Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 15 janvier 2019

A propos de la répression du mouvement des gilets jaunes





Je l’ai dit et redit, la répression policière et judiciaire dont fait l’objet le mouvement des gilets jaunes est scandaleusement disproportionnée par rapport à la manière dont police et justice s’occupent aujourd’hui de la délinquance ordinaire.

D’un côté on n’hésite ni à cogner dur, ni à interpeller très large, ni à tirer la loi dans le sens de la sévérité maximum, de l’autre les instructions officieuses sont aussi claires que désespérantes : « faut pas les énerver, faut pas les provoquer ». Avec les résultats que l’on sait : la gangrène des zones dites « sensibles », c’est-à-dire passées sous la coupe des voyous et des barbus (qui sont parfois les mêmes) s’étend inexorablement.

D’un côté on juge en comparution immédiate et on met en détention préventive, pour cause de report du procès demandé par l’avocat, un homme qui s’est battu avec des gendarmes mobiles lors d’une manifestation, de l’autre on laisse libre après une énième interpellation des délinquants multirécidivistes ayant déjà des dizaines d’antécédents judiciaires.

Il est inutile que je vous donne des (nouveaux) exemples, vous en avez presque chaque jour dans la presse.

Assistons-nous pour autant, comme on peut le lire et l’entendre, à une répression « sauvage », à un « massacre » du peuple français, avons-nous basculé dans une « dictature », voire même (je l’ai lu) un véritable « totalitarisme » ?

Je ne peux pas souscrire à une telle opinion. Bien que je partage beaucoup de choses avec les gilets jaunes, à commencer par leur révolte contre la dépossession fiscale et politique dont ils font l’objet, ainsi qu’une opinion extrêmement basse de notre classe dirigeante, pour parler très gentiment, je ne partage pas cette appréciation concernant la manière dont ils seraient traités par les forces de l’ordre et l’appareil judiciaire.

Oui, il y a bien un deux poids, deux mesures absolument révoltant, mais non, l’Etat n’a pas la main spécialement lourde. Croire le contraire c’est, me semble-t-il, commettre des erreurs de perspectives, erreurs largement dues au fait que, précisément, depuis des décennies, l’Etat a la main de plus en plus molle. Tatillonne mais molle.

Mais examinons, et commençons par la question de la répression des manifestations.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, on compterait onze morts, dont un seul provoqué, accidentellement par l’action des forces de l’ordre : une octogénaire touchée par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets pendant une manifestation, à Marseille. Les autres victimes ont été renversées par des automobilistes.

Faisons quelques brefs rappels historiques sur la manière dont les révoltes fiscales, les grèves et les manifestations ont pu être traitées en France par le passé. Trois exemples suffiront.

Dans une célèbre lettre, écrite le 3 octobre 1675, madame de Sévigné raconte à sa fille la manière dont le pouvoir royal mate la révolte fiscale des « bonnets rouges », en Bretagne : « Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? On a fait une taxe de cent mille écus, et si on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de recueillir les habitants sous peine de la vie ; de sorte qu’on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin. »

1e mai 1891, à Fourmies, petite ville industrielle du Nord, la troupe tire sur la foule qui réclamait la libération de quatre grévistes arrêtés le matin même. Neuf morts, trente cinq blessés.

6 février 1934, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les manifestants qui tentaient de marcher sur la Chambre des Députés. Bilan officiel, 14 morts et 657 blessés.

Donc non, je ne trouve pas la répression policière des manifestations de gilets jaunes particulièrement féroce, dans l’absolu.

Mais les « milliers » de blessés dans les rangs des gilets jaunes, me dira-t-on ? Mais ces blessures spectaculaires, ces mutilations même, provoquées par les Lanceurs de Balle de Défense ? Mais les incontestables violences policières ? Et toutes ces photos, toutes ces vidéos qui circulent ? Les flics sont des salopards, non ?

Je ne prétends pas qu’il n’y a jamais eu usage abusif de la violence durant les manifestations des gilets jaunes. En fait, étant donné la durée et la nature du mouvement, et l’être humain étant ce qu’il est, je suis absolument persuadé qu’il a dû y avoir de tels abus de la part des forces de l’ordre. Et même des abus nombreux, en valeur absolu.

Mais je me sens obligé de rappeler quelques faits.

Prenons le cas des LBD qui font tellement polémique. Pourquoi toutes ces blessures à la tête provoquées par ces projectiles qui, précisément, sont censés ne jamais être tirés dans la tête ? Il faut que les policiers le fassent exprès, ce n’est pas possible autrement. En plus ces armes sont précises, il y a un système d’aide à la visée, ajoute-t-on. Donc c’est voulu.

Sauf que, la précision théorique d’une arme est une chose, la précision d’un tir fait en situation réelle et sur une cible mouvante en est une autre, très différente. Dans une manifestation, il y a, en général, la fumée des lacrymogènes, des gens qui bougent dans tous les sens, le stress inhérent à la situation, etc. Si, par exemple, au moment du tir, le canon de votre arme bouge d’un degré vers le haut par rapport à la visée que vous avez prise, si votre cible se trouve à 20 mètres votre projectile arrivera 35 centimètres plus haut que ce que vous avez prévu. Si, pendant l’intervalle de temps où vous tirez et celui où le projectile atteint sa cible, celle-ci bouge de 15 ou 20 centimètres – ce qui, étant donnée la faible vitesse initiale des projectiles du LBD, environ 90m/s, n’a rien d’invraisemblable - vous obtenez une différence d’une cinquantaine de centimètres entre le point que vous avez visé et l’endroit que vous atteignez, c’est-à-dire, sur un homme d’1m85 comme moi, la distance qui sépare le nombril de la mâchoire. Je vous laisse prendre les mesures sur quelqu’un de plus petit. Donc, fatalement, même avec des gens bien formés et respectueux des consignes, les loupés doivent inévitablement être assez nombreux.

Mais quand même, tous ces blessés… D’abord, combien y en a-t-il ? Personne ne sait exactement, bien sûr, même si certains ont essayé d’établir un décompte. Le journal Libération, par exemple (pas vraiment un média pro-flic, a priori) a recensé 93 blessés graves parmi les gilets jaunes au 14 janvier 2019. Comptent comme « blessures graves » « les membres arrachés, les organes ayant perdu leur fonction principale, les fractures, les pieds et jambes incrustés de bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête ». Sur ces 93 blessés graves, 68 l’auraient été par tir de LBD, et au moins treize victimes auraient perdu un œil. Toujours à la même date, selon France Info, l’IGPN aurait été saisie 54 fois au sujet de violences policières commises durant les manifestations, et l’IGGN une vingtaine de fois. Ces chiffres ne sont qu’un reflet sans doute partiel de la réalité, mais ils nous donnent un ordre de grandeur.

Bien sûr le nombre de blessés, impressionnant en lui-même, doit être rapporté à la durée du mouvement et au nombre de manifestants. En prenant les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur on arrive, pour le moment, à plus d’un million de manifestants sur neuf semaines (1 011 600, si vous voulez tout savoir). Chiffres certainement sous-estimés, mais prenons les comme base de calcul. Cela signifie que depuis le début du mouvement des gilets jaunes environ 0,01% des manifestants auraient été blessés gravement par les forces de l’ordre. Vous pouvez multiplier par deux, ou trois, ou quatre, ou même dix le nombre de blessés graves si vous voulez, cela ne change pas l’ordre de grandeur. Qui est donc objectivement très faible. Et bien sûr cette présentation présuppose que toutes ces blessures graves auraient été infligées volontairement par les forces de l’ordre, ce qui est, quand même, très probablement faux.

Les LDB ont-ils donc toujours été utilisés conformément aux conditions réglementaires, très restrictives, de leur utilisation ? Je n’en sais rien (pas plus d’ailleurs, je pense, que l’écrasante majorité de ceux qui affirment que les policiers cherchent sciemment à blesser les manifestants), mais je serais prêt à parier que non, en effet. Faut-il interdire l’usage de ces armes ? Je ne sais pas. C’est un débat qui mérite d’être ouvert, pourvu qu’il soit conduit honnêtement, c’est-à-dire en écoutant les deux parties et en n’oubliant pas quelque chose que nous avons sans doute largement oublié : le maintien de l’ordre public lors d’une manifestation, c’est moche, c’est brutal, c’est sale. Plus ou moins moche et brutal, selon la nature du gouvernement et les mœurs de la population, mais moche et brutal quand même.

Vous voulez disperser une foule qui refuse de se disperser ? Si les lacrymos ne marchent pas, il vous reste une seule solution non léthale : vous cognez. Avec un canon à eau, avec des matraques, avec des balles en caoutchouc, avec vos poings, avec vos pieds…, tout cela revient fondamentalement au même : vous cognez sur les gens en face.

Vous voulez maitriser quelqu’un qui résiste vraiment ? Pareil, vous lui tapez dessus. Les jolies clefs de bras, les chouettes mouvements de self-défense que l’on voit faire dans les films, dans la réalité ça ne marche pas. Oui, répétez après moi : ça ne marche pas. En tout cas, pas si vous n’avez pas préalablement attendri le gars en lui tapant dessus, dans, mettons, 98% des cas.

Et à chaque fois que vous faites usage de la violence physique, à chaque fois que vous tapez brutalement sur quelqu’un, ça peut faire très mal, ça peut blesser, ça peut tuer, même sans intention de tuer ou de blesser.

Vous ne voulez pas risquer d’être blessé en manifestant ? C’est très simple : déclarez votre manifestation et défilez gentiment là où le gouvernement vous autorise à défiler, puis dispersez-vous sagement dès que les forces de l’ordre vous le diront. Laissez-vous promener au bout de la laisse, quoi (et, condition subsidiaire, priez pour qu’aucun élément perturbateur ne vienne infiltrer votre manif).

Mais, me direz-vous, on n’obtient rien en manifestant comme ça !

Oui, c’est vrai. En France, on obtient bien plus en cassant qu’en défilant paisiblement. C’est très regrettable mais ça ne change rien au point que je veux rappeler : le maintien de l’ordre, c’est sale, et manifester c’est toujours prendre un risque.

Rappeler cela ne revient nullement à prendre partie pour les forces de l’ordre ou à idéaliser les agents de la force publique, c’est juste, me semble-t-il, prendre le parti de la réalité.

Et si vous voulez le savoir, mon opinion concernant les agents de la force publique est grosso modo identique à celle d’Orwell : « People sleep peaceably in their beds at night only because rough men stand ready to do violence on their behalf. »

Puisque, de manière générale, « les passions des hommes ne se conformeront pas sans contrainte aux exigences de la raison et de la justice », la loi, le gouvernement et la force publique sont des maux nécessaires. Mais les agents de la force publique sont, de manière générale, des hommes « rudes », aux motivations souvent problématiques. Sauver la veuve et l’orphelin, défendre la république, tout ça c’est très bien, mais on ne persuadera pas que, lorsque l’on est CRS ou gendarme mobile, interpeller virilement un manifestant qui fait mine de résister, ou bien savater quelques casseurs présumés ne font pas partie des satisfactions immatérielles du métier. Bref, lorsque l’on fait de l’usage de la violence légale son métier il est bien difficile de ne pas aimer, au moins un peu, dans un recoin de son petit cœur, faire usage de la violence. Et il est bien difficile aussi de ne jamais abuser des prérogatives qui vous sont confiées, surtout dans le feu de l’action.

Les CRS ne sont pas gentils avec les gilets jaunes ? Bin non, pourquoi voudriez-vous qu’ils le soient ? Ils n’ont pas choisi ce métier pour être gentils. Ni pour réfléchir aux ordres qu’on leur donne. Pour autant, la vérité me force à dire que, jusqu’à maintenant, je n’ai pas l’impression qu’ils se soient montrés méchants non plus. Méchant, c’est encore autre chose. Nous avons oublié ce que c’est que de réprimer méchamment une manifestation.

Venons-en au traitement judiciaire des manifestants arrêtés.

Des chiffres divers – certains manifestement fantaisistes – circulent à ce sujet. Je me baserai sur ceux rapportés par la journaliste Paule Gonzalès, du Figaro, qui est en général bien informée. Du 17 novembre au 7 janvier, les forces de l'ordre auraient procédé à 6475 interpellations ayant donné lieu à 5339 gardes à vue. Certainement, les policiers, suivant en cela les instructions des procureurs qui eux-mêmes suivaient les instructions du gouvernement, ont ciblé large, et pas mal de personne se sont retrouvées en garde à vue durant quelques heures pour des broutilles. Evidemment, pour ceux qui en ont été victimes, ça fout en rogne. Manifestement aussi, les conditions de garde à vue ont été parfois délibérément humiliantes. On comprend parfaitement quelle était la consigne : dégoutez-les de venir manifester à nouveau. Encore une fois, ça fout légitimement en rogne. Mais enfin, au bout de quelques heures désagréables, la plupart des gens ont été libérées. Qu’en est-il des condamnations ? Il y en aurait eu un millier. Soit donc 0,1% des manifestants environ.

Mais de quelle nature ont été ces condamnations ?

Le problème, pour évaluer correctement la sévérité de la réponse judiciaire aux gilets jaunes, c’est que, depuis trop longtemps, la justice en France est devenue un théâtre d’ombres dans lequel la peine prononcée publiquement et solennellement par le tribunal n’a souvent pas grand-chose à voir avec la peine qui sera réellement exécutée. Lorsque vous entendez que quelqu’un a été condamné à de la prison, demandez-vous si c’est de la prison ferme. Si c’est de la prison ferme, demandez-vous si la peine prononcée est supérieure à deux ans. En dessous de deux ans, la règle est que votre peine sera aménagée, c’est-à-dire transformée en autre chose que de la prison, surtout si vous n’avez pas d’antécédents judiciaires. Et si jamais, malgré tout, vous allez en prison, avec le jeu des différentes remises de peine, le temps que vous y passerez sera en général inférieur de moitié à ce qui a été prononcé initialement. Et je ne vous parle même pas des quelques 100 000 peines de prison ferme qui sont constamment en attente d’exécution, ni du taux d’exécution pas vraiment mirifique des TIG.

Sur le millier de peines prononcées, il y aurait eu 153 mandats de dépôt, c’est-à-dire 153 mises en prison immédiatement à la sortie du tribunal. Autrement dit, 85% des condamnés seraient ressortis libres du tribunal, et tout laisse penser que presque tous le resteront. À Paris, pour les 249 majeurs jugés en comparution immédiate, on compterait 55 renvois à une audience ultérieure, 63 condamnations à une peine de prison assortie d'un sursis ou d'un sursis avec mise à l'épreuve, 58 condamnations à une peine de prison ferme en totalité ou en partiel, 13 condamnations à un travail d'intérêt général, 20 condamnations à des jours-amendes ou à une amende et 40 relaxes. En province le taux de relaxe aurait été bien moindre mais, même en tenant compte de cette différence, il n’en reste pas moins que l’on ne peut pas sérieusement parler de peines « folles » ou de justice « d’abattage ».

Ce que l’on peut dire, en effet, c’est que la justice a la main plus lourde que d’habitude et que, comme je l’ai dit en ouverture, il y a en la matière un incontestable deux poids deux mesures : selon que vous serez racaille de banlieue ou gilets jaunes, les jugements de cour, etc. Mais plus lourd que d’habitude, dans la France contemporaine, cela ne signifie rien d’autre que : un peu moins laxiste que d’ordinaire. Nous avons oublié ce que c’est qu’un régime vraiment dur.

Nous ne sommes pas en dictature, on n’écrase pas le peuple français sous une botte ferrée, on ne massacre pas les manifestants, la police politique ne fait pas disparaitre les gens en pleine nuit. Ce n’est pas vrai. Du moins pas encore.

Ce qui est vrai, c’est que l’appareil répressif se montre bien plus dur (ou plutôt bien moins mou) avec les gens ordinaires, avec les braves Français moyens habituellement honnêtes et légalistes, qu’avec les délinquants chroniques. A mon sens, c’est presque plus grave, en tout cas plus immoral.

Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville faisait remarquer, à propos de la censure exercée par l’Eglise, au 18ème siècle : « Les auteurs n'étaient persécutés que dans la mesure qui fait plaindre, et non dans celle qui fait trembler ; ils souffraient cette espèce de gêne qui anime la lutte, et non ce joug pesant qui accable. Les poursuites dont ils étaient l'objet, presque toujours lentes, bruyantes et vaines, semblaient avoir pour but moins de les détourner d'écrire que de les y exciter. »

Cette description frappante semble avoir été faite pour décrire la manière dont le gouvernement traite le mouvement des gilets jaunes.

La répression dont celui-ci fait l’objet est bien plus propre à susciter l’indignation que la peur, elle est de l’huile jetée sur le feu bien plus qu’une douche glacée sur l’ardeur des contestataires. Et les discours qui l’accompagnent ne font qu’en décupler l’effet. Ce qui est vraiment insupportable, ce ne sont pas les gardes à vue injustifiées et les coups de matraque gratuits, ce sont les leçons de morales si manifestement destinées à servir ceux qui les profèrent, ce sont les appels à défendre « la république » lorsqu’il ne s’agit que de défendre des privilèges. Ce qui rendrait enragé même un paisible ruminant, c’est d’entendre sans cesse invoquer les mânes de la démocratie par ceux qui transpirent le mépris du peuple et qui n’aspirent qu’à une seule chose : pouvoir continuer à gouverner sans lui, et même de préférence contre lui.

Pour couronner le tout, nos gouvernants croient malin d’agiter de vagues menaces de justice d’exception et de lois draconiennes pour mater la contestation bruyante dont ils font l’objet.

Tocqueville écrit, à la fin de son ouvrage : « Mais rien ne fut d'un enseignement plus pernicieux que certaines formes que suivait la justice criminelle quand il s'agissait du peuple. Le pauvre était déjà beaucoup mieux garanti qu'on ne l'imagine contre les atteintes d'un citoyen plus riche ou plus puissant que lui ; mais avait-il affaire à l'État, il ne trouvait plus, comme je l'ai indiqué ailleurs, que des tribunaux exceptionnels, des juges prévenus, une procédure rapide ou illusoire, un arrêt exécutoire par provision et sans appel. (…)
C'est ainsi qu'un gouvernement doux et bien assis enseignait chaque jour au peuple le code d'instruction criminelle le mieux approprié aux temps de révolution et le plus commode à la tyrannie. Il en tenait école toujours ouverte. L'ancien régime donna jusqu'au bout aux basses classes cette éducation dangereuse. (…)
Il est vrai que, dans cette monarchie du XVIIIe siècle, si les formes étaient effrayantes, la peine était presque toujours tempérée. On aimait mieux faire peur que faire mal ; ou plutôt on était arbitraire et violent par habitude et par indifférence, et doux par tempérament. Mais le goût de cette justice sommaire ne s'en prenait que mieux. Plus la peine était légère, plus on oubliait aisément la façon dont elle était prononcée. La douceur de l'arrêt cachait l'horreur de la procédure. »

Ne croirait-on pas que Tocqueville parle de nous ?

Nos gouvernants, qui passent leur temps à se référer à l’histoire et à nous mettre en garde contre le retour des années trente, ne comprennent pas que c’est une autre tragédie qu’ils sont en train de rejouer. Finances publiques en perdition, système fiscal oppressif et inextricable, privilèges devenus insupportables à force de n’être plus la contrepartie d’aucun service rendu, disparition des corps intermédiaires, et maintenant cahiers de doléance, il ne manque pas grand-chose au tableau pour reproduire l’original.

Tocqueville écrit à propos des dernières années de l’Ancien Régime : « Il semblait qu'on eût entièrement oublié la Jacquerie, les Maillotins et les Seize, et qu'on ignorât que les Français, qui sont le peuple le plus doux et même le plus bienveillant de la terre tant qu'il demeure tranquille dans son naturel, en devient le plus barbare dès que de violentes passions l'en font sortir. » Notre classe dirigeante parait s’être donnée pour but de tester la vérité de cette proposition.

samedi 5 janvier 2019

Libérons-nous du féminisme ! Oui, mais pas que du féminisme




Le féminisme est l’une des grandes forces politiques qui structurent nos démocraties sénescentes. Il trace les limites de ce qui peut se dire sans danger dans la conversation civique au sujet des rapports entre les hommes et les femmes. Il change peu à peu les mœurs et les opinions dans quantité de domaines cruciaux, la famille, l’éducation, la sexualité, la manière dont nous nous concevons et nous comportons en tant qu’être sexués. Il modifie les lois, et jusqu’à la Constitution, pour mettre celles-ci en conformité avec ses principes de base. Très peu de gens peuvent se vanter d’être insensibles à ses arguments, à sa rhétorique, à sa puissance d’intimidation.

Ou, plus exactement, très peu d’Occidentaux. Nous reviendrons sur ce point.

Peu osent s’élever contre cette force très puissante, qui peut faire et défaire les réputations, qui peut briser ou au contraire accélérer les carrières. Les hommes, tout particulièrement, craignent de prendre publiquement fait et cause contre le féminisme. C’est que les risques sont objectivement très grands pour ceux qui ambitionnent de faire une carrière politique ou bien de percer dans la république des lettres, c’est-à-dire pour ceux qui, peu ou prou, alimentent la conversation civique. C’est aussi qu’il est difficile d’articuler publiquement une position qui semble motivée uniquement par des motifs personnels. Un homme qui attaque le féminisme ne le fait-il pas parce qu’il regrette le bon temps du patriarcat, ou, pire encore, par pure et simple misogynie ? Avant même qu’il ait pu avancer ses arguments il aura dû se défendre contre l’accusation véhémente de vouloir confiner les femmes dans leur cuisine et rétablir le droit de cuissage, ou contre l’insinuation infâmante qu’il est trop peu sûr de sa propre virilité pour supporter de vivre avec des femmes qui soient ses égales. Encore heureux s’il peut dépasser ce stade du tir de barrage sans être anéanti ou discrédité. Et puis c’est aussi que les hommes craignent de perdre l’estime des femmes en dénonçant le féminisme, même si peu oseraient l’avouer ou se l’avouer.

Les hommes se répartissent donc schématiquement en trois catégories. Ceux qui préfèrent essayer de s’accommoder tant bien que mal de la domination du féminisme, en baissant la tête lorsqu’il le faut et en maugréant intérieurement de devoir baisser la tête. Ceux qui font publiquement assaut de féminisme pour essayer de se gagner les bonnes grâces des femmes et pour avancer leur carrière. Et ceux qui, par réaction, se réfugient dans une virilité outrancière qui, moralement et intellectuellement, ne vaut pas mieux que le féminisme qu’ils prétendent combattre.

Par conséquent, la résistance au féminisme doit venir d’abord des femmes. Il faut que certaines d’entre elles osent se dresser publiquement contre les féministes qui prétendent parler au nom des femmes avant que, éventuellement, des hommes puissent joindre leurs voix et leurs arguments aux leurs.

Fort heureusement pour les deux sexes, il existe des femmes qui ont à la fois la clairvoyance et le courage de défier haut et fort le clergé féministe et de dénoncer la nocivité de son dogme.
Une partie de celles qui prennent la parole contre le féminisme le font au nom de ce que l’on appelle souvent « les valeurs traditionnelles », c’est-à-dire, pour simplifier légèrement, au nom de la famille et du catholicisme. Ou, plus exactement, au nom d’une conception de la famille fortement teintée de catholicisme. Ces femmes-là, il faut hélas le reconnaitre, sont assez peu audibles. Les médias, qui sont presque unanimement progressistes, éprouvent pour elles une hostilité instinctive et il leur est très facile de les caricaturer et de déformer leurs arguments. Les obstacles qu’elles doivent franchir pour se faire entendre dans la conversation civique sont, pour le moment, presque aussi insurmontables que ceux des hommes.

Mais d’autres femmes défient le féminisme au nom de la joie de la complémentarité des sexes. Elles prennent la défense des hommes ou, plus exactement, de la virilité, face aux assauts du féminisme en affirmant que « la polarité est essentielle à la civilisation et à la joie de vivre ». Ces femmes défendent par exemple la figure aujourd’hui honnie du dragueur ou de « l’homme à femmes » et récusent avec force l’idée que les femmes seraient de pauvres créatures innocentes soumises bien malgré elles à la concupiscence masculine. Elles parlent avant tout le langage de l’amour, de la galanterie, du désir, et de la littérature, pour qui ces thèmes sont bien évidemment centraux, au moins depuis le 18ème siècle.
Bérénice Levet appartient à cette seconde catégorie, bien plus redoutable pour les féministes que la première. Le titre de son dernier ouvrage, « Libérons-nous du féminisme ! », sonne comme un appel au combat et son sous-titre dit tout de la teneur de son argument : « Nation française, galante et libertine, ne te renie pas ! ».

Bérénice Levet attaque en effet frontalement le féminisme au nom d’un certain art de vivre à la française, l’art de la mixité et de « l’érotisation des relations », qui consiste, dit-elle, dans le fait « d’exalter la polarité, d’adopter des manières qui agréent, au sens fort, aux deux sexes et qui font que chacun recherche la présence de l’autre, et ce en dehors de toute visée amoureuse, conquérante, simplement pour la saveur d’une telle atmosphère, pour la beauté du geste, si l’on peut dire. »

Pour le dire autrement, Bérénice Levet veut réhabiliter le goût de la différence des sexes face à un féminisme qui emploie toute son énergie à faire des hommes des femmes comme les autres, et elle veut réhabiliter les mœurs françaises contre un féminisme qui est tout autant en guerre contre la nation qu’il est en guerre contre la virilité.

Elle le fait avec intrépidité, avec intelligence, avec pertinence, avec fermeté et, faut-il le dire ? d’une manière à la fois éminemment féminine et éminemment française.

Son livre a pour épigraphe une citation de Nietzsche : « J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels. », et l’on sent effectivement presque à chaque page, que Bérénice Levet vit profondément son argument, qu’elle est à la fois habitée par le goût de la compagnie des hommes et par l’amour de la France.

« Que signifie notre réputation de nation libertine ? », écrit-elle, « Une nation que le désir n’effarouche pas. Complaisance envers les hommes, ainsi que les féministes américaines nous en accusent volontiers ? Nullement ! Délectation partagée ! Ce n’est pas une concession que les femmes font aux hommes que de vivre, de travailler, de converser, de faire l’amour avec eux. Les femmes, françaises en tout cas, ne souhaitent nullement et n’ont jamais souhaité vivre entre elles, loin des hommes, séparées d’eux. Il nous faut le marteler. »

« Messieurs, ne nous laissez pas seules avec les femmes ! » supplie-t-elle dans l’un de ses chapitres. « La saveur de l’existence tient à la polarité, aux chatoiements des deux sexes, la France l’a toujours su. »

Il faut du courage pour oser dire aujourd’hui publiquement, en ces temps de « #balancetonporc », que « pour la femme, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’indifférence ou la neutralité du regard masculin » ou pour « confesser » que « les hommes qui sont encore capables d’être distraits de leur travail par une collègue ou, dans la rue, détournés de leurs Smartphones par une femme qui passe me rassurent. Ils sont capables d’un écart, d’un pas de côté, ils sont du côté de la beauté, du plaisir, de la volupté. »

Bérénice Levet n’a que mépris pour « ce féminisme victimaire, pleurnichard, répressif, régressif et belliqueux, auquel l’affaire Weinstein a apporté l’ultime consécration », ce féminisme qui est aujourd’hui le véritable ennemi des femmes et dont il est urgent de nous émanciper, hommes et femmes, ensemble.

Dont il est urgent aussi de nous émanciper en tant que Français, car le féminisme attaque à la racine l’un des traits essentiels de la nation française, l’équilibre que celle-ci avait su construire patiemment au cours des siècles entre le commun et le privé, entre le domaine où la différence des sexes est censée être secondaire et le domaine où cette différence est exaltée. Cet équilibre est en effet un chef-d’œuvre de civilisation, qui faisait largement droit à la fois au désir légitime de chaque individu d’être jugé sur ses qualités et ses talents, et non sur son sexe, et à la complémentarité naturelle des hommes et des femmes, qui implique que chaque sexe a ses domaines d’action privilégiés. Bérénice Levet comprend parfaitement que bouleverser cet équilibre au nom d’une chimérique « émancipation » est porteur de graves conséquences politiques, et elle voit notamment très bien que le féminisme fait aujourd’hui le lit de l’islamisme, que le féminisme, sans bien s’en rendre compte peut-être, travaille en réalité à l’extension des mœurs musulmanes sur la terre de France.

« Etre féministe », écrit Bérénice Levet, « c’est ainsi être désespérément absent des seuls lieux et des seules causes où être féministe garderait un sens et une urgence. Les féministes accusent la France de demeurer une société patriarcale, mais si patriarcat il y a encore dans notre pays, c’est seulement là où elles refusent de le voir, dans les territoires dont les clefs ont été remises aux islamistes et placés sous leur juridiction. Il s’agit d’un patriarcat d’importation. »

Bérénice Levet taille en pièces un certain nombre de « fake news » du féminisme et révèle, ou rappelle, pour ceux qui ont déjà étudié la question, la profonde malhonnêteté intellectuelle de ce mouvement idéologique.

Parmi de nombreux mérites, le livre de Bérénice Levet a ainsi celui de faire justice une bonne fois pour toute du mythe des deux féminismes. Selon ce mythe, il y aurait un bon féminisme, universaliste et raisonnable, celui des années 60 et 70, et un mauvais « néoféminisme », importé d’outre-Atlantique, qui serait communautariste et agressif. Il faudrait donc ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire ne pas confondre le féminisme avec les excès d’une « féministe » de carrière comme Caroline de Haas, qui n’hésite pas à déclarer avec un aplomb pyramidal : « un homme sur deux ou trois est un agresseur sexuel. » Mais la réalité est que « le ver était dans le fruit », affirme sans ambages Bérénice Levet, « le ver de la haine des hommes, de la guerre des sexes, de la criminalisation du désir et de la sexualité masculine, des batailles linguistiques et sémantiques, et même de l’épuration culturelle. Le néoféminisme ne trahit pas le féminisme, il le parachève, il en prolonge l’inspiration et les élans initiaux. Entre le néoféminisme et le féminisme, il y a bien filiation et non traitrise ou rupture. »

Et c’est bien pour cela qu’il faut nous libérer du féminisme tout court, et non simplement du néoféminisme.

Ce qui a pu nous donner l’illusion qu’il existait deux féminismes est le fait que, durant quelques décennies, mettons jusqu’au début des années 1990, le féminisme qui sévissait en France comme dans toutes les démocraties occidentales a été tempéré par les mœurs françaises, par le goût français pour la mixité, la galanterie, le libertinage. Mais ces mœurs ont fini par céder du terrain, sous les coups de boutoir de la propagande féministe, des changements législatifs qu’elle induisait, et de l’importation massive de populations venues de pays aux mœurs pour le coup réellement patriarcales. Le féminisme « à la française » n’a jamais existé. Ce qui a existé un temps, c’est un féminisme qui devait composer avec le tempérament français. Aujourd’hui que ce tempérament a été discrédité, a disparu peut-être, le féminisme fait rage dans toute sa hideuse vérité. Ecole du ressentiment, école de la laideur, école de la bêtise, école du malheur.

Comme l’écrit justement Bérénice Levet, « être, se dire « féministe », ce n’est pas simplement dénoncer les inégalités entre les deux sexes et travailler à les abolir, c’est expliquer ces inégalités par la volonté masculine de dominer les femmes, de se les soumettre, et ce depuis l’aube de l’humanité et partout dans le monde. »

Bref, le féminisme est une idéologie qui conduit fatalement à la haine des hommes, et si certaines féministes en sont exemptes c’est en contradiction avec leurs propres principes.

Cela peut se démontrer simplement (et on aurait aimé que Bérénice Levet insiste peut-être davantage sur cette logique des idées féministes). L’axiome de base du féminisme est l’absence de différences naturelles entre les hommes et les femmes. Psychologiquement, moralement, si ce n’est physiquement, hommes et femmes sont identiques. Cet axiome tient tout entier dans le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir : « On ne nait pas femme, on le devient ». La féminité est « une construction sociale », tout comme la virilité. Par conséquent, si l’on constate des inégalités entre les deux sexes dans la distribution des places et des honneurs, cela sera aussi interprété comme une « construction sociale », comme le produit de la volonté de certains, et non comme le résultat spontané des goûts et des talents propres à chaque sexe. Etant donné que, selon les féministes, la part traditionnellement dévolue aux hommes est la part désirable (autrement dit, l’homme est le modèle implicite), ces inégalités seront comprises comme défavorisant les femmes. Puisque nul n’est volontairement injuste envers lui-même, ces inégalités ont donc été imposées aux femmes par les hommes (profitant peut-être d’une différence naturelle, leur plus grande aptitude à la violence). Et si ces inégalités persistent aujourd’hui encore, c’est nécessairement la faute des hommes. Les hommes sont donc des oppresseurs, et à supposer même que nous arrivions un jour à édifier une société sexuellement neutre, il n’en resterait pas moins vrai que les hommes ont « contracté à l’égard des femmes une dette à jamais insolvable qui autorise de la part des femmes toutes les humiliations », comme le dit Bérénice Levet.

A cette logique de base sont bien sûr venus se rajouter d’autres éléments au fil du temps. D’une part, dénoncer l’oppression prétendument exercée par les mâles blancs est un bon moyen de prendre leur place. Les quotas de femmes, explicites ou implicites (et les quotas implicites sont de loin les plus importants, la plupart des professions et des organisations ayant depuis longtemps devancé la loi) sont une aubaine pour la partie carriériste de l’humanité féminine. Et d’autre part, fort logiquement, le mouvement féministe a été largement investi au fil des années par des femmes qui, pour des raisons personnelles diverses et avant même d’être féministes, détestaient la gent masculine.

Fort logiquement aussi, le domaine de la sexualité est celui qui, depuis le début, a concentré l’attention et l’ire des féministes. Il est effet celui, peut-être, ou les différences naturelles entre les deux sexes, tant physiques que morales, se donnent le plus nettement à voir. La sexualité, et tout ce qui l’accompagne, est aussi ce qui a toujours motivé une abondante fraternisation avec l’ennemi. Non seulement les femmes ont (continuent à avoir) une approche de la sexualité bien différente de celle des hommes, mais en plus elles continuent à être attirées par la virilité, y compris contre leurs propres principes, comme plus d’une féministe l’a appris à ses dépens. Il y a là un double scandale qui excite particulièrement la rage des féministes et qui suscite inépuisablement en elles l’envie du pénal, selon le jeu de mots profond de Philippe Muray.

On comprend donc parfaitement que Bérénice Levet soit particulièrement inquiète de l’emprise croissante de ce qu’elle appelle « les nouvelles inquisitions » qui forment le sujet de la seconde partie de son livre. « Surveiller et punir les hommes, édicter des normes, codifier le jeu du désir, armer juridiquement les femmes contre cette espèce terrifiante que serait le sexe opposé. La loi s’immisce ainsi dans les relations entre les hommes et les femmes, réglées jusqu’alors par les seules mœurs », écrit-elle. « Quel que soit l’endroit où elles se trouvent, les femmes doivent savoir qu’elles ont à leur disposition un instrument juridique les protégeant contre l’éventuel mais tellement probable prédateur qu’elles seront amenées à croiser au cours de leur journée. Et on n’en reste pas là. On investit le domaine de la culture : on rouvre les livres, on réécoute les opéras, on scrute les tableaux exposés dans nos musées, on visionne les chefs-d’œuvre du cinéma. Tous sont revus et jugés à une aune exclusive : le traitement réservé aux femmes. Le verdict tombe : baiser volé, consentement incertain, rapt, second rôle, sexisme. »

On comprend aussi que son livre soit, en conséquence, et pour une bonne part, un éloge, une défense et une illustration de cet art très français « d’exalter la polarité des sexes ».

Toutefois, cet angle d’attaque, pour légitime qu’il soit, marque aussi les limites de son approche.

Bérénice Levet voit dans le féminisme un puritanisme d’un nouveau genre. « Par « puritanisme » j’entends une hantise de la chair, des sens, du désir, du jeu – point capital, car nos néoféministes ne rigolent pas ! – qui s’instaure entre les deux sexes, une répulsion pour la sexualité », écrit-elle.

Et il est vrai que les récents développement comme « #balancetonporc » ou la loi Schiappa contre le « harcèlement de rue » vont incontestablement en ce sens. Mais se focaliser sur le caractère profondément anti-érotique du féminisme risque de nous faire perdre de vue les liens très étroits que cette idéologie entretient avec ce que l’on a appelé la « libération sexuelle ».

Les deux idéologies se rejoignent à leur racine commune : la négation de la nature. Le féminisme nie qu’il existe des différences naturelles d’ordre psychologique entre les hommes et les femmes (et aujourd’hui en vient même à nier qu’il existe des différences physiques), le mouvement de la libération sexuelle nie qu’il existe des limites naturelles d’ordre psychologique à la sexualité humaine. Le féminisme voit dans le féminin et le masculin des « constructions sociales », les tenants de la libération sexuelle voient dans la pudeur, la honte, l’ambivalence des sentiments, et plus généralement dans toute limite morale posée à l’usage de nos organes génitaux, des « constructions sociales » fondamentalement arbitraires. Pour les féministes, partout où il y a un homme il pourrait (il devrait) y avoir une femme, pour les tenants de la libération sexuelle il n’existe aucune raison que la sexualité ne puisse pas devenir une activité purement récréative pour l’être humain.

Pendant un temps les deux mouvements ont fait cause commune. A ses débuts, le féminisme voyait dans la sexualité l’une des causes essentielles de l’assujetissement des femmes aux hommes. En matière de sexualité, disaient les féministes, les femmes ont toujours été confinées dans un rôle passif. L’homme est censé prendre l’initiative en tout : l’initiative de manifester son intérêt pour telle ou telle femme (de « draguer »), l’initiative d’initier le rapport sexuel, durant ce rapport il pénètre et elle reçoit, etc. Pire, sans doute, les femmes avaient tendance à manifester une dépendance sentimentale déplorable vis-à-vis des hommes avec lesquelles elles avaient des rapports sexuels. Elles ne pouvaient pas s’empêcher d’espérer être rappelées le lendemain d’une nuit torride, et s’indignaient si elles ne l’étaient pas. Et puis, bien entendu, elles portaient les enfants, ce qui les rendait encore plus dépendantes des hommes à tous points de vue.

Ceci devait changer, proclamèrent les féministes, et les femmes elles aussi devaient à l’avenir manifester une « indépendance virile » en matière de sexualité. Les femmes devaient multiplier les partenaires sexuels sans honte et sans remords, et elles devaient être délivrées des conséquences de la sexualité par un accès illimité à la contraception et à l’avortement, avortement qui devait lui aussi être pratiqué sans honte et sans remords. C’est à ce prix que les femmes seraient enfin émancipées des hommes et qu’elles se guériraient du mythe « romantique » de l’amour hétérosexuel.

Les féministes soutinrent donc le mouvement de libération sexuelle à ses débuts. Il s’est avéré depuis, comme cela était parfaitement prévisible, que ce mouvement a surtout joué en faveur de certains hommes, car, comme le savaient nos grands-parents, les hommes sont par nature mieux équipés que les femmes pour être des cavaleurs (ce qui ne veut pas dire que cavaler soit une bonne chose pour eux, mais c’est une autre question). Beaucoup de femmes ont fini par se rendre compte que la « libération sexuelle » n’est peut-être pas une si bonne affaire que cela. Néanmoins les dogmes fondamentaux restent intacts. Pudeur, chasteté, tempérance, sont des inventions masculines destinées à asservir les femmes. Une femme peut multiplier les partenaires sexuels et s’en porter très bien. La liberté totale d’avorter quand la femme le souhaite est un bien indiscutable, et ainsi de suite. Si la libération sexuelle n’a pas apporté tous les bienfaits que l’on en espérait, c’est simplement parce que les hommes n’ont pas suffisamment tenu compte de la volonté de leurs partenaires (mais pouvait-on attendre autre chose de la part de ces oppresseurs patentés ?). Désormais, il faudra les forcer à se soucier du consentement de la femme à chaque étape de la « relation », voilà tout.

Mais l’accent mis sur le consentement comme critère exclusif du bien et du mal en matière de sexualité montre bien que la perspective fondamentale reste la même : la nature humaine ne pose pas d’obstacles à la souveraineté sexuelle de l’individu.

Par conséquent, le féminisme n’est pas seulement un puritanisme, il est aussi un libertinage, mais un libertinage triste, totalement in-érotique, un libertinage pour le principe. Plus précisément, le féminisme, d’une part, encourage les femmes à « explorer leur sexualité », à multiplier les « expériences », à tenir pour de vieilles lunes répressives les adages de nos grands-mères (pourvu qu’elles aient été encore suffisamment obscurantistes), du genre « ne lui donne pas trop vite ce qu’il veut, ou bien il ne se souciera plus de toi », mais, d’un autre côté, il encourage une répression tous azimuts de toutes les expressions du désir proprement masculin, que cela soit dans la pénalisation des clients des prostitués, dans la traque du « harcèlement de rue », ou même dans les œuvres d’art (produites par des hommes, cela va de soi) qui encourageraient la « culture du viol ». Les hommes doivent cesser de se comporter comme des hommes, ou bien sinon…

Nous avons donc d’un côté une exaltation de la sexualité telle que les féministes la voudrait, c’est-à-dire totalement libérée de la nature (plus d’enfants, plus d’amour, plus d’ambiguïtés, plus d’inégalités), et de l’autre côté une répression de la sexualité réelle, celle qui implique des hommes et des femmes de chair et de sang, avec leurs imperfections et leurs différences naturelles.

Bérénice Levet voit très bien le second aspect, et porte le fer de ce côté-là, mais, si elle admet bien volontiers que la libération sexuelle est une chimère – « car le sexe n’est pas sans ombre » - elle ne parait pas voir que les deux aspects sont liés. Il n’est pas tout à fait exact, comme elle l’affirme, que nous en sommes venus à regarder « avec suspicion, hantise, dégoût tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité ». Nous vivons aussi dans une société où les mœurs sont particulièrement relâchées, ou la pudeur semble parfois avoir disparu, ou des océans de pornographie sont en accès libre en quelques clics sur internet, ou les enfants sont soumis pratiquement dès leur plus jeune âge à un processus intensif de « sexualisation », par l’intermédiaire des jouets, de la télévision, de l’école, etc. Les deux phénomènes ont la même racine, et tendent à se renforcer l’un l’autre.

Encourager les hommes et les femmes à croire qu’ils sont fondamentalement identiques et que le consentement est la seule boussole valide en matière de sexualité ne peut que provoquer bien des déconvenues, bien de l’insatisfaction, bien du ressentiment, bien de la méfiance, d’un côté comme de l’autre. Ces déconvenues engendrent la répression à laquelle nous assistons actuellement, afin d’essayer de faire en sorte que la réalité se conforme aux chimères de l’idéologie, et plus les déconvenues s’approfondissent plus la répression est féroce et la propagande stridente, comme à l’habitude en pareil cas.

Pour un nombre semble-t-il croissant d’hommes, la pornographie constitue une échappatoire à cette réalité déplaisante. Le sexe sans relations, la sexualité auto-centrée qui dispense de la rencontre risquée, et même de plus en plus risquée, avec l’autre sexe. Les femmes, en revanche, semblent bien moins séduites par ce substitut qui, tout comme la drogue, vous apporte un soulagement temporaire à vos problèmes tout en les aggravant. Seule une féministe professionnelle pourra être surprise par une telle situation.

Nous avons donc besoin de nous libérer du féminisme, en effet, mais nous avons aussi besoin de nous libérer du mythe de la « libération sexuelle », et l’un n’ira pas sans l’autre. Par conséquent, réhabiliter la galanterie, le marivaudage, le goût des jeux de l’amour et du hasard, comme s’y emploie Bérénice Levet, n’est pas suffisant et pourrait même, si nous n’y prenons pas garde, se révéler contre-productif.
Pour le dire de manière peut-être un peu injuste, mais pas entièrement injuste, l’argument de Bérénice Levet a un petit côté « salon littéraire » qui restreint quelque peu sa portée et qui risque surtout de nous faire passer à côté d’un point capital.

Il est entièrement vrai que, comme le dit l’auteur de « Libérons nous du féminisme ! », en dépit de la propagande féministe, l’immense majorité des femmes « ne souhaitent nullement et n’ont jamais souhaité vivre entre elles, loin des hommes, séparées d’eux. » Mais si elles souhaitent vivre en compagnie des hommes, ce n’est pas seulement pour « travailler, converser, faire l’amour avec eux », pour profiter des joies de la polarité, c’est aussi très souvent et plus banalement pour fonder une famille.

Or c’est ce désir, tout autant et même plus que les joies du marivaudage, qui est puissamment contrarié par le féminisme, car celui-ci n’est pas seulement une guerre contre les hommes et contre la sexualité masculine, il est aussi et pour les mêmes raisons une guerre contre la famille. « L’émancipation » des femmes est une émancipation par rapport aux hommes et aux enfants. La « déconstruction » de la féminité est aussi, nécessairement, une « déconstruction » de la maternité, de sorte que si, dans les siècles passés, les femmes étaient retenues sur le chemin des carrières qu’elles auraient pu avoir, elles sont maintenant poussées plus loin qu’elles désireraient peut-être aller. Ou, pour le dire autrement, les aspirations domestiques que la plupart d’entre elles continuent malgré tout à avoir sont constamment contrariées et dévalorisées, et peinent de plus en plus à se réaliser. Ce point est très important, y compris du point de vue de la progression de l’islam qui, à juste titre, inquiète fort Bérénice Levet. Comme le note avec pertinence Alain Besançon :

« Un argument fort est d’habitude opposé à ces hypothèses de conversion : jamais les femmes ne consentiront au statut prévu pour elles dans la loi de l’islam. Peut-être, mais il faut considérer le sort peu enviable des femmes dans la société démocratique contemporaine. Pour mille raisons, qu’il n’y a pas lieu de détailler ici, elles sont exposées à un risque très fort de célibat, de stérilité, de solitude. L’islam leur offre une condition qu’aujourd’hui elles trouvent peu plaisante, mais qui comprend tout de même, et presque automatiquement, l’accomplissement d’un désir que l’on n’ose plus qualifier de naturel, mais présent chez tout de même chez beaucoup, bien qu’il leur arrive de le nier : le mariage et les enfants. »

Parmi les « milles raisons » dont parle Alain Besançon, le féminisme et la « libération sexuelle » pèsent assurément très lourd.

Nous n’avons donc pas seulement besoin d’une défense de la galanterie et des grandes œuvres des siècles passés, mais aussi besoin d’une certaine réhabilitation des vertus domestiques. Comme l’écrit avec justesse, et non sans une légère malice, Harvey Mansfield :

« Pour la grande majorité des êtres humains, le bonheur se trouve au sein d’un foyer heureux. Diriger un foyer est l’ambition modérée et accessible de la plupart des femmes ; c’est à cet endroit qu’elles trouvent l’honneur et la joie. C’est à cet endroit qu’elles trouvent le plus aisément la « reconnaissance », si nous devons employer ce mot. Le mari doit apporter sa contribution au foyer et il y a des tâches qui, par nature et par convention, sont les siennes ; nous pouvons ajouter ou retrancher à ces tâches, dans chaque cas après négociation entre les parties intéressées. Le résultat est que chaque foyer sera unique. Cependant la femme devrait vouloir diriger et être responsable du foyer, car donner à son mari une égale responsabilité signifierait perdre sa souveraineté sur l’ensemble. Une femme avisée voudra-t-elle laisser son mari décider quand la maison est propre ? »

Pour le dire en termes plus politiques, les femmes qui, comme Bérénice Levet, combattent le féminisme au nom des bienfaits de la mixité doivent, pour triompher, faire cause commune avec celles qui le combattent au nom de la famille, et doivent parvenir à élaborer un discours qui fasse droit à ces deux aspects de la nature humaine : l’érotisme et la famille.

Ces deux aspects ne se confondent pas, et ils peuvent parfois être en tension, mais ils ne sont pas contradictoires, bien au contraire. Le trait d’union entre les deux est la chasteté. La chasteté, qui n’est ni la continence, ni l’indifférence, ni la froideur, mais simplement la conscience du fait que la sexualité humaine a nécessairement une dimension morale très importante et qu’elle ne saurait se réduire à une activité récréative visant au seul plaisir des participants. La chasteté, qui est une forme de tempérance et qui vise à accorder aux joies de la chair leur juste place dans le tout de la vie humaine. Il revenait traditionnellement aux femmes, et pour d’excellentes raisons, d’être les gardiennes de cette vertu et de l’enseigner aux hommes ; cette vertu qui est indispensable non seulement à la famille mais aussi à l’érotisme au sens vrai du terme et qu’il est urgent de réhabiliter, ce que seules les femmes peuvent accomplir, même si les hommes peuvent les y aider. Il n’est rien de plus ennuyeux et de plus fade, en définitive, qu’une sexualité « libérée », rien de plus opposé à ce goût du jeu, de la séduction, de la légèreté, que Bérénice Levet défend avec brio dans son livre.