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dimanche 30 octobre 2016

Le psy venu de l'enfer





Il y a peu je vous présentais la traduction d’un texte de Théodore Dalrymple portant sur Freud. Il me paraissait donc normal de parler aussi de Lacan, l’autre grand responsable de la vogue, heureusement très déclinante, de la psychanalyse. Pour ce faire j’ai traduit un texte de l’excellent Raymond Tallis, qui est un compte-rendu de la traduction anglaise de la biographie canonique de Lacan par Elisabeth Roudinesco. Après avoir complété cette traduction de l’article de Tallis, je me suis aperçu qu’il en existait déjà une aisément accessible sur internet. Tant pis. De toute façon la mienne est sûrement bien meilleure, c’est évident…

Amusez-vous bien.

 Le psy venu de l’enfer

Les historiens du futur qui tenteront de rendre compte de la fraude institutionnalisée qui a pour nom « La Théorie » accorderont sûrement une place centrale à l’influence du psychanalyste français Jacques Lacan. Il est l’une des plus grosses araignées qui se tient au cœur de la toile de pensées confuses pas-complètement-pensables et d’affirmations sans preuves de portée illimitée, que les praticiens de la theorrhoea[1] ont tissé dans leur version des humanités. Une grande partie des dogmes centraux de la théorie contemporaine provient de lui : que le signifiant l’emporte sur le signifié ; que le monde des mots crée le monde des objets ; que le « Moi » est une fiction basée sur une négociation œdipienne lors de la transition du stade du miroir au stade symbolique ; et ainsi de suite. La traduction en anglais de cette biographie écrite par une de ses disciples (Elisabeth Roudinesco, Jacques Lacan. Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée) est par conséquent un évènement de première importance. C’est une lecture éprouvante, mais aucun de ceux qui infligent à des étudiants une lecture lacanienne de la littérature, ou du féminisme, ou du moi, ou du développement de l’enfant, ou de la société, ou de la vie, ne devrait se voir épargner cette épreuve.

Lacan naquit en 1901 dans une famille aisée de la classe moyenne et fit des études de médecine. Il fut tout d’abord attiré par la neurologie mais abandonna bientôt cette discipline parce que les troubles dont souffraient les patients étaient trop « routiniers », comme l’explique sa biographe (qui sympathise manifestement avec son insensibilité). Si le récit que fait Elisabeth Roudinesco est fidèle à la réalité, sa première présentation de cas à la Société de Neurologie a dû être un fiasco : selon elle son patient était atteint de « désordres pseudo-bulbaires de la moelle épinière » - une impossibilité neurologique. (L’innocence avec laquelle Roudinesco rapporte toute sortes de bourdes médicales fait de ce livre une lecture particulièrement troublante pour un médecin). Abandonner la neurologie fut à l’évidence une sage réorientation professionnelle. Malheureusement, bien qu’il ait manqué de toutes les qualités nécessaires pour faire un médecin à moitié convenable (à savoir la gentillesse, le bon sens, l’humilité, le sens clinique et un solide savoir) Lacan n’abandonna pas complètement la médecine, seulement ses fondements scientifiques. Il choisit d’être psychanalyste, un domaine dans lequel, au lieu de poser des diagnostics, il pourrait les imposer.

Il jeta son dévolu sur Marguerite Pantaine, une femme tragiquement délirante qui avait tenté de tuer une actrice célèbre. Durant un an, lui et Marguerite furent, selon Roudinesco, « inséparables » (elle n’avait pas le choix, étant alors en détention). L’histoire élaborée qu’il concocta à son sujet devint la base de toute une théorie de l’âme malade et lui donna la matière de sa thèse de doctorat. Dans la grande tradition de la psychanalyse, « il n’écoutait », écrit Roudinesco, « pas d’autres vérités que celles qui confirmaient ses propres hypothèses. » Plus précisément, la vérité était ce qui confirmait ses hypothèses : dans le cas de Marguerite Pantaine, « il projeta non seulement ses propres théories sur la folie chez les femmes, mais aussi ses propres fantasmes et ses obsessions familiales ». Pour ce viol d’une âme, Lacan obtint son doctorat et sa réputation fut faite. Jusqu’à la fin de ses jours, Marguerite conserva un vif ressentiment pour la manière dont il s’était servi d’elle. Avec de bonnes raisons : les théories fumeuses de Lacan, partiellement empruntée à Salvador Dali, prolongèrent probablement son incarcération. Pour couronner le tout, il « emprunta » tous ses écrits et toutes ses photographies et refusa de lui en rendre quoique ce soit.

Lacan ne publia ensuite que peu de cas personnels. Au lieu de cela, il recycla certains des cas les plus célèbres de Freud, dans le but avoué de rétablir la vérité des idées freudiennes qui, selon lui, avaient été déformées par les freudiens. N’étant plus encombré par les données cliniques, il était libre de donner toute sa mesure et de proclamer ces idées générales, obscures et impossibles à vérifier – même Mélanie Klein les trouvait trop difficiles à comprendre – qui firent de lui une superstar internationale, furent sacralisées par ses disciples et sont fondamentales pour les theorrhiciens. Ses doctrines – un brouet indigeste fait d’emprunts souvent inavoués à des auteurs dont les disciplines lui étaient étrangères, exprimés dans un jargon emprunté et des néologismes opaques – étaient des taches de Rorschach dans lesquelles on pouvait voir n’importe quoi. Les idées de Lacan étaient protégées contre l’évaluation critique par son style, dans lequel, selon Roudinesco, « une dialectique entre la présence et l’absence alternait avec une logique de l’espace et du mouvement. »

Le soutien le plus puissant de ses doctrines, cependant, était l’aura qui l’entourait. Lacan était un bel homme élégant et, comme beaucoup de psychopathes physiquement attirants, il était capable d’inspirer un amour inconditionnel. Il en jouait à fond pour satisfaire son appétit sans limite pour l’argent, la célébrité et le sexe. Il tenait ses disciples, qui « l’adoraient comme un Dieu et traitait son enseignement comme de saintes écritures », dans une peur constante de l’excommunication ; l’absence de Lacan était une catastrophe ontologique équivalente à l’absence de Dieu. Tous ceux qui tombaient sous l’emprise du Maitre abdiquaient tout sens critique.

Il justifiait son terrorisme intellectuel par le fait qu’il était entouré d’ennemis qu’il devait combattre. Une sorte d’ennemis qu’il s’abstint ostensiblement de combattre, ce furent les forces d’occupation allemandes durant la seconde guerre mondiale. Bien qu’il soit demeuré en France, il arrangea ses affaires de manière à mener une existence entièrement sûre et entièrement confortable. Il estimait, selon l’un de ses admirateurs, Jean Bernier, que « les évènements que l’histoire le forçait à affronter ne devraient avoir aucun effet sur son mode de vie, comme il convient à un esprit supérieur. » En tant que médecin il avait de nombreux privilèges et en usait sans réserve. Les grandes batailles de son existence eurent donc lieu en temps de paix, tout particulièrement avec l’Association Psychanalytique Internationale (API) dont il finit par être exclu en 1963.

Lacan a dépeint cette rupture comme le résultat d’un conflit idéologique entre les tenants de la vieille école et les freudiens progressistes, authentiques, représentés par lui-même. En réalité le point de discorde était sa rapacité. Il avait besoin de maximiser le nombre de patients qu’il recevait afin de financer son train de vie fastueux (il mourut multimillionnaire). Il commença à raccourcir la durée de ses séances, sans raccourcir en proportion ses honoraires, jusqu’à dix petites minutes. Malheureusement, la théorie freudienne fixe la durée minimum d’une séance à 50 minutes. Lacan fut, par conséquent, avertit de manière répétée par l’API. Selon Roudinesco, il fit plusieurs conférences devant la Société Psychanalytique de Paris pour affirmer que des séances plus courtes produisaient chez les patients un sentiment bénéfique de frustration et de séparation, « transformant la relation de transfert en une dialectique » et « réactivant les désirs inconscients. » Par ailleurs il mentit à l’API sur la durée de ses séances. En dépit de cette double précaution il fut sermonné, et quitta l’association.

Menacé d’une perte de revenus, il créa sa propre Ecole Française de Psychanalyse, sur laquelle il avait un contrôle absolu. Ses travaux, écrit Roudinesco, « se concentraient sur le désir, la transmission, et l’amour, et tout cela finit par se focaliser sur la personne de Lacan lui-même. » Désormais il pouvait rendre ses séances aussi courtes, et aussi onéreuses, qu’il lui plaisait. Même lorsqu’elles eurent été réduites à une minute ou deux, il lui arrivait fréquemment de recevoir son tailleur, son pédicure et son barbier pendant qu’il conduisait ses cures analytiques. Dans les dernières années, le processus de raccourcissement trouva son aboutissement naturel dans la « non-séance » dans laquelle « le patient n’était autorisé ni à parler ni à se taire » Lacan « n’ayant pas de temps à perdre avec le silence. » Grâce aux non-séances il pouvait recevoir environ 80 patients par jour durant l’avant-dernière année de sa vie. Les non-séances étaient peut-être un progrès par rapport aux séances, durant lesquelles, désinhibé par la démence, il se laissait aller à son mauvais caractère, se mettait en colère contre les patients et à l’occasion les frappait ou leur tirait les cheveux.

Les conséquences calamiteuses de ce genre de traitement étaient entièrement prévisibles : ses patients se suicidaient avec une fréquence qui aurait inquiété un homme armé d’une confiance en soi moins robuste. Il affirmait que cela était dû à la sévérité des cas qu’il traitait mais il se pourrait que cela ait aussi eut un rapport avec la manière dont il commençait et terminait ses analyses sur un caprice, et avec le fait qu’il pouvait parfois abandonner, sans préavis, des gens qu’il avait « soigné » pendant des années. Le brillant ethnologue Lucien Sebag se tua à l’âge de trente-deux ans après que son traitement ait été brutalement interrompu – parce que Lacan voulait coucher avec la fille adolescente de Sebag. Cela ne veut pas dire que le docteur Lacan ait souvent été arrêté par des scrupules moraux si délicats. Il choisissait fréquemment ses maitresses parmi ses analystes en formation (qui de surcroit étaient vulnérables parce qu’elles avaient besoin de lui pour se voir reconnaitre le droit de s’installer comme analystes lacaniennes) et également parmi ses analysantes ordinaires. Pour sa défense, Roudinesco signale que Lacan n’a jamais eu de rapports sexuels dans sa salle de consultation. On soupçonne cependant que, étant donné la forme du divan de l’analyste, cette retenue était dictée davantage par des considérations mécaniques que morales.

Selon le principe credo ut intelligam, ses disciples continuèrent à le croire même lorsque, dans ses dernières années, il souffrait manifestement de démence vasculaire. Il devint obsédé par une figure mathématique particulière, appelée le nœud Borroméen, dans lequel il voyait la clef de l’inconscient, de la sexualité et de la situation ontologique de l’être humain. Ses fantaisies mathématiques, pseudo-logiques – la culmination de la science « culte du cargo » de son école - exposées durant des séminaires interminables torturaient l’esprit des membres de sa congrégation, qui souffraient atrocement de leur incapacité à leur trouver un sens. Ils se sentaient indignes du Maitre. Même ses épisodes d’aphasie, dus à des mini-AVC, furent considérés comme des « interprétations », au sens technique de transmettre « la signification latente de ce que l’analysant avait dit et fait. » Lorsque, vers la fin de sa vie, il fut devenu sourd et que ses réponses furent encore plus déconnectées de ce qu’on lui disait, cela occasionna des discussions prolongées parmi ses disciples au sujet du sens de ses mots et de ses actes. Même lorsque, la dernière année, son esprit fut devenu entièrement absent, Lacan continua d’être amené à des réunions « afin de légitimer ce qui se faisait en son nom » et « les gens influençables l’entendaient parler à travers son silence. »

Lorsqu’il mourut, en 1981, une guerre totale se déclencha parmi ses disciples. En une décennie 34 associations étaient apparues dont chacune affirmait être la seule représentante du véritable esprit de Jacques Lacan et la seule héritière de son héritage intellectuel. Même maintenant, 15 ans après sa mort, cet extraordinaire charlatan est toujours capable de susciter l’adoration parmi les gens vulnérables et crédules. Roudinesco, en dépit du fait qu’elle expose suffisamment d’affaires embarrassantes pour faire pendre Lacan dix fois, semble tout lui pardonner à cause de son « génie » en tant que clinicien et en tant que penseur. Elle ne remet pas davantage en cause la moindre de ses idées fondamentales, en dépit du fait que, dans son livre de 500 pages, elle ne daigne ni les exposer de manière cohérente ni offrir la moindre preuve de leur validité : elle est trop occupée avec les divisions, les schismes et les influences. Le seul fait que Lacan ait soutenu les doctrines qui sont associées à son nom est apparemment une preuve suffisante de leur vérité.

Son héritage extravagant se perpétue aussi dans des lieux éloignés de ceux où il fit du mal à ses patients, ses collègues, ses maitresses, ses épouses, ses enfants, ses éditeurs, ses rédacteurs, et ses adversaires – dans les départements de littérature, dont les résidents essayent encore aujourd’hui, ou prétendent essayer, de donner un sens à ses enseignements gnomiques, totalement dépourvus de fondements, et les infligent à des étudiants déboussolés. Aleister Crowley, le penseur du 20ème siècle auquel Lacan ressemble le plus, n’a pas eu autant de chance après sa mort.

Les lacaniens peuvent toujours arguer que le grand édifice des Ecrits n’est pas ébranlé par les révélations au sujet de sa vie : les pensées du Maitre devraient être jugées sur leur seul mérite. Cependant, en l’absence de toute base logique ou de toute preuve empirique, l’autorité de sa pensée a reposé presque exclusivement sur l’autorité de l’homme. Découvrir que Lacan était le psy venu de l’enfer n’est pas conséquent pas dépourvu de pertinence. La biographie rédigée par Roudinesco devient ainsi un ouvrage libérateur pour ces étudiants, forcés par des enseignants dépourvus de sens critique et incapables de distinguer le beurre de la margarine, à essayer de comprendre et de donner un sens à ses absurdités. Cet acte de libération est d’autant plus irrésistible qu’il est l’œuvre d’un de ses disciples et est par conséquent en partie involontaire.

Raymond Tallis – Times Higher Education, 31 octobre 1997



[1] Allusion au livre de Raymond Tallis, Theorrhoea and After (1998).

vendredi 21 octobre 2016

Le crépuscule d'une idole



Le dernier livre de Théodore Dalrymple s’intitule « Admirable Evasions » et est sous-titré « How psychology undermines morality », ce qui peut à peu près se traduire par « Dérobades admirables – comment la psychologie sape la moralité ». Il reprend ce qui est le thème sans doute le plus constant de l’œuvre de Dalrymple : la défense de la responsabilité individuelle, c’est-à-dire de la liberté humaine, contre toutes les théories modernes visant à persuader l’homme qu’il n’est pas responsable de ses actes ni maitre de son destin. Une tâche aussi nécessaire qu’immense. Et sa dernière cible en date est constituée des théories psychologiques contemporaines les plus célèbres, dont, par-delà leur diversité, le mot d’ordre commun pourrait être : « Abolissons la honte et la culpabilité. Tuons cette conscience qui fait de nous tous des lâches », selon le mot du philosophe-poète. 
Nul ne sera surpris que le premier chapitre du livre soit consacré à Freud et à la psychanalyse. A tout seigneur tout honneur. C’est ce premier chapitre que j’ai traduit pour vous (en omettant juste les deux premières pages, qui n’ont pas de rapport direct avec le sujet) et que j’ai le plaisir de vous présenter. Dalrymple n’est pas tendre avec Freud et la psychanalyse. Est-il injuste ? Je vous laisse vous faire votre propre idée. La mienne est qu’il ne l’est pas.
Bonne lecture.


La première théorie psychologique du 20ème siècle à avoir fourni à l’homme du commun l’illusion d’une connaissance de soi bien plus vaste, si ce n’est d’une connaissance complète, alliée avec l’espoir d’une existence débarrassée de tout conflit intérieur et extérieur, fut la psychanalyse. Puis vint le béhaviorisme, et ensuite la cybernétique. La sociobiologie et la psychologie évolutionniste prirent le relais ; et aujourd’hui l’imagerie cérébrale, couplée avec un peu de neurochimie, nous persuadent que nous sommes sur le point de lever le voile sur le cœur de notre mystère. Il suffira de dire, afin de dégonfler les espérances et les attentes excessives, qu’aujourd’hui dix pour cent ou plus de la population prend des antidépresseurs, un chiffre d’autant plus remarquable qu’il n’existe pas de preuve que les antidépresseurs soient efficaces en dehors d’une très petite minorité de cas ; plutôt l’inverse. Qu’ils soient consommés dans de telles quantités est davantage la preuve d’une insatisfaction avec la vie que d’une compréhension accrue de ses causes, ainsi que d’une diffusion de la superstition concernant les neurotransmetteurs et les soi-disant « déséquilibres chimiques ». Ces derniers sont pour l’homme moderne ce que les esprits maléfiques à exorciser, ou bien le Moi, le Ça et le Surmoi furent autrefois : des choses que l’on ne voit pas mais en lesquelles on croit fortement, comme fournissant une explication pour des sentiments, des expériences et des comportements non désirés, ainsi que l’espoir de les éliminer. La superstition est aussi consubstantielle au cœur humain que l’espérance.

Le freudisme nous semble aujourd’hui si absurde, si évidemment faux, que nous oublions quelle emprise il a eu sur notre conception de nous-mêmes il y a seulement quelques décennies. W.H Auden a eu raison de dire, dans son poème commémorant la mort de Freud, qu’il était « tout un climat d’opinion » et que si, selon l’opinion du poète, « il se trompa souvent, et fut même parfois absurde », il eut néanmoins raison dans les grandes lignes et a considérablement augmenté notre compréhension de nous-mêmes, car :

In a world he changed
Simply by looking back with no false regrets ;
All he did was to remember
Like the old and be honest like children.

Il serait difficile de dire en peu de mots quelque chose de plus inapproprié au sujet de Freud, et même quelque chose de plus contraire à la vérité que ces lignes, qui reflètent l’illusion d’une époque et la cautionnent en même temps.
Freud était incontestablement brillant, un bon écrivain et un homme très cultivé, mais sa carrière, assurément à partir du moment où il a cessé de s’intéresser au système nerveux des anguilles, appartient plus à l’histoire des techniques d’autopromotion et de la fondation des sectes religieuses qu’à celle de la science. Il est historiquement établi qu’il était un menteur régulier qui falsifiait les preuves à la manière dont Henry Ford fabriquait des automobiles ; c’était un plagiaire qui non seulement ne signalait pas les sources d’où il tirait ses idées mais niait énergiquement ses emprunts ; il pouvait croire à d’évidentes absurdités, comme le prouvent ses relations avec Wilhelm Fliess ; c’était un fabulateur qui se glorifiait lui-même et un manipulateur éhonté ; il pouvait être financièrement avide et dénué de scrupules ; il fut le fondateur d’une secte doctrinaire, qui traquait et punissait les hérésies, ne pouvait souffrir ni contestation ni compétition et prononçait des anathèmes contre les infidèles avec autant d’intolérance que Mahomet ; en bref il fut à la connaissance de soi de l’être humain ce que l’homme de Piltdown fut à l’anthropologie physique. Lorsque Freud se montra sensé ou profond, comme par exemple lorsqu’il affirma que le maintien de la civilisation dépendait de la contrainte et de la frustration délibérée du désir brut, aucune analyse en profondeur de la psyché humaine n’était nécessaire pour parvenir à de telles conclusions, car elles étaient accessibles à n’importe quelle personne raisonnablement intelligente prenant la peine de réfléchir un moment au sujet de la condition humaine ; elles n’étaient pas non plus originales, bien loin de là ; elles étaient les lieux communs de millions de sermons.

La prétention de Freud d’avoir été un scientifique ne résiste pas au plus léger examen, et ses écrits sont aujourd’hui si peu convaincants que le fait qu’ils aient pu convaincre qui que ce soit où être pris simplement au sérieux est devenu une énigme historique. (Lorsqu’il arriva en Angleterre comme réfugié autrichien, il fut immédiatement fait membre de la Royal Society, le plus haut honneur scientifique que le pays pouvait accorder.) Lire un long cas clinique présenté par Freud, c’est être frappé par les sophismes, les actes de fois, les erreurs de logique, les arguments d’autorité qui y abondent mais qui, semble-t-il, n’étaient pas apparents pour des générations de lecteurs. Et bien que Freud ait été personnellement conservateur dans ses manières et sa moralité, sauf en ce qui concerne son adultère incestueux avec sa belle-sœur, l’effet de son œuvre, si ce n’est son intention, a été de diminuer le sentiment que les êtres humains ont de la responsabilité de leurs propres actions, l’absence de toute responsabilité étant la liberté la plus prisée, bien qu’elle soit métaphysiquement impossible à atteindre. Car Freud a puissamment aliéné les hommes de leurs propres consciences en affirmant que ce dont nous sommes conscients n’est qu’un théâtre d’ombres et que la vraie pièce se joue par-dessous, cachée (et introuvable) tant que l’on n’a pas parlé de soi pendant de nombreuses heures en présence d’un analyste qui pourra, de temps en temps, offrir une interprétation à propos de ce que signifie véritablement votre refus d’accepter ce qu’il vous dit, ce qui sera à son tour interprété comme une résistance ayant besoin d’être davantage analysée, et ainsi de suite plus ou moins ad infinitum.

Il est connu depuis bien longtemps que les hommes n’agissent pas toujours pour les raisons qu’ils disent, qu’ils se mentent aisément à eux-mêmes tout comme ils mentent aux autres, que leurs motivations sont fréquemment (mais pas toujours) cachées, mêlées, et peu avouables, qu’ils projettent sur autrui les désirs et les souhaits illicites qu’ils ont eux-mêmes. Le Roi Lear, qui fut écrit près de trois cents ans avant les « révélations » de Freud, disait :
« Pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : tu désires ardemment commettre avec elle l’acte pour lequel tu la fouettes. »

Assurément, personne ne peut atteindre l’âge adulte sans avoir réalisé que l’existence humaine n’est pas un livre ouvert, que nombre de choses nous concernant et concernant les autres nous demeurent cachées ; dans le même temps, il ne devrait pas avoir échappé à des créatures dotées de raison et de la capacité de réfléchir sur elles-mêmes qu’il est souvent possible, par le moyen de la réflexion, de découvrir beaucoup de choses sur nous-mêmes et les autres qui n’étaient pas immédiatement évidentes, et que plus nous sommes attentifs et honnêtes dans notre réflexion, plus nous pouvons faire de découvertes.

Mais la psychanalyse est bien moins une forme de réflexion qu’une divination gnostique creuse. Elle part de l’hypothèse que toutes les pensées naissent égales, tout au moins en ce qui concerne leur signification psychologique profonde, et que la tentative de les discipliner de manière consciente, en séparant le vrai du faux, l’important du trivial, l’utile de l’inutile, aboutit en fait à inhiber ou à empêcher la connaissance de soi. La seule discipline qui soit nécessaire pour y parvenir est d’abandonner toute discipline (l’association libre), ce qui assurément n’est pas facile à accomplir pour des gens intelligents et qui ont jusqu’alors agit en se basant sur l’idée qu’avoir une pensée disciplinée est une chose désirable et importante.

Le résultat fut et est par trop prévisible. La psychanalyse, tout comme la mort, devint un voyage dont nul ne revient ; et comme tout ce à quoi l’on s’est adonné trop longtemps, la préoccupation pour les petits changements de son existence devient une habitude, et une habitude irritante, qui empêche de développer d’autres centres d’intérêt et de prendre part à ce qui se passe dans le vaste monde. C’est un pauvre centre d’intérêt pour l’homme que son propre moi. Comparée à la psychanalyse, la divination par les entrailles et le foie des animaux sacrifiés est sans danger pour le caractère de ceux qui la pratiquent car, bien qu’elle soit absurde, elle est au moins limitée dans le temps. La psychanalyse devient une habitude mentale solidement ancrée qui doit elle-même être surmontée, souvent avec les plus grandes difficultés, si la personne qui la subit ne veut pas passer le reste de son existence à se tourmenter et à tourmenter les autres en cherchant la signification cachée de phrases telles que « bonjour » ou « comment allez-vous aujourd’hui ? » (qu’il est si facile d’interpréter comme un souhait que la personne à qui on s’adresse ainsi puisse tomber raide morte). Il est vrai que Freud a dit une fois que parfois un cigare est juste un cigare – un exemple d’objet demeurant lui-même qui n’était pas dû au hasard, car il était un fumeur de cigares invétéré – mais il n’a pas fourni de critère permettant de déterminer quand un cigare est seulement un cigare et quand il est un symbole phallique en train de subir une fellation (probablement lorsqu’il était fumé par d’autres, pas par lui-même). Il n’est guère surprenant que, pour l’analysant, le monde finisse par ressembler à une régression infinie de symboles, un labyrinthe, une galerie des glaces dans laquelle les images de lui-même s’étendent à l’infini dans l’espace confiné des miroirs. Si la psychanalyse avait été inventée par les hommes des cavernes, le genre humain vivrait toujours dans les cavernes.

En disant cela, je ne sous-entend pas que l’esprit humain serait simple, que nous serions immédiatement et à chaque instant conscients des raisons de nos pensées et de nos actions. Un moment de réflexion devrait suffire pour montrer que cela ne peut pas être le cas. Nous ne savons même pas d’où viennent nos pensées : mais nous savons que nous pensons, et que nous pouvons diriger notre pensée et discipliner nos pensées une fois qu’elles sont apparues, vérifier leur véracité, leur décence, leur cohérence, etc.

Il est vrai aussi que nos paroles, mêmes triviales, peuvent parfois révéler de manière non intentionnelle quelque chose d’important au sujet de la manière dont nous pensons. Par exemple (un exemple que j’ai déjà utilisé), les gens qui poignardent quelqu’un à mort, disent souvent, et même habituellement : « le couteau a pénétré. » Ce n’est pas faire preuve de beaucoup d’audace que de supposer que cette manière de présenter les choses met une distance entre l’auteur de l’acte et sa responsabilité, une chose à laquelle il est désagréable de réfléchir et qui emporte les conséquences légales les plus graves, transformant ainsi une action volontaire, et même longuement préméditée, en un évènement fortuit provoqué par les caractéristiques physiques des objets. Le couteau a guidé la main plutôt que la main le couteau ; comme le dit Edmund (dans Le Roi Lear) : « Admirable subterfuge de l’homme putassier : mettre ses instincts de bouc à la charge des étoiles ! » Nous faisons sans cesse ainsi dans notre vie ; en fait, notre première réponse lorsque nous sommes accusés (par nous-même ou par les autres) de quelque méfait est de chercher des circonstances qui nous disculpent pour l’expliquer, ou plutôt pour le faire disparaitre. Mais grâce à la capacité merveilleuse et subtile de l’esprit humain à penser plusieurs choses en parallèle en même temps, nous avons une petite voix tranquille qui nous dit que nos excuses sont bidons. C’est pour cela que bien souvent la colère est à la fois vraie et simulée, spontanée et délibérément engendrée en même temps. Mais nous n’avons pas besoin de la psychanalyse pour nous apprendre cela ; et il est également évident que nous devons faire preuve de discernement lorsque nous attribuons des motivations inavouées. Parfois une circonstance atténuante est juste une circonstance atténuante (personne, bien entendu, ne cherche de circonstance atténuante pour ses bonnes actions).

Une doctrine ou une philosophie s’insinue au sein d’une culture tout autant par la rumeur que par la persuasion découlant de la lecture de ses textes fondateurs, ou même des textes ultérieurs. C’est pour cela que le « climat d’opinion » dont parle Auden est un terme si approprié. Et les leçons que l’on tire de la doctrine qui s’insinue ainsi peuvent ne pas être de celles que le fondateur aurait voulu transmettre ou qu’il aurait approuvé. Dans le cas de la psychanalyse, les leçons communément tirées furent que la moindre parole était profondément signifiante et que toute phrase avait une signification cachée ; que tous les désirs humains étaient ultimement de nature sexuelle ; que les désirs humains se comportaient de manière hydraulique et, comme les liquides, ne pouvaient être comprimés, de sorte que s’ils n’étaient pas satisfaits ils resurgissaient ailleurs, sous forme pathologique, que par conséquent frustrer un désir était à la fois futile et dangereux ; qu’enfin, une fois la cause biographique supposée d’un symptôme pathologique, profondément enfouie dans le passé d’un individu, avait été mise au jour après bien des travaux d’excavation dans les bas-fonds de l’esprit, ce symptôme cessait de lui-même, sans qu’aucun effort pour se contrôler lui-même ne soit nécessaire de la part de l’individu.

La première leçon, le caractère profondément signifiant de la moindre parole et le fait qu’elle soit censée comporter une signification cachée a produit naturellement un mélange de trivialité et de paranoïa : de trivialité parce qu’elle fait disparaitre la distinction même entre ce qui est trivial et ce qui est important, le premier venant beaucoup plus aisément à l’esprit que le second ; et de paranoïa parce que les significations cachées sont recherchées partout, dans la mesure où elles sont censées exister et avoir besoin d’être interprétées. Ni les actions bonnes ni les actions mauvaises ne sont plus prises pour argent comptant mais sont supposées être réellement autres que ce qu’elles paraissent, en général d’ailleurs l’inverse de ce qu’elles paraissent. C’est ainsi que la gentillesse (chez autrui) devient une forme d’agression cachée et la grossièreté (chez soi-même) une manière de se défendre contre la force débordante de ses propres sentiments généreux. La trivialité a, bien sûr, reçu un prodigieux coup de fouet avec l’apparition de ce que l’on appelle les médias sociaux, dans lesquels le contrat social a été réécrit de la manière suivante : « Je prétendrais être intéressé par vos futilités si vous prétendez être intéressé par les miennes » - que bien entendu je ne considère pas vraiment comme des futilités, tout au moins pas mes futilités. Je suis un homme écrit Terence, rien de ce qui est humain ne me semble sans intérêt. Grâce aux progrès apportés par la psychanalyse à la compréhension de lui-même de l’être humain notre maxime a changé. Elle est maintenant : je suis un homme, rien de ce qui me concerne ne me semble inintéressant.

Que le désir, s’il n’est pas satisfait, dégénère en pathologie fait de la complaisance envers soi-même le but le plus élevé de l’être humain. C’est une sorte de trahison envers le moi, et peut-être envers les autres, que de se refuser quoi que ce soit. Il existe ainsi un temps et un lieu pour toute chose, ce temps étant maintenant et ce lieu étant ici. Il n’est guère surprenant qu’une telle attitude conduise à un endettement personnel massif et très répandu. Lors du lancement d’une nouvelle carte de crédit en Grande Bretagne, le slogan publicitaire était que celle-ci « enlèverait l’attente du désir » (take the waiting out of the wanting). Qu’est-ce donc qu’attendre ce que l’on désire, si ce n’est une forme de frustration ? Et si la frustration du désir est la racine de la pathologie, il s’ensuit que la carte de crédit doit être le remède à bien des pathologies. Blake n’a t-il pas dit : « Celui qui désire mais n’agit pas engendre la pestilence » et « Plutôt étrangler un enfant dans son berceau que nourrir des désirs inassouvis » ? Le chemin du paradis est pavé de désirs assouvis, et celui de l’enfer de désirs frustrés. Comme il est terrible, alors, pour des parents de rester ensemble juste par devoir lorsque l’un des deux a « besoin d’air » parce que « ça ne fonctionne plus ». Comme me l’a dit l’un de mes patients juste après avoir étranglé sa petite amie : « Il fallait que je la tue, docteur, sinon je ne sais pas ce que j’aurais fini par faire. » Quelque chose de grave, peut-être.

En ce qui concerne le caractère automatiquement curatif du fait de mettre au jour un trésor psychologique caché, cette croyance est désormais presque aussi répandue que la croyance dans les images miraculeuses l’était autrefois parmi les fidèles. En fait c’est une excuse souveraine pour continuer à faire ce que vous savez que vous ne devriez pas faire, car il est évident que le trésor caché supposé vous libérer peut demeurer caché à jamais, quel que soit le temps durant lequel vous le cherchiez. Le fait que votre mauvaise conduite ou votre mauvaise habitude persiste, quelle qu’elle soit, est ipso facto la preuve que le trésor caché n’a pas été trouvé et qu’il faut continuer à le chercher car il est enfoui plus profond. Un pas de deux ridicule et hypocrite a alors lieu entre le patient et le thérapeute, chacun cherchant ce qui n’est pas là et, dans la mesure où une absence ne peut jamais être prouvée, il n’est pas vraiment surprenant que, vers la fin de sa vie, Freud ait écrit un article intitulé « Analyse terminable et analyse interminable », qui soulevait la possibilité, sans aucun doute attirante pour certains patients, de parler de soi-même jusqu’à la fin des temps.

On pourrait bien sûr dire que la déformation populaire d’une idée ou d’une pratique n’invalide pas cette idée ou cette pratique ; mais ce qui m’intéresse ici, dans ce petit livre, est précisément l’effet global sur la société de la psychologie en tant que discipline ou manière de penser. En tout état de cause, lorsque nous regardons les effets de la psychanalyse sur ceux dont on peut penser qu’ils en avaient la connaissance la plus détaillée, la plus vraie, ou la plus précise (pour autant, bien sûr, que la connaissance d’une doctrine aussi fluctuante que celle de la psychanalyse puisse être qualifiée de vraie ou de précise) le tableau n’est pas plus encourageant. Par exemple, neuf des premiers psychanalystes viennois, c’est-à-dire un sur dix-sept d’entre eux, se sont suicidés. Les relations personnelles de ces premiers psychanalystes, qui plus est, n’étaient pas du genre qui pourraient sembler attrayantes à qui que ce soit, étant donné la place très importante qu’y avaient la médisance, la trahison, l’envie, la dénonciation aux autorités (c’est-à-dire à Freud), l’excommunication, et le cocuage. De telles relations n’auraient aucune importance si ce groupe de personne s’était occupé de météorologie, par exemple, ou bien d’astrophysique, mais nous avons sûrement le droit d’attendre que des gens qui se sont présentés comme possédant une expertise sans précédent en matière de relations humaines, comme doués d’une perspicacité toute particulière en ce qui concerne la psychologie de leurs semblables, aient fait preuve d’une sagesse remarquable dans la conduite de leurs propres vies. Bien entendu, il est tout à fait possible qu’ils aient été des gens très déséquilibrés dès le départ, ce qui expliquerait pourquoi ils ont été attirés par la psychanalyse, mais le moins que l’on puisse dire est que le contact avec la psychanalyse ne semble pas avoir produit beaucoup d’amélioration. La psychanalyse ne semble pas non plus avoir conféré de sagesse ou de perspicacité dans des matières plus vastes : en 1938 encore Freud affirmait que son véritable ennemi, celui dont il avait vraiment peur, était non pas les nazis mais l’Eglise catholique.

En ce qui concerne les analysants, vous en rencontrez certains qui affirment que leurs vies se sont grandement améliorées grâce à leur analyse, mais ceci ne prouve pas plus la vérité ou la valeur de la psychanalyse que l’opinion au sujet du coran d’un converti récent à l’islam ne prouve que Mahomet était un vrai prophète. Un peu de ce que vous aimez vous fera peut-être du bien, mais cela ne suffit pas pour le rendre vrai.

D’après mon expérience, tout du moins, la psychanalyse a au moins autant d’effets négatifs que positifs (pour dire les choses gentiment). Elle amène les gens à se livrer à une introspection permanente et prive leur langage de toute individualité, remplaçant la particularité par une sorte de jargon impersonnel. Ils semblent souvent avoir subi une étrange sorte de lavage de cerveau. Le philosophe Karl Popper accusait Wittgenstein de polir à l’infini ses lentilles mais de ne jamais regarder au travers ; la même chose pourrait être dite des gens qui ont subi une psychanalyse. Et Freud a trouvé une méthode brillante pour s’assurer de la loyauté des analysants (je ne prétends pas qu’il l’ait fait délibérément) : si vous rendez un traitement suffisamment long et dispendieux, les gens estimeront toujours qu’il leur a fait au moins un peu de bien, car sinon ils auraient perdu leur temps et leur argent et auraient l’air stupides, y compris à leurs propres yeux.

Récemment j’ai reçu pour en faire une recension le livre d’une femme qui avait été en analyse pendant vingt ans, avec quatre ou cinq séances par semaines, en tout près de 4000. Quatre mille heures à parler de soi-même ! Compliments pour l’endurance, sinon pour le choix du sujet. Savoir si cela lui a fait un bien quelconque est, bien sûr, une question à laquelle il n’est pas possible de répondre définitivement. Ce qu’elle aurait été sans cela demeurera l’objet de spéculations stériles. L’auteur, Barbara Taylor, est une historienne qui n’a subi aucun traumatisme sérieux dans sa vie, à l’exception de sa propre personnalité et des conséquences qui en ont découlé. Dans le livre elle a retranscrit certains des échanges qu’elle a eu avec son analyste, qui semble avoir été beaucoup plus communicatif, sans être nécessairement plus profond, que la plupart des analystes orthodoxes. Je présume qu’elle les a couchés sur le papier immédiatement après qu’ils aient eu lieu :

Elle : Pourquoi [est-ce que je continue à venir chez mon analyste] ? Est-ce juste pour me torturer moi-même ?
Lui : Parfois.
Elle : Pour quelle autre raison ? Pourquoi continuerais-je à venir ici sinon ? Je ne fais que me faire souffrir davantage ! Pourquoi continuerais-je à venir ici sinon ?
Lui : Vous avez des raisons différentes à des moments différents.
Elle : Quelles raisons ?
Lui : Eh bien… pour vous venger de vos parents. Pour vous venger de moi, qui suis actuellement leur représentant.
Elle : Ah. Oui [J’ai entendu cela tellement souvent, ça ne veut rien dire.]
Lui : Et parce que vous attendez un miracle.
Elle : Un miracle ? [Cela est plus intéressant. Me ferait-il une proposition ? Peut-être y a-t-il quelque chose qu’il peut faire pour moi qu’il n’a pas encore fait.]
Lui : Oui, le miracle qui fera de vous le bébé que votre mère voulait vraiment, le genre de bébé qu’elle pourrait vraiment aimer, et ainsi elle pourrait prendre soin de vous comme il faut.
Elle : Oh. Ce miracle-là. [Pourquoi n’y-a-t-il jamais rien de nouveau ?]
Lui : Et parfois, c’est parce que vous voulez connaitre la vérité.
Elle : La vérité ? quelle vérité ?
Lui : A propos de ce qui vous est arrivé.
Elle : Je sais ce qui m’est arrivé.
Lui : Vous le savez ?
Elle : [Je le sais ?]

Je suppose que ceci doit être un des moments les plus forts de vingt d’analyse, sinon il n’aurait pas été sélectionné pour être inclus dans le livre. Derrière le nombrilisme de l’analysant et la pompeuse banalité des interventions de l’analyste, on trouve l’idée, qui sert à nous disculper, que nous sommes victimes de notre passé, à propos duquel nous ne pouvons rien (à moins, bien sûr, que nous ne payons un analyste pour quatre mille séances). Et de fait, un psychanalyste britannique nommé Adam Phillips a écrit dans un livre récent, Becoming Freud, que l’enfance est intrinsèquement catastrophique et que le passé est, selon son expression typiquement inélégante, « irréparable » (unrecoverable from) (la psychanalyse, à ce qu’il semble, fait des merveilles pour le style littéraire d’une personne : elle le rend labyrinthique sans aucune subtilité). Il n’y a par conséquent aucune place pour l’action humaine, à l’exception du genre d’action qui vous conduit à parler de vous-même en présence de quelqu’un d’autre pendant vingt ans. La superficialité ne saurait être plus profonde.