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mercredi 30 octobre 2013

Islam : la dernière tentation du christianisme (2/2)



 
D’une certaine manière, ce qui importe le plus aux hommes qui recherchent Dieu, ce sont les attributs de la divinité qui se rapportent directement à eux, c’est-à-dire, s’il est permis d’utiliser une telle expression pour parler de Dieu, ses qualités morales, car c’est là-dessus que se règleront la plupart de leurs actions. Et de ce point de vue-là le Dieu des musulmans est très différent du Dieu des chrétiens. Pour le dire simplement, si le second est essentiellement amour, le premier est volonté, volonté toute puissante.
Selon Brague, dans le Coran :
« Un attribut d’Allah est tout spécialement accentué, la toute-puissance. Certes, l’idée est dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau, et elle a trouvé son chemin jusque dans le Credo par lequel les chrétiens confessent « le Père tout-puissant (pantokratôr omnipotens) ». Mais, dans le christianisme, justement, la toute-puissance est une modalité de la paternité. C’est en tant que Père que le Dieu des chrétiens est tout-puissant. Et sa toute-puissance n’a d’autre but que l’affirmation même de sa paternité. Dieu est en effet capable de proposer à tout être sans exception d’entrer avec Lui dans un rapport de filiation. Et Dieu peut déployer toute une économie du salut telle que toute créature pourra reconnaître son bien dans l’acceptation de cette filiation. Dans l’islam, Allah n’est pas père, et la toute-puissance est seule. C’est elle, et non la beauté du Créateur que la création révèle. Cette puissance se manifeste plus volontiers par une capacité à détruire qu’à construire. »
Puisqu’Allah se caractérise par la toute-puissance de sa volonté, cela signifie qu’il n’est ni juste, ni aimant, ni rationnel, car dire que Dieu est justice, amour ou raison revient, semble-t-il, à limiter sa toute puissance. Si, par exemple, Dieu est juste, Il sera soumis aux exigences de sa propre justice. Un Dieu juste ne peut pas torturer l’innocent, manquer à ses promesses, ou exiger l’impossible de ses créatures simplement parce qu’Il est Dieu. Le Dieu annoncé par Mahomet n’est pas tenu par de telles limites « morales ». Il n’est tenu par aucune limite, même pas celles de sa propre « nature ». Les conséquences pratiques de ces conceptions « théologiques » sont immenses. Mentionnons juste deux d’entre elles.
La première conséquence est que ce que les philosophes appellent « nature » n’existe pas. Il n’existe pas d’ordre naturel des choses, pas d’autonomie de la création par rapport à la volonté divine. Ce que nous appelons « les lois de la nature », ou « les lois de la physique », comme par exemple la loi de la gravité, ne sont rien d’autre que le produit de la volonté divine, qui pourrait changer à chaque instant. Rien dans l’univers ne se produit indépendamment de la volonté de Dieu. Cela signifie que chaque événement « naturel » n’est rien d’autre que le produit d’un acte particulier de la volonté divine. Cette pierre tombe uniquement parce qu’Allah a voulu qu’elle tombe à cet instant. Ce corps flotte sur l’eau uniquement parce qu’Allah a voulu qu’il flotte et continue à le vouloir. Mais rien ne nous permet d’affirmer que ce corps continuera à flotter l’instant d’après, car rien ne nous permet d’affirmer qu’Allah continuera à vouloir qu’il flotte. Dans de telles conditions, rechercher une explication rationnelle pour les événements naturels - ou ce qui nous apparait tel - devient inutile, pire cela devient une forme d’impiété. Puisque l’univers n’existe à chaque instant dans toutes ses composantes que par la seule volonté de Dieu, l’univers est inconnaissable. La notion même de causalité devient inintelligible : n’importe quel effet peut être le produit de n’importe quelle cause ; aucun effet ne découle nécessairement d’aucune cause. Cela signifie que, en terre d’islam, l’étude rationnelle de la nature, et plus largement tout type d’étude en dehors de celle des textes sacrés sera découragée, voire prohibée.
Il est difficile de ne pas voir là la cause principale de la remarquable stagnation scientifique, technologique et économique des pays musulmans. Depuis plus de sept siècles, aucune invention ou découverte scientifique majeure n’est venue d’un pays musulman, et aujourd’hui l’Espagne ou l’Inde produisent à elles seules un plus grand pourcentage de la littérature scientifique mondiale que quarante-six pays musulmans combinés. Sans la manne (provisoire) des hydrocarbures – manne exploitée grâce à des technologies développées par les occidentaux – presque tous les pays musulmans se classeraient parmi les plus pauvres de la planète. Et ainsi de suite.
Comme le fait remarquer Robert Spencer :
« En fait, dans l’histoire de l’islam, vous pouvez pratiquement établir une corrélation entre la puissance, le caractère agressif et l’expansion des grands empires islamiques du passé et la taille des communautés juives ou chrétiennes qui étaient assujettis à l’intérieur de ces empires et qui payaient pour cette expansion impériale. Lorsque ces communautés furent épuisées économiquement, alors les empires islamiques commencèrent à décliner. »
La seconde conséquence est la disparition du libre-arbitre. Il est bien connu que la traduction littérale du mot « islam » est « soumission ». L’islam est, au sens strict, la religion qui ne connaît pas la liberté. Puisqu’Allah est omnipotent, l’homme ne peut pas être libre : si l’homme était la cause de ses propres actions, comment Dieu pourrait-il être omnipotent ? De la même manière que Dieu seul est responsable à chaque instant de tous les évènements « naturels », il est également responsable de chacune des actions des êtres humains. Tout ce que nous faisons, en bien ou en mal, a été voulu par Allah lui-même et par conséquent ne pouvait pas ne pas arriver. Au sens strict, l’homme n’est pas responsable de ses actes - ce qui n’empêche nullement que Dieu puisse lui en demander des comptes. C’est ainsi que le Coran affirme de manière répétée que nul ne peut croire en Allah si Allah ne l’a pas décidé, et, par implication, que les incroyants le sont aussi par la volonté d’Allah. Pourtant le Coran affirme également que les incroyants portent pleine responsabilité pour leur incroyance et seront châtiés en conséquence. Allah n’est pas tenu par le principe de non contradiction, ni par quoique ce soit d’autre. « Il n'est pas interrogé sur ce qu'Il fait, mais ce sont eux qui devront rendre compte [de leurs actes] » (Sourate 21 : 23).
Les êtres humains sont les esclaves d’Allah et il n’existe nulle parenté ni ressemblance entre eux et lui. Le fatalisme au quotidien est la conséquence inéluctable de cette compréhension de la divinité et, du point de vue de la pratique religieuse, la marque distinctive de l’islam est l’obéissance externe, la conformité mécanique aux rituels et aux commandements divins, par opposition au christianisme où l’accent est placé sur la transformation intérieure du croyant. Cela explique, par exemple, ce qui, aux yeux d’un chrétien, et d’un occidental en général, pourra paraître si étrange, voire ridicule : le shahadah, la profession de foi musulmane. Dire en arabe : « Il n’est d’autre Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète » devant un musulman de sexe masculin suffit pour faire de vous un musulman. La sincérité, la disposition intérieure de celui qui prononce cette formule ne fait rien à l’affaire. Observer les conditions formelles fixées par la loi islamique suffit.

Nous le voyons à travers ces quelques exemples simples, les conceptions « théologiques » se transforment nécessairement en propositions pratiques et exercent une influence sur les comportements des hommes au quotidien. Dire que le Dieu des chrétiens est avant tout amour alors que le Dieu des musulmans est volonté toute-puissante suffirait donc à indiquer que la moralité chrétienne doit être passablement différente de la moralité musulmane. Mais indiquons plus précisément quelques-unes de ces différences.

Puisque Dieu est amour, la charité sera la vertu chrétienne par excellence. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. » Bien entendu, la charité chrétienne n’a rien à voir avec un sentimentalisme dégoulinant et elle est, par bien des aspects, une vertu ascétique, très exigeante ; mais il n’en reste pas moins qu’elle porte (ou qu’elle devrait porter) ceux qui la pratiquent à la douceur, à l’humilité, au pardon des offenses – au moins à titre individuel – et, de manière générale, à respecter scrupuleusement la vie, les biens, l’honneur de nos semblables, ainsi qu’à assister ceux qui sont dans le besoin autant qu’il est en nous.
A l’inverse, l’obéissance aveugle à la volonté divine sera la vertu islamique par excellence. Et Allah veut que son règne soit réalisé dès ce monde ci.
Comme l’écrit Rémi Brague :
« Dans le Coran, la toute-puissance d’Allah est explicitement située « sur la terre » ; lui résister est vouloir « réduire Allah à l’impuissance sur la terre ». La volonté d’Allah doit être faite « sur la terre comme au ciel », ainsi que dans le Notre Père. Cependant, dans le christianisme, l’accomplissement de la volonté de Dieu est laissée à l’initiative de celui-ci, et le « que Ta volonté soit faite » veut dire en réalité : « fais Ta volonté ». Le Coran la conçoit en revanche comme l’installation du règne terrestre de cette volonté, grâce à l’obéissance qui est due au prophète. C’est pourquoi la lui refuser est prétendre réduire Allah à l’impuissance. La toute-puissance divine se réalise ainsi à travers un règne terrestre qui légitime l’usage de la force ».
Par conséquent, la moralité musulmane sera structurée par la division fondamentale entre les croyants les incroyants. Les vertus que les musulmans sont enjoints de pratiquer, les commandements qu’ils sont tenus de respecter, ne valent qu’envers les autres musulmans.
Ainsi, il est bien connu que le Coran prescrit une punition draconienne pour les voleurs : « Le voleur et la voleuse, à tous deux coupez la main, en punition de ce qu'ils se sont acquis, et comme châtiment de la part d'Allah. Allah est Puissant et Sage. » (Sourate 5 : 38). Mais le Coran contient aussi des instructions pour la répartition du butin pris aux incroyants.
Voler les infidèles, ce n’est pas voler.
Tous les musulmans sont tenus de verser le zakât, l’aumône. Il s’agit là d’un des cinq piliers de l’islam, au même titre que les prières quotidiennes ou le pèlerinage à la Mecque. Mais il leur est strictement interdit de verser le zakât à des non-musulmans.
L’obligation de venir en aide à son prochain ne s’étend pas aux infidèles.
Le Coran commande aux croyants d’honorer et d’assister leurs parents : « et ton Seigneur a décrété : « n'adorez que Lui; et (marquez) de la bonté envers les père et mère : si l'un d'eux ou tous deux doivent atteindre la vieillesse auprès de toi; alors ne leur dis point : « Fi! » et ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. » (Sourate 17 : 23). Mais il dit aussi : « Ô vous qui croyez! Ne prenez pas pour alliés, vos pères et vos frères s'ils préfèrent la mécréance à la foi. Et quiconque parmi vous les prend pour alliés... ceux-là sont les injustes. » (Sourate 9 :23).
Autrement dit, le commandement d’honorer ses pères et mères ne vaut que pour autant que ceux-ci sont ou restent musulmans.
Mahomet a condamné très clairement le mensonge, mais il a aussi affirmé qu’il était permis de mentir en temps de guerre, et les musulmans sont tenus de faire la guerre aux incroyants : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n'interdisent pas ce qu'Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu'à ce qu'ils versent la capitation par leurs propres mains, après s'être humiliés » (Sourate 9 : 29). Par conséquent la jurisprudence islamique a élaboré le concept de la taqyia, c’est-à-dire la dissimulation qu’il est loisible aux musulmans d’employer dans leurs relations avec les non-musulmans.
L’interdit du mensonge n’est pas l’interdiction de mentir aux infidèles.
Et ainsi de suite.
En fait, dans tous les domaines, le principe fondamental de la moralité musulmane est : « Muhammad est le Messager d'Allah. Et ceux qui sont avec lui sont durs envers les mécréants, miséricordieux entre eux. » (Sourate 48 : 29). Ce qui vaut envers les uns (les musulmans) ne vaut pas envers les autres (les non-musulmans). Nous sommes là évidemment très loin de l’appel chrétien à une charité universelle.

Mais peut-être aucun domaine n’est-il plus propre à la méprise, pour les chrétiens vis-à-vis de l’islam, que celui de la sexualité et de la famille. Regardant de très loin les pratiques des pays musulmans, et constatant autour d’eux qu’ils partagent avec les musulmans une même opposition à la permissivité sexuelle pratiquement sans frein qui semble aujourd’hui caractériser les sociétés occidentales, bien des chrétiens peuvent en effet être tentés de croire que, sur ce terrain-là au moins, ils trouveront dans l’islam un allié sûr. La sharia prohibe la fornication, l’adultère, encourage le mariage et le fait d’avoir des enfants, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle considère l’homosexualité comme un acte « intrinsèquement désordonné ». Que demander de plus ?
Cependant, une fois encore, les chrétiens seraient bien inspirés de regarder de plus près ce que l’islam entend par « fornication », « adultère », « mariage », etc. avant de se réjouir. Il n’y a guère, en politique, d’erreur plus commune, mais aussi plus dangereuse, que de croire que vos interlocuteurs pensent la même chose que vous parce qu’ils emploient les mêmes mots. En réalité la loi islamique ressemble fort, en matière de sexualité, aux lois de Lycurgue, qui permettaient aux Spartiates d’affirmer fièrement qu’il ne saurait y avoir d’adultère à Sparte, parce qu’elles autorisaient les époux à s’unir pratiquement avec n’importe qui.
Ainsi, alors que l’Eglise catholique considère le mariage comme un sacrement indissoluble, la sharia permet à un homme de divorcer de son épouse à n’importe quel moment pour n’importe quelle raison, simplement en prononçant (trois fois successives) la formule : talâq (« tu es répudiée »). Il peut également la reprendre tout aussi facilement après un tel divorce, deux fois de suite. A la troisième le Coran stipule que la femme en question devra auparavant avoir épousé un autre homme dont elle aura divorcé – un obstacle loin d’être insurmontable étant donné la facilité du divorce. Par ailleurs le chiisme admet les « mariages temporaires » (mut’a) qui ne sont rien d’autre que des mariages en CDD. A la limite, un homme peut ainsi fréquenter les prostitués sans contrevenir aux règles de la morale islamique, pourvu simplement qu’il conclut avec chacune un « mariage temporaire » qui n’a pas besoin de durer plus de quelques heures.
Toutefois, pour ceux des musulmans qui ne voudraient pas s’embarrasser avec un divorce sans pour autant être obligés de soupirer, comme le confesseur d’Henry IV, « toujours des perdrix », la loi islamique permet d’épouser plusieurs femmes à la fois, dans la limite de quatre – à condition, dit le Coran, que l’époux soit en mesure de traiter chacune équitablement, ce qui est évidemment laissé à l’appréciation de ce dernier. Mais comme même quatre femmes peuvent finir par vous lasser, le Coran permet encore aux croyants de satisfaire les appétits de leurs corps avec « celles que leur main droite possède », c’est-à-dire en clair avec leurs esclaves. La polygamie n’est bien sûr pas pratiquée par tous les musulmans, loin de là, mais elle est officiellement autorisée dans nombre de pays musulmans, et officieusement tolérée par la plupart. Quant à l’esclavage, il est hélas bien loin d’être un lointain souvenir en terre d’islam, puisqu’il continue à être pratiqué plus ou moins ouvertement, par exemple au Soudan, au Niger, en Mauritanie, etc.
Plus dérangeant encore, peut-être, l’islam autorise le mariage des filles prépubères, suivant en cela l’exemple donné par Mahomet lui-même qui épousa Aisha lorsqu’elle avait six ans, mais ne la déflora que lorsqu’elle eut atteint l’âge de neuf ans. Lui-même avait à ce moment cinquante-quatre ans. Mahomet étant présenté par le Coran comme « un excellent exemple » pour tous les croyants, cela signifie que le mariage des petites filles sera au minimum toléré dans la plupart des pays musulmans, et officiellement permis dans les plus rigoristes d’entre eux. C’est ainsi que l’Ayatollah Khomeini abaissa l’âge légal du mariage à neuf ans lorsqu’il s’empara du pouvoir en Iran, et qu’il épousa lui-même une petite fille de dix ans. Selon l’UNICEF, en Afghanistan et au Bangladesh, plus de la moitié des filles sont mariées avant d’atteindre l’âge de dix-huit ans.
Il serait possible d’évoquer aussi tout ce qui sépare les musulmans et les chrétiens concernant la question de la contraception ou celle de l’avortement, comme le fait Robert Spencer, mais les quelques points évoqués plus haut suffisent sans doute à comprendre que les uns et les autres ont, en réalité, des conceptions extrêmement différentes de ce que sont le mariage, la famille, la moralité sexuelle, pour ne rien dire des rapports hommes/femmes.

***

Les chrétiens et les musulmans ne pourront jamais, en tant que chrétiens et en tant que musulmans, s’entendre durablement, ni même sans doute coexister pacifiquement durablement. Ce qui les sépare est bien plus profond que, par exemple, ce qui sépare les juifs et les chrétiens. Alors que les chrétiens peuvent légitimement, en tant que chrétiens, considérer le judaïsme comme une noble erreur et les juifs comme de proches parents égarés – et inversement pour les juifs – ils ne peuvent pas considérer l’islam de la même manière, pour peu qu’ils connaissent suffisamment l’islam, et leur propre religion.
Dans l’épilogue de Not peace but a sword, Robert Spencer soutient « qu’il existe des éléments de la piété islamique qui ne sont pas séparables du reste, qui sont profondément intégrés dans la religion elle-même, qui appartiennent aux enseignements fondamentaux du Coran et de Mahomet, et qui vous conduisent non pas vers Dieu ni vers aucune spiritualité authentique, mais vers le mal absolu. » Ces mots paraîtront sans doute durs à nos oreilles, nous qui vivons dans des régimes politiques où le mot d’ordre officiel est celui du « vivre-ensemble » et des bienfaits inappréciables de la « diversité ». Il est si doux de croire que nous pourrions ne pas avoir d’ennemis, pourvu seulement que nous fassions preuve d’ouverture d’esprit et de tolérance. Peut-être aussi paraitront-ils manquer de charité à certains chrétiens.
Mais aux premiers il sera aisé de faire remarquer que les communautés chrétiennes qui existent encore en terre d’islam sont confrontées quotidiennement aux vexations et aux persécutions que leur infligent les musulmans et sont, pour beaucoup, en voie d’extinction. Lorsque les musulmans sont en position de faiblesse, ils plaident pour la tolérance et le respect mutuel. Mais lorsque l’islam est dominant, il ne semble plus guère avoir l’usage de ces vertus – conformément à l’exemple donné par Mahomet lui-même durant son existence. Il y a là une caractéristique très profonde de l’islam qui devrait au moins nous inciter à réfléchir.
Au second, il faudra rappeler que l’obligation d’être charitable qui s’impose à tout chrétien n’implique nullement l’obligation de mentir, ni même de dissimuler la vérité, particulièrement au sujet des questions les plus importantes.
Dire la vérité, telle qu’il nous est donnée de la voir, tout spécialement lorsque l’exposition de cette vérité intéresse au plus haut point le bien commun, est certainement une obligation qui s’impose à nous, que nous soyons ou pas croyants ; de même qu’être reconnaissants à ceux qui prennent de grands risques pour l’exposer.
Robert Spencer a bien mérité notre gratitude.

mercredi 23 octobre 2013

Islam : la dernière tentation du christianisme (1/2)




Dans une de ses nombreuses polémiques contre le « parti philosophiste », Rousseau écrivait : « Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l’athéisme, et cela est incontestable ; mais ce qu’il n’a eu garde de dire, et qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus : au lieu que l’irréligion, et en général l’esprit raisonneur et philosophique, attache à la vie, effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts ont de commun est si peu de choses, qu’il ne balancera jamais ce qu’ils ont d’opposé. »
Et il concluait cette longue attaque passionnée contre une certaine philosophie moderne – attaque qui, certes, demanderait à être soigneusement analysée pour être pleinement comprise – par une sorte d’éloge de la piété des « mahométans ».

Rousseau n’a en général pas très bonne réputation chez les catholiques, particulièrement chez ceux qui se définissent eux-mêmes comme « traditionnalistes ». L’Emile n’est certes pas leur livre de chevet. Et cependant – qui le dirait ? – un nombre non négligeable de ceux-ci semblent aujourd’hui aboutir à la même conclusion que l’auteur de La profession de foi du vicaire savoyard : le « noble » fanatisme est préférable à l’ignoble athéisme de la « philosophie des Lumières » ; et par ailleurs, dans la lutte contre le relativisme triomphant et l’immoralité sans frein qui paraissent caractériser les sociétés occidentales, les musulmans pourraient constituer des alliés de choix pour les chrétiens sérieux, voire, pourquoi pas ? une sorte de modèle.
Chrétiens et musulmans ne croient-ils pas au même Dieu ? Islam et christianisme ne sont-ils pas tous les deux des « religions du Livre » ? Les musulmans ne sont-ils pas, tout comme bien des chrétiens, scandalisés par le spectacle de la vulgarité et de la licence qui se donne quotidiennement libre cours autour de nous ? Tout comme l’Eglise catholique les musulmans sont totalement opposés au « mariage » homosexuel, et ils repoussent énergiquement l’idéologie féministe qui affirme que les hommes et les femmes sont fondamentalement identiques. Les musulmans sont attachés à une conception dite « traditionnelle » de la famille, ils ne sont pas relativistes et, en matière de piété, ils pourraient en remontrer à bien des chrétiens. Dès lors, ne serait-il pas temps pour les chrétiens, et particulièrement les catholiques, de faire cause commune avec les musulmans contre tous les athées qui voudraient faire entièrement disparaître la religion de l’espace public ? Plutôt que d’ergoter sur ce qui sépare ces deux « religions du livre », ne serait-il pas préférable d’insister sur ce qui les rapproche, et de travailler main dans la main avec les musulmans afin de s’opposer à toutes ces « avancées sociales » qui sont autant de pas vers l’abime ?
Tel est à peu près le genre de discours que l’on peut désormais entendre, aussi bien dans certains segments de la hiérarchie catholique, que de la part d’intellectuels chrétiens ou de simples croyants anonymes. Et c’est ainsi que, en France, on a pu voir fort récemment les organisateurs de « La manif pour tous » faire de grands efforts pour rallier à leur cause des responsables musulmans, et se féliciter de la présence dans les rangs des manifestants de quelques représentants de la religion de Mahomet.

Cette position est compréhensible, mais elle est erronée et sans doute dangereuse. En vérité, chrétiens et musulmans ont beaucoup moins en commun que ne le croient les chrétiens qui prônent cette alliance – et qui, en général, n’ont pas une bonne connaissance de l’islam. Bien plus, étant donné ce qu’est réellement l’islam et ce qu’est devenu l’Eglise aujourd’hui, une telle alliance stratégique ne pourra guère manquer de se retourner contre cette dernière.

Pour s’en convaincre, les catholiques sincères mais réfléchis ne pourraient sans doute guère faire mieux que de lire le dernier ouvrage de Robert Spencer : Not peace but a sword – the great chasm between christianity and islam. Robert Spencer est un écrivain et blogueur américain, connu pour ses nombreux livres à grand tirage sur l’islam, ainsi que pour son blog Jihadwatch.com. Comme tous ceux qui ont entrepris de critiquer publiquement l’islam, Robert Spencer est un « personnage controversé », comme l’on dit pudiquement aujourd’hui, mais il est une chose que même ses détracteurs doivent lui reconnaître – outre sa combativité - : Robert Spencer connaît l’islam. Il connaît également très bien le christianisme, en tant que membre de l'Église grecque-catholique melkite, et ses écrits ont une qualité didactique évidente.
Dans Not peace but a sword, Spencer explique clairement et méthodiquement ce qui sépare le christianisme de l’islam, à la fois d’un point de vue théologique et d’un point de vue moral. Cette description, fort instructive, est complétée par un épilogue, qui consiste en un débat, ayant eu lieu en novembre 2010, entre Robert Spencer et Peter Kreeft, un théologien catholique qui plaide pour une alliance stratégique entre l’Eglise et les musulmans – et tous ceux qui ont des yeux pour voir pourront constater que, dans ce débat, la position de Spencer est bien mieux informée et bien plus solide que celle de son contradicteur. Enfin, Not Peace but a sword se conclut par une annexe dans laquelle sont résumées, sur trois pages, les différences les plus fondamentales entre christianisme et islam.
Not peace but a sword apparait donc comme le livre idéal pour les chrétiens qui désireraient se faire rapidement une opinion informée sur ce qui sépare leur religion de la religion musulmane, sans avoir à se plonger dans une montagne d’ouvrages universitaires abscons ou à apprendre eux-mêmes l’arabe.
Toutefois, bien que le livre de Spencer s’adresse prioritairement aux croyants, il n’intéressera pas seulement ces derniers.
Les athées ou les agnostiques suffisamment réfléchis pour prendre au sérieux les croyances qu’ils ne partagent pas pourront y apprendre – s’ils l’ignoraient - que toutes les religions ne se valent pas, et que la question pratique la plus importante n’est pas de savoir si un homme croit en Dieu, mais en quel Dieu il croit.
Ils éviteront ainsi l’erreur, si commune parmi les incroyants, qui consiste à mettre dans le même grand sac toutes les religions, au prétexte qu’elles sont désignées par le même nom – « religion » -, et à mettre sur le même plan toutes les divinités, pour la même raison linguistique superficielle. Chemin faisant, les plus ouverts d’esprit parmi eux pourraient aussi mieux comprendre pourquoi il est très douteux que l’islam accomplisse jamais le même chemin que le christianisme, en acceptant de s’accommoder des principaux éléments de la modernité politique et scientifique.
De la même manière que les chrétiens sérieux devraient, au terme de l’ouvrage de Spencer, être convaincus qu’ils ont finalement, de manière générale, plus en commun avec leurs compatriotes athées ou agnostiques qu’avec les pieux musulmans, les athées et les agnostiques devraient arriver à une conclusion symétrique et se rapprocher de leurs compatriotes professant le christianisme. En Occident, l’alliance stratégique devrait être celle des chrétiens et des incroyants, et leur adversaire commun, l’islam – quelles que soient par ailleurs les divergences importantes que peuvent avoir, et que continueront à avoir, les deux premiers groupes sur nombre de sujets.
Comparé à l’islam, ce qui les rapproche est plus important que ce qui les sépare. Telle est, en peu de mots, la position que défend Spencer.

Les différences qui séparent le christianisme de l’islam peuvent donc être rangées dans deux grandes catégories : les différences théologiques et les différences morales ou, si l’on veut, les différences théoriques et les différences pratiques. Pour le dire rapidement, il est très trompeur de prétendre que chrétiens et musulmans adorent le même Dieu, car le Dieu dont parlent les évangiles a des attributs extrêmement différents du Dieu révélé par le coran. De ces différences d’attributs découlent très normalement des différences tout aussi importantes dans les commandements ou les injonctions adressées aux croyants. Sur nombre de questions, la morale chrétienne est fondamentalement différente de la morale musulmane, si l’on peut dire les choses ainsi.
Il ne serait ni utile, ni possible dans le court espace de cet article, de recenser et d’expliquer toutes les différences relevées par Spencer dans son ouvrage. En revanche il pourra sans doute être profitable d’exposer quelques points essentiels, et de corroborer les conclusions de Robert Spencer par une autre source, moins polémique dans la forme, et dont le sérieux et l’érudition ne pourront pas être mis en doute, en l’occurrence La loi de Dieu – histoire philosophique d’une alliance, de Rémi Brague.
Examinons donc rapidement ces quelques points.

L’idée que le judaïsme, le christianisme et l’islam sont des religions sœurs, des versions différentes d’une même foi, est aujourd’hui un lieu commun que se sentent tenus d’honorer pratiquement tous ceux qui, pour une raison ou une autre, entreprennent de parler publiquement de religion. Si un catholique ne sait qu’une seule chose au sujet de l’islam, il saura que, selon les termes du Catéchisme de l’Eglise catholique : « Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, en déclarant qu’ils gardent la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, juge des hommes au dernier jour. »
Les musulmans « gardent la foi d’Abraham », et le Coran parle de nombreux personnages qui figurent dans l’Ancien et le Nouveau Testament, notamment de Jésus, qui y est décrit comme un prophète et un faiseur de miracles – ce que, d’ailleurs, les musulmans n’oublient jamais de faire valoir à leurs interlocuteurs chrétiens. N’est-ce pas la preuve irréfutable que christianisme et islam sont de proches parents ?
Pourtant, en y regardant de plus près, le rapport de l’islam au christianisme (et au judaïsme) parait bien plus proche du parasitisme que de la parenté véritable. Autant vaudrait dire que le petit coucou est de la même famille que ceux dont il s’est approprié le nid.
En effet, si le Coran reprend certaines figures des Ecritures antérieures, avec leurs noms et titres, comme Abraham ou Jésus, c’est pour leur donner une substance entièrement différente. Entre l’Abraham et le Jésus de la Bible et ceux du Coran, seuls les noms sont réellement communs.
C’est ainsi que, pour les musulmans, « Jésus » n’est pas le fils de Dieu et il n’a pas été crucifié. Il est simplement un prophète parmi d’autres dans la longue lignée qui conduit à Mahomet et à la révélation ultime. Autant dire que ce Jésus-là ne saurait être le Jésus des chrétiens. En fait, pour les musulmans, l’idée que Dieu pourrait avoir un fils, ou la notion chrétienne de trinité, se rapprochent dangereusement du péché capital, le seul qui soit impardonnable à Dieu : celui de « donner des partenaires à Allah » (shirk), de lui associer d’autres dieux ou d’autres êtres et de leur accorder l'honneur et l'adoration qui ne devraient être dus qu'à Dieu seul. Par conséquent, non seulement Jésus n’est pas le fils de Dieu, mais affirmer qu’il l’est suffit pour faire de vous un infidèle.
Plus largement, le rapport de l’islam au judaïsme et au christianisme est celui de l’appropriation et toute ressemblance, toute parenté apparente, se révèle ultimement trompeuse. L’islam emprunte des éléments du judaïsme et du christianisme, mais c’est pour les vider de leur substance et les transformer entièrement.
Le Coran fait ainsi plusieurs fois référence à ceux qui pratiquent « la religion du Livre », et il dit confirmer les écrits saints antérieurs à lui, ce qui pourrait sembler une reconnaissance, au moins partielle, de la vérité des livres qui font autorité pour les juifs et les chrétiens. Mais en réalité, comme l’écrit Rémi Brague :
« les textes que le Coran confirme ne sont pas les textes réels qu’on peut lire dans la Bible juive ou chrétienne, mais bien, et exclusivement, des textes virtuels, introuvables. En effet, selon l’islam, les textes des Ecritures antérieures ont été trafiqués par leurs auteurs. C’est la théorie de la falsification (tahrîf). Les textes ainsi défigurés ne méritent donc pas d’être crus, ni même lus, et encore moins associés au Coran. »
(…)
Sur l’étendue des déformations subies par les Livres saints, l’accord ne se fait pas. Mais le principe reste intangible : l’islam se reconnaît le droit de faire de son propre livre saint la mesure de l’authenticité matérielle de ceux qui l’ont précédé. Et ce seul fait suffit à retirer à ceux-ci toute valeur normative.
C’est ainsi que les médiévaux non musulmans ont compris la position de l’islam. Un auteur aussi bienveillant envers l’islam et aussi méprisant envers le christianisme que Maïmonide reconnaît à ce dernier le mérite de n’avoir pas soupçonné les juifs d’avoir manipulé les Ecritures. Du côté chrétien, les grands scolastiques, à commencer par saint Thomas d’Aquin, notent qu’il n’existe pas de base scripturaire commune entre l’islam et les religions précédentes, à la différence de ce qui se passe entre judaïsme et christianisme. »
Non seulement les écrits saints du judaïsme et du christianisme n’ont aucune valeur pour un musulman, mais juifs et chrétiens, du fait qu’ils ont délibérément trafiqué les Ecritures qui leur avaient été confiées, sont des imposteurs qui cherchent à tromper les musulmans et à les écarter du chemin de la vraie foi. Ils ne sont pas seulement égarés, mais moralement coupables.
Plus généralement, l’islam, à la différence du christianisme, ne laisse pas de place à l’erreur  ou à l’ignorance de bonne foi (si l’on peut dire) en matière de religion : les non musulmans ne sont pas des hommes qui n’auraient pas entendu le message de Mahomet, ce sont des apostats qui ont abandonné la vraie foi en toute connaissance de cause. Ecoutons encore Rémi Brague :
« L’islam suppose que l’homme nait d’emblée musulman. L’Européen, marqué par le christianisme, pense spontanément avec Descartes que « nous sommes hommes avant que d’être chrétiens ». Pour l’islam, c’est presque le contraire. Un passage du Coran rapporte que tout le genre humain fut miraculeusement tiré des reins d’Adam et interrogé par Dieu : ne suis-je pas votre seigneur ? L’humanité répondit par un oui unanime.
(…) l’homme nait musulman, ce sont ses parents qui en font un adepte des autres religions. De la sorte, selon le droit islamique, un enfant trouvé est réputé musulman jusqu’à preuve du contraire. Une conséquence capitale de ce fait est que toute position religieuse autre que l’islam n’est pas seulement une erreur, mais, objectivement, une apostasie. Partant, le non-musulman, dans la mesure où il ne fait pas usage de la raison qui devrait lui faire connaître Dieu et lui faire comprendre l’intérêt qu’il a à se soumettre à Lui, ne se distingue pas fondamentalement des animaux. »
Il s’agit effectivement là d’un point capital car, selon la sharia, la punition appropriée pour l’apostasie, c’est la mort. Toutes les variantes de l’islam s’accordent sur ce point.

Mais pourtant, pourtant, dira-t-on, n’est-il pas au moins vrai que les musulmans croient au même Dieu que les chrétiens (et les juifs) ?
Eh bien, disons que la vérité de cette proposition dépend de ce que l’on entend par « le même ». Qu’Allah ait des attributs communs avec le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament, notamment l’unicité et le caractère créateur, ne signifie pas qu’il lui soit identique. En l’occurrence le diable est dans les détails, si l’on peut dire.

mercredi 9 octobre 2013

Est-ce ainsi que les hommes s'amusent?






Je crois pouvoir dire de moi-même, comme Montesquieu, « je n’ai point naturellement l’esprit désapprobateur ». J’ai en général une certaine indulgence pour mes contemporains, et lorsque celle-ci menace de me quitter, je m’efforce de me rappeler que j’aurais sans doute moi-même bien besoin que l’on soit indulgent avec moi, que l’homme a toujours été et sera toujours une créature très imparfaite, et que la bêtise et la vulgarité sont de tous les âges et de tous les lieux.
Pourtant, s’il est une occasion où il peut m’arriver de désespérer de mon époque et de mes semblables, c’est lorsque je les vois se divertir. Ce pourquoi, d’ailleurs, j’évite soigneusement tous les lieux où ils se divertissent en masse.
C’est ainsi que ce texte de Dalrymple a immédiatement résonné en moi lorsque je l’ai lu, et qu’il m’a semblé à propos de vous le traduire.
Pour l’accompagner, et à titre exceptionnel, je vous propose une bande son. Parce que cette chanson m’a paru tellement appropriée, et parce que Cathal Coughlan est l’un des secrets les mieux gardés de la « pop » anglaise et qu’il mériterait de ne pas le rester.
Si vous le souhaitez, rendez-vous donc dans mon grenier (c’est juste en haut de la blogroll, pour ceux qui ne connaissent pas) et écoutez "Amused to hell". On ne saurait mieux dire.
Bonne lecture !
  

Festivité et menace


Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple
 

Au 18ème siècle déjà, un aristocrate français faisait remarquer que les Anglais prenaient leurs plaisirs tristement. De nos jours, ils les prennent aussi passivement, comme un toxicomane qui recherche simultanément le bonheur et l’oubli par les moyens les plus simples possibles.
Je ne veux pas dire par là que les Anglais ne font aucun effort pour chercher des divertissements ; au contraire, tout comme le toxicomane à la recherche de sa drogue, cette activité est souvent la seule affaire sérieuse de leurs vies. Mais le divertissement une fois trouvé devra – pour être vraiment divertissant – demander une contribution mentale aussi faible que possible de la part de celui qui se divertit.
Primum inter pares, bien évidemment, la télévision. Un Anglais adulte la regarde en moyenne, dit-on, 27 heures par semaine, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans. En cela les Anglais ne sont pas différents de beaucoup d’autres peuples ; ainsi les Américains meublent à peu près la même proportion de leur existence devant le petit écran que les habitants de cette île.
En tous les cas, ce chiffre pourrait être trompeur ; l’expérience des consultations médicales à domicile m’a convaincu qu’une télévision allumée n’est pas nécessairement une télévision regardée. Elle scintille en arrière-plan, rivalisant pour quelques fragments d’attention avec une radio et peut-être une querelle domestique ou deux. Et même lorsqu’elle est regardée, il n’existe aucune garantie que quoique ce soit aille plus loin que le nerf optique : j’ai souvent demandé à des patients, à qui je rendais visite chez eux tandis qu’ils étaient assis en face de la télévision, de me décrire ce qu’ils étaient en train de regarder, avec pour seul résultat de m’attirer un silence plein d’impuissance ou d’incompréhension.
On aurait aussi bien pu interroger un habitué des fumeries d’opium à propos de ses états de conscience qu’un téléspectateur contemporain à propos des siens.
Lorsque j’étais jeune et inexpérimenté, j’avais pour habitude de demander au patient ou aux membres de sa famille de fermer la télévision ; mais en Angleterre cela signifie (au mieux) une légère diminution de son volume sonore. Il est déconcertant de conduire une consultation médicale tandis qu’une image mouvante projette dans la pièce une lumière changeante, et que le patient essaye de regarder par-dessus votre épaule ou bien de se retourner pour en saisir quelque bribe, tout en confondant vos questions avec le dialogue d’un soap opéra. Une fois je me suis rendu au domicile d’une vieille dame paralysée et y ait trouvé la télévision allumée. J’ai demandé à sa fille, qui était présente, de bien vouloir l’éteindre.
« Je ne sais pas comment faire », m’a-t-elle répondu. Et elle ne savait vraiment pas.
Aujourd’hui, j’éteins la télévision moi-même lorsque je rentre dans une maison. C’est la seule manière d’obtenir toute l’attention du patient - même s’il est sérieusement malade et qu’il risque de mourir s’il ne reçoit pas des soins médicaux.
A l’hôpital, il est maintenant considéré comme cruel de priver les patients de leur écran quotidien : à tel point que le regarder est devenu virtuellement obligatoire pour eux, ou tout au moins il est devenu impossible d’y échapper pour ceux qui ne sont pas en état de se mouvoir. Les jours où l’hôpital était un lieu de silence (autant que possible) et de repos appartiennent désormais au passé : de nos jours plus personne ne meurt sans avoir bénéficié d’une dernière causerie télévisée.
J’ai de nombreuses fois fait cette expérience très simple : dans une salle pleine de patients invalides, j’éteins le ou les téléviseurs et je quitte la pièce pour cinq minutes. Immanquablement, le ou les téléviseurs ont été rallumés lorsque je reviens ; mais qui les a rallumé, c’est ce que j’ai toujours été incapable de découvrir. Les patients n’auraient pas pu le faire et les infirmières nient que ce soient elles ; c’est un mystère aussi profond que celui du suaire de Turin. Mais les infirmières disent toujours, « les patients veulent que la télévision soit allumée », et elles continuent à l’affirmer même si habituellement un rapide sondage révèle précisément le contraire.

 
Il me semble improbable, à première vue, qu’une vieille dame de quatre-vingt ans souffrant d’une hémiplégie du côté droit suite à une attaque cérébrale, et qui éprouve de la difficulté à avaler sa propre salive, veuille réellement regarder Mister Motivator, un fanatique de la culture physique vêtu d’un justaucorps en lycra de couleur fluo qui, au son obsédant de la musique disco, montre par quels exercices la téléspectatrice pourra venir à bout de sa cellulite sur les cuisses. Il y a cependant quelqu’un dans la pièce (un postmoderniste, peut-être) qui en juge autrement, qui juge qu’un moment sans divertissement est un moment perdu, et qu’un esprit qui n’est pas rempli par les sornettes d’autrui fait partie de ce genre de vide dont la nature a horreur.
Mais c’est le samedi soir, dans le centre-ville d’une métropole provinciale, que l’insatiable soif des Anglais pour les divertissements – tout au moins parmi les jeunes gens – est la mieux mise en valeur. Atteindre le samedi soir est la plus haute ambition de bien des jeunes Anglais. Rien ne les emplit de plus d’ardeur ou d’impatience. Aucune carrière, aucun passe-temps, aucun centre d’intérêt, ne peut rivaliser avec les joies du samedi soir, lorsque le centre-ville se transforme en un Sodome et Gomorrhe de série B, épargné par Dieu seulement parce que (il faut bien l’admettre) existent de pires endroits sur cette terre, qui demandent une élimination plus immédiate.
Le samedi soir, le centre de la ville a une atmosphère bien distincte. Il est encombré, mais les badauds faisant du lèche-vitrine comme broutent les moutons ont disparu ; presque tous les plus de trente ans se sont évanouis des rues. C’est comme si une gigantesque épidémie avait dévasté le pays et n’avait laissé en vie personne ayant atteint l’âge moyen.
Il y a de la festivité dans l’air, mais aussi de la menace. Les senteurs des parfums bon marché se mêlent à celles de la nourriture à emporter (de la variété frite et graisseuse), du mauvais alcool, et du vomi. Les jeunes hommes – particulièrement ceux qui ont le crâne rasé et des piercings métalliques dans le nez et les sourcils – jettent des regards obliques et agressifs tout autour d’eux, comme s’ils s’attendaient à chaque instant à être attaqués de n’importe quelle direction, ou bien comme si on les avait privé de quelque chose qui leur revenait. Il est, effectivement, dangereux de les regarder dans les yeux pendant plus qu’une fraction de seconde : tout contact visuel plus prolongé serait interprété comme un défi appelant une réponse armée.
Même certaines jeunes femmes semblent agressives. Deux d’entre elles passent à côté de moi dans la rue, tout en discutant avec éloquence de leur rivalité au sujet de l’affection de Darren.
« Tu le kiffes », gronde la première.
« Mais non, putain ! », grogne la seconde en retour.
« Mais si, putain ! »
« Oh, va te faire foutre ! »
Je me rappelle d’une de mes dernières patientes, sa vue endommagée de manière permanente par un groupe de filles, dans une boite de nuit, qui l’avaient agressé à coups de verre (c’est-à-dire qui avaient brisé un verre et enfoncé les bords tranchants dans son visage et sa nuque) parce qu’elle avait regardé trop longtemps et avec trop d’intérêt le petit ami de l’une des assaillantes.
A l’extérieur du Ritzy club je remarque, alors que je passe devant, une flaque de sang encore frais, à côté de laquelle se trouve une bouteille de bière brisée. L’arme est évidente, à défaut du mobile. Quelque malheureux n’a même pas été jusqu’à se faire agresser à coups de verre : il a été agressé à coups de bouteille.
Les gens qui font la queue pour entrer au Ritzy ne sont pas troublés par le sang, cependant ; cela ne gâchera pas leur soirée. Les néons roses et clignotants jettent sur eux une lumière intermittente et criarde, tandis que les videurs les fouillent deux par deux, cherchant les couteaux que, en d’autres circonstances, portent au moins la moitié d’entre eux.
Toutes les voitures qui passent transmettent, par l’intermédiaire du trottoir, les rythmes insistants d’une musique quadriphonique dans les jambes de tous ceux qui se tiennent là. Mes propres jambes tremblent sous l’effet des vibrations. Je me demande parfois si ceux qui mettent leur musique si fort le font dans l’idée qu’ils accompliraient là une sorte de service public.
Je poursuis mon chemin. Un groupe de jeunes hommes sort en titubant du Newt and Cucumber, tout en scandant – on ne pourrait pas appeler cela chanter – avec des voix avinées une chanson obscène. C’est le bruit qui terrifie les stations balnéaires bon marché d’Europe et n’importe quelle ville du continent qui a le malheur d’accueillir une équipe de football anglaise.
Je rentre dans le Newt and Cucumber. Tout le monde hurle, et cependant personne ne parvient à se faire entendre (ce qui est peut-être aussi bien). Vingt téléviseurs marchent à plein volume : deux fois huit d’entre eux jouent deux chansons différentes (une rock, une reggae), et quatre diffusent un match de catch. Dix secondes de ce régime, et vous avez l’impression d’avoir un mixeur dans le crâne malaxant votre cerveau à pleine vitesse : je sors moi aussi en titubant. Le pied d’un lampadaire tout proche a été fertilisé par des vomissures pendant ma brève visite au pub.
Je poursuis mon chemin, m’émerveillant de l’extraordinaire vulgarité des jeunes Anglaises. Je m’interroge : ce pays est-il donc dépourvu de miroir ? Ou bien est-ce simplement d’yeux dont manquent les jeunes filles anglaises ? Elles ont à l’évidence choisi leurs vêtements avec grand soin, car un tel débraillé tape-à-l’œil n’est pas naturel. Elles engoncent leurs bourrelets et leurs silhouettes grasses – trop de junk-food consommée devant la télévision – dans des tenues irisées et moulantes qui ne laissent ignorer aucun contour de leurs personnes, ou bien dans des jupes extra-courtes qu’elles rabaissent d’un demi-centimètre lorsque souffle une rafale de vent d’automne et qu’elles commencent à frissonner. Les seules filles minces sont celles qui fument plus de cinquante cigarettes par jour ou bien qui sont anorexiques.
Je trouve un passage piéton dans lequel chaque porte mène à un club. Le passage est fermé à toutes les voitures à l’exception de la BMW écarlate d’un chef videur, qui met un point d’honneur à disperser la foule. Il gare ostensiblement sa voiture là où il ne devrait pas et en sort en roulant des mécaniques pour aller saluer ses subalternes. Un mètre quatre-vingt cinq de haut et un mètre quarante de large, c’est un beau représentant de l’espèce. Le frapper serait comme essayer d’ouvrir un coffre-fort à mains nues. Il a une barbe de trois jours (comment font-ils pour qu’elle reste toujours de trois jours ?) et un anneau dans l’oreille. Une chaine en or ondule autour de son cou de taureau. Il y a des cicatrices sur son crâne rasé. Il exsude les stéroïdes anabolisants et passe à l’évidence plus dans temps dans les salles de gym que la plupart des Anglais devant leur télévision. Le seigneur de tout ce qu’il surveille – et il surveille constamment autour de lui – il s’engage avec ses subalternes dans un rituel de serrage de mains élaboré, qui intéresserait les anthropologues qui étudient les cérémonies des primitifs.

 
La vérité est que la protection des boites de nuits est pour partie un métier, pour partie un racket. Un infirmier psychiatrique qui était videur en dehors de ses heures de service m’avait appris que les plus petits clubs – ceux qui ne sont pas la propriété d’une grande société – sont mis en coupe réglée par des gangs de videurs, qui offrent de maintenir l’ordre parmi les clients mais qui menacent aussi de saccager et de détruire le club s’ils ne sont pas embauchés. Ils protègent alors le night-club qui les emploie contre les autres gangs de videurs. Les gangs recrutent leurs membres dans les établissements pénitentiaires, où les criminels violents et les voleurs à main armée peaufinent leurs physiques et leurs compétences dans le gymnase de la prison.
Dans l’Angleterre provinciale, le samedi soir appartient aux videurs. Pour une raison ou une autre, les regarder me rappelle mon enfance, lorsque la BBC diffusait un programme radio éducatif pour les enfants dans lequel des reporters étaient envoyés soixante millions d’années en arrière pour décrire l’apparence et le comportement des dinosaures. Combien les reporters se sentaient petits et vulnérables, disaient-ils, parmi les menaçants sauriens géants ! Exactement ce que je ressens ce samedi soir.
Je choisis mon night-club : il semble un peu plus respectable que les autres (pas de jeans ni de blousons de cuir) et les videurs semblent plus calme et plus confiants qu’ailleurs, même si leurs musculatures gonflent quand même leurs costumes. L’un d’eux m’apprendra plus tard que mon choix était sage : il n’y a ici d’ennuis sérieux qu’environ toutes les deux semaines.
Voici donc la Mecque de tous ces jeunes gens qui m’ont dit que leur seul intérêt dans la vie était d’aller dans des clubs ! Voici le centre de l’existence de millions d’Anglais !
La musique est forte, mais au moins il n’y a qu’une seule chanson qui passe à la fois. Les lumières clignotent à la manière d’un kaléidoscope. La piste de danse est en haut, le bar principal en bas. C’est là que sont assis ceux qui font tapisserie (toutes des femmes), regardant au fond de leur verre avec un air inconsolable comme dans le tableau de Degas. Deux jeunes filles, l’une grosse et l’autre tellement saoule qu’elle va sûrement vomir prochainement, tournent au son de la musique, mais sans en suivre le rythme.
Sur la piste de danse elle-même, une masse grouillante de gens s’agitent comme des asticots dans une boite de conserve. Avec un si grand nombre de gens entassés dans un espace si confiné, il est étonnant qu’il n’y ait aucun contact social entre eux. La plupart des couples ne se regardent même pas dans les yeux ; à cause du bruit toute communication verbale est impossible. Ils dansent de manière solipsiste, chacun ou chacune dans son propre monde, littéralement hypnotisés par le rythme et l’activité physique continuelle. Ils dansent à la manière dont les Ecossais vont dans les bars : pour effacer toute mémoire de leur existence.
Quelques-uns des videurs patrouillent le club, des talkie-walkie à la main ; d’autres se tiennent à des postes d’observation. Je m’approche de deux d’entre eux – un Noir et un Blanc – et je les interroge sur leur travail : nous devons hurler pour nous entendre. Ils aiment leur travail et sont fiers de bien le faire. Ils sont portiers, pas videurs. Ils ont des brevets de secouriste et de prévention incendie. Ils sont des étudiants de la nature humaine (ce sont leurs propres termes).
« Nous savons quels sont ceux qui vont poser problème, avant même qu’ils rentrent », dit le portier Noir.
« Nous essayons de prévenir les incidents, plutôt que de les traiter après », dit le Blanc.
« Nous ne parlons pas », explique le Noir. « Il ne faut pas discuter avec eux. Ça ne fait que répandre le problème, parce que si vous restez là à discuter, tout le monde le remarque et vient s’en mêler. »
« Une opération chirurgicale rapide, et ils sont dehors. Vous utilisez le minimum de force possible. »
Je leur demande à quel genre de problèmes sérieux ils s’attendent.
« Eh bien, il y a un gang en ville, qui s’appelle les Zoulous, et qui s’amuse à dévaster les clubs », dit le Noir. « Ils sont trop nombreux : nous ne pouvons pas faire face. »
« Mais bon », ajoute le Blanc, en regardant le bon côté des choses, « ils nous connaissent, donc ils ne nous tueraient pas ou quoique ce soit. »
« Non, ils nous balanceraient juste un bon coup de pied, rien de plus. »
Si j’essayais de donner un coup de pied à l’un d’entre eux - et je ne suis pas un nain - j’aurais plus de chances de me casser un orteil que de leur faire mal.
Je leur demande : « et que faites vous si vous prenez un bon coup de pied ? Sûrement, vous essayez de trouver un autre travail ? »
« Non, vous devez y retourner la nuit suivante, ou vous perdez le respect de vous-même, » dit le Noir dans un large sourire, mais avec sérieux.
Il y a une échauffourée sur la piste de danse. Mes deux videurs sont appelés pour aider à éjecter le fauteur de troubles. Ils bougent à l’unisson, avec une agilité surprenante. J’ai déjà vu une telle coordination, parmi des hommes qui leur ressemblent en bien des points : des gardiens de prison, qui règlent les perturbations dans les cellules de manière semblable.
Un jeune homme de petite taille, qui ressemble à un poisson pilote au milieu des requins, est escorté hors des locaux par huit portiers. Je remarque que lui aussi est un bodybuilder : ses biceps menacent de faire éclater les manches de sa chemisette. Il est saoul, mais pas suffisamment saoul pour ne pas reconnaitre une force irrésistible lorsqu’il y est confronté.


Je le suis dehors. A proximité une jeune fille en short de satin couleur crème, avec de grosses cuisses très pâles et des chaussures à haut talons en velours noir, est posée comme un sac sur l’épaule de son petit ami, le Saint Christophe qui la transporte de l’autre côté de la rue car elle est incapable de la traverser par elle-même. Elle est saoule et vomit, manquant heureusement son épaule mais atteignant le trottoir en plein. Les vomissures auront disparu au matin : cela vous rend fier de payer vos impôts locaux.
Il est deux heures du matin. Un peu plus loin, un petit attroupement s’est formé sous la fenêtre d’un premier étage. Une femme rubiconde avec des cheveux peroxydés et une cigarette collée au coin de sa bouche par la salive séchée crie le nom d’un quartier de la ville à la foule en-dessous d’elle. C’est une station de taxi, et elle hurle la destination des taxis au fur et à mesure qu’ils arrivent. Quelques-uns des passagers en attente sont trop saouls pour reconnaitre la destination des taxis qu’ils ont eux-mêmes commandé, et elle doit donc leur répéter.
Seuls les chauffeurs de taxi dans une situation financière désespérée travaillent les samedi soirs. Ils ont bien sûr tous déjà été volés, la plupart du temps sous la menace d’un couteau, et un sondage informel que j’ai effectué une fois m’a révélé qu’environ un tiers d’entre eux s’étaient fait voler leur voiture. Je me souviens d’un chauffeur – qui travaillait le samedi soir pour payer son divorce – qui avait eu sept côtes cassées par des passagers rendus furieux par sa demande qu’ils payent leur course. Comme les portiers après un bon coup de pied, le chauffeur était retourné travailler immédiatement.
Le lundi matin suivant, j’entre dans mon service à l’hôpital. Dans le premier lit est assise une jeune fille de dix-huit ans, habillée d’un peignoir de bain en satin de couleur or, qui regarde fixement dans le vide. Sa pression sanguine est élevée, son rythme cardiaque trop élevé, ses pupilles sont dilatées. Elle ne m’entend pas lorsque je lui parle, ou du moins elle ne répond pas. J’essaye de lui poser trois questions simples, puis elle se penche en avant, hurle « au secours ! », et s’effondre sur son oreiller, épuisée et terrifiée.
Le samedi soir elle a été au club XL, une vaste grange transformée en piste de danse, où tout le monde prend de l’Ecstasy – méthylènedioxyméthamphétamine, de pureté très variable - et rentre en transe. Nous avons un flot continu de patients en provenance du XL ; il n’y a pas longtemps, l’un d’eux était mort à l’arrivée et l’ami qui était entré avec lui avait souffert de dommages cérébraux permanents. Cette jeune fille, toutefois, avait commencé à se comporter de manière étrange après avoir quitté le XL – gesticulant frénétiquement en direction de quelque chose qui n’existait pas - et avait été amenée à l’hôpital par un de ses amis.
A côté d’elle se tient un autre produit du XL. Elle avait réussi à rentrer chez elle le samedi soir, mais ensuite elle avait tenté de sauter par la fenêtre parce qu’elle pensait que les ennemis de son petit copain venaient pour la tuer. Elle avait pris de l’Ecstasy tous les samedi soirs depuis six mois, et cela l’avait rendu paranoïaque pendant la majeure partie de cette période. En fait, elle avait abandonné son travail dans un bureau parce qu’elle avait le sentiment que les autres employés complotaient contre elle. Assez étrangement, elle sait que l’Ecstasy n’est pas bon pour elle, que cela a presque ruiné sa vie.
« Pourquoi en prenez-vous, alors ? »
« Je veux parvenir à passer la nuit. »
Dans une autre partie de l’hôpital est allongée une jeune fille de seize ans qui a pris une overdose pour forcer les autorités locales à lui donner un appartement. Ces appartements sont alloués en fonction du besoin et de la vulnérabilité, et une jeune fille qui a tenté de se suicider pourrait difficilement avoir davantage besoin d’aide. Elle déteste sa mère parce qu’elles se disputent tout le temps, et elle a quitté sa maison pour vivre dans la rue ; elle ne sait pas qui est son père, et elle s’en moque. Elle détestait l’école, bien sûr, et l’avait quitté plus tôt que la loi ne l’autorise – pas que la loi s’en soucie beaucoup, cela dit.
Je lui demande : « Quels sont vos centres d’intérêt ? »
Elle ne sait pas de quoi je parle et fait la moue. Je reformule la question.
« Qu’est-ce qui vous intéresse ? »
Elle ne comprend toujours pas ce que je veux dire. Elle est pourtant intelligente, très intelligente même.
« Qu’est-ce que vous aimez faire ? »
« Sortir. »
« Où ça ? »
« Dans les clubs. Tout le reste c’est de la merde. »