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mardi 26 juin 2012

Crime et nature humaine (7/7) : perspectives historiques



« Comme toutes les sociétés parvenues à un haut degré de civilisation, la société, en France, est travaillée d’un mal intérieur, qui attaque le principe de son existence.
Grandissant à mesure que la société fait des progrès, constant dans sa marche lente et presque imperceptible, ce mal funeste échappe longtemps à l’attention publique, et n’attire les regards du législateur que le jour où, poussé à l’excès, il devient une menace de ruine et de destruction.
Ce mal, c’est l’augmentation progressive des crimes et délits à proportion que la société devient plus civilisée. »

Ainsi Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont ouvraient-ils, il y a bientôt deux siècles de cela, leur rapport sur Le système pénitentiaire aux Etats-Unis et son application en France.
Leur appréciation sur l’état de la criminalité en France était, pour autant que nous puissions en juger, correcte. Le mouvement d’augmentation des crimes et délits que déploraient Tocqueville et Beaumont semble en fait avoir été commun à la plupart des pays d’Europe et aux Etats-Unis. Bien que les statistiques fiables manquent sur le sujet, les documents dont nous disposons permettent de penser que la criminalité, dans les grandes métropoles du monde occidental, avait atteint un niveau historiquement élevé durant les premières décennies du 19ème siècle.
Cette vague de criminalité commença à refluer vers le milieu du siècle. Elle reflua continûment, semble-t-il, un peu partout en Occident, jusqu’au début siècle suivant.
Dans la première moitié du 20ème siècle certains pays, comme les Etats-Unis connurent une certaine recrudescence de la criminalité, sans pour autant revenir aux niveaux antérieurs, tandis que d’autres connaissaient une amélioration continue de leur situation. Dans les années 1930 la criminalité repris son mouvement à la baisse aux Etats-Unis et, au début des années 1950, le monde occidental dans son ensemble jouissait d’un niveau de criminalité remarquablement bas.
Puis, un nouveau renversement de tendance se produisit. La criminalité, et notamment la criminalité violente, se mit brusquement à augmenter dans les grandes villes d’Europe occidentale et des Etats-Unis. Les décennies 1960 et 1970 furent, de ce point de vue, particulièrement dramatiques, avec une croissance exponentielle de la plupart des crimes et délits.
A ce point, l’histoire des pays européens et celle des Etats-Unis, jusqu’alors relativement parallèles, tendent à se séparer. Les Etats-Unis ont en effet enregistré une diminution rapide, et totalement inattendue, de leurs taux de criminalité à partir du début des années 1990. Ces taux restent aujourd’hui supérieurs à ce qu’ils étaient au début des années 1960, mais la baisse n’en est pas moins spectaculaire, et sans équivalent dans les autres pays occidentaux, à l’exception du Canada.

Ces évolutions de la criminalité demandent bien sûr une explication. Comment expliquer le déclin prolongé de la criminalité en Occident, puis sa brusque augmentation et, aux Etats-Unis, sa remarquable diminution depuis une vingtaine d’années ?
Il ne saurait évidemment être question d’explorer en détails les différentes possibilités, ni d’examiner la situation particulière de chaque pays. Mais un survol du cas des Etats-Unis permet de formuler quelques conclusions intéressantes.
Tout d’abord, la diminution continue de la criminalité durant la seconde moitié du 19ème siècle permet de relativiser fortement l’importance accordée parfois à des facteurs comme l’urbanisation, l’industrialisation, ou la diffusion des armes à feu, dans l’explication de la délinquance. La baisse de la criminalité s’est produite alors que les Etats-Unis (et l’Occident en général) connaissait une urbanisation et une industrialisation accélérée et alors que la possession d’armes à feu devenait plus courante.
Ces évolutions pourraient-elles être expliqués par l’évolution de la structure par âge de la population ? Dans la mesure où la délinquance est essentiellement une activité de jeunes hommes, une augmentation ou une diminution de la proportion des ces jeunes hommes dans la population totale devrait, toutes choses égales par ailleurs, provoquer une augmentation ou une diminution de la criminalité.
Une partie des changements observés dans le taux de criminalité peut effectivement être reliée à une modification de la structure par âge de la population américaine, mais une partie seulement, et sans doute pas une partie très importante. Le baby boom notamment ne peut pas à lui seul expliquer l’augmentation spectaculaire de la criminalité dans les années 1960. Les estimations varient suivant les études, mais il semble bien que moins de la moitié de l’augmentation de la criminalité peut être attribuée à l’augmentation de la population juvénile, et pour les crimes violents cette part serait plus proche de 10%. Le fait le plus important de cette période, du point de vue de la délinquance, est bien que les jeunes gens se sont mis à commettre plus de crimes que dans les décennies précédentes. Ainsi, les garçons de quinze ans nés en 1953 ou 1954 commettaient des crimes violents à un taux quatre fois supérieur à ceux nés en 1943 ou 1944 ; les garçons de seize ans nés en 1952 ou 1953 à un taux 3,6 fois supérieur à ceux nés en 1942 ou 1943, et ainsi de suite.
La situation économique offre encore moins d’explication puisque, comme nous l’avons vu, l’état général de l’économie n’est - au mieux -que faiblement corrélé avec la délinquance et que de toutes façons les années 1960 étaient des années de grande prospérité avec un chômage pratiquement inexistant.
Quelles possibilités nous restent-ils pour expliquer ces variations du taux de criminalité sur longue période ? Deux, et apparemment seulement deux, possibilités subsistent : un changement dans le risque lié à l’activité criminelle et un changement dans la capacité des délinquants potentiels à se maitriser.  Autrement dit, un changement au niveau des autorités chargées de réprimer le crime et un changement au niveau des mœurs.
Concernant la période 1850-1950 (grosso modo) nous ne disposons que d’indices, mais des indices relativement convergents. D’une part la seconde moitié du 19ème siècle correspond aux Etats-Unis à l’institutionnalisation de la police, avec la création de la première police en uniforme à New-York en 1853, rapidement suivie par les autres grandes villes américaines, ainsi qu’à un recours plus fréquent à l’incarcération des délinquants. Au total il semble raisonnable de penser que le risque pour un criminel d’être appréhendé et puni était plus élevé à la fin du 19ème siècle qu’au début.
Par ailleurs, durant les premières décennies du 19ème siècle, les Américains et les Anglais (et peut-être les Européens dans leur ensemble) mirent en place une myriade de programmes et d’institutions - pour la plupart d’origine privée - visant à l’éducation morale de la population. Tous ces efforts étaient dirigés, chacun à leur manière, vers ce que leurs initiateurs pensaient être la cause principale de la criminalité, et plus largement de l’inconduite : l’absence de maitrise de soi. Parmi toutes ces initiatives, citons simplement la multiplication des sunday schools, la création des YMCA (young men’s christian association) et des ligues de tempérance. Il n’est pas possible d’estimer précisément l’impact de tous ces mouvements et de toutes ces associations mais il est difficile de croire que celui-ci ait été négligeable.
Les deux différences les plus notables entre cette période et la période actuelle (grosso modo de 1950 à aujourd’hui) est, d’une part, que les efforts visant à moraliser la population, en inculquant dès l’enfance la maitrise de soi, la probité, le goût du travail et de l’épargne, ont été pratiquement abandonnés et, d’autre part, que les convictions religieuses profondes qui animaient les initiateurs de ces efforts (pour la plupart des membres des classes supérieures) se sont fortement affaiblies.
Progressivement, au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, la notion même de « moralité victorienne » est devenue péjorative, synonyme d’hypocrisie et pruderie ridicule. La nécessité d’inculquer aux enfants la maîtrise de soi a été remplacée par l’impératif de laisser s’exprimer leur personnalité. L’idée que les institutions accueillant les plus jeunes avaient pour objectif principal de les former à devenir des adultes responsables et respectueux des règles sociales a été largement remplacée par l’idée que ces institutions visent avant tout à protéger les jeunes contre les adultes, et à prolonger « le temps merveilleux de l’enfance ». En bref, l’Occident inventa l’adolescence et les élites intellectuelles se mirent à diffuser l’idée que, loin d’être la solution, la moralité traditionnelle était plutôt le problème, précisément parce qu’elle nous enjoint de réprimer certaines de nos passions et de différer leur gratification.
Ces changements dans l’éducation et les modes de pensée commencèrent avant les années 1960 - les prémisses peuvent en être détectées dès les années 1920 - mais bien évidemment ils ne produisirent leurs effets que progressivement, et ces effets furent vraisemblablement retardés par l’expérience de la seconde guerre mondiale. Les années 1960 virent la conjonction de plusieurs facteurs : l’arrivée à l’adolescence des enfants du baby-boom, qui avaient pour la plupart été éduqués dans les idées nouvelles concernant l’enfance, une période prolongée de prospérité, et un relâchement très notable de la lutte contre le crime, en cohérence avec le rejet de la « moralité répressive ». Assigner un poids précis à chacun des ces éléments est impossible, mais pris tous ensemble ceux-ci convergent indéniablement vers une même conséquence : une augmentation substantielle de la criminalité. Et c’est très exactement ce qui s’est produit.
Il vaut d’ailleurs la peine de noter que les décennies 1960 et 1970 virent également une forte hausse de nombre d’autres pathologies sociales, comme le suicide, le divorce, les familles monoparentales, l’addiction à la drogue et à l’alcool, les débordements de violence lors de manifestations sportives, etc. Il est difficile de ne pas penser que cette hausse est liée, elle aussi, à la transformation des mœurs que nous avons retracé très brièvement.

Pour finir, comment expliquer ce que les criminologues américains appellent The great american crime decline, à savoir la diminution substantielle et totalement inattendue de la criminalité aux Etats-Unis à partir du début des années 1990 ?
Pour une part ce phénomène reste mystérieux, en ce sens que les experts ne parviennent pas à en expliquer tous les aspects. Toutefois un relatif consensus existe pour dire que trois facteurs au moins ont dû jouer un rôle, plus ou moins important, dans cette baisse de la criminalité. Tout d’abord le vieillissement de la population. De la même manière qu’une partie du boom de la criminalité peut être expliqué par le baby boom, une partie de son déclin peut être expliquée par le déclin de la natalité. Ensuite une politique pénale beaucoup plus sévère, qui a conduit à quadrupler la population carcérale entre 1980 et 2007. Enfin, une augmentation du nombre de policiers présents dans les rues et un changement substantiel de leurs méthodes de travail (les réformes impulsées à New-York par le maire Rudy Giuliani et son chef de la police William Bratton étant les plus emblématiques).
La leçon la plus simple qu’il est possible de tirer de l’expérience récente des Etats-Unis est sans doute que la fermeté de la justice et l’action de la police peuvent effectivement réduire la criminalité. Cette leçon ne semblera d’une absolue banalité qu’à ceux qui ne se sont jamais penchés sur la question de la criminalité, car, si ce n’est chez les experts, du moins chez ceux qui sont les intermédiaires entre les experts et le grand public, - ceux que les Américains appellent the chattering class - l’opinion la plus répandue était bien plutôt l’opinion inverse : à savoir que la criminalité a des « causes profondes » (par quoi l’on entend en général « économiques ») qui rendent « la répression » inefficace. Cette opinion prétendument éclairée a semble-t-il reflué aux Etats-Unis, sous le poids de la réalité, mais elle demeure bien vivace en Europe occidentale.
Mais sans doute existe-t-il également une autre leçon, plus subtile mais non moins importante, à retirer de l’exemple des Etats-Unis. Cette leçon est la suivante : les politiques publiques visant à lutter contre le crime produisent peut-être leurs plus grands effets de manière indirecte. La sévérité des lois, l’argent public dépensé, les réformes mises en œuvre, comptent peut-être moins que le message implicite qui les accompagne. Lorsque nous punissons les criminels nous espérons (entre autres choses) les dissuader de recommencer, eux ainsi que ceux qui leur ressemblent et qui pourraient être tentés de les imiter. Mais ce faisant nous confortons également les dispositions morales de l’ensemble de la population.
En châtiant les délinquants nous louons implicitement les honnêtes gens, et nous les encourageons non seulement à persévérer dans la voie de l’honnêteté, mais aussi à inculquer l’honnêteté à leur entourage, et tout particulièrement à leurs enfants. Nous les encourageons beaucoup moins en leur faisant peur qu’en les confortant dans l’idée que leur répugnance vis-à-vis du crime est justifiée ; et l’exemple donné par la loi et les autorités publiques renforce puissamment leur capacité à transmettre cette répugnance à leurs enfants.
En infligeant aux criminels la peine que mérite leurs actes, les autorités publiques réaffirment solennellement le principe de la responsabilité individuelle, et ce faisant elles confortent l’ensemble de la population dans l’idée que chacun d’entre nous est responsables de ses actes, dans les petites aussi bien que dans les grandes choses.
Peut-être en définitive la principale différence entre les pays Europe occidentale et les Etats-Unis tient-elle en ceci : les Etats-Unis, semble-t-il, ne se sont jamais abandonnés aussi profondément que les Européens à la culture de l’excuse. Leur refus obstiné d’abandonner la peine de mort en est peut-être le signe le plus visible, car la peine de mort repose avant tout sur une conception punitive de la justice : certains crimes ne peuvent être adéquatement punis que par la mort de leurs auteurs. Leur éventuelle réhabilitation n’entre pas en ligne de compte car ils ne méritent pas d’être réhabilités, à supposer que cela soit possible.
C’est probablement cette résistance à considérer les criminels comme des victimes - peut-être liée à la persistance d’un certain sentiment religieux au sein de la population - qui, sans doute plus que tout le reste, est à l’origine du cercle vertueux connu sous le nom de The great american crime decline.

mardi 19 juin 2012

Crime et nature humaine (6/7) : réhabilitation et dissuasion




Comment traiter la criminalité ?
Deux grandes écoles s’affrontent habituellement : celle de la réhabilitation et celle de la dissuasion. La première soutient que le crime doit être combattu en transformant les criminels en honnêtes gens. La seconde soutient que le crime doit être combattu en effrayant suffisamment ceux qui seraient tentés de commettre un crime pour qu’ils s’en abstiennent.
Il pourrait sembler que ces deux approches ne sont pas totalement opposées : il est tout à fait possible d’imaginer que le législateur puisse s’efforcer à la fois de prendre des lois suffisamment sévères pour dissuader les apprentis criminels, et de prévoir des programmes visant à réformer ceux qui le sont devenus. Cependant, en pratique, il existe une incontestable tension entre les deux objectifs, dans la mesure où la dissuasion semble réclamer des peines de prison certaines, longues, et incompressibles, alors que la réhabilitation semble demander des peines ajustables et, en général, courtes, surtout si l’on est d’avis que la prison favorise l’endurcissement des délinquants. Plus profondément, les deux écoles sont en général à fronts renversés car elles reposent sur deux compréhensions différentes de la criminalité.
Pour nombre de partisans de la réhabilitation, le criminel est simplement un homme ordinaire qui n’a pas eu de chance. Le crime est pour lui un pis-aller, qu’il s’est laissé aller à commettre faute d’entrevoir des possibilités honnêtes de gagner sa vie, ou bien parce qu’il a reçu une mauvaise éducation, ou parce qu’il s’est laissé entrainer par de mauvaises fréquentations, etc. Bref, le criminel ne demande qu’à revenir sur le chemin de l’honnêteté pourvu qu’on lui en offre l’opportunité. La tentative de réhabiliter les criminels est donc le plus souvent accompagnée d’une certaine sollicitude, voire une certaine compassion, pour ceux-ci. A l’inverse, nombre de partisans de la dissuasion voient le crime comme un choix de la part du criminel, le résultat non de circonstances malheureuses mais de vices enracinés qui font qu’une vie malhonnête lui parait plus attractive qu’une vie honnête. Par conséquent, la seule manière d’empêcher les individus de ce genre d’agir en fonction de leurs penchants est de leur faire peur. De rendre les conséquences de la malhonnêteté suffisamment désagréables pour qu’ils acceptent de se conduire honnêtement, sans pourtant en avoir aucune envie. L’école de la dissuasion tend donc à regarder le criminel sans aménité, voire avec une certaine indignation contenue. A la notion de dissuasion s’allie d’ailleurs souvent la notion de châtiment, c’est à dire l’idée que la peine infligée au criminel ne doit pas seulement servir d’exemple pour les apprentis délinquants, mais qu’elle doit aussi servir à punir celui qui a transgressé la loi, à le faire souffrir pour ce qu’il a fait car c’est ce qu’il mérite.
Quel jugement pouvons nous porter aujourd’hui sur ces deux écoles, à la lumière de ce que nous apprennent l’histoire et les sciences sociales ?

L’idéal de la réhabilitation du criminel est consubstantiel à l’usage moderne de la prison. L’idée que la peine devrait servir principalement à transformer le criminel en honnête homme est l’une des principales raisons pour lesquelles la prison a, peu à peu, remplacé presque toutes les autres formes de châtiments en Occident. Seule la prison, en effet, semblaient à même, sous certaines conditions, de produire une telle transformation[1].
En ce sens, les premières prisons modernes sont les pénitenciers établis aux Etats-Unis à partir de la toute fin du 18ème siècle. Comme leur nom même l’indique, ces établissements avaient pour but d’amener les prisonniers à faire pénitence, à se repentir sincèrement de leurs crimes et à abandonner le chemin du vice pour celui de la vertu. Les moyens employés pour parvenir à une telle conversion étaient la solitude, le travail, et l’instruction religieuse. Les prisonniers étaient confinés dans leurs cellules, comme à Cherry Hill, ou bien en sortaient pour travailler dans le silence le plus total, comme à Auburn. Mais dans tous les cas le condamné devait se retrouver entièrement face à lui-même et, pensait-on, face à sa conscience, sans autre contact ni conversation que celle des gardiens et du chapelain chargé de le visiter régulièrement.
C’est ce système pénitentiaire que deux jeunes Français, en mission officielle, visitèrent en 1831, afin de déterminer si celui-ci pourrait être adopté en France de manière profitable.
Bien que reconnaissant volontiers la supériorité du pénitencier américain sur les prisons françaises de leur temps, Tocqueville et Beaumont ne purent s’empêcher de concevoir un certain scepticisme quand à la possibilité d’atteindre le but visé par ces établissements.
« Il y a », écrivirent-ils à leur retour, « en Amérique comme en Europe, des hommes estimables dont l’esprit se nourrit de rêveries philosophiques, et dont l’extrême sensibilité a besoins d’illusions. Ces hommes, pour lesquels la philanthropie est devenue un besoin, trouvent dans le système pénitentiaire un aliment à cette passion généreuse : prenant leur point de départ dans des abstractions qui s’écartent plus ou moins de la réalité, ils considèrent l’homme, quelque avancé qu’il soit dans le crime, comme susceptible d’être toujours ramené à la vertu, ils pensent que l’être le plus infâme peut dans tous les cas recouvrer le sentiment de l’honneur ; et, poursuivant les conséquences de cette opinion, ils entrevoient une époque où tous les criminels étant radicalement réformés, les prisons se videront entièrement, et la justice n’aura plus de crimes à punir. »
Ces hommes profondément religieux voyaient dans le pénitencier le moyen d’obtenir une telle « réforme radicale » de la part d’un nombre appréciable de prisonniers, un objectif clairement illusoire selon Tocqueville et Beaumont.
« En résumé sur ce point, nous le dirons hautement, si le système pénitentiaire ne pouvait pas se proposer d’autre fin que la réforme radicale dont nous venons de parler, le législateur devrait peut-être abandonner ce système ; non que le but ne soit admirable à poursuivre, mais parce qu’il est trop rarement atteint. La réforme morale d’un seul individu, qui est une grande chose pour l’homme religieux, est peu pour l’homme politique ; ou, pour mieux dire, une institution n’est politique que si elle est faite dans l’intérêt de la masse ; elle perd ce caractère si elle ne profite qu’à un petit nombre. »
Toutefois les deux Français pensaient que le pénitencier pouvait atteindre fréquemment un but plus modeste : donner au prisonnier des habitudes d’ordre et de travail et, sans le rendre meilleur, le rendre du moins plus obéissant aux lois ce qui, après tout, est « tout ce que la société est en droit de lui demander ».
Où en sommes nous, presque deux cents ans plus tard ?
Concernant la « réforme radicale » des criminels, nous ne sommes pas plus avancés que Tocqueville et Beaumont. Pas plus que les fondateurs d’Auburn et de Cherry Hill nous ne savons comment amener les criminels à se repentir. Bien des formes de « traitement » ou de « thérapie » ont été essayées de par le monde pour y parvenir, mais la vérité brutale est que rien, jusqu’à aujourd’hui, ne permet de produire un changement durable pour un nombre significatif de prisonniers. La « réforme radicale » reste une exception, tout au moins pour ceux que nous voudrions le plus réformer, à savoir les délinquants chroniques. Peut-être d’ailleurs est-ce mieux ainsi, car être capable de provoquer une « réforme radicale » supposerait que nous ayons, sur l’âme de nos semblables, un pouvoir qu’il n’est sans doute pas bon que l’homme ait entre ses mains.
Sommes-nous du moins capables de réduire la récidive en rendant l’honnêteté plus attractive, c’est à dire essentiellement en augmentant « l’employabilité » des prisonniers par des programmes d’éducation et de formation professionnelle ? Tocqueville et Beaumont avaient quelques espoirs de ce côté là. Malheureusement ces espoirs, jusqu’à aujourd’hui, ne se sont guère concrétisés. Dans un livre devenu fort célèbre[2], Douglas Lipton, Robert Martinson et Judith Wilks ont évalué 231 études portant sur des programmes de réhabilitation menés entre 1945 et 1967 dans divers pays, pour parvenir à la conclusion décourageante que nous n’avons pas « trouvé de moyen sûr pour réduire la récidive par la réhabilitation ». Quarante ans plus tard, nous en savons assez pour nuancer un peu la conclusion de Martinson et ses collègues, un peu mais pas beaucoup : certains programmes de formation et d’instruction parviendraient à réduire la récidive, mais dans une faible proportion : 10% en moyenne[3]. Rien donc qui nous permette d’espérer qu’un jour « les prisons se videront entièrement, et la justice n’aura plus de crimes à punir. »
Cette conclusion, à vrai dire, n’est guère surprenante au vue ce que nous savons de la nature des criminels multirécidivistes. Etant donné la précocité de leur comportement asocial et l’ensemble des caractéristiques structurelles par lesquelles ils diffèrent du reste de la population, il ne serait pas raisonnable d’attendre que nous sachions jamais réhabiliter un grand nombre d’entre eux.
Sommes-nous du moins capables de les dissuader ? La réponse là aussi semble devoir être négative, et pour les mêmes raisons : si les caractéristiques des criminels multirécidivistes s’opposent à leur réhabilitation, au delà de quelques cas individuels, ne devrait-elle pas s’opposer également à toute tentative de les dissuader d’agir ?
La question est sérieuse, à condition de la formuler correctement. Le problème, en effet, n’est pas de savoir s’il est possible dans l’absolu de dissuader quelqu’un qui serait tenté de commettre un crime de passer à l’acte. Cela est évidemment possible, sauf dans de très rares cas, presque pathologiques[4], dès lors que nous ne fixons aucune limite aux moyens employés. Si les voleurs pris sur le fait étaient immédiatement plongés dans un chaudron d’huile bouillante, on peut raisonnablement penser que les vols disparaitraient presque complètement. Mais bien entendu, dans la réalité, il ne saurait être question d’agir ainsi. Les moyens que nous pouvons employer pour dissuader les délinquants sont toujours sévèrement limités, pour des raisons à la fois matérielles et morales. Dans la réalité la question est donc de savoir si des changements à la marge de la sévérité des châtiments et de la probabilité d’être puni ont un effet sur le taux de criminalité.
La réponse n’est pas immédiatement évidente et certains nient farouchement que « plus de répression » produise une différence sérieuse. Pour appuyer leur thèse ils se basent notamment sur le fait que les taux de récidive à la sortie de la prison sont élevés. Aux Etats-Unis, environ les deux tiers des condamnés récidivent après l’exécution de leur peine. Cela n’est-il pas la preuve que « la répression ne marche pas » ?
En fait il est nécessaire de distinguer entre deux formes de dissuasion, la dissuasion spécifique et la dissuasion générale. La dissuasion spécifique est celle qui est censée découler de l’expérience de la punition : chat échaudé craint l’eau froide. La dissuasion générale est celle qui est censée découler de la menace d’être puni. Les deux ne se recouvrent pas, notamment parce que le « public » qu’elles visent n’est pas identique. La population des détenus est composée en très grande partie de criminels multirécidivistes, des individus sur lesquels la sanction n’a peut-être pas beaucoup d’effets. Leurs caractéristiques individuelles, les habitudes de vie qu’ils ont prises, le fait qu’ils retournent en général à un milieu criminogène à leur sortie de prison, peuvent contrebalancer en eux la crainte du châtiment. En revanche la dissuasion générale s’applique à une population beaucoup plus large, elle s’applique à tous ceux qui pourraient être tentés de commettre une infraction.
Les très nombreuses études consacrées à étudier la question de la dissuasion convergent vers des conclusions en accord avec ce que nous savons par ailleurs de la criminalité, et avec le sens commun : la dissuasion spécifique n’est pas très efficace, en revanche la dissuasion générale est efficace.
Lorsque la probabilité d’être puni et la sévérité de la punition augmentent, toutes choses égales par ailleurs, le taux de criminalité diminue. Cette diminution n’est pas uniforme pour tous les types de crimes et pour tous les types de criminels, mais elle n’est pas sérieusement contestable. Par ailleurs la rapidité avec laquelle le châtiment est appliqué et la certitude qu’il sera appliqué semblent avoir un plus grand effet dissuasif que sa sévérité. De manière générale, la répression, ça marche, et sans qu’il soit nécessaire de plonger les délinquants dans un chaudron d’huile bouillante.
Mais dans la mesure où la sanction ne semble avoir qu’un faible effet sur la récidive des criminels endurcis, cela plaiderait plutôt pour des peines longues et incompressibles pour ce genre d’individus. Faute de pouvoir les dissuader ou les réhabiliter il est toujours possible de les mettre hors d’état de nuire, au moins pendant le temps de leur plus grande activité criminelle puisque, comme nous le savons, cette activité tend à diminuer avec l’âge.
Toutefois, la question de la dissuasion ne se limite pas à la question de la sanction. La simple présence de la police peut avoir un effet dissuasif, y compris sur les criminels endurcis. Les criminels multirécidivistes sont en général des individus qui ont un horizon temporel assez réduit : la perspective d’une sanction lointaine, même si elle est hautement probable, n’est en général pas suffisante pour contrebalancer les passions qui motivent leurs agissements criminels. Mais la présence de la police signifie la quasi certitude d’être appréhendé immédiatement, et cela pourrait être suffisant pour les dissuader d’agir, la plupart du temps.
Et de fait, les analyses de l’activité policière montrent que mettre plus de policiers sur la voie publique a un effet sur la criminalité. En moyenne, augmenter de 10% la présence policière dans un endroit donné produirait une réduction de la criminalité comprise entre 5 et 10%.
Encore cela ne tient-il compte que de l’effet produit par le simple nombre des policiers présents sur la voie publique. Il est possible d’augmenter substantiellement cet effet en mettant en œuvre des stratégies appropriées. L’une des plus efficaces semble être celle des « points chauds » (hot spots). Cette stratégie découle de la découverte du fait que la criminalité est en général très concentrée dans quelques endroits bien précis. Ainsi, par exemple, on a pu montrer que, à Seattle, sur une période de 14 ans, plus de 50% des crimes et délits rapportés à la police avaient eu lieu dans seulement 4 à 5% des rues de la ville. Dès lors il peut sembler approprié de concentrer particulièrement les efforts de la police sur ces « points chauds », une fois ceux-ci bien identifiés. Il en découle en général une réduction substantielle du taux de criminalité, non seulement dans les endroits ciblés mais dans l’ensemble de la ville car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cibler les « points chauds » ne semble pas avoir pour effet de déplacer la criminalité dans les quartiers environnants.

***

Peut-être estimera-t-on qu’un élément manque à ce tableau : la prévention.
Qui ne préférerait prévenir le crime plutôt que d’avoir à le traiter ?
Cependant, si le mot prévention est agréable à nos oreilles, le problème est de savoir ce que, concrètement, il pourrait recouvrir. Il est bien évident que la répression permet de prévenir en partie le crime, puisqu’elle dissuade certains de passer à l’acte. Nous l’avons vu. Mais, pour une raison ou une autre, dire que la répression est sans doute la meilleure prévention ne satisfait pas les partisans de la prévention. Ceux-ci ont plutôt à l’esprit, la plupart du temps, des politiques publiques visant à rendre l’honnêteté plus attractive pour les publics à risque, c’est à dire, concrètement, des dispositifs d’aide scolaire pour les élèves en difficulté et des programmes de formation ou d’accès à l’emploi pour les adultes.
Mais, comme nous l’avons vu, ni la scolarité ni l’état du marché du travail ne semblent avoir un grand effet sur les individus enclins à la délinquance. Aucun des très nombreux programmes essayés un peu partout dans le monde pour « prévenir la délinquance » sur cette base n’ont donné de grands résultats, pour dire le moins.
Dès lors, que resterait-il à faire en matière de prévention ? Si l’on s’en tient à la conception actuelle de la prévention, pas grand-chose semble-t-il. Mais si nous élargissons un peu notre perspective quelques pistes intéressantes peuvent être identifiées.


[1] Voir Walter Berns, For capital punishment.
[2] The effectiveness of correctional treatment : A survey of treatment evaluation studies. Un résumé des conclusions de l’ouvrage peut être trouvé ici : http://www.nationalaffairs.com/public_interest/detail/what-worksquestions-and-answers-about-prison-reform
[3] Voir “Rehabilitation and treatment programs” et “Crime and public policy”, dans Crime and public policy.
[4] Voir par exemple les personnages de Petrov et Orlov dans Souvenirs de la maison des morts.

mardi 12 juin 2012

Crime et nature humaine (5/7) : Ecole et marché du travail (qui ouvre une école...ouvre une école)




Ecole

Nous investissons beaucoup d’espoirs dans nos écoles. Nous espérons qu’elles sauront « remédier aux inégalités sociales », qu’elles tireront vers le haut les enfants aux capacités intellectuelles médiocres et qu’elles socialiseront les enfants présentant des troubles du comportement, qui sont souvent les mêmes. Et à l’inverse nous n’hésitons pas à attribuer au mauvais fonctionnement de l’école une part importante dans nombre de maux dont la société est affligée.
Les espoirs, tout comme les reproches, sont très souvent excessifs. Même avec la meilleure volonté et les meilleurs conditions matérielles du monde, l’école ne saurait accomplir tout ce que nous attendons d’elle. A l’inverse, elle ne saurait être tenue pour responsable de tous les méfaits que nous lui imputons.
Parmi les méfaits qui lui sont reprochés, la délinquance tient une place de choix. Nous vivons encore largement sous l’empire de l’idée que « qui ouvre une école ferme une prison », par conséquent, dès lors que les prisons se remplissent, il semble logique d’en rechercher la cause dans le mauvais fonctionnement des écoles.
Ce qui semble apporter une caution à cette « intuition », c’est le fait qu’il existe un rapport incontestable entre la scolarité et la délinquance : les enfants qui ne réussissent pas à l’école sont bien plus susceptibles que les autres de devenir délinquants. Se pourrait-il alors que les enfants en question deviennent délinquants parce qu’ils ont échoué à l’école ? Parce que, par exemple, l’école les aurait humiliés en les reléguant injustement dans une « voie de garage », ou en leur imposant de suivre un cursus dont ils ne percevaient pas l’utilité au lieu de leur proposer une scolarité adaptée à leurs centres d’intérêts ?
Et ainsi l’école se retrouve sur le banc des accusés.
Pourtant les recherches effectuées sur cette question montrent plutôt que l’effet de l’école sur la délinquance ne saurait être bien grand, tout simplement car les individus qui forment le noyau dur des délinquants commencent très tôt à montrer des comportements asociaux, avant que l’école ait pu exercer une influence sérieuse sur eux, et car ils continuent à exhiber ces mêmes comportements bien longtemps après avoir cessé toute scolarité.
Dans une étude devenue fort célèbre, Unraveling juvenile delinquency, deux criminologistes américains, Sheldon et Eleanor Glueck, ont retracé le parcours scolaire de cinq cents délinquants juvéniles, en le comparant avec celui d’un groupe témoin de cinq cents non-délinquants ayant même origine sociale, même QI, etc. Ils ont ainsi pu établir la précocité des comportements déviants des individus composant le groupe des délinquants. Les trois-quarts d’entre eux s’étaient déjà signalés à leurs professeurs par leur indiscipline et leur agressivité avant l’âge de 11 ans (sixth grade) et plus de la moitié avant l’âge de neuf ans (fourth grade). Par ailleurs, bien qu’issus des mêmes milieux sociaux (modestes) et ayant pratiquement le même QI moyen que les non-délinquants, les (futurs) délinquants avaient une attitude bien différente à l’égard de l’école : les (futurs) délinquants n’aimaient pas l’école et en attribuaient la faute à l’école elle-même, les non délinquants aimaient en général l’école et, lorsqu’ils ne l’aimaient pas, ils en attribuaient la faute à eux-mêmes.
Bien d’autres travaux ont confirmé depuis que les délinquants juvéniles différent significativement  des autres enfants de leur âge, à la fois du point de vue de leur intelligence et du point de vue de leur tempérament, tel qu’il peut être évalué par des tests spécialisés. Ces différences constitutives semblent bien être la cause principale à la fois de leur échec à l’école et de leurs comportement asociaux en dehors de l’école.
Une confirmation indirecte de ce fait peut également être trouvée dans le relatif échec des expériences scolaires visant précisément à réconcilier ces garçons « à problèmes » avec l’école. Aucun programme de par le monde ne semble, jusqu’à maintenant, avoir obtenu de résultats significatifs et durables, notamment pour les sujets les plus difficiles.

***

Marché du travail

Il nous est facile d’imaginer que, placés dans des circonstances de pénurie extrême, comme par exemple une famine prolongée, la plupart des gens se mettraient à commettre toutes sortes de crimes pour subvenir à leurs besoins. De là, il n’y a qu’un pas au fait d’imaginer que tout changement dans les conditions économiques doit engendrer un changement dans l’état de la délinquance. Plus spécifiquement, il est facile de croire que la cause principale de la délinquance doit être la pauvreté. Pourquoi, en effet, s’en prendre au bien ou à la personne d’autrui dès lors que l’on peut subvenir honnêtement à ses besoins ?
Cette croyance semble d’ailleurs corroborée par le fait les quartiers les plus affectés par la criminalité sont aussi, en règle générale, des quartiers dans lesquels règne un fort taux de chômage ; de même que, pris individuellement, les délinquants se caractérisent souvent par leur mauvaise intégration sur le marché du travail.
Il y a au moins quatre façons fort différentes d’expliquer ce lien entre le chômage et la délinquance.
On peut avancer que l’absence de travail disponible, ou de travail suffisamment attractif, pousse certains individus à devenir délinquant, pour assurer leur subsistance. Ce que l’on pourrait appeler l’effet Jean Valjean.
On peut au contraire soutenir que c’est la criminalité qui fait monter le chômage. Plus précisément, la prospérité économique rendrait le crime plus avantageux pour certains du fait qu’il y a plus de choses à voler. Ces individus choisiraient alors la voie de la délinquance, qui leur paraitrait plus profitable, et se retireraient donc du marché du travail. Ce que l’on pourrait appeler la prospérité criminogène.
Une troisième possibilité serait que la délinquance soit causée moins par le chômage lui-même que par une distribution trop inégale des revenus. Estimant que les emplois auxquels ils pourraient prétendre ne sont pas rémunérés de manière équitable, notamment comparés à d’autres emplois beaucoup mieux payés, certains se tourneraient vers la criminalité, en quelque sorte en manière de protestation ou mus par un sentiment d’injustice. En somme, pourquoi devrais-je travailler huit heures par jour pour un salaire de misère alors que, par exemple, des sportifs sont payés des millions pour courir après une balle ? C’est ce que l’on pourrait appeler le crime par ressentiment.
Enfin on peut soutenir que chômage et délinquance sont liés tout simplement parce qu’ils ont une cause commune dans les caractéristiques individuelles des délinquants. Les individus peu intelligents, peu travailleurs, peu fiables et au tempérament impulsif ne sont guère recherchés pas les employeurs. Or ce sont eux qui forment le noyau dur des criminels. C’est ce que l’on pourrait appeler l’absence d’effet.

Commençons par la théorie du crime par ressentiment. Il existe peu de travaux visant sérieusement à tester cette hypothèse, car comment estimer l’idée que se font les individus de ce qu’est une juste distribution des revenus ? Faute de pouvoir mesurer les sentiments, il faut se rabattre sur des indicateurs nécessairement grossiers comme la répartition des revenus, le taux de pauvreté, etc. Les quelques études qui se sont essayées à cet exercice sont parvenus à des résultats assez étonnants : l’augmentation des inégalités de revenus serait associée avec une augmentation des crimes violents et non pas avec une augmentation des vols. Mais pourquoi les inégalités de revenus devraient-elles provoquer plus de violence contre les personnes ? N’y a-t-il pas là une manière étrange de répondre à « l’injustice » de la répartition des richesses ? Ce d’autant plus que les victimes de ces violences ne sont pas, la plupart du temps, des « riches » mais des gens vivant dans l’entourage proche du criminel, comme sa famille, ses voisins, etc.
A supposer même que la corrélation entre inégalités de revenus et violence soit avérée - ce qui est loin d’être le cas - le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’apporterait guère d’eau au moulin de la théorie du crime par ressentiment.
Plus fondamentalement, cette théorie souffre d’un défaut essentiel : les individus, comme il l’a été dit précédemment, ne réagissent pas aux inégalités en tant que telles, mais aux inégalités qu’ils perçoivent comme injustes. Autrement dit nous ne pourrons jamais être sûrs qu’une corrélation entre inégalités de revenu et délinquance - à supposer que l’on en trouve une - n’est pas plutôt une corrélation entre éducation et délinquance. La hausse des crimes et délits pourrait en ce cas tout aussi bien être dû à un changement dans les valeurs inculquées aux enfants, dans les programmes scolaires, dans le discours public, etc.
La théorie de la prospérité criminogène souffre un peu du même défaut, en moins prononcé. Il existe un certain nombre d’études tendant à montrer que, au moins depuis les années 1940, une augmentation de la richesse globale, mesurée de diverses manières, est associée avec une augmentation de la criminalité, et notamment des vols. Toutefois la manière dont la prospérité pourrait engendrer plus de délinquance n’est pas claire. On peut penser que l’augmentation de la richesse globale augmente également les occasions de voler des objets de valeur, puisque ceux-ci sont plus nombreux, et donc, toutes choses égales par ailleurs, fait augmenter les vols. Mais on peut également penser que la prospérité s’accompagne d’un changement des mœurs de la population, et que c’est ce changement des mœurs qui explique l’augmentation de la délinquance. Il y a longtemps déjà Montesquieu soulignait ce lien entre la prospérité et le caractère d’une nation : « C’est presque une règle générale », écrivait-il, « que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que, partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces ». La prospérité pourrait donc très bien aller main dans la main avec un relâchement de l’éducation des enfants, avec plus d’indulgence envers les criminels, etc., toutes choses qui feraient grimper la criminalité.
Bref, il n’est pas clair que la prospérité cause par elle même plus de délinquance.
Ce qui nous amène à la théorie la plus répandue, celle selon laquelle la pauvreté serait la cause principale de la délinquance : « Hey, I'm depraved on account I'm deprived! », comme le savent tous ceux qui ont vu West side story. Sous une forme ou sous une autre cette explication est partout répétée. Est-elle pour autant crédible ?
En premier lieu il semble peu probable que la pauvreté puisse expliquer davantage que certaines formes de criminalité. Que Jean Valjean vole pour nourrir sa famille est une chose, mais beaucoup d’individus volent, fraudent, corrompent, escroquent, alors qu’ils disposent d’un travail qui devrait leur permettre de subvenir à leurs besoins. Et quelle sorte de besoin matériel pourrait expliquer les agissements d’un meurtrier ou d’un violeur ?
Surtout, les statistiques tendent plutôt à infirmer l’idée que la privation créerait la délinquance. Aux Etats-Unis, par exemple, les statistiques du chômage et celles de la délinquance varient plutôt en sens inverse. Durant la Grande Dépression des années 1930, alors que le taux de chômage national atteignait parfois 25%, le taux de criminalité baissait dans la plupart des grandes villes américaines. Durant les années 1960 le taux de criminalité s’est mis à grimper très rapidement. Pourtant les Etats-Unis étaient prospères comme jamais et le taux de chômage était faible. Aussi faible en fait que durant la seconde moitié des années 1990, période durant laquelle la criminalité a fortement baissé. Depuis 2008 le taux de chômage est passé d’environ 5% à environ 10%. Et cependant le taux de criminalité est en baisse. En 2009, le FBI a enregistré une baisse des vols de 8% et des vols de voiture de 17% par rapport à 2008.
D’autres indicateurs économiques que le taux de chômage donnent sensiblement le même résultat. Par exemple la population active, qui nous permet de déterminer le pourcentage de ceux qui se trouvent en dehors du marché du travail. Ces individus qui sont sans travail et qui ont cessé d’en rechercher un devraient être particulièrement sujets à la tentation de la délinquance, si la délinquance était causée avant tout par la privation économique. Pourtant, en 2008, la proportion des hommes âgés de 16 à 24 ans (ceux qui sont les plus susceptibles de se livrer à des actes de délinquance) présents sur le marché du travail était bien moindre qu’en 1988 (la moitié contre environ les deux tiers), mais la criminalité était sensiblement plus basse en 2008 qu’en 1988[1].
En fait, la vitalité de cette théorie - depraved because deprived - contraste étrangement avec la faiblesse intrinsèque des preuves disponibles pour la soutenir. L’interprétation la plus généreuse qu’il semble possible de donner à ce fait est que ceux qui raisonnent ainsi sont des gens honnêtes, et que quelqu’un de foncièrement honnête pense que seule une impérieuse nécessité pourrait l’amener personnellement à commettre un crime ou un délit.
Le problème est précisément que les criminels ne sont pas des gens honnêtes. Les délinquants chroniques se distinguent substantiellement du reste de la population, comme nous l’avons vu. Par conséquent le raisonnement par analogie a toutes chances d’être erroné.
Au total nous ne serons donc pas surpris de constater que la théorie qui explique le mieux le lien entre la criminalité et le chômage est celle de l’absence d’effet. Criminalité et chômage vont souvent ensemble car ils ont une cause commune. Les dispositions qui rendent un individu peu employable sont largement les mêmes que celles qui le rendent plus susceptible de verser dans la délinquance. Cette théorie trouve d’ailleurs une confirmation supplémentaire dans le relatif échec des programmes visant à augmenter l’employabilité des ex-détenus et des délinquants juvéniles. Pour le noyau dur du public visé, à savoir les délinquants multirécidivistes, avec ou sans l’expérience de la prison, aucun programme ne semble produire d’effet durable, ce qui suggère fortement que leur faible insertion sur le marché du travail a des causes structurelles et largement indépendantes de l’état de l’économie[2].
Cela ne signifie pas que le ressentiment, le besoin, ou la prospérité n’aient absolument aucun effet sur le niveau de la criminalité. Mais il est difficile de croire que ces effets puissent être substantiels.


[1] Voir également James Wilson, “Crime and thegreat recession”, City journal, summer 2011.
[2] Voir par exemple le compte rendu qu’en fait Ken Auletta dans The underclass.

mardi 5 juin 2012

Crime et nature humaine (4/7) : Le contexte familial




Le rôle de l’environnement familial dans le développement des comportements criminels est sans doute un plus grand mystère pour la science sociale que pour le sens commun. Spontanément la plupart des gens diraient sans doute, si on leur posait la question, que certains individus deviennent des criminels à cause de l’interaction entre leurs dispositions innées et la manière dont ils ont été élevés. Cette position semble raisonnable, et confirmée par la sagesse accumulée des siècles et des peuples.
Mais la science sociale a du mal à être si affirmative et prétend parfois rester dans le doute au sujet de questions qui pourraient sembler être résolues depuis longtemps sans contestation possible. Cela est bien évidemment dû à la méthode qui est la sienne, et qui la contraint à n’accepter qu’un certain type de preuves ; ce qui fait son utilité et, d’une certaine manière, sa grandeur, mais ce qui peut aussi l’amener à poursuivre toutes sortes de recherches stériles ou de sottises compliquées.
Dans le cas de l’influence du milieu familial sur les comportements criminels, un autre facteur est également à l’œuvre pour expliquer une certaine répugnance à conclure. La science sociale, en dépit de sa dévotion officielle à l’objectivité, n’a pu empêcher que beaucoup de ses adeptes ne soient contaminés par certaines préoccupations politiques. Pour le dire nettement et rapidement, la science sociale penche du côté du progressisme - en termes politiques plus courants : à gauche. Par conséquent, l’idée que la famille dite traditionnelle (papa, maman, les enfants) cherchant à transmettre des valeurs dites traditionnelles (discipline, travail, honnête ambition, éventuellement foi religieuse, etc.) puisse être supérieure - du point de vue de l’éducation des enfants - aux « nouveaux modèles familiaux », est une idée à laquelle une partie de la science sociale résiste bien au-delà de ce que lui permettraient les exigences de sa méthode.
Fort heureusement tous les social scientists ne cèdent pas à ce travers et il existe donc aujourd’hui quelques études solides qui viennent confirmer ce que, d’une certaine manière, tous les gens sérieux et réfléchis ont toujours su.
Nous examinerons particulièrement trois points fréquemment évoqués : le rôle des méthodes d’éducation, la structure familiale, la maltraitance.

Le type d’éducation dispensée par les parents est en général le premier élément incriminé lorsqu’un enfant commence à montrer un comportement asocial, comportement qui préfigure souvent un passage à la délinquance quelques années plus tard. Que l’éducation joue un rôle dans le développement, ou au contraire l’inhibition, de dispositions innées à la délinquance n’est pas sérieusement contestable. Mais estimer la part jouée par l’éducation est un peu compliqué par le fait que l’éducation reçue dépend en partie des dispositions manifestées par les enfants, et de celles des parents. Un enfant difficile, hyperactif, capricieux, agressif, demandera beaucoup plus d’efforts et de patience de la part de ses parents, et est donc plus susceptible de recevoir une éducation erratique ou de subir des mauvais traitements. Par ailleurs un enfant difficile a toutes chances d’avoir au moins l’un de ses parents ayant les même dispositions de caractère que lui, ce qui rend encore plus probable le fait qu’il reçoive une telle éducation. En bref, il n’est pas facile de tracer la frontière entre ce qui relève de l’éducation et ce qui relève de prédispositions innées - et par ailleurs il n’est sans doute pas plus facile de modifier les mauvaises pratiques éducatives une fois celles-ci bien identifiées, puisqu’elles découlent en partie du tempérament des uns et des autres.
Toutefois il parait possible d’établir une typologie générale des pratiques éducatives, en fonction de quelques critères simples, et d’en évaluer les mérites du point de vue qui nous occupe.
Les résultats des études longitudinales consacrées à cette question convergent vers la conclusion suivante - qui n’est pas exactement surprenante : le comportement parental le plus susceptible de pousser les enfants vers la délinquance est celui combinant la froideur avec la permissivité, tandis que le comportement le plus susceptible d’inculquer l’honnêteté aux enfants est celui qui allie l’affection avec la rigueur.
Un parent « rigoureux » est un parent qui établit des règles claires de comportement et qui punit les manquements à ces règles de manière constante et cohérente. Un parent « permissif » fait l’inverse, il n’énonce pas clairement à son enfant ce qu’il attend de lui et le punit de manière erratique. Ainsi la permissivité n’est pas synonyme d’absence de punition, mais plutôt de punition dispensée sans cohérence et sans efficacité. Un parent « affectueux » n’hésite pas à approuver et à complimenter l’enfant lorsqu’il se comporte bien et à expliquer - en termes compréhensibles par l’enfant[1] - le pourquoi des règles édictées. Un parent « froid » agit à l’opposé, en montrant fréquemment de l’agressivité, de la passivité ou de l’indifférence à ce que fait son enfant.
Bien entendu de telles catégories sont passablement grossières et ne permettent pas de rendre justice à toute la diversité des comportements parentaux, elles doivent donc être utilisées avec précaution. Néanmoins elles permettent de saisir une réalité importante : les parents d’enfants à problèmes se distinguent des autres surtout par l’incohérence de leurs actions éducatives : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Certains de ces parents peuvent, en toute bonne foi, avoir l’impression d’être sévères avec leurs enfants parce qu’ils leur crient fréquemment dessus, mais les enfants apprennent vite à ne pas tenir compte de telles sautes d’humeur qui ne sont pas suivies d’effets ou n’ont pas de rapport évident avec leur comportement.

Après le type d’éducation dispensée aux enfants vient la question de la structure familiale. De la même manière que les parents négligents ou laxistes sont fréquemment accusés de produire de futurs délinquants - non sans raisons, comme nous l’avons vu - les foyers désunis sont fortement soupçonnés de favoriser les comportements asociaux de la part des enfants.
Dans l’ensemble la science sociale confirme ces soupçons. En général, les enfants qui vivent séparés de l’un de leurs parents biologiques sont plus susceptibles de commettre des actes de délinquance au cours de leur vie[2]. Une fois ceci posé il convient évidemment de distinguer les différents types de foyers désunis. Il semble probable que la disparition d’un parent[3] n’aura pas le même effet sur ses enfants si elle est le résultat d’un accident (la mort) ou bien si elle est le résultat d’un conflit (divorce) et, en cas de conflit, si celui-ci est violent et prolongé ou bien s’il se résout relativement paisiblement et rapidement.
Les résultats sont les suivants : la mort d’un parent semble moins préjudiciable aux enfants que le divorce, et un divorce survenant lorsque l’enfant est encore très jeune est plus préjudiciable que lorsqu’il survient vers l’adolescence. Par ailleurs le fait que l’enfant change fréquemment  de foyer - qu’il passe de la garde de la mère à celle du père ou d’autres membres de la famille par exemple - semble également avoir un effet négatif sur son comportement futur.
Le remariage (ou la remise en couple) du parent resté seul avec le ou les enfants est aussi associé avec un risque accru de comportement délinquant chez ces derniers ; ce qui n’est guère surprenant si nous voulons bien nous souvenir que la famille recomposée est, dans la réalité, souvent passablement différente de celles que nous pouvons voir à la télévision ou au cinéma. Il convient ainsi de rappeler que le taux d’infanticide augmente d’environ 6000% (vous avez bien lu) lorsque la mère se remarie et que les abus sexuels sont huit fois plus nombreux dans les familles recomposées que dans les familles dites traditionnelles.

Ce qui nous amène au dernier élément du contexte familial censé être corrélé avec la délinquance[4] : la maltraitance.
Les professionnels de l’enfance en difficulté ont depuis longtemps remarqué que les enfants qui ont été victimes de brutalités ou d’abus sexuels de la part de leurs parents tendent à devenir délinquants en grandissant.
Les raisons plausibles permettant d’expliquer ce fait ne manquent pas : l’enfant apprendrait à imiter le comportement brutal de ses parents, les abus dont il est victime susciteraient en lui des sentiments négatifs, comme la colère, la frustration, le désir de vengeance, qui génèreraient ensuite des comportements agressifs ou déviants, etc.
Le problème est que, pour plausibles que soient ces hypothèses, il n’est pas si évident que cela que les mauvais traitements[5] en eux-mêmes soient la cause des risques accrus de délinquance. En effet, la maltraitance des enfants est presque toujours un élément parmi beaucoup d’autres d’un contexte familial très « chargé ». Non seulement les parents qui maltraitent leurs enfants se montrent, à l’évidence, rarement affectueux et attentifs en dehors des épisodes de brutalité, mais en plus ils cumulent souvent toutes sortes de handicaps. En effet, s’il est exact qu’il existe des enfants maltraités dans tous les milieux sociaux, il n’en reste pas moins que la maltraitance est très concentrée dans les familles situées tout en bas de l’échelle sociale. Les parents qui brutalisent leur progéniture sont donc, le plus souvent, non seulement pauvres mais aussi peu intelligents, impulsifs et violents en général, et pas seulement avec leurs enfants, ils sont les plus susceptibles d’avoir ce comportement froid et permissif qui donne les plus mauvais résultats éducatifs, etc.
Il est également tout à fait possible que le comportement violent et asocial développé à l’âge adulte par nombre d’enfants ayant été maltraités soit dû moins à ces mauvais traitement qu’à leur hérédité ; de la même manière que le fait que les enfants maltraités tendent à devenir des parents maltraitants s’explique peut-être moins par la reproduction des comportements observés dans l’enfance que par le tempérament qu’ils ont hérité de leurs parents.
En bref, s’il semble à peu près évident qu’avoir été victime de mauvais traitements ou d’abus sexuels doit avoir un effet négatif sur le comportement ultérieur de l’enfant, il est très difficile d’évaluer précisément cet effet et de le distinguer des autres influences négatives que l’enfant a subi au sein de sa famille ou d’une hérédité chargée.

Au total, il existe de très sérieuses raisons de penser que les effets combinés de l’hérédité et de l’environnement familial expliquent en très grande partie les comportements délinquants à l’âge adulte. En fait, une fois ces deux facteurs pris en compte, il semble rester peu de place pour d’autres éléments explicatifs. Il existe certes des délinquants tardifs, qui commettent des méfaits à l’âge adulte sans avoir derrière eux un passé de délinquant juvénile, mais ils ne sont qu’une petite minorité, et surtout ces délinquants tardifs comprennent dans leurs rangs très peu de ces multirécidivistes violents qui sont responsables d’un nombre tout à fait disproportionné de crimes et délits,. Les criminels multirécidivistes commencent presque tous leur carrière dans l’adolescence, et avant même cela ils se signalent, en général, dès l’enfance par leur caractère atypique et leur comportement déviant.
Cela signifie que certains des suspects habituels lorsqu’il s’agit d’expliquer la délinquance, comme l’école ou le marché du travail, ont toute chance d’être largement innocents des méfaits qu’on leur impute.


[1] Ce qui n’est donc pas tout à fait la même chose que de raisonner avec un enfant. La nuance est d’importance.
[2] Outre Crime and human nature et Crime and public policy, voir Taking sex differences seriously.
[3] La plupart des travaux consacrés à cette question étudient la disparition du père plutôt que de la mère, tout simplement car cette situation est de loin la plus fréquente.
[4] Il convient de noter qu’il existe d’autres éléments du contexte familial qui ont pu être corrélés avec la délinquance, notamment le nombre d’enfants présents dans la famille (les risques de délinquance croissent avec la taille de la famille) et l’âge de la mère : avoir une mère adolescente est un facteur de risque certain.
[5] Les mauvais traitements dont il est question ici sont les mauvais traitements physiques : coups, privation de nourriture, de sommeil, etc. et non pas simplement la négligence ou l’absence d’affection. Cette seconde catégorie est en effet déjà prise en compte dans le type d’éducation.