Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 28 février 2017

De la constance en politique



En cette période électorale, il n’est pas mauvais de réfléchir à la question de la constance en politique. Nos hommes politiques sont en effet régulièrement accusés d’inconstance parce qu’ils modifient ou semblent modifier leurs opinions sur telle ou telle question, parce qu’ils ne font pas ce qu’ils avaient dit qu’ils feraient, ou au contraire parce qu’ils font ce qu’ils n’avaient pas dit qu’ils feraient. Cette attention à leur constance est légitime, et ces reproches peuvent éventuellement être fondés. Mais la question de la constance en politique est bien plus compliquée qu’elle ne semble au premier abord, lorsqu’on l’examine sérieusement et dans le silence des passions. C’est que la politique est, dans une large mesure, l’art de s’adapter à des circonstances sans cesse changeantes, et, d’autre part, autorise rarement les certitudes. Il m’a donc semblé pertinent de vous présenter les réflexions sur le sujet de celui qui fut non seulement un des plus grands hommes d’Etat du 20ème siècle, mais qui en plus avait eu de très bonnes raisons personnelles de méditer sur cette question de la constance en politique.

De la constance en politique


Sur ce sujet, personne ne s’est exprimé plus audacieusement qu’Emerson :

« Pourquoi demeureriez-vous fidèle à des principes périmés ? Pourquoi traineriez-vous partout le poids mort de votre mémoire, de peur de contredire une affirmation que vous avez émise en tel ou tel lieu public ? Supposez que vous vous contredisiez ? Et puis après ?... »
Une absurde constance est le démon qui tracasse les petits esprits ; il est comme vénéré par les hommes d’Etat médiocres, les philosophes sans génie et les théologiens étroits…
Dites vigoureusement ce que vous pensez aujourd’hui ! Demain dites tout aussi vigoureusement ce que demain vous fera penser, quand bien même cela contredirait tout ce que vous avez dit aujourd’hui. »

Ce sont là des paroles dignes d’attention et susceptibles de faire réfléchir sur un sujet bien rebattu. Il faudrait, pour commencer, établir une distinction entre deux sortes d’inconstance politique. D’abord, un homme d’Etat, plongé dans le plein courant des évènements sans cesse changeants et préoccupé de maintenir l’équilibre du bateau tout en lui faisant poursuivre sa course régulière, peut faire porter tout le poids de l’embarcation, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les raisons opposées qu’il a d’agir ainsi, dans chaque cas, peuvent apparaitre non seulement motivées très différemment, mais contradictoires par l’esprit qui les a dictées et divergentes dans leur application. Cependant, le but à atteindre sera demeuré le même tout au long de la manœuvre. Il se peut que les résolutions de l’homme politique, ses desseins, sa conception du problème n’aient pas varié ; les méthodes dont il use peuvent être, théoriquement, inconciliables. Dans ce cas nous ne pouvons parler d’inconstance. En réalité il s’agit ici de la plus profonde constance. La seule manière, pour un individu, de demeurer constant parmi des circonstances changeantes, c’est de changer avec elles, tout en ordonnant son action selon une pensée dominante et directrice. Lord Halifax, alors qu’on le tournait en dérision et qu’on lui reprochait de louvoyer, fit la célèbre réponse que voici : « je louvoie, comme la zone tempérée louvoie entre le climat où les hommes sont rôtis et celui où ils sont frigorifiés. »

On ne saurait trouver, dans ce domaine, d’exemple plus mémorable que celui de Burke. Ses Réflexions sur les présents sujets de mécontentement, ses écrits et discours en faveur d’une politique américaine de conciliation constituent l’arsenal le plus puissant et le mieux établi du libéralisme dans les pays de langue anglaise. D’autre part, ses Lettres sur une paix régicide, ses Réflexions sur la Révolution française continueront à fournir aux conservateurs de tous les temps les armes les plus meurtrières contre le libéralisme. D’un côté il apparait comme un apôtre éminent de la liberté ; de l’autre, comme le champion redoutable de l’autorité. Mais ce serait chose méprisable et mesquine de lancer une accusation d’inconstance politique contre cette grande mémoire. L’historien discerne facilement les raisons et les forces qui le poussèrent ; il voit quels immenses changements intervinrent dans les données des problèmes que Burke eut à résoudre ; il comprend ainsi ce qui dicta à cet esprit profond et sincère des actes politiques entièrement opposés.
Son âme se révoltait contre la tyrannie, qu’elle se manifestât sous l’aspect d’un monarque despotique, d’une Cour et d’un système parlementaire corrompus, ou qu’elle se dressât contre lui, en proférant les mots d’ordre d’une liberté impossible, tout abandonnée aux injonctions autoritaires d’une plèbe grossière et de sectaires pervers. Personne ne peut lire le Burke de la liberté et le Burke de l’autorité sans éprouver le sentiment qu’il s’agit du même homme, poursuivant les mêmes desseins, cherchant à atteindre les mêmes idéals de vie sociale et de gouvernement et les défendant contre les assauts des extrémistes et de gauche et de droite. Dans toutes les circonstances, il s’agit du même homme, menacé des mêmes dangers ; mais l’attaque se livre de différentes directions et sous différentes formes. Sans cesse, le même Burke fait front, avec des armes différentes tirées du même arsenal. Les situations où ils se trouvent peuvent varier ; son objectif demeure le même.

Il est inévitable que de fréquentes modifications se produisent dans le domaine de la vie active. On poursuit une politique jusqu’à un certain point. A un moment donné, il devient évident qu’on ne saurait la soutenir plus longtemps. De nouveaux faits interviennent, qui la rendent nettement surannée ; de nouvelles difficultés qui la rendent impraticable. Une nouvelle solution, peut-être l’opposée, s’impose avec une force irrésistible. Pour adopter cette nouvelle politique, il est souvent nécessaire de renoncer à l’ancienne. Il arrive parfois que les mêmes hommes, le même gouvernement, le même parti aient à exécuter cette volte-face. Ce peut être leur devoir d’agir ainsi, parce que c’est la seule manière pour eux de s’acquitter de leurs responsabilités, ou parce qu’ils représentent la seule combinaison politique assez forte pour faire ce que requièrent de pareilles circonstances. Dans un cas pareil, l’inconstance n’est pas seulement théorique, mais traduite dans les faits, et doit être franchement avouée. Au lieu d’arguments en faveur de la contrainte, il faut en produire en faveur de la conciliation et les mêmes lèvres doivent formuler les uns comme les autres. Mais tout cela est susceptible d’une explication raisonnable et honorable. Des hommes d’Etat peuvent dire, sans ménagements : « Nous avons échoué en voulant contraindre ; maintenant, il nous faut concilier », ou, alternativement : « Nous avons échoué en voulant concilier ; maintenant il nous faut contraindre. »

L’Irlande, en exerçant sur notre vie nationale son influence mystérieuse et sinistre, a déterminé de nombreux renversements de cette sorte dans la politique britannique. Nous avons vu, en 1866, Gladstone, après cinq ans d’un régime de coercition, après les violentes accusations portées contre les nationalistes irlandais, « marchant, à force de rapines, à la désintégration de l’Empire », en venir, en l’espace d’un mois, à ces actes politiques de réconciliation, auxquels il dévoua le reste de sa vie. Fidèle à sa manière habituelle, majestueuse, sacerdotale, Gladstone donna plusieurs raisons encourageantes et persuasives et il est certain que son être tout entier fut comme exalté et inspiré par cette nouvelle orientation. Mais sous toute cette éloquence, sous ces déclamations magnifiquement sonores, se dissimulait une raison tout à fait pratique d’opérer ce revirement. Cette raison, dans le privé du moins, Gladstone ne la cachait pas.
Durant l’intervalle qui s’écoule entre sa chute, en 1885, et son retour au pouvoir, en 1886, un gouvernement conservateur fût à la tête des affaires, grâce à l’appui des électeurs irlandais, et le peuple – à tort, certes, mais sincèrement, pensa que les conservateurs préparaient eux-mêmes une solution de la question d’Irlande, selon les principes du Home Rule. Placé devant ce fait supposé, Gladstone jugea impossible pour le parti libéral d’appliquer plus longtemps à l’égard de l’Irlande des mesures coercitives et de refuser de faire droit aux revendications irlandaises. Mais Gladstone se trompait dans sa façon de concevoir la politique qu’allaient soutenir les conservateurs. Jamais, à cette date, le parti conservateur n’eût été capable d’adopter la solution du Home Rule. Les tories pouvaient bien avoir été en coquetterie avec les électeurs irlandais : c’était là une manœuvre dans leur violente campagne contre les libéraux. ; mais toute ouverture décidée en faveur du Home Rule eût entrainé une scission radicale dans le parti ; les chefs eussent été détrônés et c’en eut été fini de l’autorité des conservateurs comme moyen de gouvernement. Le faux calcul de Gladstone porta, pour vingt ans, les Tories au pouvoir. Néanmoins, l’histoire estimera probablement que Gladstone eut raison, et dans son opposition au Home Rule jusqu’à une certaine date, et dans son adhésion au même principe plus tard. Certainement la volte-face qu’il accomplit sur cette question, en 1886, et pour laquelle on le jugea d’une manière si sévère, fut, en définitive, un revirement moindre que celui qu’opéra tout le parti conservateur, à propos du même problème, trente-cinq ans plus tard, en 1921.

A côté de l’action politique dictée par la marche même des évènements, il existe une inconstance inspirée par un changement des dispositions intimes de l’individu. Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas. Peu d’hommes évitent de tels revirements ; peu d’hommes politiques ont été capables de les garder secrets. D’ordinaire, la jeunesse est pour la liberté, pour les réformes ; l’âge mûr, pour les compromis avisés ; la vieillesse pour le repos et le statu quo. Il est normal de passer de la gauche à la droite, et souvent de l’extrême gauche à l’extrême droite. L’évolution de Gladstone se fit, chose surprenante, dans le sens opposé. Au cours de l’immense période de notre histoire nationale, sur laquelle s’étend sa vie politique, il passa régulièrement et irrésistiblement de la position qui faisait de lui « l’espoir naissant des austères et inflexibles tories » à celle du plus grand homme d’Etat libéral du XIXème siècle. Cette évolution majestueuse implique d’énormes variations de sentiments. Du jeune député dont le discours contre l’abolition de l’esclavage retint l’attention de la chambre des communes en 1833, du ministre devenu célèbre, qui soutint les Etats confédérés contre les Nordistes, dans les années 1860, à l’orateur passionné qui plaida la cause de l’indépendance bulgare, vers 1880, au premier ministre vénérable vouant les ultimes manifestations de son indomptable énergie à la cause de l’Irlande, il y a une distance qui doit se mesurer presque à l’échelle des grandeurs astronomiques.
Ce serait faire preuve d’ingratitude que d’examiner à quel point l’ambition du pouvoir a contribué, inconsciemment mais continuellement, à déterminer pareille évolution. Les idées acquièrent un mouvement propre. Il faut tenir compte, dans leur développement, d’une sorte de vitesse acquise. La faveur populaire, lorsqu’elle s’exprime largement, est un aiguillon, dont l’effet se révèle d’une puissance presque irrésistible. Les ressentiments engendrés par les attaques de l’adversaire, les responsabilités effectives de chef de parti, tout joue son rôle. Et, dans l’ensemble, l’appui du nombre fournit au moins une explication aux grands revirements politiques. « Je n’ai jamais marché, disait Napoléon, que soutenu par l’opinion de quatre à cinq millions d’hommes. » A cette déclaration, nous pouvons ajouter, sans risquer d’être taxé de cynisme, ces deux autres propos : « Dans un pays démocratique, et qui possède des institutions représentatives, il est parfois nécessaire de déférer à l’opinion des autres », ou encore : « Je suis leur chef, donc je les suis. » La carrière de Gladstone retrouve toute son unité et son intégrité, si l’on songe que les deux dernières opinions que je viens de rapporter ont exercé sur sa vie politique une influence bien moins grande que dans celle de beaucoup d’hommes en vue moins remarquables, qui jamais ne furent accusés d’inconstance.

Il est évident qu’un chef politique, responsable de la direction des affaires doit, même s’il demeure inébranlable dans ses sentiments et ses résolutions, donner son avis sur maint sujet d’intérêt général, tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. Voyez, par exemple, la question de la puissance militaire d’une nation à un moment donné, et des dépenses que nécessite cette puissance. Le problème ne peut être résolu dans l’abstrait, de façon absolue, ou en ne tenant compte que des lois naturelles. Il faut tenir compte de données relatives, telles que les circonstances du moment, la vue qu’un homme d’Etat peut avoir des dangers, réels ou virtuels, qui menacent son pays. Etait-ce par exemple faire preuve d’inconstance politique, de la part d’un ministre britannique, que d’insister pour l’équipement aussi complet et rapide que possible de la flotte, dans les années qui précédèrent la déclaration de la Grande Guerre et que de réclamer une flotte plus modeste et de strictes économies, dans les années qui suivirent la destruction de la puissance navale de l’Allemagne ? Il pouvait penser que le danger était passé et que, par conséquent, une préparation militaire intensive n’était plus nécessaire. Il pouvait croire qu’une longue période de paix succèderait à l’épuisement provoqué par la guerre mondiale et que le rétablissement des finances et du commerce était plus nécessaire au pays que l’entretien, longtemps poursuivi, d’une puissante force armée. Il pouvait estimer que, en fait de mesures de défense nationale, la flotte allait céder le pas à l’aviation. Et, plaidant pour l’accroissement de la flotte ou pour sa réduction, réclamant soit de nouvelles dépenses soit des économies, il pouvait fort bien, dans l’un et l’autre cas, avoir raison et se montrer parfaitement logique avec lui-même. Cependant, il serait facile de faire voir une importante contradiction entre les arguments utilisés successivement dans l’une et l’autre période. Des questions de cette sorte ne se résolvent pas par la logique intrinsèque d’un raisonnement valable dans les deux cas. Elles exigent que l’on ait pris d’abord une juste vue des faits prépondérants, qui déterminent le caractère de chacune des périodes considérées. Toutefois, de tels changements d’opinion doivent être examinés, dans chaque cas particulier, en tenant compte de la situation personnelle de l’individu. Si, dans les deux cas, l’on peut prouver qu’il nage dans le sens du courant général de l’opinion son droit à se targuer d’une véritable constance politique doit être examiné plus attentivement que s’il nage contre le courant.

Un examen plus approfondi doit aussi intervenir dans le cas de changements d’opinion relatifs non à des évènements mais à des corps de doctrine. On ne saurait trouver, dans la politique anglaise contemporaine, plus grand contraste qu’entre les discours prononcés, vers 1880, en faveur du libre-échange par le regretté Joseph Chamberlain, alors qu’il était ministre du commerce, et les discours protectionnistes qu’il tint au début de ce siècle, durant la campagne des tarifs. Nous constatons dans ce cas, non pas l’influence perturbatrice des évènements, mais l’application intentionnelle de principes bien définis. Ceux qui liront les discours libre-échangistes de Joe Chamberlain remarqueront que presque tous les raisonnements dont il usa, en 1904, pour soutenir le protectionnisme, avaient été déjà formulés par lui, mais accompagnés d’une vigoureuse réfutation, en 1884. Pourtant, ses amis politiques comme ses adversaires ne doutèrent pas, en général, de la sincérité de ses nouvelles opinions. Et après tout, dès le moment où il en était arrivé à des vues différentes en matière d’économie politique, ne valait-il pas mieux qu’il fit bénéficier son pays, sans hésitation, des vérités qu’il estimait avoir découvertes ? Cependant il faut remarquer qu’au cours de cet intervalle de vingt ans, les données du problème étaient demeurées sensiblement les mêmes ; que d’autre part, ce problème était, en grande partie, théorique et qu’il était toujours, dans son essence, le même problème. Il ne conviendrait pas, dans le cas de Chamberlain, de mettre en question l’honnêteté des intentions ou le constant souci du bien public. Mais il est clair que l’on se trouve en présence d’une contradiction dans les arguments employés et l’on peut dire qu’ici un homme politique en est venu véritablement à se déjuger lui-même.
Nous pouvons préciser mieux encore la distinction que nous venons d’établir. En 1884, Chamberlain plaidait en faveur d’un droit sur les importations payé par le consommateur anglais ; en 1904, il demandait qu’il fût acquitté, du moins dans une large mesure, par l’étranger. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que les raisonnements sur lesquels reposent ces deux manières de voir sont fondamentalement incompatibles et il est difficile de comprendre comment un homme qui avait pu concevoir, d’abord, clairement la première de ces deux politiques fut capable d’envisager et de soutenir, par la suite, avec la même vigueur et la même fermeté, la politique exactement opposée. Du point de vue tactique en tout cas, il eût mieux valu pour Chamberlain renoncer complètement à toute argumentation abstraite et s’appuyer exclusivement sur des faits – faits mondiaux qui, en réalité, constituaient ses véritables raisons : nécessité de consolider la situation de l’empire britannique par l’établissement d’un Zollverein, nécessité de rallier à cette politique l’industrie anglaise et les travailleurs inscrits au parti conservateur. En réalité, ces considérations l’emportaient, dans la pensée de Chamberlain, sur la valeur de ses théories exclusivement économiques. Peu importe, dès lors, qu’il y eût contradiction.

Un homme d’Etat devrait toujours s’efforcer de faire ce qu’il considère, en définitive, comme le plus avantageux pour son pays. Il ne devrait pas être retenu d’agir ainsi par la nécessité d’abandonner un puissant corps de doctrine auquel, jusqu’alors, il s’est montré sincèrement attaché. Toutefois, ceux qui sont forcés d’opérer de si mélancoliques conversions, ont le droit de penser qu’ils n’ont pas eu de chance. L’admirable sir Robert Peel est incontestablement du nombre de ceux que l’opinion a jugés trop sévèrement pour avoir fait de soudaines volte-face. Lord John Russel, avec un peu d’amertume, observe à son propos :
« Il changea deux fois d’opinions sur la plus grande question politique du jour. La première fois, lorsqu’il s’agit de défendre l’Eglise protestante et les principes politiques fondamentaux sur lesquels elle repose contre les attaques des catholiques, dont on prétendait qu’elles allaient la ruiner, le très honorable gentleman entreprit de mener la défense. La seconde fois, lorsque les Corn Laws furent violemment attaquées à la Chambre et dans le public, il se mit à la tête de son parti, afin de s’opposer à tout changement et pour défendre le protectionnisme. Je veux croire que, dans ces deux occasions, il prit le parti le plus sage et le plus heureux pour le pays : dans le premier cas, il demanda et obtint la suppression des incapacités civiles, qui jusqu’alors affectaient les catholiques ; dans le second, il abolit le protectionnisme. Mais que ses partisans, c’est-à-dire des hommes qui s’étaient engagés à fond, compromis même dans ces graves affaires, confiants en sa sagesse politique, en sa perspicacité, entrainés par sa puissante éloquence et par cet art de persuader qu’il manifestait dans la discussion, que ses partisans, dis-je, après l’avoir vu changer ainsi d’opinion et proposer des mesures si différentes de celles sur la foi desquelles ils l’avaient suivi, aient fait preuve d’une vive irritation, cela n’est pas seulement naturel : il serait, au contraire, surprenant qu’ils ne l’aient pas témoignée. »
C’est là un commentaire assez dur, mais certes pas injuste, inspiré par la carrière politique de l’un des plus éminents et des plus nobles de nos hommes d’Etat. Ce qui est en question ici, ce n’est pas seulement un changement de point de vue, mais les rapports quotidiens de confiance qu’entretinrent, jusqu’à un certain moment, avec leur chef, ceux qui suivaient ses ordres et ne purent accepter sa conversion politique.
Un changement de parti est, d’ordinaire, considéré comme un acte d’inconstance plus grave qu’un changement d’opinion. En fait, aussi longtemps qu’un individu travaille au sein de son parti, il se trouve rarement accusé d’inconstance, quelque preuve qu’on puisse produire de variations considérables de ses opinions, à un certain moment, sur tel ou tel sujet. Mais les partis eux-mêmes sont sujets à des volte-face et à des actes d’inconstance tout aussi manifestes que ceux dont les individus nous donnent le spectacle. Comment pourrait-il en être autrement dans le terrible tourbillon des conflits parlementaires et des chances électorales ? Changer de point de vue avec tout son parti, c’est certes faire preuve d’inconstance, mais l’on se sent du moins soutenu par la puissance du nombre. Demeurer constant, alors que le parti modifie son attitude, c’est lancer une sorte de défi blessant. En outre, une telle rupture entraine un déplacement de tous les rapports personnels et brise de vieilles amitiés. Cependant, une conviction sincère, d’accord avec les exigences de l’heure et manifestée à propos de quelque problème important, saura ne pas se laisser influencer par tout autre ordre de sentiments ; il est bon, il est utile, il est dans l’intérêt même de la nation, qu’il en soit ainsi. Le métier politique ne va pas sans générosité.

Les hommes publics, certes, sont sans cesse critiqués. On juge sévèrement leur caractère, les motifs qui les font agir, mais, en définitive, et d’une façon générale, on les apprécie équitablement. D’ailleurs, aujourd’hui, qu’en est-il de la constance en politique ? La plus grande majorité conservatrice qu’un parlement moderne ait connue est menée par le fondateur du parti socialiste[1]. Elle applaudit consciencieusement le même homme d’Etat qui, il y a quelques années, était l’un des meneurs de la grève générale, et cette grève, l’an dernier encore, il a tenté de l’incorporer à la légalité. Un ministre du commerce[2], qui fut toute sa vie partisan du libre-échange, a élaboré et fait passer à la Chambre, au milieu d’applaudissements vigoureux, une solide loi protectionniste sur les tarifs. Le gouvernement qui, l’autre jour, entra en charge avec la mission d’empêcher la baisse de la livre sterling, n’est plus soutenu, aujourd’hui déjà, que grâce aux efforts qu’il fait pour empêcher une hausse. Je pourrais multiplier les exemples de ces étonnantes contradictions. Il suffit. Citons, pour terminer, ces vers indulgents de Crabbe, en souhaitant qu’ils nous vaillent une mesure égale de générosité :

Examine avec soin la vie d’un homme ! année après année,
De jour en jour, met en lumière tous ses actes !
Alors, quand bien même certains pourront paraitre étranges,
Tu n’y constateras ni importante ni soudaine contradiction.
Tu verras les limites où se resserrent ces actes différents,
Et qu’entre eux il n’est pas d’abîme mystérieux.


WINSTON CHURCHILL



[1] Ramsay MacDonald
[2] Walter Runciman

dimanche 12 février 2017

Silence



Où, pour une fois, on s'essaye à la critique cinématographique. En quelque sorte.

Silence, le dernier film de Martin Scorsese, est une œuvre âpre, sombre, puissante, et visuellement superbe, qui n’est ni édifiante ni réconfortante mais qui offre une ample matière à la réflexion, aussi bien au croyant qu’à l’incroyant, pour peu qu’il ne soit pas fermé aux questions religieuses, et politiques.

Ce qui suit ne prétend ni donner une interprétation complète du film, car une œuvre aussi dense et aussi longue demanderait à coup sûr à être vue plusieurs fois pour en saisir toutes les nuances, ni même une interprétation exacte, qui comprendrait le film tel que son auteur l’a compris lui-même, car un film est par nature plus ambigu qu’un livre, et n’est peut-être pas susceptible de rendre l’intention de son auteur de manière aussi précise qu’un écrit. Il sera donc préférable de le considérer comme une suite de réflexions inspirées par le film de Scorsese, plutôt que comme une réflexion sur le film lui-même.

Du point de vue de ses principaux protagonistes, Silence raconte sans aucun doute l’histoire d’un échec. Un échec personnel, puisque Garupe meurt en essayant vainement de sauver une malheureuse suppliciée et que Feirrera et Rodrigues deviennent des apostats, et collaborent ensuite à la persécution de leurs coreligionnaires ; et aussi un échec collectif, puisque la proposition chrétienne ne prendra pas solidement racine au Japon et ne donnera que des fruits rares et clandestins. Cet échec ne peut en aucun cas être attribué à la faiblesse de leur foi, ou à leur manque de courage. Leur simple présence au Japon, dans un pays pratiquement inconnu mais réputé pour la cruauté de ses lois, au milieu d’une population d’une race différent de la leur et au sein de laquelle il leur est, par conséquent, impossible de se dissimuler, et ce dans le seul but d’apporter aux hommes de ce pays la vraie foi, attestent de la profondeur de l’une et de la solidité de l’autre.

Mais nous soupçonnons que le samouraï qui sert d’interprète est dans le vrai lorsqu’il déclare que Rodrigues est orgueilleux, comme tous les autres (sous-entendu : tous les autres prêtres), et que cela causera sa chute. Nous constatons aussi que l’Inquisiteur a raison de dire que les autorités japonaises ont appris de leurs erreurs dans leur manière de traiter les chrétiens, puisqu’il parvient très exactement à ses fins, au point d’être capable de prédire le jour précis où Rodrigues reniera sa foi.

Avec réticence, nous sommes aussi amenés à admettre qu’il existe une dissymétrie intellectuelle entre l’Inquisiteur et le jeune jésuite, et plus largement entre les autorités japonaises et les missionnaires chrétiens. Les objections du premier semblent plus fortes, et plus réfléchies, que les réponses du dernier. Plus généralement, les dignitaires japonais paraissent bien mieux comprendre les prêtres que les prêtres ne les comprennent. Cette supériorité est attestée, et symbolisée, par le fait que les Japonais parlent la langue des long-nez, alors que ces derniers ne paraissent pas capables d’apprendre le japonais.

Aussi étonnant, aussi choquant que cela puisse nous paraitre, il semble que ce qui rende les missionnaires jésuites peu capables d’apprendre soit précisément leur foi chrétienne, celle-là même qui les pousse à se rendre au péril de leur vie dans cette terre lointaine, puisque, dès lors que Rodrigues s’est renié, ses progrès linguistiques sont rapides, et nous l’entendons parler japonais dans la dernière partie du film, celle qui suit son apostasie.

En un sens cela se comprend aisément. Comme Rodrigues le déclare un peu naïvement à l’Inquisiteur, ils apportent la vérité au peuple japonais, et le propre du vrai est d’être vrai partout et toujours. Tout occupés de l’universalisme chrétien, les missionnaires semblent quelque peu aveugles aux particularités locales, et peu empressés d’apprendre des indigènes : ils ont tant eux-mêmes à leur apporter !

Ce faisant, les trois prêtres du film oublient des difficultés aussi manifestes que la barrière de la langue, sans même parler des différences culturelles profondes, dès lors qu’il s’agit de transmettre une foi aussi intellectuelle et complexe que la foi chrétienne. Rodrigues est profondément ébranlé lorsque Feirrera lui explique que les Japonais qu’il croit avoir converti ne mettent pas nécessairement les mêmes idées que lui derrière les termes chrétiens, et que, par conséquent, ce en quoi ils croient n’est pas forcément ce en quoi lui, Rodrigues, voudrait qu’ils croient. Le spectateur a été averti de longue main de ces difficultés par certaines conversations entre le jeune prêtre et quelques-unes de ses ouailles, mais Rodrigues n’a manifestement pas tiré les conclusions qui s’imposaient de ces conversations.

Les missionnaires ne paraissent pas non plus comprendre les raisons pour lesquelles les autorités japonaises les persécutent, après les avoir tolérés pendant un temps, et ne peuvent donc pas éviter ces persécutions, pour eux-mêmes mais surtout pour les indigènes qu’ils ont convertis, en offrant aux pouvoir japonais des gages quant au caractère inoffensif, voire bénéfique de leur mission. Pourtant ces raisons ne sont pas fondamentalement différentes de celles pour lesquelles les empereurs romains persécutèrent les chrétiens lorsque le christianisme commença à se répandre dans l’empire. Une meilleure connaissance de l’histoire de l’Eglise aurait pu, semble-t-il, éviter certaines erreurs à nos Jésuites. Mais une histoire de l’Eglise qui ne soit pas une histoire pieusement édifiante et qui expose de manière impartiale les raisons de l’hostilité des païens au christianisme, et peut-être est-ce une des explications de leur ignorance.

Une telle connaissance leur aurait aussi permis d’anticiper certaines difficultés, et de s’y préparer. Car les armes utilisées par les japonais pour combattre le christianisme ne sont pas non plus fondamentalement différentes de celles employées par d’autres païens, tout au long de l’histoire de l’Eglise. Est-il permis de piétiner une image pieuse, ou plus généralement de souiller les symboles de la foi, lorsque l’on risque une mort atroce en refusant de le faire ? Est-il permis de se renier publiquement lorsque la vie d’autres personnes est en jeu ? La forme des supplices peut différer, les dilemmes sont toujours les mêmes. Et l’Eglise a eu tout le temps de réfléchir à ces questions et d’y apporter des réponses qui auraient pu guider les protagonistes du film. Mais nous constatons très vite que Rodrigues et Garupe ne sont pas d’accord sur une question aussi fondamentale et évidente, pour des gens qui se rendent en toute connaissance de cause dans un pays où les chrétiens sont violemment persécutés, que : est-il permis d’apostasier pour sauver sa vie ? Ils ne peuvent donc pas guider leurs ouailles dans ces choix décisifs, qu’ils ont pourtant eux-mêmes provoqué. Ne pas avoir réfléchi à l’avance à ce qu’il conviendrait de faire semble plus que de la négligence.

Parce qu’ils manquent fondamentalement de prudence, au sens individuel et au sens politique du terme, Garupe, Ferreira et Rodrigues n’ont le choix qu’entre le martyr et l’apostasie, et, plus grave, n’offrent à leurs ouailles pas d’autre alternative. Eux-mêmes ne craignent pas le martyr. Sans doute même y aspirent-ils secrètement, et cela fait assurément partie des choses que les autorités japonaises ont apprises en combattant les chrétiens, et l’une des raisons pour lesquelles Rodrigues est jugé « orgueilleux ». Rodrigues a sens cesse devant les yeux une représentation du Christ couronné d’épines, auquel il s’identifie trop manifestement, comme Ferreira avant lui. Le jeune jésuite est très surpris, et à l’évidence un peu déçu, que le terrible Inquisiteur japonais soit un vieillard chenu et plutôt affable. Le fait que les villageois lui aient vaguement décrit l’Inquisiteur comme « un véritable démon » lui avait fait espérer qu’il aurait à lutter contre un adversaire terrible d’aspect, contre un homme qui serait en quelque sorte le mal incarné et face auquel il ne faudra que de la force d’âme pour l’emporter. L’Inquisiteur n’est pas le mal incarné. Il n’est même pas avéré qu’il soit cruel, même s’il emploi des moyens indubitablement cruels – de ceux qui sont permis par les lois japonaises. Il est un vieil homme avisé et intelligent, qui défend l’ordre politique de son pays face à ce qu’il perçoit comme une menace étrangère, car, à la différence des trois jésuites, l’Inquisiteur sait qu’il existe un rapport étroit entre l’ordre politique et l’ordre religieux.

Rodrigues est d’abord vaincu intellectuellement, et non physiquement, par un homme qui a suffisamment étudié la foi chrétienne pour retourner son principe directeur, l’amour de notre prochain, contre les missionnaires et qui a aussi détecté la contradiction potentielle entre les principes des Européens et leurs motivations secrètes. « Le prix de votre gloire est leur souffrance », déclare l’Inquisiteur aux jeunes prêtres. Il n’est pas honnêtement possible de lui donner entièrement tort, et cette accusation est évidemment terrible à supporter pour eux.

Le silence qui donne son titre au film est bien sûr le silence de Dieu dans les épreuves que traversent les trois prêtres. Ce silence contribue assez clairement à ébranler Rodrigues, et à son apostasie finale. Pourtant, la notion même de foi implique, d’une certaine manière, le silence de Dieu. Dieu s’est révélé à nous suffisamment pour que nous puissions croire en Lui, mais pas suffisamment pour que nous puissions être assurés de son existence ni de ce que nous devons faire précisément. La foi est nécessaire. Ainsi que la réflexion. Le silence de Dieu – parfois rompu pour des raisons que nous ne pouvons sonder - est le prix que nous payons pour notre liberté, et il implique l’usage de notre raison pour nous guider dans nos choix. Peut- être Rodrigues se laisse-t-il un peu trop facilement ébranler par un silence auquel il aurait dû s’attendre, justement parce qu’il est un bon chrétien.

En termes très généraux, on serait tenté de dire que les trois Jésuites échouent faute d’avoir pu ou su articuler correctement le plan de la religion et celui de la politique, l’ordre surnaturel avec l’ordre naturel.

Le film ne nous le dit pas, mais le spectateur un peu cultivé ne peut ignorer que l’Eglise a ruminé ces grandes questions durant des siècles, et qu’elle recèle en son sein tout un riche trésor de réflexion qui aurait pu servir de viatique à nos héros dans leurs épreuves, ou tout au moins qui aurait pu, peut-être, leur permettre d’éviter de chuter si durement.

Au tout début du film, le supérieur de leur ordre, constatant la détermination de Rodrigues et Garupe leur demande si leur décision est « dans leur cœur ». La suite montre qu’il aurait dû sans doute tout autant se soucier de ce que ceux-ci avaient dans leurs têtes que de ce qu’ils avaient dans le cœur, de leur formation intellectuelle que de leur foi. N’est-ce pas à un saint chrétien que nous devons la formule : Fides quaerens intellectum ?


En nous permettant de comprendre tout cela – et certainement plus encore – le film de Scorsese est sans doute plus profondément catholique, et plus profondément édifiant, que s’il avait délibérément cherché à être catholique et édifiant.