Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 26 mars 2022

Scandale Mc Kinsey ou scandale d'Etat?

 


Un rapport du Sénat intitulé « Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques » fait quelque bruit en ce moment, en tout cas sur les réseaux sociaux.

N’écoutant que mon courage, j’ai lu une bonne part des 380 pages du rapport (ce n’était pas si difficile : c’est écrit gros et espacé), pour me faire ma propre idée, et j’en suis venu à la conclusion que le scandale n’était peut-être pas, ou pas seulement, là où on affecte de le voir. 

Mais procédons par ordre. 

Ce que nous dit en premier lieu le rapport, c’est que les prestations des cabinets de conseil nous ont coûté, à nous autres pauvres contribuables, un pognon de dingue : plus d’un milliard d’euros en 2021. Encore n’est-ce là qu’une estimation basse, comme l’admet le rapport, puisque seuls 10% des opérateurs publics ont été interrogés.

Certes, nous n’avons pas attendu l’avènement du président de la chtarteup nachion pour engraisser les cabinets de conseil, mais entre 2018 et 2021 les dépenses de conseil des ministères ont été multipliées par 2,36. 

Sans surprise, les prestations de ces cabinets de conseil sont très inégales. En gros, tout ce qui requiert une vraie expertise technique ou technologique est en général de qualité, notamment en matière informatique, les pouvoirs publics étant gros consommateurs de « consulting » en ce domaine. En revanche, lorsqu’il s’agit de « piloter le changement », « d’accompagner la transformation » ou d’initier au « lean management », la valeur ajoutée est, disons, moins évidente. 

Comme le dit pudiquement le rapport : « Certains griefs mentionnés par les évaluateurs apparaissent en décalage avec l'idée que les cabinets de conseil mettraient à disposition des acheteurs un haut niveau d'expertise et de rigueur couplé à une connaissance fine des enjeux du secteur public. » 

Toujours selon le rapport, « les livrables des cabinets de conseil se matérialisent le plus souvent par la production de présentations Powerpoint » - waouh ! - et par l’organisation d’ateliers, comme par exemple ceux proposés par le cabinet EY au ministère de la culture pour « créer du lien dans un service administratif » : 

– les « ice breakers » : des activités ludiques et courtes pour détendre l’atmosphère dans une réunion, comme par exemple trouver le nouveau nom d’une direction ;

– le « bateau pirate » : chacun s’identifie à un des personnages (capitaine, personnages en haut du mât ou en proue, etc.) et « assume ce rôle, son positionnement, ses humeurs, etc. » ;

– le « lego serious play » : « chaque participant construit un modèle avec des pièces lego », « construit l’histoire qui donne du sens à son modèle » et la présente aux autres ;

– le « facilitateur graphique » : un prestataire réalise « des illustrations façon bande dessinée » permettant d’animer la réunion. 

La liste n’est évidemment pas exhaustive.

J’ai une expérience de première main de ce à quoi peut ressembler une prestation de consultant en milieu administratif. Lorsque j’étais membre du jury des IRA (Instituts Régionaux d’Administration), la présidente du jury avait décidé que nous devions suivre une formation d’une journée avec un consultant afin d’élaborer une grille de notation uniforme, pour juger équitablement et impartialement tous les candidats. L’idée n’était pas absurde et nous étions arrivés à la formation plein de bonne volonté, jusqu’au moment où nous avons réalisé que le consultant n’était pas là pour nous apporter une expertise, mais simplement pour recueillir nos idées, éventuellement les « reformuler », en faire des « nuages de mots » et observer nos réactions au dit « nuage ». Bref, nous étions là pour faire le travail substantiel, lui pour nous écouter et toucher un gros chèque à la fin. Inutile de dire qu’il n’avait jamais passé lui-même un concours de la fonction publique ni enseigné si peu que ce soit. La journée ne s’était pas très bien terminée.

A Dieu ne plaise que je veuille suggérer que toutes les prestations de consultants sont aussi fumeuses que celle-ci. Padamalgam et Yenadébien, mais il est évident que, sur le milliard (au bas mot) dépensé par les pouvoirs publics pour se payer les prestations de cabinets de conseil, un certain nombre de millions  ont dû servir à acheter du vent. 

Le rapport sénatorial donne ainsi plusieurs exemples, parmi lesquels la mission de Mc Kinsey sur « l’avenir du métier d’enseignant. » Selon les termes du rapport « le livrable principal se résume à une compilation – certes conséquente – de travaux scientifiques et à la production de graphiques fondés sur des données publiques, notamment de l’OCDE. » Pour ce travail qu’aurait pu faire n’importe quel cadre administratif de la fonction publique, ou même n’importe quel stagiaire de bon niveau, Mc Kinsey a facturé 496 800 euros, à raison de 3312 euros par journée de consultant. 

On pourra citer aussi Capgemini, missionné par la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (DITP) sur le projet « Communauté 360 », avec « l’objectif de structurer un réseau de professionnels soutenant les parcours de vie des personnes en situation de handicap ». Verdict final pour cette prestation facturée 280 200 euros : « compréhension limitée du sujet », « absence de rigueur sur le fond comme sur la forme » et « valeur ajoutée quasi-nulle, contre-productive parfois ». Mais, heureusement, les consultants se sont avérés être « des personnes de bonne compagnie. » Et peut-on jamais payer trop cher le plaisir d’une bonne compagnie ?

Toutes ces petites gabegies, qui alimentent le fleuve immense et tumultueux de la dépense publique, auront d’autant plus de mal à être digérées par le citoyen-contribuable que le rapport sénatorial révèle aussi que certains cabinets de conseil se livrent à une « optimisation fiscale » parfois bien difficile à distinguer de la fraude pure et simple. 

Je cite le rapport :

« Le constat est clair : le cabinet McKinsey est bien assujetti à l'impôt sur les sociétés (IS) en France mais ses versements s'établissent à zéro euro depuis au moins 10 ans, alors que son chiffre d'affaires sur le territoire national atteint 329 millions d'euros en 2020. (…)

Cette situation interroge d'autant plus que McKinsey est un acteur majeur du consulting, qui est intervenu sur des réflexions stratégiques pour notre pays, par exemple lors de la crise sanitaire (pour un montant estimé à 12,33 millions d'euros) ou lors de l'organisation pro bono du sommet Tech for Good pour la Présidence de la République en 2018 et 2019. »

Je vous vois venir, vous les complotistes et les populistes de tout poil : vous allez crier au scandale, à la collusion, aux copains et aux coquins qui se gobergent aux dépends du bas peuple. Peut-être est-ce le cas – et le rapport sénatorial n’affirme pas catégoriquement qu’il y a eu fraude ou détournement de fonds publics – mais, à mon avis, se focaliser sur ce point reviendrait à laisser l’arbre vous cacher la forêt.

Car la question la plus fondamentale que pose, à mon avis, ce recours effréné aux cabinets de conseil est : mais à quoi servent donc les agents publics ? 

Rappelons qu’il y avait, début 2020, 5,6 millions de personnes travaillant dans la fonction publique, pour environ 5,2 millions d’équivalent temps plein. Le salaire net mensuel moyen de ces agents publics était de 2320 euros, toutes fonctions publiques confondues, et les dépenses de personnel de l’Etat ont représenté 5,8% du PIB en 2020, soit à peu près 133 milliards d’euros. Sur ce dernier point, gardez bien à l’esprit que la Fonction Publique d’Etat n’est que l’une des trois fonctions publiques et qu’elle représente environ 44% de l’emploi public. Un très grossier calcul nous donne donc des dépenses de personnel d’environ 300 milliards par an pour l’ensemble des agents publics, soit 13% du PIB.

Avec 5,6 millions de personnes et 300 milliards d’euros de rémunération, on pourrait penser que les acteurs publics trouveraient en leur sein à peu près toutes les ressources en personnel qu’il leur faut pour assurer leurs missions, pas vrai ?

Certes, il est compréhensible que certaines compétences techniques très pointues ne soient pas internalisées et qu’il soit plus économe des deniers publics de faire appel ponctuellement à des prestataires privés pour certaines missions ou certains ouvrages, comme, mettons, par exemple, construire un pont suspendu.

Mais, ce que montre le rapport, c’est que le recours à des cabinets de conseil se fait pour tout et n’importe quoi, y compris pour des missions de gestion qui sont, semble-t-il, le cœur de métier de la fonction publique. Par exemple, le ministère de la culture a délégué au cabinet Deloitte la gestion de dispositifs d’aides publiques. Comme le disent pudiquement les rapporteurs « On peut clairement s’interroger sur la plus-value d’un cabinet de conseil pour gérer le versement d’aides publiques. »

L’un de ces dispositifs consistait à verser une aide exceptionnelle au profit des journalistes pigistes. A la clôture de la première campagne, 1106 demandes d’aides avaient été transmises et gérées par le cabinet Deloitte. Coût de la prestation : 142 000 euros. Le ministère a justifié le choix de recourir à un prestataire externe par « l’impossibilité de ses services à assumer la charge de travail induite pour la gestion du dispositif ».

L’impossibilité de traiter 1106 dossiers de demande d’aide ? Réellement ? Mais à quoi, exactement, servent les quelques 12 000 agents qui travaillent au ministère de la culture ?

Lorsque la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse paye Mc Kinsey presque un million d’euros pour une prestation de conseil en vue de « se préparer à la réforme des retraites », que fait-elle d’autre que déléguer ce qui devrait être son cœur de métier ? Pour cette mission, Mc Kinsey a facturé la journée de consultant à 2736 euros. Par comparaison, le coût moyen chargé d’un fonctionnaire de catégorie A+ s’élèverait à 362 euros par jour ouvrable. A quoi servent donc les hauts fonctionnaires, si ce n’est à « piloter » leur administration et à préparer et mettre en œuvre les réformes voulues par le gouvernement ?

Mais sans doute est-ce là une vision naïve du travail de l’administration et que la plupart de ces brillants esprits, recrutés à Bac+5 au sortir d’écoles prestigieuses, sont payés pour jouer au sudoku.

De même, il est piquant de lire l’aveu suivant au sujet du recours très fréquent à des prestations extérieures dans le champ informatique et numérique : « Comme l’a souligné M. Cédric O, secrétaire d’État chargé de la transition numérique et des communications électroniques, l’État compte ainsi 18 000 informaticiens et en recrute 2 000 par an mais « il est soumis à extrêmement forte concurrence » : « dans le secteur privé, vous pouvez bénéficier de salaires trois, quatre ou cinq fois supérieurs pour faire à peu près la même chose que ce qui est demandé dans le secteur public. » 

Autrement dit, le contribuable paye déjà près de 20 000 agents pour s’occuper de l’informatique de l’Etat mais, comme l’Etat recrute des informaticiens plutôt médiocres, faute de pouvoir leur offrir des salaires et des carrières intéressantes, il doit régulièrement recourir à des prestataires extérieurs qui facturent leurs journées à prix d’or. Quelqu’un pourra-t-il m’expliquer en vertu de quelle logique tordue le contribuable devrait être obligé de payer deux fois pour le même service, au surplus souvent mauvais ?

En fait, deux choses ressortent clairement de ce rapport : d’une part, le recours aux cabinets de consultants est la conséquence de l’inefficacité extrême de la gestion des ressources humaines au sein de la fonction publique ; d’autre part ce recours est d’autant plus fréquent que le gouvernement agit dans l’urgence et cherche à faire des « coups médiatiques ».

Incapable de mobiliser ses troupes pour des situations d’urgence, désespérant de réformer le fonctionnement des administrations, incapable même, souvent, de s’en faire obéir, incapable lui-même d’inscrire son action dans la réflexions et le temps long, le gouvernement préfère recourir à des prestataires extérieurs qui, du moins, sont réactifs et livrent rapidement « quelque chose », quand bien même ce « quelque chose » serait de médiocre valeur. Mais l’important, n’est-ce pas, c’est de pouvoir annoncer sur les plateaux télé que le gouvernement agit. 

En vérité, le scandale, ce ne sont pas les centaines de millions gobés goulûment par les cabinets de conseil, c’est le fonctionnement de l’Etat. Il ne faut pas jouer les étonnés si les mouches abondent dans les écuries d’Augias.

dimanche 6 mars 2022

La lettre de Jupiter

 


Fidèle à mon principe selon lequel l’étude de la politique commence par l’étude des discours des hommes politiques, je me suis infligé la purge consistant à lire la lettre de candidature d’Emmanuel Macron aussi attentivement que me le permettait le puissant ennui que dégage celle-ci.

Que nous dit donc cette lettre ?

La première chose c’est qu’Emmanuel Macron ne se fait manifestement pas beaucoup de soucis pour sa réélection, pour ne pas dire qu’il la considère pratiquement comme acquise. Cette « lettre », manifestement torchée en un quart d’heure sur un coin de table par quelque communicant payé à prix d’or pour aligner les clichés et les « éléments de langage » validés par le président-candidat, est vraiment le minimum syndical de la candidature. On y trouve, précisément, en abondance des clichés et des expressions toutes faites, qui, pour l’immense majorité d’entre elles, pourraient convenir dans n’importe quelle situation, un peu comme ces prévisions astrologiques suffisamment vagues pour n’être jamais complètement fausses.

Dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel, pour conquérir Mathilde, fait semblant de courtiser l’épouse snob et bigote d’un vieux maréchal et, pour ce faire, lui envoie des lettres d’amour que lui procure un ami russe, lettres dont ce Russe s’est servi autrefois pour faire la cour à une dame anglaise. Julien envoie ces lettres quotidiennement en oubliant parfois d’y changer Londres en Paris et, de manière générale, sans y faire aucun des ajustements nécessaires pour les rendre appropriées à leur destinataire. Mutatis mutandis, la lettre de candidature d’Emmanuel Macron pourrait être une de ces lettres prétextes envoyées par Julien à une femme qui lui est indifférente. Macron aime le pouvoir et voudrait continuer à l’exercer, quel dommage et quel ennui que, pour cela, il faille obtenir l’assentiment des Français !

La seconde chose que nous apprend cette lettre, c’est qu’Emmanuel Macron considère qu’il gagnera sa réélection à la fois sur sa gauche et grâce à l’électorat âgé. Dans sa lettre, il est longuement question de « préserver et améliorer » le fameux « modèle social français », il est question de combattre les inégalités « à la racine », mais aussi de « permettre à chacun de vivre le grand âge à domicile tant qu'il le peut » et de « faire reculer les déserts médicaux ». Il est question d’écologie aussi, bien sûr, et le président-candidat nous met en garde contre « le repli », « la nostalgie » et le fait de « ressasser » le passé. La seule catégorie professionnelle à laquelle il s’adresse directement et explicitement est celle des enseignants, à qui il promet que grâce à lui, demain, ils seront « plus libres, plus respectés et mieux rémunérés. » Il prononce aussi la formule magique qui les fait craquer à chaque fois : « former non pas seulement des individus et des consommateurs, mais des citoyens. »

Le régalien est abordé du bout des lèvres et sous le seul angle des « moyens » - moyens qui, bien évidemment, seront plus abondants une fois que Macron sera réélu car, demain et grâce à lui, le lait et le miel couleront pour tous les Français et toutes les catégories professionnelles. Le président-candidat nous affirme que pour lui « le respect des lois n'est pas négociable » ce qui, sous une apparence de fermeté, est proprement ne rien dire étant donné que la caractéristique essentielle de la loi est précisément d’être obligatoire et de prévoir des sanctions en cas de désobéissance.

Par ailleurs, dans cet inventaire à la Prévert de toutes les choses qu’il considère comme importantes, un thème est absent de manière très voyante : celui de l’immigration. Pas un mot, pas même une allusion à ce sujet.

Bref, Emmanuel Macron se prépare à un duel avec « l’extrême-droite », duel qu’il prévoit de remporter largement grâce aux gros bataillons des profs, des boomers et des gagnants de la mondialisation. A ces derniers il ne prend d’ailleurs même pas la peine de s’adresser tant il les tient pour acquis. Sa lettre de candidature publiée dans la presse quotidienne régionale fait l’impasse sur tous ceux qui ne lisent pas cette presse, c’est-à-dire les habitants de métropoles. Eux, pourrait-on dire, sont macronistes par nature et n’ont pas besoin qu’il les courtise.

Si nous nous demandons maintenant quel est le fond du « projet » d’Emmanuel Macron, ce qu’il fera de ses pouvoirs une fois que nous l’aurons reconduit pour cinq ans dans ses fonctions, il apparait que son ambition fondamentale est d’adapter la France à la marche du monde. « Le chemin qui doit être suivi », explique-t-il, c’est celui de la « transformation ». S’il est candidat, c’est pour « inventer », pour inventer « une réponse française et européenne singulière » face aux « défis du siècle ». Le changement, le changement sans finalité définie autre que l’adaptation toujours recommencée à un monde toujours changeant est le but ultime de l’action politique.

C’est à ce point qu’apparait une difficulté. Une difficulté philosophique d’abord, car la transformation présuppose une permanence plus fondamentale, qui permet de reconnaitre que la chose transformée est bien la même que celle qui existait avant la transformation. Lorsque, par exemple, nous disons de quelqu’un qu’il a bien changé, nous impliquons qu’il est néanmoins toujours la même personne, et c’est ce qui nous permet de constater le changement entre hier et aujourd’hui. Une transformation dans laquelle l’identité du sujet n’est pas préservée n’est pas un changement mais une destruction.

Ainsi, si le siècle a pour nous « des défis », comme le dit Emmanuel Macron, c’est bien parce que certaines situations menacent certains biens que nous voudrions conserver. Le flux des événements n’est un défi pour nous que s’il nous empêche de persévérer dans notre être.

Cette difficulté philosophique débouche par conséquent sur une difficulté politique pour le président-candidat. D’un côté, il faut « transformer », « inventer », et ne pas regarder le passé, car « L'enjeu est de bâtir la France de nos enfants, pas de ressasser la France de notre enfance. » Mais, d’un autre côté, il faut « préserver notre modèle social » ainsi qu’un « art de vivre millénaire » et « enraciné dans chaque région, chaque canton, chaque ville et chaque village. » Or qu’est-ce donc que ce « modèle social » sacré et cet art de vivre millénaire qu’il faut transmettre, si ce n’est la France de notre enfance qu’il nous est interdit de ressasser ?

Le mouvement, le mouvement permanent et sans finalité, est ce que souhaite Emmanuel Macron, car c’est dans ce mouvement qu’il expérimente sa puissance d’agir en tant que gouvernant. Mais la conservation de ce qui lui semble bon est ce que souhaite le citoyen ordinaire, ou bien alors le changement de ce qui lui semble mauvais, mais le changement en quelque chose de bon qu’il voudra ensuite précieusement conserver. Bref, ce que veut Emmanuel Macron est essentiellement différent de ce que veulent les Français dont il doit pourtant solliciter les suffrages. Emmanuel Macron, pourrait-on dire, est dans la situation de ces rares personnes qui aiment la guerre pour la guerre, alors que les soldats dont ils ont besoin pour bâtir leur armée ne consentent en général à la guerre que parce que celle-ci est la condition d’une paix juste et honorable.

Cette difficulté se donne particulièrement à voir dans le « projet européen » d’Emmanuel Macron. D’un côté, sa déclaration de candidature insiste sur l’indépendance de la France : le mot est prononcé plusieurs fois. S’il est candidat c’est « pour nous permettre aujourd'hui comme demain de décider pour nous-mêmes. » Mais, d’un autre côté, il se félicite en ouverture de sa lettre de ce que l’excellence des « réformes » entreprises depuis cinq ans nous ait « permis d'être crédibles et de convaincre nos principaux voisins de commencer à bâtir une Europe-puissance, capable de se défendre et de peser sur le cours de l'Histoire. »

L’habileté rhétorique peut sans doute dissimuler mais elle ne peut pas faire disparaitre le fait que vouloir décider pour soi-même et vouloir être « crédible » aux yeux d’autrui sont deux objectifs strictement contradictoires. De la même manière, l’indépendance de la France est incompatible avec cette « Europe puissance » si chère au cœur d’Emmanuel Macron, car la capacité d’action du tout dépend de la parfaite coordination des parties qui le composent. L’Europe puissance suppose que chaque pays membre de l’Union européenne cède sa puissance d’agir aux institutions communes. Et, bien sûr, si Emmanuel Macron veut une « Europe puissance » capable de « se défendre et de peser sur le cours de l’histoire », c’est bien parce qu’il a jugé que la France n’est plus capable de l’un et de l’autre.

La France selon Emmanuel Macron est une pauvre chose impuissante ballottée par les flots de l’histoire, un fétu de paille emporté par le vent du changement, dont le destin est de disparaitre dans l’extase européenne ou de disparaitre tout court. L’Europe puissance est désirable car elle donnera à des gens comme notre président la capacité de « peser sur le cours de l’histoire », comme il le dit, et tant pis si cela signifie la disparition de cette nation qui l’a porté à sa tête pour la préserver et dont il sollicite à nouveau les suffrages.

Dans sa déclaration de candidature, Emmanuel Macron fait encore une fois et outrageusement du « en même temps ». Les Français ont pourtant eu cinq ans pour comprendre que « en même temps » était un autre nom pour le mensonge. Le fait qu’il persiste à leur mentir sans vergogne est la preuve de la piètre estime dans laquelle il les tient. Nous saurons bientôt si cette appréciation est justifiée.