Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 28 mai 2014

La guerre faite aux garçons : un épilogue



En complément de mon compte-rendu de The war against boys, il m’a semblé intéressant de vous présenter le texte suivant, paru récemment dans l’excellent City Journal et traduit par votre serviteur, pour votre plus grand plaisir je l’espère, ou du moins pour votre instruction. J’ai mis en lien dans le texte certaines des études citées dans l’article, celles qui sont accessibles en ligne.
Point n’est besoin de vous présenter davantage cet article : vous comprendrez immédiatement en le lisant pourquoi je l’ai choisi. Il me reste donc simplement à vous souhaiter une bonne lecture.


Kay Hymowitz, The City Journal, Autumn 2013

Lorsque j’ai commencé, il y a environ deux décennies, à m’intéresser aux recherches portant sur le bien-être des enfants, celles-ci se focalisaient presque toujours sur les problèmes touchant les filles : leur manque d’estime d’elles-mêmes, leur faible ambition, leurs troubles du comportement alimentaire, et, plus inquiétant que tout le reste, les taux de grossesse élevés chez les adolescentes. Aujourd’hui, cependant, avec des taux de natalité parmi les adolescentes ayant baissé de plus de 50% par rapport au maximum atteint en 1991 et avec les filles dominant les salles de classe et les cérémonies de remise de diplômes, l’attention se porte de plus en plus sur les garçons et les hommes. Leurs résultats scolaires, au collège et au lycée, et leurs taux d’inscription à l’université ont stagné depuis des décennies. Parmi les garçons issus des catégories pauvres et ouvrières, les chances de quitter les tréfonds du marché du travail – et de devenir des époux et des pères fiables – sont de plus en plus faibles.
Les économistes se sont interrogés. « Le fait le plus important, le plus étonnant que je connaisse dans le domaine de la science sociale à l’heure actuelle est que les femmes ont été capables d’entendre le marché du travail qui leur criait : « Vous devez augmenter votre niveau d’étude » et qu’elles ont été capables d’y répondre, alors que les hommes n’en ont pas été capables », a expliqué Michael Greenstone du MIT au New York Times. Si les garçons étaient aussi rationnels que leurs sœurs, sous-entendait-il, ils auraient dû rester à l’école, acquérir des diplômes, et cirer leurs mocassins à 7h30 du matin les jours de semaine. Au lieu de quoi, le sexe rationnel, le proto-homo economicus, tourne le dos à l’école et se résigne à une vie de manutentionnaire. Comment cela se fait-il ?
Ce printemps, un autre économiste du MIT, David Autor, et son coauteur Mélanie Wasserman, ont proposé une réponse. La raison des performances scolaires médiocres des garçons, soutenaient-ils, était le nombre croissant de foyers où le père était absent. Leur théorie suggérait que les garçons et les jeunes hommes ne se conduisaient pas de manière rationnelle parce que leur environnement familial ne leur permettait pas de développer les comportements et les compétences nécessaires pour s’adapter à des conditions sociales et économiques changeantes. L’article suscita un bref intérêt puis disparu des écrans radar. C’est fort dommage, car l’affirmation selon laquelle l’éclatement des familles aurait eu un impact particulièrement négatif sur les garçons, et par conséquent sur les hommes, est appuyée sur un corpus de recherches considérable en biologie et en psychologie. Tous ceux qui s’intéressent à la détresse des hommes issus des catégories pauvres et ouvrières de la population – et plus largement à la question de la mobilité sociale et au Rêve Américain – devraient la placer au centre du débat public.

En fait, les signes que l’effondrement de la famille nucléaire durant le demi-siècle écoulé a eu des effets particulièrement négatifs sur le bien-être des garçons, ne sont pas nouveaux. Durant les années 1970 et 1980, les chercheurs travaillant sur la famille qui suivaient les enfants de la révolution du divorce remarquèrent que, alors que filles et garçons montraient de la souffrance lorsque leurs parents se séparaient, ils manifestaient leur mal-être de manières différentes. Les filles avaient tendance à « internaliser » leur tristesse : elles devenaient anxieuses et dépressives, et beaucoup s’automutilaient ou bien sombraient dans la drogue ou l’alcool. Les garçons, en revanche, « externalisaient » ou « passaient à l’acte » : ils devenaient plus impulsifs, plus agressifs, et « antisocial ». Les deux types de réaction étaient préoccupants, mais le comportement des garçons avait le désavantage de déranger et même d’effrayer les camarades de classe, les enseignants, et les voisins. Les garçons venant de foyers désunis étaient plus susceptibles que les autres d’être exclus à l’école ou d’être arrêtés par la police. Le mal-être des filles semblait aussi diminuer au bout d’un ou deux ans après le divorce de leurs parents ; pas celui des garçons.
Depuis lors, le fait que les garçons externalisent a été une conclusion constante des recherches concernant les enfants des familles monoparentales. Dans une étude longitudinale bien connue portant sur les enfants de mères adolescentes (presque toutes célibataires), le sociologue Frank Furstenberg, un doyen des études familiales à l’Université de Pennsylvanie, avait trouvé « des niveaux alarmants de pathologie parmi les garçons. » Ils étaient plus fréquemment toxicomanes, plus fréquemment impliqués dans des activités criminelles, et plus souvent en prison que les quelques garçons inclus dans l’étude ayant grandis dans des familles où les parents étaient mariés. A l’âge adulte « les filles de l’échantillon présentaient des indicateurs beaucoup plus favorables que les garçons dans tous les domaines à l’exception de celui portant sur la parentalité précoce », notait Furstenberg. « Ces différences entre les sexes l’emportaient largement sur tous les autres facteurs pour expliquer le niveau global de réussite à la génération suivante. »
Dans les années 1990, alors que le taux de divorce diminuait et que les rangs des mères n’ayant jamais été mariées s’élargissaient pour inclure davantage de femmes de 20 à 30 ans, les chercheurs purent exclure le traumatisme provoqué par la séparation des parents ou par le fait d’être une mère adolescente comme explications premières des handicaps
Même en contrôlant pour l’âge de la mère et pour l’histoire matrimoniale des parents, les garçons élevés dans des familles dont le père était absent rencontraient davantage de difficultés que leurs sœurs et que leurs pairs masculins dont les parents étaient mariés. Autor et Wasserman citent une vaste étude effectuée par deux sociologues de l’université de Chicago, Marianne Bertrand et Jessica Pan, qui montre que, au niveau du CM2, les garçons élevés sans père sont plus perturbateurs que leurs pairs venant de familles intactes, et que, en classe de 4ème, ils présentent une probabilité nettement plus élevée de faire l’objet d’une exclusion temporaire. Les auteurs résument ainsi les résultats de leurs recherches : « Les disparités entre filles et garçons, en ce qui concerne les comportements perturbateurs, au niveau du CM2, et les exclusions au niveau de la 4ème, … sont plus faibles dans les familles intactes. » « Toutes les autres structures familiales paraissent préjudiciables pour les garçons » (les italiques ne sont pas dans l’original). A l’extrémité du spectre, « externaliser » peut signifier n’importe quoi, de la délinquance (vol, dégradation de propriété, participation à un gang) à l’agression violente et au meurtre.
Les experts de la délinquance des mineurs savent depuis longtemps que les établissements pour mineurs et les prisons pour adultes sont pleines des fils des familles désunies. Une enquête du ministère de la justice datant de 1994 montrait que 57% des prisonniers n’avaient pas grandi avec leurs deux parents, bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres précis étant donné que le ministère de la justice ne conserve pas de manière systématique les antécédents familiaux des détenus. Plusieurs autres études, se basant sur d’autres sources, ont comblé certaines de ces lacunes. Les garçons qui grandissent dans des milieux pauvres, qui sont nés d’une mère adolescente ou bien dont les parents ont un faible niveau d’études sont tous plus susceptibles d’avoir des ennuis avec la loi que leurs pairs moins défavorisés. Selon un article écrit par les professeurs Cynthia Harper et Sara McLanahan, même en tenant compte de tous ces facteurs de risque « les adolescents dont le père est absent continuent de présenter un risque élevé d’incarcération. »
La gauche (liberals) suppose en général que les problèmes sociaux de ce genre proviennent de l’insuffisante générosité de notre système d’aide pour les mères célibataires et leurs enfants. L’idée est que si nous accordions davantage de congés maternité, si nous construisons plus de crèches de qualité, si nous fournissions plus de services médicaux, une bonne partie des désavantages liés au fait de grandir dans une famille monoparentale disparaitraient. Cependant le lien entre criminalité et absence du père existe même dans les pays ayant des systèmes de sécurité sociale très généreux. Une étude finlandaise de 2006, par exemple, portant sur 2700 garçons, concluait que vivre dans un foyer désuni à l’âge de huit ans était associé avec une grande variété de comportements délictueux.
Il n’est pas nécessaire que le fait d’externaliser conduise les garçons devant le tribunal pour mineurs pour que cela nuise à leurs perspectives. Plusieurs études sont arrivées à la conclusion que les garçons élevés dans des familles monoparentales ont moins de chances d’aller à l’université (college) que les garçons ayant le même niveau scolaire mais élevés par des parents mariés ; les filles ne présentent pas une telle différence. Autor cite un article de l’American sociological review selon lequel les garçons dont le père est absent ont moins de chance d’obtenir un diplôme universitaire que les filles ayant le même type d’environnement familial, y compris lorsque leurs performances au lycée sont identiques à celles des filles. Une autre étude, effectuée par Brian Jacob de la Kennedy School of government de l’université de Harvard, et intitulée « Là où les garçons ne sont pas », a relevé des différences similaires entre les fils et les filles de parents célibataires dans leur présence à l’université. Un fait relié au précédent : les femmes possèdent actuellement 67% de tous les diplômes universitaires du premier degré décernés aux Afro-américains, le groupe démographique ayant le taux le plus élevé de monoparentalité aux Etats-Unis, et peut-être dans le monde.
Que la population des Etats-Unis comporte une proportion élevée de « mères célibataires », comme disent les Européens, contribue à expliquer le malaise du rêve américain, si souvent déploré. Lorsque les économistes estiment la probabilité qu’un enfant né de parents dont les revenus se situent dans le quintile le plus bas s’élèvera à l’âge adulte vers un quintile supérieur, les Etats-Unis obtiennent de très mauvais résultats en comparaison d’autres pays occidentaux. En fait, de nombreuses études ont confirmé que l’ascension sociale est plus faible aux Etats-Unis que dans n’importe quel pays développé, y compris l’Angleterre, patrie de la pairie. Cependant, si vous examinez le cas des garçons séparément de celui des filles, comme l’ont fait l’économiste finnois Markus Jäntti et ses collègues de l’IZA (Institute for the Study of Labor, basé à Bonn), l’histoire devient passablement différente. Dans chaque pays étudié, les filles sont plus susceptibles de s’élever dans l’échelle des revenus, mais aux Etats-Unis le désavantage dont souffrent les garçons est substantiellement plus grand que dans d’autres pays. Presque 75% des filles américaines échappent au quintile le plus bas – à peu près comme les filles au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Norvège, et en Suède. Moins de 60% des garçons américains connaissent le même succès. Que les Etats-Unis aient une proportion de mères célibataires significativement plus élevée que les pays qui servent de point de comparaison et que 83% des familles américaines situées dans le quintile le plus bas aient à leur tête une femme seule pourrait être une simple coïncidence. Mais, à en juger par les recherches que nous venons d’analyser, c’est peu probable.

Pourquoi, par conséquent, les garçons élevés par des mères célibataires en souffrent-ils davantage que leurs sœurs ? Si vous posiez la question à une personne ordinaire dans la rue, elle vous donnerait sans doute pour explication une variante ou une autre de la théorie du modèle : les garçons ont besoin de leurs pères car ce sont eux qui leur apprennent à devenir des hommes. La théorie parait de bon sens. Les êtres humains divisent naturellement l’univers en deux catégories, le masculin et le féminin – c’est l’une des premières choses que les enfants remarquent à propos du monde qui les entoure. Les enfants s’inspirent très tôt du parent du même sexe qu’eux, aussi bien pour le langage corporel, que les intonations de la voix, ou la manière de traiter le sexe opposé. Dans les familles où les parents sont mariés, qui plus est, les pères tendent à passer plus de temps avec leurs fils qu’avec leurs filles – et sans doute leur donnent davantage l’exemple. Et quelques indications existent, bien que la question soit loin d’être définitivement réglée, que les garçons qui vivent avec leur père après un divorce s’en sortent mieux que ceux qui restent avec leur mère.
Cependant, en tant qu’explication unique des handicaps dont souffrent les garçons, la théorie du modèle a besoin d’être précisée. Si les garçons avaient simplement besoin d’avoir dans leurs vies des hommes qui leur apprennent à se conduire dans un monde sexué, alors des oncles, des amis de la famille, des mentors, des enseignants, des beaux-pères ou bien des pères n’habitant pas avec eux mais impliqués dans leurs vies pourraient faire l’affaire. Mais il n’est pas clair que cela soit le cas. Les enseignants masculins en tout cas ne semblent pas avoir d’effet sur les résultats scolaires des garçons. Et les recherches montrent que les beaux-pères ont des résultats particulièrement mitigés en ce qui concerne l’aide qu’ils apportent aux garçons. Pour des raisons probablement à la fois psychologiques et biologiques, les hommes ont tendance à être moins attentifs aux enfants de leur conjoint qu’aux leurs. Harper et McLanahan, les universitaires qui ont trouvé que les garçons sans pères couraient plus de risques de finir en prison, ont divisé leur échantillon en deux groupes : celui des garçons vivant avec un beau-père et celui des garçons vivant sans. Le groupe de ceux qui vivaient avec un beau-père présentait un risque d’incarcération encore plus élevé que le groupe de ceux qui vivaient seulement avec leurs mères.
Les pères qui vivent séparés de leurs fils ont eux aussi un effet ambigu, même lorsqu’ils les voient régulièrement. En 2011, deux sociologues de l’université du Wisconsin, Marcia J. Carlson et Katherine A. Magnuson ont examiné l’importante littérature concernant les pères n’habitant pas avec leurs enfants et sont arrivées à la conclusion que le soutien alimentaire pouvait avoir un effet positif. Elles sont également tombées d’accord sur le fait qu’entretenir une relation avec un père absent du foyer pouvait améliorer les perspectives des garçons, mais seulement dans certaines circonstances, assez inhabituelles. Le père doit non seulement être affectueux avec son fils et l’encourager, il doit aussi avoir une bonne relation avec la mère de ce dernier, une situation malheureusement peu fréquente. Des pères absents du foyer mais impliqués dans la vie de leurs enfants ont en fait un effet clairement négatif sur ceux-ci lorsqu’un beau-père est également présent. Dans de telles circonstances, la délinquance des garçons tend à être plus élevée, sans doute parce que la présence d’un beau-père alimente la jalousie et les conflits de territoire. Il semblerait que deux pères soient pires qu’un seul ; il se pourrait même qu’ils soient pires que pas de père du tout.

Ces résultats peuvent nous permettre d’affiner la théorie du modèle. Les garçons et les filles ont de meilleures chances de s’épanouir lorsque leur propre père vit avec eux et avec leur mère durant toute leur enfance – et cela est tout particulièrement vrai pour les garçons (les pères violents ou maltraitants sont, bien sûr, une exception à cette règle).
Pour comprendre pourquoi, pensez à ce que nous savons au sujet des différences de base entre les sexes. Et oui, avec tout le respect dû aux femmes astronautes, générales d’armée ou PDG d’entreprises de technologie, il existe un certain nombre de différences hommes/femmes bien ancrées. La plupart ne surprendront aucun parent ou enseignant de maternelle, mais voici ce sur quoi les spécialistes en neurosciences et sciences cognitives s’accordent. En moyenne les garçons sont plus actifs physiquement et plus agités que les filles. Ils se contrôlent moins et sont plus facilement distraits. Leur maturation prend plus de temps. Ils éprouvent plus de difficulté à rester assis tranquillement, à écouter attentivement, et à suivre les règles, particulièrement durant les premières années d’école. Il n’est donc pas surprenant qu’ils soient diagnostiqués avec un Trouble du Déficit de l’Attention (TDA) trois fois plus souvent que les filles. Ils constituent 70% des élèves faisant l’objet d’une exclusion temporaire dans le primaire et le secondaire et 67% des élèves de l’éducation spécialisée. Pour reprendre les termes de Sa majesté des mouches, nous pourrions dire que les garçons ont besoin d’être davantage « civilisés » que les filles. Ils ont besoin de plus de repères, plus de rappels à l’ordre, et plus de punitions pour apprendre à contrôler leur agressivité et à bien se tenir. Les garçons – pas les filles – ont souvent besoin de cours spécialisés (remedial education) pour apprendre à rester assis tranquillement, pour regarder la personne qui leur parle, pour finir le travail qu’ils ont commencé. De nos jours, les experts pourraient le dire ainsi : les garçons viennent au monde avec moins de capital humain naturel que les filles. Cela n’est pas vrai pour les capacités cognitives, dont les variations n’expliquent pas les difficultés des garçons. Le problème, ce sont les « compétences relationnelles ». « Le succès dans la vie dépend de traits de caractère que ne saisissent pas bien les tests cognitifs » affirme le prix Nobel d’économie James Heckman. « La conscience professionnelle, la persévérance, la sociabilité, et la curiosité sont importantes ». Pour au moins trois de ces qualités, les garçons sont juste naturellement plus lents.
Les implications pour la vie familiale sont profondes. Les parents qui élèvent seuls leurs enfants ont tendance à avoir plus de mal à apporter aux garçons l’ordre et la stabilité qui les aident à devenir des élèves puis des travailleurs compétents. La pauvreté aggrave incontestablement le problème : selon une étude de 2011 menée par une équipe de neuropsychologues de Berkeley,  les enfants venant de familles à faibles revenus ont, en général, une « fonction exécutive » plus faible, c’est-à-dire notamment moins de contrôle de soi et de flexibilité cognitive, que les enfants dont la famille appartient à la classe moyenne. Mais dans cette étude les enfants pauvres vivant dans un foyer monoparental présentaient de plus mauvais résultats que les enfants pauvres dont les parents étaient mariés. Cela est probablement dû au fait que les parents non mariés se séparent plus fréquemment, s’engagent dans de nouvelles relations, parfois à répétition, et introduisent dans la vie de leurs enfants des beaux-parents, des demi-frères et sœurs, et les enfants de leurs nouveaux conjoints. Les parents qui cohabitent sans être mariés ont trois fois plus de risques de se séparer avant le cinquième anniversaire de leur enfant que les parents mariés. De nombreuses études ont montré que chacune de ces « transitions » entraine chez les garçons des troubles du comportement et de l’attention et un surcroit d’agressivité.
Bien sûr, beaucoup de mères célibataires apportent - ou s’efforcent d’apporter – la stabilité dont les garçons ont besoin. Mais il serait naïf d’imaginer que des parents puissent individuellement s’isoler de leur voisinage et de ses groupes d’enfants. Les ménages dirigés par une mère seule habitent souvent dans les quartiers pauvres des villes. Même la mère la plus consciencieuse ne peut pas toujours protéger un garçon, particulièrement un garçon remuant et impulsif, contre une culture dans laquelle les gangs ont remplacé les pères, où la menace de la violence est constante, et où les écoles sont pleines de garçons apathiques ou agressifs. Une récente étude menée par The Equality of Opportunity Project qui a connu beaucoup de retentissement a trouvé, en examinant la mobilité sociale selon les régions, que les territoires avec une proportion élevée de familles monoparentales connaissaient moins de mobilité sociale – y compris pour les enfants dont les parents sont mariés. L’inverse était vrai aussi selon cette même étude : les territoires avec une proportion élevée de couples mariés amélioraient le sort de tous les enfants, y compris ceux qui vivent dans des foyers monoparentaux. En fait, la structure familiale dominante sur un territoire était la variable explicative la plus importante – plus importante que la race ou le niveau d’étude. Cette étude laisse penser que le fait d’avoir beaucoup de pères mariés à un endroit donné crée un capital culturel qui aide non seulement, mettons, le fils de l’entraineur de baseball, mais aussi tous les enfants du club.


Si les tendances des quarante dernières années se confirment – et il n’existe guère de raison de penser qu’elles ne le feront pas – le pourcentage de garçons qui sont élevés par une mère célibataire continuera à s’accroitre. Personne ne sait comment arrêter cette vague. Mais en comprenant comment l’instabilité familiale rentre en interaction avec la nature agitée des garçons, les éducateurs pourraient essayer des approches qui seraient susceptibles d’améliorer au moins quelques vies. Les éducateurs et les psychologues ont souvent décrit les garçons comment « ayant besoin de règles claires » ou bien « tirant parti du fait d’être encadrés ». Pour les cas les plus difficiles, ils ont recommandé les académies militaires ou bien des programmes rigoureux d’éducation au grand air (tel Outward bound), qui offrent des activités quotidiennes pour canaliser et organiser l’énergie des garçons.
Dans son livre fondateur, The war against boys, réédité récemment avec une nouvelle préface, Christina Hoff Sommers citait un certain nombre de pays, parmi lesquels l’Australie, le Canada et l’Angleterre, qui ont lancé des réformes scolaires afin de « développer un environnement plus structuré » pour les garçons en difficulté. Bien que ces réformes ne ciblent pas pour le moment les enfants élevés par des mères célibataires, il ne fait pas de doute qu’elles toucheront ces enfants de manière disproportionnée. Certaines de ces recommandations semblent être de bon sens mais, après des décennies de déni concernant les différences entre les sexes, il est devenu nécessaire de les expliquer. Tout d’abord : donner aux garçons beaucoup de temps de sport et de récréation. Comme nous l’avons vu précédemment, il existe un consensus sur le fait que les garçons ont plus de mal à rester assis tranquillement pendant de longues périodes et qu’ils ont davantage besoin de pouvoir s’ébattre. Cependant, dans les dernières décennies, à cause du manque de temps, à cause du manque de place et, probablement aussi, à cause des risques de procès que peuvent faire courir les garçons turbulents, les écoles ont réduit – et, dans certains cas, totalement supprimé – les temps de récréation. Dans le même esprit, certaines écoles ont interdit aux élèves de jouer à la balle au prisonnier, au tir à la corde, à chat, ou à d’autres jeux un peu brutaux. Pourtant, c’est précisément à travers de telles activités que les garçons peuvent apprendre à canaliser leur énergie et leur agressivité dans le cadre de règles acceptées par tous. Un certain nombre d’études menées à petite échelle laissent penser que de chahuter avec un parent produit les mêmes effets, et en pratique ce parent est presque toujours le père. Pour beaucoup de garçons vivant dans des familles monoparentales, les moments de jeu avec leurs pères sont rares ou inexistants. Ils pourraient avoir besoin que l’école leur donne cette possibilité de se livrer à de tels jeux violents mais contrôlés.
Tout aussi important est le fait de trouver le moyen d’améliorer le niveau d’alphabétisation des garçons. Les garçons ont toujours eu plus de mal à apprendre à lire que les filles – et ceci est vrai pour tous les milieux sociaux et pour tous les pays dans lesquels les 15-16 ans sont soumis à des tests PISA. A l’ère industrielle, lorsque les emplois non qualifiés et correctement rémunérés étaient abondants, cela ne posait pas tellement problème. De nos jours, les difficultés de lecture d’un garçon peuvent ruiner ses chances de réussir dans la vie, l’empêchant d’étudier des matières telles que l’histoire ou les sciences. Trop souvent, les enfants qui éprouvent des difficultés à lire se désintéressent de l’école et finissent par abandonner. Sommers estime que les enseignants ne donnent pas à lire suffisamment de récits susceptibles de plaire aux garçons, de l’action ou de la science-fiction, avec des héros, des méchants, des sauvetages, et des fusillades. Quelques études laissent également penser que la méthode phonétique réussirait particulièrement bien aux garçons, ce qui semble logique puisque cette approche est très structurée et basée sur des directives précises.
La vérité est que nous ne savons pas avec certitude ce qui pourrait marcher. Il existe une tendance, lorsque l’on est confronté à ce genre de problèmes d’apprentissage, à conclure hâtivement au sujet de notre cerveau infiniment complexe et de ses réactions à des stimuli infiniment complexes. Les écoles et les programmes fleurissent un peu partout pour répondre aux « styles d’apprentissage » différents des garçons. La science, cependant, reste indécise concernant l’existence de ces différences, sans même parler des techniques pédagogiques qui permettraient d’y faire face. La meilleure manière de faire est sans doute de suivre le conseil donné par le sociologue Jim Manzi et de commencer avec des études à petites échelles qui se prêtent à une évaluation approfondie – et de continuer à expérimenter (voyez « What social science does – and doesn’t – know »).
Cependant, ce qui demeure également inconnu est une possibilité que la science ne saurait tester. Il se pourrait tout simplement que les garçons qui grandissent dans un environnement où les pères – et les hommes en général – apparaissent comme superflus, soient confrontés à un problème existentiel. Où est ma place dans tout cela ? Qui donc a besoin de moi, de toute façon ? Les garçons constatent que les hommes sont devenus optionnels dans la vie de beaucoup de familles et de beaucoup de communautés et cela ne peut manquer de rabaisser leurs aspirations. Résoudre ce problème nécessitera bien davantage qu’un bon programme d’alphabétisation.

mercredi 21 mai 2014

La guerre faite aux garçons (3/3)




Le plus étrange, peut-être, dans le phénomène Gilligan, est que les thèses de celle-ci aient gagné une telle influence justement au moment où les faits les démentaient sans contredit possible. Le rapport de l’AAUW, inspiré par les travaux de Gilligan, affirmant que l’école américaine « pénalisait » les filles est paru précisément alors que tous les indicateurs scolaires montraient que les filles avaient dépassé les garçons. L’idée que les garçons deviennent agressifs et violents parce qu’ils sont psychologiquement « séparés » de leur mère et de leur propre part « féminine » va totalement à l’encontre de ce que révèlent les statistiques, à savoir que les garçons dont le père est absent du foyer sont typiquement ceux qui ont le plus de problèmes de comportement et qui présentent le risque le plus élevé de devenir délinquant à l’adolescence.
Au surplus la fragilité des travaux de Gilligan a été très tôt soulignée par les spécialistes de la science sociale. Ces travaux dérogent en général aux règles méthodologiques les plus élémentaires en la matière, telle que laisser les autres chercheurs avoir accès à vos données brutes pour que ceux-ci puissent essayer de reproduire vos résultats. Ainsi, les détails des trois « études » menées par Gilligan et qui forment la base de In a different voice ont toujours été jalousement tenus secrets par celle-ci[1].
Le succès météoritique – du livre à la loi en moins de quatre ans ! - des idées de Carol Gilligan témoigne d’abord de l’excellence de l’organisation des féministes américaines, de leur maitrise remarquable des opérations de relations publiques, de leur capacité à intimider leurs opposants, et de l’immense complaisance de la plupart des médias à l’égard de leurs thèses. De ce point de vue, le mythe de l’école qui discriminerait les petites filles ressemble comme deux gouttes d’eau au mythe des femmes qui seraient payées moins que les hommes à travail égal : un mensonge cent fois démonté et cependant inlassablement répété, jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, comme si de rien n’était. Pour paraphraser Mark Twain, il existe aujourd’hui trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges, et les « études » féministes. Et ce sont ces derniers qui ont la vie la plus dure.
La raison n’en est pas totalement mystérieuse : la rhétorique féministe de l’égalité trouve naturellement un terrain favorable dans un régime politique qui repose sur le principe de l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. Bien entendu cette égalité n’est censée être qu’une égalité en droits naturels, pas en talents, en vertu, ou en quoique ce soit d’autre. Mais, comme l’avait déjà remarqué Tocqueville en visitant l’Amérique voici bientôt deux cents ans, dans un régime démocratique la passion pour l’égalité a fâcheusement tendance à sortir de ses limites légitimes pour se transformer en un égalitarisme destructeur, bien que non dépourvu de ridicule, notamment dans le cas du féminisme contemporain.
Plus spécifiquement, il n’est pas absolument étonnant que l’attaque des féministes contre la virilité ait rencontré tant de complaisance, y compris chez nombre d’hommes. Cette disposition d’âme, qui n’est pas propre aux hommes mais qui se manifeste bien plus souvent chez eux, est en effet essentiellement inégalitaire, discriminante. Les hommes virils sont d’abord ceux qui veulent absolument être des hommes et se distinguer des femmes, qui insistent sur le fait qu’ils sont des hommes, non pas tellement en paroles - car parler abondamment de soi est efféminé -, mais en actes. De ce fait ils tendent malheureusement à regarder les femmes de haut, et à mépriser les hommes qu’ils jugent dépourvus de virilité. La virilité est cette disposition d’âme, qui n’est pas nécessairement une qualité mais qui peut le devenir, qui vous porte à vous distinguer des autres, à affirmer votre importance, et à accepter les risques qui vont avec cette affirmation, voire à les rechercher. Elle est très proche parente de l’ambition et du courage, et par conséquent elle tend à être perçue comme un obstacle sur la voie d’une société égalitaire, pacifiée, régie par le droit, à laquelle nous aspirons, ou du moins à laquelle nous nous sentons plus ou moins tenus d’aspirer.
La tension qui existe entre le régime libéral et la virilité peut être perçue très clairement dans les écrits des premiers auteurs à avoir élaboré et défendu ce dispositif politique nouveau, à commencer, bien sûr, par Hobbes. Il serait à peine exagéré de dire que, pour Hobbes, le problème politique central est celui de la virilité, qu’il décrit sous l’aspect de la vanité, de la recherche de la gloriole. C’est cette vanité absurde qui, dans l’état de nature, pousse les hommes à essayer de se dominer les uns les autres et engendre ainsi la guerre de tous contre tous. Par conséquent, la sortie durable de l’état de nature nécessite que la vanité soit étouffée, que le désir de gloire, de faire reconnaître sa supériorité par les autres, cède devant la peur de la mort violente aux mains des autres hommes. Le puissant Léviathan doit dompter impitoyablement, par des châtiments rapides et sévères, les orgueilleux qui seraient tentés de troubler l’ordre public et les hommes doivent apprendre, en étant instruits par des philosophes comme Hobbes, qu’ils sont plus sages lorsqu’ils tremblent pour leur vie que lorsque que, tels Achille, ils déclarent préférer une vie courte mais glorieuse. Comme l’écrit Harvey Mansfield dans Manliness : « Au final, Hobbes mérite le titre que personne n’a jamais encore songé à lui décerner de créateur de l’homme sensible. Car l’homme sensible est celui qui suit le conseil de Hobbes de renoncer à son droit. »

 Le créateur de l'homme sensible?


 
Ne soyons pas trop sévères avec Hobbes pour cette invention. Hobbes ne connaissait ni nos féministes ni les étranges créatures – des hommes, s’il faut en croire l’état civil – que certains sociologues ont nommé les métrosexuels. Et il avait quelques solides raisons d’être méfiant vis-à-vis des formes que peut prendre la virilité ; les mêmes raisons qu’ont toujours eues ceux qui ont réfléchi sérieusement et profondément à cette disposition d’âme aux multiples visages. Citons encore une fois Harvey Mansfield : « La plupart des bonnes choses, comme le vin français, semblent être essentiellement bonnes et accidentellement mauvaises. La virilité, en revanche, semble être à moitié bonne et à moitié mauvaise. Si elle est bonne, peut-être est-ce parce qu’elle est le seul remède pour les maux qu’elle cause. »
Ne concluons pas non plus trop vite, de cette généalogie intellectuelle sommaire, que la démocratie libérale serait un régime nécessairement « efféminé », et qui par conséquent ne mériterait nulle loyauté de la part des « vrais hommes ».  Nos régimes démocratiques ne sont pas sortis tout armés du cerveau de Hobbes, ou de Locke, ou de quelque autre philosophe. Ils sont un mélange complexe d’histoire et de théorie, de nouveauté et de tradition, et leur rapport avec la virilité est pour le moins complexe. Certes, à sa naissance tout au moins, le libéralisme philosophique semble avant tout préoccupé par les excès de la partie ardente de l’âme, que cela soit sous la forme de l’extrême ambition ou de l’extrême indignation, et, pour dire le moins, considère avec plus de faveur les « industrieux rationnels » qui cherchent à « améliorer leur condition matérielle » par leur travail productif, que les aristocrates qui manifestent un noble dédain pour le travail mais rêvent de gloire et se soucient fort de faire respecter leur rang. Mais, dans le même temps, la démocratie libérale fait aussi vibrer dans le cœur humain la corde de la fierté : la fierté légitime qui nait du fait de se gouverner soi-même. Elle repose, en pratique, au moins autant sur l’orgueil de celui qui refuse de plier le genou devant d’autres hommes et qui revendique la liberté de « pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois », pour reprendre la formule de Tocqueville, que sur le désir de se préserver longtemps et confortablement.
Nulle part sans doute cette alliance paradoxale n’est mieux mise en évidence que dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis : une déclaration qui s’ouvre par la proclamation de vérités « évidentes par elles-mêmes » que Locke n’aurait sans doute pas reniées (« tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés ») et qui se clôt par une invocation de la providence divine et l’affirmation, assez peu lockéenne, que les signataires du texte n’ont pas de bien plus sacré que l’honneur (« pleins d’une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l’honneur. »).
Le régime libéral a eu besoin, à ses débuts, d’hommes pour qui les mots honneur, courage, sacrifice, n’étaient pas des mots creux et qui ont effectivement risqué ce qu’ils avaient de plus cher pour la cause de la liberté. Des hommes ambitieux aussi et qui, bien que fondateurs d’un régime démocratique, ne s’estimaient sûrement pas les égaux de l’homme du commun. Bref, des hommes incontestablement virils et que les féministes actuels n’auraient eu aucun mal à classer parmi les sexist male chauvinist pigs. Une fois passé le moment de la fondation de tels hommes semblent moins nécessaires, et peuvent même devenir suspects. Trop ambitieux, trop indépendants : se prenant trop manifestement pour quelqu’un.
Pourtant une certaine forme de virilité reste nécessaire dans le fonctionnement quotidien du régime démocratique : les citoyens ne doivent pas consentir trop aisément à ce que leur demande le gouvernement, sans quoi leur liberté finirait par se perdre dans le « despotisme doux » décrit par Tocqueville à la fin du deuxième tome De la démocratie en Amérique. « Don’t tread on me ! » est un mot d’ordre assez approprié pour un citoyen démocratique. La séparation des pouvoirs elle-même ne fonctionne correctement que parce que, comme l’explique si bien Le Fédéraliste, elle permet « d’opposer l’ambition à l’ambition ». Et bien évidemment des occasions surgissent inévitablement où nous avons besoin de cette qualité qui a fait que, le 11 septembre 2001, les pompiers New-Yorkais ont grimpé sans hésiter dans les tours qui allaient s’effondrer sur eux. Mais, sous l’influence du « dogme démocratique », cette qualité est de moins en moins tolérée, et de moins en moins comprise. Comme en tant d’autres domaines, le régime libéral tend à éroder le genre de capital culturel dont il a besoin pour subsister. 


Bien entendu, la virilité ne disparaît pas, pas plus que la nature humaine dont elle est une partie intégrante. Toutes les « études de genre » et toutes les poupées du monde seront toujours impuissantes à transformer les petits garçons en petites filles. De ce point de vue le combat féministe est perdu d’avance. Boys will be boys. Mais l’échec des féministes n’en a pas moins de graves conséquences. Si les petits garçons ne deviennent pas des petites filles, nombre d’entre eux auront appris durant leur enfance, directement ou indirectement, que leur masculinité est une tare, que tout homme est un assassin, un violeur ou un frappeur de femme potentiel. Certains n’y prêteront aucune attention mais beaucoup d’autres, sans doute, émergeront de cette période confus et mécontents d’eux-mêmes. Face à l’entreprise de culpabilisation nommée féminisme, certains garçons, devenus des hommes, réagiront en essayant de se comporter en hommes « sensibles », « compréhensifs », égalitaires, bref, en se comportant comme des lavettes. D’autres finiront par repousser violemment cette attaque contre leur nature en survalorisant et en surjouant la virilité, bref, en se comportant comme des butors et des prédateurs. Certains se feront plus féministes que les féministes, ou du moins essayeront, d’autres surenchériront dans la goujaterie et le vagabondage sexuel pour faire le plus de mal possible au plus grand nombre de femmes possibles, et souvent réussiront. Beaucoup, aussi, s’attarderont dans une sorte d’adolescence très prolongée, repoussant le plus possible les responsabilités qui sont censées aller avec l’âge adulte et plus particulièrement les responsabilités familiales, qu’ils ne voient plus guère de raisons d’assumer. Derrière chaque femme « libérée » il y a nécessairement un homme « libéré », et les hommes « libérés » ne sont pas précisément l’incarnation de la perfection humaine, pour dire le moins.
Dans tous les cas, les dommages sont très grands, aussi bien du côté des femmes que du côté des hommes. La méfiance, l’incompréhension, la rancœur, grandissent dans chaque camp tandis que la famille se délite progressivement, notamment dans les catégories les moins favorisées de la population. Et du délitement de la famille surgissent quantités de maux que nous nous efforçons maladroitement de pallier par l’intervention des pouvoirs publics, tout en détournant obstinément les yeux de leur origine. Par une superstition apparemment inexplicable, nous écopons avec des seaux percés sans oser toucher à la brèche par où l’eau s’engouffre à flots et menace de faire chavirer notre esquif.


Nous n’avons pas fait disparaître la virilité, mais nous avons cessé de savoir l’éduquer correctement, comme elle a besoin de l’être pour ne pas devenir destructrice. L’éduquer nécessiterait tout d’abord de la reconnaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une caractéristique ineffaçable de l’humanité, et une caractéristique fondamentalement inégalitaire car présente essentiellement (mais pas exclusivement) chez les mâle (mais pas chez tous les mâles). Cela nécessiterait de reconnaître aussi les services qu’elle peut nous rendre, et non pas seulement les dommages qu’elle peut causer. Et cela nécessiterait également d’accepter que garçons et filles n’ont pas exactement les mêmes besoins, et qu’il peut donc être approprié d’élaborer pour eux des parcours au moins partiellement différenciés. Oui, les classes unisexes peuvent être une bonne idée, par exemple.
Toutes choses qu’il serait évidemment vain attendre du féminisme actuel. Mais il n’existe aucune raison pour que l’emprise du féminisme existentialiste sur nos sociétés soit éternelle. Dans sa préface et dans sa conclusion, Christina Hoff Sommers, se veut raisonnablement optimiste. Elle estime que, en ce qui concerne les garçons, et la différence des sexes en général, nous pourrions être sur la voie d’un « grand réapprentissage » : une redécouverte du fait qu’hommes et femmes ne sont pas interchangeables, et qu’il est bien plus difficile d’éduquer les garçons que les filles. Depuis la première parution de The war against boys il est vrai que sont apparus certains signes encourageant – c’est l’un des avantages qu’il y a à republier un livre : il est possible de mesurer le chemin parcouru. Le premier progrès, et la condition de tous les autres, est la prise de conscience qu’il existe bien un problème spécifique avec les garçons. Comme l’écrit Sommers en ouverture de son livre « Lorsque la première édition de The war against boys est parue en 2000, presque personne ne parlait des problèmes scolaires et sociaux des garçons. Aujourd’hui il est difficile d’ouvrir un journal sans tomber sur une référence aux multiples livres, articles, études, et documentaires qui mettent en lumière ces déficits scolaires, sociaux, et professionnels. » Certains pays, comme nous l’avons vu, ont dépassé le stade de la reconnaissance du problème et essayent de lui trouver des remèdes. En ce sens des batailles ont déjà été gagnées. Néanmoins la guerre continue à faire rage. Et elle continuera à faire rage, et à faire des victimes, tant que le féminisme aujourd’hui dominant n’aura pas été vaincu.
Cette défaite ne signifiera pas un retour au « bon vieux temps » d’avant l’apparition du féminisme. La « société sexuellement neutre », selon l’expression d’Harvey Mansfield, celle qui ouvre à tous les individus, indépendamment de leur sexe, les places et les carrières est là pour durer. La défaite du féminisme existentialiste ne pourra provenir que de l’émergence d’un nouveau féminisme. Celui-ci ressemblera pour partie au féminisme première manière, celui qui a émergé à la fin du 18ème siècle, mais tiendra inévitablement compte des immenses transformations sociales et techniques qui ont eu lieu depuis cette époque. Il n’est pas déraisonnable de penser que les écrits de Christina Hoff Sommers, non seulement The war against boys mais aussi Who stole feminism, ou Freedom feminism se veulent une contribution à cette tâche si nécessaire. Leur existence, et l’audience qu’ils rencontrent, sont aussi un signe que cette guerre peut, et doit, être gagnée.


[1] Le détail des échanges entre Gilligan et Sommers à ce sujet peut être trouvé ici : http://www.theatlantic.com/past/docs/issues/2000/08/letters.htm

mercredi 14 mai 2014

La guerre faite aux garçons (2/3)





Que l’enseignement primaire et secondaire ait connu une véritable révolution depuis une bonne quarantaine d’années est un fait bien connu, et désormais abondamment documenté. En rappeler les grandes lignes suffira donc ici. La pédagogie progressiste qui a envahi les salles de classe – en France comme aux Etats-Unis - prétend tout d’abord encourager la « créativité » des enfants et faire de ceux-ci des « auteurs de leur propre savoir ». Les enseignants, qui ne doivent plus en aucune façon être des « maîtres », doivent descendre de leur estrade et abandonner toute prétention à transmettre un savoir préétabli que les enfants n’auraient qu’à recueillir « passivement » ; tout au plus doivent-ils aider leurs « apprenants » à « apprendre à apprendre », de manière à ce que ceux-ci puissent « construire activement leurs connaissances » et ainsi « se construire eux-mêmes ». Dans la même logique égalitariste, toute forme de sélection, de classement, de compétition doivent disparaître, de même d’ailleurs qu’à peu près toute forme de discipline. La notation, si elle continue à exister, doit être résolument « positive » de manière à ne pas entamer « l’estime de soi » des enfants ; les punitions doivent être les plus rares possibles et rester toujours « constructives », ne provoquer ni humiliation, ni ennui, ni souffrance d’aucune sorte, c’est-à-dire, à strictement parler, ne pas être des punitions.
Les effets d’une telle pédagogie ont été ceux que l’on pouvait raisonnablement en attendre, et désormais les universités se peuplent des semi-illettrés, incapables d’un effort intellectuel soutenu, que leur envoie l’enseignement secondaire. Mais les effets ont été plus particulièrement désastreux pour les garçons, et notamment pour les garçons issus des catégories les plus modestes de la population. Les raisons en sont tellement évidentes que seuls des experts en sciences de l’éducation peuvent les méconnaitre. Les petits garçons sont plus agités, moins disciplinés, et capables de moins de concentration que les petites filles. Ils ont besoin de rappels à l’ordre plus fréquent et de consignes plus directives pour intégrer les règles scolaires et pour accomplir le travail qui leur est demandé. Bref, les garçons sont moins « scolaires » que les filles : moins soigneux, moins consciencieux, moins calmes. Ils s’ennuient plus facilement dans le cadre scolaire et leur amour-propre a besoin d’être davantage stimulé pour qu’ils fassent des efforts. Autrement dit, les garçons ont besoin de défis, de compétitions, aussi bien que d’évaluations rigoureuses et régulières pour progresser. La pédagogie dite « traditionnelle », celle dans laquelle le maître fait régner la discipline et le silence dans la classe, distribue les bons et les mauvais points, et transmet un savoir dont l’autorité n’est pas discutable ni discutée, est précisément celle qui leur convient le mieux, à condition - cela va de soi - d’être exercée avec un minimum de discernement.
D’une certaine manière tous les parents, tous les enseignants du monde l’ont toujours su, mais nous l’avons oublié depuis quelques décennies ; ou du moins nous avons fait comme si nous l’ignorions afin de ne pas rentrer en conflit avec les exigences stridentes du féminisme – qui ne saurait admettre que les garçons soient différents des filles – et de l’égalitarisme – qui ne saurait admettre la position de supériorité des maîtres.
Nos garçons semblent bien en avoir été les premières victimes, ceux du moins qui n’avaient pas derrière eux des parents capables et désireux de pallier, tant bien que mal, les lacunes béantes du système éducatif.
A ces dérives pédagogiques, permissives et égalitaristes, est venu se surajouter, de manière apparemment paradoxale, le renforcement d’une certaine sorte de discipline, notamment aux Etats-Unis. Pour le dire en peu de mots : si les enseignants ne sont, pour ainsi dire, plus autorisés à faire preuve d’autorité dans leur salle de classe, les écoles sont devenues de plus en plus intolérantes vis-à-vis de tout ce que l’on pourrait appeler des jeux de garçons.
D’une part l’école actuelle rejette la notion de compétition – par définition « discriminante » - et favorise au contraire la « coopération », « l’écoute », « le dialogue », toutes choses qui ont pour don de barber profondément la plupart des petits garçons. Les jeux qui leur plaisent, ceux vers lesquels ils se dirigent spontanément, comme jouer à chat, se battre « pour de faux », courir et sauter partout, défis à la clef – « même pas cap’ ! » - sont donc au minimum découragés, voire interdits. Ces jeux énergiques et compétitifs ont aussi pour grand défaut d’être ou de devenir rapidement presque unisexes, la plupart des filles trouvant que les garçons sont « trop brutaux » pour jouer avec eux et préférant souvent se livrer à des activités plus calmes. Nouvelle raison très forte de les considérer avec suspicion.
Par ailleurs les enseignants et les directeurs d’école sont devenus extrêmement prudents vis-à-vis de toute activité qui pourrait compromettre si peu que ce soit l’intégrité physique des enfants qui leurs sont confiés, au fur et à mesure que les parents d’élèves se montraient plus intolérants à l’égard du moindre « bobo », et plus procéduriers.
C’est ainsi que, aux Etats-Unis notamment, le temps des récréations s’est réduit comme peau de chagrin depuis les années 1970, de même que la liberté laissée aux enfants de s’y adonner aux activités de leur choix, toutes choses qui pénalisent bien plus les garçons que les filles car ceux-ci ont davantage besoin que celles-là de s’ébattre et de chahuter pour pouvoir, ensuite, rester assis sagement en classe.

Pourtant, devant l’étendu des ravages éducatifs entrainés par ces transformations, certains pays pourraient être en passe de revenir vers un certain bon sens. Les Britanniques et les Australiens notamment se sont inquiétés, depuis une bonne vingtaine d’années, du retard scolaire pris par les garçons et les autorités se sont saisies du problème. Ainsi, en 2002, au sein de la Chambre des Représentants australienne la commission permanente en charge de l’éducation a publié un rapport intitulé Boy : Getting it right : Report on the inquiry into the education of boys, rapport qui recommande particulièrement de revenir à une pédagogie plus traditionnelle pour améliorer les résultats scolaires des garçons. De la même manière, en 2012, en Grande-Bretagne, The Boy’s reading Commission, une commission parlementaire comprenant des membres de tous les partis, présenta un certain nombre de recommandations pour améliorer le niveau d’alphabétisation des garçons, recommandations semblables à celles de la commission australienne.
Parmi ces recommandations :
- Plus d’activités structurées ;
- Plus de travail dirigé par les enseignants ;
- Une vérification systématique du travail à faire à la maison, sanctions à la clef ;
- Des objectifs et des instructions claires et détaillées ;
- Revenir à la méthode syllabique pour apprendre à lire ;
- Proposer des lectures susceptibles d’intéresser spécifiquement les garçons.
Des recommandations tout à fait révolutionnaires, comme on peut le voir. En fait, la solution, ou du moins une partie de la solution au retard scolaire des jeunes garçons semble tellement simple, si peu coûteuse à tous points de vue, que l’on peine à comprendre pourquoi elle n’a pas été immédiatement adoptée et généralisée à tous les pays connaissant ce genre de problème. A tout le moins, si ces solutions ne font pas consensus, pourquoi ne pas laisser les établissements qui le désirent les expérimenter ? Qu’avons-nous à y perdre ?

Pour expliquer pourquoi il n’en va pas nécessairement ainsi il faut tout d’abord se rappeler qu’il n’est pas d’idée, si absurde et si nuisible soit-elle, qui, une fois qu’elle a gagné des partisans et des positions institutionnelles, puisse disparaître sans un long et dur combat. Les « pédagogistes » ne laisseront évidemment ni remettre en cause la position éminente qu’ils ont acquise ni questionner leurs théories favorites. Laisser d’autres expérimenter des idées différentes est déjà trop pour eux, car cela s’oppose à « l’égalité » qui leur est si chère et qui informe toute leur « science ». Mais, dans le cas qui nous occupe, celui des jeunes garçons, les partisans d’un retour au bon sens ont à faire face non seulement aux « spécialistes en science de l’éducation », mais aussi à l’empire féministe, qui ne peut manquer de contre-attaquer violemment lorsque de telles suggestions sont émises.
Tout d’abord, comme il l’a été dit, le féminisme contemporain voit le monde humain comme un jeu à somme nulle : les femmes gagnent ce que les hommes perdent, et inversement. Pour les féministes actuelles la guerre des sexes n’est pas une expression métaphorique. Par conséquent, s’intéresser spécifiquement aux problèmes rencontrés par les garçons est interprété comme une attaque contre les filles. Mais surtout, l’idée qu’il pourrait être pertinent de proposer une approche pédagogique plus adaptée au tempérament moyen des garçons se heurte de front à l’un des objectifs fondamentaux du féminisme contemporain : les garçons n’ont pas besoin que l’on s’adapte à eux, ils ont au contraire besoin d’être transformés afin, si l’on peut dire, de devenir des femmes comme les autres.
Permettre aux garçons de se livrer aux jeux énergiques qui ont leur préférence, leur donner à lire des histoires pleines d’action plus ou moins violente, avec des héros courageux, des méchants très méchants, des sabres-laser et des vaisseaux spatiaux, ou, pire encore, leur permettre de jouer à la guerre, revient à encourager leurs mauvais penchants, à semer les graines de la violence et du « sexisme » masculin qui, lorsqu’ils seront devenus adultes, les amèneront à vouloir opprimer les femmes. Ce qui est très mal, assurément.
Comme le dit fort justement Christina Hoff Sommers, dans l’imaginaire des féministes d’aujourd’hui, les garçons sont des prédateurs potentiels qui ont besoin d’une forme de rééducation. Comme l’écrit une éminente « chercheuse » féministe, les petits garçons qui, dans la cour de récréation, courent après les petites filles pour soulever leur jupe ou tirer leurs couettes se rendent coupables « d’actes de terrorisme de genre ». 


Pour le montrer en détails Sommers suit la méthode des exemples éminents, chère à Péguy, en consacrant deux chapitres de son livre à Carol Gilligan, une féministe et universitaire américaine dont les travaux en psychologie ont eu une influence inversement proportionnelle à leur solidité, autrement dit une influence immense.
Carol Gilligan se fit tout d’abord connaître par la publication, en 1982, du livre In a different voice (« Une voix différente »), dans lequel elle affirmait qu’hommes et femmes ont une manière différente de raisonner en matière de moralité. Alors que les hommes auraient tendance à raisonner en termes de principes moraux universels et abstraits (en termes de « droits » et de « devoirs »), les femmes auraient tendance à appliquer aux questions morales une éthique du souci pour autrui (le « care »), basée sur le dialogue, l’attention aux sentiments des autres, le désir de ne faire souffrir personne. Gilligan se plaint par ailleurs de ce que, jusqu’alors, la voix des femmes ait été négligée, que leur orientation morale particulière ait été exclue ou dépréciée. Selon elle l’éthique typiquement féminine de l’affection, de l’attention aux autres, et l’habitude qu’ont les femmes de résoudre les conflits par la coopération, pourraient être le salut d’un monde dominé par des mâles éperdus de compétition, de hiérarchie, et rigidement attachés à leurs abstractions morales deshumanisantes.
Par la suite Carol Gilligan approfondira les « découvertes » présentées dans In a different voice en s’intéressant notamment à l’éducation des garçons. Selon elle les jeunes garçons sont, très tôt dans leur enfance, confrontés à un véritable traumatisme lorsqu’ils doivent réprimer leur part « féminine » pour être admis dans le clan des mâles. Ils sont obligés de « cacher leur humanité » et d’enfouir au plus profond d’eux-mêmes « leur plus belle qualité, leur sensibilité ». Cela fait d’eux des « vrais hommes » et leur permet de se sentir supérieurs aux filles, mais le prix à payer est terrible, pour eux et la société dans son ensemble. Les garçons sont psychologiquement mutilés par cette répression de leur part « féminine », leur capacité à développer des relations satisfaisantes avec autrui endommagée de manière permanente, et par ailleurs ils perpétuent ainsi une culture « patriarcale » qui valorise « l’héroïsme, l’honneur, la guerre, la compétition – la culture du guerrier, l’économie du capitalisme. » Une « culture », cela va sans dire, que Gilligan considère comme particulièrement néfaste.
A rebours de ce modèle « patriarcal » et destructeur, Gilligan envisage une nouvelle manière de socialiser les garçons qui ferait de leur agressivité et de leur besoin de dominer un mauvais souvenir du passé, changeant ainsi radicalement les conditions de la vie société : « Il se peut », dit-elle, « que nous approchions d’une époque semblable à celle de la Réforme, où la structure fondamentale de l’autorité serait bouleversée. »
Les écrits de Gilligan seront ainsi la source d’inspiration majeure de deux mouvements de réforme visant l’école, mouvements différents dans leurs moyens mais complémentaires dans leur visée.
En 1990 Gilligan publia Making Connections: The Relational Worlds of Adolescent Girls at Emma Willard School, un livre dans lequel elle prétendait avoir découvert que les filles, parvenues à l’adolescence, perdaient leur confiance en elle-même, étaient « réduites au silence », obligées « d’enfouir » au plus profond d’elles-mêmes leurs aspirations et leur aplomb naturel. La société patriarcale, bien sûr, était la cause de cette transformation fatale : « Au moment où la rivière qu’est la vie d’une jeune fille s’apprête à rejoindre l’océan de la culture Occidentale, elle est en grand danger d’être submergée ou de disparaître. » Cette « découverte » de Gilligan, complaisamment relayée par un certain nombre de grands médias, fut immédiatement saisie par plusieurs puissantes associations féministes, dont l’American Association of University Women (AAUW) et la Ms Foundation for Women (« the nation's leading organization devoted to securing rights, equality and justice for women »). Un coupable plus précis que « la culture occidentale patriarcale » fut trouvé : l’école était la première responsable de cette transformation des filles de jeunes amazones pleines d’ambition et de confiance en elles-mêmes en petites choses timides, apeurées et rongées par le doute. En 1992 l’AAUW publia une étude « scientifique » (How Schools shortchange girls) censée démontrer comment l’école « pénalisait » les filles en reproduisant les « stéréotypes de genre ». « Les implications de cette étude sont claires », affirmait l’AAUW, « le système doit changer. » Et le « système » fut prestement changé selon les vœux des associations féministes puisque, en 1994, le Gender Equity Act fut voté à une large majorité dans les deux chambres du Congrès. Cette loi accordait de généreux financements à toutes sortes de projets politiquement corrects - et par conséquent, indirectement, aux associations féministes elles-mêmes - censés rétablir « l’équité scolaire ».
De nos jours nombres d’écoles américaines emploient des Equity coordinators, des « experts » chargés de s’assurer que le fonctionnement de l’établissement est exempt de « discriminations de genre » ; autrement dit des sortes de commissaires politiques veillant jalousement à ce que la doctrine féministe soit bien observée.

 
Par ailleurs, les ouvrages de Carol Gilligan contribuèrent puissamment à diffuser et populariser l’idée que les garçons avaient besoin d’être rééduqués, pour leur propre bien et celui de la société toute entière. L’agressivité et la pétulance naturelle des jeunes garçons furent ainsi pourchassées de plus en plus agressivement dans les écoles, dans l’idée que les bousculades et les comportements turbulents des enfants d’aujourd’hui préfiguraient la violence et le machisme des hommes de demain. Les livres disponibles dans les écoles furent sélectionnés et expurgés, pour s’assurer qu’ils ne contiennent rien qui soit susceptible de perpétuer les « stéréotypes de genre », autrement dit presque toute la littérature susceptible de plaire aux petits garçons disparu des rayonnages. Faire jouer les garçons à la poupée devint une priorité, afin de casser lesdits stéréotypes et d’apprendre aux petits mâles que, oui, eux aussi pouvaient être « sensibles » et « maternels ». 
« Regardez vos enfants en train de jouer », recommande ainsi un guide destiné au personnel des crèches, guide financé et distribué par le ministère américain de l’éducation. « Des stéréotypes sont-ils présents dans les scénarios et les situations qu’ils mettent en scène ? Intervenez pour mettre les choses au point. « Pourquoi ne serais-tu pas le docteur, Amy, et toi l’infirmière, Billy ? » ». « Tant que nous ne pratiquerons pas une éducation non-sexiste », avertit le guide, « nous ne pourrons pas réaliser nos rêves d’égalité pour tous. » « Il est important pour les garçons et les filles d’apprendre le maternage et la sensibilité, et de développer des compétences parentales. Ayez autant de poupées garçons que de poupées filles. Les garçons et les filles devraient être encouragés à jouer avec. » (Creating sex-fair family day care : A guide for trainers).
De même, il est impossible, si l’on ne garde pas à l’esprit ce climat de chasse aux « stéréotypes de genre », de comprendre les excès apparemment absurdes de la politique de « tolérance zéro » vis-à-vis de la violence développée dans les écoles américaines à partir des années 1990, tels que : exclure pendant cinq jours un enfant de six ans pour « détention d’armes » parce qu’il avait amené à l’école un petit couteau suisse dans le cadre de son activité de scoutisme ; obliger un enfant de dix ans à prendre seuls ses repas pendant six jours parce qu’il avait brandi une part de pizza taillée pour la faire ressembler à un revolver ; menacer d’exclusion un garçon de neuf ans pour avoir amené à l’école une figurine Lego armée d’une mitraillette de… cinq centimètres. Mais aussi : exclure temporairement pour « harcèlement sexuel » un garçon de huit ans parce qu’il a embrassé une camarade de classe sur la joue ; infliger la même sanction à un garçonnet de six pour « agression sexuelle » parce qu’il aurait, au cours d’un jeu, touché à l’aine une autre écolière ;  et ainsi de suite.
Toutes ces décisions dignes d’un épisode de South Park ont un point commun : elles traitent toute manifestation, réelle ou supposée, de masculinité comme un crime, ou du moins comme annonçant des crimes futurs. Comme l’écrit Sommers, au sein des organisations féministes « la misandrie est très vivace, et partout les garçons en payent le prix. »