évidence réciproque mais Mr. Gruffydd, sentant sans doute la précarité de sa position à Cwm Rhondda, explique à Angharad qu’il refuse de lui faire partager sa pauvreté. Lors de la scène suivante, Angharad sort de l’église au bras du fils de Mr. Evans, le visage fermé. A ce mariage personne n’est joyeux et Gwilyn Morgan doit réprimander ses camarades mineurs pour que ceux-ci consentent à chanter.

L’enseignement nouveau apporté par  Mr. Gruffydd est à la fois ce qui a permis, ou tout au moins ce qui a favorisé, l’attraction mutuelle entre le pasteur et Angharad mais également ce qui a rendu cet amour impossible, et il est évident que l’un comme l’autre en porteront la blessure et le regret jusqu’à la fin de leurs jours. Angharad sera aussi malheureuse en ménage que ses parents ont été heureux et les ragots qui l’accompagneront – car son amour pour le pasteur n’est pas passé inaperçu des commères du village – empoisonneront la vie de ses parents pendant longtemps. L’harmonie familiale de la communauté a été brisée aussi sûrement par la présence de Mr. Gruffydd que l’harmonie politique l’a été par la grève. Pour autant, il ne fait guère de doute, pour le spectateur, que les fils de Gwilyn Morgan avaient raison de vouloir fonder un syndicat et que Mr. Gruffydd avait raison d’essayer de sortir ses paroissiens de leurs superstitions. Mais ni les uns ni les autres n’ont anticipé le prix qu’il faudrait payer pour leurs actions.


Le film prend fin sur la mort de Gwilyn Morgan dans un éboulement. Le monde ancien disparait avec lui. Pourtant, en dépit de cette double disparition, le film ne se conclut par sur une note tragique. Beth Morgan affirme que son mari lui est apparu pour lui parler « des choses glorieuses qu’il a vues », et le narrateur, Huw, déclare « les hommes comme mon père ne peuvent pas mourir, ils sont avec moi, aussi réels dans mes souvenirs que lorsqu’ils étaient en vie, aimant et aimés à jamais – Ô, qu’elle était verte, ma vallée… »

Tout ce qui est humain doit périr, d’une manière ou d’une autre, mais le bien, lui, est éternellement possible, et peut-être même un bien éternel. La vie humaine n’est donc pas une tragédie, même si elle est inévitablement faite d’épreuves, qui parfois peuvent briser notre cœur. Les chefs-d’œuvre, comme « Qu’elle était verte ma vallée », sont ceux qui savent nous le faire sentir et nous ouvrir à la complexité inépuisablement fascinante de notre existence.

mardi 1 octobre 2019

Pourquoi le Brexit n'a-t-il pas eu lieu?



Une fois de plus, la Grande-Bretagne parait avoir entre ses mains la destinée des Européens. Comme en 1805 face à Napoléon, comme en 1940 face à Hitler, les Anglais se retrouvent seuls, seuls à lutter pour préserver leur indépendance et, ce faisant, pour garder vivante la flamme de la liberté politique, menacée de s’éteindre partout sur le continent. Mais, cette fois-ci, la guerre ne sera pas perdue ou gagnée sur les champs de bataille et avec le sang des peuples. La guerre, aujourd’hui, se déroule dans les tribunaux, dans les médias, au sein des institutions représentatives et des administrations, et si le sang ne coule pas, les enjeux n’en sont pas moins extrêmement élevés. Si le Brexit a finalement lieu, une brèche aura été ouverte dans le despotisme bureaucratique européen. Cette brèche ne sera peut-être pas exploitée immédiatement par d’autres peuples pour recouvrer leur indépendance, mais elle ne pourra pas être refermée et les amis de la liberté pourront garder espoir. Il ne tiendra plus qu’à nous de suivre la voie ouverte par les Anglais. Si le Brexit n’a pas lieu, en revanche, la souveraineté nationale aura vécu. La « gouvernance européenne » régnera sans partage, et avec elle l’idéologie diversitaire, dont elle est inséparable. Les patriotes et les amis de la liberté n’auront plus le choix qu’entre l’exil (mais sur quelle terre ?) et la fuite dans le désert (mais où trouver un lieu hors d’atteinte ?).
Si vous voulez vous en convaincre, si vous voulez comprendre comment les Anglais se sont retrouvés dans l’impossible situation qui est la leur actuellement et pourquoi leur bataille est aussi la nôtre, lisez donc le formidable article de Christopher Caldwell paru dans la dernière livraison de The Claremont review of books.



Pourquoi le Brexit n’a-t-il pas eu lieu ?

Par Christopher Caldwell
Originellement paru dans The Claremont review of books, summer 2019


La première allocution du nouveau premier ministre britannique, Boris Johnson, à la Chambre des communes, le 25 juillet, a coïncidé avec l'arrivée d'une vague de chaleur si dévastatrice qu'elle a provoqué des spéculations sur l'apocalypse du réchauffement planétaire. De la vapeur sortait de la Tamise, des fils électriques aériens fondaient sur la ligne ferroviaire Londres-Luton, et le jardin botanique de l'Université de Cambridge enregistrait la température la plus élevée (102° F) de l'histoire des îles britanniques. Bien sûr, il y a eu des plaisanteries parmi les experts politiques sur le « brassage d’air » et la « débâcle » du gouvernement, mais il y a eu aussi des ruminations plus sombres. La Grande-Bretagne sombrait dans le « populisme », pouvait-on lire dans les pages du Guardian, de l'Independent et des journaux du continent européen. Le fait que le conservateur Johnson avait emménagé au 10 Downing Street signifiait que la Grande-Bretagne était maintenant sous le contrôle d'un « clown », d'un « saboteur » ou, pire, de l'équivalent britannique du président américain Donald Trump.

Que l'on soutienne ou non Johnson, l’anticonformiste avec ses cheveux en bataille, il était évident au premier coup d’œil qu'il ne présentait aucun des traits que l'adjectif « populiste » est généralement censé évoquer. Diplômé d'Eton et d'Oxford, il avait été correspondant à l'étranger, rédacteur en chef du vénérable hebdomadaire The Spectator, maire de Londres, et, jusqu'à sa démission en 2018, secrétaire aux Affaires étrangères. Les véritables motifs de l'hostilité de l'élite à son égard se trouvaient ailleurs : Boris Johnson était arrivé au pouvoir en promettant que le gouvernement respecterait son engagement de faire sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne le 31 octobre – « ça passe ou ça casse », selon son expression.

Lors d'un référendum très attendu, en 2016, les électeurs britanniques avaient approuvé cette sortie de l’Union Européenne, ou « Brexit ». À un moment où les politiciens britanniques de tous les partis dits de gouvernement s'étaient opposés au Brexit dans une unanimité presque sans faille, Johnson s’était fait son principal défenseur.

Le prédécesseur de Johnson, la Conservatrice Theresa May, avait trouvé la tâche de mettre en œuvre le mandat donné par le référendum au-dessus de ses forces, ou pas à son goût. Plus de trois ans plus tard la Grande-Bretagne restait coincée dans l'U.E. Johnson a choisi une approche différente - il a brûlé ses vaisseaux. Il a nommé Dominic Cummings, un architecte de la campagne référendaire, pour diriger la mise en œuvre du Brexit, et a rempli son cabinet de Brexiters convaincus, purgeant jusqu'au dernier « traineur de pied », pour employer son expression. Il a solennellement déclaré à un Parlement divisé qu'il ne nommerait « en aucun cas » un nouveau commissaire britannique à l'Union européenne. Et il a annoncé que, si les voisins européens de la Grande-Bretagne se montraient réticents à laisser le pays suivre sa propre voie, il quitterait l'UE sans accord, une voie que Theresa May jugeait trop dangereuse pour l’emprunter.

L'histoire donnera raison à l’un des deux. Pour savoir lequel, nous devons comprendre pourquoi le Brexit n'a pas eu lieu, pourquoi jusqu’à maintenant le gouvernement britannique n'a pas repris son indépendance par rapport à l'UE, en dépit de la promesse explicite faite à son peuple. Peut-être, dans un monde interdépendant, la souveraineté nationale est-elle une rêverie irréaliste, comme l’ont toujours prétendu les partisans de l'U.E. Ou peut-être que la capacité de l'Union Européenne à échapper à tout contrôle démocratique s'est révélée encore plus puissante et inébranlable que les partisans du Brexit ne l'avaient craint.

Le projet peur

L'UE a été conçue par des politiciens ambitieux durant la guerre froide comme une fédération en devenir, mais elle fut présentée au grand public comme un exercice d'amitié internationale. Sa principale réalisation a été d'imposer la déréglementation économique aux gouvernements nationaux dûment élus partout où ils lui ont résisté, préparant ainsi les Européens au capitalisme mondialisé. Mais elle a aussi revendiqué, de manière de plus en plus audacieuse, le droit de décider du destin des pays qui la composent, s'immisçant dans la question des brimades scolaires en Espagne, des retraites en Italie, et de la régulation de la presse en Hongrie. Les électeurs européens ont perdu patience à l'égard de l'U.E., alors même que l’enthousiasme pour celle-ci n’a fait que s’accroitre au sein des élites gouvernementales du continent.

Le Premier ministre conservateur Edward Heath a fait entrer le Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1973, et les électeurs ont ratifié la décision par référendum deux ans plus tard. Mais le mécontentement s'est peu à peu répandu, surtout après que le traité de Maastricht, en 1992, ait transformé la Communauté européenne en Union européenne, mettant ses pays membres sur la voie d'une « union toujours plus étroite ». Maastricht a été adopté de justesse et avec beaucoup de rancœur par le Parlement britannique et sa ratification a empoisonné la politique anglaise, surtout chez les conservateurs, ou les Tories, comme on les appelle parfois. Chaque fois que l’on a demandé aux Britanniques quel était leur sentiment vis-à-vis de l'U.E., d'une manière qui n'a pas joué sur leurs complexes (ne pas aimer l'U.E. est le fait des gens de la classe inférieure) ou sur leur peur (quitter l'U.E. provoquera une dépression économique), ils l’ont rejeté. Il a fallu une vigilance constante pour empêcher le sentiment anti-européen de remonter à la surface.

Le Premier ministre Conservateur (grand-c) David Cameron a donné son assentiment au référendum de 2016 afin de calmer une rébellion de ses collègues conservateurs (petits-c). Il l'a fait à contrecœur et s'est mis à la tête des forces pro-européennes, les partisans du « Remain ». Bien que les experts aient émis des doutes sur le fait que les électeurs veuillent se retirer de l'UE, Cameron a bien compris que ces experts se racontaient des histoires. C'est pourquoi il a transformé la campagne de 2016 en « Projet Peur », pour reprendre une expression que l'un de ses propres militants avait inventée pour un référendum différent, deux ans auparavant. Il a engagé des hommes d'affaires britanniques pour décrire les conséquences désastreuses que le Brexit aurait sur l'emploi. Il a commandé des études au ministère des finances pour illustrer l'impact mortel du Brexit sur l'économie britannique, et a utilisé les fonds publics pour faire imprimer ces études dans des brochures qui ont été distribuées à chaque ménage du pays. Il a invité les dirigeants du monde entier à mettre en garde les Britanniques contre le mépris dans lequel la classe dirigeante internationale tiendrait le Royaume-Uni s'ils préféraient Londres à Bruxelles. Le président américain Barack Obama est même allé jusqu'à dire aux électeurs britanniques que, s'ils décidaient de quitter l'UE, ils se retrouveraient « au bout de la file d'attente » dans leurs relations avec les États-Unis.

Ces bombes, fabriquées avec soin et conçues pour exploser au moment choisi, ont été lancées à raison d'une par cycle de nouvelles tout au long du printemps 2016. Peu de temps avant le vote, Cameron avait même rassemblé des vétérans de la Seconde Guerre mondiale à ses côtés pour avertir que, si ses auditeurs étaient assez téméraires pour quitter l'UE, le Royaume-Uni pourrait bientôt faire à nouveau connaissance avec, selon son expression, les « rangées de pierres tombales blanches, dans les cimetières militaires du Commonwealth entretenus avec amour ».

Bref, ce fut une campagne tout à fait injuste. Mais, parce que le camp contre lequel les dés avaient été pipés a gagné, le référendum a semblé avoir un effet apaisant. La participation avait été massive et la victoire, 52% contre 48%, extraordinaire. Les 17,4 millions de personnes qui ont voté pour quitter l'UE étaient le plus grand nombre de Britanniques qui aient jamais voté pour quoi que ce soit. Seul le référendum de 1975 s’en était approché. Aucun parti politique ne s’était jamais approché d’un tel score, à pratiquement 3 millions de voix près.



L’indépendance ignorée

Il était raisonnable de supposer que, dans le for intérieur des Britanniques, en l'absence des pressions exercées par les pairs et des propos alarmistes du gouvernement, les sentiments étaient encore plus favorables au Brexit que ce que l’impressionnante majorité sortie des urnes pouvait exprimer, et que le changement de régime se ferait presque de lui-même. « Le gouvernement mettra en œuvre ce que vous déciderez », avaient promis les tracts distribués lors du référendum. Les forces favorables au Brexit se sont donc dispersées. Nigel Farage, dont le Parti de l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) s'était concentré entièrement sur le mécontentement à l'égard de l'Union européenne, se retira de la politique. Les Tories reprirent leurs activités habituelles. Après la démission de Cameron, les membres du parti choisirent comme successeur l'ancienne ministre de l'Intérieur Theresa May, qui n'avait même pas soutenu le Brexit. Cela semblait sans importance. « Brexit signifie Brexit », avait consciencieusement récité Theresa May. Il s’agissait désormais d’une politique du gouvernement. Le Brexit serait une question bureaucratique subalterne par rapport à ce May se proposait d’accomplir en tant que Premier Ministre, et qu’elle avait dévoilé lorsqu’elle avait consacré son premier grand discours à « Sept injustices brûlantes », la plupart d'entre elles impliquant la race, la classe et le sexe.

Le 29 mars 2017, le Parlement activa l'article 50, qui fixait la date du départ de la Grande-Bretagne de l'UE exactement deux ans plus tard. Désormais le Brexit semblait absolument inéluctable. May déclencha alors (et faillit perdre) une élection générale, dans laquelle la question Brexit n'eut pratiquement aucun effet, car ses ennemis Travaillistes traitèrent la question comme réglée. Et puis, deux ans plus tard...

Pas de Brexit. Il avait été ajourné. Certes, la Grande-Bretagne retrouvera son indépendance le 31 octobre, si les adversaires du Brexit ne trouvent pas un moyen de le bloquer. Mais ces adversaires comprennent presque toute l'élite politique, économique et journalistique de la Grande-Bretagne, et ils ont fait preuve de grande d'ingéniosité pour trouver des moyens de le bloquer jusqu'ici. L'exercice démocratique le plus vaste et le plus décisif auquel le pays ait jamais participé - l'aboutissement de décennies d'introspection, au cours desquelles il avait insisté sur son indépendance, son identité nationale et la primauté de son système constitutionnel – court le risque d'être simplement ignoré.

May a quitté son poste en disgrâce et en larmes, marmonnant des choses à propos « d’audits sur les disparités raciales », de « rapports sur les rémunérations hommes/femmes » et du traitement équitable des homosexuels. Des sujets parfaitement légitimes en une autre occasion, mais pas au moment où la souveraineté même du pays était en jeu. Son incapacité à comprendre les enjeux de son mandat de trois ans en tant que Premier Ministre a fait d'elle le ratage politique le plus important du pays depuis Neville Chamberlain. Qu'est-ce que cela signifie pour Boris Johnson ? Au grand désarroi de tous les Remainers (dont beaucoup le méprisent), et même d'un bon nombre de Brexiters (dont beaucoup l'envient), cela le place dans la situation la plus Churchillienne de tous les Premiers Ministres depuis Margaret Thatcher après les grèves de « l’hiver du mécontentement » en 1979, ou peut-être depuis Churchill lui-même en 1940.

La presse, pour l’essentiel, voit l'impasse dans laquelle se trouve actuellement la Grande-Bretagne comme le résultat d'un oubli ou d'une erreur, que ce soit de la part de May ou de la part des électeurs. « Le Parlement a bousillé le Brexit », a écrit le journal conservateur The Telegraph. Une « fracture nationale a commencé à se dessiner en juin 2016, lorsque la Grande-Bretagne a voté pour quitter l'Union européenne », selon le journal progressiste The Observer.

Mais cette explication est tout à fait fausse. Les divisions étaient déjà là. En Grande-Bretagne, comme ailleurs dans le monde, le conflit a été déclenché par des innovations administratives qui sont apparues depuis la guerre froide. Celles-ci ont transféré le pouvoir des mains des électeurs et des parlements vers les gestionnaires de l'information, à l'intérieur comme à l'extérieur du gouvernement. D’idées constitutionnelles millénaires à des idées vieilles de cinq ans. De l'habeas corpus à l'identité de genre. Et parce que c'est la Grande-Bretagne qui a le plus contribué à construire l'idéal de liberté qui est aujourd'hui menacé, le Brexit clarifie les enjeux constitutionnels pour le monde entier comme rien d'autre n’aurait pu le faire.

Durant des décennies, les citoyens britanniques se sont divisés en deux partis de force à peu près égale. Les Brexiters sont le parti de la constitution britannique non écrite telle qu'elle existait depuis la Révolution glorieuse de 1688-1689 jusqu'à l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union européenne en 1973. C'est la tradition de la « suprématie parlementaire », selon l’expression de John Locke, ou de la « souveraineté parlementaire », comme on l'appelait plus souvent. Cette doctrine peut être déroutante. Dans un contexte constitutionnel, « Parlement » signifie la Chambre des communes, plus les Lords, plus la Reine. « La Reine en son Parlement » est l'autorité suprême en matière d'élaboration des lois et de la Constitution. La Chambre des communes légifère et (dans une moindre mesure) la Chambre des Lords aussi ; le Cabinet exerce des prérogatives exécutives au nom de la Reine. Les tribunaux ne peuvent pas « annuler » quelle que législation que ce soit, bien que traditionnellement les Lords aient eu le rôle d’interpréter la loi en dernier ressort. Des parties importantes de cet arrangement ont été démantelées, et si vous favorisez ce démantèlement, vous êtes probablement un Remainer.

Les Remainers sont le parti de la tradition constitutionnelle de l'Union européenne, la tradition des droits de l'homme et du contrôle juridictionnel de la loi. Et, pour rendre les choses plus confuses encore, la tradition des référendums. Le vote de 1973 pour entrer dans la CEE a été le premier que le Royaume-Uni ait jamais connu. Le référendum sur le Brexit en 2016 a, paradoxalement, utilisé une innovation introduite par l'UE pour mettre un terme à l'ère de l'UE.

Ce n'est qu'une fois le processus de sécession britannique engagé qu'il a été possible de comprendre pleinement le conflit entre ces deux traditions constitutionnelles. L'Europe fédérale avait pénétré la vie constitutionnelle britannique beaucoup plus profondément que les Brexiters ne s’en étaient rendus compte et que les Remainers ne pouvaient l'admettre. Le droit de l'UE s’était « enraciné », pour employer un terme juridique britannique. Lorsque le Brexit a commencé à déraciner ce droit, il a menacé de déraciner avec lui les privilèges de toute une classe de gens situés au sommet de la société. En réponse, cette classe s'est unie avec une puissante solidarité. Juste après le vote du Brexit, l'essayiste James Meek, du London Review of Books, a raconté comment l’un de ses amis, un gentil libéral, cosmopolite, lui avait demandé : « Mais que font tous ces puissants groupes d’intérêt de la City qui sont censés contrôler le gouvernement ? Pourquoi n'interviennent-ils pas en coulisse pour arrêter ça ? »

La politique britannique commençait à ressembler à quelque chose que le conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, avait dit, dans un contexte différent, en février 2017 : « Si vous pensez qu'ils vont vous rendre votre pays sans se battre, vous vous trompez lourdement. »

La Constitution et les tribunaux

De nombreux hommes politiques ont averti dès le début que la conception britannique de la liberté ne survivrait pas à une incorporation dans l'U.E. Les premiers diagnostics les plus éloquents vinrent du Parti travailliste et non des Conservateurs. Cela s’explique par le fait que la disposition fondamentale de l'UE est de favoriser l'expertise technocratique plutôt que le gouvernement représentatif, et les Conservateurs n'ont généralement pas été le parti britannique qui a accordé la plus haute priorité aux passions des masses. En 1962, comme le Premier ministre conservateur Harold Macmillan envisageait d'adhérer à la CEE, le dirigeant travailliste Hugh Gaitskell avait averti : « Cela signifie la fin de la Grande-Bretagne en tant qu'État-nation indépendant... ». « C'est la fin de mille ans d'histoire. Vous pouvez dire : "Que cela finisse", mais, mon Dieu, c'est une décision qui mérite d'un peu d'attention et de réflexion. »

Gaitskell avait raison, mais ce n'est que ces dernières années que les gens ont commencé à voir exactement pourquoi il avait raison. Il a toujours été entendu que l'adhésion à la CEE, en 1973, compromettait la souveraineté nationale de la Grande-Bretagne. Tous les pays qui adhéraient devaient reconnaître la suprématie du droit européen sur le leur. C'était une affaire mortellement sérieuse, si l’on réfléchissait à toutes les conséquences qui en découlaient. D'une part, l’adhésion a privé la monarchie britannique de sa raison d’être (déjà quelque peu résiduelle). Les monarques ne sont pas des sous-fifres : en rejoignant la CEE, on pourrait dire que la Grande-Bretagne avait déposé sa reine. Les politiciens pro-européens ont assuré à leurs électeurs que ce n'était pas aussi grave que cela. La Grande-Bretagne, disaient-ils, a dû céder un peu de sa souveraineté pour bénéficier des avantages de la coopération, comme elle l'a fait, disons, avec l'OTAN. D'autres pays européens l'avaient fait sans détruire leurs systèmes politiques.

Mais c'était une analogie défectueuse, comme l'explique de manière convaincante le politologue Vernon Bogdanor dans son récent livre, Beyond Brexit. L'OTAN était un traité. La CEE était une fusion. Qui plus est, la CEE à laquelle la Grande-Bretagne a adhéré avait été conçue par les grands pays d'Europe continentale en fonction de leurs propres traditions et intérêts. Elle n'était pas conforme à celles de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne n'avait pas d'institution comme la Commission Européenne, un organe non élu qui avait (et qui a toujours) le pouvoir d’initiative législative. Les politiciens britanniques ne comprenaient pas intuitivement les règles de l’Europe et ils étaient moins capables d’exploiter le système. Les institutions politiques britanniques n'étaient pas adaptées pour former des hommes politiques destinés à travailler au sein des institutions européennes.

Et, comme le montre Bogdanor, il y avait un problème encore plus grand que la perte de la souveraineté nationale. L'UE a détruit le système de souveraineté parlementaire qui était au cœur de la constitution britannique. En dépit de tous ses accessoires monarchiques, la Grande-Bretagne a toujours été une démocratie représentative beaucoup plus pure que les États-Unis, parce qu'elle interdit aux tribunaux de contrôler la législation pour quelque motif que ce soit. Les politiciens britanniques ont essayé d’apaiser l’opinion publique en lui donnant l'assurance que, là où le droit britannique et le droit de l'UE s'opposeraient, le droit britannique l’emporterait. Mais la reconnaissance par les traités de la suprématie juridique de l'UE signifiait que désormais le droit européen était le droit britannique. Dans les années 1980, les juges britanniques ont commencé à estimer que des lois votées par le parlement avaient été invalidées par des lois britanniques ultérieures - un processus normal et séculaire, sauf que ces nouvelles lois « britanniques » avaient été incorporées dans les codes anglais non pas par voie législative mais par l'engagement pris par la Grande-Bretagne d’accepter les lois faites sur le continent. Bogdanor, qui est un Remainer et partisan du système des « droits de l'homme », ne condamne pas nécessairement cette évolution. Mais cela signifiait que, par des moyens détournés, le contrôle judiciaire de la loi avait été introduit dans une culture constitutionnelle où il n’avait jamais existé.

Les ONG et les fondations ont commencé à introduire des recours contentieux - concernant les droits des migrants, les droits des homosexuels, le droit de perquisition – qui ont démantelé la structure séculaire érigée à partir des droits et devoirs liés à la citoyenneté britannique. Une nouvelle structure a commencé à apparaitre, basée (comme le sont tous les systèmes semblables en Europe) sur le droit américain post-Civil Rights Act et sur les habitudes procédurières des avocats américains.

En 1998, le Premier ministre travailliste Tony Blair a fait adopter la loi sur le Human Rights Act, qui a transposé en droit britannique la Convention européenne des droits de l'homme (un document pré-UE datant de 1953). Elle a également obligé la Grande-Bretagne à se conformer aux décisions rendues par la Cour européenne des droits de l'homme, qui siège dans la ville française de Strasbourg. L'article 8.1 de la Convention (« Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ») était censé protéger les personnes des regards indiscrets de l'Etat, comme le fait notre quatrième Amendement. Mais comme l'a noté le juge et universitaire Jonathan (Lord) Sumption dans une série de conférences données cet été, cet article est rapidement devenu « l'équivalent fonctionnel » du 14e amendement américain qui traite du droit à un procès équitable : un prétexte pour toutes sortes d'aventures judiciaires. Les juges britanniques ont découvert que l'article 8 :

« couvre potentiellement tout ce qui porte atteinte à l'autonomie d'une personne, à moins que la Cour ne le juge justifié[...] le statut juridique des enfants illégitimes, l'immigration et l’expulsion du territoire national, l'extradition, les condamnations pénales, le casier judiciaire, l'avortement, l'insémination artificielle, l'homosexualité et les unions homosexuelles, l’enlèvement d'enfants, l’encadrement des manifestations sur la voie publique, les droits du travail et la sécurité sociale, les lois environnementales et de planification, la lutte contre le bruit, l'expulsion locative, et beaucoup d'autres choses encore. »

À la fin des années 1990, Tony Blair entreprit une réforme de la Chambre des Lords qui priva tous les pairs héréditaires, sauf quelques dizaines, de leur droit de siéger. Il remplaça ceux qui avaient été évincés par un corps qui se voulait plus méritocratique, mais qui a fini par être moins diversifié et sans doute plus lié à la classe sociale - un groupe de directeurs de fondations donnant dans l’activisme politique, « d'avocats spécialistes des droits de l’homme » (comme on appelle les agitateurs juridiques), de directeurs de think-tanks, de journalistes partisans et d'acolytes politiques. Les fonctions judiciaires que la Chambre des Lords exerçait autrefois furent transférées à une véritable Cour suprême, qui a pris le relais en tant que haute cour du pays.

Finalement même un journal aussi farouchement opposé au Brexit que The Economist s'est rendu compte que certains des principaux problèmes de la Grande-Bretagne découlaient d'une ingérence dans sa Constitution. La Loi sur les législatures à durée déterminée, adoptée en 2011 sous l’égide de David Cameron, en particulier, a rendu beaucoup plus difficile la tenue des élections générales qui auraient normalement été provoquées par la répudiation retentissante du plan de retrait de Theresa May. Blair et Cameron, note le magazine, « sont arrivés au pouvoir au moment où l'histoire était réputée avoir pris fin. Ils ne voyaient pas la nécessité de faire particulièrement attention à la Constitution. » L'adhésion à l'UE a caché ces problèmes - si la Grande-Bretagne ne faisait pas attention à sa Constitution à l'époque, c'était en partie parce qu'elle en utilisait une autre.

Ces changements dans la culture constitutionnelle de la Grande-Bretagne sont devenus évidents à travers la crise migratoire continuelle qu’a connue l’Europe ces dernières décennies. Plus les tribunaux prenaient le contrôle de la politique migratoire, plus l'immigration était difficile à contrôler. En tant que ministre de l'Intérieur de David Cameron, May avait promis de limiter la croissance démographique galopante de la Grande-Bretagne à « des dizaines de milliers par an, et non des centaines de milliers ». Mais depuis lors, le solde migratoire net s’est élevé à environ un quart de million, atteignant même 333.000 en 2015. L'an dernier, selon Migration Watch U.K., le solde migratoire était de 258 000. Cela signifie que 74 000 Européens se sont ajoutés aux 232 000 non-Européens qui sont arrivés et aux 48 000 Britanniques qui sont partis. May n'était qu'un bonimenteur en matière de politique migratoire, mais aucun politicien n'avait fait mieux depuis trois décennies. Une fois que le pouvoir judiciaire règne sur la politique, tous les politiciens ne sont que des bonimenteurs. Si vous avez compris cela, vous êtes en bonne voie pour comprendre le Brexit.

Le transfert de compétences des parlements vers les tribunaux est une chose formidable pour les riches, en raison de la façon dont la Constitution interagit avec la sociologie du travail. Là où la magistrature est issue des professions juridiques et où l’on accède aux professions juridiques par le biais d’écoles coûteuses et élitistes, la judiciarisation signifie toujours un transfert de pouvoir du pays dans son ensemble vers la partie la plus riche de la société. C'est vrai quel que soit le prétexte grandiose avancé pour justifier ce transfert : l'harmonie raciale, la paix européenne, l’égalité entre les sexes. À l'ère de la mondialisation, le contrôle judiciaire des lois est un outil que les gens puissants s'attendent à trouver dans une Constitution, de la même façon qu'on pourrait s'attendre à trouver un sèche-cheveux dans une chambre d'hôtel.

Négocier le retrait

Dès le début, un certain nombre de Remainers avaient demandé un second référendum, arguant que le peuple ne savait pas vraiment pour quoi il votait lorsqu'il avait choisi Brexit. Le journal The Independent a eu le culot d'appeler cet hypothétique deuxième round un « Vote du peuple », bien qu'il l'ait parfois qualifiée de « dernier mot ». Le Peuple lui-même était méfiant. C'était le plus vieux stratagème de l'U.E. que d'organiser des deuxièmes référendums quand - et seulement quand - les souhaits d’une population divergeaient de ceux de Bruxelles. Il avait été utilisé au Danemark en 1993 et en Irlande en 2002 et 2009. En 2017, cependant, ces recommencements étaient devenus partout en Europe le symbole du mépris pour les électeurs. C'est pourquoi le Parlement britannique vota à une écrasante majorité, en mars 2017, pour valider le référendum, activer l'article 50 de l'UE et fixer la date du retrait de la Grande-Bretagne.

Mais il restait quelques détails à régler. L'article 50 prévoyait une période de négociation de deux ans entre le pays sécessionniste et l'UE, afin que les deux parties puissent organiser des relations optimales après la séparation. Dès le début, il y avait une dangereuse asymétrie de motifs. La Grande-Bretagne n'avait rien contre ses voisins sur le continent - elle cherchait seulement à retrouver le droit de prendre ses propres décisions. Les dirigeants de l'U.E., en revanche, étaient incités à infliger un maximum de difficultés à la Grande-Bretagne. Dans la plupart des pays membres, on reprochait à l'UE la stagnation de l'économie, les inégalités vertigineuses et l'immigration incontrôlée. Si l'on accordait à la Grande-Bretagne une sortie sans douleur, d'autres l’imiteraient.

Au début du processus de négociation, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de l'UE, Ivan Rogers, fin connaisseur des arcanes bruxelloises, remit sa démission, avertissant que la Grande-Bretagne allait sortir la corde au cou de la table des négociations. « L'expérience sérieuse des négociations multilatérales est rare à Whitehall, écrivait-il, et ce n'est pas le cas à la Commission[européenne] ni au Conseil ». Il avait raison à ce sujet, et ce fut une leçon de sociologie du Brexit. En Angleterre, tout au moins, la carte électorale du Brexit ressemblait à ce à quoi ressemblerait la carte électorale de la victoire présidentielle de Donald Trump plus tard cette année-là. Rester dans l’U.E était le choix de ceux qui bénéficiaient de l'économie mondialisée. Le Remain a remporté un succès écrasant dans quelques îlots compacts peuplés de gens riches, d'intellectuels et de membres des minorités - Londres, Oxford, Cambridge. Les rangs des politiciens favorables au Remain débordaient de gens instruits, au fait des nouvelles technologies et cosmopolites. Le Brexit a gagné partout ailleurs. C'était le choix de la Grande-Bretagne d'hier, la Grande-Bretagne des perdants.

Même après sa victoire, le Brexit s'est trouvé constamment surpassé, surclassé et débordé par le camp du Remain. May a fait de David Davis, un apparatchik en fin de carrière, son négociateur en chef. Il ne semblait pas penser que le poste nécessiterait trop d'énergie, d'expertise ou d'imagination, car, en fin de compte, la Grande-Bretagne pourrait quitter la table des négociations sans aucun accord. Comment May a-t-elle pu mettre le Brexit en danger en choisissant quelqu'un comme Davis pour le sécuriser ? Comment Donald Trump a-t-il pu mettre sa présidence en danger en choisissant quelqu'un comme Jeff Sessions pour la défendre ? La réponse était la même dans les deux cas : dans le camp des populistes, les choix sont minces, du point de vue du personnel.

Les négociateurs continentaux, en revanche, appartenaient à la crème des classes instruites d'Europe. L'U.E. est un Etat administratif très élaboré. En fait, cet Etat est particulièrement logique et efficace, car il s'est développé avant la société sous-jacente - il n'y a donc pas de considérations pragmatiques ou traditionnelles qui viennent compliquer ses règles ou réduire ses attributions. Rogers aimait le charabia juridique, notant que les tacticiens de l'U.E. sauraient comment refuser les « déterminations d'adéquation » en vertu du « GDPR » (General Data Protection Regulation) et qu'ils étaient maîtres des « décisions d'équivalence » - quoi que cela puisse signifier. Son livre sur l'ensemble du processus du Brexit, Le Brexit en neuf leçons, allait devenir la bible des intellectuels londoniens pro-UE, de l'historien Simon Schama à la créatrice d’Harry Potter, J.K. Rowling. Mais en lisant ce livre, on est frappé par l’aveuglement de son auteur.

Rabaissant constamment le grand public parce qu'il ne comprend pas les tenants et aboutissants de la négociation d'accords commerciaux, Rogers, malgré toute son intelligence, ne comprend pas que a) il s'agissait d'une négociation portant sur quelque chose de plus fondamental que le commerce, et b) le peuple souverain fixe les paramètres des négociateurs et non l’inverse. Rogers ne voit pas que ses compatriotes ne ressentent pas la même loyauté que lui envers l'U.E. et son « processus ». Il est incapable d’imaginer pourquoi les gens pourraient vouloir s’en débarrasser.

Là où se trouve la loyauté

Rogers et d'autres experts britanniques faisaient étrangement peu de cas des puissants leviers de négociations dont disposait leur propre camp. La Grande-Bretagne était le plus grand importateur de voitures allemandes. Elle avait un déficit commercial avec la plupart des pays du continent, ce qui signifie que toute rupture des pourparlers mettrait à l'arrêt plus d'usines européennes que d'usines britanniques. Elle était, avec la France, l'une des deux seules puissances militaires sérieuses en Europe occidentale. Elle entretenait avec les États-Unis une relation en matière de renseignements dont l'Europe continentale avait désespérément besoin. Elle abritait 40% des serveurs informatiques européens. Elle devait récupérer ses riches zones de pêche - des bancs de maquereau au nord de l'Écosse, des bancs de crevettes au sud-ouest de Cornwall – dans lesquelles les navires de l'Union européenne réalisent 59 % de leurs prises. Et c'était la capitale financière du monde. L'UE n'aurait d'autre choix que de faire des affaires avec une Grande-Bretagne indépendante.

Et pourtant, il y avait une tonalité sinistre dans la manière dont les membres de l’élite décrivaient les discussions qui allaient suivre la mise en œuvre de l'article 50. Des gens souhaitaient du mal à leur propre pays dans une négociation internationale. « Si j'étais un négociateur de l'UE », a écrit le député libéral-démocrate Sir Ed Davey dans The Independent, en fantasmant sur l'humiliation de son propre pays, « ma position de départ serait d'augmenter les frais de divorce à 50 milliards de livres, en arguant que le Royaume-Uni doit maintenant payer à l'UE le coût d’un Brexit sans accord, après avoir refusé le premier accord. Étant donné l'impact très négatif d'un Brexit sans accord sur tout, de nos éleveurs de moutons à notre NHS [National Health Service], il me semble que n'importe quel gouvernement britannique serait si désespéré de conclure un accord que 50 milliards de livres pourraient soudain sembler une bonne affaire. »

Le cœur des Remainers était avec les négociateurs européens, et non avec les Brexiters qui étaient censés être leurs compatriotes. Il peut y avoir une explication « épistémologique » innocente à cela. Lorsqu’un régime est en train de changer, le vieux monde est fait de choses concrètes qui ont perdu leur légitimité, alors que le monde à venir est fait de choses légitimes qui ne sont pas encore devenues concrètes. Rogers détestait toute l'entreprise consistant à démanteler les structures existantes de l'Union européenne : « Nous privilégions la possibilité théorique de faire nos propres lois plutôt que le pouvoir réel d'établir les règles selon lesquelles, en pratique, nous serons gouvernés. » Le chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf, ne voyait pas non plus pourquoi les Brexiters répugnaient à lier la politique commerciale de la Grande-Bretagne à celle de l'Union européenne. « Cela empêcherait seulement le Royaume-Uni de conclure des accords commerciaux qui sont moins importants que de maintenir de bonnes relations avec l'UE », écrivait-il.

Tous les négociateurs du côté britannique se sont comportés comme s'il n'y avait rien de plus important que de maintenir de bonnes relations avec l'U.E. Il fallait peut-être s'y attendre. L'U.E. poursuit l'objectif de « transcender » les Etats-nations qui la composent (ce qui est une manière sophistiquée de dire qu’elle veut s’en débarrasser). A mesure que l'Union se renforce, il faudra bien qu'un moment vienne où la loyauté des sujets sera transférée des institutions de la nation à celles de l'Europe fédérale. Le Brexit a montré que, pour les élites auxquelles l'UE offre un grand rôle, ce moment est déjà arrivé. L'UE, et non la Grande-Bretagne, est leur pays. Ils ne voyaient pas le Brexit comme le voyaient la plupart des Britanniques - comme le soulèvement solennel et même sacré d'un peuple ancien contre un usurpateur. Non. Les élites voyaient le Brexit comme une nuisance locale dans la politique intérieure du seul gardien légitime des intérêts à long terme de la Grande-Bretagne : l'UE.

Theresa May a fini par partager ces opinions, en particulier après avoir renvoyé le conseiller conservateur Nick Timothy dans les jours qui ont suivi sa défaite aux élections générales de 2017. C'est Timothy qui avait écrit son discours « Brexit signifie Brexit ». Sans lui, elle aussi a perdu de vue ce que voulait dire Brexit. « Brexit » s'est transformé en un mot qui signifiait le contraire de ce qu’il était censé signifier. C'était maintenant une « tentative de limiter les dégâts », comme Timothy le dira plus tard. May en est arrivée à croire que conduire le Brexit signifiait honorer les émotions patriotiques qui avaient conduit à un accès de colère nationale, tout en protégeant le pays contre toutes les actions insensées qui pourraient résulter d’une telle colère - comme la rupture des relations avec l'Union européenne. Mi-2017, May s’est décidée à engager des experts. Olly Robbins, un conseiller favorable à l'U.E. qui avait fait carrière sous Tony Blair et David Cameron (et qui avait été le successeur de Rogers en tant que secrétaire privé de Blair), a pris la tête des négociations en remplacement du Brexiter Davis.

Le filet de sécurité irlandais

Les Brexiters commencèrent alors à soupçonner les négociateurs de May d’être de connivence avec ceux de l'Union européenne pour piéger la Grande-Bretagne à l’intérieur de l’Union. Le moyen d'y parvenir serait l'Irlande. En 1998, la Grande-Bretagne avait négocié l'Accord du Vendredi Saint, un traité visant à mettre fin à la guérilla que l’organisation terroriste Armée Républicaine Irlandaise menait depuis des décennies afin de réunir les six comtés d'Irlande du Nord appartenant au Royaume-Uni avec les 26 comtés du Sud appartenant à la République d'Irlande. L'U.E. a demandé à avoir la garantie, désormais appelée « filet de sécurité irlandais », qu'après le Brexit, la Grande-Bretagne maintiendrait une frontière « douce » avec l'Irlande, un Etat membre de l'UE.

C'était une demande inhabituelle pour un certain nombre de raisons. Il n'y avait jamais eu de frontière dure entre les deux pays, en dehors des périodes d’état d’urgence militaire. Il n'était pas non plus nécessaire d'en avoir une maintenant. La Grande-Bretagne et l'Irlande faisaient partie de la même région insulaire, séparée par l'océan et le droit de l'espace de libre circulation « Schengen » de l'UE. La Grande-Bretagne avait autant de raisons d'exiger des garanties frontalières de la part de l'UE que l'UE l'avait fait avec la Grande-Bretagne. Et si de telles frontières pouvaient présenter de nouveaux défis après le Brexit, il existait des solutions éprouvées pour y faire face : la Suisse, par exemple, qui n’est pas membre de l’UE, maintient ses frontières ouvertes et la liberté des déplacements et des échanges commerciaux avec quatre grands pays de l'UE. Ces problèmes ne devinrent « insolubles » que lorsque les diplomates de l'UE découvrirent qu'ils pouvaient être utilisés pour embrouiller les négociations du Brexit.

En décembre 2017, May commit une terrible erreur. Dans un rapport conjoint de l'UE et du Royaume-Uni, elle a convenu qu'il n'y aurait « aucune diminution des droits » pour qui que ce soit en Irlande du Nord. C'était une promesse incompatible avec le Brexit. L'Irlande du Nord, comme partout ailleurs au Royaume-Uni, verrait son régime constitutionnel d'origine restauré par le Brexit. À ce titre, il passerait d'un régime qui fonctionne principalement par le biais de droits conférés par les tribunaux à un régime politique qui fonctionne principalement par le biais de la volonté du Parlement. Les Irlandais du Nord pourraient éventuellement s’en trouver plus libres, heureux et autonomes, mais leurs « droits » seraient délimités et protégés d’une manière différente et, à certains égards, cette différence serait une diminution. Rogers avait raison au sujet de l’habileté des négociateurs de l'UE. Ils avaient pris le « filet de sécurité irlandais », une question à laquelle personne n'avait jamais pensé jusqu'à ce que le Brexit soit voté, et ils l'avaient transformé en un droit de veto de l'UE sur l'ensemble du Brexit.

Certains ont suggéré que l'Irlande du Nord reste soumise au même régime douanier que la République d'Irlande. Mais selon les termes de l'accord de paix de 1998, ce n'était pas possible. La garantie la plus importante apportée à l'Irlande du Nord avait été que la Grande-Bretagne n'apporterait « aucun changement au statut de l'Irlande du Nord [dans ses relations avec le reste du Royaume-Uni], sauf avec le consentement de la majorité de sa population ». Le fait de soumettre l'Irlande du Nord aux lois d'un pays étranger constituerait à l’évidence un changement de statut assez important. Mais cette difficulté a incité les négociateurs de May à trouver une solution plus ambitieuse. Le filet de sécurité n'entraînerait aucun changement dans le statut de l'Irlande du Nord si l'ensemble du Royaume-Uni pouvait être inclus dans la zone douanière européenne. Ainsi, la Grande-Bretagne pouvait résoudre les problèmes créés par son départ de l'Union Européenne en acceptant de rester soumise à l'Union Européenne !

Un abîme s'est ouvert en juillet 2018(…) lorsque May a publié un plan décrivant les relations futures avec Bruxelles. Il appelait à une harmonisation avec les règles et règlements de l'UE, décrivait le filet de sécurité comme s’il était impossible d’y échapper et envisageait un rôle pour la Cour de Justice de l’Union Européenne. Johnson déclara que May se portait « volontaire pour le vasselage économique » et il démissionna de son poste de ministre des affaires étrangères. « Nous continuons à faire l'erreur fatale de sous-estimer l'intelligence du public, en disant une chose à l'UE sur ce que nous faisons et en disant une autre aux électeurs », a-t-il expliqué. « Par bien des aspects, c'est...un faux Brexit. » Davis démissionna aussi.

L'accord de retrait final issue des négociations qui a été dévoilé au Parlement par Theresa May en novembre dernier a horrifié tout le pays, les Remainers comme les Brexiters. L'équipe de May avait été envoyée pour déclarer l'indépendance de la Grande-Bretagne et était revenue avec une capitulation. L'accord ne contenait pas seulement (comme prévu) des frais de « divorce » de 39 milliards de livres sterling (50 milliards de dollars), mais laissait également aux tribunaux de l'UE la liberté d'augmenter ces frais. Il enfermait la Grande-Bretagne dans une union douanière avec l'UE, sans aucun mécanisme pour la quitter - jamais. L'U.E., et l'U.E. seule, déciderait quand la Grande-Bretagne aurait rempli les exigences du « filet de sécurité » et toute tentative de rupture unilatérale de la part de la Grande-Bretagne serait résolue en donnant à l'U.E. compétence sur les relations économiques de l'Irlande du Nord. Il soumettait la Grande-Bretagne à des sanctions commerciales de la part de l'UE plus lourdes que celles imposées à d'autres pays. Il exposait les cas dans lesquels le droit européen conserverait sa suprématie sur le droit britannique.

Non seulement l'accord de retrait ne mettait pas fin aux liens de la Grande-Bretagne avec l'UE, mais, au nom de Brexit, il les approfondissait et les constitutionnalisait. C’était l’assurance que les Conservateurs pro-Brexit ne voteraient pas en sa faveur. Mais l’accord mettait également fin à l'adhésion officielle de la Grande-Bretagne aux institutions de l'UE et, par conséquent, à son droit d’y faire entendre sa voix, ce qui le rendait inacceptable pour les anti-Brexit de tous les partis. En janvier, l’accord a été rejetée au Parlement par la plus grande majorité de l'histoire parlementaire britannique. Il a ensuite été rejetée deux fois de plus.

L'accord de retrait a enthousiasmé les Remainers, même s'ils ne pouvaient pas voter en sa faveur, et il a donné un nouveau souffle à leur cause. Ils pouvaient désormais présenter cet accord non pas comme un document tordu, élaboré par une bureaucratie pro-Remain, mais comme une représentation fidèle de la réalité moderne. Nous vous avions dit qu'il n'y avait pas de meilleur arrangement possible que l'Union européenne ! Le « Projet peur » est revenu en force, porté par le Financial Times, le Guardian et l'Independent. Les appels en faveur d'un nouveau vote populaire sont également revenus, ainsi que tout le vocabulaire effrayant sur la façon dont un Brexit sans accord ferait tomber la Grande-Bretagne du « bord de la falaise » et « s'écraser » hors de l'Union européenne.

Après l'échec de l'accord de retrait, l’absence d’accord était la seule forme que pouvait prendre l’indépendance. Il n'y aurait pas d'accord ou pas de Brexit. Et les Remainers s’inquiétaient en réalisant qu’un Brexit sans accord était ce qui allait se produire. Il en avait été convenu ainsi le 29 mars 2017 et le Brexit entrerait automatiquement en vigueur le 29 mars 2019, à moins qu’entre-temps quelque chose puisse être fait pour l'arrêter.

L'Etat profond intervient

Il fut surprenant de constater tout ce qui pouvait être fait pour l’arrêter. Les Remainers se confondaient avec la classe dirigeante. Ils avaient une infinité d'outils à leur disposition, et ils n'avaient plus peur des électeurs. Personne ne voulait se montrer méprisant au point d'abroger le Brexit, mais le Parlement pouvait repousser un Brexit sans accord, ce qu'il a fait. Les négociateurs de May avaient déjà produit un accord de « Brexit » qui avait suscité des doutes parmi les Brexiters eux-mêmes. Le Secrétaire du cabinet du Premier ministre, un puissant haut fonctionnaire, rédigea maintenant une note de service de 14 pages dans laquelle il avertissait qu’une absence d’accord entraînerait une hausse du prix des aliments et de la criminalité. Quelqu'un dans l’entourage de May envoya obligeamment la note au Daily Mail. Le chancelier de l'Échiquier, Philip Hammond, avertit que le Parlement pourrait devoir abroger l'article 50 pour « protéger la valeur de la livre ». May elle-même se mit à consulter le chef du Labour, Jeremy Corbyn, pour voir si lui pouvait l'aider à faire adopter son accord. Au cours des discussions elle offrit même d'accepter un second référendum. Peut-être cet épisode révéla-t-il ce que May avait toujours pensé du Brexit. Que ce n'était pas une exigence constitutionnelle mais un symptôme psychiatrique.

Certains des moments les plus extraordinaires des débats qui ont eu lieu l’hiver dernier ont impliqué le Président de la Chambre, John Bercow. Élu comme conservateur, il avait, à la manière de David Souter, découvert une fois au pouvoir qu'en réalité il était opposé aux politiques conservatrices sur la plupart des sujets, y compris le Brexit. Le 3 avril, Bercow a transféré le contrôle de la législation primaire des mains du « gouvernement » (comme on appelle le cabinet lorsqu'il présente un projet de loi au Parlement) à un groupe de rebelles opposés au Brexit. Cela a mis fin à une règle que le Parlement appliquait depuis 330 ans et a plongé le pays dans une grave crise constitutionnelle. Les opposants au Brexit ont utilisé leur contrôle du processus législatif pour adopter la loi de 2019 sur le retrait de l'Union européenne, qui ordonnait à Theresa May de demander un report du Brexit à l'Union européenne. Et c'est ainsi qu'a débuté le processus qui a mené au report au 31 octobre de la date limite pour le Brexit.

Une fois que le parlement se fut emparé des pouvoirs de l'exécutif, il ne fut plus possible de faire rentrer le génie dans sa bouteille. Les Brexiters comprenaient maintenant que Bercow pourrait bloquer unilatéralement tout mouvement vers Brexit, ce qui rendait inutile le débat parlementaire. Certains Conservateurs ont donc commencé à se demander ce qui se passerait si le Parlement était prorogé - s'il ne siégeait pas jusqu'à ce que la prochaine date fixée pour le Brexit soit dépassée ? Les Travaillistes avaient eu recours à une telle prorogation en 1948, ce qui rendait cette manœuvre moins radicale que ce qu’avait fait Bercow. Finalement, la manoeuvre a été bloquée par un amendement de la Chambre des Lords qui interdit en substance au Parlement de ne pas siéger en octobre.

L'échec du Brexit a été la pire humiliation subie par un gouvernement britannique depuis des décennies, une humiliation aggravée par la prise de conscience soudaine que la Grande-Bretagne devrait participer aux élections européennes fin mai. Début avril, Nigel Farage annonça son retour à la politique et rassembla à la hâte une formation hétéroclite appelée « le parti du Brexit ». Cinq semaines plus tard, avec une liste composée d’inconnus, de has-beens et de soeurs de politiciens célèbres, les Brexiters de Farage remportèrent 29 des 73 sièges de la Grande-Bretagne, devenant ainsi le plus grand parti au Parlement européen ; les Conservateurs de May n'en remportèrent que quatre. Johnson annonça sa candidature à la direction du parti en disant : « Il y a un choix très réel qui se présente à nous entre mener à bien le Brexit et, potentiellement, voir disparaitre ce grand parti. »

Rendre les choses explicites

La plupart des commentaires sur le Brexit traitent ceux qui l'ont voulu comme des hurluberlus et le Parlement qui en a débattu comme un asile de fous. « Bousiller » est le verbe employé dans la plupart des articles sur le sujet, articles qui en général expliquent que l'hiver et le printemps difficiles qu’a connu la Grande-Bretagne montrent à quel point le Brexit était une mauvaise idée dès le départ. Le diplomate néerlandais Frans Timmermans, un vétéran de la Commission Européenne impliqué dans les négociations, a déclaré à la BBC que ses homologues britanniques avaient « couru partout comme des idiots ». Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré : « Je me demande à quoi ressemble la place réservée en enfer pour ceux qui ont promu le Brexit sans même avoir une esquisse de plan pour le faire advenir sans encombre ». Le chroniqueur du Washington Post, Fareed Zakaria, a déclaré en mars : « La Grande-Bretagne, célèbre pour sa prudence, sa bienséance et sa ponctualité, ressemble soudain à une république bananière car elle prend des décisions imprudentes, déforme la réalité et veut maintenant modifier le délai qu’elle s’est elle-même imposé. »

Mais les raisons du chaos de l'hiver dernier - et du fait que le Brexit n'a toujours pas eu lieu – sont à rechercher ailleurs. Le Brexit est une lutte historique pour le pouvoir, et une lutte exemplaire. Il oppose une élite astucieuse à une majorité malhabile. Ceux qui dirigent les institutions de la « gouvernance » mondiale ont déjà eu peur par le passé : la montée de la Syriza en Grèce, avec son attaque contre la monnaie européenne commune, l'élection de Donald Trump, les restrictions nationales à l'immigration mises en oeuvre par le ministre italien Matteo Salvini et le président hongrois Viktor Orbán. Mais c'est le Brexit qui est le combat décisif. Selon que le Brexit ait lieu ou non, le futur sera radicalement différent. Ces gens, comme Zakaria, qui avertissent que voter pour le Brexit a diminué l'importance de la Grande-Bretagne dans le monde – est-ce qu’ils plaisantent ?

Ce n'est qu'une fois le référendum remporté par le camp de ceux voulant quitter l’Union qu'il est apparu clairement que le vote ne portait pas seulement sur une préférence politique, mais aussi sur une identité. Pour chaque électeur, il s'agissait de savoir s'il se considérait comme un Anglais ou un Européen, et s'il était légitime d'être gouverné par un pouvoir ou par l'autre. Le référendum a donc rendu explicites certaines choses.

Le principal héritage de l'Union européenne au cours des trois dernières décennies a été la suppression de la démocratie et de la souveraineté dans les pays qui en font partie. On peut toujours se demander si c'est l'objectif principal de la fédération, mais la suppression de l'autonomie des pays-membres compte certainement parmi ses objectifs. L'extinction de la souveraineté nationale était la façon dont les technocrates de l'UE prétendaient s’assurer que ce que l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne avaient déclenché au XXème siècle ne se reproduirait pas au XXIème. Les architectes de l'ordre Bruxellois ont proclamé haut et fort cette intention jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'elle leur coûtait les élections et le soutien de la population. La méfiance de l'UE à l'égard du nationalisme est compréhensible. Mais son hostilité envers la démocratie est bien réelle.

Les élites européennes actuelles s’imaginent toujours que leur rôle est de protéger l'Europe contre son côté historique obscur. Ils sont convaincus que l'histoire les considérera comme les pères fondateurs de la maison européenne commune. Dans la biographie imaginaire qu'il transporte toujours dans sa tête, un bâtisseur britannique de l'Union européenne, qu'il soit avocat spécialisé dans les droits de l'homme ou journaliste engagé, se voit comme l'un des Justes de son temps, l'un des esprits éclairés. C'est un homme qui a « fait face seul », qui « s’est battu pour ses principes », et ainsi de suite. Peut-être même la postérité le considérera-t-elle comme un James Madison européen.

Nombreux ont été ceux dans les Etats membres qui ont cherché à dégonfler cette vanité des « eurocrates », mais les intellectuels britanniques hostiles à l’U.E ont été particulièrement directs et impitoyables. À la mi-juillet, Robin Harris, qui fut longtemps conseiller du premier ministre Margaret Thatcher, a écrit un article dans le Telegraph exhortant Boris Johnson à « une prise de pouvoir pacifique mais révolutionnaire par le peuple britannique contre une autorité supranationale et une élite collaborationniste, née ici mais déracinée ».

Imaginez le choc que peut ressentir un homme qui a passé des décennies à travailler pour le rêve de l’Union Européenne - Tony Blair ou Donald Tusk, par exemple – lorsqu’il voit son œuvre assimilée à la « collaboration ». Une place spéciale en enfer, en effet ! Ceux qui ont demandé le référendum sur le Brexit sont allé devant l'électorat britannique en lui expliquant que ces soi-disant architectes de l'« Europe », ces idéalistes, avaient été depuis toujours, non pas des Madison, mais des Quisling. Pire encore, lorsque cette idée a été soumise au peuple britannique, il a acquiescé.

Le Brexit n'était pas un « un accès de colère », un cri de désespoir ou un message adressé à la Commission européenne. C'était un avis d'expulsion. Il s'agissait du retrait officiel de l’autorisation légale en vertu de laquelle Bruxelles avait gouverné le pays le plus important d'Europe. Si la Grande-Bretagne souhaite vraiment que ses anciennes dispositions constitutionnelles soient rétablies, alors cet avis peut être amendé et réexaminé. Mais en l'état actuel des choses, le vote en faveur du Brexit a rendu illégitime le pouvoir de l'UE sur le Royaume-Uni. Non pas illégitime seulement lorsque Bruxelles aura eu une dernière chance de dissuader la Grande-Bretagne de partir, mais illégitime dès maintenant. En 2016, les Britanniques ont voté pour quitter l'Union européenne et non pour demander la permission de quitter l'Union européenne. Il est difficile de voir comment le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'UE pourrait profiter à l'une ou l'autre partie.

Et pourtant, étant donné que la Grande-Bretagne est le premier pays à avoir lancé un tel ultimatum, étant donné que les élites pro-UE des autres pays européens ont raison de craindre qu’elle fasse des émules, étant donné les ambitions morales du projet européen, étant donné que les Britanniques qui soutiennent le Remain ont transféré leur cœur et leur fidélité de l’autre côté du channel, étant donnée la disparité sociale entre ceux qui gouvernent l'UE et la plupart de ceux qui veulent en sortir, comment la réaction de l’establishment britannique aurait-elle pu être autre chose qu’une guerre administrative, judiciaire, économique, politique et parlementaire totale ? La bataille contre le Brexit se déroule dans toute l'Europe, avec toutes les armes dont peut disposer une élite acculée.

Jusqu'à présent, cela s'est avéré suffisant.