Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 20 février 2013

Human accomplishment : de la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (2/8)






A ce stade, au moins trois questions se posent légitimement.
D’une part, ces mesures sont-elles fiables ? Sommes-nous réellement en train de mesurer l’importance de tel ou tel personnage dans tel ou tel domaine ?
La manière la plus rapide d’y répondre est de se demander si les résultats du classement paraitraient surprenants à quelqu’un ayant quelques connaissances en la matière, ou bien si au contraire sa réaction serait : « c’est à peu près ce à quoi je m’attendais ». Ce sont bien entendu tous les lecteurs de Charles Murray qui sont invités à faire ce test pour eux-mêmes, en fonction de leur degré de connaissance dans les différents inventaires.
Une manière plus sophistiquée d’y répondre est de calculer la fiabilité statistique des mesures. Un indice d’excellence statistiquement fiable est un indice stable, c’est à dire qui ne varie guère lorsqu’on le calcule à partir d’une partie seulement des sources utilisées pour chaque inventaire. Les détails techniques n’important pas ici, il suffira de dire que le coefficient de corrélation entre les différentes mesures réalisées en utilisant seulement une partie des sources est très élevé : pour les vingt inventaires, la moyenne est de 0,93 (le maximum étant 1). En termes non techniques : les indices d’excellences dans chaque domaine reflètent bien le consensus des experts sur la question.
Deuxième question : ce consensus des experts n’est-il pas susceptible de changer radicalement dans dix, vingt ou trente ans ? Ne sommes-nous pas plutôt en train de mesurer des effets de mode ?
La seule garantie efficace pour se prémunir contre les effets de mode, c’est le passage du temps. Pour cette raison Charles Murray choisit d’arrêter ses mesures en 1950. Cela signifie bien sûr que ne seront pas pris en compte des gens importants qui auront été en activité après 1950, mais cela donne du moins certaines garanties que tous ceux, ou presque tous ceux, qui étaient réellement importants avant 1950 auront été pris en compte et que les gloires d’un jour auront été laissées de côté. Par ailleurs beaucoup de sources utilisées ont été élaborées sur des décennies et, pour chaque inventaire, Charles Murray s’efforce d’inclure des sources provenant de plusieurs pays différents ce qui, là aussi, minimise les effets de mode.
Troisième question : les sources d’expertise ne sont-elles pas biaisées, marquées par les préjugés ethnocentriques, le sexisme, le racisme, le chauvinisme, etc. ?
Cette question se pose un peu différemment pour les sciences et pour les arts.
Pour les arts (et la philosophie), le problème de l’ethnocentrisme est très atténué par le fait d’établir des inventaires par aires géographiques. Ainsi les artistes non occidentaux ne sont pas en compétition avec les artistes occidentaux, etc. Pour les sciences les inventaires sont mondiaux, mais les critères stricts de la méthode scientifique laissent a priori peu de place à l’expression d’un quelconque ethnocentrisme et, qui plus est, nombre de sources utilisées ont été élaborées de manière conjointe par des scientifiques de différents pays.
Le problème d’un éventuel chauvinisme (par exemple un spécialiste allemand de la musique parlera plus des musiciens allemands qu’un spécialiste français) est contrôlé en utilisant des sources venant de plusieurs nations différentes. En littérature la langue est toutefois une barrière sérieuse pour une évaluation impartiale : il n’est possible de bien évaluer que la littérature écrite dans une langue que l’on est capable de lire, par conséquent les experts en littérature tendent presque inévitablement à accorder une attention disproportionnée à la littérature de leur pays. Pour essayer d’y remédier, Charles Murray a choisi d’établir ses mesures en se basant exclusivement sur des sources écrites dans une langue qui n’est pas celle de l’auteur examiné (par exemple, l’importance de Proust sera évaluée exclusivement à partir d’ouvrages qui ne sont pas écrits en français).
Les questions du sexisme et du racisme seront traitées plus en détails plus tard, mais il est possible de donner un avant-goût du résultat. La question est celle de savoir s’il existerait de bonnes raisons de penser que les sources d’expertise utilisées ont significativement sous-estimé les réalisations scientifiques et artistiques des femmes et des « minorités ethniques ». Et la réponse est : non.

Pour clore, au moins provisoirement, la question de la fiabilité de l’avis des experts, il est possible de remarquer que, dans chaque domaine examiné par Murray, la distribution des scores de l’indice d’excellence prend la forme d’une courbe de Lotka, ce qui signifie que presque tous les personnages importants dans un inventaire donné obtiennent un indice d’excellence compris entre zéro et dix (100 étant le maximum) et que seule une poignée d’entre eux dépasse la moyenne. Ce qui concrètement donne une courbe qui ressemble à ceci :

Le nom d’une courbe de ce type est « courbe de Lotka ».
Il est rare de trouver une courbe de ce genre lorsque l’on mesure la distribution des phénomènes naturels. Une qualité comme l’intelligence, par exemple, est distribuée selon une courbe en cloche : peu de gens ont un très fort ou un très bas QI, beaucoup se situent aux alentours de la moyenne. En fait, on trouve des courbes de Lotka essentiellement lorsque l’on cherche à mesurer l’excellence individuelle dans tel ou tel domaine. Que l’on cherche à mesurer les performances des golfeurs professionnels ou bien celle des scientifiques (par exemple en comptabilisant le nombre d’articles que chacun d’eux à publié), la distribution des résultats prend invariablement la forme d’une courbe de Lotka. Les raisons de ce fait n’ont pas besoin d’être détaillées ici, ce qui importe est la chose suivante : si la distribution des résultats a toujours la forme d’une courbe de Lotka dans les domaines où existent des mesures objectives et incontestables de la performance (par exemple un sport professionnel comme le golf), et si par ailleurs la mesure de l’excellence dans le domaine des arts et des sciences a aussi la forme d’une courbe de Lotka, alors il existe une sérieuse raison de penser que ce qui est mesuré est bien l’excellence des artistes et des scientifiques, et non pas simplement leur renommée. Or les indices d’excellence calculés par Murray sont bien tous distribués selon une courbe de Lotka.

Des exemples de courbe de Lotka dans des domaines où existe une mesure objective de l'excellence :


Rentrons maintenant un peu plus dans le détail des résultats obtenus par Charles Murray.
Au terme de ses recherches, Murray aboutit à un total de 4002 « personnages importants », toutes disciplines confondues. Ces personnages importants sont, rappelons-le, tous ceux qui, dans un domaine donné, sont cités par au moins 50% des sources consultées par Murray. Dans la mesure cependant où certains d’entre eux ont exercé leurs activités dans plusieurs domaines avec à peu près autant de succès, le nombre véritable d’individus qui sont considérés comme des personnages importants est de 3896. Rousseau, par exemple, figurera aussi bien en littérature qu’en philosophie, Newton en physique et en mathématiques, etc.
Bien entendu, le fait de s’en tenir à ceux qui sont cités dans au moins 50% des sources a inévitablement quelque chose d’arbitraire et pourrait avoir pour conséquence que certains individus authentiquement remarquables ne figureraient pas dans le classement. Cependant, en examinant les listes fournies par Murray, il apparait que le danger est faible. Fixer comme critère de « recrutement » le fait de figurer dans au moins la moitié des sources utilisées amène en fait à ratisser large, et nombre de ceux qui figurent parmi les personnages importants sont en réalité peu connus, y compris des spécialistes.
Si le recensement établi par Murray souffre d’un défaut, ce n’est vraisemblablement pas celui d’être trop restrictif et l’on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que toutes les personnes qui ont vraiment marqué l’histoire de leur discipline figurent bien dans Human Accomplishment.
L’indice d’excellence en revanche souffre de quelques défauts plus évidents. Comme Charles Murray le reconnait lui-même, dans la construction de cet indice l’accent est placé sur la découverte originale, l’invention, la création unique, bref la nouveauté. Ceux qui ont le plus révolutionné leur discipline sont ceux qui obtiennent en général l’indice d’excellence le plus élevé. Ceci ne pose pas de problèmes particulier pour les sciences de la nature, pour lesquelles le but fondamental est la découverte de vérités nouvelles. En revanche ceci est plus contestable en ce qui concerne les arts et la philosophie. Il n’est pas évident, par exemple, que le philosophe le plus original soit le philosophe le plus profond, pas plus qu’il n’est évident que l’artiste le plus révolutionnaire soit le plus excellent dans sa partie. En sciences, à cause du caractère cumulatif du savoir et du consensus qui règne sur les critères d’évaluation, influent signifie presque toujours excellent. Ce qui n’est pas si vrai en philosophie et dans les arts. Ainsi, un certain nombre de lecteurs de Murray seront certainement surpris de découvrir que Picasso est classé second plus grand artiste (peinture et sculpture) occidental de tous les temps, assez loin devant, par exemple, Rembrandt, Velasquez ou Van Eyck. Picasso, meilleur peintre que Rembrandt ? On rêve...
Mais cela s’explique par le fait que Picasso a eu incontestablement plus d’influence sur ses confrères que Rembrandt. Ce que l’on peut certes regretter.
De même, ceux qui connaissent l’histoire de la philosophie pourront être surpris du classement final. En effet les auteurs qui se sont surtout occupés de questions politiques sont largement traités comme secondaires, ce qui reflète certainement moins leur importance véritable qu’une certaine compréhension universitaire, contestable, de ce qu’est la philosophie. De la même manière, il est évident que la prime dans ce classement est donnée aux faiseurs de systèmes, au détriment de ceux qui choisissent d’exposer leurs idées de manière non systématique. Ce qui explique par exemple le rang très élevé occupé par Kant, et à l’inverse le rang (relativement) bas de Rousseau, plus bas même que Schopenhauer. On rêve...
Chaque lecteur, selon ses domaines de prédilection, pourra ainsi trouver à redire au classement établit par Murray.
Toutefois, il convient de garder à l’esprit que de telles disputes sont inévitables dans une entreprise comme celle-ci et, surtout, que les éventuelles erreurs sur le rang de tel ou tel n’affectent pas les analyses ultérieures de Murray. Ces analyses, concernant la répartition temporelle et géographique de l’excellence humaine, ne dépendent pas du fait de savoir si Picasso était vraiment un meilleur peintre que Rembrandt, ou si Debussy n’aurait pas dû être classé huitième mais plutôt dixième. L’indice d’excellence n’a pas pour but de parvenir à un classement incontestable des plus grands dans chaque domaine, mais plutôt d’identifier de manière globale les meilleurs de chaque discipline. A l’intérieur de cette élite dans l’élite, le rang de chacun n’est pas très important et, à l’exception de quelques titans dont le premier rang parait incontestable, comme Michel-Ange ou Shakespeare, tous pourraient bouger de plusieurs places sans scandale aucun.
(la semaine prochaine, les classements...)

19 commentaires:

  1. J'attends avec impatience les classements et ce n'est ni pour Goethe ni pour Descartes : c'est pour le Monomatapa.

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    1. Ah ah, vous risquez d'être déçu. Et en plus Lafontaine ne figure même pas dans le classement.

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  2. On va prendre avant 1950: Picasso, Chagall y seront-ils? Picasso probablement, Chagall, De stael...c'est surtout pour ceux qui sont tangents sur la date de 1950 que c'est intéressant...

    Comme j'écrivais mon mon commentaire sur le moment, j'ai ma réponse...

    "Picasso, meilleur peintre que Rembrandt ? On rêve...", je vous invite à consulter le catalogue de l'expo Picasso et ses maîtres, vous verrez que Picasso avait ses classiques...

    On attend la semaine prochaine, vous avez l'art du teasing...vous auriez pu faire un petit jeu: classement dans tel et tel domaine, cependant je dois avouer que j'ai encore quelques doutes sur la méthodologie...sans rentrer trop dans le détail, elle me semble trop construite bidouillée, ad hoc...Personnellement vous m'avez bien tué avec la courbe de Lotka. Je vais dever aller voir à quoi cela correspond...

    "La question est celle de savoir s’il existerait de bonnes raisons de penser que les sources d’expertise utilisées ont significativement sous-estimé les réalisations scientifiques et artistiques des femmes et des « minorités ethniques »". Heureusement qu'on s'arrête sinon on aurait pu prendre comme référence Thuram avec mes étoiles noires:

    http://www.amazon.fr/Mes-%C3%A9toiles-noires-Barack-Obama/dp/2848761482

    Je ne comprends pas: "zéro et dix (100 étant le maximum)", vous voulez dire 10 et non 100.

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  3. Lorsque je dis :"Picasso, meilleur peintre que Rembrandt ? On rêve..." j'évoque mes goûts personnels bien sûr. Personnellement je suis allergique à Picasso. Mais, en dépit de mon aversion pour l'auteur des Demoiselles d'Avignon, je suis prêt à reconnaitre (en grinçant des dents) qu'il est un peintre important et que si tant de spécialistes en parlent c'est qu'il le mérite, d'une manière ou d'une autre.

    Vous avez raison sur le fait que la méthodologie est construite "ad hoc". Comment pourrait-il en être autrement puisque jamais personne n'avait essayé de mesurer ainsi l'excellence humaine? Mais n'hésitez pas à faire des critiques plus circonstanciées si vous en trouvez, cela pourrait être intéressant.

    Lorsque je dit de "zéro à dix", cela signifie que, dans un "inventaire" donné, presque tous les "personnages importants" ont un faible indice d'excellence, ils se situent à gauche de la courbe. C'est le propre d'une courbe de Lotka : très forte concentration à gauche, très faible à droite comme vous pouvez le voir sur les exemples. Mais le maximum est bien 100.

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    1. Juste un mot sur Picasso : je n'ai pas plus de ferveur que vous (je suis un amoureux de la Renaissance Italienne -XVème-XVIème, dont inapte à certaines perceptions !) et en dépit de mon aversion [...] je suis prêt à reconnaître (en grinçant des dents) qu'il est un peintre important car tant de spécialistes en parlent en considérant son caractère révolutionnaire pour le business
      Notez que je ne dirais pas cela de Salvador Dali, même s'il avait lui aussi compris tant de choses à ce sujet !

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    2. Vous connaissez l'anagramme de Salvador Dali : Avida Dollar.

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    3. Je ne connais rien à la peinture, mais devant les tableaux de Picasso (dans une expo), si son évolution est rendue visible, on se rend compte qu'il était bon peintre. A ses débuts.
      Puis il a joué, fait des collages, des coloriages, des découpages, des puzzles.
      Et ça a plu et ça s'est vendu.
      Vous en connaissez beaucoup des gens qui renonceraient aux dollars pour rester purs ?
      Les abrutis trouvent ça très bien et sont prêts à payer très cher, allons-y !

      Mais si vous regardez le portait de sa mère, peint très jeune…

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    4. Oh mais je ne dis pas qu'il ne savait pas peindre.
      Je regrette juste que, de mon point de vue, il ait fait si mauvais usage de son talent, et surtout qu'il ait eu tant d'influence.

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    5. Oui, il a fait la pute…si vous voulez bien me pardonner la vilaine expression.
      Ce n'était ni un précurseur en ce domaine, ni le dernier du genre.

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  4. Très bon texte, au moins j'aurais appris ce qu'était une « courbe de Lotka » et pour le classement si ne figurent pas Jérôme Bosch et François Villon, il n' a aucun intérêt sauf si : Kiyonaga, Utamaro ,Sharaku, Hiroshige et Hokusai,pour Picasso, c'est incongru mais cela est mon misérable avis.

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    1. Pas encore pour les peintres japonais, j'ai oublié d'écrire "présents"

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    2. Hum... je ne dis rien, vous verrez. Mais gardez bien à l'esprit la différence entre le sentiment et le jugement.

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  5. J'ai été épatée par cette courbe de Lotka...et j'ai frémi en pensant à ce qui serait advenu si les QI s'étaient repartis de cette manière.

    ps: je sens qu'il y a des passages dont je vais me dispenser en VO ;)

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    1. Ah, vous avez donc reçu votre exemplaire?

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  6. Reçu ce matin. C'est un très beau livre.
    Et en plus j'ai participé à une bonne oeuvre : "Better world books collect books and sell them on line to raise money for libraries and leading literacy charities" "these charities then use money to build schools...." qu'ils disent ;) Super !
    Mon exemplaire est tamponné du sigle de la bibliothèque de Exeter (!!!!)

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    1. Ah oui, Better world books, ils ont souvent des bouquins pas chers et en bon état.
      Si vous avez le livre vous connaissez donc les classements. Soyez gentille, ne vendez pas la mèche, le suspens c'est important dans toute bonne série...

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  7. Mmmh ...
    C'est intéressant mais une entreprise se revendiquant scientifique et intitulée "Human Accomplishment" me parait tout de même vraiment trop ambitieuse pour un seul homme, fut-il génial.

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    1. C'est possible effectivement, mais je ne crois pas qu'il soit possible d'en juger a priori. C'est à ses oeuvres qu'on juge l'ouvrier.
      Par ailleurs, Murray n'était pas vraiment seul pour réaliser ce livre, même s'il n'a pas de co-auteur. Comme il le reconnait dans les remerciements, beaucoup de gens l'ont aidé à collecter et traiter les informations dont il avait besoin.

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  8. Si j'oserais, j'ajouterais "qui trop embrasse mal étreint". Ah oui, j'ai osé. ^^

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