Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 27 avril 2019

L'idole de notre temps




Lorsqu’un livre me parait suffisamment intéressant pour cela, que je m’en sens le courage et que j’ai le temps, je m’efforce de vous en proposer un compte-rendu. C’est ce que j’aurais fait pour le livre de Daniel Mahoney, « L’idole de notre temps – comment la religion de l’humanité corrompt le christianisme », si Pierre Manent n’avait écrit une préface à cet ouvrage qui en présente l’argument bien mieux que je ne pourrais sans doute le faire. Par conséquent j’ai jugé plus avisé de me contenter de vous traduire ladite préface qui, je l’espère (c’est le but), vous donnera envie de lire le livre lui-même.
Un apéritif pour préparer des agapes plus substantielles en quelque sorte.
Bon appétit !

***

« Avec ce livre, Daniel J. Mahoney a écrit une analyse opportune, lucide et convaincante, ainsi qu’un réquisitoire accablant, contre l’une des pathologies morales les plus répandues et les plus invalidantes de notre temps. Laissez-moi essayer de couper à travers sa richesse et sa complexité pour aller au cœur de son argument.

Par le terme général « humanitarisme », le professeur Mahoney désigne une opinion omniprésente, faisant autorité, et qui est le plus puissant facteur dans la formation de nos pensées, de nos sentiments et de nos actions, publiques aussi bien que privées. C’est une opinion qui commande et qui interdit, qui inspire et qui intimide, c’est une opinion régnante. Je la résumerais de la manière suivante : la paix et l’unité appartiennent à la condition naturelle du genre humain ; inversement, sa fragmentation en corps politiques séparés jaloux de leur indépendance est la source empoisonnée de tous les maux de la condition humaine. Ainsi, ce qu’il convient de faire, l’entreprise méritoire, est d’œuvrer à la pacification et à l’unification du genre humain par l’effacement ou l’affaiblissement des frontières, l’accélération de la circulation des biens, des services, de l’information, et des êtres humains, de favoriser le développement d’un sentiment de solidarité toujours plus vaste et plus fort entre les pays et les peuples. En conséquence, considérer les choses humaines du point de vue de sa propre communauté – de son bien commun et du contenu et de la qualité particulière de son éducation et de son mode de vie – est intrinsèquement mauvais car cela revient à tourner le dos au reste de l’humanité. Considérer les choses humaines sous l’angle de l’unification imminente ou croissante du genre humain, sous l’angle de ce qui est commun à tous les êtres humains – par conséquent considérer les affaires humaines sans la moindre préférence (et même avec une dose de saine antipathie) pour ce qui est notre – est intrinsèquement bien et « progressiste ». Telle est l’opinion régnante de notre temps que le professeur Mahoney soumet à une analyse pénétrante.

Sous l’apparence d’une impartialité ou d’une universalité séduisante, cet « humanitarisme » implique un brouillage généralisé des points de repère à partir desquels les êtres humains s’orientent, en tant qu’agents moraux et en tant que citoyens libres. Si nous trouvons de moins en moins aimer et à admirer, et même à comprendre, dans les associations humaines auxquelles nous appartenons et desquelles nous tirons la plus grande part de nos ressources morales et intellectuelles, et qu’à la place nous cultivons une préférence de principe pour ce qui est étranger, lointain, pour ce qui est « autre » de manière générale – c’est-à-dire pour ce qui est au-delà de notre savoir pratique et notre expérience réelle – alors ce que le professeur Mahoney appelle notre « cognition morale » est altérée, et même gravement déformée. Prétendant être les heureux habitants d’un monde composé d’une infinie variétés de cultures toutes également dignes du même respect, nous vivons dans un univers moral factice où l’idéologie règne sans partage, car il n’y a aucune expérience réelle et sincère derrière ce respect proclamé. Nous ne sommes plus des citoyens, des membres d’un corps de citoyens, nous ne sommes plus des agents moraux qui participent à une tradition concrète d’expérience et de jugement moral, mais des « hommes nouveaux » engagés dans une expérimentation déraisonnable et en définitive fallacieuse, c’est-à-dire la production d’une « humanité nouvelle », une humanité factice coupée de ses vraies ressources, que celles-ci appartiennent à la vie civique, morale ou religieuse.

Cette perspective sur les affaires humaines – ce « nouveau monde merveilleux (Brave new world) » n’est pas la conséquence d’un développement récent, même si dernièrement elle est devenue particulièrement arrogante ou intolérante. Comme le professeur Mahoney l’explique de manière lumineuse dans le chapitre qu’il consacre à la « religion de l’humanité » d’Auguste Comte, cette mentalité est coextensive avec la transformation spécifiquement moderne, ou démocratique, de notre condition sociale. Avec l’indépendance américaine et la Révolution française, les peuples occidentaux découvrirent qu’ils pouvaient s’organiser eux-mêmes sans référence à une Loi divine mais plutôt selon les droits de l’homme ; dès lors que l’humanité est devenue l’horizon de l’action humaine le plus éloigné et ayant le plus d’autorité, l’idée de l’Humanité devient nécessairement l’idée la plus haute et possédant le plus d’autorité. Dès lors que le Dieu chrétien n’est plus la clef de voute du caractère sacré de ce qui est commun, il est inévitable que le genre humain lui-même devienne Dieu – non pas un sens vague ou métaphorique, mais en un sens politiquement pertinent : l’humanité est la seule grande chose que les citoyens peuvent spontanément et sincèrement considérer comme plus grand qu’eux-mêmes, le véritable Grand-Être. La reconstitution de la religion de l’humanité d’Auguste Comte à laquelle se livre le professeur Mahoney n’est pas simplement une investigation intéressante appartenant au domaine de l’histoire des idées ; elle fait partie d’une question pressante adressée à chaque citoyen et à chaque être pensant, tout au moins dans le monde occidental, puisqu’il s’agit de démêler le Dieu chrétien du Grand-Être humanitaire, ou inversement.

Comme chacun le sait, il existe un mur solide de séparation entre l’Eglise et l’Etat dans nos régimes démocratiques, et nous en sommes reconnaissants. Cependant, cet arrangement institutionnel ne résout pas tous les problèmes relatifs à notre double nature en tant que citoyens chrétiens, si nous nous trouvons être chrétiens. Notre caractère amphibie est rendu plus embarrassant par chaque progrès de la religion de l’humanité, qui enveloppe d’un halo de suspicion ou d’illégitimité nos vies à la fois civiques et chrétiennes. Au lieu d’être séparées, la religion et la politique risquent de se confondre dans le régime humanitaire, dans la mesure où la religion de l’humanité semble faire de l’Etat et de l’Eglise une seule et même chose.

En tant que citoyens, nous avons besoin de pouvoir exercer nos droits et remplir nos devoirs dans une association politique dont la légitimité ne saurait être remise en question au nom de « l’humanité », comme lorsque l’on prétend que le gouvernement légitime d’une nation n’a pas le droit de déterminer quelles personnes il acceptera à l’intérieur de ses frontières, puisque les migrants ne font qu’exercer leurs droits humains. Selon cette conception des choses, les droits humains l’emportent sur toutes les considérations de justice ou de prudence politique. En ce qui concerne les citoyens qui sont aussi des chrétiens, ceux-ci sont dans l’obligation de réfléchir sérieusement à la signification et à la physionomie authentiques de leur religion, tout particulièrement puisqu’on leur répète constamment que la vérité effective de leur religion se trouve dans l’élan humanitaire et la religion de l’humanité. Le livre du professeur Mahoney vise à dissiper la confusion engendrée par cette religiosité de pacotille et à sauver les expériences chrétiennes et civiques de leur parodie humanitaire.

La question du véritable sens du christianisme est d’autant plus embarrassante et controversée que les propos tenus en public et en privé par le pape actuel ont constamment contribué à brouiller les distinctions les plus sages et les plus nécessaires. Le professeur Mahoney est remarquablement avisé et équitable dans son analyse et son évaluation de la pensée du pape François.

Son objectif est de contribuer à la compréhension de l’articulation entre la perspective du citoyen et celle du chrétien – une articulation qui est déformée, et même brisée lorsque nous amalgamons le citoyen et le chrétien en un « citoyen du monde » qui ne voit aucune différence entre les nations et les religions et qui voit son prochain partout excepté parmi ses concitoyens. Par une lecture attentive et perspicace des écrits du philosophe russe Vladimir Soloviev, il explique comment la tentation de confondre ces deux perspectives peut apparaitre et comment il est possible de lui résister, ainsi qu’il convient de le faire. Pour rendre explicite de manière très concrète ce que signifie être un chrétien sérieux qui se conduit comme un bon citoyen dans des circonstances données, le professeur Mahoney a recours à l’enquête littéraire et historique menée par Alexandre Soljenitsyne dans le contexte de l’histoire russe, et tout particulièrement la révolution de février 1917. Ce que montre clairement le grand écrivain russe, dont le professeur Mahoney est aujourd’hui l’interprète le plus compétent et le plus judicieux, c’est que les vertus chrétiennes ne peuvent pas consister à saper ou à émasculer les vertus civiques. Tandis que les chrétiens visent nécessairement des objectifs plus lointains ou plus élevés, leurs vertus en tant que citoyens appartiennent pleinement aux vertus cardinales qu’ils partagent avec leurs concitoyens athées ou agnostiques. Ils se doivent d’être courageux, modérés, justes et prudent – une tâche difficile qu’ils ne devraient pas éviter ou éluder au prétexte d’un « amour » ou d’une « ouverture » inconsidérés.

Le cœur de la difficulté se trouve dans ce que le professeur Mahoney appelle, à la suite d’Alain Besançon, « la falsification du bien ». Ce qui rend l’humanitarisme ou la religion de l’humanité si séduisante c’est qu’elle procure à ses adeptes la certitude de bien faire en même temps que le sentiment d’être bon, et ce d’autant plus que, dans le monde de la fraternité, l’essentiel de l’action consiste à ressentir. C’est une offre à laquelle il est difficile de résister ! Ce qui est décisif c’est la prétendue évidence et la facilité du bien, qui consiste simplement dans le fait de reconnaitre et d’apprécier la similitude de « l’autre ». La moindre objection ou la moindre réticence suscite une ardente indignation : comment pouvez-vous ne pas voir que le bien est le bien ? Lorsque « être bon » semble synonyme avec le fait d’être un être humain et de reconnaitre que « l’autre » est aussi un être humain, comment pouvez-vous avancer des arguments et des distinctions ? Comment pouvez-vous seulement raisonner ? Comment pouvez-vous ne pas voir qu’un pont est bien et qu’un mur est mauvais ?

D’une main habile et sûre, le professeur Mahoney trace les contours, le rythme, d’une délibération morale sérieuse. Au lieu de vous fier à l’évidence souvent superficielle ou trompeuse du bien, soyez sur vos gardes contre l’inévitable emprise du mal ! Distinguer entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, est le thème de la vie pratique. Se rendre capable d’opérer cette distinction nécessite une longue et rigoureuse éducation de ce juge impartial, mais trop souvent paresseux ou trop facilement corrompu, que la tradition occidentale appelle la conscience. Nous avons besoin d’une conscience bien éduquée et bien entrainée pour affronter les défis de la vie privée et de la vie politique. Une compassion facile ne saurait faire l’affaire. Elle succombera simplement à la falsification du bien.

Les habitants du monde occidental sont soumis à la pression d’une proposition impie soutenue par l’Etat et les élites dirigeantes, y compris nombre de dignitaires de l’Eglise, que je résumerais de la manière suivante : obéir à la loi et répondre à l’appel du devoir ne sont pas des composantes essentielles dans la poursuite d’une vie bonne et accomplie ; le mal, pour déplorable qu’il soit, n’est pas un ennemi implacable nécessitant notre vigilance et notre résistance constantes, il est une nuisance qui va progressivement s’estomper à mesure que nous abandonnons les vieux stéréotypes et les nouvelles suspicions et que nous reconnaissons de grand cœur, et sans délai, la bonté des autres. Le professeur Mahoney argumente de manière très convaincante que cette manière de penser implique la mort honteuse de la vertu civique, de même que de toute attention sérieuse envers la proposition chrétienne. Avec des arguments historiques et philosophiques rigoureux, il reconstitue le pédigrée de cette « nouvelle moralité » et défend de manière persuasive un retour à une juste compréhension de la vie civique – c’est-à-dire, la vie dévouée au bien commun – et de la vie chrétienne – c’est-à-dire, la vie dévouée au bien le plus élevée, qui est plus qu’humain. Il argumente de manière virile et généreuse en faveur de la difficulté de ce qui est juste et noble, de même que pour la justice et la noblesse de ce qui est difficile. »

mardi 16 avril 2019

Notre-Dame de France




Notre-Dame n’a pas été entièrement détruite, et il n’est pas un Français digne de ce nom qui n’en éprouve, au fond de son âme, un profond soulagement ainsi qu’une profonde gratitude, qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas.

Il n’est pas un Français digne de ce nom qui, ce matin, alors que les dernières flammes étaient éteintes, ne se soit senti profondément ému et qui ne se soit senti profondément français, comme peut-être il ne l’avait jamais ressenti de toute sa vie.

Car ce que nous révèle d’abord notre joie immense à la pensée qu’un monument vieux de neuf siècles pourra, peut-être, être préservé, c’est le lien mystérieux qui nous unit à ce tout plus grand que nos vies, que l’on appelle une nation, un peuple, une communauté politique, et qui est sans doute ce qui, dans les œuvres de l’homme, se rapproche le plus de l’éternité.

Rien de ce que bâtit l’homme ne saurait durer toujours. Seuls Dieu ou la Nature, peut-être, sont éternels. God or nature’s God. Mais l’homme est ainsi fait, par la Nature ou le Dieu qui a fait la Nature, qu’il ne peut s’empêcher d’aspirer à l’éternité. Malgré lui, ses regards se tournent vers le ciel, ses pensées s’élancent vers ce qui transcende son existence individuelle, si fragile et si bornée.

L’homme est libre d’embrasser cette aspiration, ou bien de la nier et de fixer obstinément ses regards sur la terre. Mais il n’est pas maitre de se récréer, et lorsqu’il étouffe en lui cet élan, cette espérance, ce sont toutes ses facultés qui peu à peu s’atrophient.

Nous pourrons, sans doute, réparer Notre-Dame à peu près à l’identique. En revanche, malgré toute notre richesse et toute notre science, nous serions absolument incapables de bâtir une autre « Notre-Dame ». Nous le savons, plus ou moins confusément, et c’est bien pour cela que la préservation de nos « monuments historiques » nous est devenu si précieuse.

Nous sentons notre impuissance spirituelle derrière notre puissance matérielle. Cela devrait nous humilier, et nous inciter à réfléchir.

L’homme moderne a tenté de couper, systématiquement, tous les liens qui l’unissaient à l’éternité. Il a proclamé, ou cru constater, la mort de Dieu, et il a prétendu s’émanciper de tout corps politique, pour devenir un pur individu.

Le résultat est là, dans l’angoisse épouvantable qui nous a saisi lorsque nous avons vu les flammes monter et menacer de dévorer le majestueux édifice, soudainement révélé dans sa terrible fragilité.

Un bref instant, tout nous a semblé vain devant cette calamité suprême : Notre-Dame pouvait disparaitre. Jamais nous ne pourrions la remplacer, l’égaler, et encore moins la surpasser. Et c’était la France entière qui nous semblait la proie des flammes.

Un chef d’œuvre architectural comme Notre-Dame n’est pas « un monument historique » ou « un élément du patrimoine mondial ». Il est le joyau d’un peuple particulier, une expression de son génie propre, sa médiation singulière et périssable vers l’universel et vers l’éternel. Et ce joyau ne saurait subsister dans sa fragile beauté que s’il est enchâssé dans un corps politique robuste. Il ne saurait braver les âges que grâce aux soins constants et attentifs de ce peuple pareil à nul autre, qui le considérera comme une précieuse partie de lui-même, qui l’aura peu à peu incorporé dans sa substance nationale et qui sera prêt à tous les sacrifices pour le préserver.

Notre-Dame est NOTRE dame, à nous, Français. Et c’est seulement ainsi que sa beauté peut toucher aussi les autres peuples de la terre.

Mais ce peuple lui-même, avec ses qualités et ses défauts, ce peuple orgueilleux, inconstant, oublieux, ingrat, ce peuple humain trop humain, ne saurait subsister à travers les âges et les épreuves sans tourner ses regards vers l’éternité, sans en appeler à ce qui transcende le monde humain trop humain. Par une nécessité presque irrésistible, c’est à Notre-Dame que ce peuple parfois impie rend grâce d’avoir été délivré du joug d’un ennemi implacable, déterminé à sa perte. Comme tous les peuples de la terre, c’est vers le Ciel qu’il tourne ses prières dans les suprêmes épreuves, même les peuples qui officiellement ne croient pas au Ciel ou qui affectent de se désintéresser de la question.

C’est une pauvre chose que l’homme, considéré en lui-même, et les forces collectives viennent inévitablement à nous manquer si nous ne pouvons pas croire, même obscurément, que le bien et le juste ont un fondement éternel.

Si Notre-Dame contient dans ses murs une partie de l’âme de la France, plus que n’importe quel autre bâtiment, ce n’est pas seulement parce qu’elle est d’une sublime beauté. C’est aussi parce qu’elle est une cathédrale, une prière de pierre, un appel muet à ce Dieu qui aime les hommes et, dit-on, le royaume de France. C’est parce qu’elle est la cathédrale de la capitale de la fille ainée de l’Eglise.

En voyant Notre-Dame-de-Paris être la proie des flammes, les catholiques français ont senti, même un bref instant, les liens invincibles qui les unissent à ce coin de terre particulier que l’on nomme la France. Ils ont réalisé que, pour eux, aucune autre église au monde ne pourrait jamais remplacer celle-ci. Oui, même ceux qui affectent de croire qu’il est horrible de construire des murs et qui confondent la charité avec une compassion sans discernement. En contemplant ce même terrible spectacle, les Français qui ne croient pas au Ciel se sont senti l’âme transpercée parce qu’une cathédrale brûlait et ils ont su, même un bref instant, que la France sans ses églises, et sans cette église en particulier, ne serait plus la France.

La catastrophe nationale qui nous frappe pourrait être, devrait-être pour nous l’occasion d’accueillir et de méditer cette vérité mystérieuse : Notre-Dame c’est la France, et la France c’est Notre-Dame.