Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 29 mars 2011

La maladie naturelle de la France


Nicolas Sarkozy terrassant le Léviathan... ou bien lui donnant à manger ?


Dans les notes de lecture prises par Tocqueville à l’occasion de la préparation de l’Ancien Régime et la Révolution, je trouve la chose suivante :

« Je demandais à Lanjuinais (janvier 53) s’il ne serait pas intéressant de rechercher les causes du socialisme en France. Il me répondit ce maux profond et original : le socialisme est notre maladie naturelle. Il sort naturellement de nos lois, de nos idées, en matière de gouvernement, de la construction politique et administrative de notre société. Il est à la centralisation ce que le sauvageon est à l’arbre cultivé et greffé. »

Ah ! enfin je le prends en défaut, cet oracle de la démocratie. Sur ce point au moins, il s’était trompé. Peut-être cette observation qu’il juge « profonde et originale » a-t-elle eu quelque pertinence, il y a longtemps. Mais aujourd’hui, dans notre cher et vieux pays, les marchés règnent en maîtres cruels et sans pitié, le service public agonise, saigné à blanc par la Révision Générale des Politiques Publiques (a-t-il jamais existé un nom plus anodin pour une politique plus brutale ?), tandis qu’il n’y pas un sot militant de l’UMP, pas un chétif libéral portant son Adam Smith sous le bras, qui ne veuille avoir la gloire de lui porter le dernier coup de pied.
Et puis, dans le dernier numéro de la revue Commentaire (n°133), je tombe sur l’article suivant de Rémy Prud’homme. L’auteur écrit au Parti Socialiste qui vient de remporter les élections législatives de 2012. Je transcris pour vous cette missive fictive :

Chers amis socialistes,

La droite vous laisse en cadeau le pays le plus socialisé du globe. On dispose d’un bon indicateur du degré de socialisme ou d’étatisation d’un pays : le poids de la dépense publique dans le PIB. Ce ratio est calculé par le FMI pour chacun des pays du monde, et accessible d’un clic sur internet. Il rapporte à la production nationale ce qui est dépensé par les gouvernements nationaux et locaux, hors marché, c’est à dire par des politiciens plutôt que par des ménages ou des entreprises. Eh bien, avec 56%, la France de 2010 fait mieux que tous les autres pays du monde - sauf un (la Corée du Nord et Cuba sont malheureusement hors concours : le FMI ne donne pas de chiffres pour ces sérieux concurrents de la France). Cocorico ! Nous sommes déjà le pays le plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs fortement le poids du « public » parce que la dépense n’est que l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes, obligations, interdictions - bien entendu justifiées - qui surveillent, contrôlent, encadrent, réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont assez largement étatisés en France.
Nous sommes donc assez loin du « tout-marché », de « l’abandon du service public » ou de « l’ultra-libéralisme » que vous avez vilipendés avec talent durant la campagne électorale. (...) Mais ces diatribes étaient de bonne guerre. Qu’un pays socialiste soit enfin dirigé par des socialistes, c’est bien la moindre des choses.
Vous avez promis davantage de socialisme, c’est à dire plus dépenses publiques pour l’éducation, les transports publics, les pauvres, l’environnement, les prisons, la justice, la police, le logement social, la recherche, les retraités, ou les intermittents du spectacle.  Bref, porter notre ratio dépense publique sur PIB bien au-delà de 56%.
Pour y parvenir on peut jouer sur deux tableaux : augmenter les revenus publics, augmenter les déficits publics. Sur chacun de ces terrains, nous ne sommes pas les meilleurs. Une demi-douzaine de pays ont un ratio revenu public sur PIB plus élevé que notre 48%. Deux parce qu’ils ont une fiscalité plus lourde : la Suède et le Danemark. Les autres parce qu’ils disposent d’une rente pétrolière importante : la Norvège, Brunei, le Koweit, la Lybie, l’Irak. En matière de déficit public, la concurrence est rude, et en 2010, année de crise, notre 8% est dépassé par une vingtaine de pays (...).
Mais nous combinons ces deux instruments mieux que tous ces pays. Ceux qui ont les revenus publics les plus élevés ont des excédents budgétaires ou des déficits modérés (...). Et beaucoup des pays à déficit plus importants que la France ont une fiscalité plus légère (Etats-Unis, Irlande, Espagne).
Pour tenir les promesses faites, la voie est donc bien définie. Il faut et il suffit de combiner un déficit élevé et une fiscalité lourde. Pourquoi ne serions nous pas capables de faire aussi bien que les Espagnols en matière de déficit ? Et aussi bien que les Danois en ce qui concerne la fiscalité ? N’écoutez pas ceux qui vous disent que cela n’est pas faisable ou pas désirable. Ce sont des réactionnaires.
Il y a un pays, un seul, qui nous ravit la première place au podium mondial de la dépense publique : l’Irak, avec un revenu public (pétrole et aide militaire étrangère) qui représente 76% du PIB et un déficit qui s’élève à 14%, ce qui fait une dépense gouvernementale de 90% du PIB. Cette prééminence est irritante, humiliante même. Amis socialistes, nous comptons sur vous pour mettre les bouchées doubles, et coiffer sur le poteau ces insolents Irakiens dans les cinq ans qui viennent.

Quel mauvais plaisant ce Prud’homme ! Oser badiner ainsi en ces heures si sombres ! Et puis de toutes façons, tout le monde sait bien que le FMI n’est rien d’autre que le chien couchant des capitalistes mondialisés ; le valet des banquiers, qui se gobergent de leurs crimes sous des plafonds dorés tandis que les vertueux travailleurs se tordent de faim sur leur grabats. Comment ? On m’informe que le FMI est dirigé par celui qui pourrait bien être le prochain président socialiste de la France ? Mais alors, serait-il possible... ? La tête me tourne. Alexis, me pardonneras-tu jamais d’avoir douté de toi ?

vendredi 25 mars 2011

Réflexions sur la révolution en Europe - 3ème partie

Troisième et dernière partie du compte rendu du livre de Christopher Caldwell, Reflections on the revolution in Europe


Bien qu’il ne le dise pas tout à fait aussi explicitement, Christopher Caldwell estime à l’évidence que le facteur essentiel qui s’oppose à l’assimilation des populations musulmanes est leur religion. Christopher Caldwell semble penser que l’islam, au moins tel qu’il existe actuellement, n’est pas compatible avec des institutions et, surtout, avec des mœurs démocratiques. Il rappelle ainsi que l’islam n’est pas seulement une foi mais aussi une loi religieuse hautement détaillée (la Sharia) qui règle tous les aspects de la vie des croyants. Il rappelle aussi que « les cultures musulmanes ont produit régulièrement des régimes autoritaires - si régulièrement en fait que, lorsque des savants bien intentionnés veulent apporter des preuves que l’islam est ouvert aux réinterprétations et au débat rationnel, ils se tournent en général vers les innovations éphémères des Mu’tazilites au neuvième siècle. » (p278).
En suggérant que l’islam est incompatible avec des principes démocratiques aussi fondamentaux que la liberté de conscience ou la liberté de parole, Christopher Caldwell reprend simplement à son compte une interprétation vénérable et qui, jusqu’à une date récente, était très majoritaire parmi les penseurs européens, l’interprétation selon laquelle l’islam est fondamentalement la religion du despotisme. De nos jours cette interprétation est bien évidemment frappée d’anathème parmi les élites européennes, mais elle transparaît néanmoins involontairement dans l’assurance donnée par ces mêmes élites que l’islam serait sur la voie de la « modernisation ». La « modernisation » en question est celle qui devrait amener l’islam au point où en est parvenu le christianisme : une religion qui accepte la séparation des autorités temporelles et spirituelles et qui respecte toutes les grandes libertés démocratiques. Les deux prémisses essentielles du dogme de la « modernisation » sont que toutes les religions sont fondamentalement identiques et que ce qui est arrivé au christianisme arrivera nécessairement à l’islam. Ces deux prémisses sont fausses. Certaines religions sont, de par leurs caractéristiques intrinsèques, plus « modernisables » que d’autres et cette « modernisation » dépend aussi de conditions extérieures qui ne sont pas toujours réunies.
Comme le rappelle à juste titre Christopher Caldwell, la « modernisation » du christianisme fut en partie le produit de luttes intenses, et parfois violentes, entre les autorités religieuses et leurs adversaires (p201). Mais aujourd’hui l’obsession européenne de la « tolérance » et de « l’anti-racisme » protège efficacement l’islam contre le genre de pressions auquel le christianisme fut soumis pendant des siècles. Les libres-penseurs européens, qui se réclament de Voltaire lorsqu’il s’agit de ridiculiser le christianisme, seraient parmi les premiers à exiger sa condamnation pour « islamophobie » si celui-ci venait à publier son Mahomet aujourd’hui. Ce n’est pas qu’au fond de leur cœur ils jugent l’islam plus aimable que le christianisme, mais ils espèrent, sans oser le dire, que l’islam aura l’amabilité de bien vouloir s’écrouler tout seul, de l’intérieur.
La situation serait déjà suffisamment sérieuse si les populations musulmanes d’Europe se contentaient de former des enclaves de plus en plus séparées du reste de la population. Mais une partie de ces populations, et notamment leur fraction la plus jeune, montre des signes aussi clairs qu’inquiétants d’hostilité franche envers le pays qui est censé être le leur. Leur attachement, leur loyauté, ne vont pas au pays européen dans lequel ils résident, et dont beaucoup d’entre eux sont désormais citoyens, mais à l’Oumma, la communauté mondiale des musulmans.
Christopher Caldwell s’attarde longuement sur l’affaire des caricatures de Mahomet publiées en septembre 2005 par le quotidien danois Jyllands-Posten, car cette affaire lui semble particulièrement révélatrice. Outre le fait que les protestations extrêmement violentes qui secouèrent le monde musulman après la publication de ces caricatures avaient été orchestrées par deux imans danois, « l’aspect le plus alarmant de cette affaire était que les musulmans d’Europe tendaient à prendre parti pour les manifestants à l’étranger plutôt que pour leurs concitoyens » (p207). Cet aspect de la question ne passa pas inaperçu des gouvernants et des milieux d’affaire européens qui, dans leur immense majorité, rivalisèrent d’obséquiosité pour bien montrer à la « communauté musulmane » de leur pays à quel point ils désapprouvaient « l’offense » qui lui était faite. Derrière les déclarations solennelles sur le « respect » dû à toutes les religions et sur « l’insensibilité » des éditeurs du Jyllands-Posten, il n’était guère difficile, en effet, de percevoir qu’un tout autre sentiment était à l’oeuvre : la peur.
Christopher Caldwell remarque ainsi qu’il existe désormais en Europe, de facto, une loi contre le blasphème, à l’usage exclusif des musulmans (p203). Cette loi repose sur la détermination de certains fanatiques religieux à assassiner ceux qui parleraient de l’islam d’une manière qui leur déplait. Ces fanatiques ne se trouvent pas seulement dans les pays musulmans, mais aussi un peu partout sur le sol européen. De Salman Rushdie à Robert Redeker en passant par Ayaan Hirsi Ali, nombreux sont désormais ceux qui ont dû basculer dans la clandestinité ou quitter le territoire européen pour avoir blessé certaines sensibilités musulmanes ; trop heureux de ne pas avoir été assassinés, comme Théo Van Gogh ou l’éditeur Norvégien des Versets sataniques. Sans doute seraient-ils plus nombreux encore, si les menaces adressées à certains n’avaient pas eu pour effet d’amener la plus grande partie des élites politiques et intellectuelles à renoncer, par avance, à tout ce qui pourrait de près où de loin ressembler à une critique de l’islam (p204).
Le caractère manifestement très fragile de la loyauté d’une partie de la population musulmane à l’égard du pays dans lequel elle vit est évidemment particulièrement inquiétant dans le contexte actuel de la lutte contre le terrorisme islamiste. Nul n’ignore que les auteurs des attentats de Londres, le 7 juillet 2005, étaient de jeunes musulmans britanniques. Cette lutte contre le terrorisme est officiellement présentée, en Occident, comme une lutte contre une frange infime de mauvais musulmans qui pervertiraient l’islam. Nombre d’hommes politiques occidentaux se sont ainsi transformés du jour au lendemain en expert en théologie islamique, et affirment gravement que l’islam est une religion pacifique et tolérante qui est défigurée par ceux qui tuent en son nom. Peut-être est-il de bonne politique de dire de telles choses en public, mais Christopher Caldwell ne parait pas tout à fait convaincu que ce genre d’affirmation soit plus qu’un pieux mensonge. Bien qu’il ne se prononce pas définitivement sur la question, Christopher Caldwell semble plutôt être de l’avis du sociologue anglais David Martin, selon lequel l’islam recherche certes la paix, mais à ses propres conditions (p277, 298).
Les gouvernants européens cherchent eux désespérément à obtenir le soutien des « musulmans modérés » face aux islamistes, afin de valider leur thèse sur le caractère essentiellement pacifique de l’islam. Mais les interlocuteurs les plus « modérés » qu’ils parviennent à trouver condamnent du bout des lèvres les méthodes d’Al-Quaida, tout en insistant sur le fait que l’Occident doit surtout veiller à ne pas « offenser » les musulmans de par le monde. Christopher Caldwell remarque, avec un peu d’ironie : « Al-Quaida dit que l’Occident doit faire certaines choses ou subir des attaques terroriste. Les modérés disent que l’Occident doit faire certaines choses ou les modérés rejoindront les rangs d’Al-Quaida. S’il s’agit là du choix de l’Occident, il est difficile de voir ce qu’il pourrait gagner en courtisant les musulmans modérés. » (p287).

***

L’avenir est par définition inconnu et Christopher Caldwell reste légitimement prudent lorsqu’il s’agit d’envisager les développements de la révolution qu’il décrit. Mais il est assez clair qu’il ne pense pas que le futur de l’Europe sera radieux. Il insiste notamment sur le fait que l’immigration massive à laquelle l’Europe fait face aura un coût élevé en termes de libertés (p13, 93, 209, 214, 229, 237), ce qui en réalité est moins une prévision qu’une constatation. La peur, le politiquement correct et les lois « anti-discriminations » ont déjà réduit à bien peu de choses la liberté de paroles quand il s’agit de traiter le sujet de l’immigration en général et de l’islam en particulier. Par ailleurs, lorsqu’un gouvernement européen tente timidement de s’opposer à des pratiques importées contraires aux coutumes et aux mœurs du pays, il ne parvient en général à le faire qu’en restreignant les droits de tous ses citoyens. Ainsi, pour stopper la progression du foulard islamique dans ses écoles publiques, la France a pris une loi bannissant tous les signes religieux ostensibles des lieux publics. Pour s’opposer aux mariages arrangés pratiqués par une partie de leur population musulmane, plusieurs pays européens, comme les Pays-Bas ou le Danemark, ont imposé des restrictions à tous leurs citoyens qui désireraient épouser un étranger ou une étrangère. Pour s’opposer aux mutilations génitales pratiquées par certains immigrants musulmans originaires d’Afrique, un ministre suédois a proposé que soit instauré un examen gynécologique obligatoire pour toutes les petites suédoises.
Le problème essentiel, selon Christopher Caldwell, est que, dans sa confrontation avec l’islam, l’Europe apparaît bien comme la partie spirituellement la plus faible. Elle a perdu de vue depuis longtemps, non seulement ce qui faisait la spécificité de la civilisation occidentale mais aussi les raisons pour lesquelles celle-ci mériterait d’être défendue (p82, 347). Son relativisme l’empêche de mener plus que des combats d’arrière-garde contre ceux qui voudraient changer ses mœurs et ses lois. Un demi-siècle d’Etat-providence et de construction européenne ont considérablement affaibli l’attachement de ses habitants à leurs libertés essentielles et à leurs patries. Sa déchristianisation accélérée la laisse sans grande ressource face à une religion conquérante, incapable même de comprendre la séduction qu’une vie organisée autour de la religion peut exercer (p181). Au vu de tous ces éléments, il est aisé de comprendre pourquoi le livre de Christopher Caldwell ne dit pas un mot sur la manière dont l’Europe pourrait sortir de l’impasse où elle s’est engagée. Il conclut en ces termes :
« Il est certain que l’Europe émergera changée de sa confrontation avec l’islam. Il est beaucoup moins certain que l’islam se révèlera assimilable. L’Europe se trouve engagée dans une compétition avec l’islam pour gagner l’allégeance de ses nouveaux arrivants. Pour le moment l’islam est la partie la plus forte, dans un sens démographique bien sûr, mais aussi dans un sens philosophique moins évident. Dans de telles circonstances, les mots « majorité » et « minorité » ont peu de signification. Lorsqu’une culture doutant d’elle-même, malléable, relativiste, rencontre une culture bien ancrée, confiante et fortifiée par des doctrines communes, c’est en général la première qui change pour s’adapter à la seconde. »

mercredi 23 mars 2011

Réflexions sur la révolution en Europe - 2ème partie


Seconde partie du compte rendu du livre de Christopher Caldwell, Reflections on the revolution in Europe


Malheureusement pour les pays européens, ce qui avait provoqué l’ouverture de leurs frontières aux migrants extra-européens était aussi ce qui allait rendre leur assimilation de plus en plus difficile.
Outre l’invocation du pieux mensonge selon lequel leurs pays seraient « depuis toujours » des pays d’immigration, un grand nombre d’Européens tentent de se rassurer face à la transformation démographique en marche en invoquant l’exemple des Etats-Unis. Ne sont-ils pas la preuve du fait qu’un pays peut accueillir un très grand nombre d’immigrants et cependant rester essentiellement lui-même ? Mais, comme l’explique Christopher Caldwell, les Etats-Unis ne peuvent guère servir de modèle pour l’Europe. Outre les différences historiques et géographiques considérables entre la situation américaine et la situation européenne, deux éléments principaux expliquent le relatif succès des Etats-Unis, jusqu’à présent, dans l’assimilation de leurs immigrants : un patriotisme vivace et un Etat-providence de taille encore modeste. Aux Etats-Unis, la plupart des nouveaux venus adoptent rapidement la langue, les mœurs et jusqu’au patriotisme sourcilleux de leur pays d’accueil essentiellement car ils n’ont pas le choix (p338-340). Ne pas s’assimiler signifie l’isolement, l’ostracisme, le confinement aux marges de l’économie. Il n’est nullement besoin de faire signer aux immigrants des « contrats d’intégration », car ceux-ci découvriront très vite que, si les Etats-Unis sont bien une terre d’opportunité, ils sont aussi un pays où la plupart des habitants attendent des nouveaux venus une loyauté sans faille vis-à-vis de leur pays d’accueil et où le système économique rejette impitoyablement ceux qui ne s’adaptent pas à ses exigences.
Cette situation, où la pression pour s’assimiler est d’autant plus forte qu’elle est informelle, était celle qui prévalait dans les pays européens avant la seconde guerre mondiale (p151). Mais aujourd’hui la plupart des immigrants savent, avant même d’arriver sur le sol européen, que le gouvernement viendra à leur secours s’ils déclarent n’avoir pas de ressources et ils savent aussi, ou ils découvrent rapidement, qu’en Europe le patriotisme est passé de mode. Pourquoi donc les nouveaux arrivants devraient-ils se donner de la peine pour s’intégrer sur le marché du travail, alors que l’Etat-providence rend cette intégration à la fois plus difficile et moins nécessaire ? Pourquoi donc devraient-ils s’attacher à leur pays d’accueil, alors que les autochtones paraissent avoir honte de la plus innocente manifestation de patriotisme ? Dans de telles conditions, le fait étonnant n’est pas que l’assimilation n’ait pas lieu mais plutôt le fait qu’elle continue parfois à avoir lieu.
La conjonction malheureuse de l’immigration de masse, de l’extension de l’Etat-providence et de la construction européenne aurait, par elle-même, été porteuse de bouleversements considérables pour les pays européens concernés. Mais, selon Christopher Caldwell, c’est un quatrième facteur qui menace d’élever ces bouleversements au rang d’une véritable révolution. Ce facteur est l’islam.

L’expansion de l’islam en Europe est devenue ce sujet auquel tout le monde pense, mais dont il est bien entendu qu’il ne faut surtout pas parler entre gens de bonne compagnie. La raison officielle de ce silence est que l’islam n’est pas du tout un problème, mais la raison véritable est bien plutôt que nul ne sait comment résoudre ce problème. Etant Américain, Christopher Caldwell n’a pas ces pudeurs et il n’a pas non plus à craindre l’ostracisme qui, en Europe, frapperait celui qui cesserait d’être de bonne compagnie.

L’Europe, depuis une cinquantaine d’années, est devenue terre d’accueil pour une immigration de masse. Ces migrants sont d’origines diverses, mais une grande partie d’entre eux partagent une caractéristique très importante : ils sont musulmans. A ce caractère majoritairement musulman de l’immigration extra-européenne s’ajoutent les taux de fécondité en général élevés de ces migrants. Comme le remarque Christopher Caldwell, la religiosité est le meilleur indicateur de la fécondité et, même longtemps après leur arrivée, les populations musulmanes conservent un taux de fécondité supérieur à celui des autochtones (p118). La conséquence est la croissance continue de la population musulmane en Europe. Ainsi, en Autriche, un pays presque uniformément catholique à la fin du siècle dernier, l’Islam sera probablement devenue la religion majoritaire parmi les moins de quinze ans en 2050. A Bruxelles, en 2006, 57% des nouveaux-nés étaient nés dans des familles musulmanes. Par conséquent il est probable que, d’ici vingt ans, la capitale de l’Union Européenne sera devenue une ville à majorité musulmane. A un journaliste allemand qui lui demandait, en 2004, si l’Europe serait une grande puissance à la fin du siècle, le grand orientaliste Bernard Lewis avait répondu sans ciller que, à cette date, l’Europe serait devenue une partie du Maghreb (p14).
Cette transformation religieuse de l’Europe aurait pu passer relativement inaperçue parmi des populations européennes de plus en plus indifférentes à leur propre religion, si les européens de souche n’avaient pas remarqué, avec un malaise grandissant, que ces populations musulmanes paraissaient avoir beaucoup plus de mal à s’assimiler que toutes les autres. Bien pire, certains indicateurs semblaient même montrer que les dernières générations allaient plutôt dans le sens de la désassimilation (p133).
Un moyen relativement sûr de juger de l’assimilation d’une population immigrée est d’observer ses pratiques matrimoniales. Une population en voie d’assimilation est une population dont les enfants se marient, pour l’essentiel, avec des autochtones. Mais, partout en Europe, les populations musulmanes montrent une nette préférence pour les mariages à l’intérieur de leur communauté religieuse et ethnique. Cette préférence parait même plus marquées pour les plus jeunes générations. En Allemagne, en 2004, plus de la moitié des citoyens allemands d’origine turque allaient chercher leurs conjoints en Turquie. En Grande-Bretagne, on estime couramment que 60% des mariages à l’intérieur des communautés pakistanaises et bangladeshi se font avec des conjoints venus de l’étranger. Comme le note Christopher Caldwell, les statistiques de ce genre émeuvent légitimement les pays concernés, car elles sont le signe clair d’un refus collectif de l’assimilation (p225). Plus immédiatement inquiétant, les taux de réussite scolaire des jeunes hommes issus de l’immigration musulmane se révèlent, là où les statistiques existent, parmi les plus bas et leurs taux de délinquance parmi les plus hauts. En France l’absence de statistiques officielles permet de jeter un voile pudique sur cette réalité, mais tous les professionnels de la justice savent parfaitement que l’islam est vraisemblablement aujourd’hui la première religion des prisons françaises (p136). Que, lors des émeutes qui se sont déroulées en octobre 2005 autour de Paris, l’écrasante majorité des émeutiers aient été des jeunes gens d’origine africaine ou nord-africaine n’a pas échappé au grand public, pas plus que le fait qu’un bon nombre d’entre eux paraissaient attacher une grande importance à leurs racines musulmanes (p141-142).
La seule interprétation publiquement acceptable de ces particularités est que les populations musulmanes ne s’assimilent pas à cause du racisme et des discriminations dont elles seraient victimes dans leur pays d’accueil. Christopher Caldwell n’est manifestement pas convaincu par ce genre d’explications. Il n’est pas vraisemblable que les sociétés européennes soient plus racistes aujourd’hui ou plus portées à la xénophobie qu’au début du siècle dernier. Le contraire est même presque certain. Pourtant les immigrants arrivés au siècle dernier se sont fondus bien plus rapidement dans leur pays d’accueil que les migrants actuels. Personne, en France, n’a jamais parlé des Italiens ou des Polonais de la seconde génération, car cette seconde génération ne se distinguait plus du reste de la population que par son patronyme. Ces immigrés Italiens, Polonais, Russes, Portugais n’avaient aucun organisme gouvernemental pour les aider à leur arrivée, pas de travailleurs sociaux pour les informer sur leurs « droits », pas ou peu de prestations sociales, pas d’habitations à loyer modéré pour se loger, et cependant l’assimilation se faisait rapidement. Mais aujourd’hui, en dépit de tous ces nouveaux avantages, en dépit de milliards d’euros dépensés en « politiques de la ville », en dépit d’une traque aux « discriminations » de plus en plus obsessionnelle de la part des pouvoirs publics, parmi les populations musulmanes chaque génération est toujours, dans une large mesure, une première génération (p228).
Les gouvernants européens, aidés en cela par une certaine sociologie, tentent de dissimuler ce fait massif en substituant à la notion d’assimilation celle d’intégration et en définissant l’intégration comme certains comportements extérieurs. Les nouveaux venus sont censés être « intégrés » à leur société d’accueil s’ils adoptent certaines de ses particularités insignifiantes, ou s’ils acquièrent des diplômes, ou s’ils obéissent aux lois. Mais bien sûr la question qui taraude l’Européen ordinaire n’est pas de savoir si les immigrants obéissent aux lois, puisque cela est de toutes façons obligatoire, ni s’ils acquièrent des diplômes, puisque cela est leur intérêt évident, ni s’ils connaissent la différence entre une Schinkenwurst et une Bratwurst, mais s’ils sont loyaux envers le pays qui est censé être le leur (p154-158). Si leur attachement envers leur patrie d’accueil est, comme pour les autochtones, supérieur à tous les autres éléments de leur « identité ». C’est ce que l’Européen ordinaire entend par « assimilation », mais c’est ce dont les gouvernants européens ne veulent plus entendre parler, en partie sans doute car ils devinent trop bien la réponse. (à suivre)

lundi 21 mars 2011

Réflexions sur la révolution en Europe - 1ère partie

Je n’aurais guère le temps d’écrire dans les jours qui viennent, aussi les prochains billets seront-ils consacrés au compte-rendu d’un livre américain Reflections on the revolution in Europe, de Christopher Caldwell. J’avais écrit ce compte-rendu au moment de la sortie de l’ouvrage en 2009, en pensant qu’il pourrait être publié dans une grande revue trimestrielle. Cela ne s’est pas fait. Mais dans la mesure où le livre de Christopher Caldwell ne me parait pas avoir reçu l’écho qu’il méritait, et où par ailleurs ce compte-rendu est en réalité plutôt un article, il ne me parait pas inutile de le publier ici ; en le scindant en trois pour ne pas abuser de la patience du lecteur.




Lorsqu’Edmund Burke publia ses Réflexions sur la révolution en France, en 1790, peu de gens lui en furent reconnaissants et moins encore, sans doute, prirent au sérieux ses prévisions concernant la tournure que devaient prendre les événements. Annoncer ainsi les tempêtes qui allaient se déchaîner sur la France et sur l’Europe toute entière, au moment où la plupart des beaux esprits croyaient au contraire voir se lever l’aube radieuse de la liberté, ne pouvait être que le fait d’un réactionnaire furieux ou d’un esprit dérangé. Burke fut ainsi soupçonné de s’être secrètement converti au catholicisme et le bruit courut que son équilibre mental était atteint.
On ne saurait dire si Christopher Caldwell avait présent à l’esprit le sort réservé à l’ouvrage de Burke, et à son auteur, lorsqu’il choisit d’intituler son propre livre Réflexions sur la révolution en Europe. Mais, à coup sûr, Christopher Caldwell pense que la situation qu’il examine est porteuse d’autant de bouleversements et de déchirements que celle dont Burke entrevoyait trop bien les conséquences voici deux siècles. La « révolution » que Christopher Caldwell a en vue est indiquée avec toute la clarté nécessaire par le sous-titre de son livre : « L’immigration, L’islam, et l’Occident ». « L’Europe », écrit-il, « est devenue une société multiethnique dans un moment d’inattention » (p3). Ce sont les conséquences probables de cette « inattention » que Christopher Caldwell se propose d’examiner, et les conclusions auxquelles il parvient ne plairont ni à ceux qui les contesteront ni à ceux qui les accepteront. Que Christopher Caldwell soit un journaliste américain, écrivant pour des publications aussi notoirement « conservatrices » que The Weekly Standard ou le Financial Times, sera pour beaucoup une raison suffisante pour ignorer ses analyses. Ceux qui agiront ainsi le feront à leur propre détriment, car Christopher Caldwell connaît manifestement bien le sujet dont il traite et, s’il n’apporte pas d’éléments réellement nouveaux au dossier, le sérieux et l’intelligence de ses analyses pourraient bien faire de son ouvrage une référence en la matière. Le lecteur français ne devrait pas non plus être rebuté par la perspective de lire un ouvrage imposant écrit en anglais, car la prose claire et alerte de Christopher Caldwell n’a rien qui puisse effrayer un lecteur ayant une maîtrise moyenne de la langue anglaise.

***

Bien qu’il soit devenu presque nécessaire d’affirmer, en public, que les pays européens sont « depuis toujours » des pays d’immigration, nul n’ignore que cette affirmation est au moins à demi mensongère. Le phénomène auquel l’Europe est confrontée depuis bientôt un demi-siècle est celui d’une immigration extra européenne de masse intervenant en un temps relativement court, et ce phénomène là est incontestablement inédit. Ainsi, d’ici 2050, dans la plupart des pays européens, la population d’origine étrangère devrait représenter entre 20% et 32% de la population totale[2]. Ce bouleversement démographique n’est pas dû seulement à l’arrivée massive et continue d’immigrants, mais aussi à la très faible natalité de la plupart des populations européennes. En 2008 le taux de fécondité global au sein de l’Union Européenne était de 1,6 enfants par femme. D’ici 2050 l’Union Européenne devrait donc avoir perdu une bonne centaine de millions d’habitants, hors immigration. Le déclin sera plus ou moins marqué selon les pays, léger dans certains d’entre eux, comme la France, spectaculaire dans d’autres, comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne. Sur la base des tendances actuelles, ces trois derniers pays devraient ainsi avoir perdu entre un quart et un tiers de leur population actuelle en 2050. En 2100, et toujours sur la base des tendances actuelles, ces pays auront, pour ainsi dire, disparu. Les prévisions sont tout aussi sombres pour la plupart des pays d’Europe de l’Est.
Si les européens de souche ne font plus guère d’enfants tel n’est pas le cas des populations immigrées qui rentrent en Europe et qui, bien souvent, conservent des taux de fécondité élevés même longtemps après leur installation sur le sol européen. En conséquence la proportion des jeunes d’origine étrangère s’accroît rapidement dans la plupart des pays d’Europe[3]. Christopher Caldwell remarque, avec une certaine ironie, que cette réalité démographique nouvelle transparaît involontairement dans l’euphémisme employé pour désigner une certaine délinquance. Lorsqu’un Parisien parle des déprédations commises par « une bande de jeunes », tout le monde comprend que les jeunes en question sont, la plupart du temps, d’origine africaine ou nord-africaine (p16).

Comme le rappelle Christopher Caldwell, la décision de recourir à une immigration extra-européenne massive se fondait essentiellement, à ses débuts, sur des considérations économiques. Les pays européens, ravagés et décimés par la seconde guerre mondiale, avaient un important déficit de main d’œuvre qui paraissait justifier le recours à des travailleurs étrangers. Des programmes furent donc mis en place, un peu partout en Europe, pour les attirer. L’immigration semblait alors une bonne affaire pour les pays d’accueil. En réalité ce calcul apparemment rationnel reposait sur deux hypothèses qui furent insuffisamment examinées. La première était que les besoins couverts par la main d’œuvre étrangère étaient des besoins durables, la seconde était que ces immigrants rentreraient chez eux une fois que ces besoins auraient cessé. A la fin des années 1960, la plupart des emplois industriels occupés par la main d’œuvre immigrée avaient disparu ou étaient en voie de disparition mais la main d’œuvre, elle, était toujours là. Non seulement les « travailleurs invités » (gastarbeiter) ne rentraient pas chez eux, mais leur simple présence sur le sol européen suscitait un flot continu de nouvelles arrivées : « Le premier facteur de l’immigration, c’est l’immigration. Il faut du courage pour se lancer le premier et pour se soumettre aux lois, aux coutumes et aux caprices d’une société qui ne se soucie pas de vous. Mais une fois que vos compatriotes ont établi une tête de pont, l’immigration devient simple et routinière. » (p31). Autrement dit, et sans en avoir bien conscience, en recourant à l’immigration les décideurs européens avaient choisis de résoudre des problèmes économiques transitoires par un changement démographique permanent (p35).
Au moment où le chômage de masse commençait à frapper l’Europe et où il devenait évident que les maigres gains économiques que l’on pouvait attendre de l’immigration n’étaient plus d’actualité, un nouvel argument apparu pour expliquer à des populations de plus en plus inquiètes pourquoi les flux migratoires ne diminuaient pas. Les pays européens, du fait de leur natalité déclinante, avaient besoin d’un apport massif de jeunes étrangers pour sauvegarder leur Etat-providence. L’idée que les indigents du tiers-monde puissent se porter au secours des avantages acquis et des confortables retraites des travailleurs européens est pourtant encore plus improbable, en termes économiques, que l’idée de recourir à eux pour faire tourner des industries déclinantes. Personne, apparemment, n’avait envisagé que les migrants puissent vieillir et faire un jour valoir leurs droits à la retraite, ni que leur nombreuse famille pourrait peser sur le système social qu’ils étaient censés sauver. En réalité, pour que les immigrés puissent aider l’Etat-providence, il faudrait qu’eux-mêmes et leurs descendants cotisent plus qu’ils ne reçoivent, mais ce n’est jamais le cas : ils travaillent et gagnent trop peu pour cela (p49). Parmi les nombreuses statistiques que cite Christopher Caldwell sur ce sujet, deux peuvent suffire pour mesurer le problème. En 2005 aux Pays-Bas, 40% des immigrés recevaient une forme ou une autre d’aide sociale. Entre 1971 et 2000, le nombre d’étrangers résidants en Allemagne est passé de 3 à 7,5 millions, mais le nombre de travailleurs étrangers est lui resté constant. Il va sans dire que la situation de l’Allemagne et des Pays-Bas n’a rien d’atypique. Les mêmes phénomènes peuvent être observés dans tous les pays européens.

Les chiffres qu’utilise Christopher Caldwell pour montrer le caractère largement illusoire des gains attendus de l’immigration ne sont pas secrets, la plupart sont même produits par des organismes officiels. Le mécontentement croissant des autochtones face à l’arrivée continue de nouveaux migrants n’est pas un secret non plus. Comment expliquer alors que des gouvernements démocratiquement élus n’aient pas fermé brutalement les portes, au moment où il devenait évident pour tout le monde que l’eau commençait sérieusement à monter ?
Les portes ne se sont pas fermées, car ceux qui les commandaient n’ont pas eu le courage de les actionner. Un pays ne peut guère refuser l’entrée sur son territoire aux migrants qui se pressent à ses frontières que pour deux raisons : pour préserver sa prospérité, ou pour préserver ses lois, ses coutumes, sa religion, ce que l’on appelle ordinairement sa culture. Mais le premier motif paraîtra égoïste, voir injuste si l’on s’est persuadé « qu’ils sont pauvres parce que nous sommes riches ». Le second motif paraîtra xénophobe, voire raciste. Dans une Europe rongée par la culpabilité après les crimes du nazisme et désireuse de désavouer son passé coloniale, de telles accusations étaient insupportables (p55, 268). Plus exactement, ces accusations se révélèrent impossibles à supporter pour les élites européennes. Plutôt que de devoir y faire face, ces élites politiques, économiques et intellectuelles préfèrent donc fermer les yeux sur une immigration dont elles n’avaient guère à supporter personnellement les conséquences, et elles ne purent résister à la tentation de battre leur coulpe sur la poitrine de leurs concitoyens.
Christopher Caldwell insiste sur le fait que les populations européennes n’auraient, dans leur très grande majorité, jamais accepté une telle immigration si elles avaient été consultées sur le sujet (p4, 14, 65, 101, 111, 328). Qu’elles ne l’aient pas été n’est pas un oubli : jusqu’à aujourd’hui presque toutes les décisions prises en matière d’immigration reposent implicitement sur l’idée qu’il n’est pas possible de faire confiance à un électorat démocratique pour se conduire de manière civilisée dans ce domaine (p80, 330). La politique d’immigration fait partie de ces questions sur lesquelles les élites européennes s’accordent, pour reconnaître qu’il ne serait pas raisonnable de demander leur avis aux premiers concernés.
Christopher Caldwell ne manque pas de noter les similarités, et les interactions, entre cette approche des questions migratoires et la construction européenne (p83). Bien qu’elle ait pendant longtemps été officiellement justifiée par des considérations économiques, la construction européen est essentiellement, depuis ses débuts, un projet moral, visant à rédimer les pays européens de leurs pêchés nationalistes et elle procède, depuis toujours, soigneusement à l’abri des réactions électorales des populations concernées. Au fond de l’intégration européenne, comme au fond des politiques migratoires suivies depuis un demi siècle, se lisent le même désir d’expier les crimes de l’Europe, réels ou supposés, et la même défiance vis-à-vis des citoyens ordinaires, soupçonnés, sans doute à juste titre, d’être spontanément attachés à leurs mœurs, à leurs coutumes, à leurs pays.
Non seulement l’intégration européenne rend la défense de vos frontières de plus en plus difficile à justifier – pourquoi défendre ce que vous cherchez par ailleurs à dépasser ? – mais elle tend à priver effectivement les gouvernements nationaux des moyens nécessaires pour le faire. Au sein de l’espace Schengen, n’importe quel Etat-membre est à la merci de l’Etat le plus faible ou le plus corrompu pour régler ses flux migratoires. Par ailleurs cette intégration habitue insensiblement les citoyens des Etats-membres à dépendre, dans leur vie quotidienne, des décisions d’une administration lointaine, opaque et, à strictement parler, irresponsable. Elle les rend peu à peu indifférents au fait de se gouverner eux-mêmes. Bien que la construction européenne ait été pensée tout à fait indépendamment de la question migratoire, cette construction contribue sans doute beaucoup à expliquer la relative passivité avec laquelle les populations européennes ont accepté des politiques migratoires qu’elles désapprouvaient. (à suivre)


[2] Le terme population d’origine étrangère signifie ici essentiellement les population d’origine extra-européenne. Etant donnés les très faibles taux de natalité des pays européens, les migrations de populations d’origine européenne resteront selon toute vraisemblance marginales comparées aux migrations d’origine extra-européenne.
[3] Pour la France voir par exemple Bernard Aubry et Michèle Tribalat, « Les jeunes d’origine étrangère », Commentaire n°126.


jeudi 17 mars 2011

De l'Etat de droit au despotisme judiciaire

En Turquie, où l’on fait très peu attention à la fortune, à la vie, à l’honneur des sujets, on termine promptement, d’une manière ou d’une autre, toutes les disputes. (...) Le Bacha, d’abord éclairci, fait distribuer, à sa fantaisie, des coups de bâtons sur la plante des pieds des plaideurs, et les renvoie chez eux.
Montesquieu, De l’esprit des lois.

Par sa décision du 10 mars 2011, le Conseil Constitutionnel a déclaré contraire à la Constitution plusieurs dispositions de la loi dite « LOPPSI 2 » (loi d’orientation et de programmation pour la performance de sécurité intérieure - 2ème du nom). Autrement dit le Conseil, par cette décision, vient de priver le gouvernement d’une partie des dispositions législatives qu’il estimait nécessaires pour lutter contre la délinquance.
Personnellement, j’aurais tendance à penser que la loi LOPPSI aurait tout aussi bien pu s’appeler la loi PIPO, ou bien la loi MONOEIL. Pour lutter contre la criminalité, grande ou petite, pour l’essentiel, nous ne manquons pas de lois. En revanche nous manquons cruellement de places de prison et de magistrats décidés à punir ceux qui le méritent. Nous manquons aussi d’un pouvoir exécutif décidé à y remédier. Que pouvons-nous attendre d’un Président de la République qui semble s’aviser, lors de la dernière année de son mandat, que la plupart des peines correctionnelles de moins de deux ans ne sont pas exécutées, et que le taux d’incarcération en France est l’un des plus bas d’Europe ? Rien, bien évidemment. Je ne pleurerai donc pas les articles censurés de la LOPSSI, quels qu’aient pu être leurs mérites sur le papier, précisément pour cela : parce que je pense que leurs mérites seraient restés sur le papier.
En revanche, la décision du Conseil Constitutionnel mérite bien d’être commentée concernant la manière dont le Conseil atteint certaines de ses conclusions. L’accusation de gouvernement des juges n’est jamais loin lorsque le Conseil déclare inconstitutionnelle une loi qu’un gouvernement juge très importante, et elle n’a pas manqué d’être soulevée à l’occasion de la décision du 10 mars. Cette accusation me semble parfaitement fondée, à condition de bien s’entendre sur ce que signifie le gouvernement des juges. Le fait qu’elle soit souvent lancée à tort et à travers ne l’empêche pas de contenir un noyau de vérité très important, que j’aimerais essayer de mettre en lumière.
Le sujet est technique et austère, assurément, mais il est aussi très important. La liberté ne succombe pas toujours sous les coups des tyrans ou des envahisseurs. Bien plus souvent, les peuples qui la possèdent la laissent peu à peu échapper de leurs mains, par lassitude, ou bien faute de comprendre les périls qui la menacent ; particulièrement lorsque ces périls prennent l’apparence du droit et peuvent se parer des meilleures intentions du monde.

Précisons tout de suite ce que je ne reproche pas au Conseil. Je ne lui reproche pas de s’opposer à la volonté du législateur. Son rôle est précisément de s’opposer à la volonté des représentants du peuple lorsque celle-ci est contraire à la volonté du peuple telle qu’exprimée dans la Constitution. Plus généralement, en démocratie la majorité fait la loi mais la loi ne peut pas tout faire. La puissance de la majorité est limitée par les droits naturels des individus que tout gouvernement légitime a pour tâche de protéger. En pratique cette protection des droits naturels (ce que nous appelons les droits de l’homme) est assurée par la Constitution dans son ensemble, grâce au dispositif de la séparation des pouvoirs - qu’il serait plus juste d’appeler équilibre des pouvoirs. Une Cour Constitutionnelle indépendante est un élément indispensable de ce dispositif, afin de s’assurer que le pouvoir législatif n’outrepassera pas les limites des pouvoirs qui lui ont été confiés. Le rôle du Conseil Constitutionnel est donc de défendre la Constitution ; mais il est uniquement de défendre la Constitution. Et c’est à ce point que nos ennuis commencent.
Depuis longtemps déjà, en effet, le Conseil ne se satisfait plus de cette fonction indispensable mais modeste, car subordonnée au texte de la Constitution. Il invente, il crée, il guide la main du législateur en l’obligeant à tenir compte de nouveaux « droits » qui n’ont d’autres fondement que les préférences de la majorité des membres du Conseil à un moment donné. Institués pour garder fidèlement la Constitution, nos conseillers ont finit par s’imaginer qu’ils en étaient les auteurs. Deux exemples tirés de la décision du 10 mars dernier peuvent suffire pour s’en convaincre.
Dans le considérant n°26 de ladite décision, le Conseil juge que le législateur doit respecter certains « principes fondamentaux reconnu par les lois de la République en matière de justice des mineurs ». Ces « principes » sont « l’atténuation de la responsabilité pénale des mineurs en fonction de l’âge, comme la nécessité de rechercher le relèvement éducatif et moral des enfants délinquants ». Le Conseil en tire la conséquence que le législateur ne peut pas instituer des peines minimales pour les mineurs n’ayant jamais été condamnés pour crime ou délits. Ces « principes » peuvent être excellents, ils peuvent être très mauvais, cela est sujet à débat. De même que peut être sujet à débat la logique par laquelle le Conseil tire cette conséquence de ces « principes ». Ce qui en revanche n’est pas sujet à débat est le fait que ces fameux « principes » ne se trouvent dans aucun article de la Constitution. Le Conseil, pour censurer la loi, ne s’appuie pas sur la Constitution, mais sur d’autres lois auxquelles il donne, en pratique, une valeur constitutionnelle.
Voilà certes qui est étrange, d’où tire-t-il donc ce pouvoir ? Ne cherchez pas, le Conseil, dans son infinie sagesse, a estimé que certaines lois méritaient d’être constitutionnalisées. Pourquoi vous inquiétez-vous ? Le Conseil sait ce qui est bon pour nous. Sans doute, mais en ce cas pourquoi ces lois et non pas telles autres ? Pourquoi le Conseil a-t-il choisit de donner une valeur constitutionnelle à la fameuse ordonnance du 2 février 1945 sur l’enfance délinquante, plutôt qu’à la non moins fameuse loi du 27 mai 1885 instituant la relégation dans les colonies des criminels récidivistes ? Ah ! Ne vous tourmentez pas ainsi. Le Conseil est sage et bon, laissez-vous guider sans murmurer.
Mais le meilleur reste à venir. Dans le considérant que nous avons examiné, le Conseil faisait au moins l’effort de s’appuyer sur quelques textes pour sauvegarder les apparences, pour que nous puissions continuer à faire semblant de croire que nous sommes gouvernés par les lois et non par le caprice des juges. En se dissimulant, dit-on, le vice rend encore un hommage à la vertu. Sans doute cet effort était-il trop pesant car un peu plus loin, dans son considérant n°55, le Conseil ne se donne même pas la peine de citer des textes pour censurer le législateur. Un article de la loi LOPPSI prévoyait la possibilité pour le préfet de décider l’évacuation des campements sauvages de nomades - en clair, de faire dégager les Roms de leurs cloaques manu militari. Mais le Conseil a estimé cet article ne préservait pas suffisamment « les droits et libertés constitutionnellement garantis ». Quels droits, quelles libertés, figurant dans quels articles de la Constitution ? Mystère. Tout juste apprenons nous que le Conseil désapprouve le fait que « ces dispositions permettent de procéder dans l’urgence, à toute époque de l’année, à l’évacuation, sans considération de la situation personnelle ou familiale, de personnes défavorisées et ne disposant pas d’un logement décent ». Ah, si seulement le législateur avait prévu de reloger aux frais du contribuable les occupants en situation irrégulière de ces campements illégaux, peut-être le Conseil aurait-il consenti à trouver ces dispositions conformes à la Constitution. Peut-être, et peut-être pas. Car après tout, qu’est ce qui l’aurait empêché de juger que le législateur aurait également dû prévoir, pour ces « personnes défavorisées », une cellule de soutien psychologique, un abonnement annuel à Canalsat, cent balles et un Mars ?
Je n’ignore pas que ce n’est pas la première fois que le Conseil Constitutionnel sort de son chapeau des « Principes Fondamentaux Reconnus par les Lois de la République », ou bien des « principes à valeur constitutionnelle », pour censurer une loi sans se baser sur aucun article de la Constitution. Cependant le temps qui passe ne fait rien à l’affaire : une usurpation de pouvoir très ancienne n’en reste pas moins une usurpation. Que les autres pouvoirs constitutionnels ne réagissent plus depuis longtemps à cette usurpation est également sans importance. Devrais-je renoncer à mon droit fondamental de consentir à la loi qui me gouverne sous prétexte que nos gouvernants ne s’en soucient pas ?
Encore existe-t-il, en théorie, un remède à l’usurpation pratiquée par le Conseil Constitutionnel : la révision de la Constitution. Mais dans le cas d’autres cours de justice, comme la Cour Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme (CEDH) et la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE), il n’existe pas de remède, à moins de sortir de l’Union Européenne et de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Tout comme le Conseil Constitutionnel, ces cours ont abandonné depuis longtemps l’idée qu’elles devraient être des gardiens fidèles des textes qui leurs sont confiés. Mais la CEDH et la CJUE ont aussi compris de longue date que, à la différence d’une juridiction nationale comme le Conseil Constitutionnel, elles étaient absolument libres de tout contre-pouvoir. Personne, absolument personne, ne garde les gardiens. Par conséquent, ceux-ci s’en sont donné à cœur joie pour imposer les changements législatifs qu’ils jugeaient appropriés, bien à l’abri derrière les textes qui garantissent leur indépendance, des textes que les autres pouvoirs ont, eux, encore la naïveté de respecter.
Mais quels changements, me direz-vous ? Etant des gens instruits, les juristes ont naturellement tendance à puiser leurs idées concernant ce que devrait être la société chez les gens dont la profession est de réfléchir à cette question, c'est-à-dire en pratique essentiellement dans les départements de science humaine des universités. Dans la mesure où ces départements sont devenus, presque partout, des sanctuaires du progressisme et du politiquement correct, il n’est pas étonnant que le corps de jurisprudence de nos cours suprêmes présente une hypertrophie de son côté gauche. La permissivité toujours plus grande en matière de mœurs, la surveillance toujours plus pointilleuse en matière de discours publics, la culture de l’excuse pour les délinquants, l’atteinte sans limite à la propriété privée, tout cela et bien d’autres merveilles encore se trouve désormais dans la hotte de nos pères Noël en robe d’hermine et, demain ou aujourd’hui, dans nos petits souliers. (et je ne parle ici que des juridictions les plus élevées. Pour quelques exemples du despotisme ordinaire des tribunaux ordinaires, je vous renvoie à l’un de mes précédents billets, ici)
Le Conseil Constitutionnel, par sa décision du 10 mars 2011, vient de nous donner un bel exemple de ce mépris tranquille dans lequel la plupart des juridictions suprême tiennent désormais les textes qu’elles ont pour mission de défendre. Une Constitution est pourtant censée garantir les individus contre les abus de pouvoir et nous donner les instruments nécessaires pour nous gouverner nous-mêmes. Mais il est vrai qu’aujourd’hui les Français paraissent tenir tellement peu à leur liberté politique et à leurs droits véritables (à la différence de leurs « droits sociaux » : prenez ma liberté de paroles si vous voulez, mais pas touche à ma retraite !) qu’il y aurait mauvaise grâce à reprocher aux tribunaux de les en dessaisir tout à fait. Il va sans dire que si, par le plus grand des hasards, un gouvernement inhabituellement énergique et clairvoyant venait à essayer de rétablir la possibilité pour les Français de se gouverner eux-mêmes, nos Bachas juges feraient tout leur possible pour y mettre bon ordre : Dieu sait quelles décisions pourrait prendre le peuple si on le laissait consentir à la loi qui le gouverne !

Dans l’Esprit des lois, Montesquieu écrivait : « Dans les Etats despotiques, il n’y a point de lois : le juge est lui-même la règle ». Et l’on se prend à songer à ce qu’il pourrait dire s’il examinait notre situation aujourd’hui : « En Europe, où l’on fait très peu attention à la liberté politique et aux droits naturels des individus, les cours terminent, d’une façon ou d’une autre, toutes les disputes. Les juges, bientôt éclaircis, distribuent, à leur fantaisie, des droits et des devoirs aux plaideurs, et les renvoient chez eux. »

PS : pour ceux qui auront la patience de lire cet avis du Conseil d'Etat, voici une pièce à rajouter au dossier. Bien sûr il ne s'agit que d'un avis, mais le Conseil d'Etat étant aussi la juridiction suprême en matière de droit administratif, le gouvernement sait ce qui l'attend en cas de contentieux. Et pour une analyse rapide de la portée de cet avis : ici.



vendredi 11 mars 2011

Plafond de verre, salary gap, et autres fariboles





Ce billet aurait sans doute gagné à être publié le 8 mars dernier, lors de la « journée internationale de la femme ». Mais je ne fais pas profession de suivre l’actualité, et puis il me semble que, depuis bien des années déjà, la journée de la femme est quasi-quotidienne, au moins pour nous autres, mâles blancs occidentaux. Quotas par-ci, parité par-là, loi anti-discrimination à droite, égalité réelle à gauche, films, téléfilms, livres, expositions, émissions de radio, pour nous montrer, nous expliquer, nous apprendre, nous persuader, que non seulement la femme est l’avenir de l’homme, mais que les femmes ont tout inventé depuis la nuit des temps (enfin, inventé tout ce qui est bon, beau, grand et noble. Le reste c’est l’affaire des hommes), tout fait, tout compris, et tout supporté de la part des hommes, jaloux, forcément jaloux de tant de bonté et d’intelligence. Puisque donc l’éloge de « l’autre moitié du ciel » - comme aurait dit le président Mao - occupe désormais nos gouvernants et nos faiseurs d’opinion bien plus qu’un jour par an, on ne trouvera pas trop mauvais, je l’espère, que j’aborde ce thème aujourd’hui, en dehors de toute célébration officielle.
On me pardonnera, je l’espère aussi, la longueur de ce qui va suivre. Je sais fort bien que les longues dissertations passent mal sur internet, et qu’elles lassent les lecteurs pressés, mais la pente que je dois remonter est escarpée et, lorsque l’on s’efforce de ne marcher que l’argument à la main, il faut des paragraphes entiers pour traiter même une question insignifiante. Avançons donc courageusement, et après tout le sujet en vaut la peine puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de la Grande Injustice : je veux parler de la tristement célèbre disparité salariale entre les hommes et les femmes.

Nul n’ignore en effet que les femmes touchent, pour un travail équivalent, des salaires inférieurs à ceux des hommes. Le chiffre le plus communément cité aujourd’hui à cet égard est 27% : les femmes gagneraient 27% de moins que les hommes. Il existe certes une légère différence entre ce qu’annoncent les gros titres et ce que disent précisément les études, en plus petits caractères. À poste et expérience équivalents l’écart salarial entre les hommes et les femmes ne serait en réalité que d’environ 10%. Cependant, que l’écart réel soit de 27% ou de 10%, le fait que, pour un même travail, les femmes soient moins payées que les hommes est une évidente injustice. La cause est par conséquent entendue et les pouvoirs publics se mobilisent. Des lois sont préparées, des quotas et des sanctions financières sont envisagés, droite et gauche se disputent l’honneur d’être le premier à pourfendre l’odieuse discrimination.
Toutefois, avant de charger lance au poing, peut-être pourrions-nous nous poser une question économique toute simple : « Si un employeur peut payer une femme 27% (ou même simplement 10%) de moins qu’un homme pour faire le même travail, comment se fait-il qu’il n’embauche pas exclusivement des femmes ? ». Nous pourrions certes répondre à cela que les patrons sont tous d’horribles misogynes, qui préfèrent payer plus un homme que d’embaucher une femme, surtout à un poste de direction. Cependant, outre le fait que de nombreux employeurs sont aujourd’hui des femmes, cette réponse supposerait que tous les patrons, sans exception, fassent passer leurs préjugés sexistes avant leur intérêt économique. Il suffirait en effet qu’une seule entreprise, dans un secteur donné, découvre tout le bénéfice qu’elle pourrait tirer du fait de n’embaucher que des femmes, pour forcer toutes les autres entreprises à suivre la même pratique ou bien à mettre la clef sous la porte. En économie de marché, il semble tout simplement impossible de payer durablement les femmes moins que les hommes à travail réellement équivalent, contrairement à ce que présupposent la quasi-totalité de nos gouvernants. Nous voilà bien perplexes.
Cette pente est glissante, je le sens bien. En ces matières, la perplexité est le premier pas vers le doute, qui lui-même pourrait bien, si nous n’y prenons pas garde, nous entrainer vers l’incroyance pure et simple. Je ne peux marcher seul : il me faut l’appui d’une autorité. J’invoquerais donc le témoignage d’un universitaire américain reconnu, aux états de service féministes impeccables : Warren Farrell, auteur (entre autres ouvrages) de Why Men Earn More (« pourquoi les hommes gagnent plus »). Dans ce livre - à l’apparence très éloignée de l’austérité universitaire mais, sur le fond, d’une rigueur bien supérieure à beaucoup d’ouvrages soi-disant sérieux - Warren Farrell expose les 25 raisons pour lesquelles les salaires des femmes sont en moyenne inférieurs à ceux des hommes. La discrimination n’en fait pas partie.
Ces 25 raisons peuvent être divisées en deux catégories. Les dix premières permettent de comprendre pourquoi les emplois qui sont occupés essentiellement par des femmes sont, en général, des emplois moins bien rémunérés que ceux occupés essentiellement par des hommes. Les quinze raisons suivantes permettent de comprendre pourquoi, à l’intérieur d’une même catégorie socioprofessionnelle, les salaires des femmes sont en moyenne inférieurs à ceux des hommes. Aucune de ces 25 raisons ne devrait surprendre grandement un lecteur doté d’un minimum de connaissances économiques, mais en cette époque sophistiquée il est parfois nécessaire de se voir confirmer - preuves à l’appui - que vos yeux ne mentent pas lorsqu’ils vous disent qu’il fait jour à midi.
Warren Farrell commence donc par rappeler les caractéristiques des emplois qui semblent avoir la prédilection des femmes – et vers lesquels elles se dirigent donc en grand nombre. Ces emplois ne comportent pas de risques physiques, peu de risques financiers, pas d’exposition aux intempéries, pas d’horaires de travail décalés. Ils vous mettent en contact avec des gens plutôt qu’avec des machines, ils peuvent être exercés avec un diplôme en sciences humaines plutôt qu’avec un diplôme en science physique, ils ont des horaires fixes et n’exigent pas une disponibilité psychologique permanente. De manière générale, les emplois privilégiés par les femmes se caractérisent par des conditions de travail relativement plaisantes – respirer l’odeur des vieux livres plutôt que le fumet des ordures, travailler dedans plutôt que dehors – et par une « utilité sociale » plus aisément perceptible pour ceux qui les exercent - soigner des enfants plutôt que corriger une ligne d’un programme informatique.
La contrepartie inévitable de tous ces avantages est bien évidemment que ces emplois sont, en règle générale, moins bien payés que les emplois ayant des caractéristiques inverses. Le salaire plus élevé n’est alors que la compensation nécessaire pour attirer un nombre suffisant de candidats vers ces emplois relativement moins plaisants. Dans cet arbitrage classique entre le salaire et les conditions de travail, les hommes semblent plus sensibles au salaire et les femmes aux conditions de travail.
Tout ceci n’est guère sujet à controverses. Plus étonnant, en apparence, est le fait que, au sein d’une même branche professionnelle et pour des emplois de même catégorie, les femmes ont en moyenne des salaires inférieurs à ceux des hommes. Cependant, l’étonnement disparaît dès lors que l’on examine attentivement les caractéristiques précises des postes occupés par les unes et les autres. Les études qui concluent à des différences de salaire à travail égal entre les hommes et les femmes, sont presque toujours des études qui regardent de trop haut le paysage salarial. Les facteurs pris en compte sont en général le niveau et le type de diplôme, les caractéristiques du contrat de travail, le nombre d’années d’expérience dans la branche professionnelle, le titre de la fonction exercée etc. Mais pour fixer une rémunération, un employeur – tout au moins dans le secteur privé – se focalise bien moins sur ces grands indicateurs socioprofessionnels que sur les caractéristiques individuelles du poste à pourvoir. Or, derrière des titres et des fonctions apparemment identiques, peuvent se cacher des emplois passablement différents. Warren Farrell détaille ainsi les 15 raisons (qui ne sont pas nécessairement exhaustives) qui expliquent les différences de salaire entre les hommes et les femmes exerçant les mêmes professions. Par exemple, toutes choses égales par ailleurs, les gens qui touchent une rémunération supérieure sont ceux qui sont amenés à voyager fréquemment pour leur travail, qui exercent leur profession loin de leur domicile, qui sont prêts à déménager fréquemment, et pour des destinations peu attractives, à la demande de leur entreprise, qui acceptent une part variable dans leur salaire, ou bien qui exercent des responsabilités plus importantes – en termes de budget ou de personnel – que ce que leur titre laisserait supposer. Une fois que tous ces facteurs sont pris en compte, les inégalités salariales entres les hommes et les femmes disparaissent.
Que les écarts de rémunération apparents entre les deux sexes ne cachent aucune discrimination contre les femmes peut encore être confirmé, si besoin est, en examinant les revenus des professions libérales et des artisans. Lorsque hommes et femmes exercent une profession libérale ou tiennent un commerce, lorsque donc ils ne peuvent être victimes de discriminations de la part de leur employeur, les écarts de revenus entre les deux sexes dépassent en général largement les fameux 27%. Aux Etats-Unis, en 2000, les femmes propriétaires de leur commerce avaient en moyenne des revenus équivalents à 49% de ceux des hommes dans la même situation. Un médecin homme avait un revenu annuel équivalent à 141% de celui d’un médecin femme. Mais pourquoi donc une femme médecin exerçant en libéral a-t-elle en moyenne un revenu inférieur à celui de ses confrères masculins ? Parce qu’elle ne travaille pas dans la même spécialité (pédiatrie plutôt que chirurgie, par exemple) et parce que, à spécialité identique, elle fait des journées moins longues et consacre plus de temps à chaque patient.

Un lecteur même moyennement attentif de Why men earn more remarquera aisément que les facteurs qui expliquent les inégalités de rémunération entre les hommes et les femmes, nous disent aussi quelque chose sur les différences de tempérament entre les hommes et les femmes. En définitive, il apparaît que les femmes ont en moyenne des salaires inférieurs à ceux des hommes parce qu’elles sont moins disposées que ceux-ci à prendre des risques, parce qu’elles semblent moins empressées à grimper dans la hiérarchie, et parce qu’elles sont moins disposées à sacrifier leur vie de famille à leur carrière. Ces observations sembleront sans doute triviales à tout autre qu’à un chercheur spécialisé dans les « discriminations », mais elles nous permettent de comprendre pourquoi le mythe de l’inégalité salariale hommes-femmes a rencontré un aussi grand succès.
En reconnaissant que les différences de salaires entre les hommes et les femmes traduisent, pour l’essentiel, des choix de vie différents de la part des hommes et des femmes, nous sommes bien près en effet de reconnaître qu’il existe des différences naturelles entre les hommes et les femmes, des différences naturelles quant à leurs goûts et leurs aspirations – et malheur à celui par qui le scandale arrive ! Inversement, nous nous satisfaisons très facilement de l’explication selon laquelle toute différence de résultat est la conséquence d’une « discrimination » antérieure, car nous sommes intimement convaincus qu’il n’existe aucune différence naturelle de tempérament entre les hommes et les femmes. Où, plus exactement, nous avons parfaitement intégré le fait que la seule position publiquement défendable est celle de la parfaite identité des hommes et des femmes – hormis quelques détails physiques sans importance. Cela n’est bien sûr pas le résultat d’une démonstration, mais le point de départ obligatoire de toute démonstration.
Warren Farrell raconte ainsi que, au cours de ses recherches pour écrire son livre, il fit souvent l’expérience suivante : parmi les innombrables études spécialisées, consacrées à mesurer les écarts de salaire entre les sexes dans les différentes professions, à chaque fois qu’une étude parvenait à la conclusion que, pour une période donnée, les hommes et les femmes étaient en réalité payées de manière identique pour le même travail, l’étude était abandonnée pour les années suivantes. Les statistiques cessaient d’être collectées, ou bien la méthodologie de l’étude était entièrement changée, de manière à rendre impossible toute comparaison avec les travaux précédents. Assurément, ce n’est pas en France que de telles choses pourraient se produire.

lundi 7 mars 2011

L'islam, religion funeste ? - 2ème partie



« Mahomet, qui vécut dans la gloire, établit partout la dépendance. Sa religion ayant été portée en Asie, en Afrique, en Europe, des prisons se formèrent. La moitié du monde s’éclipsa. On ne vit que des grilles et des verrous. Tout fut tendu de noir dans l’univers, et le beau sexe, enseveli avec ses charmes, pleura partout sa liberté. » Montesquieu, Pensées.

Il ne manque pas aujourd’hui d’excellents esprits pour nous expliquer que, oui, bien sûr, l’islam est parfaitement compatible avec la démocratie, que par conséquent nous n’avons pas à nous inquiéter du nombre croissant d’adeptes de cette belle religion sur notre sol, et qu’il est également évident que les peuples du Maghreb qui viennent de renverser leurs tyrans se dirigent d’un pas allègre et sûr vers la démocratie. Expliquer n’est d’ailleurs sans doute pas le mot juste. Affirmer conviendrait mieux, car il n’est pas besoin de démontrer ce qui est évident par soi-même et que seuls des sentiments inavouable peuvent pousser certains à nier. A ce propos, on attend incessamment le dépôt d’un projet de loi visant à criminaliser l’expression publique de tout doute concernant la compatibilité de l’islam et de la démocratie. Nul doute qu’il sera voté à l’unanimité.
Seul un léger problème subsiste encore, un tout petit rien, un incident, une bêtise, qui nous empêche d’embrasser résolument la religion du prophète Mahomet (la paix soit avec lui !) comme elle le mériterait et, qui sais ? peut-être de nous convertir. Je veux parler bien sûr de la condition des femmes en terre d’islam, c’est à dire au Moyen-Orient mais aussi dans certains de nos quartiers que nous disons si joliment « sensibles ». Avouons-le, voir des femmes (du moins sommes nous portés à croire qu’il s’agit de femmes) bâchées des pieds à la tête comme un cours de Roland-Garros les jours de pluie, cela nous choque un peu, si, vraiment. Apprendre que la polygamie se pratique aujourd’hui en France, et même semble-t-il de plus en plus, cela heurte nos convictions, comment dit-on déjà ? Ah ! oui : républicaines.
En même temps, on nous assure de bonne source que la bâche intégrale est un phénomène négligeable, et qu’elle n’est pas du tout une prescription de la religion de paix, d’amour et de tolérance. Le foulard, oui peut-être, mais la burqua, c’est une invention d’intégristes qui ont lu le Coran à l’envers (de gauche à droite). Un foulard, avec de jolies couleurs, ça n’a jamais dérangé personne et puis, avouons-le, nous ne savons pas trop bien pourquoi cela nous dérange. Vilain préjugé sans doute ; un niquab chatoyant, cela habille si bien les rondeurs affriolantes des beautés orientales. Il semblerait d’ailleurs que la mode soit en train de se répandre. Quand à la polygamie, nous qui nous enorgueillissons de notre liberté sexuelle et qui marchons à grands pas vers le mariage homosexuel, quelle bonne raison avons-nous de l’interdire ? Si tout doit être permis entre adultes consentants et si, comme le soutiennent les partisans du mariage homosexuel, le mariage n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment, pourquoi donc limiter le mariage à deux personnes ? Quand on aime on ne compte pas. La polygamie nous dérange ? Vilain préjugé encore une fois, peur de l’Autre très probablement. Il y a des docteurs, et des lois, pour ça.
Préjugés dites-vous ? Peut-être. Mais, après tout, un préjugé n’est qu’une opinion non démontrée, qui peut être fausse, mais qui peut aussi être vraie. Nous ne le savons pas. Galilée, qui ne pouvait pas prouver formellement que la terre tourne autour du soleil, avait cependant un certain préjugé héliocentrique. N’ayons donc pas trop de préjugés contre les préjugés. Examinons.
Constatons d’abord que la polygamie est incontestablement permise par le Coran. Un bon musulman peut épouser jusqu’à quatre femmes, sans compter « celles que sa main droite possède » (les concubines) qui ne sont pas en nombre limité. Mahomet lui-même, qui est « un excellent exemple » pour tous les croyants, aurait eu en tout quinze ou vingt épouses (les traditions divergent sur ce point) et aurait laissé neuf veuves derrière lui au moment de sa mort. Pas étonnant que ce coquin de Mark Twain, de passage en Turquie, ait pu faire cette réflexion : « On dit que le sultan a 800 femmes. C’est quasiment de la bigamie. ». Mais poursuivons. Il se trouve que certains grands auteurs des siècles passés se sont intéressés de près à cette question de la polygamie, particulièrement au 18ème siècle. Non pas, comme nous, parce que la polygamie heurtait leurs préjugés féministes, mais parce qu’il leur semblait discerner un lien entre cette organisation domestique et un certain type de régime politique. Comme le dit Montesquieu : « Tout est extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la servitude des femmes ».
La servitude des femmes ? Mais n’étions nous pas en train de parler de la polygamie ? Si, c’est la même chose. La pluralité des femmes appelle nécessairement l’enfermement des femmes et leur étroite surveillance : « L’ordre domestique le demande ainsi : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers. ». Ah, qu’en termes galants...Dans les Lettres persanes, Montesquieu fait dire à Usbek : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes. ». Bien entendu le même Usbek fait sévèrement garder toutes ces femmes dont il ne sait que faire, et les châtie au moindre écart de conduite. Usbek a trop de femmes pour en aimer aucune mais cela ne l’empêche nullement d’être jaloux de chacune d’elles.
D’un côté des hommes ayant plus d’épouses qu’il ne leur en faut, de l’autre côté, nécessairement, des hommes n’en ayant aucune, et au milieu des femmes accablées par la jalousie, la frustration, la haine : « Comment as-tu pensé », écrit Roxane à Usbek, « que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? ». L’ordre domestique polygame est nécessairement un ordre despotique, dans lequel l’homme règne par la force. Il n’est pas surprenant que la tradition islamique accepte qu’un homme puisse battre sa femme si elle se montre « désobéissante » (pas au visage, hein ! la jurisprudence est formelle. Ca laisse des traces). Cela va naturellement avec le reste. Par ailleurs un père polygame tend aussi à se conduire despotiquement avec ses enfants : on n’aime pas quinze ou vingt enfants comme on en aime deux ou trois, et puis on n’a simplement pas le temps de s’en occuper. Il faut que tout marche à la baguette, c’est quasiment une question de survie.
Soit, admettons, mais « le despotisme du prince », quel rapport ? Un régime politique, pour fonctionner correctement, a besoin que les citoyens développent certaines habitudes, certaines opinions, certaines mœurs (ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur) qui soient en conformité avec ses principes fondamentaux. Un régime démocratique a besoin de mœurs démocratiques pour durer. Mais les mœurs se forment avant tout au sein de la famille, dans les premiers attachements et les premiers exemples que reçoit l’enfant. Une famille gouvernée despotiquement par le père tend à inculquer des mœurs despotiques aux garçons et des mœurs serviles aux filles. L’habitude de se faire obéir sans discuter, de battre plus faible que soi et de se soumettre à plus fort, l’opinion qu’il est légitime de placer ses caprices au centre de tout. Très exactement le contraire de ce dont à besoin un régime politique libre.
Et puis Adam Smith - qui n’a pas écrit que La richesse des nations - fait aussi remarquer que l’enfermement des femmes empêche les chefs de famille de se faire confiance les uns aux autres, de se réunir, de se concerter : on aurait trop peur d’introduire un autre homme sous son toit, et puis avec tant de femmes à surveiller et d’enfants à faire obéir on n’a guère de temps et la disponibilité d’esprit pour autre chose. Bref, la polygamie tend à renfermer invinciblement chacun dans son intérieur et s’oppose à la création de ces associations de citoyens qui sont le fondement de la démocratie. Face à ces individus isolés dans leurs sérails - petits ou grands - le prince n’a pas de mal à s’imposer, aucune résistance durable à l’oppression n’est possible. Cela n’empêche pas les révolutions de palais, et parfois les révolutions tout court, mais cela empêche l’apparition d’un régime libre. Un despote chasse l’autre.
Résumons nous : selon nos auteurs (il y en a beaucoup d’autres qui disent la même chose), la polygamie va avec le despotisme, l’islam va avec la polygamie, donc…Oh ! horribile dictu ! Pourquoi donc ai-je écouté les blasphèmes de ces auteurs impies ? On m’avait pourtant prévenu de ne pas prêter l’oreille à tous ces vieux mâles, blancs, morts depuis si longtemps. Mais désormais Télérama et Libération formeront ma seule nourriture intellectuelle, je le jure !


PS : ceux qui ne peuvent croire que ce qu'ils voient à la télévision devraient trouver ici de quoi alimenter leur réflexion. Le journaliste insiste beaucoup trop sur la question du travail scolaire et sur celle du logement, mais la réalité de la vie dans une famille polygame se laisse aisément deviner.

jeudi 3 mars 2011

L'islam, une religion funeste?



Lorsque, au mitan des années 1970, les Français ordinaires commencèrent à se plaindre de plus en plus fort de l'augmentation des actes de délinquance, les spécialistes patentés des pathologies du corps social ne tardèrent pas à trouver la cause du mal : le bon peuple de France souffrait, non pas de la criminalité, mais d'un « sentiment d'insécurité ». Un sentiment qui trouvait son origine dans tout autre chose que la délinquance : dans la crise économique, dans les transformations de la société, dans la perte des repères induite par la construction européenne et la mondialisation; quand ce n'était pas dans une inavouable xénophobie. Bref, les Français se plaignaient de la criminalité faute de savoir ou de pouvoir trouver les mots adéquats pour désigner ce qui les faisait souffrir.
Ces intellectuels payés par le grand public sentaient bien, en effet, que ce dont se plaignait le grand public avait son origine dans certaines réformes et certaines transformations très chères à leur cœur : la libération des mœurs, l'immigration de masse, le relativisme moral, la promotion des « minorités » et des marginaux, etc. Il importait donc au plus haut point de persuader le grand public que tout cela n'était qu'une sorte d'hallucination collective. Dormez, je le veux.
Aujourd'hui que les Françaises-Français ne se plaignent plus seulement de la criminalité mais aussi de la présence de plus en plus envahissante d'une certaine religion de paix, d'amour et de fraternité, la même classe de gens très intelligents-très cultivés s'applique à répéter la même manœuvre, en dépit du succès mitigé de la première tentative. La France, et les pays européens en général, souffriraient d'un « sentiment d'islamisation » - ou quelque chose de ce genre - un sentiment traduisant une « crise symbolique », la perte de leur influence internationale, l'incertitude sur leur identité, la crise économique; voire une inavouable xénophobie. Ainsi parlent de nos jours ceux qui ont été aux écoles (merci à Dxdiag pour la source).
Bien entendu, ce que leur diagnostic présuppose est que la religion de paix, d'amour et de tolérance, ne saurait en aucun cas être un véritable problème. N'est-elle pas tout amour, paix et tolérance ? Si les peuples européens se plaignent c'est donc nécessairement qu'autre chose est à l'œuvre. Autre chose qu'il appartient à ces gens savants de nous expliquer patiemment, à nous qui n'avons pas été aux écoles, ou qui n'avons manifestement pas tout bien suivi.
La science est une belle chose, et à Dieu ne plaise que ce que je vais dire soit compris comme une critique de cette classe de gens si intelligents-si cultivés et dont nous avons tant besoin. Néanmoins, il me semble me rappeler que, jusqu'à une époque assez récente, les gens intelligents et cultivés ne partageaient pas tout à fait l'avis de nos modernes intellectuels au sujet de l'islam. Ne remontons pas jusqu'au moyen-âge, qui comme chacun le sait est un âge de ténèbres et de superstition. Prenons simplement, beaucoup plus près de nous, Alexis de Tocqueville. Tout le monde, je crois, s'accordera à reconnaitre que nous avons là un des plus beaux esprits que le sol de France ait vu naître au 19ème siècle. Un homme dont les analyses sur la démocratie font encore autorité aujourd'hui, y compris d'ailleurs dans les départements universitaires où prospèrent les théoriciens du « sentiment d'islamisation ». Un homme, qui plus est, d'une rare impartialité puisque, né dans une famille de vieille noblesse ayant eu à souffrir très directement de la Révolution, il n'en embrassa pas moins sincèrement et fermement la cause de la démocratie.
En tant que député, Tocqueville se rendit deux fois en Algérie, et il remit en 1847 un rapport à l'Assemblée Nationale sur la question de la colonisation. Tocqueville n'est pas tendre sur la manière dont les Français se sont comportés en Algérie jusqu'alors : « nous avons », dit-il, « rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle n'était avant de nous connaître » (ce qui implique bien sûr qu'elle était déjà tout cela, à un moindre degré). Il n'est pas non plus insensible à certaines qualités morales des populations indigènes. Il est en revanche une réalité locale à laquelle il se montre absolument réfractaire : l'islam. Il écrit dans une lettre à Gobineau le 22 octobre 1843 :

En même temps que vous êtes si sévère pour cette religion qui a tant contribué cependant à nous placer à la tête de l'espèce humaine, vous me paraissez avoir un certain faible pour l'islamisme. Cela me rappelle un autre de mes amis que j'ai retrouvé en Afrique devenu mahométan. Cela ne m'a point entrainé. J'ai beaucoup étudié le Coran à cause surtout de notre position vis-à-vis des populations musulmanes en Algérie et dans tout l'Orient. Je vous avoue que je suis sorti de cette étude avec la conviction qu'il y avait eu dans le monde, à tout prendre, peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. Elle est à mon sens la principale cause de la décadence aujourd'hui si visible du monde musulman et quoique moins absurde que le polythéisme antique, ses tendance sociales et politiques étant, à mon avis, infiniment plus à redouter, je la regarde relativement au paganisme lui-même comme une décadence plutôt que comme un progrès. Voilà ce qu'il me serait possible, je crois, de vous démontrer clairement s'il vous venait jamais la mauvaise pensée de vous faire circoncire.

Tocqueville ne voit pas l'islam à travers le prisme du terrorisme islamiste comme nous avons naturellement  tendance à le faire aujourd'hui. Il ne se pose pas du tout les questions qui nous obsèdent tant : « ceux qui tuent au nom de l'islam sont-ils de bons musulmans? », « le jihad est-il partie intégrante de cette religion ? », et cependant son jugement est sans appel : l'islam est une religion « funeste » pour le genre humain. Funeste ? Une religion qui n'est que paix, amour et tolérance, une religion qui, selon l'un de nos anciens Présidents de la République, est depuis des temps immémoriaux une partie intégrante de la culture européenne ? Mais comment expliquer une telle affirmation ?
Si nous mettons de côté l'hypothèse de la pathologie mentale (qui n'est jamais à exclure en pareil cas, je le sais bien) il semblerait que ce qui motive le jugement de Tocqueville soit la question de la liberté. Comme son nom même l'indique, l'islam est la religion qui n’a pas de place pour la liberté : la notion de libre-arbitre y est considérée comme hérétique, celle de science naturelle y est tenue pour hautement suspecte; par conséquent elle encourage au plus haut point la superstition, le fatalisme, l'ignorance, le despotisme. Et Tocqueville considère la liberté, et plus particulièrement la liberté de l'intelligence, comme une chose « sainte » : la condition nécessaire des plus belles qualités et des plus belles réalisations de l'être humain. Il y a assurément quelque affinités entre son jugement très négatif sur l'islam et son adhésion décidée à la démocratie. Pourtant les gens qui aujourd'hui passent pour instruits et sophistiqués - ceux qui sont censés avoir lu Tocqueville par exemple - viennent gravement nous expliquer que rejeter l'islam, ou même simplement s'inquiéter de son poids grandissant sur nos territoires, est le signe très sûr de sentiments anti-démocratiques. Que tout cela annonce immanquablement un retour prochain à des heures très sombres, pour ne pas dire les plus sombres de notre histoire.
Hélas, pauvre de moi! Qui donc dois-je croire ? Ces gens si intelligents-si cultivés (qu’ils le soient leurs titres l'attestent au delà de tout doute raisonnable), ou bien cet aristocrate pâle et maladif dont les mêmes gens si intelligents-si cultivés m'assurent qu'il fut un grand penseur (autant du moins que peut l'être quelqu'un qui n'a lu ni Simone de Beauvoir ni Michel Foucault)? Ah! Qui me délivrera de cruel dilemme ?