Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 28 avril 2011

The bell curve (1/7) - introduction : la question du QI


The bell curve, de Charles Murray et Richard Herrnstein, est un livre à la fois célèbre et mal connu. Cette conjonction des contraires ne doit pas nous étonner car la célébrité et l’incompréhension ont la même cause : The bell curve traite d’un sujet hautement sensible et hautement controversé : l’intelligence[1]. Sa thèse centrale est que l’intelligence varie selon les individus, qu’elle peut être mesurée de manière relativement satisfaisante (notamment par ce que l’on appelle habituellement les tests de QI), que cette qualité est largement héréditaire et qu’elle est fortement corrélée avec un grand nombre d’indicateurs sociaux très importants, tels que la pauvreté, la réussite à l’école, la criminalité, les grossesses hors mariage, etc. Par ailleurs, Murray et Herrnstein montrent que les individus les plus intelligents tendent de plus en plus à former une classe à part, isolée du reste de la population, et que cela a de graves conséquences pour la société dans son ensemble, d’où le sous-titre de leur ouvrage : Intelligence and class structure in american life.
Affirmer que les hommes sont très inégaux en intelligence et que, à toutes fins utiles, ces inégalités doivent être considérées comme à peu près fixes, serait suffisant pour susciter, de nos jours, une tempête de protestations. Mais, pour aggraver leur cas et pour transformer la tempête en ouragan, Murray et Herrnstein ont choisi d’aborder également un sujet pour lequel le terme « controversé » serait beaucoup trop faible : le sujet des inégalités de QI entre les différents groupes ethniques ; c’est-à-dire essentiellement entre les noirs et le reste de la population américaine. Bien que les auteurs se montrent fort prudents dans leurs affirmations et fort mesurés dans leurs conclusions, cette partie de leur livre est celle qui a suscité le plus de commentaires, le plus de protestations, et le plus d’incompréhensions. Alors que The bell curve n’est en aucun cas un livre centré sur la question des inégalités raciales, un très grand nombre de lecteurs se sont focalisés sur cet aspect - ce sans même parler du nombre encore plus grand de ceux qui en parlent sans jamais l’avoir lu. The bell curve est ainsi passé à la postérité comme un livre « raciste », ce qui lui a valu un petit nombre d’admirateurs et un très grand nombre de détracteurs mais, dans un cas comme dans l’autre, le plus souvent pour de mauvaises raisons.
Le fait que tant de gens manifestement intelligents l’aient si mal compris et l’aient critiqué de manière si peu pertinente est une preuve supplémentaire du fait que, comme le répètent inlassablement Murray et Herrnstein, l’intelligence n’est pas du tout identique à la clairvoyance, à la sagesse, ou au savoir.
Plus de quinze ans après sa parution, alors que le gros des controverses est retombé, The bell curve apparait comme un livre solide et important. Cela rend d’autant plus regrettable le fait qu’il n’ait jamais été traduit en français - et cela justifie, à mon sens, de lui consacrer un compte-rendu détaillé. Ceux qui voudraient aller plus loin après la lecture de ce compte-rendu ne devraient pas se laisser décourager par la taille imposante de l’ouvrage. Avec 845 pages dans la version de 1994, The bell curve pèse bon poids mais ses auteurs l’ont organisé de manière à rendre sa lecture aisée, et rapide, pour ceux qui n’auraient pas le courage ou la possibilité d’y consacrer beaucoup de temps. Chaque chapitre, à l’exception de l’introduction et des deux derniers chapitres, est précédé d’une sorte de résumé dénué de tout jargon technique, de sorte qu’il est possible d’avoir une assez bonne idée du contenu du livre en en lisant simplement une trentaine de pages. Par ailleurs les discussions les plus techniques ont été reléguées dans sept appendices placés en fin d’ouvrage, ce qui permet aux lecteurs les moins portés sur les questions statistiques de s’en dispenser sans dommages.

***

The bell curve commence par une courte histoire des tests de QI ou, si l’on préfère des termes plus généraux, des tests destinés à mesurer l’intelligence des individus. Cette histoire est nécessaire pour expliquer la divergence, pour ne pas dire la contradiction pure et simple, qui existe aujourd’hui entre ce qui est communément affirmé au sujet des tests de QI et les conclusions auxquelles sont parvenus les spécialistes de ces tests. L’opinion commune est que l’intelligence est une faculté impossible à définir précisément et plus encore à mesurer ; que les tests de QI sont biaisés culturellement et socialement et que la seule chose qu’ils mesurent est le degré d’éducation des individus ; que les scores obtenus à ces tests changent significativement au cours de la vie d’un individu et, de la même manière, que les scores obtenus par des populations entières évoluent au cours du temps ; que les tests ne permettent pas de prédire quoique ce soit du comportement des individus, à part peut-être le succès à l’école ; que la seule chose à laquelle parviennent ces test est de stigmatiser et de décourager ceux qui ne les réussissent pas, créant ainsi une sorte de prophétie auto-réalisatrice (p13).  Bref, les tests de QI sont des instruments au mieux inutiles, au pire nuisibles.
Le terme « d’opinion commune », qui peut à bon droit être employé pour caractériser ce discours, demande toutefois quelques précisions. « Commun » n’est pas ici le synonyme de « populaire », mais plutôt de « officiel ». En effet, jusqu’à une date très récente, l’opinion la plus répandue était plutôt que le terme « intelligence » désigne bien quelque chose de réel et que ce quelque chose varie grandement d’un individu à un autre. Peut-être même est-ce encore l’opinion de l’homme de la rue. Mais c’est une opinion qu’il est désormais devenu impossible d’exprimer publiquement sans s’exposer à des ennuis plus ou moins graves, de la moquerie à l’insulte en passant par la tentative de ruiner votre carrière professionnelle.
Murray et Herrnstein ne s’attardent pas sur les raisons expliquant ce virage à 180 degrés, mais il est aisé de comprendre que celui-ci a quelque chose à voir avec la passion pour l’égalité qui caractérise nos sociétés démocratiques et qui, grosso modo depuis les années 1960, ne rencontre pratiquement plus d’obstacles. L’histoire des tests de QI est même une assez bonne manière de retracer la progression de cette passion pour l’égalité.

Les premiers tests destinés à mesurer objectivement les capacités cognitives des individus furent mis au point par Sir Francis Galton, un cousin de Charles Darwin, dans les années 1860. Galton passa davantage à la postérité pour ses idées eugénistes que pour ses tests d’intelligence, qui se révélèrent peu fiables, mais le mouvement était lancé. Après plusieurs décennies de tâtonnements la percée décisive fut effectuée, au tout début du 20ème siècle, par Charles Spearman, un ancien officier de l’armée britannique. Grâce aux progrès des outils mathématiques utilisés en statistique, Spearman put montrer que tous les tests visant, avec quelque vraisemblance, à mesurer l’intelligence étaient corrélés positivement : un individu réussissant mieux (ou moins bien) que la moyenne dans un test d’intelligence à forte teneur mathématique avait toute chance de réussir mieux (ou moins bien) que la moyenne dans un test d’intelligence à forte teneur linguistique, etc. Spearman en déduisit que cette corrélation devait s’expliquer par le fait que tous les tests, si différents soient-ils en apparence, faisaient appel à un même facteur, à une même capacité cognitive générale. Spearman appela ce facteur commun à tous les tests d’intelligence « g », pour « general intelligence », et il le définit comme une capacité générale à déduire et à appliquer des relations : être capable de compléter une suite de nombre, voir le rapport qui existe entre le mot « récolte » et le mot « produire », deviner à quoi ressemblerait une figure géométrique si on la mettait à l’envers, etc.
Cette intuition simple mais capitale permit la mise au point des premiers tests standardisés visant à mesure l’intelligence d’un individu, bientôt appelés tests de QI (quotient intellectuel). Bien qu’originellement la notion de QI ait servi à désigner l’âge mental d’un enfant par rapport à son âge physique, le terme de QI est très vite devenu synonyme d’intelligence, et le reste encore aujourd’hui. Dès 1917, l’armée américaine faisait passer à ses recrues des tests de QI basés sur le « g » de Spearman.
La diffusion rapide et massive des tests de QI un peu partout dans le monde permit aux spécialistes de recueillir une énorme somme de données et d’affiner peu à peu leurs instruments de mesure. A la fin des années 1950 un certain consensus régnait, aussi bien parmi les spécialistes que parmi le grand public ; un consensus selon lequel un test de QI bien conçu permet effectivement de mesurer de manière fiable cette capacité que l’on nomme communément « intelligence », et qui n’est ni le savoir, ni la sagesse ou la perspicacité, mais plutôt la rapidité d’esprit, la capacité à percevoir les différences et les analogies, à résoudre des problèmes complexes.
Ce qui bouleversa ce consensus ne fut pas la découverte de défauts imputables aux tests de QI, mais bien plutôt les résultats dérangeants mis à jour par ces tests, en conjonction avec un climat politique nouveau. Au fur et à mesure que les tests s’affinaient et se répandaient, il devenait en effet de plus en plus évident que le QI avait une forte composante héréditaire et, d’autre part, que les groupes humains différaient significativement quant à leurs résultats à ces tests. Cela était d’autant plus perturbant que des corrélations sans cesse plus nombreuses étaient  mises à jour entre le QI et certains indicateurs sociaux, tels que la réussite scolaire, la pauvreté, ou la criminalité. Dans des sociétés occidentales de plus en plus travaillées par l’égalitarisme radical, de tels résultats étaient autant de bombes à retardement. L’explosion se produisit aux Etats-Unis en 1969, lorsqu’un psychologue respecté, Arthur Jensen, affirma dans une interview que le QI était largement héréditaire et qu’il déterminait grandement le succès à l’école. Jensen révélait aussi, bien imprudemment, que la partie noire de la population américaine avait toujours eu des résultats bien inférieurs à ceux de la population blanche dans les tests de QI. Jensen fut immédiatement dénoncé comme raciste et ses travaux catalogués comme une escroquerie intellectuelle.
A partir de ce moment, les travaux portant sur la mesure du QI commencèrent à être systématiquement attaqués. Il devint pratiquement impossible de défendre publiquement les résultats obtenus par des décennies de recherche, même avec les meilleures preuves du monde, dès lors que ces résultats contredisaient la théorie de l’égalité fondamentale de tous les individus en matière d’intelligence. Les spécialistes du QI apprirent, parfois à leurs dépends, comme Richard Herrnstein lui-même, ce qu’il en coûtait de parler trop franchement de leurs recherches. Votre carrière, votre réputation, votre vie de famille, vos relations professionnelles, voire votre sécurité, étaient compromises dès lors que vous vous écartiez du cercle de l’orthodoxie. Les spécialistes rentrèrent donc dans l’ombre et le débat sur le QI se déroula dès lors à deux niveaux bien distincts (p13). Publiquement, les ouvrages visant à déconsidérer la notion de QI se multipliaient, le plus célèbre d’entre eux étant sans doute The mismeasure of man (1981) du paléontologue Stephen Jay Gould. Pendant ce temps, la recherche sur les capacités cognitives des individus se poursuivait tranquillement,  à l’abri des publications spécialisées, où les implications politiques des résultats de cette recherche étaient soigneusement camouflées derrière le vocabulaire technique et les complexités statistiques.
Publiquement, la notion de QI était considérée comme totalement discréditée. Parmi les spécialistes, les preuves de la solidité de cette notion continuaient à s’accumuler, de même que les preuves de sa corrélation avec un grand nombre d’autres phénomènes.
Au début des années 1990 les spécialistes de la mesure de l’intelligence se divisaient, grosso modo, en trois catégories. Les classiques, qui travaillent dans la même direction que Spearman et qui cherchent à identifier, à mesurer, et à comprendre le plus précisément possible le facteur « g ». Les révisionnistes, qui s’accordent avec les classiques sur nombre de points mais soutiennent que l’intelligence ne peut pas se mesurer adéquatement avec les tests de QI. Les radicaux, qui soutiennent qu’il n’existe pas une mais des intelligences, ce qui revient à dire qu’ils rejettent le « g » de Spearman. Les classiques sont de loin les plus nombreux et ceux qui ont produit le plus de travaux quantitatifs pour appuyer leurs dires.
Murray et Herrnstein considèrent que cette école classique est la plus solide et même - bien qu’ils ne le disent pas tout à fait aussi explicitement - la seule solide. Elle a produit une énorme quantité de travaux qui se conforment aux critères communément admis en matière de preuve scientifique, à la différence par exemple des radicaux, qui refusent de recourir aux études quantitatives. Ses principales conclusions sont les suivantes : 1) Il existe bien une capacité cognitive générale (le « g » de Spearman) qui varie d’un individu à l’autre 2) Nombre de tests permettent de mesurer cette capacité, mais les tests qui la mesurent le mieux sont les tests de QI 3) Le score obtenu par un individu à un test de QI correspond tout à fait à ce que nous désignons ordinairement par le terme « intelligence » 4) Ce score est relativement stable tout au long de la vie d’une même personne 5) Les tests de QI, lorsqu’ils sont correctement conçus, ne sont biaisés ni socialement, ni économiquement, ni ethniquement 6) La capacité cognitive (l’intelligence) est largement héréditaire, très probablement à plus de 60% (p23, 105).
Dans une certaine mesure, l’école classique ne fait guère que prouver de manière scientifique ce que le bon sens savait depuis la nuit des temps. Cela ne rend pas pour autant les travaux de cette école inutiles, car, de nos jours, il est devenu absolument nécessaire de fournir au bon sens l’appui de la science pour résister à la pression immense de ceux qui, parce qu’ils refusent les implications politiques qui découlent du bon sens, n’ont de cesse de crier que ce dernier n’est que la sagesse des imbéciles.
(à suivre)

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Sommaire (en anglais) de The bell curve

List of Illustrations, List of Tables, A Note to the Reader, Preface, Aknowledgements
 
Introduction
 
PART I : THE EMERGENCE OF A COGNITIVE ELITE
1 Cognitive Class and Education
2 Cognitive Partitioning by Occupation
3 The Economic Pressure to Partition
4 Steeper Ladders, Narrower Gates
 
PART II : COGNITIVE CLASSES AND SOCIAL BEHAVIOR
5 Poverty
6 Schooling
7 Unemployment, Idleness, and Injury
8 Family Matters
9 Welfare Dependency
10 Parenting
11 Crime
12 Civility and Citizenship
 
PART III : THE NATIONAL CONTEXT
13 Ethnic Differences in Cognitive Ability
14 Ethnic Inequalities in Relation to IQ
15 The Demography of Intelligence
16 Social Behavior and the Prevalence of Low Cognitive Ability
 
PART IV : LIVING TOGETHER
17 Raising Cognitive Ability
18 The Leveling of American Education
19 Affirmative Action in Higher Education
20 Affirmative Action in the Workplace
21 The Way We Are Headed
A Place for Everyone
 
APPENDIXES
1 Statistics for People Who Are Sure They Can't Learn Statistics
2 Technical Issues Regarding the National Longitudinal Survey of Youth
3 Technical Issues Regarding The Armed Forces Qualification Test as a Measure of IQ
4 Regression Analyses from Part II
5 Supplemental Material for Chapter 13
6 Regression Analyses from Chapter 14
7 The Evolution of Affirmative Action in the Workplace
 
Notes, Bibliography, Index



[1] Le titre du livre provient du nom de la courbe en cloche qui décrit la répartition de la population selon le quotient intellectuel.

jeudi 21 avril 2011

Laïcité, vous avez dit laïcité ? - 2ème partie




Cette invention de l’Etat laïc, neutre vis-à-vis de la vérité des opinions religieuses, a été, il faut bien le dire, un succès remarquable du point de vue de ses ambitions initiales. Un succès si remarquable que nous pouvons être tentés d’oublier jusqu’à l’existence du problème théologico-politique auquel le concept de laïcité apporte une solution. Grâce à cette invention, les querelles religieuses et politico-religieuses qui ont déchiré l’Europe pendant des siècles semblent désormais un lointain souvenir ; où du moins elles pouvaient sembler un lointain souvenir, jusqu’à l’arrivée massive sous nos latitudes des adeptes d’une certaine religion dont il n’est pas prudent de dire publiquement du mal. Mais chaque chose en son temps.
En dépit de sa solidité conceptuelle et pratique, comme tout dispositif humain, la laïcité a ses limites. Parmi ces limites, deux semblent particulièrement dignes d’être mentionnées aujourd’hui.


La première limite tient au fait que l’Etat laïc, qui est théoriquement indifférent vis-à-vis des croyances, ou de l’absence de croyance, des citoyens tend, en pratique, à favoriser l’irréligion. En proclamant officiellement que la religion est ou doit être une affaire strictement privée, l’Etat laïc dévalorise implicitement les croyances religieuses, qui deviennent des opinions privées parmi tant d’autres. Le fait que le législateur ne se soucie pas des croyances des citoyens signifie nécessairement que le législateur considère qu’il n’est pas important que les citoyens croient en tel ou tel Dieu ou qu’ils ne croient en aucun. Non seulement le législateur ne pense pas que ceux qui ne croient pas au vrai Dieu seront damnés - ce qui est une excellente chose - mais il pense qu’il est possible pour un individu d’être bon citoyen, bon père de famille, et ainsi de suite, quelles que soient ses opinions religieuses. Autrement dit, en se voulant également indifférent envers toutes les opinions religieuses, le législateur nous apprend implicitement à ne pas prendre ces opinions trop au sérieux. Fromage ou dessert ? Christianisme, judaïsme, autre chose encore ? C’est tout un. A vous de voir. Les goûts et les couleurs...
L’Etat laïc, neutre, tend donc, lorsqu’il fonctionne efficacement, à affaiblir les convictions religieuses de la population dans son ensemble.
- Eh, mais c’est très bien cela. Puisque l’Etat laïc est censé répondre au problème posé par l’interférence de la religion avec l’ordre politique, quelle meilleure manière de le résoudre que de propager l’athéisme ? De quoi vous plaignez-vous ?
- Doucement. Voilà certes une conclusion bien simple - et bien française - mais il n’est pas sûr qu’elle soit bien solide. Constatons simplement que nombre de penseurs et d’hommes d’Etat de premiers plans ont affirmé que la démocratie ne pourrait subsister durablement sans une certaine forme de religion, sans la persistance de certains sentiments religieux parmi le gros de la population.
Georges Washington, par exemple, écrivait dans son discours d’adieu à ses concitoyens : « Parmi toutes les dispositions et toutes les habitudes qui conduisent à la prospérité politique, aucunes ne sont plus indispensables que la moralité et la religion. C’est en vain que se présenterait comme un vrai patriote celui qui s’efforcerait de saper ces piliers du bonheur humain, ces plus solides soutiens des devoirs de l’homme et du citoyen…et ne nous abandonnons pas sans précautions à l’idée que la moralité pourrait être maintenue sans la religion. Quelle que soit l’influence que puisse avoir une éducation raffinée sur des esprits d’une certaine sorte, la raison aussi bien que l’expérience nous interdisent d’attendre que la moralité puisse prévaloir dans une nation sans soutien de la religion. »
Notez, je vous prie, qu’en disant cela Washington ne parle pas en tant que croyant (ses convictions personnelles en la matière sont aujourd’hui encore sujettes à controverses) mais en homme d’Etat soucieux de la moralité publique, et il ne parle pas au nom d’une religion particulière mais au nom de « la raison et de l’expérience ».
Ceux à qui Washington s’oppose implicitement sont ceux que l’on pourrait nommer les ultra-rationalistes : ceux qui pensent que la moralité des citoyens peut découler uniquement de considérations rationnelles ou intéressées (par exemple : « je respecte les droits des autres pour qu’ils respectent les miens »). Washington ne nie pas que de telles considérations puissent éventuellement être efficaces sur des « esprits d’une certaine sorte », mais il nie que des esprits de ce genre puissent jamais représenter une fraction significative de la population. Pour la plupart des hommes la plupart du temps, la religion est un appui indispensable de leur moralité. Sans la conviction que Dieu soutient la cause de la justice et la liberté, sans la conviction qu’il nous impose certaines obligations vis-à-vis de nos semblables, la très grande majorité des êtres humains serait portée à négliger ses devoirs, au quotidien aussi bien que dans des circonstances dramatiques, comme en cas de guerre. Cela est particulièrement problématique dans une démocratie, car la nature même de ce régime suppose que les citoyens se soumettent spontanément aux lois, au moins la plupart du temps. D’un point de vue politique, être libre signifie obéir à la loi que l’on s’est donné. Par conséquent, un régime ne peut être libre si les citoyens qui le composent ne savent pas maitriser leurs passions et s’acquitter spontanément des devoirs que leur imposent la loi et la vie en société, même et surtout lorsque cela va à l’encontre de leurs inclinations.
De plus, dans un régime explicitement fondé sur les droits naturels des individus, comme la démocratie libérale, le danger est encore accru que ceux-ci se concentrent exclusivement sur leurs droits et oublient leurs devoirs. En enseignant aux citoyens qu’ils ont des droits naturels « inviolables et sacrés », la démocratie libérale court le risque que les citoyens finissent par considérer que les devoirs que le législateur leur impose sont contraires à leurs droits, et donc illégitimes.
Vous n’êtes pas disposé à accorder crédit au diagnostic de Washington - trop américain, peut-être ? Soit. Serez-vous prêt à écouter Tocqueville ? « La religion, qui, chez les Américains, ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, doit donc être considérée comme la première de leurs institutions politiques ; car si elle ne leur donne pas le goût de la liberté, elle leur en facilite singulièrement l’usage. » Et songez que derrière Tocqueville se tiennent Rousseau, Montesquieu, Locke, tous ces grands auteurs qu’il avait soigneusement étudié et qui tous - bien que parfois fondamentalement antichrétiens - parviennent à la conclusion qu’une certaine version du christianisme est un soutien puissant, voire indispensable, à un régime libre.
- Hein, quoi ? Qu’est-ce que le christianisme vient faire ici ? Vous parliez il y a juste un instant de « certains sentiments religieux », et vous parlez maintenant d’une religion en particulier. La ruse est trop grossière. Vous êtes démasqué !
- Démasqué ? Pourquoi ? Parce que je dis que toutes les religions n’ont pas le même contenu et que toutes n’ont donc pas les mêmes effets politiques et moraux ? Mais revenons à mon propos.
La seconde limite de l’Etat laïc est précisément que celui-ci, bien que théoriquement susceptible d’accueillir en son sein toutes les religions, a en réalité été crée pour une religion spécifique : la religion chrétienne. Après bien des résistances, l’Etat laïc a pu être finalement accepté par des populations qui étaient encore profondément chrétiennes car le christianisme permet, en théorie, que les chrétiens rendent à César ce qui appartient à César. Etre chrétien, c’est d’abord croire à un certain nombre de dogmes, c'est-à-dire de propositions sur le monde invisible, c’est croire par exemple à l’Incarnation ou à la Trinité. En revanche les textes sacrés du christianisme disent très peu de choses sur la manière dont la vie en société doit être organisée, ils laissent les chrétiens libres d’organiser leur vie sociale et politique selon des principes qui ne sont pas spécifiquement religieux. Autrement dit, un chrétien peut accepter une séparation des autorités temporelles et spirituelles sans pour autant cesser d’être un bon chrétien.
Cela n’est pas nécessairement le cas de toutes les autres religions, et notamment pas... eh oui, de celle-là même.
L’islam, comme vous le savez, se présente essentiellement sous la forme d’une loi divinement révélée, et donc parfaite, une loi qui gouverne entièrement la vie privée et publique des fidèles. Un bon musulman ne croît pas seulement à un certains nombres de dogmes, il suit aussi dans sa vie quotidienne les préceptes de la loi islamique, telle qu’elle résulte du Coran et de la vie de Mahomet. Or cette loi très détaillée - qui a pour nom sharia - laisse peu de place à des lois humaines qui entendraient régler la vie en société. En fait, elle laisse très peu de place à quoi que ce soit en dehors d’elle-même. L’histoire raconte ainsi que le calife Omar, le conquérant musulman de l’Egypte, ordonna de brûler la bibliothèque d’Alexandrie au motif que le contenu de ses livres était soit identique à celui du Coran, auquel cas ils étaient inutiles, soit différent de celui du Coran, auquel cas ils étaient dangereux. Apocryphe ou pas, l’anecdote a traversé les siècles car elle est très révélatrice.
Par conséquent un bon musulman peut difficilement accepter la séparation des autorités spirituelles et temporelles. Sans même parler de tout ce que devrait faire un bon musulman et qui - comment dire ? - n’est pas exactement en accord avec nos mœurs et nos lois.
Si donc nous revenons à la question des « accommodements » que la loi peut éventuellement prévoir pour les convictions religieuses de certains, il me semble que la réponse n’a pas nécessairement à être la même sous prétexte que les demandes sont formellement identiques : tout dépend de la religion qui présente ces demandes et du contexte politique dans lequel elles se situent.
Du poisson à la cantine le vendredi ? Pourquoi pas. Cela est indiqué pour tout le monde d’un point de vue nutritionnel, religion ou pas. Et il ne semble pas exister de bonnes raisons de penser que cette demande sera suivie d’autres, et d’autres encore, jusqu’à ce que l’idée d’une loi neutre par rapport aux convictions religieuses ne soit plus qu’un lointain souvenir. La religion qui présente cette demande tolère aisément que ses adeptes obéissent à une loi purement humaine, et puis n’est-il pas juste de dire qu’elle a aujourd’hui amplement prouvé qu’elle avait intégré le principe de la liberté de conscience, et tout ce qui va avec ?
Des menus hallal ? Mais le hallal n’apporte rien à ceux qui ne sont pas musulmans - à part une hausse du prix du ticket de cantine pour financer lesdits menus. Et puis le hallal n’est qu’une petite partie d’un grand tout qui s’appelle la sharia. Comment accepter un élément, au motif de complaire aux convictions religieuses de certains, sans accepter peu à peu tous les autres ? La religion qui présente cette demande est une religion éminemment prosélyte, qui est partout à l’offensive et qui, et c’est le moins que l’on puisse dire n’a jamais, là ou elle est en position de force, accepté la séparation du spirituel et du temporel. Sans compter que nos pauvres législateurs sont aujourd’hui bien faibles intellectuellement, et qu’ils paraissent incapables de refuser le bras lorsqu’ils accordent le petit doigt - tout au moins vis-à-vis de certains publics. Donc, finalement, pas de menu hallal. C’est un mauvais régime alimentaire pour notre régime politique. Et pas non plus de niquab, de burka, d’horaires de piscine aménagés... je vous laisse continuer la liste. Rien de ce qui, de près ou de loin, a un quelconque rapport avec la sharia, tout simplement.
Dans le fond, la laïcité, ce n’est pas si compliqué que ça.








dimanche 17 avril 2011

Laïcité, vous avez dit laïcité ? - 1ère partie


Otherwise, in such diversity as there is of private consciences, which are but private opinions, the commonwealth must needs be distracted, and no man dare obey the sovereign power farther than it shall seem good in is own eyes. Hobbes, Leviathan


- Comment, encore un article sur la laïcité ? Oh, la barbe !
- Mais oui, encore un article sur la laïcité, et même un article en deux parties, rien que ça. C’est dire que vous pouvez vous attendre à une longue tartine.
- Eh, quoi ! Vous trouvez sans doute qu’on n’en parle pas assez en ce moment de la « lllll-aïcité »  ? Mais j’y suis : peut-être revenez-vous d’un long voyage d’étude parmi quelque tribu oubliée dans quelque contrée obscure ? En ce cas vous êtes excusés, mais pour l’amour du ciel, mettez-vous vite au goût du jour, sans quoi on pourrait vous soupçonner de faire du mauvais esprit.
- Je ne peux pas vous donner entièrement tort. Il est vrai que ce terme de « laïcité » est bien près de subir le sort d’autres mots a priori respectables - comme « citoyen », « républicain », ou « humaniste » - qui à force d’être répétés à tort et à travers sont devenus insupportables à toute personne dotée d’un minimum d’indépendance d’esprit. Mais précisément : parler beaucoup de quelque chose ne signifie pas en parler bien, et c’est là ce qui me chagrine. Me permettrez-vous, par conséquent, de soutenir que l’on a trop peu parlé de laïcité d’une manière sensée et bien informée ? Cela n’est pourtant pas fort compliqué, quelques bonnes lectures et un peu de réflexion pourrait suffire. Mais pour cela il faudrait accepter de s’abstraire un peu des préoccupations électorales du moment, et oublier les auteurs à la mode pour retrouver quelques classiques sur lesquels il n’est pas bon de laisser la poussière s’accumuler. Lecteurs, permettez-moi de paraphraser Rousseau : j’entends vos murmures, et je les brave. Je ne veux pas m’interdire de parler à loisir d’un sujet parce que beaucoup d’autres en ont mal parlé avant moi. Prenez donc votre parti sur mes longueurs et mon didactisme, car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.

Commençons par le commencement, en revenant à l’origine historique et intellectuelle de cette notion qui nous préoccupe. Constatons d’abord que la laïcité n’est pas seulement un sujet d’actualité : la question de la place respective de la religion et de la politique est absolument centrale pour comprendre l’organisation et le fonctionnement de nos régimes démocratiques. En un sens, et en forçant à peine le trait, il est même possible de dire que la démocratie libérale n’est rien d’autre qu’une certaine manière de résoudre la question des rapports entre la religion et la politique – ce que Spinoza appelait le problème théologico-politique.
Au centre des écrits des philosophes qui ont posé les fondements intellectuels de nos démocraties – Machiavel, Hobbes, Locke, Spinoza, Montesquieu, Rousseau, etc. - se trouve la question des effets d’une religion particulière, le christianisme, sur l’ordre politique. Le problème spécifique auquel s’attaquaient ces auteurs est celui de l’ambivalence de l’Eglise par rapport à l’ordre politique. D’un côté l’Eglise parait se désintéresser de l’ordre politique – des questions temporelles – de l’autre elle intervient activement dans l’ordre politique – dans les questions temporelles. Cette ambivalence découle des caractéristiques même de la religion chrétienne : le christianisme, pourrait-on dire, est une religion apolitique qui a d’importantes conséquences politiques.
D’une part l’une des caractéristiques les plus remarquables du Nouveau Testament est son caractère profondément apolitique. Le christianisme se présente comme une religion universelle, qui n’est liée à aucune nation ni à aucune communauté en particulier, et pour laquelle la rédemption ne surviendra pas dans ce monde mais dans l’autre monde. Le Nouveau Testament n’offre aucun programme politique, il ne montre de préférence pour aucune sorte de régime et ne donne aucune règle précise pour la conduite des affaires de ce monde. En règle générale, le Nouveau Testament ne se préoccupe pas de l’ordre politique et il parait supposer simplement que les chrétiens, de par le monde, se soumettront aux lois des gouvernements sous lesquels ils vivent, à la seule condition que ces lois ne leur commandent pas d’actes manifestement contraires à l’enseignement du Christ. En première analyse, la position chrétienne est donc de « rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu[1] » : « Que chacun obéisse aux pouvoirs établis », selon le mot célèbre de Saint Paul[2].
Mais d’autre part le christianisme, bien qu’apolitique dans son enseignement, n’est pas dépourvu de conséquences politiques, comme l’ont très bien vu les premiers philosophes modernes. Ces conséquences sont, selon eux, essentiellement de deux ordres.
En premier lieu, le christianisme rendrait les hommes faibles et incapables de se gouverner correctement, car il déprécie ce monde ci au profit de l’au-delà, il célèbre l’humilité et le mépris des choses humaines, la contemplation plutôt que l’action. Il rendrait les hommes capables d’endurer avec patience les maux de ce monde, mais par là même il les rendrait incapables d’entreprendre les actions nécessaires pour mettre fin à ces maux. Par conséquent le christianisme livrerait le monde aux méchants et aux audacieux qui sauront tirer profit de l’humilité chrétienne. Un diagnostic sévère, mais à peu près unanimement partagé de Machiavel jusqu’à Rousseau
D’autre part, l’enseignement chrétien rendrait les hommes cruels : la préoccupation du salut des âmes immortelles des êtres humains semble permettre, voire exiger, des actions qui sont apparues à beaucoup comme inhumaines et cruelles. Ainsi, Machiavel parle de la « pieuse cruauté » de Ferdinand d’Aragon, qui en 1492 força les Marranes  à se convertir ou à quitter l’Espagne dans des conditions particulièrement rigoureuses. L’expulsion des Marranes s’accompagna d’une intense activité de l’inquisition espagnole, chargée de vérifier la réalité des conversions, et cette inquisition se rendit bientôt tristement célèbre dans toute l’Europe. Par la suite, à partir du milieu du 16ème siècle, l’expansion du protestantisme entraîna la plupart des pays de la chrétienté dans des guerres et des guerres civiles interminables et atroces. Toutes ces atrocités paraissaient une conséquence directe de la tentative d’imposer par la force certaines opinions religieuses.
En fait, en dépit de sa position officielle selon laquelle il convient de rendre à César ce qui appartient à César, l’Eglise avait au fil du temps considérablement étendu ses pouvoirs temporels. Non seulement l’Eglise romaine possédait de très importants domaines fonciers, mais elle prétendait également diriger les princes d’Europe en fonction de ses intérêts spirituels et temporels. Cette intervention constante de l’Eglise dans les affaires temporelles des royaumes avait produit une confusion considérable : « il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les Etats chrétiens, et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d’obéir. »[3]
Pour mettre fin à cette confusion et à ces guerres provoquées par les conséquences politiques du christianisme, l’idée s’est donc imposée qu’il fallait séparer le plus complètement possible le pouvoir politique de l’opinion religieuse : l’Eglise n’aura plus de pouvoir, sinon celui d’enseigner à qui veut bien l’écouter, et le pouvoir politique n’aura plus d’opinion religieuse. Le but du gouvernement ne sera plus de promouvoir la vraie religion ou le bon mode de vie, mais essentiellement de protéger les droits élémentaires de chacun, au premier rang desquels la vie, la propriété, et la liberté. Chaque individu sera laissé libre d’adopter le mode de vie qui lui convient et de pratiquer, ou pas, la religion de son choix, pourvu simplement que ses choix ne viennent pas empiéter sur les droits des autres individus et sur les exigences de l’ordre public. Désormais le pouvoir politique sera censé être indifférent aux opinions religieuses de chacun. Ce pouvoir, en principe, sans opinion religieuse est ce que nous appelons l’Etat laïc.
La laïcité se décline selon beaucoup de nuances différentes selon les pays - nul n’ignore que la version américaine de la laïcité est assez différente de la version française - mais elle signifie toujours au moins trois choses essentielles.
La laïcité signifie en premier lieu que le législateur ne peut pas instaurer de religion officielle. Il lui est interdit d’accorder des privilèges ou une aide préférentielle à telle ou telle religion et aucune profession de foi ne peut être exigée de la part de ceux qui se porteraient candidats à des emplois ou à des fonctions publiques. Cette interdiction d’instaurer une religion officielle est ce que nous appelons la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
En second lieu tous les citoyens se voient garantir le libre exercice de leur religion. Pas plus que le législateur ne peut favoriser une religion par rapport à une autre, il ne peut empêcher les citoyens de professer la religion qui a leur faveur. Ainsi, selon l’expression de Jefferson, les Américains sont libres de croire qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’il y en a vingt, ou qu’il n’y en a pas du tout ; ces croyances ne sont pas du ressort du législateur.
Mais en troisième lieu l’indifférence du législateur vis-à-vis de la vérité des opinions religieuses signifie que toutes les religions sont strictement subordonnées à la loi. La liberté laissée à chaque citoyen de professer la religion de son choix n’a jamais été, et ne peut pas être, une liberté d’agir en tous points en fonction de ses convictions religieuses. La liberté reconnue par l’Etat laïc est uniquement une liberté de conscience, elle n’est pas une liberté d’action. La distinction essentielle est celle, énoncée par Jefferson, entre les « actes de l’esprit » et les « actes du corps ». Les actes de l’esprit, c'est-à-dire les croyances, ne sont pas soumises à la loi : le législateur ne peut pas exiger de profession de foi de la part des citoyens. En revanche les actes du corps, c'est-à-dire les actions, sont soumises à la loi, y compris bien sûr les actions qui seraient la conséquence d’opinions religieuses. Lorsque des opinions religieuses conduisent à des actes « contraires à la paix et au bon ordre », le législateur peut parfaitement « interférer » avec ces opinions religieuses ; il est même de son devoir de le faire.
Aux yeux de la loi, les convictions religieuses, quelle que soit l’intensité avec laquelle elles sont éprouvées, ne sont rien d’autre que des opinions privées, et la loi est supérieure à toutes les opinions privées. Par conséquent, les lois seront strictement appliquées à tous, même si elles sont contraires aux convictions religieuses de certains. La loi n’interdit pas, par exemple, à une femme de penser qu’il est de son devoir de s’immoler sur le bûcher funéraire de son mari. En revanche le législateur peut parfaitement prendre les mesures nécessaires pour l’empêcher de réaliser son dessein. Quant à ce qui est d’avoir plusieurs épouses et de lapider celles qui feraient quelque entorse au devoir de fidélité conjugale... je vous laisse faire par vous-mêmes l’application du principe.
- Ah, mais une seconde. Je vous vois venir avec vos exemples tendancieux. Vous vous en prenez à une certaine religion parce que celle-ci est en butte à de bien vilains préjugés (tous faux, cela va sans dire) mais vous n’êtes pas si sévère lorsqu’il s’agit d’autres religions, le christianisme par exemple. Soyez donc cohérent : puisque le législateur est censé être également indifférent vis-à-vis des différentes religions, exigez donc la suppression du repos dominical, des vacances de Pâques, etc.
- Allons donc, l’Etat laïc est censé être indifférent à la question de la vérité religieuse, il n’est pas du tout censé être indifférent à l’existence des différentes religions ni à leurs particularités. Le principe de laïcité n’interdit nullement au législateur de tenir compte des traditions religieuses de son pays, par exemple en instaurant un jour de repos obligatoire le Dimanche. Mais il s’agit là, en quelque sorte, d’une faveur qui est faite à l’opinion religieuse majoritaire : le législateur pourrait parfaitement supprimer ce jour de repos ou le fixer un autre jour. Il ne sortirait pas des limites des ses pouvoirs légitimes en agissant ainsi. En revanche il en sortirait s’il instaurait une obligation d’aller à la messe le Dimanche.
Plus généralement, le principe de laïcité peut être formulé ainsi : les citoyens doivent rendre à César ce que César demande, et à Dieu ce que César permet qu’on lui rende. « César » peut parfaitement, s’il le juge bon, se montrer accommodant vis-à-vis de certains croyants en leur accordant une exemption de la loi commune. Mais il s’agira là d’une grâce, et aucunement d’un droit. Il n’existe aucun droit à être exempté de la loi commune. Tout dépendra du jugement que le législateur portera sur cette demande d’exemption : représente-t-elle une menace, présente ou potentielle, contre l’ordre public ? Risque-t-elle d’entrainer d’autres demandes qu’il ne serait pas bon de satisfaire ? Plus généralement, cette demande est-elle contraire aux « intérêts permanents et généraux de la communauté » nationale ? Voilà les questions qui devraient guider nos gouvernants, s’ils avaient quelque bon sens et quelque connaissance des principes « républicains » dont ils ne cessent de se réclamer.
- Oh ! Mais alors, une certaine manière de s’habiller, une certaine manière de manger - je veux dire, une certaine manière de ne pas manger certains aliments - tout cela pourrait faire l’objet d’accommodements...
- Oui. De même que cela pourrait légitimement ne pas faire l’objet d’accommodements. Nous en reparlerons, ne vous réjouissez pas trop vite.


[1] Matthieu, XXII, 21
[2] Romains, 13.
[3] Du Contrat Social, IV-8

dimanche 10 avril 2011

Quelques propositions pour sortir du despotisme judiciaire


Le jugement de Cambyse : L’arrestation du juge prévaricateur

Les lecteurs de ce blog auront pu remarquer que j’attache une importance particulière aux questions juridiques. Ce n’est ni par déformation professionnelle, ni par un amour immodéré du droit, mais simplement parce que je suis convaincu que les questions juridiques forment aujourd’hui une partie importante des questions politiques. Une société très complexe comme la nôtre (on aurait dit autrefois une société très civilisée, ou une société très policée, mais je crains que ces termes, pourtant plus précis, soient tombés en désuétude) est nécessairement une société régie à un très haut degré par le droit. Les règles y sont innombrables et ceux qui sont chargés de les concevoir, de les appliquer, de les interpréter, de les expliquer, forment inévitablement une classe très importante au sein de la population. Pour le meilleur et pour le pire, le droit et les juristes - sous toutes leurs formes : juges, avocats, professeurs, administrateurs, etc. - exercent une influence décisive sur le fonctionnement de nos régimes démocratiques. Toute décision politique est désormais hautement tributaire de la manière dont la classe juridique y réagira, et la meilleure loi du monde peut se retrouver promptement privée de toute efficacité par quelques atémis judiciaires bien appliquées.
Celui qui s’intéresse sérieusement à la politique ne peut donc faire l’économie de s’intéresser également aux questions juridiques, pour rébarbatives qu’elles puissent paraitre au premier abord, sous peine de répéter l’expérience de l’aveugle qui prenait l’éléphant pour un tronc d’arbre parce qu’il avait touché uniquement l’une de ses pattes.
J’évoquais il y a peu la manière dont certaines juridictions usurpent aujourd’hui les fonctions du législateur, ainsi que le gauchissement extrêmement notable des opinions de la plupart de nos juristes. Le temps est bien loin où Marx pouvait dire que les juristes étaient les seuls animaux ayant les yeux derrière la tête, à cause de l’importance qu’ils accordaient aux précédents pour prendre leurs décisions. Désormais la caste des légistes regarde droit devant, et elle a acquis une place de choix dans la grande armée progressiste qui nous entraine, sans écouter nos protestations, vers un avenir radieux et ouvert aux autres. Un billet récent sur un blog recommandable vient apporter une pièce supplémentaire à ce dossier déjà extrêmement chargé, et me donne par ailleurs l’occasion de me pencher sur la question des solutions à apporter à ce très sérieux problème. Il est désormais impossible d’espérer arrêter les ravages causés par le progressisme dans tous les domaines, et a fortiori de les réparer, sans avoir trouvé d’abord le moyen de neutraliser  la caste des légistes.

La plupart de ceux qui ont perçu le problème espèrent pouvoir le résoudre par l’usage du référendum. De ce point de vue, l’auteur du blog précité me semble assez représentatif. Je le cite : « On ne pourra vraiment sortir de ce mécanisme que par une logique de recours au référendum, le jour où les conditions politiques le permettront sans risque de confusion entre la question posée et un vote de protestation. Face à une décision émanant directement du peuple, on peut supposer que les hautes juridictions choisiront de se soumettre, sauf à abolir ouvertement la démocratie. » En d’autres termes, lorsque le peuple aura parlé haut et fort - mettons, par exemple, pour exiger l’arrêt de l’immigration de substitution - les juges devront se soumettre ou se démettre. Cette analyse me semble erronée, pour un certain nombre de raisons que je vais essayer d’exposer succinctement.
Tout d’abord, le référendum est une arme difficile à manier, et qui très souvent blesse celui qui l’emploie. La raison en est donnée par notre auteur lorsqu’il évoque « le risque de confusion entre la question posée et un vote de protestation ». La limite éternelle du référendum est l’impossibilité de séparer la question posée de celui qui la pose. Tout gouvernant qui soumet une question au référendum s’expose à ce que la population profite de cette occasion pour lui exprimer sa défiance, son mécontentement, bref à ce qu’elle vote contre lui plutôt que sur la question posée. Attendre que le risque de confusion entre la question posée et un vote de protestation disparaisse avant de recourir au référendum revient à attendre que la loi de la gravitation disparaisse avant de monter dans un avion.
De Gaulle ne s’y était pas trompé, lui qui faisait systématiquement de chaque référendum un plébiscite sur sa personne. Répondre « oui » à la question posée c’était aussi dire « oui » à de Gaulle, répondre « non » c’était aussi lui dire de partir ; ce qu’il fit immédiatement à la suite de l’échec du référendum du 27 avril 1969. Depuis, nos Présidents se sont bien gardés de mettre leurs mandats en jeu lors des référendums qu’ils ont provoqués, mais ils n’ont pu échapper à la loi d’airain de ce type de consultation : tout résultat négatif affaiblit gravement celui qui a posé la question.
Cette loi d’airain à une conséquence : dans l’état actuel de nos institutions, il est vain d’espérer que le référendum puisse être autre chose qu’une procédure exceptionnelle. Aucun Président ne se risquera à de fréquents référendums. Or la caste des légistes, elle, agit en permanence. Elle dispose de milles occasions pour petit à petit vider une loi, même adoptée par référendum, de sa substance. Non pas en s’y opposant ouvertement, mais en la gênant, en la limitant, en la comprimant : en interprétant ici telle disposition de manière limitative, en découvrant là de nouveaux droits à respecter, en créant ailleurs tel « principe général du droit » ou tel « principe fondamental reconnu par les lois de la République », etc. Le référendum met en péril celui qui l’utilise et agite puissamment les passions politiques du pays. Il est un remède violent, à l’effet incertain, et qui ne peut être administré qu’à de longs intervalles de temps, alors que les légistes ont pour eux la permanence de leurs fonctions, la lassitude du public, l’obscurité de leur science. Ils n’attaquent pas frontalement la loi qui leur déplait, mais lui font subir le supplice des mille coupures jusqu’à ce que leur victime expire, exsangue.
Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire et que nous devons définitivement renoncer à l’idée de nous gouverner nous-mêmes ? Je ne le crois pas, mais il ne faut pas se dissimuler l’ampleur du problème, et surtout il faut adopter une stratégie appropriée ; en gardant toujours à l’esprit cet élément fondamental : les légistes ont le temps pour eux alors que les gouvernants démocratiques vivent nécessairement dans l’urgence. Une guerre d’usure est inenvisageable : multiplier les lois, les admonestations, et les rodomontades comme l’a fait notre actuel Président est sans effets positifs. La contre-attaque doit être ciblée, précise, et immédiatement efficace.

En premier lieu, il me semble nécessaire de faire une différence entre les juridictions nationales et les juridictions internationales. Les juridictions nationales peuvent, me semble-t-il, être ramenées à la raison, pas les juridictions internationales. Les juges nationaux vivent au milieu de la population qui est affectée par leurs décisions, ils ne peuvent échapper à une certaine pression de l’opinion publique au quotidien. Ils sont par ailleurs soumis à certaines procédures de contrôle - trop faibles sans doute, mais réelles et qu’il serait possible de renforcer - leur statut, leur nombre, leurs prérogatives, leur formation, peuvent être modifiés par le législateur, ils sont dépendants du pouvoir exécutif pour les moyens de leur fonctionnement et pour l’exécution de leurs décisions. Bref, les juges - et plus largement les légistes - nationaux exercent leur activité dans un milieu susceptible d’opposer une certaine résistance à leurs usurpations de pouvoir. Et puis il faut ajouter que tous n’ont pas succombé aux sirènes du progressisme et que certains persistent, vaille que vaille, à entretenir des conceptions désuètes en matière de justice et de droit ; comme par exemple l’idée que le juge doit appliquer la loi et non pas la créer, l’idée que la justice pénale est essentiellement punitive et non pas tournée vers la « réhabilitation » du condamné, etc.
En revanche rien de cela n’existe pour les juridictions internationales, ou alors à l’état de traces si infinitésimales qu’il serait vain d’en attendre quelque effet positif que ce soit. Les juridictions nationales vivent hors sol, la seule opinion publique que rencontrent ceux qui les peuplent est l’opinion de leurs pairs. Le blâme et la louange y sont exclusivement décernés par d’autres juristes, qui tous partagent les mêmes préjugés fondamentaux, à commencer par l’idée que leur mission sacrée est de protéger les peuples contre leurs propres passions mauvaises, qui ont pour nom patriotisme, refus du « vivre-ensemble » obligatoire, « sexisme », indignation envers les criminels, etc. Par ailleurs ces juridictions, créées par des traités, sont pratiquement invulnérables à toute tentative de remettre en cause leurs jurisprudences ou de modifier leurs statuts. Y parvenir exigerait une modification des traités initiaux, et donc l’accord unanime des pays signataires desdits traités. Autant dire : décrocher la lune.
La seule stratégie possible vis-à-vis de ces juridictions internationales me semble donc être celle du confinement. La France devrait se retirer de tout traité mettant en place une juridiction internationale pour veiller à son application. De ce point de vue, la priorité des priorités serait que la France sorte de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, pour qu’enfin la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) ne puisse plus diffuser le poison de ses décisions arbitraires autant que progressistes dans le corps politique français. Une telle option n’est sans doute pas envisageable concernant la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE), car sortir totalement la France de sa juridiction ne serait possible qu’en quittant l’Union Européenne. Les conséquences seraient extrêmement lourdes et il me semble, à l’heure actuelle, qu’aucun gouvernement ne se résoudra à une telle extrémité. En revanche il serait sans doute possible de limiter fortement l’intrusion de la jurisprudence de la CJUE dans le droit français en supprimant l’article 55 de la Constitution de 1958[1]. Cet article est en effet ce qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cet article de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, et notamment les arrêts de la CJUE, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.
Supprimer l’article 55 de la Constitution ôterait à la CJUE la possibilité de s’appuyer sur les juridictions nationales pour imposer ses décisions au gouvernement français. Or, par elle-même, la CJUE est dépourvue des moyens nécessaires pour se faire obéir par les gouvernements nationaux. Nous retournerions alors à peu près à la situation qui prévalait avant 1975, lorsque les pouvoirs publics pouvaient tranquillement ignorer les arrêts outrageusement « créatifs » de la CJUE. Cela ne nous délivrerait pas totalement du fléau du droit européen, mais cela limiterait du moins ses effets nocifs.
De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur. Concernant le Conseil Constitutionnel, un autre traitement serait nécessaire pour rabattre sa folie des grandeurs et le ramener à des proportions plus raisonnables. Le plus efficace serait sans doute la suppression du préambule de la Constitution de 1958[2]. C’est en effet en s’appuyant sur ce préambule que, depuis 1971, le Conseil s’est autorisé à contrôler les lois non seulement par rapport à la Constitution, mais aussi par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et par rapport au désastreux préambule de la Constitution de 1946. Parce que ces deux déclarations contiennent nombre de principes très généraux et de droits fort vagues, le Conseil s’est trouvé grâce à elles à la tête d’une réserve inépuisable de « droits et libertés constitutionnellement garantis » et autres « principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », qui lui permettent de décider à la couleur de son esprit tout en ayant l’air d’appliquer fidèlement les textes. Donc supprimer le préambule. Et si l’on estime absolument nécessaire de conserver une déclaration des droits, intégrer celle de 1789 à la Constitution, mais jeter soigneusement tout le reste par dessus bord.

Résumons nous. L’offensive contre la caste des légistes devrait, me semble-t-il, prendre la forme suivante : Retrait de la CEDH et référendum constituant (par le biais de l’article 11) par lequel seraient supprimés le préambule de la Constitution et son article 55. Ce référendum unique (de préférence juste après l’élection présidentielle) présenterait le double avantage de priver les légistes de leurs armes les plus dévastatrices et d’envoyer haut et clair le message selon lequel le peuple français entend ressaisir la faculté de se gouverner lui-même qui lui a été peu à peu ôtée. Cela pourrait suffire, dans un premier temps, pour redonner des marges de manœuvre au législateur. A plus long terme il sera indispensable de revoir la structure de notre justice, ainsi que la formation de nos juristes, pour tenter de ressusciter en eux certaines des qualités que Tocqueville leur prêtait, il y a bien longtemps : respect de ce qui est ancien, penchant instinctif pour l’ordre, amour naturel des formes. Mais cela est une toute autre histoire.





[1] « les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois »
[2] « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946 »

dimanche 3 avril 2011

A la recherche de l'islam modéré


Alors que je m’attache à tout voir en lui, il me regarde et de ses mains s’ouvrit la poitrine en disant : « Vois donc comme je me déchire ! Vois comme on a estropié Mahomet ! » Dante, La divine comédie

Le grand débat sur l’islam la laïcité aura-t-il finalement lieu ? Pendant des semaines la lutte entre partisans et adversaires de ce débat a fait rage, et le pays tout entier retenait son souffle. Finalement, un compromis semble avoir été trouvé : plutôt qu’un débat national faisant appel aux contributions des Françaises-Français et s’étalant sur des semaines, un tout petit débat, un débaticule, un débatounet, entre militants de l’UMP et durant une seule journée, le 5 avril prochain.
Je suis heureux de voir qu’il a été tenu compte des objections que j’avais formulées au sujet de ce grand débat national, et pour encourager nos dirigeants à continuer à tenir compte de mon avis, je vais leur faire cadeau d’une prédiction : une des conclusions du micro-débat du 5 avril sera qu’il est absolument nécessaire de distinguer entre l’islam et l’islamisme, que la plupart des musulmans sont des gens modérés et que ceux qui égorgent, décapitent, mitraillent, font exploser des bombes ou se font exploser au cri de « allahou akbar » sont en fait de mauvais musulmans qui pervertissent une religion essentiellement pacifique et tolérante. Vous me direz que je ne prends pas grand risque avec une telle prédiction, et vous aurez raison. Depuis un certain temps (mettons, si vous voulez absolument une date précise, depuis le 12 septembre 2001. C’est une date comme une autre) la distinction entre l’islam - modéré, forcément modéré - et l’islamisme - radical, forcément radical - est en effet devenu un lieu extrêmement commun de la conversation civique sous nos latitudes. Que dis-je, un lieu commun ? Plutôt une sorte de camp barricadé qu’il vous est impossible de quitter sans perdre définitivement la qualité d’être humain civilisé, et sans vous exposer à être traité comme un animal atteint d’une maladie grave et contagieuse. Vous qui sortez de ce lieu, laissez toute espérance.
C’est pourtant ce que je m’apprête à faire, et sans même un Virgile pour m’aider à retrouver mon chemin. Mais je ne suis pas inquiet outre mesure. Les traces de pas prouvent que d’autres m’ont précédé dans cette aventure. En fait, j’ai bien conscience que cette question de « l’islam modéré » a déjà été traitée, mais il est de la nature du débat politique d’exiger un certain rabâchage pour faire passer les idées que vous défendez ; et puis, puisque pour ceux d’en face la répétition tient en général lieu d’argument, je ne vois pas pourquoi je me priverais de répéter des arguments qui ont pu déjà être exposés ici où là.

Commençons par constater que la plupart des non musulmans qui affirment, la main sur le cœur, que l’islam est une religion pacifique seraient bien incapables de différencier un wadi d’un qadi ou d’expliquer le sens des mots hadith et sahih. Quant aux musulmans qui disent la même chose, ils sont évidemment juges et parties en cette affaire. Et puis, comment croire sur parole les adeptes d’une religion qui autorise la dissimulation envers les infidèles ? Pour ma part, bien qu’assez capable d’expliquer ce que signifie Umm al-kitab si on me le demandait, je me garderais bien de poser au spécialiste de l’islam. Je ne suis pas théologien et n’ai nulle envie de le devenir. Non, pour m’orienter sur cette mer agitée, j’emploie un compas beaucoup plus simple d’utilisation : j’invoque, assis dans ma bibliothèque, les grands esprits des siècles passées et je leur demande leur avis au sujet de la religion de paix, d’amour et de tolérance. Parce qu’ils ont vécu il y a longtemps, je suppose en effet qu’ils sont exempts de nos inhibitions ou de nos obsessions et, parce qu’ils étaient parmi les hommes les plus intelligents de leur temps, je suppose aussi qu’ils auront des avis pertinents et bien informés à me donner. Jamais jusqu’à maintenant je n’ai été trompé dans mes attentes, aussi je garde soigneusement mon précieux compas à portée de la main. Or, oserais-je le dire ? Ces esprits les meilleurs des siècles passés n’ont pas, pour la très grande majorité d’entre eux, une opinion fort élevée de la religion de paix, d’amour et de tolérance. Leur opinion presque unanime est au contraire que ladite religion n’est pas particulièrement portée sur la paix, l’amour et la tolérance, à moins qu’elle ne se trouve en position de faiblesse et qu’elle n’ait elle-même besoin d’être tolérée.
Pour ne pas allonger plus que de raison un billet qui s’annonce déjà trop long, je n’étaierai cette affirmation que par deux petites citations, parmi une infinité d’autres qu’il m’aurait été possible de choisir.
Je convoquerai tout d’abord à la barre Sir Winston Churchill, qui comparait le coran à Mein Kampf : « enflé, verbeux, informe, mais débordant de son message » de guerre. « Aucune force plus puissamment rétrograde n’existe dans le monde. Bien loin d’être moribond, le mahométisme est une foi militante et prosélyte (...) faisant lever des guerriers intrépides à chacun de ses pas ; et si la chrétienté n’était pas protégée par les bras puissants de la science, la science contre laquelle il a lutté en vain, la civilisation de l’Europe moderne pourrait fort bien tomber, tout comme est tombée la civilisation de l’ancienne Rome. »
Je convoquerai aussi Ernest Renan, oui, celui-là même que l’on aime tant à citer aujourd’hui, dès lors qu’il s’agit de réduire la nation à un aimable vivre-ensemble. Ernest Renan qui affirmait sans ambages : « Les libéraux qui défendent l’islam ne le connaissent pas. L’islam, c’est l’union indiscernable du spirituel et du temporel, c’est le règne d’un dogme, c’est la chaîne la plus lourde que l´humanité ait jamais portée. Dans la première moitié du moyen âge l’islam a supporté la philosophie parce qu’il n’a pas pu l’empêcher, car il était sans cohésion, peu outillé pour la terreur (...) Mais quand l’islam a disposé de masses ardemment croyantes, il a tout détruit. La terreur religieuse et l’hypocrisie ont été à l’ordre du jour. L’islam a été libéral quand il était faible, et violent quand il a été fort ».
Je vois mille autres personnalités, toutes plus éminentes les unes que les autres, qui se pressent à la porte pour ajouter quelque chose. Tel pour rappeler que l’islam s’est répandu par le fer et le feu et qu’il a toujours été l’ennemi mortel de la chrétienté. Tel autre pour préciser que l’islam n’est pas seulement un certain nombre de dogmes sur le monde invisible, mais aussi et surtout une loi divinement révélée, et donc parfaite ; une loi qui gouverne entièrement la vie privée et publique des fidèles et qui laisse fort peu de place à des lois humaines qui entendraient régler la vie en société. Tel enfin pour nous faire savoir que le coran est censé être le verbe de Dieu lui-même et qu’il n’est donc, en principe, susceptible d’aucune interprétation, aucune modification, aucune atténuation.
Messieurs, je vous remercie bien sincèrement pour votre aide et pour votre science, mais nous n’aurons pas besoin de faire appel à vous aujourd’hui. Mon opinion est faite : ceux qui tuent et persécutent au nom de l’islam connaissent manifestement beaucoup mieux l’islam que la plupart de ceux qui affirment que l’islam n’est que paix, amour et vivre-ensemble.
Mais enfin, me direz-vous, mes voisins qui vont régulièrement à la mosquée ne sont pas de dangereux terroristes, et la femme du petit épicier Algérien chez lequel je vais acheter ces délicieuses cornes de gazelle est certes voilée, mais tous deux sont si gentils. Comment pouvez-vous prétendre que l’islam enseigne la violence et l’intolérance ? Les musulmans que je rencontre sont des gens fort modérés, qui ne demandent qu’à vivre en paix et en sécurité, à élever leurs enfants, à travailler, comme tout un chacun.
Je le crois bien. Fort heureusement pour l’humanité, la plupart des hommes ne demandent qu’à vivre paisiblement le reste de leur âge dans le petit cercle de leur famille et de leurs amis. Très peu sont capables de grandes actions, en bien ou en mal, très peu ont la vocation de la sainteté ou du martyr (allahou akbar !). Il est donc bien naturel que la plupart des musulmans soient des gens de tempérament modéré qui, spontanément, n’iraient certainement pas égorger le premier kafir venu. Cela ne prouve pas du tout que l’islam soit modéré, cela prouve simplement que peu de gens ont vraiment de la religion. Au moment où le christianisme était la religion officielle et quasiment obligatoire en France, Pascal écrivait : « Il y a peu de vrais chrétiens. Je dis même pour la foi ». Très peu d’hommes suivent en tout point leur religion, quand ils en ont une ; la plupart n’en ont guère et ne suivent point celle qu’ils ont. Cela est vrai en tous les lieux et en tous les temps, pour toutes les religions que la terre ait porté. L’islam n’échappe pas à cette règle. Il existe donc beaucoup de musulmans modérés, en dépit du fait qu’il n’existe pas d’islam modéré.
Soit, mais alors où est le problème ? Si la plupart des musulmans ont un comportement paisible pourquoi vous inquiéter ? Vous nous avez prouvé vous-même que nous pouvions retourner l’esprit tranquille à notre chère diversité et à notre vivre-ensemble. Tout est pour le mieux, en avant pour l’hymne à la joie !
Doucement. Vous allez trop vite en besogne. Peu d’hommes ont de la religion, cela est vrai, mais enfin certains en ont une et la suivent, au moins en partie. Or ce qui meut le monde, partout et toujours, ce ne sont pas les grandes masses d’hommes paisibles aux aspirations ordinaires, mais les petites minorités actives qui s’efforcent obstinément de faire triompher leurs idées. Dès lors, le fait que le coran enseigne la nécessité de lutter pour Allah jusqu’à ce que tous les incroyants soient subjugués ne saurait être indifférent. Parmi un si grand nombre d’hommes professant la religion de Mahomet un nombre non négligeable prendra inévitablement ces injonctions au sérieux, et s’efforcera d’agir en conformité avec celles-ci. La terreur religieuse et l’hypocrisie seront à l’ordre du jour.
Quant à nos musulmans modérés, ils se tiendront à l’écart de la lutte - n’ayant pas une envie exagérée de goûter avant l’heure aux délices du paradis des croyants - mais avec une certaine mauvaise conscience. La mauvaise conscience qui découle du fait de ne pas suivre les prescriptions de la religion qui est censée être la votre. Les musulmans au comportement modéré sont, de leur propre point de vue, de mauvais musulmans qui se permettent de faire le tri parmi le verbe divin. Que la colère d’Allah s’abatte sur eux ! Pour apaiser leur mauvaise conscience, et pour ne pas encourir de désagréments de la part de leurs coreligionnaires plus cohérents et plus actifs, nos modérés auront donc une tendance bien naturelle à soutenir passivement, et au minimum à excuser, les actes violents qu’eux-mêmes ne seraient pas prêts à commettre. Bien entendu, moins ceux qui luttent au nom d’Allah courront de risques à le faire, plus les kouffar accepteront leur statut de dhimmi, et moins les musulmans modérés se comporteront de manière modérée. On verra apparaitre de plus en plus de jihadistes de la 11ème heure, soucieux de montrer aux vainqueurs qu’ils sont eux aussi d’excellents musulmans, et pas mécontent non plus de participer au partage des dépouilles des vaincus.
Comment dites-vous ? Vous ne sauriez croire que vos voisins et votre épicier puissent un jour... ? Peut-être pas, il existe de braves gens partout, et puis les hommes qui valent mieux que leurs principes ne sont pas rares. Mais avez-vous jamais vu des musulmans défiler en nombre pour protester contre les tueries commises au nom de l’islam ? Non ? Moi non plus. En revanche vous avez vu, un peu partout dans le monde et y compris en Europe, d’immenses foules se rassembler pour exiger que l’on « décapite » ou que l’on « massacre » ceux qui insultent l’islam ? Moi aussi. Connaissez vous une seule autorité en matière d’islam, un seul docteur de la foi pouvant prétendre être écouté un peu partout dans le monde musulman, qui ait condamné sans ambiguïtés les attentats de New-York, de Londres ou de Bombay ? Non ? Moi non plus.
Vous semblez découragé. Je vous comprends. L’Europe est en train de subir la plus énorme transformation de sa substance humaine depuis des siècles. Cela ne peut rester sans conséquences, et celles-ci risquent fort d’être déplaisantes. Que dis-je ? Elles sont déjà déplaisantes, mais sans doute encore bien peu par rapport à ce qui nous attend. Sans y penser nous avons replanté sur notre sol les germes des querelles religieuses qui ont déchiré l’Europe pendant si longtemps. Comment dites-vous ? Il faut être deux à croire pour pouvoir se battre pour des raisons religieuses ? Hélas, même pas. Il vous suffit de décliner l’invitation pressante qui vous est faite de rejoindre la religion vraie (allahou akbar !) pour devenir son ennemi mortel.
Néanmoins il faut agir, nous n’avons pas le choix, nous sommes embarqués. Ce qu’il serait possible de faire, nous le verrons sans doute une autre fois.