Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 4 mars 2015

Soumission




Une fois n'est pas coutume, et sans doute pour la dernière fois, votre serviteur s'essaye à la critique littéraire. Ayez un peu d'indulgence pour celui qui n'est pas familier de cet exercice, et bonne lecture tout de même.
 

La dernière phrase de Soumission, « Je n’aurais rien à regretter », m’a immédiatement fait penser à la dernière phrase de L’éducation sentimentale, « C’est là ce que nous avons eu de meilleur. »
A première vue ce parallèle pourrait sembler trompeur, car si la dernière phrase de L’éducation sentimentale est à l’évidence un aveu d’échec, le constat de la distance abyssale qui sépare ce que la nature humaine désire et ce que n’importe quelle réalité sociale peut offrir, la dernière phrase du roman de Houellebecq semble plutôt ouvrir la promesse d’une « deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente », et bien plus satisfaisante. Le narrateur n’aura « rien » à regretter du monde qu’il laisse derrière lui, et qui est celui de la civilisation occidentale pourrissante, un monde qui ne lui a apporté aucune vraie satisfaction et qu’il quitte pour entrer dans ce qu’il perçoit vaguement comme une sorte de paradis à sa mesure : un « paradis » fait d’un statut social élevé, de femmes jeunes, soumises, et toujours renouvelées, et de bons petits plats.
Mais nous pouvons remarquer que le narrateur, « François », qui marche manifestement à côté de ses pompes durant tout le roman et qui n’a jamais su être heureux, n’est peut-être pas une autorité très fiable en matière de bonheur. Et que Michel Houellebecq partage peut-être son point de vue ne change rien à l’affaire. Car il est tout à fait clair que, pour entrer dans le paradis terrestre que parait lui offrir sa conversion à l’islam, François devra acquitter un prix : il devra se soumettre, comme l’indique le titre du roman. Il devra dire adieu à la raison et à la liberté, l’islam étant la religion qui n’a de place ni pour l’une ni pour l’autre. Que François n’ait jusque-là guère fait un bon usage de sa raison et de sa liberté explique sans doute qu’il ait l’impression qu’il n’aura rien à regretter, mais il est permis d’être en désaccord avec lui, à la fois dans l’absolu et aussi sur la base du roman lui-même.
En fait, Soumission, tout comme L’éducation sentimentale, appartiennent bien au même genre littéraire, celui du Bildungsroman - bien que le narrateur de Soumission ne soit plus un jeune homme - et tous deux culminent dans un semblable nihilisme. Un nihilisme peut-être plus profond chez Houellebecq, car si l’art pour l’art demeure une possibilité chez Flaubert, un exutoire pour la grande âme de l’artiste, il ne semble pas en aller de même chez l’auteur de Soumission.

La psychologie qui sous-tend le roman de Houellebecq est sommaire, caricaturale peut-être, mais forte : en l’absence de religion seuls subsistent des individus atomisés, en proie à une immense solitude, qui « tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leurs âmes. » Ces plaisirs sont réellement très petits et très vulgaires, puisqu’ils se résument à peu près à deux choses : le sexe et la nourriture, les plaisirs les plus simplement matériels qui soient, en apparence. Bien sûr, chez l’être humain, ces plaisirs peuvent devenir immensément sophistiqués, et très cérébraux. L’être humain est le seul animal qui ait inventé l’érotisme et la grande gastronomie. Mais dans Soumission sexe et nourriture ne sont guère plus que cela : les « dons de Dieu » se résument à la fellation et au poulet rôti, comme le suggère drôlement le narrateur. D’où l’abondance, dans le roman, des notations sexuelles dépourvues de tout érotisme et des notations culinaires réduites à leur plus simples expression, tel que « délicieux. »
Une telle vie est évidemment sinistre, car si les plaisirs les plus animaux sont les seuls qui aient une réalité, les seuls en lesquels peuvent croire des hommes sans Dieu, les êtres humains, ou en tout cas certains d’entre eux, continuent pourtant d’éprouver des élans sublimes, « le goût de l’infini et l’amour de ce qui est immortel. » Le narrateur est bien dans ce cas, qui recherche confusément une religion à laquelle se raccrocher, même s’il ne le formule pas aussi clairement. Il n’est donc pas étonnant qu’il manifeste peu de goût pour la vie, et exprime plusieurs fois une vague envie de mourir.
Cette psychologie sommaire est aussi ce qui explique le rapport que le narrateur entretient avec les femmes, et plus largement qui explique le regard que Houellebecq porte sur les femmes. Dans une société entièrement « matérialiste », où les êtres humains ne parviennent plus à se passionner, mollement, que pour le sexe et la nourriture, le sort des femmes est particulièrement peu enviable. D’une part car leur pouvoir de séduction disparaît bien plus vite que celui des hommes («Je bénéficiai en somme pleinement », remarque le narrateur quadragénaire, « de cette inégalité de base qui veut que le vieillissement chez l’homme n’altère que très lentement son potentiel érotique, alors que chez la femme l’effondrement se produit avec une brutalité stupéfiante, en quelques années, parfois en quelques mois »), et d’autre part car le sexe en tant que tel, séparé des sentiments amoureux, est bien moins satisfaisant pour elles que pour les hommes. On ne sait combien de vies de femmes la négation de ces évidences, au nom de la « libération sexuelle » et de « l’égalité des sexes », a pu briser, mais le nombre doit à l’évidence être très élevé.
Cette malédiction de la condition féminine dans l’Occident finissant est symbolisée par les rencontres du narrateur avec deux femmes de son âge, Aurélie et Sandra : « Quand au présent, il était évident qu’Aurélie n’avait nullement réussi à s’engager dans une relation conjugale, que les aventures occasionnelles lui causaient un dégoût croissant que sa vie sentimentale en résumé s’acheminait vers un désastre irrémédiable et complet. » Pour autant le narrateur, et sans doute l’auteur lui-même, parait n’éprouver que peu de compassion pour la gent féminine dont il décrit le malheur aussi crûment. Probablement car il estime que les femmes – via le féminisme - sont les premières responsables de cette situation désastreuse, et aussi sans doute car les hommes payent également un tribut très élevé au féminisme. Le narrateur lui-même, qui rêve du retour du « patriarcat » tout en étant à peu près dépourvu des qualités viriles que l’on serait en droit d’attendre d’un père et d’un chef de famille, n’est-il pas une parfaite illustration de ce désarroi psychologique profond qui frappe le mâle occidental moyen ?

Le narrateur est un intellectuel professionnel, théoriquement payé par les pouvoirs publics pour réfléchir et transmettre son savoir. Bref, c’est un universitaire. Mais, en l’absence de recherche de la vérité, et en définitive de poursuite de la sagesse, la vie intellectuelle apparait rapidement comme dépourvue de sens, et de satisfactions qui lui soient propres ; car les petits plaisirs d’amour-propre qu’un universitaire peut retirer de son activité, par exemple publier dans une revue ou une édition prestigieuse (« La pléiade »), ne peuvent pas, en toute rigueur, être classés parmi les plaisirs intellectuels. François ne retire donc aucune satisfaction particulière de sa profession, si ce n’est peut-être de pouvoir coucher facilement avec des étudiantes car, pour des raisons peu compréhensibles, les jeunes et jolies jeunes femmes semblent se laisser facilement séduire par cet homme sans qualités et neurasthénique. Pour François, l’expression « vie de l’esprit » est vide de sens, et tout professeur d’université qu’il soit sa vie est ordonnée essentiellement autour de sa « bite » et de son estomac. Pourtant, les pulsions demeurent, même lorsque nous avons perdu tout espoir de les satisfaire. Aussi François est-il vaguement tourmenté par la conscience que, depuis sa thèse, sa vie intellectuelle s’est réduite comme peau de chagrin et que le peu de désir de savoir qu’il avait pu posséder en lui s’est évaporé comme neige au soleil. Un peu de la même manière que les pulsions érotiques demeurent en lui, même en l’absence d’éros, et l’envie de vivre, même en l’absence de raisons de vivre. Son âme a ses besoins, au même titre que son corps, mais il ignore comment les contenter car il est intimement persuadé qu’il n’a pas d’âme et qu’il n’est qu’un corps.
Par ailleurs, les deux personnages du roman qui font manifestement la plus forte impression sur lui l’impressionnent avant tout par leur clairvoyance, pour ne pas dire par leur supériorité intellectuelle. Ils savent, ou paraissent savoir des choses que François ne sait pas et qui l’intéressent vivement. L’un d’eux, Godefroy Lempereur, est un tout jeune homme qui débute dans la carrière universitaire. L’autre, Robert Rediger, est plus âgé que François et s’apprête à prendre la présidence de son université, ainsi qu’à grimper les échelons du pouvoir au sein du nouveau régime islamique qui s’installe en France. Tous deux partagent la caractéristique d’avoir appartenu au mouvement politique dit des « identitaires ».
Un autre personnage du roman, il est vrai, parait posséder une sorte de savoir supérieur, et à ce titre intéresse un moment François. Il s’agit du mari de sa collègue, Marie-Françoise Tanneur, lequel travaille à la DGSI. Mais cet homme à l’apparence désuète appartient à un monde qui est en train de disparaitre. Il n’a plus sa place dans la France d’après, comme l’indique suffisamment le fait qu’il soit mis à la retraite et qu’il se retire dans un petit village reculé du Lot, Martel. Un lieu hautement symbolique, et même doublement symbolique, puisque proche de Rocamadour, où François fera un premier essai, infructueux, pour renouer avec le catholicisme de ses ancêtres. Ces exploits guerriers – Charles Martel repoussant les Arabes – et cette foi profonde – la Vierge noire de Rocamadour – qui ont fondé l’Occident chrétien appartiennent irrévocablement au passé et doivent désormais laisser la place à un « accommodement », une « alliance » avec l’islam, comme le suggère paisiblement l’ancien de la DGSI.

L’accommodement avec l’islam est précisément ce que conseille Rediger à François, et même un peu plus qu’un accommodement, puisqu’il lui propose de se convertir, comme lui-même l’a fait il y a quelques années. Rediger est sans conteste le personnage supérieur du roman : intelligent, séduisant, cultivé, ayant réussi socialement et commençant tout juste une carrière politique qui s’avère très prometteuse, il concentre tout ce que François peut désirer ou admirer, et il parait au surplus avoir des réponses aux grandes questions métaphysiques qui, malgré lui, tourmentent le narrateur de Soumission. Les raisons qu’il donne à François pour le rallier à l’islam sont donc, en quelque sorte, le sommet de ce roman à thèse, ou de cet essai qui se cache sous la forme d’un roman, et le discours que Houellebecq prête à Rediger est certainement l’une des intuitions les plus brillantes du romancier : « l’ensemble de l’article n’était qu’un énorme appel du pied à ses anciens camarades traditionnalistes et identitaires. Il était tragique, plaidait-il avec ferveur, qu’une hostilité irraisonnée à l’islam les empêche de reconnaitre cette évidence : ils étaient, sur l’essentiel, en parfait accord avec les musulmans. Sur le rejet de l’athéisme et de l’humanisme, sur la nécessaire soumission de la femme, sur le retour au patriarcat : leur combat, à tous points de vue, était exactement le même. Et ce combat nécessaire pour l’instauration d’une nouvelle phase organique de civilisation ne pouvait plus, aujourd’hui, être mené au nom du christianisme ; c’était l’islam, religion sœur, plus récente, plus simple et plus vraie (…), c’était l’islam donc, qui avait aujourd’hui repris le flambeau. »
De fait, bien que les « identitaires » soient, dans le roman comme dans la réalité, les plus en pointe dans le combat contre l’islam, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Houellebecq fait des identitaires des musulmans en puissance.
L’islam est la religion qui ne connait ni la raison, ni la liberté. Le mouvement identitaire est, lui, une tentative de fonder un ordre politique prérationnel et « organique », un ordre politique qui reposerait sur « l’identité » - c’est-à-dire sur la « culture » entendue comme une sorte de personnalité collective se développant spontanément au cours des âges, telle une espèce d’organisme vivant - ou sur la race, au sens le plus biologique du terme. Tout comme son lointain ancêtre, la culture, « l’identité » est une notion essentiellement réactive, élaborée en opposition à l’ordre politique moderne, celui fondé sur les droits de l’homme, le commerce, et la conquête de la nature. Les identitaires, pourrait-on dire, cherchent à dépasser par le bas ce qu’ils perçoivent comme les impasses de la démocratie libérale, à savoir le relativisme, l’atomisation de la société, l’incapacité à défendre ce qui est à soi, l’incapacité à se consacrer à une cause plus grande que soi, le culte abrutissant des jouissances corporelles et, last but not least, le chaos amoureux engendré par l’indifférenciation des sexes. Face à tout cela, les identitaires cherchent à fonder une communauté « organique » dans laquelle l’individu se perdrait, qui donnerait sens à l’existence de chacun et force à la collectivité. Ils recherchent une transcendance sans Dieu, car il leur parait impossible de bâtir un ordre politique solide qui ne repose pas sur une forme ou une autre de transcendance, mais ils n’imaginent pouvoir trouver cette transcendance que dans l’Histoire.
Ce qu’ils rejettent, en définitive, c’est la raison, et la liberté individuelle qui en est le corolaire inévitable, car ils identifient la raison avec le rationalisme moderne. Ils identifient la raison avec les Lumières. Ce faisant ils s’éloignent irrésistiblement du christianisme, qui est censé être une partie de leur « identité », et ils se rapprochent inévitablement de l’islam, qu’ils sont censés combattre. Et le fait que, dans Soumission, la quête « identitaire » finisse par conduire à la conversion à l’islam est approprié, car la transcendance sans Dieu ne sera toujours, pour la plupart des hommes, qu’un pauvre substitut à la transcendance divine. L’islam, pourrait-on dire, est la vérité effective du mouvement « identitaire. » Et on pourrait ajouter que ce mouvement partage un autre trait avec l’islam : la survalorisation de la virilité, en réaction aux excès du féminisme et par dégoût de la société sexuellement neutre. Ce qui contribue sans doute à expliquer qu’il attire surtout des jeunes hommes, dont beaucoup, on peut le soupçonner, se rêvent confusément en Mad Max entouré de femelles énamourées, dans le chaos qui suivra la chute inévitable du « système. »
Ces jeunes gens romantiques, au vrai sens du mot, marchent ainsi, probablement sans le savoir ni le vouloir, sur les traces d’autres jeunes gens qui, voici un peu moins d’un siècle, ont fini par embrasser la barbarie la plus brutale et la plus obscurantiste par une haine compréhensible, mais déraisonnable, de la civilisation facile et partiellement corrompue dans laquelle ils vivaient. L’islam aux sirènes duquel cède le narrateur est la version contemporaine de cette tentation très ancienne, la tentation de dire adieu à la raison et à la liberté au nom de la « morale » et de la « transcendance. » Le narrateur, bien que professeur de littérature, n’a malheureusement pas assez de littérature en lui pour connaitre, ou pour se souvenir, de cet avertissement formulé il y a longtemps par un immense écrivain : « Méprise seulement la raison et la science, la plus haute puissance de l’homme, et tu seras entièrement à ma merci. »
Contrairement à ce que pense François, et peut-être Michel Houellebecq lui-même, nous avons beaucoup à perdre et à regretter.