Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 29 novembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (1/4) : vous avez dit "discrimination"?



Une fois n’est pas coutume le billet qui va suivre doit, semble-t-il, être précédé par une confession.
L’auteur de ces lignes n’a, pour ainsi dire, pas reçu d’éducation religieuse. Il est arrivé à l’âge d’homme avec l’idée que chacun devrait être libre d’utiliser ses organes génitaux de la manière qui lui convient, pourvu que cela se passe entre adultes consentants et dans la plus stricte intimité. Et il continue aujourd’hui encore à penser de même, bien que pour des raisons passablement différentes de celles qu’il avait dans sa jeunesse. Il a également été persuadé pendant longtemps que le mariage était une institution vieillotte et dont l’on pouvait se dispenser sans dommages. Il n’en va plus de même aujourd’hui. Ses opinions ont changé, profondément changé, et ses convictions en matière de mœurs le classent désormais incontestablement du côté de ceux que l’on appelle les conservateurs, pour ne pas dire les réactionnaires.
Son évolution intellectuelle sur cette question s’explique par une seule et unique raison : la découverte (car pour lui ce fut une découverte relativement tardive) du rôle primordial joué par la famille dans un grand nombre de questions politiques de la plus haute importance. Son intérêt pour la politique l’a amené à examiner ses propres préjugés en matière de mœurs, et à les abandonner presque complètement. Il est aujourd’hui profondément convaincu que la délégitimation et la désagrégation de la famille dite « traditionnelle » (papa, maman, et leurs enfants biologiques - le chien et le pavillon ne rentrent pas en ligne de compte) est l’une des causes majeures d’un grand nombre de maux dont nous souffrons, et dont se plaignent mezzo voce même les plus progressistes de nos concitoyens.
C’est cette conviction durement acquise (car on ne change pas d’opinion sur ces questions là sans s’exposer à quelques désagréments de la part de son entourage) qui l’a amené à se pencher sur la question du mariage homosexuel ;  et à conclure que la légalisation des unions entre personnes de même sexe serait un grand pas supplémentaire en direction du précipice.
Ainsi s’achève ma confession. Et maintenant commence l’explication.

Pour fonctionner raisonnablement bien une société a besoin de familles stables, c’est à dire que le plus grand nombre d’enfants possibles soient élevés et éduqués par ceux qui les ont conçu. Pour cela le rôle de la loi est primordial, car si nos organes génitaux sont bien des organes reproducteurs, l’homme a, dans une large mesure, la capacité de séparer sa sexualité de sa reproduction. Faire de la sexualité uniquement une agréable gymnastique, en la dissociant de toute responsabilité familiale et sociale, est une tentation permanente pour l’être humain, une tentation que la science moderne rend désormais presque irrésistible. 
Mais c’est une tentation à laquelle le législateur ne doit surtout pas céder. La société a besoin de la famille biologique, celle fondée sur la complémentarité naturelle des hommes et des femmes, et la famille a besoin de la protection et du soutien de la loi pour subsister, particulièrement de nos jours.
Le mariage homosexuel n’est donc pas une question marginale ou folklorique. Le fait que peu de gens contracteraient vraisemblablement une telle union ne fait rien à l’affaire. Les lois ont des effets bien au delà de ceux qu’elles touchent directement. Tout particulièrement en ces matières, la loi éduque, la loi forme peu à peu les opinions et les comportements du plus grand nombre. Donner aux unions homosexuelles un statut officiel reviendrait à donner définitivement force de loi à l’idée que le mariage n’a rien à voir avec le fait de fonder une famille et à l’idée que concevoir et éduquer des enfants n’a rien à voir avec la différence des sexes.
Ce n’est surtout pas une question que nous pourrions laisser se décider - pour ainsi dire - malgré nous. Par paresse intellectuelle, par résignation face à ce qui peut sembler un mouvement irrésistible, par lâcheté pour ne pas avoir d’ennuis avec les gardiens de l’orthodoxie régnante, un nombre croissant d’entre nous se laissent entraîner sur la pente de l’acceptation : « Oh, qu’on leur donne ce qu’ils réclament, et qu’ils nous fichent la paix ! ».
Ce serait là, me semble-t-il, une grave erreur.
Il n’existe simplement aucune bonne raison de légaliser les unions entre personnes de même sexe, et tout un tas d’excellentes raisons pour ne pas le faire.
Dire cela aujourd’hui peut, je le sais bien, vous exposer à des ennuis, dont les moindres sont sans doute d’être catalogué comme un « sexiste » et un « homophobe ».
Mais ce serait faire preuve de peu de caractère que de se laisser arrêter par des épithètes grossiers, qui, dans le fond, traduisent souvent la secrète conscience de la faiblesse intellectuelle de votre position.
C’est donc vêtu de probité et de lin blanc, le cœur pur et la tête haute, que je vais tâcher d’examiner impartialement, un à un, les principaux arguments avancés en faveur du mariage homosexuel. Et je le ferais aussi sans crainte de lasser le lecteur car une réfutation, pour être convaincante, se doit d’être méthodique. Quant à l’importance d’une telle réfutation, ceux qui auront lu jusqu’ici en sont sans doute suffisamment persuadés pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister davantage.

Mariage et discrimination

Le premier argument utilisé par les partisans de ces revendications est naturellement celui selon lequel réserver le mariage (ainsi que l’adoption et la procréation médicalement assistée) aux couples hétérosexuels serait une forme de discrimination. Mais une discrimination étant une différence de traitement injuste, cet argument suppose que les couples de même sexe se trouvent exactement dans la même situation par rapport au mariage que les couples hétérosexuels ; car la justice consiste incontestablement à traiter également ceux qui sont dans la même situation et différemment ceux qui sont dans une situation différente. Ainsi, aucun partisan sérieux des revendications homosexuelles ne contesterait que la loi ne commet aucune injustice en ne traitant pas de la même manière l’homosexualité et la pédophilie. Toutes deux sont pourtant des « orientations sexuelles », mais elles ne s’exercent pas à l’égard des mêmes objets et ceci justifie pleinement qu’elles soient traitées différemment par la loi.
Dire que l’interdiction faite aux couples de même sexe de se marier est « discriminatoire » suppose donc une conception particulière du mariage. Cela suppose en fait que le mariage ne soit rien d’autre qu’une « déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment », comme le disait un ex-futur candidat à l’élection présidentielle qui avait une conception toute personnelle des devoirs conjugaux.
Le mariage serait un moyen que la société mettrait gracieusement à la disposition des individus afin qu’ils puissent faire publiquement connaître et reconnaître l’amour qu’ils portent à tel ou tel et, comme la société aime les amoureux, elle accompagnerait cette reconnaissance de l’octroi de divers avantages fiscaux destinés à récompenser des dispositions aussi louables.
Cette définition du mariage paraitra sans doute aller de soi à la plupart de nos contemporains - ce qui explique la puissance rhétorique de l’argument basé sur la « discrimination » - pourtant il est aisé de se rendre compte que cette définition est erronée.
En premier lieu, il semble nécessaire de poser naïvement la question suivante : pourquoi donc les pouvoirs publics devraient-ils se soucier de nos amours ? Et inversement, pourquoi donc devrions-nous laisser les pouvoirs publics se soucier de nos amours ? Car, après tout, le mariage n’est pas simplement une cérémonie se déroulant dans un lieu public, il est aussi un engagement légal. La loi nous impose à cette occasion certaines obligations, et prévoit des sanctions pour les manquements à ces obligations. Elle offre aussi aux couples mariés certains avantages très concrets et financés par les deniers publics. Pourquoi donc les contribuables que nous sommes devraient-ils accepter qu’une partie de leur argent durement gagné soit octroyé à des couples dont le seul mérite est de s’aimer ? Bien plus, à des couples qui, comptant pour rien la pudeur et la discrétion, viennent bruyamment nous imposer la « déclaration solennelle » de leurs sentiments ? 
Si, réellement, certains ne peuvent supporter l’idée que leurs affections restent inconnues du grand public, il leur sera toujours loisible de s’offrir des encarts publicitaires pour remédier à cela, car la loi serait tyrannique si elle interdisait le mauvais goût. En revanche elle serait assurément injuste et malavisée si elle finançait et encourageait ce genre d’attitude.
Inversement, comment pourrions-nous tolérer que la loi intervienne pour régler nos sentiments, pour nous dire qui aimer et comment le faire ? Supporterions-nous patiemment que les pouvoirs publics aient la prétention de nous dicter qui, et selon quelles modalités, peut ou ne peut pas être notre meilleur ami ? Poser la question revient à y répondre. Et pourtant, si véritablement le mariage n’était qu’une « déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment », ce serait une intervention encore plus intrusive dans notre intimité que nous réclamerions aux pouvoirs publics.
En second lieu, si le mariage était une simple déclaration d’amour à la face du monde (de « la société »), il n’existerait aucune raison pour qu’un enfant et un adulte ne puissent pas se marier, ou bien pour que des parents ne puissent pas épouser leurs enfants, ou pour interdire le mariage de groupes plutôt que d’individus, et ainsi de suite. Il n’existerait en fait aucune raison valable pour imposer quelques restrictions que ce soit sur le choix du ou des partenaires avec lesquels on entend se marier. La loi, en bonne logique, devrait être totalement permissive.
Bien sûr, tel n’a jamais été le cas et la loi ne nous permet pas plus aujourd’hui qu’hier d’épouser n’importe quelle personne consentante. Il faut ainsi rappeler que le « droit de se marier », si tant est qu’une telle chose existe, appartient aux individus et non pas aux couples. Toute personne adulte, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, est libre de se marier mais elle n’est en revanche pas libre de se marier avec n’importe quelle personne de son choix. Toute personne adulte, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, a, par exemple, interdiction de se marier avec un enfant, avec un parent proche, avec une personne déjà mariée ou avec une personne du même sexe que le sien. Il en est ainsi car, comme chacun le sait, l’élément central du mariage n’est pas l’amour mais la sexualité. Les personnes qui se marient peuvent bien le faire parce qu’elles s’aiment, nous pouvons bien, aujourd’hui, considérer que tous les mariages devraient être des mariages d’amour, cela ne change rien au fait que le mariage n’existe pas, et n’a jamais existé, uniquement pour célébrer nos sentiments amoureux.
Le mariage existe en revanche, et a toujours existé, d’abord pour encadrer et diriger la sexualité ; ou plus exactement pour encadrer et diriger la procréation et l’éducation des enfants. Le mariage vise, principalement, à transformer l’union passagère, basée sur le seul désir, d’un homme et d’une femme en une union plus durable capable d’assurer la subsistance et l’éducation des enfants qui en résulteront. Ainsi, juridiquement, le mariage se caractérise par la présomption de paternité, par laquelle le mari de la mère qui accouche est le père de l’enfant. Le mariage n’est donc pas une pure convention, il n’est pas une simple créature de la loi, car il repose sur la différence naturelle des sexes, une différence qui n’est pas créée par la loi. Le mariage n’est pas davantage un simple contrat ou une déclaration d’amour, car il existe avant tout non pas pour les mariés mais pour leurs futurs enfants.


lundi 21 novembre 2011

Croissance verte : ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas



En 2007 nous vîmes, sous nos yeux ébahis, la plupart des candidats à l’élection présidentielle se précipiter pour être le premier à signer le « pacte écologique » concocté par un animateur télévisé ayant eu son heure de gloire dans les années 90.
Depuis ledit animateur a décidé de prendre un peu de recul et de consacrer davantage de temps à sa vie privée après être entré en collision avec une solide grand-mère norvégienne.
Le triste spectacle de 2007 devrait donc nous être épargné en 2012. En revanche nous n’échapperons vraisemblablement pas à une surenchère sur le thème de la « croissance verte ». On peut également, sans grand risque de se tromper, prédire que ce débat sera marqué par la démagogie, l’ignorance, les arguments d’autorité. La récente échauffourée sur une prétendue sortie du nucléaire nous donne sans doute un bon aperçu de ce que nous pouvons espérer, ou plutôt redouter.
Mais plutôt que d’aller nous coucher tout de suite avec un pain de glace sur la tête et un tube de lexomil dans la main, nous pourrions lire un article de l’excellent Rémy Prud’homme intitulé « La croissance verte : une chimère ? » et paru dans le numéro 131 de la revue Commentaire.
Puis ensuite, en fonction de notre tempérament et de nos moyens financiers, il nous sera loisible de nous exiler définitivement sur une île déserte, de rire à gorge déployée des folies de nos contemporains, ou de catapulter (©Woland) loin de toute terre habitée le premier qui nous parlera de croissance verte.

Ci-dessous quelques extraits de l’article, que je vous invite bien sûr à lire en entier (voir ci-dessous) . Les titres ont été rajoutés par mes soins.

Emplois crées, emplois détruits
(...)
Le vert crée-t-il de l’activité et des emplois ? La propagande gouvernementale ne cesse de le répéter. Elle a commissionné le Boston Consulting Group pour le montrer, et celui-ci a chiffré à 600 000 le nombre des emplois qui allaient ainsi être créés par le Grenelle. Le chiffre de 600 000 emplois créés est plausible mais trompeur, pour ne pas dire mensonger. Dépenser 40 milliards par an crée certainement des emplois, dans les secteurs qui bénéficient de ces dépenses. Le square - pardon, l’« espace vert écologique » - de mon quartier a été, indique un panonceau à l’entrée, « labellisé par un organisme indépendant », ce qui montre bien que le vert crée des emplois, en l’occurrence de labélisateurs écologiques.
Mais en même temps il en détruit dans le reste de l’économie. D’où viennent en effet ces 40 milliards ? Pour environ 40%, il s’agit de dépenses publiques effectuées par l’Etat ou les collectivités territoriales. Pour le reste, il s’agit de dépenses obligatoires imposées aux ménages. Dans les deux cas, il s’agit de sommes prises dans la poche des Français, qui vont réduire d’autant leur consommation ou leurs investissements. Cette réduction des dépenses privées engendre forcément une diminution des emplois dans le secteur privé. De combien ? On aura une bonne estimation de l’impact d’une diminution de la consommation sur l’emploi en divisant le nombre d’emplois du secteur marchand par la consommation des ménages : on obtient 18 000 emplois par milliard d’euros de dépense. Un milliard de consommation en moins, c’est en moyenne 18 000 emplois en moins. 40 milliards de dépenses en moins, c’est environ 700 000 emplois qui disparaissent. Telle est l’autre moitié de l’histoire, sur laquelle le ministère de l’Ecologie jette un voile pudique.
En réalité, le Plan Vert ne « crée » pas d’activités et d’emplois, il en déplace. Il modifie la structure de l’activité et de l’emploi. Nous aurons des logements ou des bureaux mieux isolés, et plus d’emplois dans l’isolation ; mais nous consommerons moins de légumes ou de meubles ou de livres, et donc moins d’emplois dans ces secteurs.
(...)
On peut apporter une réponse chiffrée sur les cas emblématiques de l’éolien et du photovoltaïque. Un rapport de la Commission Européenne1 a estimé pour la France à 44 000 le nombre des emplois associés à des objectifs ambitieux dans ces secteurs à l’horizon de 2020. On peut estimer le montant des subventions que ces objectifs impliquent à 4,5 milliards (en comparant le prix d’achat obligatoire au coût de l’énergie nucléaire). Les emplois détruits par les subventions aux énergies vertes (80 000) sont plus nombreux que les emplois créés dans ces nouvelles activités (44 000 selon l’estimation généreuse de la Commission Européenne). Le ratio est de 1,8. La prise en compte des subventions supplémentaires accordées par l’ADEME et les collectivités territoriales aggraverait encore ce bilan. Ce ratio est assez proche du résultat d’une étude récente sur le cas de l’Espagne1 - pays en pointe en matière d’énergie verte, et de chômage - qui produit un ratio de 2,2. Il ne s’agit que d’un exemple qui ne doit pas être généralisé sans précautions, mais qui montre qu’il y a bien des cas où le vert détruit plus d’emplois qu’il n’en crée.
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Faire payer les pauvres pour les riches

Si l’impact net des politiques vertes sur l’emploi et l’activité est finalement assez négligeable, il n’en va pas de même en ce qui concerne le niveau de vie. Là, l’impact est franchement négatif.
On a vu que les mesures du Grenelle allaient coûter un peu plus de 40 milliards par an jusqu’en 2020, à la charge des ménages ou de l’Etat. Les dépenses des ménages et des entreprises vont amputer leur revenu disponible d’autant. Les dépenses de l’Etat vont être financées par une augmentation des impôts, c’est-à-dire une diminution des revenus des ménages (les impôts payés par les entreprises sont finalement répercutés sur les ménages, sous forme de prix plus élevés, de salaires plus bas, et, très subsidiairement, de dividendes réduits). Ces mesures diminuent donc le pouvoir d’achat des ménages d’un montant de 40 milliards chaque année, c’est-à-dire d’environ 4%. Une partie des 16 milliards par an payés par l’Etat ne sera pas financée par une augmentation des impôts mais une augmentation de la dette. C’est tomber de Charybde en Scylla. Si ce n’est pas le pouvoir d’achat des Français qui est affecté, ce sera celui de leurs enfants.
(...)
Circonstance aggravante, et importante, cette perte de pouvoir d’achat frappe davantage les pauvres que les riches (en pourcentage du revenu). C’est le cas pour le logement. Le coût des mesures d’isolation obligatoire est au mieux proportionnel à la taille du logement. L’élasticité de la taille du logement au revenu du ménage est en France voisine de 0,32. Lorsque le revenu augmente de 100%, la taille du logement augmente seulement d’environ 30%. La dépense obligatoire demandée est donc fortement régressive. L’augmentation du coût des logements neufs causée par les mesures prises aura pour effet, toutes choses égales par ailleurs, de réduire la demande de logements, et donc la construction, aggravant la crise du logement et frappant ainsi particulièrement les plus pauvres. Il en va de même pour la demande d’électricité, qui a une élasticité évaluée à 0,4-0,5. L’augmentation des prix causée par l’électricité éolienne et photovoltaïque pèsera donc bien davantage sur les pauvres que sur les riches.
Pour les transports, le mécanisme est différent, mais le résultat est le même. Les dépenses prévues, notamment pour les TGV, sont principalement à la charge de l’Etat, c’est-à-dire financées par l’impôt, qui est globalement proportionnel au revenu. Mais les bénéficiaires des TGV sont majoritairement les riches. Les dirigeants, cadres supérieurs et professions libérales, qui sont 8% des actifs, font 46% des utilisateurs du TGV Nord et 37% du TGV Méditerranée. Les quelques 70 milliards d’investissements prévus dans le Grenelle auront donc pour effet de faire payer les plus pauvres pour faire gagner du temps aux plus riches.
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La décroissance verte

Une autre façon de poser la même question consiste à se demander si les politiques environnementales et le secteur qu’elles créent vont jouer le rôle joué dans l’histoire par des secteurs ou des innovations comme la machine à vapeur, les chemins de fer, l’électricité, l’automobile, ou l’informatique ? Ces secteurs ont été de formidables moteurs de croissance dans les pays et les périodes où ils ont été introduits.
(...)
Tout d’abord, le secteur vert est presque uniquement conduit par des politiques publiques, alors que les secteurs moteurs classiques étaient principalement d’origine privée et entrepreneuriale.
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Deuxièmement, le secteur vert est presque exclusivement « défensif », alors que les secteurs moteurs classiques étaient « offensifs». L’électricité a permis de s’éclairer davantage, le chemin de fer ou l’automobile de voyager davantage, l’informatique de manipuler infiniment plus d’information. Les secteurs moteurs ont servi à produire plus, le secteur vert vise à produire moins ou avec moins. L’impact sur la croissance de long terme ne peut pas être le même.
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Enfin, et surtout, les moteurs classiques de croissance l’ont été parce qu’ils étaient de formidables accélérateurs de productivité. La machine à vapeur a multiplié par plusieurs ordres de grandeur la force des hommes. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les automobiles, l’avion, ont augmenté la vitesse et la capacité des transports dans des proportions gigantesques. L’informatique fait la même chose pour les calculs et le stockage des données. Dans tous les cas, ces innovations technologiques ont abaissé massivement le coût de la production des biens et des services demandés par les hommes. Ce qui a augmenté considérablement la demande, et donc les quantités produites – augmentation qui est la définition même de la croissance. Les politiques environnementales ne font rien de tel. Loin de réduire le coût des biens et services demandés et d’augmenter les quantités produites, ces politiques ont pour effet d’augmenter les coûts et donc de contribuer à diminuer les quantités. Le mécanisme même qui rend un secteur moteur en termes de croissance ne fonctionne pas avec les activités environnementales.
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Le complexe écolo-industriel

La réflexion sur la contribution des dépenses environnementales (vertes) à la croissance est éclairée par une comparaison avec l’impact économique des dépenses militaires (rouges).
(...)
L’analogie porte également sur un autre point. Les changements de structures qu’entraînent les dépenses militaires ou environnementales font des gagnants et des perdants. Prenons un exemple concret. Le Grenelle de l’environnement a interdit de fait le chauffage électrique dans la construction neuve, principalement pour faire plaisir aux anti-nucléaires. Le chauffage des logements sera dorénavant au gaz. Le perdant est le secteur du chauffage électrique, un secteur assez sophistiqué et exportateur d’environ 6 000 emplois industriels, qui est pratiquement condamné à disparaître dans les dix ans qui viennent. Le gagnant est le secteur de l’importation et de la distribution du gaz, de Gazprom à Suez.
D’une façon générale, pour les dépenses vertes comme pour les dépenses rouges, les perdants sont les consommateurs et les petites entreprises qui les servent. Les gagnants sont généralement de grosses entreprises. Qui font pression sur les politiciens et sur l’opinion publique pour l’augmentation de ces dépenses. Ainsi s’est créée la célèbre alliance entre militaires, industriels et politiciens souvent analysée sous le nom de « complexe militaro-industriel ». Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on voit aujourd’hui se développer un complexe écolo-industriel qui lui ressemble comme un frère. Les quelques 500 milliards (sur 12 ans) de dépenses du Grenelle de l’environnement portent pour l’essentiel sur l’isolation des bâtiments, sur les trains et les tramways, sur l’éolien et le photovoltaïque : que de beaux marchés assurés, faciles, et rémunérateurs pour Saint-Gobain, pour Alsthom et la SNCF, ou pour Suez !

Pour un certain nombre de firmes, la croissance est donc bien verte. Leur développement dépend de la continuation des politiques de l’environnement. Pour elles, persuader les médias, l’opinion et les hommes politiques de la nécessité de ces dépenses et de ces contraintes est un enjeu essentiel. Elles font régulièrement paraître dans tous les journaux des pages entières de publicité pour la croissance verte, qui mélangent demi-vérités, approximations, incantations, et bon sentiments. Elles ont sans doute lu Valéry et compris que « le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’Opinion ».


L’article intégral est disponible ici.
Sur le site de Rémy Prud’homme vous trouverez également un article récent sur la fameuse question de la « sortie du nucléaire ».

mardi 8 novembre 2011

The closing of the muslim mind : le suicide intellectuel de l'islam (4/4)



Cette stagnation intellectuelle et économique « théologiquement induite » a logiquement conduit à un déclin progressif du monde musulman, tout particulièrement en regard des progrès scientifiques et techniques réalisés par l’Occident à compter du 18ème siècle.
Après leur échec devant les murs de Vienne en 1683, les Ottomans, qui dominaient le monde arabo-musulman, ne cesseront plus de reculer et peu à peu les terres musulmanes du Maghreb et du Moyen-Orient passeront sous le contrôle plus ou moins direct des pays européens.
Pour tout peuple ou toute communauté le déclin politique est toujours une expérience douloureuse, mais il est sans doute particulièrement insupportable pour les musulmans dans la mesure où ceux-ci prennent pour modèle le Prophète et ses compagnons, et cherchent donc à imiter leurs foudroyants succès dans les premiers temps de l’islam. Par ailleurs le coran lui-même promet aux croyants qu’ils l’emporteront sur toutes les autres nations. En somme, comme le dit Robert Reilly, l’Empire est pratiquement une obligation religieuse pour les musulmans.
La conséquence de cela est que la perte de l’Empire aura aussi tendance à être interprétée en termes religieux : si les peuples musulmans passent sous la domination des non musulmans, cela n’est-il pas la preuve qu’Allah s’est détourné d’eux parce qu’ils n’ont pas suivi sa voie ? On peut donc s’attendre à ce que le déclin politique produise, en terre d’islam, un regain de ferveur religieuse et des tentatives de revenir à la vraie foi. C’est sur ce terrain très favorable que s’est développé ce que nous appelons l’islamisme.
Toutefois, l’islamisme n’est pas tout à fait un retour à la foi musulmane des origines. Avant d’être une collection de mouvements terroristes agissant un peu partout dans le monde, l’islamisme est d’abord une certaine doctrine, une certaine compréhension de l’islam, exposée essentiellement dans les écrits de trois personnes : Sayyid Qutb, Maulana Maududi et Hassan al-Banna. Or cette doctrine islamiste semble bien emprunter certains de ses éléments à la philosophie et à la politique moderne.
Philosophiquement, l’islamisme emprunte à l’historicisme, dans sa version « de droite » (Nietzsche) comme dans sa version « de gauche » (Marx). Politiquement, il s’inspire des deux grands totalitarisme du 20ème siècle : le nazisme et le communisme, ce qui justifie assez largement que l’islamisme soit parfois désigné par le terme d’islamo-fascisme (même si celui d’islamo-communisme serait tout aussi approprié).
Avec l’islamisme, l’islam s’ouvre enfin à la modernité, mais à la version la plus anti rationaliste et la plus violente de la modernité.
Tout comme les totalitarismes, l’islamisme pense qu’il est possible de réaliser ici et maintenant le règne d’une parfaite justice - même si bien évidemment il ne donne pas le même sens au mot « justice » que les nazis et les communistes. Le royaume de Dieu deviendra une réalité terrestre, par l’usage d’une violence sans limites pour soumettre les incroyants et par un contrôle total de chaque aspect de l’existence humaine une fois la vraie religion partout établie.
Maududi écrit ainsi : « l’islam cherche à détruire tous les Etats et tous les gouvernements partout sur la terre qui sont opposés à l’idéologie et au programme de l’islam, quelque soit le pays ou la nation concernée. Le but de l’islam est d’établir un Etat sur la base de sa propre idéologie et de son propre programme, sans se soucier de savoir quelle nation assume le rôle de porte étendard de l’islam ou quelle nation est affaiblie dans le processus d’établissement d’un Etat idéologique islamique. » Pour y parvenir, la terreur exercée par « l’avant-garde de Dieu » - les mouvements terroristes - est la clef. Comme l’a affirmé Ousama Ben Laden à la suite des attentats du 11 septembre 2001 : « dans la religion d’Allah le terrorisme est une obligation. »
En somme, selon Robert Reilly, l’islamisme radicalise les tendances impérialistes et violentes de l’islam. L’islamisme est, en un sens, une déformation de l’islam, mais une déformation à laquelle l’islam est particulièrement exposé - ou particulièrement incapable de résister - du fait du dénigrement de la raison et de la primauté de la volonté qui sont au cœur de l’Ash’arisme.

Dans cette perspective, le principal ennemi de l’islamisme est la démocratie libérale, qui lui apparait moins comme une sorte de régime politique que comme une religion concurrente, puisqu’elle prétend remplacer la souveraineté d’Allah par la souveraineté humaine, les lois divines par les lois faites par les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les islamistes désignent la plus puissante des démocraties libérales comme étant le « Grand Satan » : les Etats-Unis, par leur organisation politique, par les mœurs de leurs citoyens, par tout ce qu’ils sont enfin, incarnent le Mal sur cette terre.
Nous sourions parfois, ou nous haussons les épaules, en entendant ce terme de « Grand Satan » : comment des adultes peuvent-ils se laisser aller à de tels enfantillages ? Mais nous avons tort, car ce terme est parfaitement approprié : du point de vue des islamistes la destruction des Etats-Unis n’est pas qu’un but politique, elle est une nécessité métaphysique pour transformer le monde.

Bien évidemment la destruction des Etats-Unis et la soumission de l’Occident peuvent sembler des objectifs totalement chimériques étant donné l’immense disproportion des forces, entre les nations les plus riches et les plus civilisées que la terre ait jamais porté d’une part et, peut-être, quelques dizaine de milliers de fanatiques d’autre part. Mais nous ne devons pas oublier que le sort des nations ne se joue pas toujours sur les champs de bataille et que si les islamistes semblent matériellement faibles - comparés à leurs adversaires - ils sont extrêmement déterminés et totalement dévoués à leur cause. Les islamistes perçoivent l’Occident comme un colosse aux pieds d’argile, matériellement puissant mais spirituellement faible, hédoniste, doutant de lui-même, et incapable de s’assurer la loyauté de la population musulmane qui grandit en son sein. Les islamistes sont confiants dans le succès ultime de leur entreprise. Pouvons-nous être sûrs que cette confiance est déplacée ?
Robert Reilly lui, en tout cas, prend très au sérieux la menace islamiste. Il voit très bien que l’islamisme, s’il a relativement peu de militants actifs, a beaucoup de sympathisants de par le monde et que ce sont ses idées qui semblent gagner du terrain chez les musulmans.
Dès lors, que devons nous faire ? Ayant diagnostiqué, sans doute avec raison, un problème d’origine théologique, Robert Reilly suggère un remède théologique. Les musulmans doivent réconcilier leur foi avec les exigences de la raison tout comme, pense-t-il, les chrétiens ont su le faire. Pour le dire en peu de mots, et au risque de schématiser, la crise profonde que traverse le monde musulman ne pourra, selon lui, prendre fin que si la théologie Ash’arite est abandonnée et que s’effectue une sorte de retour à la doctrine des Mu’tazilites.
C’est à ce point, peut-être, que l’excellent livre de Robert Reilly montre quelques faiblesses, car la solution qu’il esquisse appelle au moins deux réserves.
D’une part Robert Reilly se situe dans une perspective nettement thomiste, c’est à dire qu’il semble penser que Thomas d’Aquin a effectivement réalisé une synthèse harmonieuse entre le christianisme et la philosophie grecque ou, en termes plus généraux, entre les exigences de la foi et celles de la raison. Par conséquent, il tend à présenter la modernité politique et scientifique comme l’héritière en ligne directe du christianisme. On pourra trouver cette analyse au moins contestable. Le chemin qui mène du Moyen-Age à la modernité, pour dire les choses rapidement, a été pour le moins tumultueux, et d’un point de vue politique et d’un point de vue philosophique, et il ne manque pas d’excellents arguments pour estimer que certains aspects au moins de la modernité ne sont pas pleinement compatibles avec la proposition chrétienne.
La question n’est pas seulement théorique. Si la foi ne peut pas être parfaitement conciliée avec la raison, cela signifie que la solution à l’islamisme ne peut pas se situer uniquement à un niveau théologique, en invitant les musulmans à adopter une théologie qui leur permettrait d’embrasser la modernité. D’une part car il n’est pas certain qu’une telle théologie existe. D’autre part car, à la différence des Occidentaux qui ont initié la modernité, les musulmans d’aujourd’hui ont sous les yeux la modernité en action. Ils peuvent voir ce que nos ancêtres ne pouvaient que conjecturer, et il n’est pas sûr que le spectacle leur plaise tant que cela. 
Par exemple, il est peu contestable que le christianisme a été profondément transformé par sa rencontre avec la démocratie libérale et la science moderne. L’Europe est redevenue une terre de mission pour l’Eglise, et aux Etats-Unis même la religion tend parfois à devenir un bien de consommation courante comme un autre. De pieux musulmans auront-ils vraiment envie de parcourir le même chemin que nous, sachant où ce chemin risque de les mener ? Cela n’est pas sûr.
La seconde réserve qu’appelle la thèse de Reilly est qu’il n’est pas clair que l’islam puisse être détaché de l’Ash’arisme. Ou pour le dire autrement : il est incontestable que le christianisme contient en son sein des éléments qui lui ont permis d’accepter finalement la modernité, souvent après de rudes combats :  rendre à César ce qui appartient à César, Dieu comme raison, etc. En est-il de même pour l’islam ?
Robert Reilly ne s’attarde pas sur les raisons pour lesquelles, voici plus de 1000 ans, les Ash’arites l’emportèrent sur les Mu’tazilites mais il semble plus que probable que le parti anti rationaliste a pu l’emporter parce qu’il avait les textes sacrés de son côté, ou tout au moins la plupart des textes sacrés. Peut-être le Mu’tazilisme n’était-il qu’une aberration du point de vue de l’islam, une aberration provoquée par des circonstances politiques très particulières. Peut-on sérieusement espérer ressusciter, et rendre dominante, une hérésie supprimée depuis près d’un millénaire ?

Quoiqu’il en soit, une chose au moins est sûre : la réconciliation de l’islam avec la raison, si elle advient un jour, ne pourra être l’œuvre que des musulmans eux-mêmes. Pour les musulmans qui appellent de leur vœux une telle transformation, le livre de Robert Reilly pourra s’avérer une aide précieuse. Et pour les non musulmans qui souhaitent simplement mieux comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, son ouvrage ne sera pas moins éclairant et utile.

mardi 1 novembre 2011

The closing of the muslim mind : le suicide intellectuel de l'islam (3/4)



Les conséquences pratiques de la domination de la théologie Ash’arite dans l’islam sunnite sont multiples, et absolument dévastatrices. Bien que Robert Reilly reste toujours prudemment mesuré dans ses jugements, les lecteurs de The closing of the muslim mind pourront difficilement s’empêcher de donner raison à Tocqueville, lorsque celui-ci exprimait la conviction « qu'il y avait eu dans le monde, à tout prendre, peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. »
Robert Reilly détaille longuement ces conséquences pratiques, qu’il est possible, pour les besoins de l’analyse, de regrouper schématiquement en trois grandes catégories : politique, sociale et économique, étant entendu que ces trois catégories tendent à se recouper en pratique : la politique influence l’économie, qui a son tour influence la politique, etc.
D’un point de vue politique, il est impossible de ne pas remarquer que la théologie Ash’arite a des implications très nettement despotiques. Cette théologie fait en effet de la volonté divine les seuls fondements du bien et du mal. Elle apprend donc à ses adeptes à identifier la justice avec la puissance : littéralement, la loi, la seule loi, est celle du plus fort.
Comme le fait remarquer Robert Reilly : « lorsque Dieu est force, la force devient votre Dieu. » Par une logique implacable, ce qui vaut pour Allah vaut aussi pour les gouvernants sur cette terre : le plus puissant impose sa loi, sans qu’il soit - en principe - seulement possible de murmurer contre son despotisme. Quels critères de justice opposerait-on à ses actions, puisque Dieu lui-même apprend aux hommes que la volonté du plus fort fait droit ? Au surplus, si l’homme est dépourvu de libre-arbitre, si tout ce qui existe n’existe à chaque instant que par la volonté divine, il semble inévitable de conclure que le plus fort est l’élu de Dieu : incha’Allah !
Dans une telle configuration intellectuelle, la seule manière de remettre en question la légitimité du pouvoir en place est de lui opposer une interprétation des textes religieux censée être plus authentique que la sienne. Ainsi, dans le monde islamique, les changements de gouvernement ont-ils presque toujours eu pour origine soit une révolution de palais soit un soulèvement violent d’origine religieuse.
Nous sommes donc amenés à conclure que Chateaubriand avait substantiellement raison, lorsqu’il décrivait de cette manière « les peuples de l’Orient », dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem :

Accoutumés à suivre les destinés d’un maître, ils n’ont point de loi qui les attache à des idées d’ordre et de modération politique : tuer, quand on est le plus fort, leur semble un droit légitime. Ils s’y soumettent ou l’exercent avec la même indifférence. Ils appartiennent essentiellement à l’épée ; ils aiment tous les prodiges qu’elle opère : le glaive est pour eux la baguette d’un Génie qui élève et détruit les Empires. La liberté ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur Dieu.

Au surplus, il est aisé de constater que jamais jusqu’à aujourd’hui un régime authentiquement libre n’a pu s’implanter dans un pays arabo-musulman. Dans son rapport pour 2010, la célèbre organisation Freedom House Survey ne classait aucun pays arabe dans la catégorie « libre ». Seuls le Maroc, le Liban et le Koweit étaient considérés comme « partiellement libres ». Comme toutes les années précédentes, le seul pays du Moyen-Orient à être considéré comme « libre » était Israël.
La théologie Ash’arite n’a pas de place pour des « droits naturels » qu’il serait possible d’opposer aux gouvernants, puisqu’elle n’a pas de place pour la notion de nature. Elle n’a pas de place pour la « souveraineté du peuple », c’est à dire pour la possibilité de se donner à soi-même ses propres lois. Seul Allah est souverain et ses lois règlent tous les aspects de la vie humaine. Elle n’a pas de place pour l’égalité fondamentale de tous les hommes, puisque l’humanité est divisée entre les croyants et les non-croyants, avec l’obligation pour les premiers de soumettre ou de convertir les seconds. Toutes ces notions, sur lesquelles repose la démocratie libérale, sont incompatibles avec l’Ash’arisme, c’est à dire avec la variante dominante de l’islam. 
Cela n’est pas à dire que des régimes apparemment démocratiques n’ont jamais pu s’implanter dans certains pays musulmans. Le cas de la Turquie vient immédiatement à l’esprit. Mais la difficulté d’une telle entreprise est bien résumée par le mot célèbre de Kemal Atatürk, à propos de sa tentative d’imposer la démocratie dans son pays : « Pour le peuple, en dépit du peuple. » Il va sans dire que tout régime politique qui ne bénéficie pas du soutien de la majeure partie de sa population n’a qu’une assise précaire ; cela est encore plus vrai pour un régime démocratique, qui prétend reposer sur la souveraineté populaire. Une démocratie « en dépit du peuple » est une démocratie à laquelle il est difficile de prédire un avenir radieux.
Atatürk l’avait sans doute bien compris, de même qu’il avait bien compris où se trouvait la racine de l’opposition à ses projets de réforme, puisqu’il avait interdit que soient traduites en turc les œuvres d’al-Ghazali.
D’un point de vue « social », ou si l’on veut du point de vue des mœurs - ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur - la version Ash’arite de l’islam favorise à la fois le fatalisme et la superstition, prise au sens large, c’est à dire l’irrationalité, la pensée magique.
Le fatalisme musulman est devenu légendaire et deux anecdotes suffiront à l’illustrer. Comme le rapporte Primo Lévi, dans les camps de concentration nazis les détenus qui perdaient la volonté de lutter et se laissaient balloter par les évènements étaient surnommés « les musulmans ». Devenir un « musulman » était presque toujours le dernier stade avant la mort. Sur une note plus légère, on trouvera cette observation dans les récits de voyage au Moyen-Orient de John Lloyd Stephens, le célèbre explorateur américain qui contribua à la redécouverte de la civilisation Maya :

Il était étrange de se trouver en contact si direct avec les disciples du fatalisme. Si nous n’avions pas atteint notre destination, c’est que Dieu le voulait ; s’il pleuvait, c’est que Dieu le voulait ; et je suppose que s’il leur était arrivé de serrer ma gorge de leurs mains noires et de me dépouiller de toutes mes possessions, ils auraient pieusement levé les yeux au ciel, en s’écriant « Dieu le veut ».

Mais la croyance que Dieu dirige directement l’univers tout entier a aussi pour conséquence d’habituer chacun à chercher des explications supra rationnelles à tout événement. La superstition et les théories du complot trouvent un terrain particulièrement propice à leur épanouissement dans de telles habitudes. Il n’est qu’à se baisser pour en trouver des exemples dans la presse des pays musulmans, et Robert Reilly ne se fait pas faute de donner à ses lecteurs un aperçu du genre de nourriture intellectuelle offerte quotidiennement aux ressortissants de ces pays. Les plats sont essentiellement de trois sortes, selon que l’auteur attribuera la responsabilité de tel évènements aux Occidentaux, aux Juifs, ou bien à Dieu lui-même ; tout l’art du cuisinier étant de varier la combinaison de ces saveurs de base et la présentation des mets.
Que Le Protocole des sages de Sion soit un grand succès de librairie au Moyen-Orient et que la responsabilité des attentats du 11 septembre 2001 y soit communément attribuée au Mossad et/ou aux Américains eux-mêmes va sans dire, mais Robert Reilly donne des exemples plus exotiques que ceux là, dont on ne sait trop s’il faut en rire ou en pleurer. Tel que : un mollah Egyptien lance un appel à la télévision pour que soient interdites les boutiques de café Starbuck, car leur logo représenterait la reine juive Esther. Ou encore : un conseiller culturel au ministère iranien de l’éducation fait une conférence télévisée pour expliquer que le dessin animé « Tom et Jerry » est le produit d’un complot juif, destiné à améliorer l’image des souris car en Europe, avant guerre, les Juifs étaient parfois comparés à des souris ou à des rats[1].
D’un point de vue économique, le monde arabo-musulman se caractérise par une stagnation remarquablement uniforme que seules viennent masquer, pour les observateurs peu attentifs, les immenses réserves en hydrocarbures que possèdent certains pays du Maghreb et du Moyen-Orient. En 2002, le produit intérieur brut de tous les pays arabes combinés était inférieur à celui de l’Espagne. Cette pauvreté persistante s’explique bien entendu en partie par les conditions politiques : l’existence d’une oligarchie prédatrice à la tête de l’Etat et l’absence de garanties sérieuses pour le droit de propriété et pour les contrats n’encouragent pas l’investissement productif. Mais elle s’explique aussi par l’état anémique de la recherche scientifique - sauf peut-être pour ce qui est de fabriquer des bombes atomiques.
Depuis plus de sept siècles, aucune invention ou découverte scientifique majeure n’est venue d’un pays musulman, et aujourd’hui l’Espagne ou l’Inde produisent à elles seules un plus grand pourcentage de la littérature scientifique mondiale que quarante six pays musulmans combinés. Cela peut aisément se comprendre si nous nous rappelons que la théologie Ash’arite décourage explicitement l’étude rationnelle de la nature, et plus largement tout type d’étude en dehors de celle des textes sacrés. Ainsi, depuis le règne d’al-Ma’mum il y a plus de mille ans, les pays de langue arabe ont traduit environ 10 000 livres, soit à peu près l’équivalent de ce que l’Espagne traduit aujourd’hui en une année.
Si nous ajoutons à cela le fatalisme évoqué plus haut, qui est évidemment peu compatible avec l’esprit d’entreprise, nous ne nous étonnerons plus que le chômage et la pauvreté soient endémiques dans les pays arabo-musulmans ni que la productivité et les investissements y soient désespérément faibles.


[1] Tous ces exemples, avec leurs sources, sont tirés du site MEMRI