Théodore Dalrymple est
sans aucun doute ce que l’on peut nommer un auteur prolixe. Produisant des
articles pour de nombreux magazines et journaux, et sur les sujets les plus
variés, il est le prototype même de l’essayiste : touche-à-tout, avec un
jugement souvent acéré, une expression élégante et percutante, il est aussi
fort capable de sortir des limites de ses compétences à force de toucher à tout.
Son format de prédilection est l’article de quelques pages, dans lequel il peut
déployer son sens de la synthèse et son don pour l’observation des détails
révélateurs. Il se révèle en revanche plutôt décevant les rares fois où il
s’essaye à un format plus long et à une analyse plus en profondeur, comme par
exemple dans Spoilt Rotten: The Toxic Cult of Sentimentality.
Il est toutefois une exception, ou plutôt une semi-exception, à cette
règle : Junk medecine : Doctors, lies and the addiction
bureaucracy. Dans ce petit livre, ou dans ce très long essai (un peu plus
d’une centaine de pages) Dalrymple traite d’un sujet qu’il connait bien, et sur
lequel sa compétence ne peut être mise en doute : l’addiction à l’héroïne.
Une addiction que Dalrymple a pu observer de près pendant quatorze ans,
lorsqu’il travaillait comme psychiatre dans un quartier défavorisé d’une grande
ville anglaise ainsi qu’au sein de la prison située dans ce quartier. Le
lecteur y retrouvera ce qui est sans doute le thème majeur de son œuvre :
une défense sans concession de la notion de responsabilité individuelle contre
la culture de l’excuse sous toutes ses formes. Il y retrouvera aussi son goût
pour la littérature, et sa conviction que cette dernière peut contribuer de
manière décisive à former notre jugement, pour le meilleur mais aussi, trop
souvent, pour le pire.
L’idée maitresse de Junk medecine peut s’énoncer très
simplement : à peu près tout ce que nous croyons savoir sur l’addiction à
l’héroïne est faux, et même tellement évidemment faux que la question se pose
de savoir comment nous pouvons ne pas le voir. Pour Dalrymple la réponse est
d’ordre moral : nous ne voyons pas parce que nous ne voulons pas voir. Ou,
pour le dire autrement, il ne s’agit pas d’erreurs, mais de mensonges. Ou tout
au moins de mensonges de la part de ceux qui sont en position de savoir :
les drogués eux-mêmes, les médecins, et tous ceux que leur profession amène à
fréquenter habituellement les drogués. Le grand public lui, est simplement
trompé par ces mensonges proférés par des gens dont il respecte, un peu
naïvement peut-être, l’expertise.
Dans ce qui suit la question de savoir ce qui a donné naissance à ces
mensonges et pourquoi ils ont été adoptés par une partie du corps médical et
para-médical ne sera pas abordée. Dalrymple la traite, bien évidemment, mais
dans l’espace limité de ce compte-rendu, seuls ces mensonges eux-mêmes nous
intéresseront.
Quels sont donc ces mensonges, pour ainsi dire officiels, puisque
diffusés et défendus par ceux qui font autorité en la matière ?
La position orthodoxe en ce qui concerne l’addiction aux opiacés est
qu’un individu se trouve exposé plus ou moins par hasard à l’héroïne, d’une manière
assez semblable à la manière dont il pourrait se trouver exposé à une maladie
contagieuse : parce qu’il ne vit pas dans le bon
« environnement » ou qu’il ne fréquente pas les « bonnes
personnes ». Il découvre que s’injecter de l’héroïne procure du plaisir.
Il en prend alors à nouveau, et encore, et encore. Avant peu de temps, et même
très rapidement, il se retrouve physiologiquement dépendant de cette drogue et
dès lors, pour éviter les douleurs insupportables liées au sevrage, il doit
prendre sans cesse plus de drogue. Rapidement son addiction devient trop
coûteuse pour qu’il puisse la satisfaire par des moyens honnêtes, car être héroïnomane
vous empêche de travailler normalement et car l’héroïne coûte très cher. Il
doit donc recourir à des moyens criminels pour satisfaire ses besoins en
drogue. Sa capacité à maitriser sa consommation de drogue ayant été totalement
détruite par la drogue elle-même, il ne peut dès lors plus s’en sortir tout
seul. Il doit impérativement recevoir une aide médicale, soit sous la forme
d’une drogue de substitution soit en suivant un programme de désintoxication
long et rigoureux. En somme, le drogué est un malade qui a besoin d’être aidé.
Selon Dalrymple cette position orthodoxe contient si peu de vérité, et
mélangée avec tellement de faussetés, qu’elle peut bien être dites purement et
simplement mensongère.
Reprenons un à un les éléments de la position orthodoxe.
Tout d’abord l’addiction à l’héroïne se développerait par une sorte de
contagion, donc indépendamment de la volonté des sujets atteints, ce qui est
évidemment le point principal de cette théorie de la contagion : exonérer
le drogué de toute responsabilité dans le commencement de son addiction.
Le grain de vérité dans cette affirmation est que, lorsqu’on les
interroge, les héroïnomanes racontent presque invariablement la même
chose : ils ont commencé à prendre de l’héroïne parce qu’un de leurs « amis »
leur en a offert. En ce sens, toutes les études montrent que l’addiction à
l’héroïne se diffuse à la façon d’une épidémie, avec une croissance
géométrique, chaque nouvel utilisateur recrutant plusieurs autres utilisateurs
parmi ses connaissances.
Mais bien sûr, entre se voir offrir de l’héroïne, même par un « ami »,
et faire usage de cette héroïne il y a un pas, un pas très important qui
implique un choix : le choix d’accepter cette héroïne puis de la
consommer. Nous ne pouvons pas choisir d’attraper la grippe, nous pouvons
toujours choisir d’utiliser ou pas la drogue qui nous est offerte.
Le fait de devenir héroïnomane relève d’ailleurs si peu du hasard que
les mêmes études effectuées sur de larges populations de drogués montrent que
la première injection d’héroïne survient presque toujours au sein d’un petit
cercle dont tous les membres ont déjà une longue expérience en matière d’usage
de l’alcool et de stupéfiants. Autrement dit, la notion selon laquelle
l’addiction à l’héroïne frapperait d’innocentes victimes, pour ainsi dire à
leur insu, est entièrement mythique. Ceux qui commencent un jour à consommer de
l’héroïne choisissent librement de le faire, et au vu de leur mode de vie
antérieur, il était très souvent possible de prédire sans se tromper qu’ils en
viendraient à consommer de l’héroïne.
Cependant, dira-t-on, même si la première injection est volontaire,
très rapidement les autres ne le sont pas, car les opiacés sont hautement
addictifs, de sorte qu’il suffit d’une ou deux prises parfois pour que
l’habitude fatale soit formée et pour que le consommateur d’héroïne devienne un
junkie : une sorte de zombie haïtien dont toute volonté a disparu,
incapable de résister à l’appel d’une nouvelle « dose ».
Ce qui est entièrement faux. Certes les opiacés sont addictifs, mais
devenir un véritable « accro » dont toute la vie tourne
obsessionnellement autour de l’obtention d’une nouvelle « dose »
prend du temps, parfois même beaucoup de temps, et demande un véritable
travail. Ce sont les consommateurs d’opiacés eux-mêmes qui nous le disent, dans
leurs instants de franchise.
Ainsi par exemple De Quincey, dont les Confessions d’un Anglais
mangeur d’opium, publiées pour la première fois en 1822, ont tant fait pour
donner à la consommation d’opiacés une caution intellectuelle, écrit :
« Lecteur courtois, indulgent aussi, comme je l’espère, puisque
vous m’avez accompagné jusqu’ici, permettez que je me reporte à huit années
plus tard, c’est-à-dire de 1804, époque où j’ai fixé mes premières relations
avec l’opium à 1812. (…) Et que fais-je dans les montagnes ? Je prends de
l’opium. Mais est-ce tout ? Non, lecteur, en cette année 1812, où nous
voilà parvenus, comme dans quelques-unes des années précédentes, j’ai été
principalement occupé à étudier la métaphysique allemande dans les écrits de
Kant, Fichte, Schelling. (…) Est-ce que je prends encore de l’opium ? Oui,
les soirs de samedi. (…) Et en quel état ma santé se trouve-t-elle après toute
cette consommation d’opium ? En un mot, comment me porte-je ? Mais,
très bien, lecteur, je vous remercie. »
Bien sûr, l’héroïne est plus addictive que le laudanum (c’est-à-dire un
mélange d’opium et d’alcool) que consommait De Quincey, mais cela n’empêche
que, de son propre aveu, De Quincey consomma de l’opium pendant des années, quelque
chose comme quatre cents fois, avant de devenir véritablement dépendant. Nous
savons également que des gens qui reçoivent de la morphine régulièrement après
une opération peuvent développer une accoutumance, et même expérimenter un
phénomène de manque, s’ils cessent brutalement d’en recevoir, mais qu’ils ne
développent pas pour autant une addiction, en ce sens qu’ils ne se mettent pas
rechercher compulsivement de la drogue après cela. Ils s’arrêtent simplement de
consommer des opiacés parce qu’ils estiment n’en avoir plus besoin.
The Encyclopedia of
Drugs and Alcohol, and addictive behavior[1], un ouvrage médical hautement respecté,
corrobore les dires de De Quincey :
« Les personnes sensibles à l’héroïne deviennent rarement des
consommateurs quotidiens compulsifs immédiatement après la première prise (…)
Les personnes sensibles à l’héroïne accroissent leur consommation jusqu’à ce
qu’elle devienne quotidienne ou pluri quotidienne. Entre la première prise et
l’usage quotidien il s’écoule habituellement environ un an, mais le processus
peut être beaucoup plus long. »
Ecoutons encore William Burroughs, le célèbre écrivain américain, connu
sans doute autant pour ses multiples addictions, et pour le meurtre de sa femme,
que pour sa production littéraire, qui dans son livre autobiographique Junkie
écrit :
« Vous ne vous réveillez pas un matin en décidant de devenir accro
à la drogue. Il faut au minimum trois mois d’injections deux fois par jour pour
développer la moindre dépendance. »
Autrement dit, devenir dépendant à l’héroïne requiert du temps, et une
certaine détermination. Avant de devenir « accro » le consommateur
d’héroïne doit apprendre à soutenir une consommation quotidienne, à préparer et
à s’injecter le stupéfiant. L’addiction n’est pas quelque chose qui s’installe
brusquement à votre insu. Elle est la conséquence à long terme d’une décision
personnelle de consommer de la drogue de manière répétée. Autrement dit,
l’addiction est un choix. Et d’ailleurs les consommateurs d’héroïne
intermittents ne sont pas rares, ceux qui, comme De Quincey choisissent de ne
faire usage de la drogue que de manière occasionnelle et ainsi ne développent
pas de dépendance avant de nombreuses années.
Cependant, même en admettant que l’addiction mette du temps à
s’installer, une fois installée n’est-il pas impossible de s’en défaire à cause
des terribles douleurs provoquées par le sevrage ? Selon la position
orthodoxe sur la question, la souffrance causée par le manque est effectivement
insupportable, de sorte qu’il est à peu près vain d’attendre qu’un drogué
accepte volontairement d’arrêter de se droguer.
Mais en réalité les encyclopédies médicales, lorsqu’on les lit
attentivement, ne disent pas tout à fait cela.
Toutes s’accordent d’abord pour dire que le sevrage des opiacés n’induit
pas de risque vital, à la différence par exemple d’autres drogues bien plus
consommées, comme l’alcool. Pour quelqu’un de réellement dépendant à l’alcool,
l’arrêt de la consommation comporte le risque de développer un Delirium
Tremens, avec un taux de mortalité d’environ 10% en l’absence de suivi médical
approprié. De la même manière, le sevrage des barbituriques comporte un risque
de décès non négligeable. Tel n’est pas le cas avec les opiacés. Le sevrage
n’est jamais mortel pour un adulte par ailleurs en bonne santé.
Citons juste une encyclopédie médicale parmi beaucoup d’autres (J.H.
Stein, Internal medicine, 5th edition, C.V. Mosby, 1999, p.2297) :
« La fièvre, les convulsions, les hallucinations, et le delirium
ne se produisent pas lors de l’arrêt des opiacés, et leur présence suggère soit
le sevrage d’autres drogues soit la présence d’une maladie associée. »
Arrêter l’héroïne n’est pas dangereux. Mais n’est-ce pas pour autant
affreusement désagréable ? Insupportable même?
Là aussi, tel n’est pas ce que disent les ouvrages médicaux. Selon l’un
d’eux (R.J.M. Niesink, R.M.A. Jaspers, L.M.W. Komet, J.M. Van Ree, Drugs of
abuse and addiction : Neurobehavioral Toxicology, CRC Press, 1999,
p.260) :
« Le sevrage aux opiacés est limité dans le temps (…) et n’engage
pas le pronostic vital, il peut par conséquent aisément être contrôlé par le
réconfort, l’attention personnelle et des soins infirmiers génériques sans
qu’il soit besoin d’aucune pharmacothérapie. »
Dalrymple cite neuf encyclopédies médicales différentes, qui toutes
disent en substance la même chose, et il corrobore ces ouvrages par son
expérience personnelle :
« Il se trouve que j’ai vu un grand nombre de drogués en phase de
sevrage dans la prison où je travaillais. J’en ai vu plusieurs centaines dans
la dernière décennie, et, en tant que médecin, pas un seul d’entre eux ne m’a
causé d’anxiété pour sa sécurité à cause de son sevrage (ils souffraient
parfois de maladies graves du fait de leur habitude de s’injecter la drogue, et
ils sont souvent sévèrement mal-nourris, affamés même, mais c’est là une autre
question). Aucun n’a jamais eu de symptôme nécessitant une hospitalisation, et
tous les véritables symptômes, jamais graves, ont été soulagés par des
médicaments simples, non opiacés.
Il est vrai que la majorité d’entre eux se présentent à moi comme étant
en proie à de terribles souffrances – des souffrances qui, disent-ils sont de
nature physique, et non pas mentale. Ils se recroquevillent sur eux-mêmes, ils
se tordent de manière théâtrale. Ils affirment n’avoir jamais rien vécu d’aussi
pénible, que la douleur est insupportable, et ils profèrent toutes sortes de
menaces si je ne leur prescris pas quelque chose (par quoi ils veulent dire, un
opiacé) pour alléger leur souffrance, des menaces qui vont du fait d’endommager
leur cellule ou d’y mettre le feu, au fait de se suicider, ou même de me tuer
(par parenthèse, les alcooliques, qui pour beaucoup courent un danger bien
réel, ne profèrent jamais de menaces de ce genre).
(…)
Mais une simple observation démontre que beaucoup de ce qu’ils disent
sur eux-mêmes n’est simplement pas vrai. Lorsque je les ai observé à leur insu,
avant qu’ils ne rentrent dans ma salle de consultation, et à nouveau après
qu’ils l’aient quitté, j’ai pu voir que leur attitude était complètement
différente de celle qu’ils avaient une fois en consultation. Disparues la
prostration, l’expression martyrisée de leur visage, le touchant spectacle de
celui qui en est à la dernière extrémité, ou presque : ils parlent et plaisantent
entre eux avec animation et ont une toute autre démarche. »
Autrement dit, les médecins savent, ou devrait savoir, que pour un
héroïnomane le sevrage est objectivement une condition assez bénigne. Bien
entendu ce n’est pas ce que disent les drogués eux-mêmes, mais n’importe qui
les ayant fréquentés un peu longuement connait la vérité de l’adage selon
laquelle on ne peut pas faire confiance à un junkie.
Les douleurs du sevrage, dans la mesure où elles sont vraiment
ressenties et non pas jouées, sont donc largement d’ordre psychologique. Et on
peut penser qu’une part non négligeable du malaise ressenti par l’héroïnomane
qui a arrêté de prendre sa drogue provient de l’anticipation des douleurs
terribles dont on lui a dit qu’elles étaient liées au sevrage. Il a d’ailleurs
été montré, de manière répétée, qu’il était possible de substituer un produit
inoffensif, comme par exemple une solution saline, à l’héroïne que s’injectent
les drogués sans que ceux-ci ne s’en aperçoivent, et ainsi de leur éviter
d’éprouver la plupart des symptômes du manque.
Cela a évidemment des conséquences très importantes pour la manière
dont nous considérons l’addiction aux opiacés.
Ainsi, les crimes commis par les toxicomanes sont habituellement
expliqués, et partiellement excusés, par la nécessité d’échapper aux horreurs
du manque. Mais si le manque, bien que désagréable, n’a rien d’une condition
horrible, il ne saurait constituer un motif plausible pour commettre des crimes
chez quelqu’un qui n’est pas par ailleurs enclin à en commettre. Sauf si le
toxicomane croit que le sevrage est une chose si atroce que personne ne peut
l’endurer volontairement, une croyance qui est à l’évidence encouragée par la
multiplication des soins et des « traitements de substitution » mis à
la disposition des drogués par le corps médical et les pouvoirs publics. Et
c’est ainsi que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Il est certes incontestable que les toxicomanes commettent beaucoup
d’actes de délinquance, et que parmi eux la proportion de ceux qui ont un
casier judiciaire chargé est bien plus grande que dans le reste de la population,
y compris parmi les gens du même âge et de la même catégorie sociale.
Cependant, rien ne prouve que ce serait l’addiction à l’héroïne elle-même qui
expliquerait cette forte criminalité. En fait tout laisse à penser que la
relation de causalité, dans la mesure où elle existe, est inverse, et que
l’addiction à l’héroïne est une conséquence de la criminalité plutôt que la
cause de cette dernière.
Ainsi de nombreuses enquêtes menées sur les toxicomanes ont montré que,
entre la moitié et les trois-quarts d’entre eux étaient des délinquants connus
des services de police avant de devenir toxicomanes. Dans l’une de ces études,
menées dans la ville de Saint-Louis, aux Etats-Unis, à la fin des années 60,
seuls 4% des drogués à l’héroïne n’étaient pas des délinquants connus avant de
commencer à se droguer. Qui connait un peu le monde de la criminalité n’aura
d’ailleurs pas de mal à comprendre que les criminels soient fréquemment toxicomanes.
Les délinquants multirécidivistes se distinguent en effet de la population
générale par certains traits de personnalité :
impulsivité, aversion à la routine, recherche permanente de sensations fortes,
prise de risques inconsidérés, capacités intellectuelles en dessous de la
moyenne, etc. Ce sont ces caractéristiques individuelles qui expliquent
l’attrait qu’a pour eux la vie du voyou, noctambule et flambeur, aussi bien que
leur attirance pour les plaisirs artificiels.
La
plupart des toxicomanes étaient délinquants avant de devenir toxicomanes, et la
plupart d’entre eux le resteraient très probablement même s’ils cessaient de se
droguer, quoique sans doute dans des proportions moindres. Ainsi, par exemple,
Dalrymple cite une étude menée à Sheffield concernant la prescription de
méthadone. Cette étude avait révélé que les toxicomanes recevant de la
méthadone et ayant cessé de ce fait de s’injecter de l’héroïne (ce qui est loin
d’être toujours le cas, car la méthadone ne procure pas le « flash »
que recherchent les toxicomanes) ne commettaient plus en moyenne que trois vols
par mois, contre treize auparavant. Ce qui signifie qu’ils volaient encore 36
fois par an en dépit du fait que les pouvoirs publics leur fournissaient
gratuitement leur drogue !
Que le sevrage
ne soit pas une expérience insupportable, et que par ailleurs la délinquance ne
soit tout au plus que partiellement une conséquence de la toxicomanie signifie
que les traitements de substitutions, à la méthadone ou au subutex, n’ont pas
beaucoup de raison d’être. Leurs trois principales justifications sont en
effet, d’une part, qu’ils seraient la seule manière de décrocher de la drogue.
D’autre part qu’ils éviteraient aux toxicomanes de voler, ou plus généralement
de commettre des crimes, pour assurer leur consommation de drogue, et enfin
qu’ils éviteraient les infections et les complications médicales liées au fait
de s’injecter des drogues. Mais au vu de la réalité de la toxicomanie à
l’héroïne, à la différence de la vision orthodoxe et quasi officielle de
celle-ci, seule la troisième raison semble à peu près pertinente.
Qu’il
soit possible de cesser de prendre des opiacés sans aucun traitement
substitutif a été démontré, à grande échelle, par deux expériences historiques
bien différentes.
Pendant la
guerre du Vietnam de très nombreux soldats américains ont pris de l’héroïne, et
un nombre non négligeable d’entre eux sont devenus toxicomanes (il s’est même
dit que les communistes nord-vietnamiens favorisaient cette addiction en
fournissant la drogue à bas prix, afin d’affaiblir l’armée américaine). Ce qui
s’est passé ensuite est rapporté par The Encyclopedia of Drugs and
Alcohol, and addictive behavior (volume 3, pages 1244-45) : à la fin de
la guerre, 43% des soldats américains avaient essayé l’héroïne et 20% d’entre
eux pouvaient être considérés comme toxicomanes. De retour aux Etats-Unis, seul
un huitième de ces toxicomanes continuèrent à prendre de l’héroïne, et trois
ans après la fin de la guerre le taux d’addiction parmi ceux qui avaient servi
au Vietnam n’était pas plus élevé que parmi les hommes du même âge qui
n’avaient pas fait la guerre. Le tout pratiquement sans recevoir aucune aide
médicale. Ces milliers de jeunes américains accros à l’héroïne cessèrent
simplement de se droguer une fois revenus chez eux.
Lorsque
les communistes s’emparèrent du pouvoir en Chine en 1949, celle-ci comptait
très certainement plus de consommateurs d’opiacés que le reste du monde réuni,
peut-être de l’ordre de 20 millions de personnes. Pour mettre fin à ce fléau,
Mao choisi une méthode expéditive : la mort immédiate pour les dealers
pris sur le fait et pour tous les toxicomanes continuant à consommer de la
drogue. En quelques années des millions de Chinois furent « guéris »
de leur addiction, sans aucun traitement substitutif.
Nul ne
songerait bien sûr à suggérer que nous devrions utiliser les méthodes
inhumaines de la Chine communiste pour lutter contre la toxicomanie, mais ce
que prouve cette « expérience », tout comme celle des soldats
américains au Vietnam, c’est que nulle aide médicale n’est nécessaire pour
cesser de prendre de l’héroïne. Comme tout vice, la toxicomanie peut être
abandonnée dès lors que le toxicomane le veut suffisamment fortement, que cela
soit d’ailleurs pour des raisons positives (comme retrouver une vie normale) ou
pour des raisons négatives (comme éviter d’être exécuté).
Et la
vérité est que la plupart des consommateurs d’héroïne ne sont pas prêts à
cesser de prendre leur drogue, car ils ne sont pas prêts à abandonner le
plaisir que cela leur procure. C’est là la limite bien connue de tous les
traitements substitutifs : tant que ceux-ci restent volontaires, ils
n’attirent guère que les drogués les plus âgés, ceux pour qui le mode de vie du
toxicomane a perdu ses charmes et qui ont été suffisamment « usés »
par celui-ci. Autrement dit ces traitements substitutifs ne sont susceptibles
de toucher qu’une petite partie de la population des toxicomanes, sans doute
guère plus d’un tiers, et la partie la moins intéressante en terme de santé
publique, car les héroïnomanes qui sont les plus contagieux – c’est-à-dire ceux
qui sont les plus susceptibles de faire essayer de l’héroïne à d’autres – sont
aussi les plus jeunes, les néophytes en matière de consommation d’héroïne. Par
ailleurs il est aussi bien connu qu’une fraction significative, sans doute
entre un quart et la moitié, de ceux qui sont traités à la méthadone continuent
à prendre de l’héroïne. Précisément parce que la méthadone a l’inconvénient, de
leur point de vue, de ne pas procurer de « flash », l’effet
euphorisant de la drogue recherché par les toxicomanes, tout au moins tant
qu’elle est consommée dans les proportions qui leur sont prescrites. Et enfin
ces traitements substitutifs ont des taux de décrochage importants :
environ 50% des « patients » abandonnent le programme en cours de
route.
Pour
cette même raison, il serait sans doute hasardeux d’extrapoler à partir de la
réduction de la criminalité que l’on peut constater lorsque l’on fournit une
drogue de substitution à un petit nombre de toxicomanes, en en déduisant
qu’augmenter la diffusion de la méthadone provoquerait une réduction de la
délinquance proportionnelle à cette augmentation.
Hasardeux
et moralement douteux. D’une part car fournir gratuitement leur drogue aux
toxicomanes revient à encourager ce vice en le rendant plus facile à
satisfaire. Donc même si les drogués sous méthadone commettent moins de crimes
et délits que les drogués qui prennent de l’héroïne, on peut s’attendre à ce
que cet effet positif soit partiellement compensé par une augmentation du
nombre de drogués. Et d’autre part car cela revient à subventionner le vice, à
demander aux gens honnêtes et travailleurs de payer pour les paradis
artificiels de gens improductifs et, presque toujours, malhonnêtes. Ce qui ne
peut rester sans effet sur la moralité de la population en général, même si,
bien entendu, ce genre d’effet moral ne pourra jamais être mesuré par les
sciences sociales.
Pour
bien nous persuader de l’immoralité des traitements substitutifs, imaginons
simplement la chose suivante : si nous découvrions que donner 1 000 000
d’euros aux cambrioleurs qui sont attrapés par la police réduisait leur taux de
récidive, serions-nous prêts à approuver un tel « traitement
substitutif » aux cambriolages ? Non sans doute, car nous pensons que
cambrioler n’est pas une maladie, mais une faute, et que ceux qui cambriolent
sont responsables de leurs actes, qu’il n’est donc aucune raison de les payer
pour qu’ils arrêtent de cambrioler, c’est-à-dire de leur donner une partie du
bien d’autrui pour qu’ils arrêtent de voler le bien d’autrui.
Mais si
l’addiction à l’héroïne n’est pas une maladie, et nous avons vu qu’elle n’est
pas une maladie, la position du problème n’est pas vraiment différente pour les
cambriolages et pour la toxicomanie.
D’une
faible efficacité pratique, les traitements substitutifs ont par ailleurs de
graves inconvénients. Le premier d’entre eux est qu’ils sont dangereux. La
méthadone est une drogue très puissante, dont une cuillère à café est
suffisante pour tuer un enfant. Elle doit donc être consommée de manière très
surveillée. Malheureusement les toxicomanes ont fortement tendance à essayer de
dépasser les doses prescrites, soit pour revendre le surplus, soit pour le
consommer eux-mêmes de manière à éprouver le « flash » intense qu’ils
recherchent en consommant de la drogue. Et comme, selon l’adage de Stendhal, le
prisonnier pense plus souvent à ses barreaux que le gardien à ses clefs, les
toxicomanes finissent par trouver des moyens de tromper le corps médical, et
font des overdoses de méthadone. Ainsi, en Grande-Bretagne entre 1993 et 1998,
58% des 3961 empoisonnements mortels aux opiacés étaient dus à l’héroïne, et
49% étaient dus à la méthadone (le fait que le total dépasse les 100%
s’explique par le fait que, comme il l’a été dit, un certain nombre de
toxicomanes consomment à la fois de l’héroïne et de la méthadone). En France,
selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, en 2009, sur
deux cent soixante décès par surdose liés à la consommation d’une substance
psychoactive, 52,7 % d’entre eux étaient liés à la prise de stupéfiants
illicites, dont 44,6 % à celle d’héroïne, et les médicaments de substitution
représentaient 34,2 % des décès.
Mais le
second inconvénient est peut-être encore plus grave, quoique plus
impalpable : les traitements de substitution contribuent à entretenir le
mythe selon lequel les accros à l’héroïne seraient des sortes de malades qui
auraient impérativement besoin d’une aide médicale pour cesser de se droguer.
Ils contribuent à entretenir l’idée que les souffrances du manque sont trop
insupportables pour être endurées et qu’ainsi les toxicomanes ne seraient pas
vraiment responsables de leur addiction, ni des délits qu’ils commettent pour
financer cette addiction. Les traitements substitutifs sont, peut-être
involontairement mais objectivement, une pièce maitresse dans l’entreprise de
déresponsabilisation qui, inévitablement, ne peut au final qu’accroitre
grandement le nombre des consommateurs de drogue.
On peut ajouter
que l’objectif, en lui-même louable, de limiter les complications médicales
liées au fait de s’injecter de la drogue, par exemple en permettant aux
toxicomanes de se shooter proprement dans des salles prévues à cet effet, avec
seringues stériles etc. ne peut sans doute être atteint lui aussi qu’au prix
d’une augmentation de la population globale des toxicomanes. Lorsque l’on
minimise les conséquences négatives à long terme d’un comportement
immédiatement agréable, il est raisonnable de s’attendre à ce que davantage de
gens s’adonnent à ce comportement, toutes choses égales par ailleurs.
C’est
que se droguer est une tentation permanente pour l’homme. L’addiction à
l’héroïne n’est pas une maladie, en tout cas pas plus que ne le sont l’ennui,
le doute, les remords, les regrets, et les souffrances morales de toute sorte
qui poussent certains à chercher un soulagement immédiat à leurs maux dans
l’usage des substances psychotropes. Ecoutons à ce sujet le docteur Ernest
Chambard, un des premiers médecins à écrire sur l’addiction aux opiacés :
« Le
roi des animaux paye cher sa suprématie et sa puissance, il connait le chagrin,
la curiosité et l’ennui. Aussi a-t-il cherché, en tous lieux et en tous temps,
les moyens d’échapper à la conscience de sa misère ; il en a trouvé
trois : la mort, l’action, et le rêve. Le premier exige du courage, le
second, de l’énergie, le troisième est à la portée de tous et les
« poisons de l’intelligence » offrent à l’homme qui veut oublier la
vie des ressources presque inépuisables.
Le choix
de ces poisons dépend des temps, des lieux, des races et de la mode ; leur
action varie selon leur nature, leurs doses et le tempérament de ceux qui en
usent. Il en est qui « noient le chagrin » dans les flots fangeux
d’une abrutissante ivresse ; d’autres l’engourdissent en créant une sorte
d’anesthésie morale ; quelques-uns font voir la vie en rose ;
certains, enfin, divertissent l’âme en la jetant dans un monde d’illusions et
de chimères. Mais l’esclave moderne qui oublie sa misère en roulant sous la
table d’une taverne, le condamné qui fume avec rage en attendant l’heure, le
viveur qui contemple le monde à travers le prisme doré d’une coupe de champagne,
le Chinois lettré dont la pensée flotte sur le nuage bleu de la fumée d’opium,
le Turc sensuel dont une cuillerée de madjoum peuple les rêves de blanches
houris, l’ambitieux déçu qui se console avec la morphine, la petite maitresse à
qui la seringue de Pravaz fait oublier l’infidèle, poursuivent par des voies
différentes le même but : l’oubli des douleurs passées, présentes et
futures, la substitution du sommeil ou du rêve aux plates et tristes réalités
de la vie.
De ces
poisons, la morphine est le dernier venu et, chez nous, le plus à la
mode. »
(Ernest
Chambard, Les morphinomanes, 1890).
Cela
explique que, en tous les temps et en tous les lieux, l’être humain ait eu
recours aux « poisons de l’intelligence » ou, comme aiment à le dire
parfois les partisans de la légalisation des drogues : il n’existe pas de
société sans drogue. Ce qui est incontestablement vrai, pas plus qu’il n’existe
de société humaine exempte de vices.
Mais si
l’usage des substances psychotropes est une constante des sociétés humaines, au
même titre que l’homicide ou le vol, la fréquence de cet usage est susceptible
de varier beaucoup d’une époque et d’une société à l’autre. Or de nos jours,
dans les sociétés occidentales, la tentation de consommer des psychotropes est
sans doute exacerbée au sein d’une large fraction de la population pour qui l’ennui
existentiel et la frustration sont devenus une condition banale. Dans nos
contrées, les catégories inférieures de la population combinent en effet
souvent une relative aisance matérielle avec une très grande pauvreté morale.
Leur aisance est réelle, comparée à celle de leurs grands-parents, et plus
encore à celle dont bénéficie aujourd’hui la plus grande partie du genre
humain. Mais les individus qui les composent sont considérés comme pauvres
parce qu’ils vivent au sein des sociétés les plus prospères que la terre ait
jamais portées, et comme, dans ces sociétés, le commerce et la poursuite des
jouissances matérielles sont fort encouragés, qu’ils sont saturés d’images de
célébrités dont les talents sont modestes mais la vie luxueuse, la frustration
et l’envie sont leur lot commun.
Leur
éducation intellectuelle et morale laisse en général grandement à désirer. Les
écoles qu’ils fréquentent ont peu à peu abandonné presque toute exigence en
termes de savoir et de discipline au motif de « démocratiser »
l’enseignement. Leur pratique religieuse est devenue très faible, voire
inexistante, et par conséquent les secours que peut offrir la religion leur
sont fermés. Avec la « libération des mœurs », les
« familles » dont ils viennent sont plus souvent qu’à leur tour
monoparentales ou recomposées, et même multi-recomposées. Leur propre vie
sentimentale est souvent une sorte de chaos, fait de relations sexuelles sans
lendemain motivées par le désir brut, compliquées par la possessivité, et dont
résultent fréquemment à la fois des violences domestiques et des enfants livrés
à eux-mêmes. Leurs perspectives économiques sont médiocres. Ils ont peu ou pas
de qualification dans des pays où la demande pour le travail non qualifié tend
à se raréfier. Dans nombre de cas, il leur est possible de vivre d’aides
sociales pendant un temps pratiquement illimité, ce qui rend le travail économiquement
peu intéressant pour eux. Les emplois qu’ils pourraient trouver sont répétitifs
et ennuyeux et si, dans d’autres temps, un homme pouvait retirer une
satisfaction profonde du fait de parvenir à faire vivre sa famille en occupant
toute sa vie un emploi modeste, cela est objectivement de plus en plus
difficile aujourd’hui, notamment du fait de l’existence d’un vaste
Etat-Providence qui se refuse par principe à distinguer entre les
« pauvres » méritants et ceux qui ne le sont pas. Par conséquent, le
travail a peu de charme pour eux, de sorte que souvent leur vie est
passablement vide d’occupations réellement satisfaisantes[2].
Pour des
gens vivant dans de telles conditions matérielles et morales, les
« poisons de l’intelligence » apparaissent à l’évidence comme
particulièrement séduisants, pour chasser l’ennui et la frustration qui
dominent leur existence. Au surplus, la vie du junkie offre un bon dérivatif à
ceux qui disposent de beaucoup de temps libre sans vraiment savoir comment
l’occuper, car c’est une vie fort active. Etre toxicomane nécessite
d’entretenir en permanence un réseau de contacts susceptibles de vous fournir
la drogue dont vous pensez avoir besoin pour vivre. La nécessité subjectivement
ressentie de se procurer cette drogue donne un certain sens et une certaine
urgence à votre existence, et lui impose une certaine structure. Et juste
lorsque la vie menaçait de dégénérer en une ennuyeuse routine, un événement se
produit, comme une descente de police ou une guerre de territoire entre dealers,
qui génère à nouveau de l’excitation. Le fait est qu’en devenant un vrai
toxicomane, le consommateur d’héroïne rentre dans un monde de roman policier
qui lui procure des sensations fortes qu’il ne pourrait pas trouver dans son
existence sordide et plate. Pour lui, la vie avec la drogue est simplement plus
passionnante que la vie sans la drogue. Ce, bien sûr, sans compter le plaisir
que procure la drogue par elle-même.
Comme le
résume Dalrymple : « La tentation de prendre des opiacés, et de
continuer à en prendre, provient par conséquent de deux sources principales :
la première est l’éternelle anxiété existentielle de l’homme, à laquelle il
n’existe pas de solution parfaitement satisfaisante, du moins pour ceux qui
n’adhèrent pas sans réfléchir à une religion ; la seconde est la situation
difficile dans laquelle peuvent se trouver certaines personnes. Les sociétés
modernes ont créé, ou du moins ont eu pour conséquence de faire émerger, toute
une catégorie de gens particulièrement sensibles à ce que De Quincey appelle
« les plaisirs de l’opium ». »
Autrement
dit, l’addiction à l’opium ne saurait être considérée comme une maladie, tout
au moins au sens médical du terme. Le drogué a certes un grave problème, mais
qui n’est pas d’ordre médical : il ne sait pas comment vivre. Aucun
médecin, en tant que médecin, ne peut rien pour lui.
Face à
ce constat, que conviendrait-il de faire ?
Dalrymple
s’oppose nettement à la suggestion que nous devrions légaliser l’usage et la
vente de la drogue. Dans Junk medecine,
ses arguments contre la légalisation, quoi que solides, sont peu développés et
un lecteur intéressé par le sujet gagnera grandement à consulter l’article que
Dalrymple a consacré spécifiquement à cette question et qui se trouve dans Our culture, what’s left of it.
Mais le coeur de son argumentation peut être résumé
assez simplement. La légalisation de la vente et de la consommation d’héroïne
aboutirait à une augmentation substantielle de cette consommation, très vraisemblablement
sans produire de bénéfices en terme de baisse de la criminalité. Or cette consommation
n’est nullement anodine pour la société. Non seulement est-elle très mauvaise
pour le drogué, mais elle l’est aussi pour son entourage, et même pour des gens
qui ne sont pas ses proches. Se droguer n’est absolument pas un “crime sans
victime”. Par ailleurs, du fait des effets sociaux négatifs de la consommation
de drogue, une augmentation de cette consommation se traduirait presque
certainement par une plus grande intrusion des pouvoirs publics dans la vie des
individus. Nous n’avons donc rien à gagner à légaliser la production, la vente
et la consommation des opiacés, et des drogues en général. Nos drogue légales,
comme l’alcool ou le tabac, nous causent déjà suffisamment de problèmes pour
qu’il ne soit pas avisé de nous rajouter ceux que poseraient la légalisation de
l’héroïne.
L’héroïne doit donc rester un produit interdit
par la loi, et la police et la justice doivent continuer à pourchasser et à
punir les producteurs, les vendeurs, et les consommateurs d’opiacés, sans
espoir bien sûr de faire cesser production, vente et consommation, mais pour
éviter du moins que le fléau ne se répande encore davantage. Des améliorations
tactiques pourraient en revanche sûrement être apportées à cette “guerre contre
la drogue”, par exemple en focalisant davantage l’action de la police sur les
formes de vente de drogue les plus criminogènes, comme les marchés de la drogue
à ciel ouvert qui se créent parfois dans certains quartiers dits difficiles.
L’héroïne est un vice qui, comme tous les vices qu’il est impossible de
supprimer, doit rester le plus caché possible.
Mais devons-nous continuer à essayer de traiter
les drogués, comme nous le faisons aujourd’hui? Devons-nous leur procurer des
traitements substitutifs pour qu’ils cessent de consommer de l’héroïne?
Sur ce point la réponse de Dalrymple est aussi
catégorique qu’iconoclaste, puisqu’il suggère que la première chose à faire
serait de fermer toutes les cliniques prétendant soigner les drogués.
“Cela mettrait fin à l’idée fausse et nuisible
que les drogués sont des malades qui auraient besoin d’un traitement. Dans
l’ancienne Union Soviétique, les travailleurs avaient coutume de dire : “Nous
faisons semblant de travailler, et ils font semblant de nous payer”. Les
drogués pourraient dire la même chose pour décrire la réalité du système actuel
: “Nous faisons semblant d’être malades, et ils font semblant de nous soigner.”
En lieu et place de cela, dorénavant, les médecins ne devraient plus traiter
les drogués que pour les complications physiques sérieuses engendrées par leur
addiction : les abcès, les infections virale, et autres choses du même genre.
Les toxicomanes devraient alors regarder la
vérité en face. Quelle que soit leur histoire, ils sont aussi responsables de
leurs actions que n’importe qui. La vérité ne les rendra pas nécessairement
libres, mais elle ne les enchainera pas non plus dans “des fers forgés par
l’esprit”.”
Cela ne signifie pas, semble-t-il, que Dalrymple, prêche pour la
suppression de toute forme d’aide aux drogués qui désireraient se défaire de
leur addiction, juste qu’il plaide pour la suppression de tout traitement médical de la toxicomanie. La toxicomanie en elle-même ne
saurait se soigner à coup de pilules ou de drogues prescrites par des médecins,
parce qu’elle est d’abord une maladie de l’âme, ce que l’on appelait autrefois
un vice, et qu’il est toujours en nous d’abandonner nos vices. Le tout est de
parvenir à le vouloir suffisamment fortement. Peut-être est-il possible d’aider
certains toxicomanes à trouver cette force en eux-mêmes, de la même manière,
par exemple, que les Alcooliques Anonymes tentent d’aider ceux qui ont
développé une dépendance à l’alcool, mais le préalable indispensable est que
ceux-ci acceptent le fait que devenir abstinent dépend d’eux, et de personne
d’autre. Leur prescrire des médicaments va à l’encontre de ce préquis.
De ce point de vue, il est sans doute
significatif que les programmes ayant obtenus le plus de succès pour
“décrocher” les toxicomanes de leur drogue soient non pas les traitements de
substitution, mais l’obligation de s’abstenir de toute consommation de drogue
pour les condamnés en liberté conditionnelle ou en probation, avec des
contrôles réguliers et, en cas de manquement à cette obligation, un retour
immédiat à la case prison, comme le programme HOPE mis en place à Hawaii. “C'est
la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse”, comme
l’écrivait Rousseau dans l’Emile, “et
l'on est toujours fort pour faire ce qu'on veut fortement ; volenti nihil difficile”.
Mais en vérité, peut-être le principal obstacle
à une action efficace et déterminée contre le drogue se trouve-t-il du côté de
ceux qui prétendent s’occuper de cette question. Car, si nous suivons Dalrymple
sur le chemin qu’il nous trace, qui est celui de la liberté, et par conséquent
de la responsabilité personnelle qui en est inséparable, nous devrions cesser
d’être “gentils” et “compréhensifs” envers les toxicomanes. Nous ne devrions
pas cesser d’être compatissants, car les toxicomanes sont objectivement dans
une situation pitoyable, au sens strict du terme, mais nous serions obligés de
convenir que, dans leur cas, la compassion véritable passe par une certaine
dureté.
La compassion véritable est celle qui fait le
plus de bien à celui qui en est l’objet, et non celle qui est la plus agréable
à celui qui l’exprime. Or ce dont les toxicomanes ont besoin, c’est avant tout
de se voir rappeller qu’il est en eux de sortir de leur état pitoyable, parce
qu’ils sont responsables de cet état. Et qu’ils se conduisent mal en n’en
sortant pas.
“L’addiction est une faiblesse morale par
excellence”, écrit Dalrymple. “Qui plus est, les toxicomanes sont souvent de
mauvaises gens (si des gens mauvais sont des gens qui se conduisent mal avec
constance). Ils imposent habituellement des charges, et souvent des charges
très lourdes, aux autres gens sans rien leur donner en échange. Leurs vies sont
habituellement égoïstes et centrées sur eux-mêmes. Le fait qu’ils puissent être
spécialement vulnérables à l’addiction est tout au plus une circonstance atténuante et non pas une
disculpation. Cela ne signifie pas qu’ils soient les pires personnes qui
existent, ou bien qu’ils soient irrémédiablement mauvais (c’est après tout
l’une des thèses soutenues par ce livre qu’ils peuvent se racheter, et qu’ils
le font souvent) : mais ils sont de mauvaises gens tant qu’ils se maintiennent
dans cet état d’addiction qui est le leur. Les toxicomanes, par conséquent,
devraient être bien plus stigmatisés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Il est
parfaitement juste qu’ils le soient, et cela pourrait aussi leur être
bénéfique, en l’absence de “traitement médical”.”
[1]3rd
edition, Macmillan Reference USA, 2009.
[2] Sur
l’état matériel et moral des catégories populaires aux Etats-Unis on pourra
consulter avec profit Losing ground
et Coming apart, de Charles Murray.
Il va sans dire que ce qui est vrai aux Etats-Unis l’est aussi, mutatis
mutandis, dans les autres démocraties occidentales.




Lumineux ! Encore un texte qui me fait regretter de ne pas lire l'anglais.
RépondreSupprimer(Cela dit, cher ami, vous devriez vous dispenser de confondre "expertise" et "expérience", comme le font désormais la moitié des journalistes français…)
Merci Didier.
SupprimerLoin de moi l'idée de vouloir contester votre expertise en matière de vocabulaire mais je ne vois pas à quoi vous faites allusion... Au surplus, l'expertise ne découle-t-elle pas très souvent de l'expérience?
Merci Aristide pour cette analyse très éclairante de Dalrymple.
RépondreSupprimerCe dernier n'insiste pas assez à mes yeux sur l' aspect plaisir des drogues dures qui me paraît fondamental. En effet celles-ci ne sont pas comme l' affirme les campagnes de prévention "de la merde " ,ce serait si simple ! L ' héroïne procure un plaisir que certains consommateurs qualifient de " bonheur océanique ".On comprendre mieux dès lors que ceux qui en prennent aient du mal en y renoncer.
J' ajoute que le monde du rock offre des exemples qui illustrent la thèse de Dalrymple selon laquelle l' addiction est un choix volontaire pour entrer dans le monde de la drogue,y rester ( Keith Richards très très longtemps...) et pour en sortir ( Eric Clapton,Louis Bertignac au bout de dix ans quand même...).
Cépafo. On pourrait dire que la drogue est un plaisir auquel il est difficile de renoncer tant qu'on en connait pas d'autres plus satisfaisants, mais prendre de la drogue vous empêche justement de déployer le genre d'activités dans lesquelles on peut trouver une satisfaction profonde. C'est un cercle vicieux dont il peut être difficile de sortir, mais pas pour des raisons "médicales".
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