Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 28 février 2012

Réflexions sur la révolution féministe (2/5) - Cachez cette nature que je ne saurais voir



Nous pouvons tous observer, dans notre vie de tous les jours, que les hommes et les femmes présentent, en moyenne, des différences notables, non seulement d’un point de vue corporel bien sûr, mais aussi dans leurs comportements, leurs sentiments, leurs caractères. Cette différence est perçue et exprimée très tôt par les enfants et, pour autant que nous le sachions, elle a été reconnue par tous les groupes humains depuis que l’homme est sur cette terre.
Tous, sauf le nôtre.
Partout et depuis toujours les sociétés humaines reconnaissent la différence des sexes et s’organisent autour de cette différence. Mais les démocraties occidentales ont, depuis environ un demi siècle, entrepris de nier la vérité de cette observation universelle et, par conséquent, s’efforcent d’organiser la vie commune comme si hommes et femmes étaient essentiellement identiques.
Encore est-il nécessaire d’ajouter que les sentiments et les actes des citoyens démocratiques ne sont pas nécessairement en accord avec les opinions qu’ils expriment publiquement. La seule opinion autorisée est que les hommes et les femmes sont fondamentalement identiques, mais très peu d’entre nous se conduisent en permanence comme si cela était réellement le cas. Pire peut-être, nombre d’hommes et de femmes paraissent continuer à apprécier les qualités traditionnellement associées à l’autre sexe. Les « hommes sensibles » sont peut-être à la mode mais ils semblent assez peu recherchés par ces dames, en pratique.
Jetons toutefois un voile pudique sur ces réalités déplaisantes et demandons-nous plutôt quelle science nouvelle, quelles découvertes inédites, nous permettent de prendre le contrepied de la sagesse de tous les peuples connus, et même de nier la vérité de ce que nous expérimentons presque quotidiennement.
Les preuves sont essentiellement de deux sortes.
La première sorte consiste à prendre ce qui est censée être une vérité éternelle au sujet des hommes et des femmes, et à lui trouver des exceptions. Par exemple, une de ces vérités éternelles est que les femmes sont moins intéressées que les hommes par les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence ou, pour le dire autrement, que les hommes sont plus cavaleurs que les femmes. On s’efforcera alors de découvrir des femmes qui multiplient les partenaires sexuels, tout comme les hommes sont supposés le faire, et on déclarera qu’il est donc faux que les hommes et les femmes soient différents sur ce point. De la même manière, on niera que les femmes soient plus attirées par les enfants et la vie de famille en général, en trouvant des cas de femmes qui ont négligé leurs enfants ou, mieux encore, qui les ont tué. Et ainsi de suite.

 La pilosité masculine est un préjugé

Une version un peu plus sophistiquée du même argument consistera à explorer les études historiques et anthropologiques pour mettre au jour les variations dans la répartition sexuelle des rôles. On trouvera par exemple que, dans certaines sociétés, les femmes participent plus au pouvoir politique que dans d’autres, etc. et l’on en conclura que la répartition sexuelle des rôles est purement arbitraire.
La seconde sorte de preuve consiste à relever les innombrables manières dont nous traitons différemment les hommes et les femmes, et plus particulièrement les innombrables manières dont nous traitons différemment les garçons et les filles. On fera remarquer, par exemple, que les catalogues de jouets proposent des déguisements de pirate pour les garçons et des déguisements de princesse pour les filles, ou bien que, dès leur plus jeune âge, nous parlons différemment aux unes et aux autres et que nous les incitons, subtilement ou moins subtilement, à adopter des comportements qui soient en accord avec les stéréotypes « sexistes » : les filles plus douces, les garçons plus bagarreurs, etc. On déduira de tout cela que l’éducation différente reçue par les garçons et les filles est la cause des différences de comportement qu’ils manifestent, et qu’une éducation vraiment unisexe aboutirait à ce que les hommes et les femmes se comportent de la même manière, aient les mêmes aspirations, etc.

L'endoctrinement commence dès l'enfance

Et c’est tout ?
Eh bien, oui, à vrai dire c’est à peu près tout.
...
Je comprends que vous soyez surpris. Ces preuves sont rien moins que probantes et il semblerait qu’un enfant de douze ans normalement intelligent devrait être capable d’en comprendre les limites.
Mais puisque ces sortes « preuves » continuent à être présentées avec une régularité inversement proportionnelle à leur solidité, examinons les néanmoins.
La première sorte - la preuve par l’exception - est presque un simple jeu de langage. On feint de croire que les stéréotypes se veulent aussi précis et universels qu’une vérité scientifique. Que lorsque quelqu’un dit : « les hommes sont ceci, les femmes sont cela » il veut dire que tous les hommes sont ceci et que toutes les femmes sont cela. Mais bien sûr il n’en est rien. Nous n’avons pas quelque chose d’aussi absolu à l’esprit lorsque nous parlons des différences entre les sexes. Nous pensons plutôt en terme de moyenne, nous affirmons que quelque chose est vrai en général, dans la plupart des cas, et non pas dans tous les cas. Ainsi nul, sans doute, n’osera nier que les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, et cependant il est incontestable que certaines femmes sont plus fortes que certains hommes ; et même que certaines femmes, peu nombreuses, sont plus fortes que beaucoup d’hommes. Mais un homme ordinaire est plus fort qu’une femme ordinaire, et la femme la plus forte est beaucoup moins forte que l’homme le plus fort. Autrement dit - et on se sent presque gêné de devoir rappeler une telle évidence - l’exception n’infirme absolument pas la règle puisque la règle n’a jamais été censée englober tous les cas particuliers.
La seconde sorte de preuve - la preuve par la différence de traitement - présuppose ce qui est en question. Le fait que nous éduquions différemment les garçons et les filles ne prouve absolument pas que c’est l’éducation qui est responsable des différences de comportement entre les hommes et les femmes. Cela prouve simplement que nous pensons que les garçons et les filles sont différents et, par conséquent, qu’il faut les traiter différemment. La différence de traitement pourrait très bien être la conséquence des comportements différents, et non pas leur cause. Supposons par exemple que des études nous montrent qu’une chienne traite différemment ses chiots mâles et ses chiots femelles, nous n’irions pas pour autant en conclure que ce traitement différent est la cause essentielle des comportements différents des chiens mâles et des chiens femelles. Nous nous autorisons une telle conclusion lorsqu’il s’agit des êtres humains parce que, en réalité, nous partons de l’égalité que nous sommes censés prouver.
Deux raisons semblent pouvoir expliquer un paralogisme aussi grossier.
D’une part la force morale du principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes, qui est à la base de nos démocraties. Bien que cette égalité porte uniquement sur les droits fondamentaux, les hommes qui vivent en démocratie semblent bien avoir une propension presque irrésistible à appliquer ce principe d’égalité à tous les domaines de l’existence, et donc à nier même les différences les moins contestables.
D’autre part le fait que nous avons tendance à identifier ce qui est naturel avec ce qui est spontané. Pour nous, un comportement serait naturel lorsqu’il se produirait sans aucune intervention humaine. Nous opposons couramment la nature et la culture. Mais dans le cas de l’être humain cette opposition est par trop simpliste. Beaucoup des capacités naturelles de l’être humain ont besoin d’une certaine éducation pour s’actualiser, pour se développer pleinement. Ainsi il est incontestable que l’être humain est naturellement doté de la capacité de parler, son anatomie, par exemple, le prouve au-delà de tout doute raisonnable. Et cependant un enfant a besoin d’entendre des adultes lui parler en une certaine langue pour pouvoir se mettre lui-même à parler. Sans une socialisation appropriée, sa capacité naturelle à parler restera juste ça : une capacité non exploitée.
Toute indique qu’il en va exactement de même avec la différence des sexes. Les hommes et les femmes sont par nature dotés de propensions différentes - les hommes plus ceci, les femmes plus cela - des propensions qui peuvent être amplifiées ou réprimées par l’éducation qu’ils reçoivent, mais seulement jusqu’à un certain point et au prix de certains coûts émotionnels qui peuvent vite s’avérer insupportables.
Ainsi les rapports entre les sexes ne sont pas réglés partout de la même manière. La place des uns et des autres varie suivant les « cultures », les « sociétés », comme on voudra. Et cependant il n’est pas difficile de discerner des invariants par delà ces différences superficielles. Pour ne prendre que deux exemples évidents : partout le soin et l’éducation des jeunes enfants est essentiellement l’affaire des femmes, et partout les hommes dirigent, partout ils occupent la plupart des postes de direction, au niveau politique, économique, religieux, etc.
Le seul fait que de tels invariants existent devrait nous faire abandonner l’argument selon lequel les différences de comportement entre les sexes sont « culturelles » et non « naturelles ». Car ce qui est culturel est censé être variable, à la différence de ce qui est naturel, qui est censé être invariable. Dès lors que certaines caractéristiques ne varient ni dans le temps ni dans l’espace, comment pourraient-elles être uniquement « culturelles » ?
Mais puisque le principe d’égalité a sur nous une si grande emprise, il est nécessaire aller plus loin. Il nous faut apporter des preuves plus positives du fait que les différences hommes/femmes que nous constatons chaque jour ne sont pas l’œuvre d’un conditionnement sournois de la société, qui apprendrait aux petites filles à demander des robes de princesse alors qu’au fond d’elles-mêmes elles ne rêvent que de fusils et de voitures.
Ces preuves existent, et elles sont même fort nombreuses, mais elles ne sont guère mises en évidence, pour des raisons aisées à comprendre.
Ce sont quelques-unes d’entre elles qu’il nous faut maintenant examiner.

mardi 21 février 2012

Réflexions sur la révolution féministe (1/5) - Docteur Mary and Miss Beauvoir


Depuis presque un demi siècle les démocraties occidentales se sont lancées dans une expérience sans précédent connu dans toute l’histoire humaine : l’instauration d’une société sexuellement neutre, une société dans laquelle la différence des sexes serait considérée comme dépourvue de la moindre pertinence pour déterminer les occupations et les professions des individus[1].
Là où il y a un homme, il peut y avoir une femme, et inversement. Les femmes, pour le dire en un mot, doivent être considérées comme les égales des hommes à tout point de vue, sauf bien évidemment pour ce qui concerne certains détails physiologiques sans importance, comme la pilosité ou la musculature. Mais une société civilisée ne détermine pas les rôles des individus en fonction de l’abondance des poils ou de la taille des biceps.
L’égalité entre les sexes - ou serait-il préférable de dire : l’indifférenciation des sexes ? - est même l’un des derniers points sur lequel les démocraties occidentales semblent fermement convaincues de la supériorité de leur modèle. Comme l’écrit fort justement Christopher Caldwell : « la seule exigence non négociable que l’Europe impose à ses immigrants est de s’adapter aux rapports entre les sexes et à la sexualité à l’européenne. »
Ce n’est pas que quelques grincheux, ici ou là, ne se plaignent pas de la « féminisation » de l’Occident, ou ne crachent pas leur fiel sur le féminisme dès que l’occasion s’en présente. Mais qualifier ces réactions de combat d’arrière-garde semblerait encore trop généreux. Cela fait longtemps que le combat a cessé faute de combattants. A-t-il même jamais eu lieu ? Quand donc les hommes se sont-ils sérieusement opposés à l’instauration de la société sexuellement neutre ?
Entendons nous bien : ces récriminations machistes ont - en général - ma sympathie, mais il me semble que toute analyse tant soit peu réaliste de la situation doit partir de ce constat : la société sexuellement neutre est là pour durer (à moins que tous ces nouveaux venus à la culture si enrichissante n’en décident autrement, mais c’est là une autre histoire). Elle est là pour durer car, en dépit des rodomontades de certains d’entre eux, les hommes (occidentaux) ne sont pas prêts à lutter pour rétablir le « patriarcat », comme disent les féministes. Ledit patriarcat s’est écroulé comme un seul homme dès que les féministes ont élevé la voix, sans que les horribles phallocrates qui étaient censés en profiter fassent le moindre geste pour le défendre sérieusement. Ce faisant les hommes ont admis, implicitement, qu’il était plus facile de vivre sur un pied d’égalité avec les femmes. Elle est là pour durer car, pour autant que je puisse en juger, même les femmes conservatrices et critiques envers le féminisme veulent, dans leur très grande majorité, conserver deux acquis très importants de la société actuelle : la contraception et les carrières.
Le patriarcat est mort et enterré.
Est-ce à dire pour autant qu’il ne nous reste plus qu’à chanter en chœur : « nous sommes tous des féministes » et, pour la partie mâle de la population, à nous transformer en hommes sensibles qui se comportent comme des tafioles qui acceptent le "ressenti" de leurs émotions ?
Non, en aucun cas. La société sexuellement neutre est là pour durer mais le féminisme actuel a fait trop de mal, continue de faire trop de mal aux hommes et aux femmes pour se résigner à son règne sans partage.
Mais quoi ? me direz-vous, le féminisme et la société sexuellement neutre, n’est-ce pas la même chose ?
Non, ce n’est pas tout à fait la même chose. L’égalité des droits n’est pas l’identité des rôles.
Le féminisme, en réalité, est double, il a connu une transformation capitale dans les années 1960, une transformation qu’il importe de retracer pour comprendre notre situation présente.



Le terme « féminisme » n’a commencé à être couramment utilisé qu’au début du 20ème siècle mais le féminisme, dans sa première incarnation, est bien plus ancien. Ce féminisme originel n’est guère plus que l’application aux rapports entre les sexes des idées démocratiques qui se répandent un peu partout en Occident au 18ème siècle.
Les premières féministes demandaient ainsi que les femmes puissent jouir des mêmes droits politiques que les hommes, qu’elles puissent elles aussi accéder à l’instruction, que les lois cessent de favoriser les hommes comme elles le faisaient traditionnellement.
Pour autant ces premières féministes - qui ont pour nom Olympe de Gouges ou Mary Wollstonecraft - n’affirmaient aucunement que les hommes et les femmes sont identiques. Elles reconnaissaient qu’il existe des différences naturelles entre les deux sexes, des différences non seulement physiques mais aussi psychologiques. Par conséquent le féminisme originel ne s’opposait pas à une certaine division sexuelle du travail, et notamment au rôle prépondérant des femmes au sein du foyer (même s’il voulait à l’évidence assouplir ces rôles).
Pourquoi donc les femmes doivent elles cultiver leur intelligence ? Eh bien, notamment parce que « La tâche importante de l’éducation ne se fera pas correctement tant que l’on ne préférera pas l’esprit d’une femme à sa personne. Car il serait aussi sage d’espérer voir l’ivraie donner du bon grain ou des ronces donner des figues que de voir une femme ignorante et stupide être une bonne mère. » (Mary Wollstonecraft, A vindication of the rights of woman)
Les femmes doivent être instruites pour, entre autres choses, devenir de bonnes mères et de bonnes épouses.
Ce premier féminisme ne favorisait pas non plus la « libération sexuelle », c’est à dire la liberté pour les femmes de se conduire sexuellement avec autant d’insouciance que les hommes. Bien au contraire, ces premières féministes affirmaient que les femmes, parce qu’elles sont naturellement plus pudiques que les hommes, sont moralement supérieures à ceux-ci. Par conséquent leur but était de faire en sorte que les hommes s’élèvent jusqu’au niveau de moralité, et notamment de moralité sexuelle, des femmes. Les hommes devraient, disait Mary Wollstonecraft, apprendre « non seulement à respecter la modestie des femmes, mais à acquérir eux-mêmes cette vertu et à y voir le seul moyen de mériter leur estime. »


Quel contraste avec le féminisme actuel ! Quel tournant à 180 degrés ! Mais que s’est-il donc passé ?
Les causes lointaines du changement sont à rechercher dans les attaques portées par quelques grands auteurs - tous des hommes, incidemment - contre la notion de nature humaine et contre la société « bourgeoise » reposant sur les droits (naturels) de l’homme.
La cause immédiate est un livre bien connu d’une femme non moins connue : Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir.
Avec Beauvoir, et ses innombrables disciples, le féminisme change de nature en se tournant contre la nature : « on ne nait pas femme : on le devient ». Autrement dit il n’existe pas « d’essence » féminine, les femmes n’ont pas de caractéristiques psychiques permanentes qui les distingueraient des hommes.
Par conséquent, Beauvoir affirme avec force que les femmes, après avoir été opprimées depuis la nuit des temps, doivent désormais « s’émanciper », devenir enfin « autonomes ». Mais émancipées de quoi, autonomes par rapport à quoi ?
Emancipées des hommes, autonomes par rapport aux hommes, bien sûr.
Et comment les femmes peuvent-elles devenir des êtres autonomes ? En gagnant leur vie peut-être ?
Eh bien, en gagnant leur vie certes, mais surtout en prenant leur distance avec la maternité, pour ne pas dire en refusant purement et simplement la maternité, et en pratiquant, comme les hommes, une sexualité « virilement indépendante ».
C’est en effet dans la sexualité, et ses conséquences, à savoir la maternité, que Beauvoir prétend trouver la cause première de l’oppression des femmes. Ainsi son opus magnum n’a presque rien à dire sur la question des carrières féminines, mais a en revanche énormément à dire sur la question de la sexualité. On y trouve donc un chapitre sur l’initiation sexuelle, un sur le lesbianisme, un autre sur la prostitution, et le chapitre consacré à « La mère » s’ouvre sur de longues pages consacrées à la question de l’avortement, avortement qui, selon l’auteur, ne devrait pas être considéré avec réticence ni regretté une fois accompli.
Il serait facile de faire remarquer que les idées philosophiques de Beauvoir sont empruntées, et empruntées à des hommes pas spécialement favorables à la libération des femmes - que l’on songe seulement à ce que Nietzsche avait à dire du féminisme. Il serait également assez facile de montrer que le mélange de marxisme et d’existentialisme sur lequel elle s’appuie n’est guère cohérent. Mais la profondeur ou la cohérence d’une pensée n’est pas du tout identique à son influence, et c’est l’influence exercée par Le deuxième sexe qui nous intéresse ici. Or cette influence a été plus que considérable.
Après Beauvoir, le féminisme sous toutes ses formes s’est donné pour objectif de rendre et de garder les femmes indépendantes des hommes, et aussi des enfants.
Les féministes « modérées » - comme par exemple Betty Friedman - se caractérisent par le fait qu’elles ne cherchent pas spécialement à attaquer les hommes et la famille. Leur préoccupation principale est de permettre aux femmes de devenir économiquement indépendantes en ayant une carrière professionnelle.
Les féministes radicales - comme par exemple Germaine Greer - se caractérisent par le fait qu’elles attaquent franchement les hommes - les « phallocrates » - et la famille ; ce qui signifie en pratique qu’elles promeuvent avec force - par devoir moral, pas par goût personnel - une sexualité « libérée ». Une sexualité « libérée » est une sexualité libérée des limites imposées par la moralité. La « perversité polymorphe » est une bonne chose, pourvu qu’elle soit le fait d’adultes consentants, même si la raison de ces deux dernières restrictions n’est pas bien claire. Elle est une bonne chose car elle émancipe les femmes des mythes de l’amour romantique et de l’instinct maternel, qui les rendaient dépendantes des hommes et des enfants qu’elles pouvaient concevoir avec eux.
Les féministes « modérées » parlent donc avant tout carrière, inégalités salariales, « plafond de verre », et autres choses du même genre. Leurs propositions concrètes reviennent essentiellement à réclamer que le gouvernement les protège de ce qu’elles considèrent comme des discriminations dans le travail et qu’il se substitue à elles pour garder leurs enfants. Lois contre le harcèlement sexuel, parité, crèches publiques, sont le genre de mesures qui ont leur faveur.
Les féministes radicales parlent donc avant tout...sexualité. Leurs propositions concrètes reviennent essentiellement à réclamer que le gouvernement incite activement les jeunes femmes à « explorer » leur sexualité en toute liberté. Education sexuelle - c’est à dire promotion de la « perversité polymorphe » - la plus précoce possible, avortement à la demande, contraception gratuite sont le genre de mesures qui ont leur faveur.
Les féministes modérées et les féministes radicales se rejoignent en ce que les unes comme les autres visent à éloigner les femmes de la famille et en ce qu’elles ignorent délibérément la différence des sexes - autre que strictement biologique s’entend.
Les féministes modérées n’ont donc pas grand-chose de sensé à dire sur la manière dont les femmes pourraient réussir à combiner harmonieusement une carrière professionnelle et une vie de famille. En se contentant d’affirmer que les hommes devraient en faire plus à la maison et que le gouvernement devrait en faire plus à l’extérieur, elles affaiblissent en réalité la famille et rendent beaucoup plus improbable la combinaison harmonieuse que souhaitent sans doute la plupart des femmes (et des hommes). Car les dispositions législatives visant à faciliter les carrières féminines rendent aussi le divorce ou la séparation plus facile. Derrière chaque femme libérée se tient nécessairement un homme libéré. Et d’autre part car, de manière parfaitement prévisible, les hommes résistent obstinément à assumer une part significativement supérieure des tâches ménagères.
La plupart sont tout aussi convaincus que leurs compagnes des vertus de l’égalité, et sont par conséquent tout à fait disposés à les laisser poursuivre une carrière professionnelle aussi prenante que la leur. Mais se mettre à assumer les tâches ménagères qui étaient auparavant l’apanage des femmes c’est bien autre chose. Pourquoi devraient-ils se charger de ce que leurs compagnes considèrent comme un fardeau puisqu’elle veulent l’abandonner ? L’égalité joue dans les deux sens. Un compromis pourrait être, éventuellement, de laisser trainer les chaussettes sales et de confier les enfants plus longtemps à la garderie mais, bizarrement, la plupart des femmes ne se satisfont pas d’un tel compromis. Elles continuent donc à assurer l’essentiel des tâches ménagères, tout en entretenant une tenace rancune vis à vis de leur homme, ou vis à vis des hommes en général, ce qui bien entendu ne facilite pas une vie de couple harmonieuse.
Les féministes radicales n’ont elles rien de sensé à dire sur la manière dont les femmes devraient envisager leur vie amoureuse. L’écrasante majorité des jeunes femmes ne tardent pas à découvrir, à leurs dépends, que la perversité polymorphe n’est pas du tout un mode de vie qui leur convient et qu’une sexualité « libérée » est bien plus à l’avantage des hommes que des femmes. Les plus malchanceuses peuvent aussi découvrir que l’avortement n’est pas exactement le substitut à la contraception qu’on leur avait laissé entrevoir.

Toutefois, s’apercevoir que la liberté sexuelle n’apporte pas tout à fait le bonheur promis ne signifie pas encore répudier la libération sexuelle, car l’idéal « d’émancipation » continue à exercer un certain attrait, et par conséquent nombre de femmes qui découvrent que les hommes, et leurs propres sentiments, de correspondent pas à l’idée qu’elles s’en faisaient préfèrent blâmer les hommes et leurs sentiments et s’accrocher à leurs opinions.
Surtout, l’attaque lancée par le féminisme contre l’idée qu’il pourrait exister des différences naturelles entre les sexes a été suffisamment efficace pour venir bloquer toute velléité de revenir à une compréhension plus raisonnable des rapports hommes/femmes.
La situation actuelle n’est certes pas entièrement satisfaisante, dira-t-on, mais c’est simplement parce que nous sommes au milieu du gué. Encore un effort - c’est à dire encore un effort de la part des pouvoirs publics pour imposer « l’égalité réelle » - et nous arriverons bientôt en terre promise : la totale indifférenciation des sexes dans leurs occupations et leurs comportements.
Un explorateur qui s’aperçoit qu’il s’est égaré et que le chemin qu’il a emprunté ne l’a pas conduit là où il l’espérait peut effectivement persister à suivre la même direction, en espérant que l’obstination finira par payer, même si la forêt se fait de plus en plus épaisse et ses ombres de plus en plus inquiétantes. Mais ne serait-il pas plus raisonnable de s’arrêter pour examiner posément la carte et se demander si, par hasard, le sentier n’était pas le mauvais dès le départ ? Ou, pour parler en termes moins métaphoriques, ne serait-il pas préférable de se pencher sérieusement sur la prémisse essentielle du féminisme actuel : l’absence de différences naturelles entre les sexes ?



[1] Tout ce qui va suivre - c’est à dire non seulement ce billet mais les suivants - s’appuie bien évidemment sur un certain nombre de lectures. Je ne suis pas assez imprudent pour m’aventurer en un terrain si dangereux sans avoir par devers moi de quoi soutenir mes affirmations. Mais comme il ne s’agit pas pour moi d’écrire un article universitaire, lesté de toutes les notes de bas de page et de la bibliographie longue d’une aune qui sont censés attester de son sérieux, je me contenterais d’indiquer une seule et unique fois trois ouvrages qui me semblent particulièrement importants et qui permettront aux lecteurs curieux, ou suspicieux, d’approfondir les questions traitées ici, et de retrouver une partie de mes références. Il s’agit donc de Steven Rhoads, Taking sex differences seriously, Encounter books, 2004; Harvey Mansfield, Manliness, Yale University Press, 2006; Larry Arnhart, Darwinian natural right, SUNY, 1998.

mardi 14 février 2012

Fractures françaises - A la recherche du peuple perdu


Fractures françaises, de Christophe Guilluy, est un livre intéressant, et à certains égards important, qui n’est pourtant pas à proprement parler un bon livre.
Son sujet est, selon son auteur, « la recomposition sociale et géographique des territoires » face aux effets de « la mondialisation et du multiculturalisme ». Mais un lecteur même modérément attentif comprend vite que ce sujet peut être formulé de manière plus simple et plus directe : ce que Christophe Guilluy cherche à mettre en évidence est la manière dont l’immigration de masse a bouleversé, et dégradé, la vie des Français  les plus modestes.
Le sujet est intéressant, et important, car rarement abordé publiquement et car ses implications politiques sont potentiellement explosives.
Pour autant Fractures françaises souffre de certains défauts qu’il importe de mentionner dès l’abord. Il est possible de distinguer deux niveaux dans Fractures françaises, un niveau descriptif et un niveau interprétatif. L’auteur cherche d’une part à décrire les transformations sociales et géographiques induites par l’immigration de peuplement que connait la France depuis une quarantaine d’années. Mais il pense aussi percevoir derrière ces transformations une sorte de complot perpétré par « les classes dominantes » contre les classes populaires afin « d’évacuer la question sociale ». Disons le franchement, cet aspect du livre n’est pas le plus convaincant, pour ne pas dire qu’il risque de rebuter tous ceux qui ne se situent pas à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Les redites, les contradictions et les affirmations non étayées abondent, le vocabulaire est lourdement marqué par le néomarxisme de la « sociologie critique », et certaines questions sont étrangement passées sous silence. Ainsi, dans un livre qui prétend mettre au jour les effets de l’immigration afro-maghrébine sur la « cohésion nationale », il faut attendre la page 157 (sur 195, notes comprises) pour voir apparaitre le mot « islam », et à aucun moment la question religieuse n’est sérieusement abordée. 
En fait, en lisant Fractures françaises, il est difficile de se défaire de l’impression que l’auteur regrette le bon temps où le Parti Communiste Français attirait à lui un quart des électeurs et où la démocratie libérale avait encore un concurrent à l’Est. On pourra juger que cet idéal n’est pas forcément le meilleur pour évaluer les transformations de la société française.
Fort heureusement il est possible d’ignorer cet aspect interprétatif du livre pour se concentrer sur son aspect descriptif, bien plus pertinent.
Cet aspect descriptif est double. Christophe Guilluy cherche à montrer, d’une part, que l’opposition entre des banlieues qui regrouperaient les « minorités visibles » et « défavorisées » et le reste du territoire qui regrouperait la « classe moyenne » (blanche) ne correspond pas à la réalité. Il cherche, d’autre part, à mettre en évidence les transformations sociales et géographiques provoquées par l’immigration, c’est à dire essentiellement le reflux hors des grandes métropoles des Français appartenant aux catégories modestes de la population.


A écouter la plupart des journalistes et des hommes politiques français, la France serait aujourd’hui divisée en deux : d’un côté les banlieues « populaires », de l’autre la France pavillonnaire des « petit-bourgeois ». D’un côté le « ghetto » dans lequel seraient relégués les « minorités visibles », de l’autre la majorité aisée (et blanche) de la population qui refuserait d’accueillir en son sein la belle jeunesse, si pleine d’énergie, issue de ces « quartiers sensibles » - par préjugé, par ignorance, par peur et, pour tout dire, par xénophobie.
Une telle description de la société française illustre magnifiquement la remarque de Locke selon laquelle, pour la plupart des gens, la répétition tient lieu d’argument. La fréquence avec laquelle elle est présentée est en effet en proportion pratiquement inverse avec sa véracité.
Contrairement à une légende tenace, les banlieues des grandes métropoles, dans lesquelles se concentrent les immigrés afro-maghrébins et leurs descendants, ne sont pas, en effet, des « territoires de relégation » dans lesquels leurs populations se retrouveraient enfermées contre leur gré et condamnées à la pauvreté.
D’une part ces territoires ne rassemblent pas les populations les plus pauvres de l’hexagone. Le chômage, la précarité et la pauvreté frappent davantage les zones rurales et périurbaines que les « banlieues sensibles ». 85% des ménages pauvres ne vivent d’ailleurs pas dans ces banlieues et les taux de pauvreté les plus élevés sont enregistrés dans les départements les plus ruraux (et dans lesquels se trouvent très peu de « minorités visibles »), comme par exemple le Cantal (21,6%), l’Aude (21,4%) ou la Creuse (19,6%). A titre de comparaison, à la même date (2009), le taux de pauvreté en Seine-Saint-Denis était de 18%.
D’autre part ces territoires n’ont pas du tout été « abandonnés » par les pouvoirs publics, sauf il est vrai sur un point capital : celui de la sécurité. Mais, pour tout ce qui ne concerne pas la lutte contre la criminalité, l’effort financier consenti par la collectivité en direction des « quartiers sensibles » est considérable et la densité des équipements publics y est souvent bien supérieure à celle des territoires ruraux et périurbains. Christophe Guilluy cite ainsi une étude consacrée à deux quartiers à la sociologie identique (populations aux revenus modestes, chômage élevé, etc.), mais l’un classé comme quartier sensible - les Hautes Noues, à Villiers-sur-Marne - et l’autre n’ayant jamais fait parler de lui - un quartier de la périphérie de Verdun. Or non seulement le revenu moyen par habitant du quartier « sensible » se révèle 20% supérieur à celui du quartier sans histoires, mais les investissements publics y sont mille fois plus élevés !
Autrement dit, ces quartiers censés être des territoires délaissés par la République bénéficient en fait à plein d’une discrimination positive qui ne dit pas son nom. A quoi doit être ajouté le fait que ces « quartiers sensibles », qui se situent pour la plupart à proximité immédiate des grandes métropoles, bénéficient de ce fait de l’offre scolaire la plus riche et des marchés de l’emploi les plus dynamiques, ce qui n’est pas du tout le cas des territoires ruraux et périurbains.
Ainsi, loin d’être des « ghettos », les quartiers « sensibles » sont en réalité les quartiers les plus mobiles de France : dans aucune autre partie du territoire la population ne se renouvelle aussi vite que dans les ZUS et ce renouvellement est pour une bonne part le résultat de l’ascension sociale des populations qui s’y trouvent.
Mais pourtant, dira-t-on, comment concilier ce mouvement de population avec le fait que ces quartiers paraissent immuablement figés dans leurs difficultés et qu’aucune action des pouvoirs publics ne parvienne à réduire celles-ci ?
La réponse est très simple : les difficultés persistent précisément parce que la population des ZUS se renouvelle rapidement. Au fur et à mesure qu’une partie de la population immigrée qui y vit devient suffisamment aisée pour aller habiter ailleurs, de nouveaux immigrés viennent les remplacer. C’est que, contrairement aux idées reçues, les « quartiers sensibles » sont extrêmement attractifs pour les nouveaux arrivants et les bailleurs sociaux y sont submergés de demandes, qu’ils ne parviennent pas à satisfaire. En fait, comme le dit Christophe Guilluy, ces territoires sont en partie devenu des sas entre le Nord et le Sud. Au fil des années, les ZUS ont de facto acquis la fonction d’accueillir une immigration essentiellement familiale, et pour partie clandestine. Or, en dépit de certains discours officiels, ces flux migratoires sont tout à fait substantiels puisque depuis dix ans la France a accueilli chaque année sur son sol un peu moins de 200 000 immigrants légaux et entre 70 000 et 150 000 clandestins. 



Avant d’accueillir par millions les immigrés venus du Sud de la méditerranée, les cités qui n’étaient pas encore « sensibles » étaient habités par les couches populaires de la population française : les ouvriers, les employés, bref les personnes aux revenus et au statut social modestes. Ces ménages modestes n’habitent plus guère désormais les quartiers censés être « populaires », depuis que le terme « populaire » est devenu synonyme de « afro-maghrébin ». Et c’est bien ce dont se plaignent en réalité les maires de ces communes lorsqu’ils déplorent l’absence de « mixité sociale » sur leur territoire, puisque le terme de « mixité sociale » a lui aussi changé de sens pour signifier désormais « mixité ethnique ».
Ne trouvant plus le peuple français là où ils avaient pris l’habitude de le trouver, bon nombre d’hommes politiques et de journalistes ont finit par conclure que ce peuple n’existait plus, que les catégories populaires s’étaient embourgeoisées et que désormais tous les « Blancs », les « White », les « Blancos », appartenaient à la fameuse classe moyenne.
Pourtant ces ménages modestes n’ont nullement disparu. Ils constituent toujours la part la plus importante de la population française, mais ils ont subi un double mouvement d’éviction qui les a relégué bien loin des territoires sur lesquels se concentrent l’attention des médias et de la classe politique. Les ménages aux revenus modestes ont, d’une part, été peu à peu évincés des grandes métropoles par l’augmentation des prix de l’immobilier et par la transformation du marché du travail, les grandes villes perdant leurs emplois industriels pour attirer les emplois très qualifiés et les professions intellectuelles. Dans les centre-ville, les quartiers populaires se sont peu à peu embourgeoisés et les bobos y ont remplacé les ouvriers et les employés. Pour se maintenir à proximité des grandes villes, les ménages modestes auraient dû recourir au parc social, géré par les pouvoirs publics. Mais au fur et à mesure que ces logements sociaux se remplissaient d’immigrés afro-maghrébins, les ménages français montraient une répugnance de plus en plus grande à venir s’y installer. Peu à peu les catégories populaires se sont auto-exclues du parc HLM, auquel la faiblesse de leurs revenus leur aurait pourtant donné accès, pour rechercher des logements dans le privé. Mais compte tenu précisément de la faiblesse de leurs revenus, cela signifiait qu’elles devaient accepter de se loger sans cesse plus loin des grandes métropoles.
Evincés des grandes villes à la fois par le haut et par le bas, une majorité de Français vivent désormais sur des territoires périurbains et ruraux, dans des petites ou moyennes communes, à l’écart des métropoles les plus actives. Ainsi, depuis 1990, les espaces périurbains ont enregistrés un taux de croissance de leur population en moyenne trois fois plus élevé que celui des centres urbains. Non seulement un nombre croissant de ménages s’installent sur ces territoires, mais en général leur taux d’accroissement naturel (par les naissances) est très positif. La Mayenne, par exemple, un des départements les plus pauvres et les moins « divers » de l’hexagone enregistre le deuxième taux de fécondité le plus élevé de France, derrière l’inévitable Seine-Saint-Denis. Alors que la part des jeunes d’origine française n’a cessé de régresser depuis une vingtaine d’années sur l’ensemble du territoire, elle augmente dans nombre de communes rurales et périurbaines.
Cette installation des catégories populaires dans des espaces périurbains et ruraux n’est guère rationnelle d’un point de vue économique. En quittant la proximité des centres villes, les ménages modestes s’éloignent du marché de l’emploi le plus actif, des équipements publics et des établissements scolaires les plus prestigieux. Par ailleurs les coûts de transport (automobile) grèvent souvent lourdement le budget de ces ménages à petits moyens. L’accès au pavillon en zone rurale ou périurbaine, loin d’être la marque d’une ascension sociale, se traduit souvent au contraire par une baisse des revenus disponibles pour les ménages concernés. Pourtant rien ne semble pouvoir freiner ce mouvement d’éloignement des métropoles.


 Ce que fuient ainsi un nombre sans cesse croissant de Français n’est pas mystérieux. Ils fuient les effets de l’immigration. C’est à dire d’abord l’insécurité, petite et grande, de la criminalité organisée à l’incivilité quotidienne. Avec beaucoup d’aveuglement ou beaucoup d’hypocrisie les pouvoirs publics déplorent ce refus de la « mixité sociale » (sur le sens de ce terme, voir plus haut) et essayent d’inciter par tous les moyens les Français ordinaires à sacrifier aux mânes du « vivre-ensemble », mais bien évidemment sans succès. Comme le remarque Christophe Guilluy : « Les « gens » ne souhaitent pas vivre à côté « d’autres gens » qui utilisent parfois des kalachnikovs pour régler leurs différends. C’est naturel. Ces mêmes « gens » ne souhaitent pas non plus scolariser leurs enfants dans des collèges susceptibles d’accueillir des adolescents violents. »
Ils fuient aussi quelque chose qui est beaucoup moins dicible mais qui n’est pas moins compréhensible : le fait de se retrouver minoritaire dans son propre pays. Christophe Guilluy explique les choses ainsi : « L’immigration d’hier était d’abord une histoire individuelle dont le destin était de se fondre dans les milieux populaires du pays d’accueil, souvent par le mariage. Dans ce contexte l’autochtone était une figure « référente » à laquelle l’immigré pouvait s’identifier. Ce « statut-référent » permettait à l’autochtone d’accepter l’immigration comme un processus naturel et sans danger pour la culture dominante (...) Dans le même temps, et tandis qu’on assistait sur certains territoires à un basculement démographique, les minorités devenant majorité, l’autochtone devait faire face non seulement à une modification de son cadre de vie, mais aussi à une modification de son statut : il n’était plus désormais celui à qui on devait s’apparenter, mais souvent celui à qui on ne devait pas ressembler. Dans ce contexte l’immigration s’apparente à un lent processus de déclassement social mais aussi à une forme de déstructuration culturelle. »
On pourra juger qu’il s’agit là d’une manière inutilement compliquée de dire que les êtres humains sont ainsi fait qu’ils préfèrent, la plupart du temps, vivre au milieu de ceux qui leur ressemblent, par la couleur de peau, par le vêtement, par les mœurs, par la religion, par les opinions sur les sujets les plus importants, et qu’il en est très peu qui acceptent de gaité de cœur de s’annihiler - culturellement parlant - pour faire place à de nouveaux venus. Mais sur le fond le diagnostic ne parait pas contestable.
Il l’est d’autant moins que, en haut de l’échelle sociale, les catégories de la population qui prescrivent le vivre ensemble pour les autres se gardent bien de pratiquer ce qu’elles prêchent. Une étude fine des stratégies résidentielles dans les grandes villes montre ainsi que, sous une apparente « mixité sociale » (voir ci-dessus), « le grégarisme résidentiel des bobos, avec digicode et interphone, n’a en réalité pas grand-chose à envier en matière de délimitation d’une sphère privée au petit lotissement . » Ce refus d’une diversité tant vantée n’est nulle part plus apparent que dans les pratiques d’évitement scolaire mises en place par les catégories supérieures de la population. Ainsi, « les analyses réalisées dans les quartiers parisiens montrent (...) une « désolidarisation » des collèges avec leur environnement sociologique. Si les écoles élémentaires bénéficient de l’embourgeoisement des quartiers, il apparait que cette évolution touche peu les collèges. Les bobos jouent le jeu de la mixité scolaire à l’école élémentaire, mais semblent réticents à scolariser leur progéniture dans les collèges multiethniques des grandes villes. »
Bizarre, vous avez dit bizarre ?

Les Français, si l’on en croit les sondages, jugent très positivement le fait de vivre dans une société ou règne une grande diversité des origines et des cultures. Mais ces réponses recueillies par les sondeurs jurent fâcheusement avec les pratiques de ces mêmes Français. La réalité que dévoile l’analyse sociologique et géographique mise en œuvre par Christophe Guilluy est en effet celle d’un séparatisme qui tend à se généraliser à toutes les catégories de la population. Tandis que le peuple, au sens sociologique du terme, s’éloigne toujours plus des grandes métropoles et de toutes les zones gagnées par la « diversité », les élites économiques et intellectuelles parviennent habilement à tenir à distance ladite diversité tout en vivant dans sa proximité immédiate.
Une seule statistique peut suffire à illustrer ce fait : entre 1968 et 1999, le voisinage des jeunes Français dont les deux parents sont nés en France est resté composé à plus de 80% d’enfants de la même origine, et ce alors que durant la même période la part des jeunes Français d’origine étrangère est passée de 11,7% à 16,9%. Autrement dit la mixité a reculé au fur et à mesure que la composition ethnique de la population se modifiait, et ce en dépit de l’action énergique des pouvoirs publics pour imposer cette mixité.
Les conséquences à long terme de cette recomposition sont difficiles à évaluer, même s’il est évident qu’elles ne sauraient être positives. Mais d’ores et déjà quelques conséquences politiques sont très perceptibles. 
La première est l’opposition croissante entre le vote des grandes agglomérations et celui de la France périphérique. Les premières votent à gauche et ont massivement approuvé le Traité Constitutionnel Européen en mai 2005. La seconde vote à droite ou s’abstient et a rejeté sans ambiguïté le TCE. 
La France périphérique, celle des espaces ruraux et périurbains, est désormais la France populaire, celle dans laquelle s’est réfugié le peuple qui était l’électorat naturel de la gauche voici encore une trentaine d’années. La France des grandes villes est celle des catégories supérieures et des professions intellectuelles, des bobos et des cadres de la fonction publique, qui sont devenus l’électorat principal de la gauche française, en attendant peut-être de pouvoir y ajouter les « quartiers sensibles », qui pour le moment votent encore peu. De sorte que, comme le dit Christophe Guilluy, « aujourd’hui, la gauche est forte là où le peuple est faible. C’est la raison pour laquelle la gauche emporte très souvent les élections où le taux d’abstention des catégories populaires est le plus fort ».
La gauche est partiellement consciente de ce fait et tente parfois de reconquérir cet électorat populaire en essayant de « réactiver la question sociale », c’est à dire par exemple en promettant le smic à 1500 euros ou bien en proclamant son aversion pour la finance et son amour pour « les gens ». Ce faisant, elle ne parvient guère qu’à montrer son incompréhension de ceux qu’elle cherche à séduire. Car les catégories modestes de la population paraissent aujourd’hui mobilisées tout autant, voire plus, par « l’insécurité culturelle » que par « l’insécurité sociale ». En 2007, par exemple, « C’est d’abord le candidat Sarkozy « antimondialiste » et « anti-immigré » qui a été entendu dans la France périphérique, avant celui du pouvoir d’achat. » A l’inverse, le NPA recrute ses électeurs essentiellement parmi les étudiants et les couches moyennes de la fonction publique, tels que les enseignants.
Nicolas Sarkozy semble bien, depuis cette date, avoir perdu l’oreille des catégories populaires qu’il avait su séduire, précisément parce que ses discours n’ont guère été suivis d’effets, notamment en matière d’immigration, de délinquance, et de défense de la souveraineté nationale. Cela ne signifie pas pour autant que ces catégories soient prêtes à se porter en masse vers une gauche qui continue à traiter l’immigration et l’intégration européenne comme des questions non négociables.
Dès lors, comme le dit assez justement Christophe Guilluy à la fin de son livre, « la question est désormais de savoir si cette « contre-culture » qui s’élabore par le bas pèsera demain dans le débat politique », ou bien si les élites politiques et intellectuelles pourront continuer à ignorer les attentes de ceux qu’elles gouvernent.
Sur ce point, l’auteur de Fractures françaises n’a pas grand chose d’autre à offrir que l’affirmation selon laquelle « qu’on le veuille ou non, le peuple détient les clefs de l’avenir », ce que l’on pourra juger pour le moins un peu court.
L’histoire aussi bien que la réflexion tendraient plutôt à montrer que le peuple, par lui-même, est impuissant à infléchir les destinées politiques d’un pays. Le peuple a toujours besoin qu’une partie au moins des élites intellectuelles prennent son parti et donne une voix à ses préoccupations pour que celles-ci influent durablement sur la vie politique.
Mais de ce point de vue, le livre de Christophe Guilluy, en dépit de ses défauts, est peut-être un signe, un signe parmi d’autres, que les lignes sont en train de bouger. Fractures françaises vient en effet grossir la liste des écrits produits par des auteurs certifiés de gauche mais qui osent suggérer que l’immigration de masse n’est peut-être pas nécessairement une chance pour la France, et que les catégories populaires n’ont sans doute pas entièrement tort de s’inquiéter de voir l’Afrique se déverser incessamment sur notre sol. De Hugues Lagrange à Laurent Bouvet en passant par Hervé Algalarrondo, cette liste n’est pas encore fort longue, mais désormais elle existe et cela seul constitue un changement remarquable.
Comme le disait un homme politique fameux dans des circonstances encore plus dramatiques que les nôtres : « Ce n'est pas la fin, ni même le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement. »

mardi 7 février 2012

Losing ground : la tragédie de l'Etat-providence (5/5)



L’Etat-providence est aujourd’hui en quasi-faillite sur le plan financier dans presque tous les pays où il existe. Mais cette situation financièrement intenable ne doit pas nous cacher que la principale faillite de l’Etat-providence est morale. L’Etat-providence a réellement dégradé la situation des catégories de la population qu’il était censé aider, et la négation de la responsabilité individuelle qui lui est consubstantielle diffuse son poison dans l’ensemble du corps social.
Est-il possible de sauver l’Etat-providence de cette faillite morale ? Si nous retrouvions miraculeusement les ressources nécessaires pour prolonger son existence, serait-il souhaitable de le faire ? Autrement dit, dans quelles conditions pouvons-nous espérer que les « transferts sociaux », monétaires et non monétaires, produiront plus de bien que de mal ?
A cette question, Charles Murray répond sans faux-fuyants qu’il est presque impossible que les programmes sociaux ne fassent pas plus de mal que de bien. En un mot, la raison en est qu’il est presque impossible que ces programmes ne finissent pas par augmenter le nombre de gens affectés par les problèmes qu’ils sont censés guérir.
Pour soutenir cette affirmation, Charles Murray présente trois « lois » qui, selon lui, affectent tous les programmes sociaux.

Loi n°1 : La loi  de la sélection imparfaite. Toute règle objective visant à définir les bénéficiaires d’un programme social exclura certaines personnes de manière irrationnelle.

Tout programme social doit d’abord définir ses bénéficiaires. Mais tout critère de sélection exclura inévitablement des gens qui auraient en réalité besoin d’être aidés, et inclura des gens qui en réalité n’auraient pas besoin de l’être. La règle, qui est nécessairement générale, ne peut pas être adaptée à l’infinie diversité des cas concrets.
Le caractère imparfait de toute définition des « défavorisés » est connu depuis fort longtemps. Traditionnellement on répondait à ce problème en préférant une sélection trop stricte plutôt que trop laxiste. Il était préférable, pensait-on, de refuser d’aider des gens qui en auraient eu véritablement besoin, plutôt que d’aider des gens qui ne le méritaient pas. La raison pour préférer la sévérité était que toute aide accordée indûment a pour effet de miner le sens des responsabilités à la fois du bénéficiaire de l’aide et de la communauté toute entière. La sévérité aidait à maintenir l’honnêteté de tous, elle servait donc le bien commun même s’il pouvait arriver qu’elle pénalise injustement certains.
Aujourd’hui les agents de l’Etat-providence ont l’attitude inverse. Ils répugnent à distinguer entre les « défavorisés » et préfèrent donner à tous ceux qui se présentent plutôt que de refuser à quelqu’un qui en aurait besoin. La raison en est qu’ils ne croient pas qu’il existe un coût moral dans le fait d’aider de manière indiscriminée. Les « défavorisés » ne sont, de toutes façons, pas responsables de leur situation, donc, en pratique, la seule limite à l’aide accordée est le budget alloué à l’Etat-providence, budget qui, cela va sans dire, est toujours insuffisant par rapport aux « besoins ».
A l’heure actuelle la loi de la sélection imparfaite conduit fort logiquement à des programmes sociaux qui incluent toujours plus de bénéficiaires.

Loi n°2 : La loi des bénéfices involontaires. Tout transfert social accroît l’intérêt qu’il y a à être dans la situation qui justifie le transfert.

Les transferts sociaux cherchent à remédier à certains manques - trop peu d’argent, trop peu de nourriture, trop peu d’instruction - ou bien à changer certains comportements indésirables - addiction à la drogue, chômage, délinquance. Dans tous les cas il est absolument inévitable que le transfert social en question augmente l’intérêt qu’il y a à être dans la situation qu’il cherche à changer, soit en augmentant les bénéfices qu’elle procure, soit en diminuant les inconvénients qui l’accompagnent.
Bien entendu cela n’est pas vrai pour ceux qui se trouvent de manière tout à fait involontaire dans cette situation. Il serait absurde de dire que donner une allocation à un paraplégique augmente l’intérêt qu’il y a à être paraplégique. L’existence d’une allocation pour les paraplégiques n’augmente pas le nombre de paraplégiques (à moins, peut-être, qu’elle se compte en millions de dollars).
Mais il est très peu de cas comme celui-ci. Dans la plupart des cas les situations qui justifient le transfert social sont au moins partiellement volontaires. Le cas le plus typique est sans doute celui du chômeur qui perçoit une allocation. Notre chômeur n’a pas fait exprès de perdre son emploi et il préférerait sincèrement travailler plutôt que de toucher une allocation mais il ne parvient pas à retrouver de travail. Sa situation pourrait donc sembler totalement involontaire. Mais en réalité son comportement est bien affecté par l’existence d’une allocation. Cette allocation lui permet d’être plus discriminant dans sa recherche d’emploi. Il pourra, par exemple, refuser une offre qui l’obligerait à déménager à l’autre bout du pays, alors qu’il l’aurait accepté s’il avait eu le couteau sous la gorge. On peut parfaitement penser qu’il est bien que notre chômeur ne soit pas obligé de se déraciner brutalement pour retrouver un emploi, mais cela ne change rien au fait que son chômage n’est plus complètement involontaire. Il restera peut-être chômeur plus longtemps, tout simplement parce que l’existence d’une allocation a réduit les inconvénients qui accompagnent le chômage.
Les situations prises en charge par les politiques sociales s’étalent sur un continuum qui va de purement volontaire à purement involontaire, avec très peu de cas appartenant à ces deux extrêmes. Mais dès lors que la situation ciblée n’est pas totalement involontaire, toute aide a pour effet pervers de rendre cette situation plus attractive ou moins pénalisante, et par conséquent d’augmenter le nombre de ceux qui s’y trouvent.
Pourtant, dira-t-on, ne serait-il pas possible de mettre au point des programmes sociaux dont les bénéfices involontaires sont toujours très faibles, trop faibles pour provoquer une augmentation du nombre de leurs bénéficiaires ?
C’est à ce point que doit être prise en compte la troisième loi.

Loi n°3 : La loi du préjudice net. Moins il est probable qu’un comportement indésirable change volontairement, et plus il est probable que le programme visant à le changer cause plus de mal que de bien.

Un programme social visant à modifier un comportement doit faire deux choses. Il doit d’une part amener ceux qu’il vise à y participer et il doit d’autre part produire le changement désiré chez les participants. Le problème est que, dans un régime démocratique, il est pratiquement impossible de contraindre les « défavorisés » à participer aux programmes qui leurs sont destinés, et plus impossible encore de les contraindre à changer leurs habitudes. La participation et le changement doivent être volontaires, c’est à dire motivés par l’espérance de quelque bien. Dans une démocratie libérale les programmes sociaux ne peuvent guère utiliser que la carotte, pas le bâton.
Cela implique que le taux de réussite sera très faible, particulièrement avec les plus « défavorisés », c’est à dire avec ceux qui sont depuis le plus longtemps dans la situation que l’on cherche à changer. Modifier des habitudes invétérées est très difficile et ne peut guère se faire sans recourir à la punition aussi bien qu’à la récompense. Mais la gamme des punitions dont disposent les agents de l’Etat-providence est très limitée, et d’autant plus limitée que ceux dont l’on veut modifier le comportement sont considérés comme des « victimes ».
En pratique, un programme social qui s’adresse au noyau dur des « défavorisés » - les chômeurs de longue durée, les délinquants récidivistes, les lignées de mères adolescentes, etc. - doit inclure des récompenses très substantielles pour espérer avoir un effet sur le public visé. Mais plus les récompenses sont substantielles, plus la situation en question devient désirable, et plus le nombre de ceux qui s’y trouvent grandira.
Au total, le programme social aura causé un préjudice net à la société, et sans doute aussi aux « défavorisés » dans leur ensemble.

La conséquence pratique de tout ce qui précède est assez claire et Charles Murray n’hésite pas à la tirer, sans bien entendu se faire d’illusions sur la possibilité que ses propositions soient un jour adoptées. Puisqu’il est impossible de défaire le nœud gordien de l’Etat-providence, la seule solution est de le trancher, c’est à dire de supprimer l’Etat-providence. Plus précisément, Charles Murray en vient à la conclusion qu’il serait préférable de supprimer toute forme d’aide gouvernementale pour les personnes valides en âge de travailler, à l’exception d’une assurance chômage aux prestations bien délimitées. Les personnes valides en âge de travailler se retrouveraient donc sans autre recours que le marché du travail, leur famille, leurs amis, et la charité publique organisée au niveau local, en général au niveau de la commune.
Cette charité publique locale est en effet largement exempte des inconvénients inhérents à la charité publique nationale et peut beaucoup plus facilement être modifiée dès lors qu’elle s’avère contre-productive.
Cette proposition de supprimer l’Etat-providence n’a pas pour objectif, il faut bien le souligner, d’équilibrer les comptes publics ou de punir ceux qui abuseraient de la charité publique. Elle est motivée par la reconnaissance du fait que l’Etat-providence fait plus de mal que de bien, précisément à ceux qu’il est censé aider.
Ce sont les « défavorisés » qui seraient les premiers à bénéficier du démantèlement de l’Etat-providence.
Pourtant, objectera-t-on, supprimer les programmes d’aide aboutira inévitablement à plonger certains dans la misère. Et immédiatement viennent à l’esprit les fantômes de Gavroche et de la petite marchande d’allumettes.
Il est effectivement possible que la suppression de l’Etat-providence ait pour conséquence que certains se retrouveront sans aucune ressource sans avoir démérité, même si rien n’indique que leur nombre serait élevé, et il est très légitime de se préoccuper du sort des enfants déshérités. Mais nous devons garder à l’esprit que les enfants n’ont pas besoin que de pain. Il est très important de donner à manger à ceux qui ont faim, mais il n’est pas moins important de faire en sorte que les enfants grandissent dans une société qui ne les encourage pas à rester pauvres et dépendants.
Supposons que nous sachions que demain nos enfants seront orphelins et que nous ayons le choix de la famille à laquelle nous allons les confier. Nous pouvons confier nos enfants à une famille très pauvre, si pauvre que nos enfants auront parfois faim et seront toujours mal vêtus. Mais nous savons que dans cette famille pauvre les parents ont toujours travaillé dur, qu’ils feront en sorte que nos enfants aillent à l’école, étudient, qu’ils restent dans le droit chemin, et qu’ils leur apprendront qu’être indépendant est la condition du respect de soi. Ou bien nous pouvons confier nos enfants à une famille dont les parents n’ont jamais sérieusement travaillé, qui seront incapables de superviser l’éducation de nos enfants, mais qui disposent en abondance de  nourriture et de vêtements, fournis par autrui. Devant une telle alternative notre choix ne serait pas douteux. Mais si pour nous-mêmes le choix est évident, quelle légitimité avons-nous pour bâtir un système qui, en pratique, fait un choix différent pour les enfants des autres ?
Nous pouvons évidemment toujours souhaiter ne pas avoir à faire un tel choix. Nous pouvons toujours souhaiter avoir un système de charité publique qui à la fois aide les plus démunis et les aide à s’aider eux-mêmes. Mais cela restera de l’ordre du souhait. Nous avons déjà essayé de bâtir un tel système de charité publique. Il a échoué, et il était inévitable qu’il échoue.
Nous devons faire face à cette réalité désagréable. Nous aimerions tant pouvoir aider tout le monde sans nuire à personne. Mais cela n’est pas possible.
Comme le dit fort justement Charles Murray en conclusion de son livre, le vrai débat au sujet de l’Etat-providence n’est pas entre les comptables qui voudraient réduire les déficits et les compatissants qui voudraient aider les pauvres. Si l’Etat-providence se réforme un jour, cela ne sera pas parce que les avares l’auront emporté, mais parce que les gens généreux auront cessé de se raconter des histoires.

***

Epilogue.

En 1962, Michael Harrington publiait The Other America. Avec ce livre, la notion de pauvreté structurelle faisait son entrée dans le débat public américain. Le livre fut un énorme succès, tout particulièrement auprès des décideurs politiques. Le président Kennedy, après avoir lu The Other America, lança les prémisses de ce qui, quelques années, plus tard allait devenir La Grande Société.
En 1996, le président Clinton signait, avec le soutien des élus républicains au Congrès, une loi qui réformait en profondeur une partie du Welfare State et notamment le système d’aide à destination des mères célibataires. Le succès fut spectaculaire. Pour la première fois depuis des décennies, un nombre considérable de gens quittèrent les registres du Welfare-State pour retrouver le monde du travail. Pour la première fois depuis des décennies, le taux de pauvreté se mit à décliner pour les catégories de population touchée par la réforme. (voir par exemple ici).
Derrière cette réforme, Losing Ground, de Charles Murray. De la même manière que The Other America peut être considéré comme le point de départ intellectuel de La Grande Société, Losing Ground fut le point de départ intellectuel d’un vaste mouvement politique qui aboutit à la réforme de 1996.
Les réformes mises en œuvre en 1996 étaient bien loin d’être aussi radicales que celles que suggérait Charles Murray dans son ouvrage, mais elles étaient basées sur le diagnostic qu’il avait établi dix ans plus tôt. Leur succès retentissant a prouvé, autant qu’il est possible, à quel point ce diagnostic était juste.