Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 7 janvier 2015

Hommes/femmes : Retour vers le nouvel âge paléolithique (1/2)




Voici donc la suite promise à l'article concernant les hommes-enfants. Enfin, la suite... disons plutôt un complément, qui nous parle des femmes, et plus généralement des rapports hommes/femmes dans ce qu'il faut bien appeler un nouvel âge paléolithique. C'est que, en détruisant la plupart des conventions qui encadraient la sexualité, nos modernes "libérateurs" ont en même temps, et inévitablement, détruit la plupart des repères qui permettaient aux deux sexes de s'accommoder de leurs différences, et tout simplement de s'orienter l'un par rapport à l'autre.
Sous le pavé des conventions, parfois arbitraires, parfois oppressives, se trouvent non pas la liberté et l'épanouissement, mais la confusion, l'insatisfaction, la grossièreté, la brutalité même. Le retour à une nouvelle forme de barbarie. On pourra juger que le résultat n'est pas merveilleux.
Bonne lecture néanmoins. 

The new dating game

 

Charlotte Allen, The Weekly Standard, 15 février 2010


En septembre dernier, une étudiante en College disant se nommer Courtney A. a publié sur le site féministe Lemondrop une histoire intitulée : « J’ai couché avec Tucker Max, la tête de nœud numéro Un d’internet. »
Courtney, 21 ans, est étudiante à Penn State University. Tucker Max, 33 ans, 1mètre 85, beau gosse extraverti, et habituellement photographié une fille pendue à son cou, ou bien une bière ou un cheeseburger à la main est lauréat (en trois ans) de l’université de Chicago. Il a un diplôme de droit de Duke University, dont le comité d’admission a été tellement impressionné par son parcours universitaire qu’il lui a octroyé une bourse d’études. Cependant, sa seule expérience du métier d’avocat à ce jour a consisté à se faire renvoyer d’un poste d’associé pour l’été, à 2400$ par semaine, dans une firme prestigieuse de la Silicon Valley pour, entre autres choses, être arrivé en état d’ébriété à la première réunion et s’être plaint qu’il ne voyait rien parce qu’il avait perdu ses lentilles de contact en faisant bunga-bunga la nuit d’avant avec une fille qu’il avait rencontré à une soirée ; avoir informé une avocate de la firme qu’il était en train d’appeler « une ligne pornographique » lorsqu’elle était entrée à l’improviste dans son bureau, s’être écroulé fin saoul à un séminaire d’entreprise, et avoir hurlé à tue-tête un certain mot de quatre lettres commençant par F lors d’un gala de bienfaisance auquel assistaient les associés de la firme et leurs épouses. Son compte-rendu par email de ce dernier fait d’armes a provoqué l’hilarité tout autour du pays.
Max est un bloggeur célèbre (Tuckermax.com) et son site web est rempli d’anecdotes comme celles-ci-dessus, toutes comportant des exploits de chambre à coucher (si votre définition de la chambre à coucher inclut les vans, les bureaux et les grands espaces) rendus de manière très imagée, de l’alcool à haute dose, et de copieuses quantités de vomi. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels The definitive book of pickup lines (« Le guide ultime des formules pour draguer » - paru en 2001, épuisé mais se vendant à près de 200$ sur Amazon), le méga-succès de 2006 I hope they serve beer in hell (« J’espère qu’ils servent de la bière en enfer »), qui est resté plus de 100 semaines sur la liste des Best-sellers du New-York Times, et Assholes finish first (« Les trous du cul finissent premiers »), à paraître. Beer in hell, une réécriture de certaines des histoires racontées sur son blog, est devenu un film indépendant à succès sur les campus l’automne dernier (les spectateurs ailleurs se montrant bien moins enthousiastes, pour dire le moins).
Max et Courtney se sont rencontrés parce que Courtney, après avoir lu le texto envoyé par un ami, tard un lundi soir, lui annonçant que Max serait dans un bar près du campus après une projection de Beer in hell, s’était levée d’un bond, avait changé de vêtements en hâte, et s’était précipitée pour attendre l’arrivée du grand homme. Au bar, elle s’était frayée un chemin à travers une cohorte de rivales pour accéder à lui.
« 90D ? » avait demandé Tucker.
« 85D » avait répliqué Courtney « mais c’est bien deviné. Eh, dites donc, vous êtes en train d’essayer de les toucher ou quoi ? »
« Oh, je sais que je peux les toucher », avait-il répondu. « Mais j’aime bien essayer de deviner avant. »
Au Hampton Inn, où résidait Max, il présenta Courtney à son chien : « Dis bonjour à la nouvelle salope. » Le lendemain matin, après avoir passé une partie de la nuit à « défoncer un trottoir avec un marteau-piqueur », ainsi qu’elle décrivit sa technique sexuelle (elle concéda toutefois qu’il « embrassait très bien »), il lui donna 20$ pour qu’un taxi puisse la ramener avec sa courte honte jusqu’à son appartement. Ses derniers mots furent : « Appelle-moi si jamais tu passes à L.A. »
La plupart de ceux qui commentèrent la confession de Courtney exprimèrent leur « dégoût » envers la conduite peu chevaleresque de Max. Dans un éditorial publié en septembre dans le Washington Post, la féministe Jaclyn Friedman - qui de manière inexplicable, mis le succès pervers de Max auprès de la gent féminine (la moitié de ses fans, peut-être la partie la plus dévouée, sont des femmes) sur le compte des programmes d’éducation sexuelle prônant l’abstinence - fit savoir qu’elle trouvait ses « bouffonneries » « révoltantes », tira au canon sur sa « misogynie revendiquée » et l’accusa de contribuer à une atmosphère qui sur, les campus américains, conduisait au viol de 150 000 jeunes femmes chaque année universitaire (Friedman parvenait à ce chiffre extraordinairement élevé en comptabilisant comme viol n’importe quelle relation sexuelle entre étudiants en état d’ébriété). Amanda Marcotte, la blogueuse féministe brièvement embauchée par John Edwards durant sa campagne présidentielle, fit chorus en accusant Max d’éprouver « une haine viscérale des femmes sexuellement libérées » - et aussi de s’être sans doute rendu coupable « d’agression sexuelle » parce qu’il s’était vanté, sur son site web, d’avoir couché avec une jeune femme saoule tandis qu’un ami caché dans un placard filmait la scène. En mai, des manifestantes féministes perturbèrent tellement une des apparitions publiques de Max, à Ohio State University, qu’il eut besoin d’une escorte de police pour s’en aller.
Il est cependant difficile de croire que Courtney A. elle-même partageait ces indignations. Avec son histoire, elle posta une photo d’elle et de Max, prise par un des ses amis tandis qu’ils étaient au bar. La photo montre une jeune femme aux cheveux blonds vénitiens et aux joues roses qui, si elle n’est pas Scarlett Johansson, n’est pas non plus Ugly Betty (son décolleté bonnets C, très en évidence et débordant de son bustier ne nuit pas non plus). Elle affiche également un sourire aussi large qu’une tranche de melon cantaloup. Max, posant ostensiblement pour la photo, entoure les épaules de Courtney d’une manière possessive, à défaut d’être affectueuse, tandis qu’elle appuie sa tête sur sa poitrine. Pas non plus de pair désapprobateur à l’horizon. Lorsque Courtney quitta son appartement pour rencontrer Max au bar, sa colocataire la héla : « Fais en sorte de le ramener ! » Elle et Max partirent pour l’hôtel « tandis que chacun dans le bar faisait des signes d’encouragement et levait le pouce en signe d’approbation. »

Bienvenue dans le nouvel âge paléolithique, où des dizaines de milliers d’années de rituels amoureux se sont évanouis telle la mousse de savon dans le siphon de la douche, et où les hommes de Cro-magnon tirent à nouveau les femmes par les cheveux jusqu’à leur grotte – et où les femmes adorent ça. Des rustres, qui pourraient aussi bien être vêtus de peaux de bête et brandir des épieux, piétinent toutes les subtilités développées pendant des millénaires pour établir des rituels amoureux comme préliminaires à la relation sexuelle : non pas seulement le mariage (qui a disparu il y a des années avec la révolution sexuelle et la diffusion massive de la pilule contraceptive), ni même le fait de sortir officiellement avec quelqu’un (la culture de l’accouplement express y a mis fin)  - mais les simples préliminaires amoureux et autres politesses élémentaires qui étaient autrefois considérées comme allant de soi, au moins parmi les catégories instruites de la population.
Voici la technique de séduction de Max : « « Alors, » demanda-t-il en se glissant rapidement près de moi, « tu rentres avec moi ce soir ? » »
Et voici la réaction de Courtney : « Vers 1h30 j’informais Tucker que, en fait, je rentrerais avec lui. « Oh, je le sais », répondit-il, « il y a un taxi qui nous attend. Allons-y. »
Cela facilite bien sûr les choses qu’il existe aujourd’hui un marché pour qui recherche des femmes prêtes à pratiquement n’importe quoi avec le bon type de goujat. En cause, le mariage de plus en plus tardif (l’âge moyen d’une femme lors de son premier mariage est maintenant de 26 ans, contre 20 ans en 1960 selon le dernier rapport du National Marriage Project de l’Université de Virginie) ; l’apparition de moyens de contraception fiables ; les progrès des antibiotiques (plus besoin de se soucier de ce que l’on appelait les maladies vénériennes). Le divorce sans faute, par ailleurs, a porté le taux de divorce entre quarante et cinquante pourcents et a gonflé les rangs des femmes célibataires, avec des « cougars » dans la trentaine, la quarantaine, la cinquantaine, et même au-delà. Et pour couronner tout cela, une culture universitaire et journalistique imprégnée de féminisme qui célèbre le fait que les femmes « légères » d’hier soient devenues les femmes « libérées » d’aujourd’hui, et qu’elles puissent « explorer leur sexualité » sans être « punies pour leurs désirs », ainsi que l’expliquait l’auteur féministe Naomi Wolf au Guardian en décembre dernier.
Wolf a consacré son livre « Vagabondages » (Promiscuities), publié en 1997, à essayer de faire disparaître le stigmate attaché au… vagabondage. D’un côté, elle dénonce l’injustice du deux poids deux mesures qui fait que la fille qui fricote avec trop de garçons est appelée une « salope », et, d’un autre côté, elle porte aux nues « la Salope » (la majuscule est d’elle) comme étant le parangon de la liberté féministe et de la transgression féministe des normes sociales puritaines. Le point de vue défendu par Wolf est aujourd’hui devenu la norme.
C’est le thème sous-jacent de la pièce d’Eve Ensler, sur le mode les-filles-tiennent-des-propos-salaces, Les monologues du vagin, une pièce jouée à chaque Saint Valentin sur les campus un peu partout dans le pays. L’un des chapitres de Promiscuities, intitulé « Salopes », a figuré sur tellement de listes de lectures obligatoires dans les cours de women studies que des sites payants proposent aux étudiants des dissertations toutes faites à son sujet. Un groupe se donnant pour nom Women’s Direct Action Collective publia, en 2007, un manifeste intitulé « Les salopes contre le viol » qui insistait sur le fait que « toute femme devrait avoir le droit d’exprimer sa sexualité de toutes les manières qui lui conviennent » et que le fait d’être une femme facile était « une affirmation positive de son identité sexuelle ». Si certains vous traitent de pute parce que, mettons, vous vous retrouvez au lit avec quelqu’un dont vous ne pouvez même pas vous rappeler le nom, c’est leur problème. Bien entendu, si un homme confond le fait qu’une femme « exprime sa sexualité de toutes les manières qui lui conviennent » avec le fait qu’elle consent à avoir une relation sexuelle, c’est toujours du viol.
Les mêmes universitaires féministes ridiculisent les inquiétudes concernant les effets à long terme de la culture de l’accouplement express (hook up), en arguant qu’il s’agit là d’une inoffensive bêtise estudiantine, semblable au fait d’avaler un poisson rouge, et que les étudiantes laisseront cela derrière elles, une fois diplômées, sans en garder de séquelles. Tant qu’elles prennent leurs précautions pour ne pas tomber malades ni tomber enceintes, prétend l’actuelle sagesse officielle, cela peut même être bon pour elles : une sorte de rumspringa pour les non-Amish, pendant lequel vous vous purgez de vos pulsions rebelles avant de vous poser et de faire des enfants.
Pepper Schwartz, un professeur de sociologie de l’université de Washington qui tient depuis longtemps une chronique sur la sexualité, a expliqué à ABC News au mois de Novembre :

Avant, les garçons avaient ce genre comportement sexuel grossier et nous disions, « il faut bien que jeunesse se passe », mais désormais ce sont les garçons et les filles… c’est une période pendant laquelle ils testent leurs capacités, et puis ils regarderont en arrière et diront : « Oh, mon Dieu, mais qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? » Ils auront la permission que je n’ai pas eu à mon époque de passer à l’acte, de se saouler durant les soirées étudiantes et de coucher sans façons (hook up) avec quelqu’un.

Schwartz ne semble pas être au courant que l’accouplement express fortement alcoolisé subsiste bien longtemps après les soirées étudiantes. Grâce au mariage tardif, au divorce facile, et aux professions rémunératrices que la révolution féministe a ouvertes aux femmes, les bars, les clubs, les trottoirs de presque tous les centres urbains des Etats-Unis débordent chaque fin de semaine de femmes, jeunes et moins jeunes, bronzées, décolorées, les dents blanchies, et vêtues avec les décolletés maximums et les jupes minimales qui étaient traditionnellement associés aux prostituées mais qui sont désormais monnaie courante pour les avocates et les gestionnaires de portefeuille qui s’apprêtent à sortir le soir entre filles. De nos jours, le prélude indispensable à un mariage à 50 000$ n’est pas l’onéreuse bridal shower - bien que cela soit de rigueur - mais l’enterrement de vie de jeune fille, durant lequel la mariée et ses meilleures amies revêtent leurs atours les plus minimalistes et les moins couvrants et vont dans les bars pour y être alpaguées, y compris parfois la mariée elle-même, par les premiers mâles venus suffisamment audacieux (l’accoutrement typique pour l’enterrement de vie de jeune fille se compose d’un voile « ironique » à 15$ pour la marié et d’un godemiché, qui souvent est emmené dans les bars).


Et tout cela au son des encouragements prodigués par les chœurs féministes. L’éditorial de Wolf dans le Guardian louait la « réalisation sexuelle de soi » dépourvue d’inhibition des quatre héroïnes de Sex and the City, et particulièrement de Samantha la quarantenaire (50 ans dans le film de 2008) qui, au cours des six saisons que dura la série, comptabilisa presque autant de partenaires sexuels (41) que les trois autres réunies – et cependant Carrie, Miranda et Charlotte n’étaient elles-mêmes pas les dernières venues en matière de petit coup vite fait. « Des milliers de jeunes femmes n’ont-elles pas poussé un soupir de soulagement, et même de libération, en voyant Samantha avaler une autre téquila, jeter ouvertement un regard lascif au dieu du sexe assis à l’autre bout du bar, et devenir plus riche et plus belle avec l’âge, sans MST ni furies vengeresses pour la poursuivre ? » s’extasiait Wolf.
Qui plus est, la vie dans les grandes villes se met à ressembler à Sex and the City. Un sondage publié dans le New-York Daily News aux alentours de la sortie du film révélait que la résidente typique de Manhattan, qui en moyenne se marie plus tard que presque toutes les autres femmes de ce pays, avait 20 partenaires sexuels durant son existence. A titre de comparaison, le nombre moyen de partenaires sexuels au cours d’une vie pour toutes les femmes américaines âgées de 15 à 44 ans est de seulement 3,3, selon les derniers chiffres fournis par le Bureau du Recensement.
Comme l’on peut s’y attendre, beaucoup d’hommes aimeraient se servir à ce buffet surchargé. Mais il y a un problème : s’il est évidemment vrai que les principaux bénéficiaires de la libération sexuelle sont les hommes, ce sont seulement certains hommes : les Tucker Max, qui ont la belle apparence, la confiance en eux et le culot qui leur permet de se joindre avec succès à un groupe de jolies femelles au sein d’un club anonyme et surpeuplé, tandis que les petits, les quelconques, les ventrus, les chauves, et ceux vêtus de sweat-shirt sont, si ce n’est interdits d’entrée par les videurs, du moins ignominieusement ignorés par les beautiful people qui se pressent à l’intérieur.
C’est cette situation anxiogène qui a donné naissance à la « communauté de la séduction », partie entreprise de copains, partie affaire ouvertement commerciale et férocement compétitive. La naissance du business de la séduction a coïncidé précisément avec la révolution sexuelle : avec la publication en 1970 du manuel à succès d’Eric Weber (qui donnera lieu plus tard à une adaptation cinématographique) How to pick up girls (« Comment tomber les filles »). Tombée en désuétude au même titre que le breakdance, les pulls à double maille et le fait de danser le Bus Stop, l’art de tomber les filles est ressuscité dans les années 1990 sous la forme d’une prétendue science exacte. Une brochette de mentors aux allures de gourous apparurent avec un ensemble de rites élaborés, de techniques précisément définies, et un langage bourré d’acronymes accessible aux seuls initiés – délibérément élaboré pour séduire les hommes, dont l’esprit semble se délecter des rituels, de la hiérarchie et des complexités ésotériques (pensez aux statistiques du base-ball, aux rituels des scouts, à l’armée, à la messe catholique et à la Franc-Maçonnerie).
Un diplômé de UCLA et ancien auteur de comédies ayant choisi de s’appeler Ross Jeffries mis au point une technique, basée sur l’hypnose, qu’il nomma « programmation neuro-linguistique » et qui formait la base de son livre publié en 1992 : How to get the women you desire into bed (« Comment mettre dans votre lit les femmes que vous désirez »). Jeffries fut un pionnier dans l’élaboration d’un jargon de la séduction – son néologisme le plus utilisé : « sarging », tiré du nom de son chat, Sarge, signifie écumer les bars en quête de femmes désirables – de même que dans l’usage d’internet. Son site web, Speed Seduction (« Séduction expresse »), qui se porte fort bien, propose des CD, des DVD, des didacticiels et des séances de coaching en techniques de drague. Le succès commercial de Jeffries a donné naissance à des milliers d’imitateurs : Grow Your Game, Double Your Dating, Real Social Dynamics, Alpha Seduction, Seduction Base, Seduction Chronicles, Seduction Lair, Seduction Science, Blissnosis [là, je renonce à traduire] et ainsi de suite. Tous ces sites, dont beaucoup comportent un forum de discussion pour chercher des conseils et échanger des histoires de séduction, font la promotion de livres de développement personnel, de CD, de DVD, et d’autres marchandises. Tous affichent des photos de femmes légèrement vêtues type top-modèle et utilisent le même jargon bourré d’acronymes dont la paternité doit en définitive être attribuée à Jeffries : un PUA est un « Pick Up Artist » (un tombeur de première), un AFC est un « Average Frustrated Chump » (un nigaud frustré moyen) qui ne s’est pas offert les services d’un gourou pour devenir un PUA ; une HB est une « Hot Babe » (une bombasse) ; un IOI est un « indicateur » de l’intérêt qu’une HB porte à un PUA, tel que se pencher dans sa direction ou bien effleurer « accidentellement » sa main.
Le disciple le plus célèbre de Jeffries est un ancien prestidigitateur d’origine canadienne nommé Erik James Horvat Markovic, qui changea par la suite son nom, tout d’abord en Erik von Markovic, puis tout simplement en Mystery. La plupart des gourous de la drague adoptent de nouveaux noms, peut-être pour signifier leur nouvelle identité. Le vrai nom de Ross Jeffries est Paul Jeffrey Ross. David DeAngelo de Double Your Dating s’appelait à l’origine Eben Pagan. Tyler Durden (en référence au personnage du film Fight Club) de Real Social Dynamics s’appelle en réalité Owen Cook. (Durden inventa le néologisme chick crak – « ouvre-boite à nanas » – en référence à l’astrologie, à la chiromancie, à l’analyse des rêves, à l’analyse graphologique, aux tests de personnalité, et autres préoccupations féminines new-age qui offrent d’excellents points d’accroche pour les hommes prêts à faire semblant de s’y intéresser.)
Le changement d’identité de Mystery fut le plus complet, ainsi que celui qui rencontra le plus de succès et eut le plus d’influence. Son livre publié en 2007 : The Mystery Method : How to Get Beautiful Women Into Bed (« La méthode Mystery : comment amener de belles femmes dans votre lit ») est probablement le plus lu de tous les manuels de séduction, et l’émission de TV-réalité présenté par Mystery, The Pickup Artist, a été diffusée durant deux saisons sur VH1 en 2007-2008 (le lustre de l’émission fut quelque peu ternie lorsqu’il s’avéra que le gagnant de la première saison du concours de séduction était en réalité un acteur professionnel et non pas le programmateur de jeux vidéo qu’il prétendait être).


Mystery inventa également les « séminaires » ou « camps d’entrainement » - aujourd’hui copiés par tout le monde - se tenant dans un hôtel le temps d’un week-end et destinés à transformer des AFC en PUA pratiquement du jour au lendemain. Afin d’avoir une expérience de première main, les participants sont cornaqués vers des bars par les « entraineurs » maitres PUA, qui possèdent chacun leurs propres pseudonymes (Captain Jack, HiRoller, Keychain, et ainsi de suite). Les camps d’entrainement ne sont pas donnés. Le site web de Mystery, Venusian Arts, ne mentionne pas les prix, mais les trois jours de séminaire proposés par le compétiteur n°1 de Venusian Arts, Love Systems – tenu par Nick Savoy (dont le vrai nom est Nicholas Benedict), un associé de Mystery jusqu’à une méchante dispute en 2007 – coûte 2997$ par personne, avec une caution de 999$.  Et que les acheteurs prennent garde : bien que presque tous les maitres PUA, y compris Mystery lui-même, affirment que, dans leur vie antérieure, ils étaient des « geeks » asociaux qui ne s’étaient pratiquement jamais aventurés à moins d’un mètre cinquante d’une femme nubile, la plupart des entraineurs, tout au moins chez Love Systems, ont des antécédents dans le commerce ou le show-business et ne ressemblent sans doute pas exactement à l’informaticien introverti et au bureaucrate insignifiant qui viennent solliciter leurs conseils. En regardant des extraits vidéo des séminaires, avec des mentors habillés de manière voyante, se pavanant et déversant des acronymes devant des élèves très concentrés à la recherche de bras accueillants, on ne peut s’empêcher de penser à ces autres séminaires : « Comment vous enrichir en rachetant pour une bouchée de pain des biens hypothéqués », qui ciblent eux aussi une autre aspiration typiquement masculine.
A la fin des années 1990, Mystery mis au point un « algorithme » précis et contraignant composé de gestes et de « routines » - des répliques écrites à l’avance destinées à être employées en situation – qui garantissent virtuellement (tout au moins selon Mystery) que vous pourrez amener une femme dans votre lit après avoir passé seulement sept heures en sa compagnie à partir du moment où vous l’avez rencontré. Et une femme superbe, qui plus est. Mystery donne pour conseil à ses lecteurs de ne pas se préoccuper des femmes valant moins de 6 (« Apparence acceptable », dans son jargon) sur une échelle de 1 à 10 tout en leur affirmant que, s’ils suivent ses conseils, ils peuvent facilement décrocher une « bombe genre mannequin » valant 10.
La stratégie fondamentale est de « montrer une valeur supérieure » (Demonstrate Higher Value – DHV – un autre acronyme de Mystery), pour paraître tellement fascinant que la femme désirera vous prouver sa valeur, et pas l’inverse. Vous ne lui offrez pas un verre, vous proposez qu’elle vous en offre un. Vous ne lui donnez pas votre numéro de téléphone, vous la persuadez de vous donnez le sien. Si elle vous demande comment vous gagnez votre vie, vous ne mentionnez pas l’inintéressant travail de bureau auquel vous vous accrochez ; vous lui dites que vous « réparez des rasoirs jetables » (la réponse proposée par un disciple de Mystery). Vous « faites le paon » (une autre expression de Mystery), ce qui signifie que vous portez des tenues extravagantes, destinées à attirer l’attention. La garde-robe typique de Mystery destinée à faire le paon comprend un chapeau baquet en fourrure noir, avec du vernis à ongle et un eye-liner assorti. Dans The Pickup Artist, il arborait un stock apparemment inépuisable de couvre-chefs exotiques et de colifichets pour homme.
Mystery, Savoy et Durden étaient les personnages principaux dans le best-seller du journaliste de Rolling Stone, Neil Strauss, The Game : Penetrating the Secret Society of Pickup Artists. Le livre, conçu pour ressembler à une Bible King James avec une couverture surdimensionnée imitant le cuir et des illustrations de style Manga, est pour partie un ouvrage d’auto-promotion (Strauss, qui se décrit lui-même comme un ancien tocard ayant décidé de se raser la tête, de faire corriger sa myopie par laser, et qui a pris le nom de Style après avoir rejoint Mystery, a monté sur internet sa propre entreprise de conseils en séduction, Stylelife Academy) et pour partie la chronique – une chronique monotone – de ses nuits passées à écumer les bars pour trouver des femelles à séduire tandis qu’il vivait avec un groupe d’artistes de la drague dans une maison près de Sunset Strip ; maison dans laquelle passait un flot ininterrompu de créatures superbes et sordides, composé de stars du porno, d’aspirants mannequin, et d’autres habitants féminins du demi-monde Hollywoodien, y compris Courtney Love à la toute fin de sa carrière, entre deux séjours dans des cliniques de désintoxication. Le point culminant du livre se situe lorsque l’un des résidants de la maison persuade Paris Hilton de lui donner son numéro de téléphone dans un bar à tacos.
Si tout cela vous semble risible, fastidieux, manipulateur, évident, condescendant envers les femmes, peut-être même un peu gay, c’est parce que ça l’est. Seulement voilà : ce truc marche. Si vous pensez que les hommes qui font le paon ont l’air ridicules et efféminés, allez donc visitez le site de photographies Hot Chicks With Douchebags (« Super pépées avec des blaireaux »), où vous verrez des filles superbes pendues au cou de beaufs en train de se pavaner et de gommeux à la Jersey Shore arborant des chemises ouvertes jusqu’au nombril et des crêtes gominées sur le sommet du crane. Regardez la vidéo « Apprenez assez de guitare pour baiser », sur Youtube (trois cordes, pas plus). En juin 2005, Craig Malisow, un reporter de Houston Press a suivi Bashev, un étudiant à Rice University de 24 ans, d’origine Bulgare, et artiste de la drague autoproclamé, dans une série de bars et de boites de nuit à Houston. Bashev n’avait aucune intention de révéler aux HB (Hot Babes) âgées d’une vingtaine d’années qu’il rencontrait que son travail dans la journée consistait à effectuer des calculs à variables multiples. Au lieu de cela, il leur montrait ses chaussures et les informait qu’il était « mannequin de pied ». Puis il faisait usage d’une tirade introductive préparée à l’avance : pensaient-elles que les reality shows étaient « vraiment vrais » ? Bien sûr, deux groupes de filles sur lesquels il essaya cette formule roulèrent des yeux en grimaçant, mais trois bars (et la même méthode ) plus tard, il était assis confortablement dans un fauteuil de salon en train de lire les lignes de la main d’une accorte brunette (ouvre-boite à nana plus « kino », un autre néologisme crée par Mystery faisant référence au fait d’amener une femme à désirer que vous la touchiez) et en peu de temps « les doigts de celle-ci agrippaient doucement son poignet » observa Malisow. En quelques minutes, Bashev avait non seulement obtenu un numéro de téléphone mais aussi un rendez-vous pour le mercredi suivant.
...

7 commentaires:

  1. Il est dommage que cet article brillant ait été éclipsé par l'actualité.

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  2. On voit quand même qu'une partie du féminisme est le retour de bâton d'une hypocrisie. Il était parfaitement injuste, au temps du patriarcat, que le vagabondage sexuel fût toléré ou valorisé chez les hommes, et objet d'opprobre chez les femmes. La solution saine aurait été de le blâmer chez tout le monde ; la trouvaille féministe aura été de l'autoriser à tout le monde.

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    1. Hum... oui et non. Il me semble d'une part qu'il est exagéré de dire que le vagabondage sexuel était toléré ou valorisé chez les hommes. Il faudrait évidemment distinguer selon les lieux et les époques, mais, disons, dans l'Occident chrétien, il ne me semble pas que cela ait été le cas, en tout cas pas de manière systématique.
      D'autre part, s'il est évident qu'un homme adultère ou libertin doit être moralement fermement condamné, il me semble que le "deux poids deux mesures", ou la plus grande attention portée à la chasteté féminine, reflète tout de même une réalité : les hommes et les femmes n'ont pas le même rapport à la sexualité. Autrement dit il a, pour partie au moins, un fondement naturel. Il est une manière de s'adapter à cette différence naturelle.
      En revanche il est vrai que le féminisme post-Beauvoir a prétendu "libérer" les femmes en les rendant aussi cavaleuses que les hommes. Projet lamentable dont on voit les résultats.

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  3. "Hum... oui et non. Il me semble d'une part qu'il est exagéré de dire que le vagabondage sexuel était toléré ou valorisé chez les hommes. Il faudrait évidemment distinguer selon les lieux et les époques, mais, disons, dans l'Occident chrétien, il ne me semble pas que cela ait été le cas, en tout cas pas de manière systématique.
    D'autre part, s'il est évident qu'un homme adultère ou libertin doit être moralement fermement condamné, il me semble que le "deux poids deux mesures", ou la plus grande attention portée à la chasteté féminine, reflète tout de même une réalité : les hommes et les femmes n'ont pas le même rapport à la sexualité. Autrement dit il a, pour partie au moins, un fondement naturel. Il est une manière de s'adapter à cette différence naturelle."

    Je vous l'accorde.

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  4. Mais ce serait un peu simple de dire que ces nouvelles conduites sexuelles sont uniquement la faute du féminisme ou meme des gauchistes en général C'est un peu plus compliqué que cela Beaucoup de goujats et de filles faciles ne sont pas du tout de gauche Je pense comme beaucoup de "gauchistes" que les mutations économiques de ces dernières années, expliquent beaucoup de choses Désormais, l'etre humain n'est plus qu'une marchandise comme les autres, on ne juge plus les gens que selon leur "efficacité" et leur "utilité" ou encore les beauté ou leur laideur On sépare clairement les "gagnants", les "riches" bénis des dieux et les "perdants" les "pauvres" assisté que l'on doit tout de respecter parce qu'on est pas des fachos, tandis que le tout le reste (grande culture, intelligence, bon sens, raison) devient de moins en moins important au yeux des gens Comme le disait si bien Houellebecq, c'est l'extension du domaine de la lutte et la colonisation par le capitalisme de toutes les sphères privées y compris la vie amoureuse En amérique du nord, paradis de l'ultra-capitalisme, cette extension est bien plus visible, plus présente que chez nous, puisque ici le vieux romantisme européen bande encore, meme si il bande plutot mou il est vrai Les américains comme tous les protestants sont en général des gens assez simples et direct, ils vont généralement droit au but dans leurs analyses (ex les français sont des feignants effeminés parce qu'ils aiment l'art et la littérature, des domaines très apprécié par les femmes en général) Cela a parfois du bon il est vrai, tant l'européen, surtout le français en fait, adore complexifier a l'extrème Mais cela conduit souvent a des catastrophes comme l'irak ou en ce moment l'ukraine, ou les américains jouent avec des allumettes sur le dos des pauvres russophones d'ukraine qui subiront le sort des serbes du kosovo, si l'occident dans son ensemble continue de ses raisonnements simplistes et manichéens (ukrainiens démocrates bons et méchants fachos pro-russe) Les américains sont de grands enfants, ce qui n'est guère étonnant puisque leur pays est très jeune et que leur religion-philosophie-mode de vie, j'ai nommé le protestantisme est elle aussi ultra-juvénile sur l'échelle de l'histoire humaine Après tout ce ne sont pas toujours les civilisations les plus raffinées qui sont les plus puissantes et les plus solides Rome la barbare, la guerrière a vaincu de nombreux peuples plus évolués et raffinés qu'elle, pareil pour les arabos-musulmans qui ont conquis la perse, l'égypte, la mésopotamie puis Constantinople pour finir Je pense pour ma part que la plupart des atlantistes ne le sont que parce qu'il sont persuadés d'etre du bon coté de la barrière et de faire partie de ceux qui font l'histoire, cela s'entend a leur mépris de tout ce qui serait trop franchouillard ou pas assez libéral a leur gout Mais je ne suis pas pour autant complotiste pour un euro, cette "american way of life" a été voulue par l'écrasante majorité du peuple européen, qui ne s'est jamais vraiment remis des deux grandes guerres fratricides qui l'on opposée a l'allemagne Le protestantisme ne prospère que sur le vide des cathos, qui pour la plupart ont rendu les armes, comme ce ou ces Papes, prètres, éveques, incapable de remplir les églises, alors que la crise économique, morale et politique de l'occident (plus la montée de l'islam) lui offre pourtant un boulevard, une autoroute a une "reconquista" , une "revolution" que la plupart des partis politiques, des syndicats ou des associations laiques sont incapable de promettre a l'homme de la rue

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  5. le paradoxe c'est que toutes ces femmes soi disant archi libérées s'évanouissent si on leur suggère de ne pas s'épiler. Chaque époque a donc ses tabous, et je tiens que la nôtre n'a finalement rien à envier dans ce domaine à l'ére victorienne.

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