Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 30 janvier 2013

Entracte




Après vous avoir gratifié d’un (long, long, très looong) billet chaque semaine depuis le mois de septembre, votre serviteur va s’octroyer un peu de relâche.
Oui, oui, je sais, qu’allez-vous devenir sans moi, et toutes ces sortes de choses. Je comprends votre désarroi, mais je peux vous l’assurer : vous survivrez. Si, si. Et puis je ne serais pas absent longtemps, c’est promis.
Tenez, en attendant mon retour, essayez donc de deviner à quelle activité, parmi celles qui sont illustrées ci-dessous, je vais me livrer pendant ce laps de temps. Je tirerai le vainqueur au sort parmi les bonnes réponses et celui-ci aura le plaisir, l’honneur et le privilège, de me rencontrer en chair et en os pour m’offrir à dîner dans un très bon restaurant. Enfin, peut-être. Disons, surtout si c’est une jolie femme. Bref, j’aviserai.
Bonne chance !

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mercredi 23 janvier 2013

SDF, une vie choisie?




L’hiver n’est pas seulement la saison de la grippe, des feux de cheminée et des sports du même nom, il est aussi, de par chez nous, la saison des sans domicile fixe. Non pas que ceux-ci disparaitraient au printemps, telle la neige aux premiers rayons du soleil, pour revenir ensuite avec les frimas, mais parce que leur présence dans les médias, et par conséquent l’attention que nous leur accordons, est en général strictement corrélée à la température extérieure. Dès que le thermomètre approche de zéro, nous rejouons la grande scène de l’indignation et de l’incompréhension : comment est-il possible que des gens puissent dormir dehors par un tel froid, en France, en (ici rajoutez l’année qui convient) ? Mais que font donc les pouvoirs publics ? Comment se fait-il que le problème des SDF n’ait pas encore été résolu, après tant d’années ? etc. Encore heureux si nous pouvons échapper à la ministre nous expliquant à la télévision, la mine martiale et le menton en avant, qu’elle est résolue à réquisitionner les logements que de cyniques propriétaires laissent vacants pour, enfin, « donner un toit à ceux qui n’en ont pas ».
Gageons donc que, cette année encore, nous n’échapperons pas à l’ennuyeuse comédie. Oui, il s’agit bien d’une comédie ennuyeuse, ne vous récriez pas. Ce n’est pas la vie des SDF qui est une comédie, c’est notre réaction à leur situation. Ce n’est pas eux qui sont ennuyeux, c’est nous, ou plus exactement ce sont les réactions si prévisibles de la classe jacassante et de la classe politique qui sont ennuyeuses. Qu’y a-t-il de plus ennuyeux que de s’entendre répéter toujours la même chose et de constater que, toujours, est esquivée la question la plus simple et la plus importante : et si nombre de SDF avaient choisi de vivre comme ils le font ? et si le « problème » des SDF n’était pas soluble parce que les principaux intéressés eux-mêmes n’avaient pas envie de le résoudre ?
Il est vrai que cela obligerait à remettre en question l’un des axiomes fondamentaux de notre organisation sociale : les pauvres sont toujours des victimes. Tellement de gens qui sont loin d’être pauvres auraient à y perdre si cet axiome se révélait faux ! Mieux vaut ne pas l’examiner.
Vous vous sentez néanmoins une âme d’aventurier intrépide ? Vous ne craignez pas la réprobation qui attend ceux qui s’écartent du chemin étroit de l’opinion autorisée ? Alors lisez ce texte de l’indispensable Théodore Dalrymple, traduit par votre serviteur, et méditez.
 
Libre de choisir

Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple

La semaine dernière, un homme d’âge moyen a été amené à mon hôpital dans un état désespéré. Trois semaines plus tôt, il avait quitté l’hôpital psychiatrique contre l’avis des médecins ; en rentrant chez lui, il avait trouvé la perspective de vivre avec sa femme aussi peu attrayante que celle de vivre dans un établissement psychiatrique. Il était venu jusqu’au centre-ville et s’était établi à la belle étoile dans un petit jardin public à côté d’un hôtel de luxe. Il était resté là, ne mangeant rien, buvant très peu, jusqu’à ce qu’il soit finalement découvert inconscient et tellement déshydraté que le sang avait épaissi et formé des caillots dans l’une de ses jambes, jambe devenu gangréneuse et qui par conséquent avait du être amputée.
Quelle histoire pourrait mieux illustrer la soi-disant insensibilité et l’individualisme cruel de notre société que celle d’un homme que l’on a presque laissé mourir en plein milieu de la ville, près d’un hôtel avec des chambres à deux cents dollars la nuit, au su et au vu non seulement des clients de l’hôtel mais aussi de milliers de ses concitoyens, et tout cela juste par manque d’un peu d’eau ?
Mais cette histoire est susceptible d’autres interprétations. Peut-être que les milliers de passants qui avaient vu ce malheureux tandis qu’il déclinait lentement jusqu’au seuil de la mort, étaient tellement accoutumés à l’idée que l’Etat allait (et devrait) intervenir qu’aucun d’entre eux ne s’était senti personnellement tenu de faire quelque chose pour cet homme. Après tout, on ne donne pas la moitié de ses revenus au fisc pour être ensuite individuellement responsable du bien-être de ses voisins. Nos impôts sont censés assurer tout le monde contre le fait de se retrouver abandonné, et pas seulement nous-mêmes. De la même manière que personne n’est coupable lorsque tout le monde l’est, nul n’est responsable lorsque tous le sont.
Ou bien encore, peut-être les passants avaient-ils pensé que cet homme ne faisait qu’exercer son droit de vivre à sa guise, comme l’avaient énergiquement affirmé les pionniers de la désinstitutionalisation des malades mentaux, les psychiatres Thomas Szasz et R. D. Laing.  Qui sommes-nous, dans un pays libre, pour juger comment les gens doivent vivre ? En dehors d’une légère saleté, l’homme ne créait pas de nuisance publique. Peut-être les passants pensaient-il, alors qu’ils le toléraient presque jusqu’à la mort, qu’il ne faisait que suivre sa propre voie, et dans le conflit entre l’obligation de se comporter en bon Samaritain et l’impératif de respecter l’autonomie des autres, le dernier l’avait emporté. A l’époque moderne, après tout, les droits l’emportent toujours sur les devoirs.
Pourtant, l’existence de gens qui vivent dans la rue, ou qui n’ont pas de domicile fixe, est vue en général, tout au moins par les gens de gauche, non comme une indication du fait que notre société est respectueuse de la liberté, mais comme une preuve de son injustice, de son iniquité, de son indifférence à la souffrance humaine. Il n’existe pas de sujet plus susceptible de déboucher sur des appels pour que le gouvernement intervienne afin de faire cesser le scandale que celui des sans-abris ; et aucun sujet ne se prête mieux à cette activité plaisante entre toutes, se tordre les mains de compassion.
Cependant, comme cela est souvent le cas avec les problèmes sociaux, la nature précise et la localisation de l’injustice, de l’iniquité et de l’indifférence supposées deviennent moins claires lorsque l’on regarde les choses de près, plutôt qu’au travers de généralisations, soit éthiques (« personne dans une société prospère ne devrait être sans-abri »), soit statistiques (« le nombre de sans-abris augmente en période de chômage »).
En premier lieu, il est loin d’être évident que notre société soit, dans l’absolu, indifférente au sort des sans-abris. Les sans-abris sont en fait une source d’emploi pour un nombre non négligeable de membres de la classe moyenne. Les pauvres, écrivait un évêque allemand du 16ème siècle, sont une mine d’or ; et il s’avère que les sans-abris aussi.


Par exemple, dans l’un des foyer pour les sans-abri que j’ai visité, un foyer situé dans une belle église victorienne désaffectée, j’ai découvert qu’il y avait quatre-vingt onze résidents et quarante et un membres du personnel, dont seule une poignée d’entre eux avait un contact direct avec les objets de leur soin.
Les sans-abris dormaient dans des dortoirs dépourvus de toute intimité. Il y flottait une odeur fétide que tout médecin reconnait (mais ne mentionne jamais dans ses observations médicales) comme l’odeur de la clochardise. Et puis, en franchissant un couloir et une porte équipée d’une serrure à combinaison pour prévenir les intrusions indésirables, on entrait soudain dans un autre monde : le monde aseptisé, climatisé (et étanche) de la bureaucratie de la compassion.
Le nombre de bureaux, tous informatisés, était saisissant. Les membres du personnel, vêtus de manière chic et décontractée, étaient absorbés dans leurs taches, regardant avec sérieux leur écran d’ordinateur, imprimant des documents, et se hâtant pour se consulter mutuellement. Le niveau d’activité était impressionnant, la détermination évidente ; il fallait quelques efforts pour se rappeler des résidents que j’avais rencontré en pénétrant dans le foyer, dispersés dans ce qui avait été le cimetière de l’église, vacillants lorsqu’ils étaient debout et ronflants lorsqu’ils étaient couchés, entourés par des boites de conserve vides et des bouteilles en plastique de cidre à 9 degrés (ce qui donne le meilleur ratio alcool/dollar qui soit disponible en Angleterre à ce moment). Néron jouait de la lyre alors que Rome brûlait, et les administrateurs du foyer faisaient des diagrammes en camembert pendant que les résidents du foyer s’enivraient jusqu’à l’abrutissement.
Il y a vingt-sept foyers de cette sorte dans les pages jaunes de l’annuaire de notre ville, et beaucoup que je connais ne figurent pas dans la liste. Certains foyers sont plus petits et ont moins de personnel que celui que j’ai décris ; mais il est clair que des centaines de gens, et peut-être même quelques milliers, doivent leur travail aux sans-abris. En dehors des employés des foyers eux-mêmes, il y a pour eux des travailleurs sociaux et des agents des services du logement ; il y a une clinique spécialisée avec des docteurs et des infirmières ; et il y a une équipe de cinq psychiatres, avec à sa tête un médecin dont le salaire est de 100 000$, qui s’occupe des sans-abris souffrant de pathologies mentales. Le médecin est un universitaire dont la moitié du temps est consacrée à la recherche ; je serais personnellement disposé à parier une grosse somme d’argent que le problème des sans-abris atteints de pathologies mentales dans notre ville ne déclinera pas à proportion des articles qu’il écrira ou des conférences auxquelles il assistera.
Dans la mesure où notre ville n’est en rien atypique et où elle contient approximativement 2% de la population britannique, on peut raisonnablement supposer que pas loin de cinquante milles personnes gagnent leur vie grâce aux sans-abris dans ces îles. Cela peut être un signe d’inefficacité, d’incompétence, et même de gaspillage, mais difficilement un signe d’indifférence, au sens où l’entendent les gens de gauche ; et la compassion, pour certains, est incontestablement un bon plan de carrière.
Cependant, il serait possible d’avancer que toute cette activité n’est qu’un bandage apposé sur une fracture, de l’aspirine pour traiter la malaria. Grace au travail des associations charitables et des organismes gouvernementaux, la société soulage sa conscience et ferme les yeux sur les véritables causes de la condition des sans-abris.
Il est bien sûr accepté comme un axiome que la condition des sans abris est parfaitement misérable. Qui peut regarder sans révulsion les abords de la plupart des foyers, ou contempler sans dégout la nourriture qui y est servie ? Ne s’ensuit-il pas que ceux qui passent leur vie dans de telles conditions sont les plus malheureux des êtres et qu’ils devraient être secourus ?
Lorsque j’étais enfant et que je croisais un gentleman de la route habillé un peu comme Tolstoï jouant au paysan, avec sa barbe grise en broussaille, marmonnant ses imprécations et déversant ses malédictions sur le monde, je n’avais pas pitié de lui, je le considérais au contraire comme un être supérieur, assez semblable en fait au Dieu de l’Ancien Testament, ou tout au moins à ses prophètes. Ces hommes étaient sans aucun doute schizophrènes et j’abandonnais bien vite l’idée saugrenue que leur étrange comportement était la conséquence de quelque sagesse ésotérique accessible à eux mais pas, par exemple, à mes parents. Et même en ces temps où les fous étaient, comme l’on dit, pris en charge par la communauté, les schizophrènes ne composaient qu’une minorité des sans-abris ; mais j’ai appris d’une autre manière que les sans-abris ne méritent pas seulement d’être pris en pitié, comme des hérissons blessés ou des oiseaux aux ailes cassés, destinés à être soignés par quelque intervention bien intentionnée de soignants professionnels, de haut en bas[1]. Le sans-abri souffre, il est vrai, mais pas toujours de la manière ou pour les raisons que nous imaginons.

 

Un homme de cinquante-cinq ans qui avait passé la moitié de sa vie à voyager de foyer en foyer tout autour du pays avait été admis dans mon service avec un delirium tremens. Sa condition à ce moment était effectivement pitoyable ; il était terrifié par les petits animaux qu’il voyait ramper sur les draps de son lit et sur les murs, son tremblement était si prononcé qu’il ne pouvait se tenir debout, tenir une tasse ou un couvert lui était impossible, et en regardant son lit, une nuit, on aurait pu croire qu’un tremblement de terre puissant et prolongé était en train de se produire. Il était incontinent urinaire et l’on avait dû lui insérer un cathéter ; la sueur sortait de sa peau comme la pluie s’écoule du feuillage de la forêt tropical. Il avait fallu une semaine de bains pour le débarrasser de l’odeur de la clochardise et une semaine de tranquillisants pour le calmer. Vous auriez sûrement pensé que n’importe quel mode de vie était préférable à celui qui l’avait amené à cet état.
Pourtant, une fois rétabli, il n’était plus en rien la créature pitoyable qu’il avait été si peu de temps auparavant. Bien au contraire : c’était un homme intelligent, avec de l’esprit et du charme. Il avait une lueur malicieuse dans le regard. Il ne venait pas davantage du genre de milieu familial qui, suppose-t-on communément (mais faussement), conduit inévitablement à un avenir sinistre et sans perspectives : sa sœur était infirmière-chef et son frère était directeur d’une grande société. Lui-même avait bien réussi à l’école mais il avait absolument voulu en partir le plus tôt possible, pour prendre la mer. Après un mariage précoce, la naissance d’un fils, et l’ennuyeuse souscription d’un prêt, il s’était languit de sa liberté préconjugale et avait redécouvert les joies de l’irresponsabilité : il avait abandonné sa femme et son fils et avait cessé de travailler pour passer ses journées à boire.
Avant peu il avait dégringolé l’échelle du logement, de l’appartement à la chambre à louer et au foyer pour sans-abris. Mais il ne regrettait rien : il disait que sa vie avait été plus riche d’imprévu, d’intérêt et d’amusement que s’il s’en était tenu à l’étroit chemin de la vertu qui conduit droit à une pension de retraite. Je lui demandais, lorsqu’il fut pleinement rétabli, d’écrire un court texte décrivant un épisode de sa vie passée, et il choisit de raconter sa toute première nuit dans un foyer. Il pleuvait à verse et une file de clochards attendait à l’extérieur d’être admis par l’Armée du Salut. Une bagarre éclata, et un homme tira un autre par les cheveux. Il y eu un bruit de déchirure et l’assaillant se retrouva avec le scalp de sa victime dans la main.
Bien loin d’être épouvanté au point de décider immédiatement de s’amender, mon patient était intrigué. Son tempérament était celui d’un chasseur de sensation ; il détestait l’ennui, la routine, et être commandé par autrui. Il rejoignit la grande fraternité des vagabonds qui vivent aux marges de la loi, prennent les trains sans tickets, narguent les bourgeois des petites villes par leur comportement scandaleux, rendent les magistrats furieux en les confrontant à leur propre impuissance, et s’éveillent souvent à quelques centaines de kilomètres de là où ils sont partis le soir sans se souvenir le moins du monde comment ils sont arrivés à cet endroit. En bref, la vie des sans-abris chroniques est faite de hauts aussi bien que de bas.
Bien évidemment, plus cette vie se prolonge et plus il est difficile de l’abandonner, non seulement à cause de l’habitude mais aussi parce qu’il devient progressivement plus difficile pour ceux qui la vivent de se réinsérer dans la société normale. Un homme de cinquante-cinq ans pourra éprouver quelques difficultés à expliquer à un employeur potentiel ce qu’il a fait durant les vingt-sept dernières années. Avec l’âge, cependant, les difficultés physiques de cette existence deviennent plus difficiles à supporter, et mon patient me disait qu’il pensait que, à moins qu’il n’abandonne le vagabondage, il n’en avait plus pour très longtemps à vivre. Je lui donnais raison.
Je lui trouvais un foyer pour les alcooliques sevrés et ayant entrepris de ne plus boire. Au début il se comporta très bien : il venait à ses rendez-vous avec moi et était élégamment vêtu. Il semblait même heureux et satisfait. Il avait une culture surprenante et nous avions ensemble de plaisantes conversations littéraires.
Après environ trois mois de cette existence stable, mon patient m’avoua qu’il recommençait à se sentir l’envie de bouger. Oui, il était heureux, et oui, il se sentait bien physiquement - bien mieux en fait qu’il ne s’était senti depuis des années. Mais quelque chose manquait à sa vie. C’était l’excitation : les poursuites dans la rue avec les policiers, les comparutions devant les tribunaux, la simple chaleur et la camaraderie du comptoir. Il avait même la nostalgie de cette importante question avec laquelle il avait l’habitude de se réveiller chaque matin : où suis-je ? Se réveiller chaque jour au même endroit était loin d’être aussi amusant.
Comme de bien entendu, il manqua le rendez-vous suivant, et je ne le vis plus jamais.
Ceci n’est absolument pas un cas isolé : bien loin de là. Les gens comme ce patient forment la catégorie la plus nombreuse parmi les résidents des foyers. Au minimum deux d’entre eux sont admis dans mon service toutes les semaines. Aujourd’hui, par exemple, j’ai parlé avec un homme de quarante-cinq ans qui avait autrefois occupé un poste de responsabilité comme gérant d’un magasin mais qui avait été admis il y a quelque jour avec un delirium tremens. Il a reconnu que sa vie errante, maintenant vieille de douze ans, n’avait pas été entièrement malheureuse. Ce patient, qui buvait autant que n’importe quel patient que j’ai jamais rencontré, était fier du fait qu’il n’avait pas eu d’ennuis avec la police ces sept dernières années, bien que ce n’ait pas été faute de violer la loi. Le chèque qu’il recevait de la part de la sécurité sociale était totalement inadapté à sa consommation d’alcool, et il était devenu un voleur expérimenté, « mais seulement pour ce dont j’ai besoin, docteur. » Il était évident que son habileté à voler sans être pris lui procurait un grand plaisir. Il admettait qu’il n’était pas poussé à voler par la nécessité : il me dit qu’il était un portraitiste accompli et qu’il pouvait grâce à ce talent gagner assez d’argent en quelques heures pour se s’enivrer pendant une semaine.
« J’ai eu beaucoup d’argent en mon temps, docteur. L’argent n’est pas un problème pour moi. Je pourrais en avoir plein à nouveau. Mais plus j’en ai, plus je me saoule longtemps. »
Ce patient, lui aussi, savait qu’il retournerait à la vie qu’il avait mené, quoi que nous fassions pour lui, quoi que nous lui offrions.

Ces vagabonds, par conséquent, ont fait un choix, que l’on pourrait même élever au rang de choix existentiel. La vie qu’ils ont choisi n’est pas sans compensations. Une fois qu’ils ont surmonté leur répulsion initiale vis-à-vis des conditions physiques dans lesquelles ils ont décidé de vivre, ils se trouvent en sécurité : plus en sécurité même qu’une grande partie de la population qui est engagée dans une lutte pour maintenir son niveau de vie et n’est aucunement assurée de réussir. Ces hommes savent, par exemple, qu’il existe des foyers partout, dans chaque bourgade et chaque ville, qui les accueilleront, les nourriront, les garderont au chaud, quoi qu’il puisse se passer, que le marché soit à la hausse ou à la baisse. Ils n’ont aucune peur d’échouer et échappent totalement aux contraintes de la routine : leur seule tache quotidienne est d’arriver à l’heure pour le repas, et leur seule tache hebdomadaire est de toucher leur chèque de la sécurité sociale. Qui plus est, ils appartiennent automatiquement à une fraternité - querelleuse et occasionnellement violente, peut-être, mais aussi tolérante et souvent amusante. La maladie va avec le mode de vie, mais un centre hospitalier n’est jamais très loin, et le traitement est gratuit.
Il est difficile pour beaucoup d’entre nous d’accepter que ce mode de vie, en apparence si peu attirant, est librement choisi. Assurément, pensons-nous, il doit y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond avec ceux qui ont choisi de vivre ainsi. Assurément, ils doivent souffrir de quelque maladie ou de quelque anomalie mentale qui explique leur choix, et par conséquent nous devons les prendre en pitié. Ou bien, comme le croient les travailleurs sociaux qui se présentent périodiquement dans les foyers, tous ceux qui logent là sont par définition victimes de malheurs qui ne sont pas de leur fait et qui échappent à leur contrôle. Par conséquent la société, représentée par les travailleurs sociaux, doit leur venir en aide. Conformément à cela, les travailleurs sociaux sélectionnent quelques-uns des résidents les plus anciens pour ce qu’ils appellent une réhabilitation, c’est-à-dire un relogement, complété par des allocations de plusieurs centaines de dollars destinées à acheter ces biens de consommation durable dont le manque, de nos jours, est considéré comme de la pauvreté. Les résultats ne sont pas difficiles à imaginer : un mois plus tard le loyer de l’appartement demeure impayé et l’allocation a été dépensée, mais pas en réfrigérateurs ou en fours à micro-ondes. Certains des sans-abris les plus expérimentés ont été réhabilités trois ou quatre fois, leur assurant au pub de courtes mais glorieuses périodes d’extrême popularité aux frais du contribuable.
Cependant, dire qu’un choix est libre ne revient pas à l’approuver comme bon ou comme sage. Il ne fait aucun doute que ces hommes vivent de manière entièrement parasitaire, ne contribuant en rien au bien commun et abusant de la tolérance que la société a pour eux. Lorsqu’ils ont faim, il leur suffit de se présenter à une soupe populaire ; lorsqu’ils sont malades, à un hôpital. Ils sont profondément antisociaux.
Et dire que leur choix est libre ne signifie pas qu’il ne soit pas soumis à des influences extérieures. Une part importante du contexte social de ces sans-abris est une société prête à ne rien leur demander. Elle est en fait prête à les subventionner pour s’enivrer jusqu’à l’abrutissement, et même jusqu’à la mort. Et tous, sans exception, considèrent comme faisant partie de l’ordre naturel et immuable des choses que la société agisse ainsi ; tous, sans exception, appellent le fait de toucher leur chèque de la sécurité sociale « être payé ».
Ces gentlemen de la route sont rejoints dans leur errance par un nombre croissant de jeunes gens, qui fuient leurs foyers sinistrés, où les naissances hors mariage, une succession de beaux-pères violents et une totale absence d’autorité sont la norme. Ces mêmes gens de gauche, dont les remèdes de charlatan prescrits dans le passé ont si largement contribué à créer la situation actuelle, nous disent constamment que la société (par quoi il faut entendre : le gouvernement) devrait faire encore davantage pour ces pauvres malheureux. Mais la clochardise n’est-elle pas, au moins dans la société actuelle, une illustration particulière de la loi, énoncée en premier par l’un de mes collègues britanniques, selon laquelle la misère s’accroit pour se porter à la hauteur des moyens disponibles pour la soulager ? Et les comportements antisociaux ne s’accroissent-ils pas à proportion des excuses que les intellectuels leur trouvent ?


[1] En français dans le texte.

mercredi 16 janvier 2013

Polygamie ou démocratie, il faut choisir




Le débat au sujet du « mariage homosexuel » (que le politiquement correct gouvernemental a rebaptisé « mariage pour tous ») a fait surgir un sujet connexe, celui de la polygamie.
Certains opposants au dit mariage homosexuel ont en effet affirmé que la légalisation des unions entre personnes de même sexe ouvrirait logiquement la voie (et la voix) à des revendications en faveur de la polygamie (et à bien d’autres choses encore, d’ailleurs, mais à chaque jour suffit sa peine, contentons-nous donc de la polygamie).
Il va sans dire que ces arguments, avancés notamment par la hiérarchie catholique, ont été immédiatement accueillis par l’habituel concert d’éructations et d’attaques ad hominem - « amalgame scandaleux », « relents nauséabonds », « argument inacceptable », « de quoi se mêlent-ils ces catholiques ? », « clergé rétrograde », « ils y connaissent quelque chose à la sexualité ? », etc.
Bref, rien que du classique.
Mais une fois passés ces enfantillages, et pourvu que le contradicteur insiste un peu, il arrive que le ton change et que certains, plus honnêtes ou plus imprudents que d’autres, reconnaissent que, oui, ma foi, à bien y réfléchir, la polygamie, pourquoi pas...
La polygamie nous dérange ? Bah, probablement un vieux reste de tradition chrétienne dont nous nous trouverons fort bien de nous débarrasser. A moins... à moins que cette inquiétude soudaine au sujet de la polygamie ne soit rien d’autre qu’une manière de dissimuler une inavouable islamophobie. Oh, horribile dictu !
Oui, vite, vite, légalisons aussi la polygamie, montrons sans tarder notre ouverture à l’Autre et notre amour des valeurs démocratiques d’égalité et de liberté !

A ceux à qui cette présentation semblerait excessive, inutilement alarmiste, je demanderais simplement de considérer les deux points suivants.
Vous dites qu’il est nullement question de légaliser la polygamie, juste de réparer une « injustice » dont souffriraient les couples homosexuels, et qu’il est presque injurieux de supposer que les défenseurs du « mariage homosexuel » auraient pour but ultime de légaliser la polygamie (sans même parler d’autres pratiques plus contestables encore) ?
Mais il n’est nullement question de sonder les cœurs pour y rechercher des intentions inavouables. Il suffit de s’attacher à la logique des arguments. Si tout doit être permis entre adultes consentants, si, comme le soutiennent les partisans du mariage homosexuel, le mariage n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment, pourquoi donc limiter le mariage à deux personnes ? Quand on aime on ne compte pas.
C’est un principe de justice élémentaire que de traiter de la même manière des situations semblables. En quoi donc la polygamie diffère-t-elle du mariage homosexuel selon les principes que vous-mêmes avez posés ? Si les raisons mises en avant pour légaliser les unions homosexuelles peuvent servir, pratiquement sans y changer une virgule, pour demander la légalisation de la polygamie, croyez-vous vraiment que vous pourrez résister longtemps lorsque cette demande s’exprimera ?
Ne vous récriez pas, ne jurez pas vos grands Dieux que jamais, oh non, jamais - personne ne vous croira, et lorsque vous serez de sang froid vous ne vous croirez pas vous-même. Souvenez-vous seulement du PACS. Au moment de la discussion de ce texte à l’Assemblée Nationale, en 1998, la garde des Sceaux affirmait solennellement que le PACS ne remettait nullement en cause le « mariage républicain » et qu’il ne s’agissait absolument pas d’un premier pas en direction de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Le PACS, nous disait-on, devait simplement permettre de régler certains problèmes quotidiens auxquelles sont confrontés les couples homosexuels et hétérosexuels. En réglant ces problèmes, le PACS devait même mettre un terme à toute revendication ultérieure et clore définitivement la question du mariage homosexuel. Affaire classée.
Quelques années plus tard, Ô surprise ! le mariage homosexuel était inscrit dans le programme présidentiel du Parti Socialiste et tous ses principaux dirigeants affirmaient publiquement leur soutien à cette mesure, y compris ceux qui s’y étaient opposés auparavant, comme Lionel Jospin ou Ségolène Royal.
La logique de l’égalité de tous les modes de vie, contenue implicitement dans le PACS, s’est avérée plus fortes que toutes les dénégations, même sincères. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Mais, direz-vous peut-être, il n’existe pas de « demande sociale » en faveur de la polygamie, celle-ci est contraire à nos mœurs et personne parmi les défenseurs du mariage homosexuel ne demande...
Pas de « demande sociale » ? Malheureux ! Savez-vous bien ce que vous dites ? Ignorez-vous donc vraiment que des millions de musulmans vivent désormais sur notre sol ? Dois-je vous rappeler que la polygamie est incontestablement permise par le Coran ? Un bon musulman peut épouser jusqu’à quatre femmes, sans compter « celles que sa main droite possède » (les concubines) qui ne sont pas en nombre limité. Mahomet lui-même, qui est « un excellent exemple » pour tous les croyants, aurait eu en tout quinze ou vingt épouses (les traditions divergent sur ce point) et aurait laissé neuf veuves derrière lui au moment de sa mort. Non seulement la polygamie est permise, mais un croyant sérieux pourrait même légitimement considérer qu’elle est une obligation dès lors qu’il en a les moyens.
Pas de « demande sociale » ? Alors que, en 2006, le nombre de familles polygames vivant en France était estimé à environ 20 000, alors que ceux qui se sont penchés sur la question estimaient, en 2010, que ce nombre pouvait avoir doublé ? Mais il existe certainement bien plus de familles polygames en attente d’être régularisées que de couples homosexuels désirant se marier ! Quant à ceux qui franchiront le pas une fois l’interdiction légale levée...
Regardons les choses en face : la polygamie sera très vraisemblablement la prochaine « demande sociale » qui se fera connaitre une fois le mariage homosexuel adopté.
Il est plus que temps pour nous de réfléchir à ce type d’arrangement matrimonial, et de retrouver les raisons pour lesquelles celui-ci est actuellement prohibé et devrait continuer à l’être.
Et, afin de soutenir nos frères plus faibles, qui craignent plus encore d’être taxés « d’islamophobie » ou de « racisme » que de consentir à des lois que, au fond d’eux-mêmes, ils désapprouvent, je ne partirais pas de la situation actuelle.
Je commencerais par leur parler de temps plus anciens et je leur parlerais de démocratie, car c’est bien l’un des enjeux essentiels de ce débat.


Transportons-nous donc devant la Cour Suprême des Etats-Unis, un jour d’octobre 1878, alors que celle-ci doit statuer sur une loi fédérale interdisant la polygamie. Une loi attaquée par des membres de l’Eglise mormone, au motif que celle-ci les empêcherait de suivre les prescriptions de leur religion, les mormons pratiquant alors les « mariages pluraux », c’est-à-dire en clair la polygamie.
Or, ce jour d’octobre 1878, dans un arrêt intitulé Reynolds vs. United States, la Cour Suprême affirma unanimement le caractère constitutionnel des lois interdisant la polygamie. Et elle le fit notamment en s’appuyant sur l’argument suivant : “polygamy leads to the patriarchal principle, and which, when applied to large communities, fetters the people in stationary despotism, while that principle cannot long exist in connection with monogamy.”
Autrement dit, les membres de la Cour Suprême rejetèrent la polygamie comme incompatible avec la démocratie, et donc avec la perpétuation de la République américaine.
En écrivant cela les juges américains n’avaient certainement pas l’impression d’avancer des arguments inédits, car ils n’ignoraient pas que leur position s’inscrivait dans une longue tradition intellectuelle en Occident. Montesquieu, écrivait par exemple dans L’esprit des lois : « Tout est extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la servitude des femmes ».
La servitude des femmes ? Mais n’étions nous pas en train de parler de la polygamie ? Si, c’est la même chose.
La polygamie fait violence à la nature humaine, et ce de plusieurs manières. Du côté des femmes, cet arrangement les expose presque inévitablement à la frustrations et à la jalousie. A la frustration car un homme ne saurait satisfaire durablement plusieurs femmes, ni physiquement ni sentimentalement. Dans les Lettres persanes, Montesquieu fait dire à Usbek : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes. » Par ailleurs le cœur humain est ainsi fait que nous aspirons à être aimé et à la possession exclusive de l’objet aimé. Soit l’on n’aime pas son mari, et il est alors bien difficile d’être heureuse, soit on l’aime, et on souffre de devoir le partager. La conséquence est la jalousie, jalousie à l’égard des co-épouses, jalousie à l’égard de leurs enfants, jalousie suscitée par les moindres actes de la vie quotidienne. Et avec la jalousie, la peur : peur de se voir supplanter par une nouvelle épouse plus jeune, peur d’être abandonnée lorsque la répudiation est possible (ce qui est le cas dans l’islam), peur pour ses enfants face à la jalousie des autres épouses, peur...
Arrêtons-nous là, et regardons du côté des hommes. Moins de frustration peut-être, mais tout autant de jalousie et de peur, quoique d’un autre ordre. Constamment exposé à des désirs et à des demandes qu’il ne peut satisfaire, soumis aux disputes et aux récriminations perpétuelles de ses épouses, le mari ne peut pas ne pas sentir que, laissées libres, ses femmes ne tarderaient pas à prendre leur envol. Et puisque, dans l’ordre de la nature, il nait à peu près autant d’hommes que de femmes, un mari polygame implique inévitablement plusieurs hommes sans épouses. Autant de prédateurs qui roderont en permanence autour du foyer, en quête de ce que leurs concurrents plus fortunés ont de trop.
La conséquence est inévitable : la pluralité des femmes appelle nécessairement leur enfermement et leur étroite surveillance : « L’ordre domestique le demande ainsi : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers. » Nul amour dans toutes ces précautions. Juste de la pure possessivité. Usbek a trop de femmes pour en aimer aucune, et il abandonne sans regret son harem, mais cela ne l’empêche nullement d’être passionnément jaloux de chacune d’elles.

L’ordre domestique polygame est donc nécessairement un ordre despotique, dans lequel l’homme règne par la force et la contrainte. Il n’est pas surprenant que la tradition islamique accepte qu’un homme puisse battre sa femme si elle se montre « désobéissante ». Cela va naturellement avec le reste. Par ailleurs un père polygame tend aussi à se conduire despotiquement avec ses enfants : on n’aime pas quinze ou vingt enfants comme on en aime deux ou trois, et puis on n’a simplement pas le temps de s’en occuper. Il faut que tout marche à la baguette, c’est quasiment une question de survie.
Soit, admettons, mais « le despotisme du prince », quel rapport ?
Eh bien, un régime politique, pour fonctionner correctement, a besoin que les citoyens développent certaines habitudes, certaines opinions, certaines mœurs (ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur) qui soient en conformité avec ses principes fondamentaux. Un régime démocratique a besoin de mœurs démocratiques pour durer. Mais les mœurs se forment avant tout au sein de la famille, dans les premiers attachements et les premiers exemples que reçoit l’enfant. Une famille gouvernée despotiquement par le père tend à inculquer des mœurs despotiques aux garçons et des mœurs serviles aux filles. L’habitude de se faire obéir sans discuter, de battre plus faible que soi et de se soumettre à plus fort, l’opinion qu’il est légitime de placer ses caprices au centre de tout. Très exactement le contraire des qualités qu’auraient besoin de développer les citoyens d’un régime politique libre.
Ecoutons Jefferson décrire les effets moraux de l’esclavage sur les maîtres et leur famille, dans les Etats du sud des Etats-Unis :

« L’existence de l’esclavage parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le maitre et l’esclave est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part de l’autre. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le parent se déchaine [contre l’esclave], l’enfant regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les esclaves de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

Maintenant remplaçons simplement les mots liés à l’esclavage par ceux liés à la polygamie :

« L’existence de la polygamie parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le mari et ses épouses est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part des autres. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le père se déchaine [contre l’une de ses femmes ], le garçon regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les filles de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

A-t-il jamais existé meilleure description de l’esclavage domestique qu’est la polygamie ?
Et bien entendu l’inverse de ce que décrit Jefferson est vrai du côté des femmes : les filles apprennent à considérer tous les hommes comme leurs ennemis et sont dévorées d’une rage impuissante, ou bien elles apprennent de leurs mères la soumission et participent servilement à perpétuer avec leurs propres enfants les croyances et les habitudes qui les confinent dans l’esclavage domestique.
Ajoutons à cela que l’enfermement des femmes empêche les chefs de famille de se faire confiance les uns aux autres, de se réunir, de se concerter : on aurait trop peur d’introduire un autre homme sous son toit, et puis avec tant de femmes à surveiller et d’enfants à faire obéir on n’a guère le temps et la disponibilité d’esprit pour autre chose. Bref, la polygamie tend à renfermer invinciblement chacun dans son intérieur et s’oppose à la création de ces associations de citoyens qui sont le fondement de la démocratie. Face à ces individus isolés dans leurs sérails - petits ou grands - le prince n’a pas de mal à s’imposer, aucune résistance durable à l’oppression n’est possible. Cela n’empêche pas les révolutions de palais, et parfois les révolutions tout court, mais cela empêche l’apparition d’un régime libre. Un despote chasse l’autre.
En octobre 1878, les Américains instruits avaient encore tous ces éléments à l’esprit. Ce pourquoi non seulement la Cour Suprême prit l’arrêt Reynolds, mais le gouvernement fédéral pourchassa vigoureusement les mormons polygames, jusqu’à ce que, en 1890, l’Eglise mormone annonce officiellement qu’elle renonçait aux mariages pluraux.
Aujourd’hui, alors que des vagues migratoires sans précédent on introduit la polygamie sur notre sol, aujourd’hui, alors que nous sommes à la veille d’autoriser des unions homosexuelles qui inévitablement réveillerons les revendications en faveur de la polygamie, nous serions bien avisés de nous rappeler cet épisode de l’histoire des Etats-Unis.
Nous serions surtout bien avisés de nous rappeler les raisons pour lesquelles le gouvernement américain ne craignit pas de limiter la liberté des mormons dans l’exercice de leurs convictions religieuses.
La polygamie est odieuse à bien des égards, et seules ses conséquences proprement politiques ont été exposées ici. Mais si nous ne devions retenir qu’une seule raison de nous y opposer, retenons du moins celle-ci : polygamie ou démocratie, il faut choisir.



mercredi 9 janvier 2013

Mariage et bien commun (2/2)




Je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du bien commun et de l’intérêt des enfants, parce que les deux sont directement liés. Mais le mariage a bien d’autres avantages, d’abord bien sûr pour ceux qui se marient, et je ne parle pas là des avantages accordés par la loi. Pour le dire en aussi peu de mots que possible : pour la plupart des êtres humains, un mariage heureux est une condition indispensable du bonheur. Certaines personnes, plutôt rares, peuvent certes être heureuses sans vivre en couple et bien entendu il existe des mariages ratés - certains même qui peuvent ressembler à l’enfer - mais cela ne change rien au fait qu’hommes et femmes gagnent en général grandement à vivre ensemble et à fonder une famille. Bien évidemment, la complémentarité naturelle des hommes et des femmes, qui leur rend possible et nécessaire le fait de vivre ensemble, ainsi que le désir tout aussi naturel d’avoir des enfants, ne sont pas tout à fait suffisants pour former des couples stables. La complémentarité des sexes implique la différence, qui a son tour implique nécessairement de temps à autres conflits et incompréhension. L’être humain a des désirs et des besoins multiples, qui le poussent parfois dans des directions opposées. C’est aussi pour des raisons de ce genre que l’institution matrimoniale a été inventée : pour soutenir la meilleure part de notre nature et pour nous aider à adopter le mode de vie le plus susceptible de s’avérer satisfaisant sur le long terme.
En bref, se marier ne rend pas nécessairement heureux, mais il est bien difficile d’être heureux si l’on n’est pas marié - encore une fois, toutes exceptions mises à part.
Il vous en faut des preuves ? La science sociale vous en fournira, soyez tranquille. Elle vous fournira le genre de preuves qu’elle est capable de fournir, bien sûr. Elle vous parlera du bonheur tel que peuvent le mesurer des questionnaires ou des entretiens, elle vous parlera d’éléments tangibles et mesurables comme les revenus ou la santé. Vous aspirez à des descriptions plus exaltantes et à des preuves plus subtiles ? Eh bien, je ne sais pas moi, lisez Jane Austen, lisez Rousseau, lisez l’immense trésor de la littérature occidentale qui vous tend les bras.
Mais, pour le dire franchement, il y a quelque chose d’un peu triste à devoir prouver de telles choses et à argumenter pied à pied pour convaincre de ce qui devraient être des évidences. C’est une époque bien morose que celle où il faut défendre les bienfaits de la famille et où hommes et femmes en viennent à douter qu’ils soient fait pour vivre ensemble.

Revenons donc à notre sujet principal.
Soit, le mariage sert le bien commun, c’est entendu, mais enfin, n’êtes vous pas en train de nous parler de quelque chose qui d’ores et déjà n’existe plus ? et quel mal produirait donc le fait de permettre à des couples de même sexe de se marier ?
Ces questions sont pertinentes, prenons les dans l’ordre.
Tout d’abord, le mariage, tel qu’il a été défini jusqu’ici, existe-t-il encore dans un pays comme la France ?
Oui et non. Il est incontestable que la conception traditionnelle du mariage a été considérablement affaiblie par une série de facteurs, au premier rang desquels la diffusion de la contraception et les changements législatifs visant à diminuer les avantages légaux attachés au mariage et à rendre sa dissolution plus facile. De ce point de vue, l’alignement du régime juridique de la filiation naturelle sur celui de la filiation légitime et les réformes successives visant à faciliter le divorce ont été primordiales.
Aujourd’hui, l’idée que le cadre normal de la sexualité devrait être celui du mariage est devenue quasiment incompréhensible à la plupart de nos contemporains, et l’idée qu’un mariage devrait, sauf exceptions, être contracté pour toute la vie, « jusqu’à ce que la mort nous sépare », se porte à peine mieux. Dès lors le mariage ne joue plus que très imparfaitement son rôle principal qui est, rappelons-le, de canaliser la sexualité et de lier procréation et parentalité. Tout cela est vrai.
Cependant, si le mariage n’est plus que l’ombre de ce qu’il était, il existe encore, tant dans les lois que dans les mœurs. Le mariage continue d’offrir certains avantage légaux, sa dissolution reste plus compliquée que celle d’une union libre (ou d’un PACS), il continue de procurer une certaines protection aux femmes et aux enfants. Par ailleurs, aussi étonnant que cela puisse paraitre, certaines personnes continuent à se marier. Des hommes et des femmes s’obstinent à sacrifier aux rites « bourgeois », « passéistes », « obscurantistes » de la bague au doigt, de l’engagement solennel, voire, horribile dictu !, des fiançailles et de la bénédiction nuptiale. C’est à désespérer du féminisme et de l’éducation nationale.
Le mariage est donc mal en point mais il n’est pas mort. Et ce qui a été fait peut, au moins en partie, être défait.
Ne prenez pas cet air étonné. Les lois, tout comme les opinions, ne sont pas éternelles. Les unes et les autres peuvent être changées. Le point même où nous en sommes rendus - discuter de la possibilité d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe - le prouve au-delà de tout doute raisonnable. Oui, il est parfaitement envisageable de modifier la législation sur le divorce, sur la filiation, sur la fiscalité, pour redonner au mariage une partie de son lustre d’antan ; de même qu’il n’est nullement déraisonnable d’espérer que nous en revenions à une conception plus sensée des rapports entre les hommes et les femmes - et d’œuvrer en ce sens.
Ce qui nous amène à la seconde question : en quoi le « mariage homosexuel » poserait-il problème ?
Précisons d’abord que le plus probable est que, si la possibilité leur en est offerte, peu de couples homosexuels se rendront chez monsieur le maire, mais que le nombre ne change absolument rien à l’affaire. Ce qui rend problématique le mariage homosexuel c’est l’évolution conceptuelle qu’il traduit et en même temps qu’il induit. Dès lors que les couples de même sexe ont la possibilité de se marier, le mariage n’est effectivement plus rien d’autre qu’une « déclaration d’amour solennelle entre deux être qui s’aiment » (quand au fait que cette possibilité ne restera pas longtemps cantonnée à « deux êtres », j’en parlerai dans un autre billet). Le lien entre sexualité, procréation et parentalité est définitivement rompu, et le seul fondement de « l’engagement » matrimonial est l’amour que se portent les mariés. La conséquence nécessaire est qu’il n’existe aucune raison de faire durer cet « engagement » plus longtemps que ledit amour. Pourquoi donc le mariage devrait-il être, en principe, pour la vie, si l’amour n’est pas pour la vie ? Et qui peut promettre qu’il aimera demain celui ou celle qu’il aime aujourd’hui ? Le cœur a ses raisons...
Non seulement divorcer deviendra inévitablement aussi aisé que de se marier, mais l’on peut raisonnablement penser que l’obligation de fidélité disparaitra elle aussi du « contrat », dans la mesure où le militantisme homosexuel s’est toujours rangé sous la bannière de la « libération sexuelle », « libération » dont le dogme fondamental est que n’importe qui devrait pouvoir coucher avec n’importe qui quand ils le désirent. Et puis, pourquoi diable le législateur devrait-il sanctionner l’infidélité, dès lors que le mariage n’est plus destiné à lier sexualité, procréation et parentalité ? A chacun de s’arranger comme il veut avec ses appétits et son ou ses partenaires, et mort aux tabous judéo-chrétiens !
En bref, le mariage homosexuel signifie la mort du mariage. Le nom seul subsistera de cette institution qui aura perdu toute efficacité et toute raison d’être. Au fait, pourquoi donc les pouvoirs publics devraient-ils se soucier d’offrir une consécration solennelle à ceux qui disent s’aimer ?
En second lieu, le mariage homosexuel ouvrira inévitablement la voie à l’adoption et à la procréation médicalement assistée pour les couples homosexuels.
A ce jour, aucune étude définitive n’existe qui permettrait de trancher la question : être élevé dans un « contexte homoparental » est-il nuisible pour les enfants ? Toutefois la très abondante littérature qui conclut à la supériorité de la famille « traditionnelle » (papa, maman, et leurs enfants biologiques) sur les autres formes de « famille » (monoparentale, recomposée, etc.) incite très fortement à penser que cela doit être le cas. L’une des raisons, en effet, qui explique la supériorité de la famille « traditionnelle » sur les autres est - Ô surprise ! - qu’hommes et femmes sont différents et, par conséquent que, en règle général, chaque sexe apporte une contribution qui lui est propre à l’éducation des enfants. Au surplus, le fait qu’il n’existe aucune preuve de l’innocuité du « contexte homoparental » devrait être une raison suffisante pour que le législateur refuse de donner sa caution à « l’homoparentalité ». A moins d’accepter de considérer les enfants comme des rats de laboratoire dont le bien devrait être subordonné au désir d’expérimentation sociale des adultes.
Par ailleurs le mariage homosexuel ne pourra que miner encore davantage l’idée que les enfants ont besoin de leur père et de leur mère pour s’épanouir, déliant donc encore un peu plus les hommes de l’obligation morale d’assumer la responsabilité des enfants qu’ils engendrent. Le mariage pour les homosexuels se payera très normalement chez les hétérosexuels par encore plus de naissances hors mariage, encore plus de « familles » monoparentales ou recomposées, et ce seront les enfants qui seront les premiers (mais non les seuls) à acquitter la note.
Enfin, il faut ajouter que le mariage homosexuel serait une dégringolade supplémentaire sur la pente du relativisme moralisateur, de l’ingénierie sociale, de l’égalitarisme fanatique. Le mariage homosexuel repose sur la négation de la différence naturelle des sexes, sur la négation des besoins naturels des enfants, sur la négation des limites que la nature humaine impose à nos désirs d’égalité et de liberté. Cette guerre contre la notion de nature humaine a déjà fait des dégâts considérables, à l’école, au sein de la famille, dans la société toute entière. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre d’abandonner une nouvelle position à l’ennemi, car en la matière toute défaite dans un domaine a pour effet d’affaiblir la résistance dans tous les autres. Ainsi, et quoiqu’en disent les partisans du mariage homosexuel, il est inévitable que ledit mariage ouvre la voie à bien d’autres arrangements familiaux et matrimoniaux, dont la polygamie sera peut-être, hélas, le plus anodin. Nous en reparlerons.


Bon, admettons tout ce qui précède. Un problème de taille subsiste pourtant. N’avez-vous pas l’impression de mener un combat perdu d’avance ? A quoi servirons toutes ces manifestations, toutes ces protestations, toute cette argumentation ? Ignorez-vous que le Parti Socialiste et ses alliés ont la majorité absolue à l’Assemblée Nationale ? N’est-il pas clair comme le jour qu’ils mettront toute leur énergie a faire adopter cette « promesse du candidat Hollande », pour donner un os à ronger au « peuple de gauche » qui se désespère, et se désespérera chaque jour davantage, de la situation économique et de l’abandon d’autres promesses, comme le droit de vote des étrangers ? Il y va pratiquement de leur survie politique. Allons mon ami, vous vous êtes bien battu, mais la guerre est terminée. Rentrez chez vous.
Il est vrai que le rapport de force politique du moment est défavorable, et le plus probable est que les partisans du mariage homosexuel parviendront à leurs fins, il serait vain de le nier.
Voilà où nous ont conduit la lâcheté et l’irréflexion de générations d’hommes politiques dits de droite (car après tout, que la gauche soit favorable au mariage homosexuel, c’est dans l’ordre des choses), voilà où mène le refus de se battre et de défendre nettement la famille afin de ne pas encourir le reproche d’être « passéiste » et « homophobe », voilà comment une bataille qu’il semblait impossible de perdre est pourtant sur le point d’être perdue. Ceux qui ont permis que cela arrive mériteraient à coup sûr l’exécration des générations futures, et la recueilleront sans doute.
Néanmoins le désespoir n’est pas de mise. Une bataille politique n’est jamais perdue avant d’être menée, et l’on a déjà vu des majorités parlementaires que l’on pensait irrésistibles se fracasser sur une mobilisation populaire inattendue. L’adversaire a apparemment l’avantage, mais il n’a pas encore la victoire, loin de là.
Et même si la bataille parlementaire devait être perdue, cela ne signifierait pas qu’il était inutile de se battre. Le temps de la politique n’est pas celui des idées. Ce qui a été semé par l’argumentation peut parfaitement germer de manière inattendu, bien après la fin de la bataille politique, et ressusciter une opposition que l’on croyait éteinte. Se battre jusqu’au dernier carré, et même au-delà, puisque dans ce genre de conflit la défaite des combattants n’entraine pas leur mort, peut contribuer à maintenir vivant le souvenir de ce qui a été perdu et inspirer le désir et l’espoir d’un retour des choses. La lutte d’aujourd’hui peut devenir un phare pour nos descendants qui continueront à vivre dans les ténèbres progressistes, et le simple fait de s’être battu, et d’avoir constaté la nullité intellectuelle de l’ennemi, encourage à recommencer dans d’autres domaines, à d’autres occasions.
Ne vous laissez pas intimider par les affirmations de nos adversaires selon lesquelles nous irions à rebours du « sens de l’histoire » ou de « l’évolution de la société ». La société n’évolue pas toute seule, c’est nous qui la faisons évoluer, le futur n’existe que comme prolongement de nos actions présentes, et celles-ci sont entièrement en notre pouvoir.
Alors gardez votre poudre sèche et tirez lorsque vous verrez le blanc de leurs yeux. Le moment décisif arrive.

***

Pour appuyer tout ce qui vient d’être dit, quelques références.
Tout d’abord ces deux articles disponibles en ligne, qui reprennent en détails les points évoqués sur la famille, et en ajoutent d’autres. Ici et ici. Chaque article contient des références bibliographiques.
Ensuite, procurez-vous Coming Apart et lisez le chapitre consacré à la famille. Les notes de ce chapitre contiennent elles aussi de nombreuses références bibliographiques sur le sujet.
Sur la question des différences hommes/femmes vous pouvez consulter les billets que j’ai consacré au féminisme, qui renvoient à plusieurs livres et articles.
Avec tout ça vous avez de quoi vous occuper longtemps et profitablement.

mercredi 2 janvier 2013

Mariage et bien commun (1/2)



 
Le début de cette année sera donc placé sous le signe de la destruction du mariage. Ainsi en ont décidé nos gouvernants, puisque va s’ouvrir le débat législatif sur le « mariage pour tous », euphémisme ridicule dont nul n’ignore qu’il cache le mariage homosexuel.
Par conséquent, le début de cette année sera placé sous le signe de la défense du mariage pour ceux qui, comme votre serviteur, estiment que le mariage, le vrai, le seul, celui entre un homme et une femme, mérite d’être défendu.
Cette défense se fera bien sûr d’abord dans la rue et au sein du Parlement, mais ceux qui combattent dans les tranchées ont besoin d’être ravitaillés en munitions et soutenus, de l’arrière, par l’artillerie, pour espérer l’emporter. Assurons-nous donc que les magasins dans lesquels ils viendront puiser sont convenablement pourvus en arguments, et pilonnons sans merci les positions adverses.

Dans une précédente série de billets, j’avais déjà eu l’occasion d’examiner les principaux arguments avancés par les partisans du mariage homosexuel - et de montrer le caractère inopérant de tous ces arguments. Aucune raison avancée pour justifier l’ouverture du mariage aux couples du même sexe n’est convaincante. Cela devrait normalement suffire pour clore le débat, car la charge de la preuve devrait, en toute équité, reposer entièrement du côté de ceux qui veulent modifier l’institution du mariage.
Malheureusement cela ne suffit plus. Le mariage a été si fort malmené, depuis presque un demi-siècle, que sa signification s’est perdu. Même ceux qui ne sont pas a priori particulièrement favorables au mariage homosexuel tâtonnent souvent pour justifier leur opposition, quand ils ne se retrouvent pas purement et simplement dépourvus d’arguments pour appuyer leur réticence. Dès lors, l’issue la plus probable est que, face à la détermination et à l’agressivité des partisans du mariage homosexuel, les réticents finissent par baisser les bras et par se lasser d’une résistance à laquelle ils ne parviennent pas à trouver un sens.
Nous en sommes là.
Par conséquent, repousser les offensives adverses, en démontant les arguments du camp d’en face, doit s’accompagner d’une contre-offensive. Il est, pour parler de manière moins métaphorique, devenu nécessaire de rappeler que le mariage est une institution qui sert le bien commun, et d’expliquer pourquoi.
Disons le tout de suite : une telle entreprise excède de beaucoup ce qu’il est possible de faire sur un simple blog, si du moins on ne veut marcher que la preuve à la main. Des rayonnages entiers, que dis-je, des bibliothèques ont été écrites sur cette question et sur celles qui lui sont liées, et l’esprit le plus synthétique du monde ne saurait venir à bout d’en faire un résumé acceptable en quelques pages. Mais il est possible du moins de présenter quelques têtes de chapitre, en indiquant (en fin d’article) aux lecteurs scrupuleux et persévérants quelques références grâce auxquelles ils pourront commencer à dérouler la pelote par eux-mêmes.
C’est donc ce que vais m’efforcer de faire, non pas en présentant tous les arguments en faveur du mariage et en examinant toutes les questions qui sont liées au débat actuel, mais seulement ceux et celles qui me paraissent les plus propres à convaincre les hésitants.
Je ne m’adresserais pas, par conséquent, aux militants de la « cause » homosexuelle, aux féministes canal hystérique, ni à ceux, hélas nombreux, pour qui le mot « égalité » tient lieu de toute argumentation. Tous ceux-là sont au-delà, ou en-deçà, d’une argumentation rationnelle.
Mes arguments ne seront pas particulièrement dirigés non plus vers les plus croyants d’entre nous, qui n’ont pas besoin d’être convaincus de la nocivité du mariage homosexuel et qui puisent dans leur foi suffisamment de motivation pour s’y opposer. Pour des raison stratégiques, et non pour des raisons personnelles, mon argumentation sera entièrement « laïque ».
Mon gibier, dans cette chasse, n’est pas le mariage chrétien mais le mariage « civil », celui qui, sous une forme ou une autre, semble bien exister dans toutes les sociétés connues. Je n’ignore pas pour autant que, historiquement, les deux types de mariage sont très liés en France, et en Occident en général, et qu’il serait sans doute dangereux de les séparer totalement. Mais c’est là une question connexe que je laisserais de côté.

Reprenons donc les choses à la base. Pourquoi le mariage existe-t-il ? Pourquoi, pour autant que nous le sachions, existe-t-il partout et toujours des normes et des rituels visant à unir durablement les hommes et les femmes et à encadrer leur sexualité ?
La réponse est très simple : le mariage est une constante anthropologique tout simplement parce qu’il répond à certains besoins de la nature humaine.
Mais encore ?
Eh bien, les êtres humains sont des animaux sexués et par conséquent hommes et femmes s’attirent mutuellement. Jusque là tout va bien, nul besoin pour le législateur de commander aux hommes de rechercher la compagnie des femmes et plus si affinités, et inversement. Mais plaisir d’amour ne dure qu’un moment, comme le dit le poète, et cela n’est pas toujours suffisant, loin de là, pour fixer les hommes auprès des femmes. Or il est pourtant fort nécessaire que le plus de couples possible se stabilisent.
D’abord parce que, si la sexualité est liée à l’amour, elle est également inséparable de la jalousie et de passions très peu pacifiques. La fluidité des relations entre les hommes et les femmes est donc une cause importante de violence, dont les femmes et les enfants sont les premières victimes.
Car bien entendu, et c’est là le plus important, nos organes sexuels étant des organes reproducteurs, il n’est pas rare que, pour avoir voulu être deux un moment, on se retrouve trois toute la vie. Mais si concevoir des enfants est immédiatement agréable, en prendre soin et les éduquer n’a pas nécessairement le même attrait, particulièrement pour les hommes. Pour le dire en peu de mots, et en parlant de manière générale, la vie de famille attire spontanément beaucoup moins les hommes que les femmes, et qui plus est ceux-ci ont toujours la possibilité de s’enfuir lorsqu’un marmot pointe le bout de son nez, alors que les femmes sont limitées à la ressource de l’infanticide, que, fort heureusement, la plupart d’entre elles répugnent invinciblement à pratiquer.
Par conséquent, toutes les sociétés que la terre ait porté semblent bien s’être souciées de fixer les hommes auprès des femmes et de trouver des moyens de leur faire assumer leurs responsabilités parentales. Et c’est ainsi que le mariage a été inventé.
Défini en termes très généraux, le mariage est la reconnaissance et l’approbation publique du fait que tel homme et telle femme aient des relations sexuelles, reconnaissance et approbation qui emporte avec elle des avantages et des obligations sanctionnées par la société dans son ensemble. L’obligation essentielle est celle de la stabilité du couple et de l’éducation en commun des enfants qui pourraient résulter de cette union. Les avantages sont variables selon les sociétés mais existent toujours et tournent, le plus souvent, autour de trois points : la filiation, le patrimoine, les honneurs. Les couples mariés voient leurs enfants officiellement reconnus, avec tout ce qui en découle du point de vue de la transmission des biens, du nom, etc., les couples mariés bénéficient d’avantages matériels, les couples mariés peuvent se voir attribuer certaines distinctions honorifiques.
Bien entendu, à côté de ces dispositions « légales », officielles, existent habituellement toute une série de pénalités informelles mais très importantes pour la pérennité de l’institution. Comme la réprobation et l’ostracisme qui frappent ceux ont des relations sexuelles hors mariage, le ridicule qui s’attache à ceux qui préfèrent rester célibataires, et autres choses du même genre.
Résumons-nous : dans toutes les sociétés, le mariage sert le bien commun car il canalise et modère les passions sexuelles et surtout, surtout, car il lie sexualité et parentalité.
S’il ne fallait citer qu’une seule contribution du mariage au bien commun, ce serait celle-ci : toutes choses égales par ailleurs, il est bien préférable pour les enfants d’être élevés par ceux qui les ont conçus.
Pour le dire autrement : un enfant a besoin de son père et de sa mère, c’est-à-dire d’être soigné, élevé, éduqué par son père et sa mère biologiques, ce qui suppose que les deux vivent ensemble et se partagent les tâches d’éducation au quotidien.
Oubliez les bavardages psychologisants de ceux qui, pour paraitre modérés, reconnaissent qu’un enfant a certes besoin d’une « figure paternelle » et d’une « figure maternelle », mais qui ajoutent aussitôt que n’importe quel homme ou n’importe quelle femme pourra remplir cette fonction. Qu’importe que petit Louis ait deux « mamans », pourvu que le frère de l’une d’elle vienne souvent à la maison. Non. Un enfant n’a pas besoin d’une « figure paternelle » ou « d’une figure maternelle », il a besoin de son père et de sa mère, au quotidien.
Des preuves ? me direz-vous.
Mais bien plus qu’il n’en faut (si vraiment il vous en faut) !
Ecoutez bien : quelle que soit la variable examinée, la science sociale parvient à la conclusion que la structure familiale qui produit les meilleurs résultats pour les enfants est celle où les deux parents biologiques sont mariés. Les enfants élevés dans des familles dites monoparentales ou recomposées, ou par des parents qui ne sont pas mariés, se portent en moyenne moins bien, physiquement et psychologiquement, réussissent moins bien à l’école, sont plus susceptibles de devenir délinquants et de développer des addictions. Parvenus à l’âge adulte ils divorcent plus fréquemment et occupent des emplois moins élevés, etc. Et ceci reste vrai après avoir contrôlé pour le statut socio-économique des parents. Il n’existe probablement pas de résultats qui soient mieux acceptés par les spécialistes, et qui soient plus systématiquement ignorés par les médias et les hommes politiques.


Bon, à la limite les deux parents biologiques je veux bien, mais « mariés », pourquoi donc ? Deux parents qui vivent ensemble sans être mariés, cela ne suffit pas ?
Non. Statistiquement, les couples qui cohabitent obtiennent de moins bon résultats dans l’éducation de leurs enfants que les couples mariés. Ne soyez pas étonné, l’explication n’est pas si difficile à trouver. La question à poser est : pourquoi un couple choisit-il de cohabiter plutôt que de se marier ? Il est raisonnable de penser que, le plus souvent, ce choix traduit une certaine réticence à s’engager formellement, une conception plus « libertaire » du couple et, de manière générale, le désir de se garder une porte de sortie aisée à emprunter si l’envie devait vous en prendre. Les couples non mariés sont simplement moins solides que les couples mariés, même en ces temps de divorce par consentement mutuel, et il n’est pas rare que l’absence de mariage traduise un conflit dans le couple au sujet du degré de sérieux de la « relation ».
Le lien entre l’éducation des enfants et le bien commun est évident. Les troubles accrus des enfants dont les parents ne sont pas mariés ne restent évidemment pas cantonnés à l’intérieur de leur famille, mais rejaillissent rapidement sur l’ensemble de la société. Puisque ces enfants, en grandissant, sont plus susceptibles de développer des comportements violents ou asociaux, puisqu’ils acquièrent moins bien les qualités du caractère indispensables à la vie en commun, comme la maîtrise de soi, le sens du devoir, la confiance en soi et en les autres, la persévérance, etc. leur multiplication a des effets nocifs sur la société dans son ensemble. Lorsque les divorces deviennent monnaie courante ou que trop de gens ne se marient plus, la société dans son ensemble souffre d’une variété de pathologies, telles que l’augmentation de la pauvreté, de la délinquance, de l’usage des stupéfiants, des suicides, etc.
Voilà donc le lien essentiel entre le mariage et le bien commun et ce qui, au premier chef, explique que, partout et toujours, existent des normes sociales visant à encadrer la sexualité des hommes et des femmes.
Mais dans une démocratie libérale comme la nôtre, il existe une autre contribution du mariage au bien commun. Des familles solides, intactes, diminuent le besoin de recourir à l’intervention des pouvoirs publics dans la vie quotidienne, et par conséquent concourent à préserver les libertés individuelles. En effet, comme nous l’avons vu, la dissolution de la famille provoque une augmentation de la criminalité et des désordres sociaux de toutes sortes. Par ailleurs la famille a un rôle fondamental pour protéger et prendre soin des membres les plus vulnérables de la société, les enfants, les malades, les vieillards. Lorsque les familles se désunissent, cette prise en charge ne peut plus être assurée, ou plus au même degré. Dans un cas comme dans l’autre, l’effondrement de la structure familiale signifie donc la disparition ou l’affaiblissement de tout un réseau d’entraide et de contrôle social absolument indispensable. Dès lors ces fonctions devront être assurées par d’autres personnes ou d’autres institutions, et très rapidement seul le gouvernement sera en mesure de remplir ce rôle.
Moins de familles et des familles plus fragiles a inévitablement pour conséquence, à plus ou moins long terme, l’expansion de l’Etat-providence. L’administration prend peu à peu la place des individus et des institutions privées. Les dépenses publiques et les prélèvements obligatoires augmentent, les réglementations se font plus tatillonnes et plus intrusives au fur et à mesure que ces dépenses augmentent et que les agents publics se substituent aux particuliers. Plus la présence de l’administration se fait pesante et moins les individus se sentent responsables de leurs actes et du sort de leurs semblables. Pourquoi devrais-je élever cet enfant que je n’ai pas voulu avec cette femme qui ne me plait pas plus que ça ? Elle n’a qu’à aller voir les services sociaux. Pourquoi devrais-je prendre chez moi mes vieux parents ? Il y a des maisons de retraite et des allocations pour ça. Après tout, on ne donne pas la moitié de ses revenus au fisc pour être ensuite individuellement responsable du bien-être de ses voisins. Et moins les individus se comportent de manière responsable, plus les pouvoirs publics doivent, fort maladroitement, essayer de se substituer à eux.
Ainsi se trouve enclenché le cercle vicieux qui conduit peu à peu les démocraties libérales vers ce que Tocqueville nommait le « despotisme administratif ».
Certes, ni Tocqueville, ni de manière générale les premières générations des penseurs dits libéraux, n’auraient soutenus l’opinion que l’on trouve parfois aujourd’hui chez certains de ceux qui se disent libéraux, à savoir que le mariage est une affaire strictement privée, que les pouvoirs publics devraient s’en désintéresser entièrement et que par conséquent n’importe qui devrait pouvoir épouser qui lui plait. La liberté avant tout ! Ils comprenaient bien, en effet, qu’un gouvernement libre requiert des individus d’une certaine sorte pour perdurer et que cette sorte d’individus n’est, sauf exception, susceptible de se former qu’au sein du mariage. Une structure familiale intacte est l’une des choses essentielles qui rend le libéralisme - à savoir un gouvernement soigneusement limité, l’économie de marché, la liberté individuelle fondée sur les droits naturels - viable.