Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 10 novembre 2015

La violence, le sacré, et le mépris de la politique





La mort, il y a quelques jours, de René Girard a provoqué l’avalanche de commentaires élogieux qui sont de rigueur lorsque meurt un homme qui, par ses écrits, a su acquérir de son vivant une certaine notoriété. De rigueur et, dans une certaine mesure, appropriés car, lorsque cela est possible sans contrevenir à la vérité, il est certainement préférable, plus généreux et plus juste, de dire du bien de ceux qui viennent de nous quitter que de souligner leurs faiblesses et leur errements, à peu près inévitables chez une créature aussi imparfaite que l’être humain. Toutefois, lorsque la personne disparue est de celles qui ont su acquérir de l’influence sur l’esprit de leurs contemporains, cette règle doit, me semble-t-il, être tempérée par la considération suivante : si l’homme meurt, ses écrits restent vivants et continuent d’exercer leurs effets, bons ou mauvais, sur les générations ultérieures, tout au moins tant que sa notoriété n’a pas elle aussi disparu. En ce cas, le respect dû aux morts de manière générale ne doit pas nous amener à taire les critiques à l’égard de l’œuvre, car si nous devons un certain respect aux morts, nous devons aussi toute vérité utile à ceux qui vivent aujourd’hui et qui vivront demain.
Qu’il me soit donc permis de dire que l’œuvre de René Girard a toujours suscité en moi une certaine méfiance instinctive, la méfiance que m’ont depuis longtemps inspirées les théories grandioses qui prétendent nous dévoiler des choses cachées depuis la fondation du monde et résoudre, pour ainsi dire, en deux coups de cuillère à pot les mystères de la condition humaine. Les deux livres de lui que j’ai lu, alors que j’étais un tout jeune homme, ne m’ont pas donné envie d’en lire d’autres et je me suis arrêté là, l’ayant jugé sans avoir le bagage nécessaire pour le juger convenablement mais guidé par cet instinct dont j’ai, depuis, compris le caractère très raisonnable. J’ai bien vu que nombre de gens a priori intelligents et savants tenaient son œuvre en haute estime, mais cela ne m’a pas emporté. J’ai bien vu aussi la faveur dont jouissait Girard parmi les catholiques, pour des raisons aisément compréhensibles mais qui ne me semblaient pas très bonnes, mais cela ne m’a pas davantage persuadé.
N’ayant pas le goût d’approfondir mes réticences, toutefois, je m’en suis tenu là, car il ne convient pas de disputer de ce que l’on ne connait pas bien et que l’on n’a pas vraiment envie de bien connaitre. Mais, lorsque je suis tombé sur la critique que Pierre Manent a formulé au sujet de l’œuvre de Girard[1], j’ai eu immédiatement l’impression de trouver exprimés, bien mieux que je ne pourrais jamais le faire, les fondements rationnels de ma réticence. Je ne saurais sans doute jamais, à strictement parler, si cette impression est fondée, car pour le savoir il faudrait que j’étudie soigneusement les écrits de René Girard, mais même si cela n’était pas le cas je suis sûr que cette critique mériterait d’être méditée. Je vous en livre donc la version condensée, pour ainsi dire.

***

« En effet,  René Girard est un auteur qui m’a beaucoup intéressé, beaucoup préoccupé. J’ai écrit deux articles sur lui, l’un dans Contrepoint, l’autre dans Commentaire. C’est un auteur qui mérite qu’on s’arrête un peu sur lui.
René Girard a produit une des œuvres les plus intéressantes du siècle, du second demi-siècle en France. En France, c’est une façon de parler : disons en langue française, puisque, comme vous le savez, après des études à l’Ecole des Chartes, il est allé aux Etats-Unis pour enseigner, je crois, la littérature française. Et de la côte Est des Etats-Unis, il regardait la scène intellectuelle française. Celle-ci était dominée par les sciences sociales, qui s’appuyaient soit sur le structuralisme, avec en particulier l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, soit sur la psychanalyse. Toutes ces grandes théories des années soixante, Girard en mesure l’intérêt, mais il se dit : « Ces théories sont néanmoins très insuffisantes, j’ai en tête une théorie bien meilleure que celles-là, qui explique ce que celles-là expliquent, qui explique ce que celles-là n’expliquent pas, et qui explique ces théories elles-mêmes. »
Ainsi Girard, à distance de la France, l’œil fixé malgré tout sur Paris, élabore la théorie qui va rendre compte des autres théories et parvenir d’une certaine façon, à la théorie finale, à l’explication ultime de la société humaine et de la civilisation. Si j’ose dire, Girard apporte avec lui l’apocalypse des sciences sociales, « apocalypse » voulant dire, comme vous le savez, « révélation ».
Je ne vais pas exposer, ce n’est pas le lieu, la pensée de Girard, mais quelques-uns de ses éléments pour expliquer mon attitude par rapport à lui. Pour Girard, la civilisation humaine repose sur le mécanisme de la victime émissaire : les hommes, en proie naturellement à la violence, la violence indifférenciée, se réconcilient en mettant à mort la victime émissaire. La violence indifférenciée prend fin lorsque les sociétaires ou ceux qui vont devenir sociétaires mettent à mort la victime émissaire ; à partir de cette mise à mort de la victime, se reconstitue la civilisation avec son ordre différencié. Telle est l’origine violente, la racine violente de toute civilisation humaine, selon Girard.
Or le christianisme met un terme à cette routine violente de la civilisation, puisque, selon Girard, il livre le secret du monde humain, le secret de la civilisation humaine, le secret que méconnaissent toutes les civilisations et toutes les religions avant le christianisme : la victime est innocente, absolument innocente. Désormais, donc, l’humanité, est hantée par la vérité chrétienne. Mais évidemment, comme l’humanité reste l’humanité, elle ne parvient jamais complètement à reconnaitre cette vérité, qui néanmoins la hante. Cette vérité – il ne faut d’ailleurs pas dire cette vérité chrétienne, mais cette vérité de l’humanité révélée par le christianisme – c’est l’innocence de la victime, et c’est le fait que les protagonistes de la violence, ceux qui se font la guerre, sont le même. La vérité, en ce sens, de la condition humaine, c’est la réciprocité violente dans laquelle nous sommes tous le même. Et seul le christianisme selon Girard nous permet de reconnaitre cette vérité anthropologique que, dans toutes nos guerres, disputes, dissensions, violences, nous sommes le même. René Girard est un esprit vaste et subtil, et ces quelques indications ne rendent évidemment pas justice à son œuvre. Mais tel est, en peu de mots, le cœur de sa doctrine.
J’ai toujours trouvé cette doctrine puissante, impressionnante, et en même temps elle m’a toujours paru irrecevable et du reste particulièrement dangereuse. Car, naturellement, une des conséquences ou des présupposés de cette doctrine, c’est que l’ordre humain n’a pas de consistance ni de légitimité propre ; en tout cas l’ordre politique perd toute consistance et légitimité, parce que, si le fond de la vérité de la civilisation, de la société humaine, est la violence indifférenciée et que nous sommes tous le même, alors il n’y a plus de raison de distinguer entre les sociétés politiques, entre les régimes politiques, de reconnaitre que tel ou tel régime est tout de même meilleur qu’un autre, et que telle cause est néanmoins plus juste, ne serait-ce qu’un peu plus juste qu’une autre cause. En ce sens – je le dis peut-être avec brutalité – par cette interprétation du christianisme comme révélation ultime que nous sommes tous le même, et par le déploiement de cette vérité anthropologique, Girard encourage et justifie radicalement ce qui m’apparait comme le vice politique des chrétiens, ou le vice politique encouragé par le christianisme, à savoir une préférence perverse pour l’ennemi au motif qu’il nous a été ordonné de l’aimer comme nous-mêmes. Ou, pour le dire de façon à peine moins brutale, Girard tend à effacer la ligne difficile à tracer qui, en ces matières, sépare la sainteté de l’indifférence à la justice, qui elle-même se transforme aisément en préférence pour l’injustice.
J’emploie ici le terme sainteté dans un sens large, je ne suis pas théologien et je suis disposé à me laisser corriger par le magistère qui a la responsabilité du sens exact des termes. Comme disait Montaigne, je parle ici laïquement. Prise en un sens large, la sainteté comporte un certain détachement à l’égard de sa propre cause, même juste, même bonne ; la perversité comporte un attachement secret à la cause de l’ennemi, même mauvaise. Il y a chez Girard une incapacité systématique - née du système – à penser les situations politiques, parce que les situations politiques sont toujours en quelque mesure conflictuelles, et que Girard en revient toujours à la vérité fondamentale que, dans une guerre, la seule vérité de la guerre, c’est la violence, et la seule vérité de la violence, c’est l’indifférenciation de la violence, et que les deux protagonistes, encore une fois, sont ultimement le même. Toutes les situations politiques se ramènent à la même situation fondamentale qui n’a d’ailleurs plus rien de politique puisqu’elle n’est que violence sans ombre de justice.
On est évidemment entrainé, dans une situation où l’on tire un trait d’égalité entre l’ennemi et nous, à donner la préférence à l’ennemi. C’est ce que j’appelle la tendance perverse d’un certain christianisme à l’égard de la chose politique. Il transforme de manière hâtive et imprudente la proposition chrétienne selon laquelle nous sommes tous en un sens également pécheurs, en une proposition politique destructrice de toute moralité politique : ultimement, entre les causes humaines, il n’y a pas de différence de justice, il n’y a pas de différence d’honneur. Péguy, certainement fulminerait contre Girard qui prive de sens les vertus humaines, en particulier le courage, en particulier l’honneur, en particulier la justice, au nom d’une vérité anthropologique supposée plus profonde. »

Pierre Manent, Le regard politique


[1] Par exemple dans le numéro 19 de la revue Commentaire.

13 commentaires:

  1. Excellent. Merci de nous transmettre ce texte limpide et éclairant de Pierre Manent.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci. Mais je n'ai pas beaucoup de mérite.

      Supprimer
  2. L'article d'Alain de Benoist publié dans Éléments :

    RENE GIRARD, AUTEUR SURFAIT

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci (bien que, pour être franc, je ne prise gère Alain de Benoist).

      Supprimer
  3. "des études à l’Ecole des Chartres" T_T

    Ghaaahrrr! Pas vous, mon cher Aristide! L'École des chartes, enfin...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oups, je suis impardonnable. Je m'engage immédiatement dans la légion étrangère sous un faux nom pour expier ma faute.

      Supprimer
  4. "Mépris de la politique": cette formule m' a remis en mémoire un article consacré à la pensée de Jacques Ellul qui use de la même expression. Et, chose étonnante, Jean-Claude Guillebaud vient de publier un article sur le site de La Vie dans lequel il explique que Girard et Ellul sont ses deux "maîtres à penser". Intéressante conjonction: Ellul revient à la mode dans les milieux de l'écologie intégrale, dont la pensée politique me semble faible, et Manent accuse Girard de ne reconnaître aucune consistance à l'ordre politique. Une preuve supplémentaire que le constat de Pierre Manent, à savoir une quasi-disparition de la philosophie politique, est assez juste.

    RépondreSupprimer
  5. Contrairement à ce que vous dites dans votre introduction, les catholiques ont toujours été assez réservés, face aux théories de Girard. Ils lui reprochent (enfin : ceux qui savent lire…), si j'ai bien compris, de délaisser totalement la théologie, pour une approche anthropologique des textes sacrés, qu'ils soient vétéro ou néo-testamentaires.

    C'est du reste une chose qui a toujours frappé le mécréant que je suis : si on retire Dieu de tout l'échafaudage, le "bâtiment Girard" continue malgré tout à tenir debout.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Eh bien écoutez, j'ai encore pu constater que parmi mes contacts facebook, dont beaucoup sont des catholiques sérieux, la mort de Girard a été l'occasion d'un déferlement d'éloges. Mais il est vrai aussi que rares sont les gens qui savent lire.

      Supprimer
  6. Euh, après ces commentaires tous sérieux, je voudrais vous signaler de manière plus anecdotique ce qui me semble être une faute de frappe: ligne 15 "livres ... que j'ai lu" (aucun mérite: 2 en primaire & 1 en 6ème, la traque de la faute d'accord est mon quotidien).
    Merci pour ce texte qui apporte une divergence -intéressante, je veux dire- au milieu des monceaux d'éloges émanant de tous côtés au sujet de René Girard. Souvent, on a l'impression, en lisant et en écoutant, que les commentateurs n'en ont pas lu grand chose et répètent la mélodie dominante.
    La manière dont vous exposez les raisons pour lesquelles vous n'avez pas poursuivi votre lecture de l'œuvre de René Girard est très claire et joliment écrite: on s'y croirait! Merci.

    RépondreSupprimer
  7. Pierre Manent que j'aime assez pour avoir acheté tous ses livres a toujours ressenti devant le phénomène René Girard un malaise certain pour ne pas dire plus et il n'est pas le seul. Le nombre d'universitaires, de théologues, d'anthropologues qui ont violemment critiqué son oeuvre sont légion.

    Contrairement à vous cher Aristide je suis persuadé que René Girard fut un découvreur de vérités cachées d'une rare accuité et son explication dite du bouc-émissaire, de la victime, du sacrificiel est une des plus convaincantes. En outre on trouve dans ses écrits des fulgurances qui sont proprement extraordinaires. Bien sûr cela ne veut pas dire que l'on doit être d'accord avec chacune de ses démonstrations mais grâce à sa théorie un grand nombre d'événements devient compréhensible et le bilan de son oeuvre est, d'après moi, largement positif.

    Seulement voilà la lecture de ses écrits est indigeste et il faut s'accrocher pour que la mayonnaise prenne. En outre il y a dans ces ouvrages un nombre inoui de répétitions qui sont souvent épuisantes.

    Si vous me le permettez j'aimerais donner à vous et à vos lecteurs une recommandation: le seul moyen d'aborder, à mon avis, son oeuvre sans être immédiatement écoeuré passe par la lecture de son livre d'entretiiens avec Michel Treguer QUAND LES CHOSES COMMENCERONT, paru en 1994 chez Arléa.

    Il y a, en outre, un fait à mes yeux fondamental c'est que l'oeuvre de René Girard a été à l'origine d'un très grand nombre de conversations ou de retours au catholicisme.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comment pouvez-vous dire que la lecture de ses écrits est "indigeste", alors que Girard écrit en un français parfaitement limpide, et même souvent élégant ?

      Quant à votre conseil de lecture, je m'inscris en faux : le livre que vous citez me semble assez anecdotique. Ce n'est pas tout à fait “René Girard pour les Nuls” mais pas loin ! Si l'on décide de lire Girard, il faut y aller carrément. Le mieux me semble être de lire ses trois premiers livres, et de les lire dans l'ordre de leur parution : Mensonge romantique et vérité romanesque d'abord, puis La Violence et le Sacré, et enfin Des choses cachées depuis la fondation du monde.

      Si l'on tient à n'en lire qu'un seul, je crois que je recommanderais plutôt Je vois Satan tomber comme l'éclair.

      Supprimer
  8. Sacré Monsieur Goux,

    Le simple fait qu'un grand nombre de gens peinent à lire René Girard est la preuve imparable qu'aborder son oeuvre n'est pas une sinécure.

    QUAND LES CHOSES COMMENCERONT serait un Girard pour les nuls. Vous poussez vraiment le bouchon trop loin. Au contraire la lecture de ce livre d'entretiens permet à ceux qui ont déjà tenté de le lire d'aborder plus facilement le coeur de sa théorie.

    Bien sûr la lecture de "Je vois Satan tomber comme l'éclair" et là je vous rejoins peut être suffisante pour appréhender la théorie anthropologique de René Girard.

    RépondreSupprimer

LES COMMENTAIRES ANONYMES SERONT SUPPRIMES SANS AUTRE FORME DE PROCES, ALORS FAITES L'EFFORT DE PRENDRE UN PSEUDONYME OU DE SIGNER VOTRE MESSAGE. MERCI.