Ralliez-vous à mon panache bleu

vendredi 27 janvier 2017

Chronique de la rapacité ordinaire





« There’s a great deal of ruin in a nation ».

Telle fut la réponse équanime d’Adam Smith à un jeune homme qui s’inquiétait des gaspillages perpétrés par la couronne d’Angleterre et qui se désolait : « If we go on at this rate, this nation must be ruined ». Dans le contexte, la réponse de l’auteur de La richesse des nations signifiait à peu près qu’une nation est capable de supporter beaucoup de gaspillage de la part de sa classe politique sans s’effondrer. Elle signifiait aussi qu’une certaine dose de gaspillages et d’abus de la part de ceux qui nous gouvernent est inévitable, quel que soit le régime politique.

Nous en sommes toujours là.

Il est naïf, et politiquement toxique, d’attendre de nos gouvernants qu’ils soient des anges de désintéressement et que jamais ils n’utilisent les facilités que leur donnent nécessairement leurs fonctions pour distribuer des largesses ou des prébendes à leurs proches ou à leurs obligés. Il faut, certes, garder un œil vigilant sur ces pratiques, pour que celles-ci ne gonflent pas au-delà de toute mesure. Il faut, autant que possible, les encadrer par la loi. Mais il faut aussi savoir raison garder : un gouvernement composé d’hommes ne ressemblera jamais à un gazon anglais, sans une mauvaise herbe ni une pousse qui dépasse. Oui, il y aura toujours de l’argent gaspillé, oui il y aura toujours du favoritisme, du népotisme. Et, d’une certaine manière, c’est mieux ainsi, car ces petits vices sont la conséquence de traits nécessaires, et aimables, de la nature humaine. Nous avons des amis, des camarades, une famille, époux, épouses, enfants, parents plus ou moins éloignés, familiers, que nous préférons spontanément à ceux qui sont pour nous des inconnus, et, s’il nous faut choisir, ce sont les premiers que nous faisons bénéficier de notre aide et de nos largesses, plutôt que les seconds.

Défions-nous de ceux qui affectent d’être en toutes circonstances aussi impartiaux que la justice elle-même. Celui dans le cœur duquel on ne trouve aucune étincelle d’amour, aucun attachement à des êtres humains réels et qui ne se passionne que pour des principes abstraits est bien plus à craindre que celui qui, parfois, fait passer une affection par ailleurs légitime devant ce qu’exigerait la justice strictement entendue.

Nos représentant emploient leurs conjoints ou leurs enfants avec l’argent que la loi met à leur disposition pour embaucher des collaborateurs ? La belle affaire. Combien de fils ou de filles embauchés ou ayant fait un stage dans l’entreprise où travaillent le père, ou la mère, ou l’oncle, ou le cousin, ou l’ami, parce qu’ils ont pu bénéficier de la petite recommandation qui leur aura permis de passer devant des candidats « inconnus » et peut-être plus méritants qu’eux ? Ces emplois de collaborateurs sont souvent plus ou moins fictifs ? C’est possible en effet. Probable même. Et cela est moins tolérable en principe. Mais il faut là aussi raison garder. Le préjudice pour les finances publiques est extrêmement faible, en regard des sommes colossales qui sont chaque année dépensées par l’administration sous toutes ses formes. Et puis la frontière entre travail réel et emploi fictif n’est pas toujours si aisée à tracer, et ce d’ailleurs dans tous les secteurs d’activité. Lorsque vous payez, fort cher sans doute, un consultant qui vous explique ensuite benoitement qu’il attend que VOUS apportiez les idées pour résoudre votre problème et que lui se chargera de les rassembler et de les mettre en forme – je l’ai vu faire -, est-il si sûr que ce brave homme ait fourni un travail qui mérite les émoluments conséquents que vous lui versez ? Lorsqu’une entreprise ou une collectivité paye pendant plusieurs mois un cabinet pour lui inventer un nouveau nom et un logo que vous diriez dessiné par un enfant de cinq ans, est-ce un véritable travail que vous lui avez acheté, ou bien du vent ? Et on pourrait multiplier les exemples.
Bref, ne soyons pas trop prompts à monter sur nos grands chevaux, et ce d’autant moins que souvent l’envie se camoufle derrière les indignations vertueuses. Si nous voulons que nos représentants donnent moins dans le népotisme, limitons les avantages matériels que nous leur accordons, sans toutefois perdre de vue que la position qu’ils occupent leur permettra toujours de distribuer des faveurs. Il ne peut en être autrement.

Certes, nous préférerions sans doute que tous nos représentants ressemblent au général de Gaulle, dont l’épouse vendait discrètement l’argenterie familiale pour subvenir à leurs besoins, et qui distinguait soigneusement, à l’Elysée, ses dépenses personnelles d’électricité de celles pouvant se rattacher à l’exercice de ses fonctions. Mais de tels hommes sont rares. Et sans doute plus encore de nos jours.

Une fois posées ces considérations générales, venons-en au cas Fillon.

François les sourcils aurait salarié, et fait salarier son épouse comme collaboratrice parlementaire pendant huit ans pour de coquettes sommes mensuelles. La loi l’y autorisait, à condition bien sûr que l’emploi ne soit pas fictif. Madame Fillon a-t-elle justifié par son travail les salaires qui lui ont été versés ? A mon avis, non. Je n’ai pas trop de doutes sur le fait que la vertueuse Pénélope n’a pas dû faire grand-chose pour mériter son argent. A-t-elle réellement travaillé pour La revue des deux mondes ? J’en doute fortement aussi. Bref, tout cela sent le népotisme ordinaire, le copinage banal.

Ce n’est pas glorieux. Est-ce que cela m’indigne ? Non. Est-ce que cela me surprend ? Pas davantage. Cela m’empêchera-t-il de voter pour Fillon le cas échéant ? Pas le moins du monde. Je ne cherche pas des représentants qui soient exempts des faiblesses humaines ordinaires. Je cherche des gens qui portent des idées qui ne me semblent pas trop éloignées de la vérité, telle qu’il m’est donnée de la voir, dont le caractère ne me paraisse ni tyrannique, ni emporté, ni faible, ni vicieux, et dont la vie et les engagements témoignent d’une certaine cohérence (ce pourquoi je ne voterai pas pour porter un jeunot à des fonctions importantes), même si ce dernier point est en réalité assez complexe. Lorsque je trouve un tel homme ou une telle femme, je m’en contente bien facilement, sans d’ailleurs me faire  d’illusion sur ce qu’il ou elle accomplira une fois au pouvoir. C’est qu’en matière de politique je n’ai jamais que des espérances modestes.

Est-ce à dire que cette faute – car à mon avis c’est bien une faute – m’est indifférente ? Non pas. Je la trouve très regrettable, mais pour une autre raison.

François Fillon conserve tout de même de sérieuses chances d’être le prochain président de la République. Et en tant que président il demanderait aux Français de sérieux sacrifices. Tel est du moins son programme. Ces sacrifices sont entièrement justifiés car nous vivons tous, collectivement, au-dessus de nos moyens depuis des décennies. Il y a bien un moment où il faut acquitter la note. Or ce genre de comportement, même légal, ne peut qu’accréditer l’idée, déjà très répandue, que notre classe politique vit dans un autre monde que le nôtre. Un monde où les fins de mois ne seront jamais réellement difficiles, un monde où il suffit d’un coup de téléphone ou d’un ordre pour trouver une sinécure au conjoint, aux enfants, aux obligés.
En campagne un bon général doit savoir partager les fatigues de ses hommes. Il doit être capable de marcher à côté d’eux, de vivre sous la tente et de se contenter de leur ordinaire frugal s’il veut pouvoir obtenir leur obéissance aux moments décisifs. Bien sûr il s’agit en partie d’une illusion, car un général ne vit jamais totalement comme ses hommes. Mais cette demi-illusion est nécessaire au maintien de la discipline militaire. Un homme politique qui s’apprête à demander aux Français de travailler plus et de gagner moins doit, au minimum, donner l’impression qu’il n’est pas lui-même âpre au gain ni enclin à utiliser l’argent public au bénéfice de sa famille, même de manière légale. En quoi François Fillon avait-il besoin de rémunérer son épouse 4000 euros par mois ? Les revenus, tout de même confortables, que lui assuraient ses divers postes et mandats ne lui suffisaient pas, sans compter les avantages en nature ? Par cette mesquinerie ordinaire, par cette rapacité banale, François Fillon vient déjà d’entamer le capital d’autorité morale dont la moindre parcelle lui sera pourtant précieuse s’il parvient à la fonction qu’il convoite. Il vient déjà de diminuer ses chances de parvenir à réaliser les réformes qu’il dit vouloir faire, et donc beaucoup me paraissent plus que nécessaires.

On ne demandait pas à François Fillon, ni à nos hommes politiques en général, de prétendre être un clampin lambda, de manger ses frites avec les doigts et de regarder Cyril Hanouna. Au contraire. Comme l’a fort bien théorisé de Gaulle (puisque Fillon se veut gaulliste), l’autorité ne va pas sans prestige, et le prestige sans éloignement. Que François Fillon n’ait jamais prétendu « faire peuple » est une excellente chose. On lui demandait juste, et à nos hommes politiques en général, de ne pas apparaitre comme mesquin, intéressé, et vulgairement âpre au gain.

Il semblerait que ce soit trop demander. En d’autres temps ce ne serait qu’une peccadille. Mais aujourd’hui cela me parait plus que dommageable.

8 commentaires:

  1. Commentaire d'une lucidité et d'une hauteur de vue remarquables. J'aurais été enclin à plus de véhémence et de moralisme, mais vous m'avez calmé. Cependant, le misérable enseignant que je suis reste effaré de devoir supporter les leçons et les projets d'un candidat qui est, à tout le moins, un profiteur professionnel.

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  2. OK. Reste maintenant pour l'électeur de droite le problème consistant à trouver un candidat à la présidentielle pour qui voter qui ne soit pas socialiste. Entre les trois "on" (Mélanchon, Hamon, Macron) et Marine Le Pen, ce n'est pas gagné.

    En ce qui me concerne, la question principale est là, et le PenelopeGate me paraît être une histoire de cornecul que l'on pourrait sortir à propos de n'importe laquelle des personnalités politiques sus-citée.

    En revanche, des imbéciles heureux comme Arlette Laguiller, Nathalie Arthaud ou Philippe Poutou n'ont sûrement jamais eu l'occasion de mettre les mains dans le pot de confiture, mais je ne leur confierais pas le pouvoir pour autant.

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  3. Billet d'une remarquable sagesse.
    D'autant que même si FF n'est pas mon premier choix pour mai prochain, il reste le candidat à mes yeux le plus respectable que la droite n'a jamais eu à se mettre sous la main.
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

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  4. Ça fait vraiment du bien de constater qu'on n'est pas tout seul à penser ce qu'on pense ! Et à le voir dit mieux que l'on aurait su le faire soi-même.

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  5. Merci à tous pour vos compliments. Je mentirais en disant qu'ils me laissent tout à fait indifférent.

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  6. Le problème de Fillon s'est que les pratiques mis en lumière le décrébilise. A juste titre, il dit qu'il faut réduire les dépenses publiques, qu'il y a un problème en France parce que les fonctionnaires ont bien trop de privilèges. Qu'il faut réduire le nombre de fonctionnaires et leurs privilèges. Tout cela est fort vrai. Sauf que lui même est un privilégié ayant vécu toute sa vie de la politique et ayant profité de l'argent public.
    Je n'ai jamais pris Fillon pour un ange mais là il se décrébilise. Je dis cela alors que je suis d'accord avec ses constats et son programme (enfin même si selon moi, son programme ne va pas du tout assez loin et a plusieurs problèmes comme le fait qu'il ne propose pas de réformes structurelles de la fonction publique).
    Le principal problème en France c'est que notre système est profondément inégalitaire avec d'un côté, les gens ayant des privilèges et de l'autre ceux qui n'ont rien (public/privé, CDI/CDD,...). Tout cela créé une barrière au marché de l'emploi et maintient toute une catégorie de personnes dans la misère. Fillon fait parti des privilégiés.
    Pour les présidentielles, on a le choix entre Hamon, Mélenchon (deux idéologues gauchistes avec un programme irréaliste qui ruineraient la France et le mettrait au niveau du Venezuela. Ces deux mecs vivent toujours dans une idéologie dépassé digne du 19 siècle), Macron (qui sera un Hollande bis. Il n'a rien de libéral. Il est étatiste économiquement), MLP (qui mènera une politique national socialiste totalement délirante) et Fillon (qui loin d'être ultralibéral économiquement propose juste de faire de la France un pays un peu moins socialiste. Aujourd'hui, la France est le pays le plus socialiste d'Europe (prélèvement fiscaux les plus élevés d'europe, dépenses publiques sociales les plus élevés du monde, dépenses publiques à plus de 57 %,...) . Fillon veut juste que la france rentre dans la moyenne européenne. Son programme ne fera pas de la france un pays libérale). Voilà une excellente critique du programme de réformes de Fillon: http://www.wsj.com/articles/france-flirts-with-a-free-market-revolutionary-1480286697
    Oui, je voterais Fillon mais déjà à la base, son programme ne m'enchantais pas mais surtout avec cette affaire, Fillon perds sa crédibilité pour appliquer son programme. Et c'est dommage. Je pense que Fillon pour gagner l'élection va se recentrer alors que sans ce scandale, il ne l'aurait pas fait. J'avais déjà des doutes quand au fait qu'il applique réellement son programme. Avec ce scandale, même s'il est élu, je pense qu'il n'a aucune chance qu'il n'applique son programme.
    Pour moi, Fillon est cramé. Et attention, à Mélenchon, je pense qu'il pourrait être la surprise du premier tour. Un président Hamon ou Mélenchon serait une horreur et la ruine de ce pays (qui est déjà sur la mauvaise pente).
    Macron essaie de ratisser large mais il ne faut pas oublié qu'il a été conseiller économique d'Hollande et que si on creuse un peu le personnage, on se rends compte qu'il n'est pas libéral économiquement parlant.

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  7. Désolé mon commentaire précédent était un peu hors sujet avec votre article (la moralité des hommes politiques).C'est une chose que les étatistes (interventionnistes ) ne comprennent pas. Ils partent du principe que l'état est infaillible et que ceux qui dirigent l'état (hommes politiques et fonctionnaires) sont infaillibles et uniquement préoccupés par l'intérêt général ce qui est bien sûr faux. Ils pensent que l'état est au service de l'intérêt général alors qu'il tends à être au service de ceux qui le dirigent (et de certaines catégories d'électeurs dans le cas d'une démocratie. Typiquement, les fonctionnaires quand un gouvernement de gauche est au pouvoir). Il est intéressant de regarder les travaux de l'école des choix publiques qui montrent que les politiciens et fonctionnaires tendent à agir selon leurs propres intérêts. Et comme vous le dites c'est humain, on ne peut pas leur en vouloir. D'autant plus que le pouvoir tends à corrompre (des études ont montré que ce proverbe est vrai). les hommes de pouvoirs (pas seulement au niveau de l'état) tendent à abuser de leurs pouvoirs. En France, on veut un homme providentiel qui n'existe pas. Voilà pourquoi il y a un tel rejet des présidents. Le système francais est basé sur l'idée que le président est un homme providentiel sauf que c'est faux.

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