Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 24 avril 2013

Immigration et République (1/2)



 
La question de l’immigration hante les démocraties occidentales. Une partie, peut-être encore minoritaire mais certainement croissante, de la population autochtone voit dans les vagues d’immigration qui se succèdent depuis maintenant une bonne quarantaine d’années une source de troubles majeurs et un risque de dissolution fatale pour les nations qui en sont affectées. Une autre partie, qui domine encore la scène politique et médiatique, affirme au contraire que l’immigration n’est pas un problème et investit une énergie considérable pour faire en sorte que ceux qui la considèrent comme telle ne puissent pas agir en fonction de leurs convictions, ni même exprimer publiquement celles-ci.
Ceux qui en parlent et ceux qui n’en parlent pas, ceux qui s’en plaignent et ceux qui la louent, pour tous ou presque, désormais, la question de l’immigration occupe une place centrale dans leurs convictions politiques, et ceux qui prétendent que nous ne devrions même pas évoquer cette question ne sont pas les moins obsédés par elle.
Les positions sont tranchées, les débats très vifs, et ceux qui se hasardent à prendre position publiquement sur ce thème ne peuvent raisonnablement ignorer qu’ils s’exposent à bien des désagréments, y compris légaux, et qu’il est fortement recommandé de revêtir le gilet pare-éclats et le casque lourd avant de sortir de la casemate. Dans un camp bien plus que dans l’autre, certes.
Pourtant, lorsque chacun rentre en lui-même et s’interroge, dans le silence des passions, il en est sans doute fort peu qui soient de féroces doctrinaires, d’un côté comme de l’autre. Qui donc, par exemple, croit sérieusement que l’immigration ne peut jamais être un problème, c’est-à-dire qu’il ne peut jamais y avoir trop d’immigrés ? Même au Front de Gauche, cette espèce est probablement assez rare.
Si nous mettons de côté ceux, finalement assez peu nombreux, qui ont un intérêt personnel à la poursuite d’une immigration pratiquement sans frein - permanent des associations « antiracistes », universitaire spécialisé dans les questions de « discrimination », administrations chargées de recenser et de combattre lesdites discriminations, etc. - beaucoup de ceux qui refusent de considérer l’immigration actuelle comme un problème le font, semble-t-il, pour des raisons qui ne sont pas déshonorantes. Pour le dire en peu de mots : le bon sens, qui nous dit que les êtres humains ne sont ni des briques ni des souches, qu’ils apportent avec eux leurs coutumes, leurs mœurs, leurs modes de vie, leurs religions, et que par conséquent l’immigration peut être un grave problème, se heurte à un principe moral très solidement enraciné : celui de l’égalité fondamentale de tous les hommes. Si nous croyons que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ou bien si nous tenons « pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur », sur quelle base pouvons-nous refuser l’entrée de notre territoire à ceux de nos semblables qui veulent simplement y exercer leur droit à la « poursuite du bonheur » ?
Demander un contrôle strict, voire même un arrêt de l’immigration, semble incompatible avec les principes de base de la démocratie (« non républicain », comme aime à le dire la gauche française).
Etrangement, cette conception tend à être confortée par certains de ceux qui s’inquiètent ouvertement des effets de l’immigration. Une partie du camp des « anti » cherche, en effet, à s’appuyer sur des considérations ethnoculturelles pour justifier son refus d’accueillir sans cesse plus de nouveaux venus. On ressuscitera alors, ou on tentera de ressusciter, la question des différences raciales, on présentera les peuples comme des sortes d’organismes vivants qui développent spontanément une personnalité propre, une « culture » qui ne saurait être partagée par ceux qui n’en ont pas été imprégnés dès la naissance. Autrement dit, une partie du camp des « anti-immigration » semble s’accorder avec une partie du camp des « pro-immigration » pour considérer que l’adhésion à la notion de droits de l’homme implique inévitablement l’ouverture des frontières.
Ce faisant, il se pourrait que les « anti », au final, desservent leur propre cause. Les arguments ethnoculturels peuvent, en effet, avoir leurs mérites, d’un point de vue intellectuel, mais il est douteux qu’ils puissent jamais l’emporter, d’un point de vue politique. Quoique l’on pense des droits de l’homme et de la démocratie libérale, un examen impartial de notre situation oblige, semble-t-il, à conclure que l’un et l’autre forment pour nous un horizon indépassable, en ce sens que, à échéance prévisible, nul argument politique ne saurait prévaloir auprès du plus grand nombre dès lors qu’il présuppose un rejet des droits de l’homme et de la démocratie. 
Il y a près de deux siècles de cela, Tocqueville écrivait que les peuples démocratiques ont pour l’égalité une passion « ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie. » Il ne parait pas en aller différemment aujourd’hui, bien au contraire. Ne pourrions-nous dire, en paraphrasant Tocqueville, que les peuples démocratiques souffriront au besoin l’immigration de masse et la dissolution de leur nation, mais qu’ils ne souffriront pas une remise en cause du principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes ?
Ceux qui s’inquiètent des conséquences de l’immigration ne devraient pas s’en attrister, pas plus que leurs adversaires ne devraient s’en réjouir, car l’idée que les droits de l’homme s’opposeraient à une politique migratoire restrictive est tout simplement fausse. Adhérer au principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes et être un bon citoyen démocratique n’est, d’un point de vue théorique, absolument pas incompatible avec le fait de refuser l’entrée de son territoire aux migrants ou bien de les sélectionner strictement en fonction de leurs origines. Nulle contradiction en cela, mais au contraire une application rigoureuse des principes du gouvernement républicain.


Il n’est pas bien difficile de le montrer et, qui plus est, de le montrer en s’appuyant sur un exemple particulièrement éminent : celui des Etats-Unis. Les Etats-Unis ne sont-ils pas la nation occidentale qui a, historiquement, été la plus ouverte aux immigrants ? La statue de la liberté ne porte-t-elle pas, inscrit sur son socle :

Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !

Les Etats-Unis ne sont-ils pas la nation qui a poussé le plus loin l’adhésion au principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes ? Ne sont-ils pas le seul pays qui ait jamais été fondé explicitement sur ce principe ?
Si, en dépit de cela, les pères fondateurs des Etats-Unis, et des générations d’hommes d’Etat américains après eux, ont pu considérer qu’il était parfaitement légitime de réguler ou de refuser l’immigration, qui donc osera encore prétendre que demander la fermeture de nos frontières n’est « pas républicain » ?
Examinons donc, rapidement mais méthodiquement, le cas des Etats-Unis afin de bien nous convaincre que nous n’avons pas à choisir entre adhésion sincère à la démocratie et souci de l’identité nationale.

Commençons par le commencement, c’est-à-dire par les principes fondamentaux sur lesquels repose le gouvernement républicain, dans sa version moderne.
« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », « tous les hommes sont crées égaux », ces formules célèbres, et d’autres semblables de la même époque, ont la même signification : tous les êtres humains sont égaux en ce sens très particulier qu’ils possèdent tous les mêmes droits naturels à la vie, à la liberté, à la propriété, et, selon la formule américaine, à la poursuite du bonheur. Les êtres humains ne sont pas plus égaux en intelligence, en vertu, en qualités du caractère, qu’ils ne sont égaux en beauté, en force ou en qualités physiques. Ils ne sont égaux que sur un point, mais un point politiquement très important : ils sont égaux en droits naturels. Ce qui signifie en pratique qu’il est injuste de les gouverner sans leur consentement.
Lorsque les hommes vivent sans gouvernement, dans ce que les philosophes de cette époque appelaient un « état de nature », ces droits ne sont pas protégés. Les forts oppriment les faibles et les faibles, lorsqu’ils le peuvent, c'est-à-dire par exemple lorsque leur nombre leur donne la force, se montrent aussi cruels et insatiables que leurs oppresseurs. En d’autres termes, l’état de nature est ou devient rapidement un état de guerre de tous contre tous, un état dans lequel la vie de chaque individu est courte, misérable et brutale (short, brutish, mean and nasty, selon l’expression de Hobbes). Par conséquent, selon les termes de la Déclaration D’indépendance des Etats-Unis : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits. »
C’est ce qui arrive lorsqu’une partie du genre humain, un peuple, se sépare du reste de ses semblables pour établir une communauté politique, pour se donner des lois et des institutions capables de faire respecter ces lois. Dans cette optique, une communauté politique est constituée essentiellement par le libre choix des individus, elle est un « contrat social ». Si la communauté ne désire pas s’associer avec tel ou tel individu, ou bien si tel ou tel individu ne désire pas s’associer avec le reste de la communauté, les conditions de la citoyenneté ne sont pas remplies. Autrement dit, une conséquence évidente de l’égale liberté naturelle de tous les hommes est que, tant que le contrat initial n’a pas été conclu, chacun est libre de s’associer, ou de refuser de s’associer avec qui il le souhaite.
Bien sûr, il est incontestable que les individus qui s’associent ne le font pas au hasard. Ceux qui s’associent doivent déjà partager beaucoup de choses pour pouvoir former une communauté politique (démocratique) viable. Une grande « ressemblance » est nécessaire entre ceux qui s’apprêtent à se donner une loi commune, sans quoi la confiance mutuelle nécessaire au fonctionnement des institutions et au respect de la loi sera absente, et la communauté politique ne tardera pas à se fragmenter - avec tous les troubles et les violences que cela implique.
C’est pour cette raison que Publius remarquait, dans le numéro 2 du Fédéraliste : « J’ai souvent observé, avec un égal plaisir, que la Providence s’est plu à donner ce pays, dont toutes les parties sont si bien reliées, à des habitants unis, des habitants issus des mêmes ancêtres, parlant la même langue, professant la même religion, attachés aux mêmes principes de gouvernement, avec des mœurs et des manières semblables, et qui, par la réunion de leur prudence, de leurs armes et de leurs efforts, en combattant côte à côte durant le cours d’une longue et sanglante guerre, ont glorieusement conquis leur liberté commune et leur indépendance. » Sans cette unité substantielle de ses habitants, jamais la république des Etats-Unis n’aurait pu voir le jour
Mais il n’en reste pas moins que l’association ainsi formée est essentiellement volontaire, en ce sens que nul n’est jamais obligé d’adhérer au contrat initial. Chacun est toujours libre de refuser de contracter avec les autres. La porte est toujours ouverte pour qui veut partir.
Il résulte logiquement de cela que, une fois formée, une communauté politique est également libre de refuser de contracter avec qui elle le veut. Une fois qu’un peuple s’est constitué pour se donner un gouvernement, nul n’a le droit de s’y joindre sans le consentement de ceux qu’il veut rejoindre. Un étranger n’a pas plus le droit d’exiger d’être intégré à un peuple déjà existant qu’il n’a le droit d’imposer sa présence dans une maison où il n’a pas été invité. Toute communauté politique est libre d’accepter qui elle le veut, quand elle le veut et selon les critères de son choix.


Mais pourtant, dira-t-on, les étrangers qui veulent s’installer dans notre pays ne sont-ils pas des hommes comme nous, pourvus des mêmes droits naturels ? Dès lors, un gouvernement qui se donne pour tache de protéger les droits naturels des individus ne doit-il pas accepter tous ceux qui viennent se placer sous sa protection ? Les étrangers qui se présentent chez nous n’exercent-ils pas simplement leur « droit à la poursuite du bonheur », tout comme nous ?
Certes, nul ne peut leur reprocher de se présenter là où ils estiment que leur vie sera meilleure, mais il n’en reste pas moins que les migrants ne peuvent se prévaloir d’aucun droit à être acceptés. Le gouvernement de la communauté particulière aux frontières de laquelle ils se présentent est chargé de protéger la vie, la liberté et la propriété des individus qui la composent. Il n’est en aucune façon chargé de protéger la vie, la liberté et la propriété de ceux qui n’appartiennent pas à cette communauté.
Dire que les migrants ont un droit à être accueillis là où ils le désirent reviendrait à dire que le gouvernement d’un pays a l’obligation de garantir les droits de n’importe quelle personne dans le monde qui en ferait la demande. Une telle obligation serait par nature à la fois impossible à remplir et injuste. Elle serait une violation des termes du contrat initial selon lesquels nul ne peut être contraint de s’associer avec ceux qu’il n’a pas choisi. Comme le déclare le préambule de la Constitution des Etats-Unis : « Nous, Peuple des États-Unis », établissons une Constitution afin « d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité ». Pour les rédacteurs de cette Constitution, il allait de soi que le peuple américain n’avait pas plus l’obligation « d’assurer les bienfaits de la liberté » aux Mexicains ou aux Haïtiens que les Mexicains ou les Haïtiens n’avaient l’obligation d’assurer ces bienfaits aux Américains. Il appartient à chaque peuple de protéger par lui-même les droits naturels de ceux qui le composent, et, si nous pouvons compatir avec les malheurs des peuples qui échouent dans cette entreprise difficile, cela ne nous donne pas pour autant l’obligation d’en accueillir tout ou partie sur notre sol.
Bien entendu cela ne nous exonère pas de tous devoirs vis-à-vis des étrangers. Nous devons respecter leurs droits naturels, c’est-à-dire ne pas nous en prendre à leur vie, leurs biens ou leur liberté. Mais nous n’avons pas l’obligation de garantir l’exercice de ces droits, et lorsque nous refusons d’accueillir un migrant nous ne violons pas ses droits, nous ne commettons aucune injustice : nous le laissons simplement dans l’état où il se trouvait avant.
En bref, l’égale liberté naturelle de tous les hommes signifie à la fois que n’importe quel individu est libre de quitter le pays dans lequel il habite, en emportant ses biens, car il ne saurait être gouverné sans son consentement, mais également que nul ne peut se prévaloir du droit d’être accueilli où que ce soit.

mercredi 17 avril 2013

Des filles et des flingues



 
Petite explication avant de commencer : ce titre un rien racoleur n'est qu'une petite expérience inspirée par une récente discussion avec Jacques Etienne, lequel Jacques Etienne me conseillait, en fin connaisseur de la blogosphère qu'il est, de parler un peu plus souvent de femmes à poil dans mes billets si je voulais augmenter la fréquentation de ma modeste échoppe. L'idée m'ayant semblé bonne, je la mets en pratique, ou en tous cas j'essaye d'en adapter l'esprit au sujet du billet du jour. La prochaine fois vous aurez donc sans doute droit à "femmes à poil chez Charles Murray" ou bien à "l'infirmière n'a pas de culotte mais Tocqueville avait quand même sacrément raison". 
Et maintenant passons aux choses sérieuses.

Comme le savent peut-être ceux de mes lecteurs qui s’intéressent à l’actualité américaine, le gouvernement américain a levé, au début de cette année, l’interdiction qui s’imposait aux forces armées de placer les femmes soldats dans des situations de combat. Jusqu'à présent, il était en effet interdit aux femmes de servir dans les unités de l'infanterie, des blindés ou des forces spéciales destinées à participer aux combats en première ligne. Tel n’est plus le cas désormais et les femmes vont donc pouvoir, en principe, accéder à ces postes qui leur étaient jusqu’alors fermés.
Bon, diront sans doute la plupart d’entre vous, voilà qui est sans doute intéressant pour qui se passionne pour les questions militaires, mais moi, vous savez, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé... Vous n’auriez pas un autre sujet dont vous pourriez nous parler ?
A quoi je dois répondre : ce sujet n’intéresse pas seulement les spécialistes des questions militaires, il nous intéresse tous car il n’est qu’un exemple supplémentaire de cet égalitarisme radical qui ronge nos démocraties dans tous les domaines, mais peut-être dans un aucun autre avec des conséquences plus dommageables que dans celui des rapports entre les hommes et les femmes. La permission accordée aux femmes américaines de servir dans les unités combattantes est une nouvelle victoire de ce féminisme nihiliste qui a déjà tant fait pour détruire la famille et pour empoisonner les relations entre les sexes.
Elle est donc aussi une bonne occasion de montrer, très concrètement, les dégâts occasionnés par cette idée absurde que les hommes et les femmes pourraient être interchangeables. Ce que je fais en vous présentant la traduction d’un article paru dans le magazine américain The Weekly Standard, le 4 février 2013. L’auteur, qui a participé à la guerre du Vietnam en tant que Marine, et est un spécialiste reconnu des questions militaires.
Lisez-le, même si les questions militaires vous laissent indifférent, vous y apprendrez sans doute quelque chose.



Des unités de combat mixtes

Une mauvaise idée à tous les points de vue

Par Mackubin Thomas Owens

Depuis plus de deux décennies j’ai argumenté contre l’idée de placer les femmes américaines en situation de combat ou bien dans des positions de soutien directement associées avec le combat terrestre. Je base ma position sur les facteurs suivants. Premièrement, il existe des différences physiques substantielles entre les hommes et les femmes qui désavantagent nettement ces dernières dès lors qu’il est question de combat terrestre. Deuxièmement, les hommes traitent les femmes d’une manière différente de celle dont ils traitent les autres hommes. Cela peut saper la camaraderie dont dépend la cohésion des unités qui est nécessaire pour le succès sur le champ de bataille. Troisièmement, la présence des femmes aboutit à l’existence d’un système de deux poids deux mesures qui nuit gravement au moral et à la performance. En d’autres termes, les hommes et les femmes ne sont pas interchangeables.

En moyenne, une femme soldat, marin, aviateur et Marine est à peu près 13 centimètres (5 inches) plus petite que son homologue masculin et a une force du haut du corps moitié moindre, des capacités aérobies inférieures (au sommet de sa forme physique, entre 20 et 30 ans, une femme a en moyenne la capacité aérobie d’un homme de 50 ans), et 37% de masse musculaire en moins. Son squelette est plus léger, ce qui signifie que les pressions exercées sur son organisme par le fait de porter les lourdes charges qui sont le lot du fantassin peuvent provoquer des dommages permanents.
Mais ne serait-il pas possible de réduire ces différences ? Par le passé, la politique en faveur de l’égalité des sexes a rendu difficile - voire impossible - le fait de déterminer exactement ce qui pourrait être fait pour améliorer les performances des femmes, parce que les avocats de cette politique comprennent qu’établir des critères objectifs en matière de force physique nuirait grandement à leur revendication que les rangs de l’infanterie soient ouverts aux femmes. Il y a de cela plusieurs années, l’armée de terre avait essayé d’établir de tels critères et des tests préliminaires pour chaque catégorie d’emploi militaire, mais ces efforts furent abandonnés lorsque les études montrèrent que trop peu de femmes réussiraient les épreuves proposées pour un grand nombre de ces emplois. A la suite de cela, les crédits nécessaires pour financer une étude sur les moyens d’améliorer la force physique des femmes furent refusés.
Les différences anatomiques entre les hommes et les femmes sont aussi importantes que leurs différences de force physique. Une femme ne peut pas uriner debout. Et le plus important, elle a tendance, particulièrement si elle a moins de trente ans, (ce qui est le cas de 60% du personnel militaire féminin) à tomber enceinte.
En fait, chaque année, entre 10 et 17% des femmes servant dans l’armée tombent enceinte. Dans certains endroits le chiffre est encore plus élevé. L’ancien sénateur James Webb faisait remarquer que, lorsqu’il était secrétaire à la Marine en 1988, 51% des femmes célibataires servant dans l’Air Force et 48% des femmes célibataires servant dans la Marine stationnées en Islande étaient enceintes. Durant sa grossesse (à supposer qu’elle ne quitte pas purement et simplement le service) une femme doit progressivement être exemptée de plus en plus de tâches courantes, telles que les marches, l’entrainement sur le terrain, et les tests de natation. Une fois que le bébé est né, davantage de problèmes se posent, comme le montrent les milliers de mères servant sous l’uniforme et dont aucune d’entre elles ne pourrait raisonnablement être appelée un soldat de première ligne.
Les femmes souffrent également d’un taux d’attrition plus élevé que les hommes du fait de problèmes de santé et, à cause du turnover, sont un investissement plus coûteux. Les femmes ont une probabilité quatre fois plus élevée de se déclarer malade et le pourcentage de femmes indisponibles pour raisons médicales est, à n’importe quel moment, deux fois plus élevé que celui des hommes. Si une femme ne peut pas faire son travail, quelqu’un devra le faire pour elle.
Si certains ne me croient pas, peut-être devraient-ils jeter un oeil à un article écrit par un officier des Marines, la capitaine Katie Petronio, et paru dans le Marine Corps Gazette, la revue professionnel du Corps des Marines (« Faites vous une raison ! Nous ne sommes pas tous crées égaux ! »). Elle remarque la détérioration de sa condition physique dont elle a souffert durant son déploiement en Afghanistan en tant qu’officier du Génie :

« Il était évident que le stress et la dégradation musculaire affectaient tout le monde quelque soit son sexe ; cependant, ma dégradation était notablement plus rapide que celle des Marines hommes et était aggravée par des problèmes médicaux spécifiques aux femmes. A la fin de mon 7ème mois de déploiement... j’avais perdu presque 8 kilos (17 pounds) et on m’avait diagnostiqué une polykystose ovarienne (qui a eu pour conséquence l’infertilité définitive, mais cela n’est pas une tendance générale dans ma famille) provoquée par les changements physiques et chimiques subis durant mon déploiement. En dépit de la détérioration de ma condition physique j’ai connu une très grande réussite durant mes deux rotations, servant aux côtés de mes frères d’armes de l’infanterie et gagnant le respect de chaque unité que j’ai soutenu. Néanmoins, je suis sûre à 100% que, en dépit de ce que j’ai accompli, je n’aurais jamais pu supporter les exigences physiques imposées aux fantassins aux côtés desquels j’ai travaillé, leur charge de combat et leur cycle de déploiement constant m’auraient obligé à quitter l’armée pour raisons médicales bien avant l’âge de la retraite. Je comprends bien que chacun est affecté différemment, cependant je suis persuadée que si le Corps des Marines devait essayer d’intégrer pleinement les femmes dans l’infanterie, notre institution aurait à faire face à une augmentation colossale des problèmes médicaux invalidant les femmes ou mettant fin à leur carrière. » 

 
La clef du succès sur le champ de bataille est la cohésion des unités, qui a été identifiée par toutes les recherches comme un facteur absolument critique. Les partisans de l’ouverture de toutes les spécialités militaires aux femmes ont tenté de changer la définition de la cohésion au cours des années, mais la meilleure reste celle du rapport de la Commission Présidentielle sur l’Affectation des Femmes dans les Forces Armées, publié en 1992 : « la relation qui se développe dans une unité ou un groupe où 1) les membres partagent des valeurs et une expérience commune 2) les individus dans le groupe se conforment aux normes et au comportement du groupe afin d’assurer la survie et les objectifs du groupe 3) les membres perdent leur identité en faveur d’une identité de groupe 4) les membres se focalisent sur les activités et les objectifs du groupe 5) les membres de l’unité deviennent totalement dépendants les uns des autres pour achever leur mission ou survivre, et 6) les membres du groupe… remplissent tous les normes de performance et de comportement afin de ne pas menacer la survie du groupe. »
Le ciment qui fait la cohésion d’une unité est ce que les Grecs appelaient philia – l’amitié, la camaraderie, ou l’amour fraternel. Dans Warriors : reflection on men in battle, J.Glenn Gray décrit l’importance de la philia : « un nombre incalculable de soldats sont morts, plus ou moins volontairement, non pas pour la patrie, ou l’honneur, ou la foi ou n’importe quel autre bien abstrait, mais parce qu’ils ont réalisé qu’en fuyant et en se sauvant eux-mêmes, ils exposeraient leurs camarades à un plus grand danger. Une telle loyauté envers le groupe est l’essence du moral en situation de combat... des camarades sont loyaux les uns envers les autres spontanément et sans avoir besoin d’aucune raison. »
Les Grecs identifiaient une autre sorte d’amour : éros. A l’inverse de la philia, éros est individuel et exclusif. Eros se manifeste sous la forme de la compétition sexuelle, d’une attitude protectrice, et du favoritisme. La présence de femmes dans l’espace confiné d’une unité de combat libère éros au détriment de la philia. Comme le faisait remarquer feu Charles Moskos, le grand sociologue militaire : « lorsque vous mettez ensemble des hommes et des femmes dans un environnement confiné et que vous secouez vigoureusement, il ne faut pas être surpris que se nouent des relations sexuelles. Lorsque l’institution militaire dit qu’il ne doit pas y avoir de relations sexuelles entre un supérieur et son subordonné, cela va tout simplement à l’encontre de la réalité. Vous ne pouvez pas baser un principe sur un mensonge. » Mêler hommes et femmes et ainsi introduire éros dans un milieu basé sur la philia crée une dangereuse forme de tension au sein de l’institution militaire.
Les effets destructeurs des relations amoureuses sur la cohésion des unités ne peuvent être niés que par des idéologues. Un supérieur va-t-il ordonner à sa ou son bien-aimé de se mettre en danger ? Si il ou elle fait preuve de favoritisme, quelles sont les conséquences pour le moral et la discipline de l’unité ? Que se passe-t-il lorsque la jalousie fait son apparition ? Ce sont là des questions de vie ou de mort.
Les féministes affirment que ces manifestations d’éros sont seulement le résultat d’un manque d’éducation et de considération envers les femmes, et qu’elles peuvent être éradiquées par l’endoctrinement. Mais toute l’ingénierie sociale du monde ne peut changer le fait que les hommes traitent les femmes différemment de la manière dont ils traitent les autres hommes.

   
Les différences physiques entre les hommes et les femmes ont, malheureusement, trop souvent conduit l’institution militaire à mettre de côté, en pratique, l’essence même de la philia : l’impartialité et l’absence de favoritisme. C’est là le nœud du problème. Comme le faisait remarquer Webb : « dans un environnement militaire, l’impartialité n’est pas seulement cruciale, elle est véritablement la clef de voute de l’édifice. » L’éthos militaire dépend de la conviction que les critères pour allouer le danger et la réputation, à la fois positivement et négativement, sont essentiellement objectifs.
Le favoritisme et le deux poids deux mesures sont fatales à la philia et aux phénomènes qui lui sont associés – la cohésion, le moral, la discipline – et qui sont essentiels pour le succès d’une organisation militaire. Sans surprise, le deux poids deux mesures engendre du ressentiment de la part du personnel militaire masculin, ce qui à son tour génère un cynisme général à propos du personnel militaire féminin, cynisme qui n’épargne pas celles qui n’ont pas bénéficié d’un traitement de faveur et qui remplissent brillamment leurs devoirs.
L’institution militaire a crée deux types de deux poids deux mesures. Le premier réside dans la tendance à laisser les femmes, mais pas les hommes, tirer partie des différences sexuelles. Ainsi par exemple, le moral, la confiance et la cohésion ont souffert de ce que les hommes avaient l’impression que les femmes pouvaient tomber enceintes pour éviter certaines obligations ou pour éviter d’être envoyées en opération. Il y a quelques années, une vive controverse avait surgi à propos de l’allégation selon laquelle certaines femmes avaient été autorisées à poursuivre leur formation de pilote en dépit de performances pour lesquelles un homme aurait été renvoyé.
Le second type de deux poids deux mesures repose sur des exigences physiques différentes. La semaine dernière, après que le Secrétaire à la Défense Léon Panetta eut annoncé qu’il serait mis fin à l’interdiction de placer les femmes en situation de combat, mon ami le général de l’Air Force en retraite Charlie Dunlap, un ancien JAG et le directeur du Duke Law School’s Center on Law, Ethics and National Security, est intervenu : « la décision du Secrétaire Panetta de lever l’interdiction d’employer les femmes dans certaines positions de combat ne peut être raisonnable que pour autant que les exigences, physiques ou autres, pour servir à ces nouveaux postes ne sont pas abaissées. »
Le problème est que le désir d’avoir des opportunités égales se transforme habituellement, en pratique, en une revendication d’avoir des résultats égaux. Par conséquent, il y a eu un abaissement des exigences pour s’adapter aux capacités physiques généralement plus faibles des femmes. Cela a eu deux conséquences.
En premier lieu, les exigences ont été tellement réduites que, dans nombre de cas, les membres des forces armées ne sont plus préparés aux conditions pénibles auxquelles ils devront faire face dans l’armée ou dans la flotte. En second lieu – et ceci est encore plus fatal au moral et à la confiance – lorsque les exigences ne peuvent être changées et que les tests ne peuvent être éliminés, les scores à ces tests sont « sexo-normés » afin de dissimuler les différences qui existent entre les hommes et les femmes. Tous les services ont des normes physiques plus basses pour les femmes que pour les hommes. Deux décennies plus tôt, l’Académie militaire des Etats-Unis avait identifié 120 différences physiques entre hommes et femmes, sans même parler des différences psychologiques, ce qui avait débouché sur l’instauration d’un programme d’entrainement physiquement moins rigoureux à West Point afin de s’adapter aux cadets femmes.
Par exemple, le « Rapport de l’Académie Militaire sur l’Intégration et les Performances des Femmes à West Point » préparé en 1992 pour le Comité Consultatif de la Défense sur les Femmes dans les Forces Armées avait révélé que les scores pour les exercices physiquement exigeants étaient « sexo-normés » à West Point : une femme pouvait recevoir un A pour une performance qui aurait valu un D à un homme. Les femmes, dans la Marine, peuvent réaliser le score minimum au test d’aptitude physique en accomplissant 11% d’abdominaux en moins, 53% de pompes en moins  et en courant 2,5 km 27% plus lentement que les hommes. La pression politique est énorme pour éviter que les femmes n’échouent même avec ces exigences réduites.

Plaider contre la présence des femmes dans les unités de combat ne signifie nullement nier la contribution significative que celles-ci ont apporté à la défense de la nation. Au cours du siècle dernier, les femmes ont servi honorablement, avec compétence et bravoure, dans les guerres de ce pays. Mon expérience est que la grande majorité des femmes qui servent aujourd’hui dans les forces armées sont très professionnelles et ne veulent rien avoir à faire avec les deux extrêmes du féminisme que Jean Bethke Elshtain décrivait, il y a quelques années, dans Real Politics : at the center of everyday life, et que l’institution militaire passe son temps à essayer d’apaiser : « les féministes victimaires » et les « androgynistes répressives. »
Je ne crois pas qu’il existe une forte demande de la part des femmes soldats pour rejoindre les rangs de l’infanterie. La capitaine Petronio fait le même constat. La pression vient plutôt de féministes professionnelles qui vivent encore dans les années 70 et d’un petit nombre de femmes officiers qui pensent que servir dans l’infanterie augmentera leurs chances d’être nommées général. Mais le Pentagone lui-même souligne que les femmes militaires sont déjà promues à des rythmes égaux ou plus rapides que ceux des hommes.
En résumé, il n’existe aucune raison d’opérer un tel changement. Il ne rend pas l’institution militaire plus forte et risque au contraire de l’affaiblir en sapant les facteurs essentiels de l’efficacité en combat.

mercredi 10 avril 2013

Le procès de l'Occident (Nouvelle édition, avec une dédicace spéciale à Mme Taubira)



Pendant de longues semaines, je vous ai entretenu de la supériorité technique, scientifique et artistique de l’Occident. Une supériorité qui, je l’espère, ne fait plus maintenant pour vous le moindre doute. Mais il est une pièce importante qui manque à ce dossier. Charles Murray en effet ne traite pas, dans Human Accomplishment, des institutions politiques. Or en ce domaine aussi l’Occident peut à bon droit s’enorgueillir de ses réalisations. C’est bien en son sein qu’est parvenue à maturité cette « liberté rationnelle », cet art paradoxal et complexe de gouverner les hommes libres sans lequel, sans doute, la vie humaine ne peut pas être pleinement satisfaisante, et sans lequel assurément l’Occident n’aurait jamais atteint le niveau de perfection scientifique et artistique qui est le sien.
Des volumes entiers seraient nécessaires pour traiter adéquatement ce sujet aussi, plutôt que de tenter un traitement de fond que je ne pourrais mener à bien, m’a-t-il semblé plus approprié de republier un ancien texte, revu et quelque peu  augmenté. Mes premiers lecteurs s’en souviendront probablement, mais peut-être l’auront-ils suffisamment oublié pour supporter de le relire ; et mes lecteurs plus récents auront sans doute le plaisir de le découvrir, car qui donc se donne la peine de visiter les archives d’un blog ?
Aux uns et aux autres je souhaite bonne (re)lecture, sans oublier de présenter mes respects à Mme Taubira si jamais elle venait à passer parmi nous.

Une grande partie des maux dont nous souffrons actuellement peut être attribuée à une cause unique : les occidentaux ont perdu confiance dans la bonté de leur civilisation. Cette perte de confiance n’est pas nouvelle. La première guerre mondiale peut, rétrospectivement, être considérée comme le moment où cette perte de confiance commença à atteindre le grand public. Toutefois ses racines sont plus anciennes encore, et le germe qui leur a donné naissance doit, sans doute, être recherché du côté de la philosophie politique.
Les manifestations de cette perte de confiance sont multiples, mais les deux plus courantes aujourd’hui sont, peut être, le relativisme et la repentance.
D’un côté nous affirmons haut et fort que toutes les « cultures » se valent, et nous rejetons le terme même de civilisation car celui-ci parait impliquer l’idée que certains peuples seraient civilisés et d’autres non – horribile dictu ! Nous nous interdisons donc de défendre notre « culture » ou notre « identité », ou tout ce que l’on voudra, face à ceux qui voudraient la faire disparaitre ou qui peu à peu la font disparaitre par leur simple présence. Permissivité presque illimitée et immigration torrentielle en sont deux manifestations très concrètes.
D’un autre côté, nous affirmons haut et fort le caractère coupable de l’histoire de nos nations. Cette histoire, pour dire les choses en peu de mots, n’est que le grand recueil de tous les crimes contre l’égalité commis par nos ancêtres : sexisme, homophobie, esclavagisme, despotisme, atteinte à la biodiversité (les plantes et les animaux, eux aussi, n’ont-ils pas des droits ?). Ô, Occident, injustice est ton nom ! Et nous devons expier éternellement pour tes fautes. Lois mémorielles et promotion obsessionnelle des « minorités opprimées » en sont deux manifestations parmi d’autres.
Que ces deux affirmations ne soient guère compatibles entre elles importe peu à ceux qui les profèrent. L’indignation morale empêche d’examiner froidement l’incohérence de la position selon laquelle toutes les cultures se valent, mais certaines sont plus coupables que d’autres. Et puis quel plaisir de se sentir vertueux à si peu de frais ! Battre sa coulpe sur la poitrine d’autrui, quoi de plus agréable ? Les morts ne sont plus là pour protester, et ceux qui doivent acquitter les frais de la « diversité » et de « l’ouverture à l’Autre » n’ont guère de moyens de se faire entendre. Au surplus, il est si facile de noyer leurs protestations sous un flot de paroles autorisées et autres études sociologiques « incontestables ».

Eh bien soit, l’Occident est accusé. Il faut donc qu’il soit défendu.
Cela est difficile de nos jours, je le sais. On prend des risques à le faire : si l’on défend le criminel, cela n’est-il pas la preuve que l’on partage ses turpitudes ?
Quoi, voulez-vous donc justifier le sexisme, l’homophobie, l’esclavagisme, etc. ? Ah, on voit bien ce que vous avez au fond du cœur !
Pourtant, pourtant, quel terrible tribunal que celui devant lequel l’accusé est déclaré coupable avant même d’avoir pu se défendre. Pire, devant lequel toute tentative de se défendre est considérée comme une preuve supplémentaire de culpabilité : « Si le diable t’as donné des preuves en faveur du péché, c’est preuve que tu es sien ! » Nous répète-t-on assez souvent que la présomption d’innocence est un principe sacré ?
Je défendrais donc l’Occident, sans peur et, je l’espère, sans reproches.

Les chefs d’accusation sont nombreux et la réalité de certains faits ne peut pas décemment être niée. L’Occident, les pays dans lesquels s’est développée la civilisation occidentale, ont des fautes à se reprocher. Nous ne le contesterons pas. Mais quelle civilisation peut se targuer d’un passé sans tâches ? Quelle nation n’a pas de fautes à se reprocher ? Et allons nous condamner l’Occident pour n’être pas parfait ?

Mon but aujourd’hui, mesdames et messieurs les jurés, ne sera pas de vous démontrer que mon client mérite d’être acquitté. Je craindrais par trop d’abuser de votre patience. Non, mon but sera, plus simplement, de vous montrer que mon client ne saurait être l’ogre abominable que l’accusation vous a dépeint. Mon but sera de vous redonner un peu de confiance en lui, et donc aussi un peu de confiance en vous-mêmes.
Je veux faire citer devant ce tribunal deux témoins de moralité. Deux témoins insoupçonnables de partialité. Deux témoins qui ont eux-mêmes eu à souffrir de certaines fautes de mon client. Je veux parler en l’occurrence de la traite des Noirs. J’appelle à la barre Frederick Douglass et Booker T. Washington.
Permettez-moi de vous les présenter brièvement, pour ceux d’entre vous qui ne les connaitraient pas.


Frederick Douglass (1818-1895), né esclave, d’une mère noire et d’un père inconnu mais vraisemblablement blanc. A l’adolescence il apprit tout seul à lire et à écrire (la loi, dans les Etats du Sud, défendait formellement d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves), puis s’enfuit vers le Nord à l’âge de vingt ans. Une fois libre (mais toujours sous la menace d’être ramené dans le Sud si son ancien maître le réclamait) Douglass devint rapidement l’un des abolitionnistes les plus célèbres et, peu à peu, l’un des hommes politiques américains les plus remarquables de son temps. 


 Booker T. Washington (1856-1915). Né esclave d’une mère noire et d’un planteur blanc des environs. Après l’émancipation des esclaves en 1865, Washington parvint à faire des études tout en exerçant divers métiers manuels. Devenu enseignant à l’université de Hampton (Virginie) il fut nommé en 1881 directeur du Tuskegee Institute (Alabama), la première école normale destinée aux populations noires, dans le Sud des Etats-Unis. Il présida cette école jusqu’à sa mort et fut en même temps l’un des porte parole les plus influents de la communauté noire américaine.
Deux hommes hors du commun donc, tant par leur intelligence que par leur caractère et par leur histoire personnelle. Deux hommes qui ont porté les fers de l’esclavage et qui auraient eu les plus juste titres à proférer l’accusation que nous examinons aujourd’hui. Pourtant, mesdames et messieurs les jurés, si mes témoins ont parfois durement reproché aux Etats-Unis de trahir leurs propres principes, en autorisant la possession d’esclaves ou en refusant aux noirs l’exercice de leurs droits fondamentaux, ils ont aussi toujours exonéré la civilisation occidentale dont les Etats-Unis sont d’éminents représentants. Bien mieux, Frederick Douglass et Booker T. Washington n’ont pas hésité à affirmer la supériorité intrinsèque de la civilisation occidentale.
Oui, la supériorité.
Mes témoins, il faut leur pardonner mesdames messieurs, ne s’embarrassent pas de nos scrupules relativistes et ont parfois en conséquence une franchise de langage qui pourrait nous choquer.
Ecoutons Booker T. Washington s’adressant à une assemblée de Noirs américains pour leur expliquer ce que malgré tout, en dépit de toutes les souffrances subies, leur avait apporté leur déportation sur le sol des Etats-Unis :

« Pensez-y : nous étions païens lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis chrétiens. Nous étions des marchandises lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis citoyens américains. Nous n’avions pas de langage lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis parlant la fière langue anglo-saxonne. Nous avions la chaîne des esclaves qui cliquetait à nos poignets lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis avec le bulletin de vote américain dans nos mains. »

Mon témoin, vous le voyez, ne comptait pas pour rien la religion chrétienne qui était la sienne, et il n’ignorait pas que, si des Noirs étaient esclaves aux Etats-Unis, c’était aussi parce que d’autres Noirs avaient vendu, il y a bien longtemps, leurs ancêtres à des acheteurs Blancs.
Dans des Etats-Unis où, juste après l’émancipation, régnait encore la ségrégation raciale la plus stricte, Booker T. Washington n’hésitait pas à rappeler à ses compatriotes de couleur le privilège inestimable que représentait pour eux le fait d’être citoyens américains ; et à ceux qui rêvaient d’un retour vers l’Afrique de leurs ancêtres, il affirmait tranquillement :

« Les dix millions de nègres qui habitent ce pays, qui sont eux-mêmes passés ou dont les ancêtres sont passés par l’école américaine de l’esclavage, sont dans une condition plus saine et plus porteuse d’espérance, matériellement, intellectuellement, moralement, religieusement, qu’un nombre égal de noirs dans n’importe quelle partie du globe. »

Quelle extraordinaire magnanimité, quel jugement sûr et dépourvu de préjugés ! Mais écoutons à son tour Frederick Douglass, bien plus bouillant que Booker T. Washington, bien moins indulgent aussi, et cependant, finalement, du même avis que lui :

« La condition de notre race a été améliorée par leur situation en tant qu’esclaves [les noirs américains], dans la mesure où elle les a mis en contact avec un peuple supérieur, et leur a offert des facilités pour s’instruire. »

Ceci, bien entendu, ne justifiait aucunement l’esclavage ni n’excusait la brutalité des maitres, et pas davantage les innombrables vexations, légales ou illégales, auxquelles étaient encore soumis les Noirs au moment où Frederick Douglass prononçait ces paroles. Mais cela justifiait le fait que les Noirs restent sur le sol américain après leur libération.
Rappelons, pour rendre la question intelligible, que l’émancipation des esclaves et leur intégration au sein de la nation américaine étaient deux choses bien distinctes. Pour un grand nombre d’abolitionnistes, au Nord comme au Sud, l’émancipation des esclaves devait s’accompagner de leur départ des Etats-Unis. L’esclavage des noirs était une violation évidente de leurs droits naturels, mais le fait que les Noirs aient un droit naturel à être libres n’impliquait pas que ceux-ci, une fois libres, aient un droit à devenir citoyens des Etats-Unis. En fait, la plupart des abolitionnistes étaient à peu près de l’avis de Jefferson en 1787 :

« Rien n’est écrit plus clairement dans le livre du destin que le fait que ces deux peuples seront libres ; il n’est pas moins certain que les deux races, également libres, ne sauraient vivre sous le même gouvernement »

Abraham Lincoln lui-même, vers la fin de la guerre civile, examina sérieusement la possibilité d’établir les anciens esclaves en Amérique centrale, avant de renoncer devant l’impossibilité matérielle d’un tel projet.
C’est à cette perspective que Frederick Douglass s’opposait de toutes ses forces car, disait-il :

« Nous croyons que le contact avec la race blanche, même accompagné des nombreuses restrictions injustes et douloureuses dont nous faisons l’objet, contribue davantage à notre élévation et à notre amélioration que ne pourrait le faire la simple séparation d’avec eux [les blancs]. »

Frederick Douglass était suffisamment lucide pour voir que le contact n’était pas nécessairement également avantageux des deux côtés. En parlant de son enfance et de ses jeux avec le fils de son ancien maître, il remarquait :

« La loi de la compensation s’applique ici comme partout. De la même manière que ce garçon ne pouvait pas s’associer à l’ignorance sans en être affecté, il ne pouvait pas donner sa compagnie à ses camarades de jeu noirs sans leur donner en même temps son intelligence supérieure. »

Mais Frederick Douglass, de manière bien compréhensible, se plaçait avant tout du point de vue des noirs, et il affirmait en substance que ceux-ci devaient absolument refuser de lâcher la prise qui leur avait été donné sur « la civilisation de l’homme blanc ». Parce que cette civilisation était, en dépit de ses défauts, infiniment supérieure à tout ce qu’ils auraient pu trouver ailleurs, et notamment sur la terre de leurs lointains ancêtres.
Supérieure en quoi me direz-vous, mesdames et messieurs les jurés ?
Supérieure en savoir, bien sûr. L’homme blanc s’était avancé plus loin qu’aucun autre sur la voie de la connaissance de la nature et de la nature humaine. Mais aussi, en définitive, supérieure en humanité et en justice. Frederick Douglass, Booker T. Washington, nés esclaves sur le sol des Etats-Unis, étaient pourtant parvenus à la conclusion que la Constitution des Etats-Unis, établie pour assurer, autant qu’il est humainement possible, « les bienfaits de la liberté » à tous ceux qui vivent sous sa loi, était supérieure à toutes les autres formes de gouvernement existantes. Ils n’ont jamais non plus cessé d’affirmer la vérité et la grandeur des principes de justice énoncés dans la Déclaration d’Indépendance, et d’exhorter les Américains à leur demeurer fidèles. Etre des citoyens à part entière, participer à la civilisation occidentale en tant que partie du peuple américain, sans restrictions mais aussi sans privilèges, était la seule chose qu’ils demandaient pour les Noirs, et qu’ils se sont battus toute leur vie pour obtenir.


Car, pour dire les choses franchement, nos témoins n’auraient certainement pas eu beaucoup de patience ni d’indulgence pour les innombrables politiques « d’affirmative action » ou de « promotion de la diversité » qui défigurent aujourd’hui nos démocraties. D’abord car leur strict sens de la justice ne leur aurait pas permis de cautionner si peu que ce soit l’instauration de privilèges et de passe-droits légaux, même au bénéfice des Noirs. Mais aussi car ils comprenaient fort bien que les Noirs ne pourraient réellement améliorer leur sort que par leurs propres efforts, et que toute tentative de les dispenser de ces efforts, fut-elle bien intentionnée, ne pourrait en définitive que retarder leurs éventuels progrès.

« Le malheur du Noir », écrivait Frederick Douglass, est précisément « qu’il est partout traité comme une exception aux règles générales qui devraient régir les relations entre les autres hommes ». « Si le Nègre ne peut pas se tenir sur ses propres jambes, qu’il tombe… Tout ce que je demande est, donnez lui une chance de se tenir sur ses propres jambes ! Laissez le seul ! »

Booker T. Washington de son côté, tout en rappelant régulièrement aux Blancs l’injustice et l’imprudence qu’il y avait à priver les Noirs de l’exercice de leurs droits civiques fondamentaux, s’est aussi toujours efforcé de rappeler à ses auditeurs Noirs qu’ils avaient beaucoup à prouver pour se faire accepter comme des citoyens à part entière au sein de la République américaine. Plutôt que de leur parler des droits qui leur étaient refusés, il leur parlait des droits qu’ils possédaient déjà mais exerçaient mal ; plutôt que de leur parler des opportunités qui leur étaient refusées, il leur parlait des opportunités qu’ils n’avaient pas saisies ; plutôt que leur parler des discriminations dont ils étaient l’objet, il leur parlait de ce qui, dans leurs propres comportements, leur valait à juste titre d’être regardés avec suspicion et tenus à l’écart.

« En dépit de tout ce qui peut être dit pour excuser ce fait », écrivait ainsi Washington, « il n’en reste pas moins que trop de crimes sont commis par notre peuple partout dans ce pays. Nous devons faire comprendre au monde que nous n’allons pas cacher ces crimes simplement parce qu’ils sont commis par des Noirs. »

Au Tuskegee Institute, que dirigeait Washington, les élèves n’apprenaient pas la « fierté d’être Noir » ni ne pratiquaient les multicultural studies, mais tous apprenaient un métier manuel, qui devait assurer leur indépendance matérielle et faire d’eux des citoyens productifs, ainsi que la valeur inestimable de l’ordre, de la propreté, de la discipline personnelle.

« Une race ou un individu qui n’a pas d’habitudes fixes, pas de demeure ou d’habitation permanente, pas d’heure pour se coucher, pour se lever le matin, pour aller au travail ; pas d’arrangement, pas d’ordre ou de système dans toutes les circonstances ordinaires de la vie, une telle race ou un tel individu manquent de maîtrise d’eux-mêmes, manquent de quelques-uns des pré-requis fondamentaux de la civilisation. »

Et ces pré-requis, Washington le savait, ne peuvent pas être acquis sans beaucoup de temps ni beaucoup d’efforts. Etre authentiquement civilisé est nécessairement une quête personnelle dans laquelle n’existe aucun raccourci.

Ma plaidoirie pour aujourd’hui s’achève, mesdames et messieurs les jurés. Le procès de mon client n’est pas fini, je le sais bien, et beaucoup d’autres choses resteraient à dire. Mais au moment où il vous faudra rendre votre verdict, je vous demanderai seulement de garder cette question à l’esprit : « Vous croyez vous plus impartial, plus clairvoyant et mieux informé que Frederick Douglass et Booker T. Washington ?

mercredi 3 avril 2013

Human Accomplishment (8/8) : A la recherche des causes de l'excellence




L’autonomie a évidemment partie liée avec la liberté mais les deux ne se recouvrent pas complètement. Par autonomie, Charles Murray désigne à peu près l’opinion selon laquelle il est en notre pouvoir, en tant qu’individu, de modifier notre vie et d’accomplir de grandes choses par nous-mêmes. Les termes « audace » et « confiance en soi » donnent sans doute une assez bonne idée de ce que vise Charles Murray. Ces deux qualités sont importantes lorsqu’il s’agit de grandes réalisations artistiques, philosophiques ou scientifiques, car celles-ci nécessitent souvent de rompre avec ce qui est communément accepté, d’essayer de nouvelles pistes, de nouvelles manière de faire et de penser, ou à tout le moins d’être capable de s’écarter temporairement des sentiers bien balisés. Or il est incontestable que l’audace, le goût de l’innovation, la confiance en ses capacités individuelles, sont des traits de caractère plus ou moins encouragés par les différentes sociétés humaines. Et il semble bien que l’une des caractéristiques de la civilisation occidentale soit de favoriser ce genre de disposition, plus en tout cas que ses « concurrentes » sur la voie de l’excellence.
Par exemple, il a souvent été remarqué que l’islam encourageait le fatalisme chez ses adeptes. Puisqu’Allah dirige directement tout l’univers à chaque instant, l’homme est fondamentalement impuissant. Son destin ne lui appartient pas, incha’Allah ! Si l’on ajoute à cela l’affinité pour le despotisme que l’islam a manifesté tout au long de son histoire et la méfiance profonde dans laquelle ont très vite été tenues toutes les tentatives d’expliquer rationnellement le monde, il n’est pas trop difficile de comprendre que le flux de grandes réalisations en provenance du monde islamique se soit assez rapidement tari - et qu’il soit en fait proche de zéro depuis des siècles.
De la même manière, il est bien connu que la Chine et le Japon tendent à valoriser davantage le consensus, le respect de la tradition et des hiérarchies, que les nations occidentales. Pendant des siècles l’immobilité chinoise, du point de vue des sciences et des arts, a été proverbiale pour les Européens et, bien que sans doute quelque peu exagérée, cette opinion occidentale n’en parait pas moins substantiellement exacte.
De même, on a souvent remarqué que, presque un siècle et demi après le début du Meiji, les Japonais n’ont pas encore produit de grandes réalisations scientifiques qui soient à la hauteur de leurs remarquables prouesses technologiques. Peut-être est-ce parce que les secondes s’accommodent bien plus que les premières de la recherche du consensus et du respect scrupuleux des hiérarchies sociales.
Une société dans laquelle l’action autonome des individus est découragée est une société dans laquelle les grands talents auront vraisemblablement plus de difficulté à éclore, et inversement. Mais l’autonomie ne suffit évidemment pas. Une autre condition est sans doute que ces grands talents apparaissent dans une société où domine l’idée que l’existence humaine a un sens et que les mots de bien, de beau, de juste, ont un contenu objectif, indépendant de la volonté humaine.

Cette question du « sens » est délicate et nécessiterait une exploration approfondie de l’histoire l’art et de la philosophie occidentale au moins depuis le 17ème siècle pour être traitée avec les nuances qui conviennent. Mais en même temps elle peut être formulée de manière très simple, si nous acceptons de nous contenter des traits les plus saillants. Pour le dire donc en peu de mots : le relativisme, c’est à dire l’idée qu’il n’existe pas de critère rationnel pour distinguer le bien du mal, le noble de l’ignoble, le beau du laid, le juste de l’injuste, ne favorise pas l’excellence humaine ; or la tentation du relativisme ronge les nations occidentales depuis longtemps déjà.
Nous touchons sans doute là une des raisons importantes du déclin de l’Occident mis en exergue par Charles Murray. Encore faut-il différencier les domaines scientifiques et artistiques.
La science naturelle parait plutôt épargnée, et la plupart des scientifiques continuent sans doute à penser que leur but est simplement de découvrir la vérité, même si les plus sophistiqués ou les plus perspicaces n’ignorent pas que cette notion de vérité est devenue problématique chez ceux qui font profession de réfléchir à la science. Mais, au quotidien, le caractère éprouvé des procédures scientifiques et les résultats très tangibles que produit la science moderne protègent à peu près ses praticiens contre les doutes métaphysiques à son sujet qui pourraient les assaillir.
Pour les arts, en revanche, le changement a été profond et peut se voir dans toutes les disciplines. Ce changement peut se résumer grossièrement de la manière suivante : l’art n’est plus censé être, comme dans la conception classique, le miroir de la nature. L’artiste ne poursuit plus le vrai, le beau et le bien, mais un but beaucoup plus vague qui est, tantôt l’expression de son moi profond, tantôt une critique « radicale » de la société qui n’implique jamais de formuler une alternative claire à ce qu’on critique, tantôt d’autres choses plus obscures encore, mais qui toutes ont en commun le rejet de la conception classique. Ceci bien sûr ne doit pas s’entendre de tous les artistes uniformément, mais plutôt des plus influents d’entre eux, de ceux qui ont « donné le ton » dans leur discipline depuis la fin du 19ème siècle.
Que les peintres du début du 20ème siècle aient cherché très délibérément à s’affranchir de toute notion de réalisme et de beauté n’est guère controversé puisque eux-mêmes l’on dit fort clairement, et l’histoire de la peinture au 20ème siècle peut se lire comme une progression continue dans l’abstraction et la recherche de l’étrange, du difforme, du choquant, du laid, ou du moins de ce qui aurait passé pour tel dans les siècles précédents. Ouvrir une encyclopédie de la peinture peut suffire pour s’en convaincre.



En musique, on pourra sans doute se contenter de citer Schoenberg et le dodécaphonisme pour mesurer ce que signifie concrètement le rejet de la notion de beauté formelle et de l’idée que la musique doit plaire à ceux qui l’écoutent. Que Schoenberg, qui fut l’un des musiciens les plus influents du 20ème siècle, ait atteint ses objectifs pourra être attesté par quiconque a eu le « plaisir » d’entendre une de ses œuvres.
En littérature enfin, la littérature importante depuis la fin du 19ème siècle n’est-elle pas nihiliste, ou en tout cas dangereusement proche du nihilisme ? En littérature française, par exemple, les grandes œuvres du siècle passé, comme celles de Proust, de Céline, de Camus, de Beckett, ne sont-elles pas celles qui cherchent à établir la disparition du lien humain, l’imposture de l’amour, la vacuité de l’amitié, l’hypocrisie des conventions sociales, le caractère trompeur ou ridicule des grandes ambitions ? Ce nihilisme, très visible dans la littérature du 20ème siècle, peut d’ailleurs déjà être détecté, en germe, chez un écrivain comme Flaubert plus d’un demi siècle auparavant.
Ce rejet de la conception classique a pu donner naissance à des œuvres remarquables - aucun connaisseur, par exemple, ne songerait à nier que La recherche du temps perdu ou le Voyage au bout de la nuit sont des livres importants - mais n’est-il pas inévitable qu’il produise surtout une stérilité de plus en plus évidente au fur et à mesure que le temps passe ? En l’absence de toute conception assurée du bien et du beau - pour ne pas dire lorsque les notions de bien et de beau sont considérées comme dépourvues de sens - n’est-il inévitable que les arts se peuplent de plus en plus d’œuvres arides ou éphémères ?
Ces tendances intellectuelles profondes ont malheureusement trouvé un terrain favorable dans des sociétés travaillées par les idées démocratiques. Le relativisme, qui est au départ une position philosophique, peut sembler une doctrine attirante pour des hommes dont la passion politique dominante est devenue celle de l’égalité. Le relativisme ne se marie que trop bien avec la tendance qu’ont les hommes qui vivent en démocratie à nier la pertinence de toutes les hiérarchies et de toutes les distinctions naturelles. Il offre une caution intellectuelle à ceux qui proclament que toutes les intelligences, toutes les opinions, tous les goûts se valent. Ainsi le relativisme moral a-t-il finit par devenir la position intellectuelle de base des citoyens démocratiques ayant un peu d’instruction, sous les noms variés de « tolérance », « respect », « ouverture à l’autre », etc.
Par ailleurs, l’avènement de la démocratie signifie aussi l’avènement de la classe moyenne, la substitution, comme arbitre des destinées des artistes, du grand nombre des consommateurs ordinaires au petit nombre d’amateurs très riches et très éclairés auxquels ceux-ci s’adressaient dans les régimes aristocratiques. Concrètement cela signifie que la demande pour la musique et la littérature populaire s’accroît énormément, et cette demande attire inévitablement certains talents qui, dans d’autres temps, se seraient tournés vers la haute littérature et la haute musique. Si le jeune Mozart revenait parmi nous, au tout début de sa carrière, ne se tournerait-il pas vers le rock, la pop, ou toute autre forme de musique populaire plutôt que vers ce qui est aujourd’hui appelé la musique classique ?
Cette attraction des talents vers des formes d’arts plus populaires n’a certes pas eu que des mauvais côtés. Elle a sans doute été à l’origine de la production d’œuvres de divertissement merveilleusement brillantes et sophistiquées, comme aucune époque n’en avait jamais vu, et l’on peut sans aucun ridicule estimer que la musique la plus originale, la plus plaisante, la plus inventive, est aujourd’hui produite par les artistes dit populaires, plutôt que par les compositeurs académiques et subventionnés ; que la littérature la plus passionnante et la plus intelligente est du côté de certaines œuvres à grands tirages, plutôt que chez les écrivains « sérieux », patentés et primés. Mais au bout du compte, même de très haute qualité, tout cela ne reste-t-il pas du divertissement, bien loin des sommets d’excellence atteints par certains artistes des siècles passés ? Quel fan enragé des Beatles pourrait affirmer, sérieusement et en toute connaissance de cause, que la musique de ses idoles peut soutenir la comparaison avec celle de Bach ou Haendel ?
Mais si nous ne sommes plus capables que de produire des divertissements brillants, il est à craindre que, en dépit de notre extraordinaire réussite économique et technologique, la postérité ne porte sur nous le même jugement sévère qu’Edward Gibbon sur la Rome des Antonins. Dans ce siècle d’or de l’Empire, où celui-ci était au maximum de son extension et de sa prospérité, où ses habitants jouissaient paisiblement des fruits d’une brillante civilisation, Rome, nous dit-il, n’était plus peuplé que d’une « race de pygmées ».

Bien qu’il se finisse sur une note plutôt pessimiste, Human Accomplishment n’est pas à proprement parler un livre pessimiste. Car si Charles Murray apporte de l’eau au moulin de ceux qui, depuis longtemps déjà, affirment que l’Occident est en déclin, il nous rappelle aussi que les nations occidentales ont porté très haut le flambeau du génie humain dans le domaine des sciences et des arts - et nous devons nous rappeler que Murray ne dit rien au sujet de la politique et du commerce, deux domaines dans lesquels l’Occident a aussi bien des titres à faire valoir. Il contribue donc à nous redonner une légitime fierté et une confiance en nous-mêmes qui est l’une des conditions des grandes réalisations. Il contribue surtout à nous rappeler, d’une manière appropriée à nos préjugés, que la grandeur existe bien, que l’excellence humaine n’est pas une vue de l’esprit mais une réalité. Ce faisant, il ne peut manquer de ressusciter ou d’attiser chez nombre de ses lecteurs, si ce n’est le désir d’exceller eux-mêmes, du moins celui de vivre le plus possible en compagnie des plus grands esprits des siècles passés ; et celui qui a pris l’habitude de cette fréquentation ne saurait être fondamentalement pessimiste.