Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 26 mars 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (3/5)



 
On le voit, tout est donc en place pour que l’effet « mismatch » joue sur une très large échelle. Reste à montrer que cet effet est bien réel.
Pour cela les écoles de droit (Law Schools) offrent une opportunité unique de tester la théorie. D’une part car elles font partie des établissements d’enseignement supérieur dans lesquels les préférences raciales sont les plus largement utilisées, et d’autre part car les étudiants passent tous en fin de scolarité un examen normalisé au niveau national, l’examen du Barreau (Bar exam), ce qui permet donc de comparer les résultats d’une université à l’autre.
La première constatation à faire est que les notes obtenues par les étudiants lors de leurs études de droit sont un excellent indicateur de leurs performances futures lors de l’examen du Barreau, comme le montre le schéma suivant.

  
Clairement, les performances lors de la scolarité comptent énormément pour réussir l’examen final. Rentrer dans une école de droit ne suffit pas, encore faut-il être capable de maitriser correctement les matières qui y sont enseignées (ce qui n’est bien sûr pas le cas pour toutes les écoles).
La seconde constatation est que le taux de réussite à l’examen des étudiants Noirs est beaucoup plus faible que celui des étudiants Blancs, y compris lorsque leurs indices académiques sont identiques au sortir du College. Des étudiants Noirs et des étudiants Blancs qui intègrent une école de droit avec a priori le même potentiel scolaire en sortent pourtant avec des chances de réussir l’examen très différentes.
La troisième constatation est que cette disparité raciale disparaît lorsque l’on prend en compte les notes obtenues par les étudiants lors de leur scolarité. Un étudiant Blanc et un étudiant Noir qui sont chacun, par exemple, dans les dix meilleurs de leur classe ont les mêmes chances de réussite à l’examen du Barreau.
La conclusion qui s’impose est double : d’une part l’examen du Barreau n’est nullement biaisé en défaveur des « minorités », d’autre part la cause des difficultés rencontrées par les Noirs et les Latinos est à rechercher dans leur scolarité au sein des Law Schools.
L’explication de ces difficultés de loin la plus plausible est l’effet mismatch. Supposons deux étudiants newyorkais, l’un Blanc et l’autre Noir, qui finissent tous deux leur scolarité au college avec le même indice académique, bon mais pas exceptionnel. Le premier rentrera à Fordham, classée trentième parmi les écoles de droit, mais le second, du fait de la discrimination positive, sera admis à Columbia, classée cinquième. L’étudiant Blanc termine sa scolarité avec des notes qui le situent dans le milieu de sa classe, tandis que l’étudiant Noir, dans un environnement beaucoup plus compétitif, terminera dans les dix derniers. Ce mauvais classement signifie non seulement que l’étudiant Noir aura moins appris que ses condisciples de Columbia, mais aussi qu’il aura moins appris que l’étudiant Blanc de Fordham, parce qu’il aura été confronté à un enseignement qui n’était pas adapté à son niveau réel : les concepts auront été introduits à un rythme trop rapide pour lui, et insuffisamment expliqués pour son niveau de compréhension, la charge de travail aura été trop élevée pour qu’il puisse s’acquitter des exercices demandés, etc.
En effet, contrairement à ce qui est parfois affirmé par les partisans de la discrimination positive, les étudiants admis sur quotas raciaux ne rattrapent pas leur retard au cours de la scolarité. Ils commencent avec de mauvaises notes et terminent, en moyenne, avec des notes plus mauvaises encore. Etre placé au milieu d’étudiants beaucoup mieux préparés qu’eux n’a pas pour effet de les tirer vers le haut, mais bien plutôt de les pousser vers le bas. Encore heureux s’ils ne quittent pas purement et simplement l’université avant la fin de leurs études.
Autrement dit, pour notre étudiant Noir admis à Columbia, la discrimination positive aura été un cadeau empoisonné : alors qu’il aurait pu réussir à Fordham aussi bien que l’étudiant Blanc, il sera, au terme de sa scolarité beaucoup plus susceptible d’échouer à l’examen du Barreau que ce dernier.
Selon les analyses de Sander et Taylor, en effet, la discrimination positive, via l’effet mismatch, multiplie par deux le taux d’échec des Noirs à l’examen du Barreau. Ce qui signifie que chaque année les écoles de droit ruinent les chances de carrière, et peut-être les vies, de milliers d’étudiants, qui auraient pu réussir si seulement ils ne s’étaient pas vu accorder un passe-droit basé sur la couleur de leur peau.

 
Mais, dira-t-on peut-être, un diplôme de Columbia est bien autre chose qu’un diplôme de Fordham sur le marché du travail. Les cabinets d’avocat s’arrachent les diplômés des écoles les plus prestigieuses, par conséquent le jeu pourrait en valoir la chandelle : un taux d’échec plus élevé mais de meilleures perspectives de carrière pour ceux qui réussiront.
Cependant, une analyse plus précise des carrières des diplômés en droit montre que cet effet ne joue pas sur le long terme. Comme on pouvait s’y attendre, la discrimination positive a appris aux employeurs à être circonspects avec la valeur des titres universitaires de ceux qui se présentent à eux. Lors d’un premier recrutement, s’ils ne sont pas insensibles au classement de l’école d’où sort le candidat, ils font aussi attention aux notes obtenues par ce dernier lors de sa scolarité, et jugent ensuite leurs salariés sur leurs performances, et non pas sur le nom de leur école – ce qui est bien normal dans un milieu professionnel où la concurrence est très vive. En conséquence, au bout de quelques années, les trajectoires professionnelles s’égalisent et un bon diplômé de Fordham a au moins autant de perspectives de gains et d’avancement qu’un mauvais diplômé de Columbia. Les notes obtenues lors de la scolarité sont un indicateur bien plus fiable du succès professionnel futur que le nom de l’université marqué sur le diplôme.

 
Que la discrimination positive conduise à faire échouer en grand nombre les étudiants qui en bénéficient, alors que ceux-ci auraient très bien pu réussir dans une université de rang inférieur, où leur niveau aurait été proche de celui de leurs condisciples, serait déjà une raison suffisante pour en finir avec elle. Mais ses effets négatifs ne s’arrêtent pas là. La discrimination positive empoisonne en effet toute la vie universitaire, et au-delà contribue à entretenir voire à créer ces tensions raciales qu’elle était censée guérir.
Les raisons n’en sont pas difficiles à comprendre.

mercredi 19 mars 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (2/5)




Le livre de Sander et Taylor porte pour titre Mismatch (que l’on pourrait peut-être traduire par « inadéquation »), car le problème fondamental des quotas raciaux à l’université est que ceux-ci aboutissent à placer les étudiants ainsi admis dans des situations où la plupart ne peuvent qu’échouer. Le problème n’est pas qu’ils seraient incapables de faire des études supérieures – la plupart ont des résultats scolaires suffisants pour prétendre faire de telles études – mais qu’ils n’ont pas les capacités pour réussir au sein de l’établissement où ils ont été admis, parce que le niveau moyen des autres étudiants y est très supérieur au leur.
L’idée générale que cherche à rendre le terme mismatch est très simple et, intuitivement, très persuasive. Dans n’importe quel établissement d’enseignement, le niveau des cours tend à se calquer sur le niveau de l’étudiant moyen : par la force des choses un professeur enseignera toujours plus ou moins pour cet élève « moyen ». La charge de travail qu’il demandera se rapprochera du maximum de ce que celui-ci peut fournir, les concepts seront introduits et expliqués en fonction de ce que cet étudiant lambda est censé savoir, etc. La conséquence est que ceux dont le niveau scolaire est très inférieur à ce niveau moyen risquent fort d’être rapidement dépassés. Les mauvaises notes s’accumuleront, le doute s’installera et, à moins qu’ils n’aient une force de caractère exceptionnelle, les élèves concernés finiront par décrocher, c’est-à-dire soit par quitter l’établissement en question, soit par s’orienter vers une filière moins exigeante à l’intérieur de cet établissement.
En revanche, placés dans un autre établissement, dont le niveau moyen est proche du leur, les mêmes étudiants pourraient parfaitement réussir et obtenir des diplômes solides, simplement moins prestigieux.
Tel est le schéma théorique de « l’inadéquation » universitaire. Celui-ci est-il applicable à l’enseignement supérieur américain ?
Pour qu’il en soit ainsi, la première condition est qu’il existe une grande disparité de niveau entre les étudiants admis grâce à la discrimination positive et ceux recrutés par la voie normale, simplement sur leur dossier scolaire.
Comme de bien entendu, si n’importe quel étudiant et n’importe quel professeur sait à quoi s’en tenir dans les établissements concernés – à savoir que les étudiants issus des « minorités » sont d’un niveau moyen très inférieur aux autres -, il est passablement difficile de le prouver formellement, car lesdits établissements nient farouchement l’existence de quotas raciaux, gardent jalousement leurs statistiques et n’acceptent pas facilement qu’un chercheur indépendant examine leurs procédures d’admission. La discrimination positive génère inévitablement le mensonge, la dissimulation, l’hypocrisie, ce n’est pas là son moindre défaut.
Néanmoins, à force de ténacité et de procédures, les auteurs de Mismatch ont obtenu suffisamment de matériaux pour confirmer ce qui se murmure depuis maintenant des décennies : le niveau scolaire des membres des « minorités ethniques » acceptés dans les universités les plus prestigieuses est très inférieur au niveau des Blancs, et plus encore à celui des Asiatiques (c’est-à-dire, pour continuer à parler en termes de couleurs : les Jaunes).
Pour recruter leurs étudiants les universités américaines les plus huppées se basent essentiellement sur « l’indice académique » (Academic Index) de ceux-ci. Cet indice se compose, en règle générale, des scores obtenus au SAT1, un test standardisé que passent tous les écoliers du secondaire désirant entrer au college, et des notes obtenues au lycée (High School GPA). Cet indice peut théoriquement aller de 0 à 1000, étant bien entendu que les candidats se situent toujours entre ces deux extrêmes.
Or, au niveau national, l’indice académique des Noirs est, depuis une bonne vingtaine d’années, inférieur de 140 points à celui des Blancs, et celui des Latinos inférieur de 70 points. Les Asiatiques, eux, ont un indice supérieur de 30 points à celui des Blancs. Ces disparités se retrouvent presque intégralement à l’intérieur des universités ou, pour le dire autrement, les différentiels raciaux sont pratiquement identiques entre les candidats à l’université et entre ceux qui y sont admis. Ce qui signifie donc que, en moyenne, les Noirs et les Latinos sont admis avec un niveau scolaire très inférieur à celui des Blancs et des Asiatiques.
Les partisans de la discrimination positive affirment parfois que celle-ci servirait uniquement à donner un « coup de pouce » aux candidats de la « diversité », lorsque ceux-ci seraient pratiquement à égalité avec les candidats « non divers ». Comme le disait, il y a quelque temps de cela, une éminente patronne française (dont il n’est pas interdit de penser qu’elle ait pu, elle aussi, bénéficier de ce fameux « coup de pouce » pour arriver à la position qui est la sienne) : « A compétences égales, et bien, désolée, on choisira la femme ou on choisira la personne venant d’autre chose que le mâle blanc, pour être clair ».
Mais la vérité est tout autre. Dans les universités américaines, par exemple, la discrimination positive revient à écarter chaque année des milliers de candidats beaucoup plus qualifiés pour faire de la place aux représentants de la « diversité » ethnique. Cette préférence accordée à « autre chose que le mâle blanc » est loin d’être subtile : elle revient essentiellement à rajouter des points à l’indice académique des candidats Noirs et Latinos, jusqu’à ce que l’université ait rempli le quota de « représentants de la diversité » qu’elle s’était fixé. En gros, chaque université cherche à ce que la composition raciale de sa population étudiante soit à peu près identique à la composition raciale du pool des candidats, et elle tripatouille les chiffres jusqu’à ce qu’elle y arrive.

Une des caractéristiques les plus frappantes de ce système de quotas raciaux est sa capacité à se diffuser presque mécaniquement tout le long de la chaine universitaire, dès lors que les universités les plus cotées ont décidé de le mettre en place.
Dans l’univers orwellien de la discrimination positive, les universités les plus prestigieuses sont le premier moteur qui entraine tout l’enseignement supérieur derrière lui. Elles le sont d’abord à cause de l’attention qui est portée à la composition de leur corps étudiant (et professoral). Quel telle obscure université sise au fin fond de l’Oklahoma n’accueille presque aucun étudiant Noir peut fort bien passer inaperçu, mais si, par exemple, Harvard ou Berkeley ne comportent pas en leur sein suffisamment de « représentants des minorités visibles », la tempête médiatique se déchaînera, les accusations de « discrimination », voire de « racisme », tomberont comme la grêle, les procédures judicaires se multiplieront, jusqu’à ce que les universités concernées viennent à résipiscence en mettant en place des mesures visant à favoriser « la diversité » de leur recrutement – en clair en instaurant des quotas raciaux.
Etant les plus prestigieuses ces universités situées au sommet de la pyramide sont aussi les plus demandées. Elles pourront donc choisir leurs étudiants parmi le pool le plus large possible. En l’occurrence, elles pourront recruter les étudiants Noirs et Latinos ayant les indices académiques les plus élevés. Elles accueilleront les meilleurs parmi les « représentants de minorités visibles ».
Mais cela signifie que les universités situées en-dessous dans la hiérarchie devront, si elles veulent elles aussi s’ouvrir à la « diversité », puiser dans le vivier de candidats que leur auront laissés les universités d’élite, et ce vivier ira en se rétrécissant au fur et à mesure que l’on descendra la hiérarchie universitaire.
Les étudiants Noirs et Latinos capables d’intégrer sur leur seul mérite les universités de rang 1 étant trop peu nombreux, ces universités de rang 1 recruteront aussi la plupart des étudiants qui auraient été capables d’intégrer sur leur seul mérite les universités de rang 2. Ces universités du deuxième rang, étant privées des étudiants qui auraient pu le mieux s’intégrer en leur sein, seront obligés d’accepter des étudiants qui auraient eu leur place dans les universités de rang 3. Et ainsi de suite le long de la chaîne universitaire, jusqu’à une profondeur considérable.
Aujourd’hui, entre 30 et 40% des étudiants en College[1] seraient dans un établissement utilisant un système de préférences raciales. Et ces préférences sont encore plus prononcées dans certaines spécialités, comme le droit ou la médecine. Selon les auteurs de Mismatch, plus de 80% des écoles de droit (Law School)[2] utiliseraient de telles préférences raciales pour recruter leurs étudiants.
Par conséquent, le phénomène de l’inadéquation (Mismatch) ne concernera pas seulement une poignée d’universités mondialement connues, mais aussi une très large partie de l’enseignement supérieur américain. Bien plus, l’inadéquation va croissante au fur et à mesure que l’on descend la hiérarchie. La différence de niveau entre les étudiants Noirs et Latinos et les étudiants Blancs est plus prononcée dans une université de rang 2 ou 3 que dans les universités de rang 1. Cela peut expliquer que les défenseurs les plus ardents de la discrimination positive se recrutent souvent parmi les universitaires travaillant dans ces institutions d’élite : en regardant sur leur campus ils ne voient que la partie émergée du problème, et celui-ci ne leur semble pas si grave.
Ajoutons, pour terminer sur ce point, que le système de discrimination positive mis en place est bien un système presque exclusivement racial, c’est-à-dire que les étudiants y sont avantagés ou désavantagés essentiellement en fonction de la couleur de leur peau, et non pas, par exemple, en fonction du milieu social d’où ils sont issus. En conséquence, une vaste majorité des étudiants afro-américains « positivement discriminés » viennent de familles aisées dans lesquelles les deux parents ont fait des études supérieures, et ils prennent presque toujours la place de Blancs et d’Asiatiques issus de milieux plus modestes et ayant un indice académique plus élevé.
L’ensemble du mécanisme est résumé par les schémas suivants. Prenez le temps de bien les regarder, ils sont instructifs : 




[1] Schématiquement, le College est une institution d’enseignement supérieur dans laquelle la scolarité dure normalement quatre ans et aboutit à un bachelor’s degree, en science (B.S : Bachelor of Science), ou dans les humanités (B.A : Bachelor of Arts). Il s’agit donc de l’enseignement supérieur dont la visée n’est pas directement professionnelle.
[2] Aux Etats-Unis les Law School correspondent à un niveau d’étude post-graduate, donc après avoir obtenu un BA (bac+4 au niveau français). Ce sont des études à visée professionnelle qui se déroulent en général sur trois ans. Elles sont très prisées car elles mènent à des carrières en général très rémunératrices.

mercredi 12 mars 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (1/5)




Selon ma bonne (?) vieille habitude de faire des feuilletons, je commence aujourd'hui la publication d'un long compte-rendu, en cinq parties, consacré à un livre américain important, paru l'année dernière. Ce livre, intitulé "Mismatch" est important en ce qu'il est, à ma connaissance, le premier à démontrer selon les méthodes de la science sociale ce dont toute personne réfléchie pouvait se douter, à savoir que la discrimination positive est un véritable poison, totalement dépourvue d'effets bénéfiques. Cela valait bien, me semble-t-il, la vingtaine de pages que je vais lui consacrer.
Aujourd'hui donc l'introduction, et la semaine prochaine nous attaquerons le coeur du sujet.
Bonne lecture au long cours !

 
La discrimination positive (adaptation du terme américain « Affirmative Action ») est le rejeton difforme et incontrôlable issu de l’accouplement de la passion pour l’égalité et de la diversité ethnique.
Le terme désigne toutes les politiques publiques et toutes les initiatives venant d’organisations privées qui visent à assurer une égalité des chances effective pour tous les « groupes » constituant la société. En d’autres termes, certains « groupes sociaux » sont censés être discriminés dans leur accès aux places, aux honneurs et aux bénéfices, par le ou les « groupes sociaux » censés contrôler ces places, ces honneurs, ces bénéfices. Par conséquent, une véritable égalité des chances nécessitera d’apporter une aide particulière aux individus appartenant à ces populations discriminées.
Pour partir de l’exemple américain, la discrimination positive, née dans les années 1960, visait initialement à contrebalancer les effets des multiples discriminations dont étaient supposés souffrir les afro-américains. Non sans quelques raisons, on pouvait en effet penser qu’une partie de la population blanche n’était pas prête à traiter ses compatriotes noirs sur un pied d’égalité, que par conséquent les étudiants noirs ne seraient pas retenus par les universités les plus prestigieuses, que des entreprises refuseraient systématiquement les candidats noirs, que les partis politiques n’accepteraient pas d’ouvrir leurs rangs aux afro-américains, et ainsi de suite ; ce sans compter les séquelles laissées par des siècles d’esclavage. Pour réussir à s’intégrer pleinement dans la société américaine les afro-américains avaient donc, pensait-on, besoin d’un coup de pouce initial, d’une aide temporaire pour pouvoir, à terme, concourir vraiment à égalité avec les autres. Il fallait les discriminer, mais cette fois positivement, en leur accordant un traitement préférentiel pour surmonter les obstacles particuliers auxquels ils étaient confrontés.
Présentée ainsi la discrimination positive peut presque paraître défendable, car il n’est guère contestable que, parfois, certaines parties de la population ont bien été victimes de traitements différenciés et injustes visant à les maintenir dans la sujétion. Le cas des afro-américains est évidemment topique. Malheureusement, cette notion de discrimination positive porte en elle des tares congénitales inguérissables qui ont tôt fait de transformer un souci légitime d’assurer à tous la plus grande égalité des chances possible en une incontrôlable machine à générer des injustices et des divisions sociales très graves.
Tout d’abord, l’idée que certaines parties de la population mériteraient un traitement privilégié pour surmonter les obstacles qui leur ont été injustement opposés ne saurait rester cantonnée bien longtemps aux quelques cas incontestables de groupes réellement discriminés. Dans un régime démocratique, il est en effet presque inévitable que la passion pour l’égalité sorte de ses limites légitimes, comme le remarquait déjà Tocqueville il y a presque deux siècles de cela. De l’idée défendable que les hommes sont tous égaux en droits (naturels), on passera trop facilement à l’idée fausse que les hommes sont fondamentalement identiques en toutes les qualités essentielles. Par conséquent, on en déduira que des groupes de gens différents - les hommes et les femmes, les Noirs et les Blancs, les hétérosexuels et les homosexuels, les enfants des pauvres et les enfants des riches – devraient obtenir des résultats statistiquement identiques : le même revenu moyen, le même niveau d’étude moyen, les mêmes proportions entre ceux qui deviendront concierges et ceux qui deviendront directeurs généraux, etc. Lorsque cela n’arrive pas, la cause sera censée en être le mauvais comportement des individus et une organisation sociale injuste. Pour le dire autrement, toute différence statistiquement significative entre les différentes composantes de la société sera interprétée comme le résultat d’une « discrimination ».
Or, comme les individus et les groupes présentent bien des différences significatives du point de vue de leurs capacités, différences qui conduisent naturellement à des résultats différents, on verra se multiplier très vite les accusations de « discriminations », et les demandes que les pouvoirs publics interviennent pour les réparer.
La présence au sein de la société d’un groupe historiquement indéniablement discriminé et aisément identifiable par ses caractéristiques physiques – en l’occurrence les afro-américains – est, le plus souvent, le cheval de Troie par lequel sera introduit dans un régime théoriquement voué à l’égalité de tous devant la loi l’idée qu’il est légitime de diviser la société en une multitude de « groupes », et d’accorder à certains d’entre eux un traitement préférentiel au détriment des autres. En s’autorisant de leur exemple, quantité d’autres « groupes » se découvriront « discriminés » et réclameront de pouvoir eux aussi bénéficier de mesures de compensation.
Par ailleurs, précisément dans la mesure où l’égalité des capacités est une illusion, la plupart des remèdes modérés échoueront à produire les résultats désirés. On s’apercevra, par exemple, qu’encourager les jeunes femmes à être aussi carriéristes que leurs collègues masculins et à investir les domaines traditionnellement tenus par les hommes, comme les sciences, la technologie, la politique, etc. ne produira que de très modestes résultats d’un point de vue statistique. Les femmes continueront, en moyenne, à arbitrer différemment des hommes entre la famille et le travail, et à préférer devenir institutrice plutôt qu’ingénieur informatique.
On en viendra par conséquent très vite à des actions beaucoup plus drastiques, c’est-à-dire, en pratique, à établir des quotas. De l’exigence compréhensible, bien que sans doute irréalisable, d’une véritable égalité des chances, on passera à la revendication bruyante de l’égalité des résultats pour tous et dans tous les domaines. On se mettra donc à compter le nombre de femmes, ou de Noirs, ou en général de « discriminés », présents dans telle ou telle profession ou à tel ou tel niveau de responsabilité, et on exigera que ce nombre soit à peu près égal à la proportion des « discriminés » au sein de la population dans son ensemble. Si tel n’est pas le cas, et ce ne sera presque jamais le cas, on leur réservera d’office un certain nombre de places, en les exemptant en tout ou partie de la concurrence à laquelle sont soumis les « non-discriminés ».
Et c’est ainsi qu’en France nous avons, par exemple, la parité en politique – c’est-à-dire des quotas de candidatures féminines – et que, aux Etats-Unis, les passe-droits raciaux et sexuels se sont multipliés dans de nombreux domaines, mais sans doute dans aucun de manière aussi spectaculaire qu’à l’Université. Les Noirs en sont les premiers bénéficiaires, ce qui signifie que, dans les universités les plus sélectives, un Noir verra souvent son dossier accepté avec un niveau scolaire très inférieur à celui des autres candidats.

Mais peut-être le terme de « bénéficiaire » est-il inexact car, si cette pratique des quotas raciaux ou sexuels a bien évidemment pour premier effet d’évincer nombre de candidats parfaitement qualifiés mais ayant le malheur de ne pas appartenir à des groupes officiellement « défavorisés », son second effet est sans doute de tirer vers le bas ceux même qu’elle est supposée aider. La discrimination positive dans l’enseignement supérieur aurait ainsi le rare privilège d’être doublement injuste et nocive : pour ceux qui n’en bénéficient pas, et pour ceux qui en bénéficient.
Telle est du moins la thèse défendue dans un ouvrage américain récemment paru, et intitulé Mismatch. Comme souvent pour les livres américains, le sous-titre vous renseigne sur le contenu du livre bien mieux qu’un quatrième de couverture « How affirmative action hurts students it’s intended to help, and why universities won’t admit it » (« Pourquoi la discrimination positive nuit aux étudiants qu’elle est censée aider, et pourquoi les universités ne l’admettront pas »). Ecrit par un universitaire (Richard Sander) et un journaliste (Stuart Taylor Jr) aux pedigrees impeccablement libéraux (au sens américain du terme, c’est-à-dire de gauche)[1], Mismatch n’est aucunement une charge « d’hommes blancs en colère » contre la discrimination positive, comme les défenseurs de cette dernière aiment à caractériser leurs adversaires. Mismatch esquive la plupart des questions morales relatives à la discrimination positive – telle que son injustice fondamentale – pour se concentrer sur un problème pratique : produit-elle les effets désirés, c’est-à-dire aide-t-elle réellement les « minorités défavorisées » ? Ce à quoi les deux auteurs répondent que, loin d’aider les représentants des dites minorités, la discrimination positive les empêche le plus souvent de réussir, et ils le démontrent avec suffisamment de données chiffrées pour ébranler même le plus convaincu des partisans de la discrimination positive – à condition bien évidemment que ce partisan soit accessible à la raison, ce qui ne va pas toujours de soi.


[1] Richard Sander se présente lui-même comme “a law professor and economist at UCLA who worked as a community organizer on Chicago’s South Side and civil rights activist in California” et Stuart Taylor Jr est un ancient du New York Times.

mercredi 5 mars 2014

Christianisme et politique (2/2) : le christianisme n'est pas un humanitarisme



 
Un mot sur cette seconde partie de la série que j’ai intitulé « Christianisme et politique ». Cette partie pourrait, comme je vous l’avais dit, porter pour titre « Le christianisme n’est pas un humanitarisme ». Nos deux auteurs y traitent des rapports entre charité et compassion et plus largement des rapports entre l’enseignement du Christ et un certain humanitarisme moderne qui fait de la lutte contre la pauvreté matérielle le centre de la vie politique et morale.

Leur conclusion pourrait être résumée ainsi : la charité n’est pas la compassion et le christianisme n’appelle aucune « réforme sociale » particulière ni ne justifie, par lui-même, l’existence de l’Etat-providence ou de mécanismes de redistribution des richesses destinés à assurer la « justice sociale ». Si les chrétiens peuvent fort bien, en tant que chrétiens, approuver une certaine forme de charité légale, pour reprendre le terme de Tocqueville, il y aurait grand danger, pour le christianisme et peut-être aussi pour la cité, à essayer de tirer des évangiles une quelconque politique économique ou à identifier le message du Christ avec un appel à « renverser le système ».

Le texte d’Ernest Fortin prend pour point de départ une lettre pastorale publiée en 1986 par les évêques américains et intitulée : « Economic justice for all : pastoral letter on catholic social teaching and the U.S economy »

Bonne lecture.


La religion de l’humanité, la religion du semblable n’aurait certainement pas acquis l’empire qu’elle possède sur nos âmes si elle n’apparaissait comme le prolongement, la conséquence, peut-être la vérité effective du christianisme, de la religion du prochain. Et je crois qu’il est juste de dire que le sentiment du semblable nous apparaît comme la modalité moderne, donc vraiment humaine, enfin humaine de la charité chrétienne.
C’est une question bien difficile à débrouiller. Il est vrai que l’affect démocratique, la compassion pour le semblable suscite souvent les mêmes actions que produit la charité. La perspective, cependant, est radicalement différente. Le sentiment du semblable est un ingénieux aménagement de l’amour de soi. Parce que je le perçois comme mon semblable, je m’identifie à mon semblable souffrant et donc je désire le délivrer de sa souffrance, comme je désirerais être délivré de la mienne. En même temps, bien sûr, la compassion suppose que je ne souffre pas moi-même. Il faut que mon imagination morale soit, pour ainsi dire, de loisir, qu’elle ait du jeu si elle doit pouvoir s’appliquer à la souffrance d’autrui. Si je souffre moi-même, du moins avec une certaine intensité, cette disponibilité m’est ôtée. Et comme le souligne Rousseau, à qui nous devons les analyses les plus rigoureuses de la compassion humanitaire, la compassion la plus sincère comporte toujours, avec l’identification à autrui souffrant, la satisfaction du plaisir de ne pas souffrir moi-même.
 La charité est toute différente. Au sens strict ou plein du terme, c’est une disposition, une vertu que l’homme ne peut acquérir ou produire par ses propres forces. Techniquement, si j’ose dire, la charité c’est l’amour de Dieu, l’amour dont Dieu aime l’homme et d’abord l’amour dont Dieu s’aime lui-même dans l’échange trinitaire. Donc est charitable, au sens propre du terme, celui qui a part, par la grâce de Dieu, à l’amour de Dieu. C’est une définition théologique et même théologale, on peut la laisser de côté ici. Mais même si on regarde cette disposition dans une perspective simplement humaine, on voit que la charité revêt des traits qui l’éloignent beaucoup de la compassion démocratique. La charité, en effet, ignore le retour vers soi qui appartient à la vie même du sentiment du semblable, parce que la charité ne comporte ni identification à l’autre souffrant, ni sentiment satisfait et plaisant de ne pas souffrir soi-même.
Dans la charité, il n’y a ni identification à l’autre ni retour sur soi, tout simplement parce que la charité délivre du plan de l’humain et de ce double et unique esclavage à l’autre et à soi. En ce sens, la charité délivre de la compassion. Dans la charité celui qui est aimé est aimé – suivant l’expression si parlante – pour l’amour de Dieu ; il est aimé en tant qu’image de Dieu. Et cela pour une raison bien simple : dans la perspective chrétienne, seul Dieu est vraiment aimable, donc l’être humain n’est aimable que parce qu’il est à l’image de Dieu. Ainsi, celui qui aime de charité sort de lui-même pour n’y pas revenir et, dans l’autre sens, il tend à extraire de son moi l’autre qu’il aime, puisqu’il le regarde comme une image de Dieu et l’aime pour l’amour de Dieu. Il ne l’aime pas parce qu’il est son semblable, il ne l’aime pas parce qu’il est cette personne particulière, il l’aime parce qu’il est l’image de Dieu. Qui est l’image de Dieu ? Chacun lorsqu’il est regardé selon la charité. C’est pourquoi celui qui est aimé de charité est désigné de manière si modeste et pour ainsi dire si plate comme « le prochain », ou le voisin – neighbour ; il n’est ni « le semblable » ni « l’autre homme » qui sont les deux noms que nous donnons à celui que nous ne sommes pas. Le prochain n’est ni le semblable, ni l’autre homme, il n’appelle aucune phénoménologie subtile du même et de l’autre. Il est celui qu’on rencontre. « Et qui est mon prochain ? » demande le légiste – vous vous souvenez de l’Evangile de Luc. Mais sur la route qui descend de Jérusalem à Jéricho, le samaritain n’a aucune peine à reconnaître son prochain.

L’action des chrétiens en faveur des plus démunis relève-t-elle de l’humanitaire ou de la charité ?

Aujourd’hui en Occident, la religion du prochain et la religion du semblable tendent à se mêler confusément. Il est vraiment difficile de faire apparaître d’une façon à peu près compréhensible à l’opinion la différence entre les deux dispositions dont nous parlons. Puisque le signe de la charité c’est le service effectif du prochain, et puisque l’humanitarisme accomplit le service effectif du prochain, l’humanitarisme semble accomplir le christianisme. La perspective propre du christianisme est perdue de vue. L’abbé Pierre représentait très bien, il me semble – je parle de son personnage public, pas de son âme – ce point où la charité chrétienne tend à se perdre presque entièrement dans la religion démocratique du semblable. Dieu était entièrement absent de ses propos publics. A l’opposé, Mère Teresa, bien qu’elle ait déployé ses vertus héroïques dans un service humanitaire, l’a fait dans une perspective qui ouvre sur des dimensions que l’humanitarisme ne saurait trouver en lui-même et qui sont spécifiquement chrétiennes. Sans porter de jugement sur les personnes, l’Abbé Pierre et Mère Teresa m’apparaissent comme des figures en quelque sorte opposées. L’un nous installe dans la confusion, l’autre nous aide à en sortir.

Vous parliez des notions que la philosophie a découvertes et qui, paradoxalement, l’empêchent à présent de se mouvoir. Ne peut-on voir un phénomène similaire dans le christianisme qui a découvert le « prochain » et qui aujourd’hui ne sait trop que penser du « semblable » ?

Oui, le rapprochement est judicieux. Il est vrai que c’est le christianisme lui-même qui se met dans cette difficulté puisqu’il se donne à juger sur la charité, et la charité se donne à juger sur les effets de la charité, et les effets de la charité s’apprécient dans le service du prochain qui a toutes les apparences de l’aide humanitaire. Sauf que le service du prochain – je reviens à ce que je disais tout à l’heure – n’est pas effectué dans la même perspective par Mère Teresa et par un médecin humanitaire. Pour le dire d’un mot, la compassion humanitaire ou le sentiment du semblable s’occupe principalement des corps ; la charité chrétienne s’occupe des âmes et ne s’occupe des corps que dans la mesure où le sort des âmes est lié pour une part à la condition des corps. Mère Teresa n’imaginait pas que sa fonction ou plutôt sa vocation consistait simplement à soigner ou nourrir les corps, mais à agir pour le salut des malheureux. Evidemment, si la perspective chrétienne est devenue obscure ou est même entièrement perdue, si la notion de « salut de l’âme » est devenue inintelligible, la différence entre la charité et la compassion humanitaire est perdue de la même façon.
Tout cela est très difficile à démêler pour l’opinion, parce que tout cela est pris dans de vastes confusions qui affectent la manière même dont nos démocraties se comprennent. Pour une part, je le disais, nos démocraties se comprennent comme la réalisation du christianisme ou de ce qu’il y a de meilleur, de plus « humain » dans le christianisme. En ce sens, la confusion des deux dispositions ou des deux vertus – de la charité et de la compassion – appartient au cœur de la démocratie contemporaine. C’est une erreur, c’est une confusion, mais elle est constitutive du sentiment public qui caractérise nos sociétés.

Pierre Manent, Le regard politique

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Ma dernière série de commentaires concerne l’enseignement des évêques au sujet de l’économie et de ce qu’ils appellent leur « option préférentielle pour les pauvres », l’un des pivots de cet enseignement, où l’argument est à nouveau présenté principalement en termes de droits.
On peut difficilement reprocher aux évêques de vouloir faire quelque chose à propos de la scandaleuse persistance du paupérisme au milieu d’une société qui devient chaque jour plus prospère. Sur ce point là, ils se contentent de suivre les injonctions de la Bible qui, comme ils le soulignent à juste titre, montre beaucoup de sollicitude pour les pauvres, les affligés et les défavorisés. A la différence des évêques, cependant, la Bible ne va pas jusqu’à suggérer que quelque chose pourrait leur être dû simplement à cause de leur pauvreté. Ici comme ailleurs, celle-ci considère le problème à partir de la perspective de celui qui accomplit un acte juste ou charitable, plutôt qu’à partir de la perspective de celui qui en bénéficie. L’idée force du message porté par le Nouveau Testament est que le chrétien, qui a tout reçu de Dieu, doit imiter celui-ci en partageant ses biens superflus avec ceux qui manquent des nécessités de la vie. La pauvreté dont parle le Nouveau Testament est le plus souvent la pauvreté spirituelle, qui parfois va de pair avec la pauvreté matérielle mais ne saurait être confondue avec elle. Dieu veut que tous soient sauvés, les riches comme les pauvres.
Il est vrai, comme nous le rappellent aussi les évêques, que Jésus lui-même vivait dans une pauvreté absolue et ne possédait pas même une pierre sur laquelle reposer sa tête ; mais il est également vrai qu’il avait quelques amis plutôt riches, qu’il ne condamnait pas et dont il n’hésitait pas à profiter de l’hospitalité. Et il n’avait apparemment pas de scrupules à autoriser ses disciples également imprévoyants à voler, de temps en temps, quelques gerbes de blé des champs voisins. Imaginez à quoi ressemblerait la société humaine si chacun devait vivre ainsi ! Au total, on serait presque tenté de dire que la Bible se soucie davantage du riche que du pauvre. De son point de vue, ce sont eux qui ont besoin d’être aidés. De plus, si les pauvres sont réellement plus proches de Dieu, je suppose que l’on devrait y réfléchir à deux fois avant de leur dérober leur pauvreté.
Encore plus frappant est le fait que le Nouveau Testament n’a absolument rien à dire concernant la réforme des structures sociales ou l’établissement d’institutions destinées à soulager la misère humaine. Ce que les évêques et d’autres de nos jours appellent « la justice sociale », à la différence, par exemple, de la justice légale est, comme nous l’avons vu une invention du 19ème siècle habituellement attribuée au théologien catholique romain Taparelli d’Azeglio. Il est aisé de faire remonter cette malencontreuse notion à Rousseau, qui appelait de ses vœux une réforme de la société selon des principes égalitaires. Le changement fut immense. Avant cela, chacun tenait pour évident que l’on était récompensé par la société dans la mesure des services que l’on rendait à celle-ci. Les veuves, les orphelins et les victimes de malheurs immérités devaient bien entendu être aidés, mais ils étaient un cas particulier appelant un traitement particulier. Rousseau alla plus loin, en stipulant que les récompenses devraient être distribuées sur la base du besoin plutôt que du mérite. Moins l’on était en position de contribuer à la société et plus l’on était en droit d’attendre d’elle. La compassion, plutôt que la raison, devint la marque de la dignité humaine et serait désormais censée dicter notre comportement envers les nécessiteux.
Ce cri de bataille fut repris par d’innombrables auteurs dans le siècle qui suivit. Dans La légende des siècles Victor Hugo pu dire d’un âne qui fait un écart pour ne pas écraser un crapaud qu’il était « plus saint que Socrate et plus grand que Platon ». Mais, en dépit de ses charmes, la compassion n’en reste pas moins, comme son nom l’indique, une passion. Elle n’est que lointainement apparentée à ce que la tradition chrétienne nomme « la miséricorde » et « la charité » qui toutes les deux, en tant que vertus, requièrent le contrôle de la raison. John Stuart Mill n’était pas très loin du compte lorsqu’il faisait remarquer, il y a un siècle et demi, que le nouvel état d’esprit parmi les chrétiens devait plus au déisme sentimental de Rousseau qu’à l’esprit de l’Evangile, pour lequel ni lui ni Rousseau n’avaient beaucoup de place.
Mais si la réforme sociale, plutôt que la réforme personnelle, est la clef des problèmes de la société civile, l’éducation à la vertu perd beaucoup de son importance. Il n’est pas vraiment nécessaire de s’attarder sur ce sujet et, de fait, les évêques montrent relativement peu d’intérêt pour cette question. Comme leurs modernes prédécesseurs, ils semblent avoir plus confiance dans les institutions, du moins est-ce ce que l’on déduit, par exemple, de la liste de leurs propositions concrètes, propositions auxquelles est consacrée plus de la moitié de leur lettre pastorale, et qui comprend des thèmes aussi spécifiques que la réforme fiscale, la réforme du système économique international, le droit à l’emploi, les syndicats, la politique agricole, la distribution de nourriture, la coopération nationale et internationale, les programmes sociaux, la formation professionnelle et les programmes de création d’emplois, et les investissements étrangers.
(…)
Il est curieux, pour dire le moins, que les évêques, dont le premier devoir est de prêcher l’Evangile, manifestent soudain un intérêt aussi obsessionnel pour des problèmes que le christianisme a toujours considéré comme étant du ressort des autorités civiles. En tant que professeur de théologie catholique, je ne peux que regretter qu’il me soit impossible de recommander leur texte à mes étudiants sans provoquer une catastrophe mineure. Dans la plupart des cas, ces étudiants en retirent l’impression qu’ils feraient mieux de lire les travaux des spécialistes sur le sujet. Les quelques pépites de sagesse chrétienne qui peuvent s’y trouver sont noyées dans un flot de détails universitaires et de références que seul un spécialiste ou un masochiste né pourrait avoir envie de compulser.
A l’inverse, ces mêmes étudiants réagissent avec enthousiasme à des livres tels que L’âme désarmée, d’Allan Bloom, qui leur donnent un aperçu de ce que pourrait être le monde si nous étions tous des hommes meilleurs, ou de ce qu’ils pourraient y voir s’ils devenaient eux-mêmes des hommes meilleurs. Cela les surprend que les évêques, qu’ils continuent à considérer avec respect, puissent consacrer autant de temps à parler de l’autoconservation (comme dans leur lettre à propos de l’arme nucléaire) et de l’autoconservation dans le confort (comme ils le font dans leur lettre sur l’économie) et si peu de temps à parler de l’amour du beau et du bien. Peu d’entre eux objectent vigoureusement à propos de tel ou tel point spécifique de ces lettres, qu’ils sont assez enclins à accepter comme une opinion parmi d’autres, mais ils résistent instinctivement à ce qu’ils perçoivent comme une tentative de réduire le christianisme à un enseignement sur les droits ou à une forme de moralisme déontologique.

Ernest Fortin, “The trouble with catholic social thought”, extrait de Human rights, virtue, and the common good