Puisque que Donald Trump vient de déclencher une vague mondiale d'indignation avec son décret interdisant temporairement l'immigration aux Etats-Unis des ressortissants de certains pays musulmans, et puisque l'on entend beaucoup d'âneries à cette occasion, je crois qu'il n'est pas malvenu de republier (cette fois d'un seul tenant) cet article qui date d'il y a bientôt quatre ans mais auquel je ne changerai pas une virgule aujourd'hui. La pédagogie n'est-elle pas l'art de la répétition?
La question de l’immigration
hante les démocraties occidentales. Une partie, peut-être encore minoritaire
mais certainement croissante, de la population autochtone voit dans les vagues
d’immigration qui se succèdent depuis maintenant une bonne quarantaine d’années
une source de troubles majeurs et un risque de dissolution fatale pour les
nations qui en sont affectées. Une autre partie, qui domine encore la scène
politique et médiatique, affirme au contraire que l’immigration n’est pas un
problème et investit une énergie considérable pour faire en sorte que ceux qui
la considèrent comme telle ne puissent pas agir en fonction de leurs
convictions, ni même exprimer publiquement celles-ci.
Ceux qui en parlent et ceux qui
n’en parlent pas, ceux qui s’en plaignent et ceux qui la louent, pour tous ou
presque, désormais, la question de l’immigration occupe une place centrale dans
leurs convictions politiques, et ceux qui prétendent que nous ne devrions même
pas évoquer cette question ne sont pas les moins obsédés par elle.
Les positions sont tranchées, les
débats très vifs, et ceux qui se hasardent à prendre position publiquement sur
ce thème ne peuvent raisonnablement ignorer qu’ils s’exposent à bien des
désagréments, y compris légaux, et qu’il est fortement recommandé de revêtir le
gilet pare-éclats et le casque lourd avant de sortir de la casemate. Dans un
camp bien plus que dans l’autre, certes.
Pourtant, lorsque chacun rentre
en lui-même et s’interroge, dans le silence des passions, il en est sans doute
fort peu qui soient de féroces doctrinaires, d’un côté comme de l’autre. Qui
donc, par exemple, croit sérieusement que l’immigration ne peut jamais être un problème, c’est-à-dire
qu’il ne peut jamais y avoir trop
d’immigrés ? Même au Front de Gauche, cette espèce est probablement assez
rare.
Si nous mettons de côté ceux,
finalement assez peu nombreux, qui ont un intérêt personnel à la poursuite
d’une immigration pratiquement sans frein - permanent des associations
« antiracistes », universitaire spécialisé dans les questions de
« discrimination », administrations chargées de recenser et de
combattre lesdites discriminations, etc. - beaucoup de ceux qui refusent de
considérer l’immigration actuelle comme un problème le font, semble-t-il, pour
des raisons qui ne sont pas déshonorantes. Pour le dire en peu de mots :
le bon sens, qui nous dit que les êtres humains ne sont ni des briques ni des
souches, qu’ils apportent avec eux leurs coutumes, leurs mœurs, leurs modes de
vie, leurs religions, et que par conséquent l’immigration peut être un grave
problème, se heurte à un principe moral très solidement enraciné : celui
de l’égalité fondamentale de tous les hommes. Si nous croyons que « tous
les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ou bien si
nous tenons « pour
évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont
créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits
inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la
recherche du bonheur », sur quelle base pouvons-nous refuser
l’entrée de notre territoire à ceux de nos semblables qui veulent simplement y
exercer leur droit à la « poursuite du bonheur » ?
Demander un contrôle strict, voire même un arrêt de
l’immigration, semble incompatible avec les principes de base de la démocratie
(« non républicain », comme aime à le dire la gauche française).
Etrangement, cette conception tend à être confortée
par certains de ceux qui s’inquiètent ouvertement des effets de l’immigration.
Une partie du camp des « anti » cherche, en effet, à s’appuyer sur
des considérations ethnoculturelles pour justifier son refus d’accueillir sans
cesse plus de nouveaux venus. On ressuscitera alors, ou on tentera de
ressusciter, la question des différences raciales, on présentera les peuples
comme des sortes d’organismes vivants qui développent spontanément une
personnalité propre, une « culture » qui ne saurait être partagée par
ceux qui n’en ont pas été imprégnés dès la naissance. Autrement dit, une partie
du camp des « anti-immigration » semble s’accorder avec une partie du
camp des « pro-immigration » pour considérer que l’adhésion à la
notion de droits de l’homme implique inévitablement l’ouverture des frontières.
Ce faisant, il se pourrait que les
« anti », au final, desservent leur propre cause. Les arguments ethnoculturels
peuvent, en effet, avoir leurs mérites, d’un point de vue intellectuel, mais il
est douteux qu’ils puissent jamais l’emporter, d’un point de vue politique.
Quoique l’on pense des droits de l’homme et de la démocratie libérale, un
examen impartial de notre situation oblige, semble-t-il, à conclure que l’un et
l’autre forment pour nous un horizon indépassable, en ce sens que, à échéance
prévisible, nul argument politique ne saurait prévaloir auprès du plus grand
nombre dès lors qu’il présuppose un rejet des droits de l’homme et de la
démocratie. Il y a près de deux siècles de cela, Tocqueville écrivait que les
peuples démocratiques ont pour l’égalité une passion « ardente,
insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté
et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils
souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront
pas l’aristocratie. » Il ne parait pas en aller différemment aujourd’hui,
bien au contraire, et nous pourrions dire, en paraphrasant Tocqueville, que les
peuples démocratiques souffriront au besoin l’immigration de masse et la
dissolution de leur nation, mais qu’ils ne souffriront pas une remise en cause
du principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes.
Ceux qui s’inquiètent des
conséquences de l’immigration ne devraient pas s’en attrister, pas plus que
leurs adversaires ne devraient s’en réjouir, car l’idée que les droits de
l’homme s’opposeraient à une politique migratoire restrictive est tout
simplement fausse. Adhérer au principe de l’égalité fondamentale de tous les
hommes et être un bon citoyen démocratique n’est, d’un point de vue théorique,
absolument pas incompatible avec le fait de refuser l’entrée de son territoire
aux migrants ou bien de les sélectionner strictement en fonction de leurs
origines. Nulle contradiction en cela, mais au contraire une application
rigoureuse des principes du gouvernement républicain.
Il n’est pas bien difficile de le
montrer et, qui plus est, de le montrer en s’appuyant sur un exemple
particulièrement éminent : celui des Etats-Unis. Les Etats-Unis ne
sont-ils pas la nation occidentale qui a, historiquement, été la plus ouverte
aux immigrants ? La statue de la liberté ne porte-t-elle pas, inscrit sur
son socle :
Give me your tired,
your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
Les Etats-Unis ne sont-ils pas la
nation qui a poussé le plus loin l’adhésion au principe de l’égalité
fondamentale de tous les hommes ? Ne sont-ils pas le seul pays qui ait
jamais été fondé explicitement sur ce principe ?
Si, en dépit de cela, les pères
fondateurs des Etats-Unis, et des générations d’hommes d’Etat américains après
eux, ont pu considérer qu’il était parfaitement légitime de réguler ou de
refuser l’immigration, qui donc osera encore prétendre que demander la
fermeture de nos frontières n’est « pas républicain » ?
Examinons donc, rapidement mais
méthodiquement, le cas des Etats-Unis afin de bien nous convaincre que nous
n’avons pas à choisir entre adhésion sincère à la démocratie et souci de
l’identité nationale.
Commençons par le commencement,
c’est-à-dire par les principes fondamentaux sur lesquels repose le gouvernement
républicain, dans sa version moderne.
« Tous les hommes naissent
et demeurent libres et égaux en droits », « tous les hommes sont
crées égaux », ces formules célèbres, et d’autres semblables de la même
époque, ont la même signification : tous les êtres humains sont égaux en
ce sens très particulier qu’ils possèdent tous les mêmes droits naturels à la
vie, à la liberté, à la propriété, et, selon la formule américaine, à la
poursuite du bonheur. Les êtres humains ne sont pas plus égaux en intelligence,
en vertu, en qualités du caractère, qu’ils ne sont égaux en beauté, en force ou
en qualités physiques. Ils ne sont égaux que sur un point, mais un point
politiquement très important : ils sont égaux en droits naturels. Ce qui
signifie en pratique qu’il est injuste de les gouverner sans leur consentement.
Lorsque les hommes vivent sans
gouvernement, dans ce que les philosophes de cette époque appelaient un
« état de nature », ces droits ne sont pas protégés. Les forts
oppriment les faibles et les faibles, lorsqu’ils le peuvent, c'est-à-dire par
exemple lorsque leur nombre leur donne la force, se montrent aussi cruels et
insatiables que leurs oppresseurs. En d’autres termes, l’état de nature est ou
devient rapidement un état de guerre de tous contre tous, un état dans lequel
la vie de chaque individu est courte, misérable et brutale (short, brutish, mean and nasty, selon
l’expression de Hobbes). Par conséquent, selon les termes de la Déclaration D’indépendance
des Etats-Unis : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes
pour garantir ces droits. »
C’est ce qui arrive lorsqu’une
partie du genre humain, un peuple, se sépare du reste de ses semblables pour
établir une communauté politique, pour se donner des lois et des institutions
capables de faire respecter ces lois. Dans cette optique, une communauté
politique est constituée essentiellement par le libre choix des individus, elle
est un « contrat social ». Si la communauté ne désire pas s’associer
avec tel ou tel individu, ou bien si tel ou tel individu ne désire pas
s’associer avec le reste de la communauté, les conditions de la citoyenneté ne
sont pas remplies. Autrement dit, une conséquence évidente de l’égale liberté
naturelle de tous les hommes est que, tant que le contrat initial n’a pas été
conclu, chacun est libre de s’associer, ou de refuser de s’associer avec qui il
le souhaite.
Bien sûr, il est incontestable
que les individus qui s’associent ne le font pas au hasard. Ceux qui
s’associent doivent déjà partager beaucoup de choses pour pouvoir former une
communauté politique (démocratique) viable. Une grande « ressemblance »
est nécessaire entre ceux qui s’apprêtent à se donner une loi commune, sans
quoi la confiance mutuelle nécessaire au fonctionnement des institutions et au
respect de la loi sera absente, et la communauté politique ne tardera pas à se
fragmenter - avec tous les troubles et les violences que cela implique.
C’est pour cette raison que
Publius remarquait, dans le numéro 2 du Fédéraliste :
« J’ai souvent observé, avec un égal plaisir, que la Providence s’est plu
à donner ce pays, dont toutes les parties sont si bien reliées, à des habitants
unis, des habitants issus des mêmes ancêtres, parlant la même langue,
professant la même religion, attachés aux mêmes principes de gouvernement, avec
des mœurs et des manières semblables, et qui, par la réunion de leur prudence,
de leurs armes et de leurs efforts, en combattant côte à côte durant le cours
d’une longue et sanglante guerre, ont glorieusement conquis leur liberté
commune et leur indépendance. » Sans cette unité substantielle de ses
habitants, jamais la république des Etats-Unis n’aurait pu voir le jour
Mais il n’en reste pas moins que
l’association ainsi formée est essentiellement volontaire, en ce sens que nul n’est jamais obligé d’adhérer au
contrat initial. Chacun est toujours libre de refuser de contracter avec les
autres. La porte est toujours ouverte pour qui veut partir.
Il résulte logiquement de cela
que, une fois formée, une communauté politique est également libre de refuser
de contracter avec qui elle le veut. Une fois qu’un peuple s’est constitué pour
se donner un gouvernement, nul n’a le droit de s’y joindre sans le consentement
de ceux qu’il veut rejoindre. Un étranger n’a pas plus le droit d’exiger d’être
intégré à un peuple déjà existant qu’il n’a le droit d’imposer sa présence dans
une maison où il n’a pas été invité. Toute communauté politique est libre
d’accepter qui elle le veut, quand elle le veut et selon les critères de son
choix.
Mais pourtant, dira-t-on, les
étrangers qui veulent s’installer dans notre pays ne sont-ils pas des hommes
comme nous, pourvus des mêmes droits naturels ? Dès lors, un gouvernement
qui se donne pour tache de protéger les droits naturels des individus ne
doit-il pas accepter tous ceux qui viennent se placer sous sa protection ?
Les étrangers qui se présentent chez nous n’exercent-ils pas simplement leur
« droit à la poursuite du bonheur », tout comme nous ?
Certes, nul ne peut leur
reprocher de se présenter là où ils estiment que leur vie sera meilleure, mais
il n’en reste pas moins que les migrants ne peuvent se prévaloir d’aucun droit
à être acceptés. Le gouvernement de la communauté particulière aux frontières
de laquelle ils se présentent est chargé de protéger la vie, la liberté et la
propriété des individus qui la composent. Il n’est en aucune façon chargé de
protéger la vie, la liberté et la propriété de ceux qui n’appartiennent pas à
cette communauté.
Dire que les migrants ont un
droit à être accueillis là où ils le désirent reviendrait à dire que le
gouvernement d’un pays a l’obligation de garantir les droits de n’importe
quelle personne dans le monde qui en ferait la demande. Une telle obligation
serait par nature à la fois impossible à remplir et injuste. Elle serait une
violation des termes du contrat initial selon lesquels nul ne peut être
contraint de s’associer avec ceux qu’il n’a pas choisi. Comme le déclare le
préambule de la Constitution des Etats-Unis : « Nous, Peuple des États-Unis », établissons une Constitution
afin « d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre
postérité ». Pour les rédacteurs de cette Constitution, il allait de soi
que le peuple américain n’avait pas plus l’obligation « d’assurer les
bienfaits de la liberté » aux Mexicains ou aux Haïtiens que les Mexicains
ou les Haïtiens n’avaient l’obligation d’assurer ces bienfaits aux Américains.
Il appartient à chaque peuple de protéger par
lui-même les droits naturels de ceux qui le composent, et, si nous pouvons
compatir avec les malheurs des peuples qui échouent dans cette entreprise
difficile, cela ne nous donne pas pour autant l’obligation d’en accueillir tout
ou partie sur notre sol.
Bien entendu cela ne nous exonère
pas de tous devoirs vis-à-vis des étrangers. Nous devons respecter leurs droits
naturels, c’est-à-dire ne pas nous en prendre à leur vie, leurs biens ou leur liberté.
Mais nous n’avons pas l’obligation de garantir
l’exercice de ces droits, et lorsque nous refusons d’accueillir un migrant
nous ne violons pas ses droits, nous ne commettons aucune injustice : nous
le laissons simplement dans l’état où il se trouvait avant.
En bref, l’égale liberté
naturelle de tous les hommes signifie à la fois que n’importe quel individu est
libre de quitter le pays dans lequel il habite, en emportant ses biens, car il
ne saurait être gouverné sans son consentement, mais également que nul ne peut
se prévaloir du droit d’être accueilli où que ce soit.
Une fois bien établi que, selon
les principes républicains, chaque peuple a le droit imprescriptible de décider
si, quand et comment il admettra des étrangers, il reste à déterminer en
fonction de quelles considérations ce droit devra être exercé.
Il existe bien entendu une multitude
de considérations circonstancielles qui peuvent justifier qu’un peuple exerce
son droit à refuser les nouveaux-venus. Les considérations économiques, par
exemple, peuvent être parfaitement légitimes et nulle communauté politique n’a
le devoir de mettre en danger sa prospérité pour essayer de soulager la misère
du monde. Mais le principe fondamental qui devrait toujours guider une politique
migratoire démocratique est le suivant : le gouvernement républicain
existe pour assurer à ses citoyens les « bienfaits de la liberté »,
par conséquent le premier devoir de ce gouvernement est d’écarter et de
combattre tout ce qui pourrait mettre en péril cette « liberté
rationnelle », selon l’expression du Fédéraliste.
Soit, mais quel rapport avec
l’immigration ?
Le rapport est le suivant. Pour
subsister, le gouvernement républicain ne requiert pas seulement des
institutions et des lois d’une certaine sorte, il requiert aussi des citoyens
présentant certaines qualités particulières.
Contrairement à une croyance assez
répandue dans certains milieux intellectuels, la démocratie libérale ne repose
pas sur une conception particulièrement « pessimiste » de l’être
humain, ni ne prétend remplacer les qualités humaines par une machinerie
institutionnelle destinée à faire émerger le bien commun du seul jeu des
égoïsmes individuels. Certes, les Constitutions démocratiques modernes, avec
leurs systèmes de checks and balances,
visent à « opposer l’ambition à l’ambition », selon les mots du Fédéraliste, ou à faire en sorte que « par
la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », selon
l’expression célèbre de Montesquieu. Mais ceci n’est pas le fin mot de
l’histoire.
Le même Publius, qui explique que
la Constitution
des Etats-Unis est destinée à « suppléer par l’opposition et la rivalité
des intérêts au défaut de sentiments meilleurs », écrit dans le numéro 55
du Fédéraliste : « De même
que l’humanité nous offre un degré de dépravation qui nécessite, jusqu’à un
certain point, la circonspection et la défiance, de même on trouve dans la
nature humaine des qualités qui méritent, dans une certaine mesure, l’estime et
la confiance. Le gouvernement républicain suppose plus qu’aucune autre forme
l’existence de ces qualités. Si les tableaux, faits par la défiance politique
de quelques-uns, retraçaient fidèlement le caractère humain, il faudrait en
conclure qu’il n’y a point assez de vertus parmi les hommes pour le self-government ; et que les chaînes du
despotisme peuvent seules les empêcher de se détruire et de se dévorer les uns
les autres. »
Autrement dit, la démocratie
libérale est un régime qui ne peut convenir qu’à un peuple d’un certain type,
possédant, dans son ensemble, certaines convictions, certaines mœurs, certaines
qualités de caractère.
Quelles sont ces qualités de
caractère - ce que l’on appelait autrefois des vertus ?
Elles peuvent être regroupées en
deux grandes catégories : la modération et la combativité. Un peuple ne
peut se gouverner lui-même, être libre au sens politique du terme, que s’il se
compose d’individus capables de se gouverner eux-mêmes au quotidien,
c’est-à-dire de maitriser et d’ordonner leurs passions, d’être tempérants,
frugaux, travailleurs, honnêtes, bienveillants envers leurs concitoyens,
respectueux de la loi et des institutions, bref modérés au sens noble du terme.
Mais ils doivent aussi avoir au fond de leur cœur un profond amour de la
liberté, une fierté républicaine qui, comme les signataires de la Déclaration
D’indépendance, les poussera au besoin à engager « nos vies, nos fortunes
et notre bien le plus sacré, l'honneur » au service de la cause du self-government.
Ce mélange de douceur et de
fierté ombrageuse, d’obéissance spontanée à la loi et de vigilance sourcilleuse
vis-à-vis de ce qui pourrait menacer votre liberté, est évidemment difficile à
obtenir et difficile à conserver. Il est bien des manières de passer la juste
mesure et il est par conséquent inévitable que bien des peuples ne présentent
pas les qualités nécessaires pour se gouverner eux-mêmes.
Les implications pour la politique
migratoire sont évidentes : puisque le caractère des citoyens a une telle
importance pour la préservation du gouvernement républicain, il est du devoir
des autorités publiques de ne laisser s’installer dans le pays que les
étrangers dont l’on peut raisonnablement penser qu’ils présentent les qualités
requises pour participer un jour au gouvernement républicain. Et il va sans
dire qu’à ces considérations qualitatives pourront être ajoutées des
considérations quantitatives sur le nombre de migrants qu’il convient de
laisser rentrer.
Mais, dira-t-on immédiatement,
comment porter un tel jugement sur les qualités de ceux qui se présentent à nos
portes ? Qui donc est capable de lire dans les secrets du cœur
humain ?
La réponse est bien sûr :
personne. Et cependant il est absolument indispensable que les autorités
publiques portent un tel jugement, il est de leur devoir imprescriptible
d’essayer de discriminer parmi les
migrants qui veulent franchir les frontières du pays.
Elles devront donc pour ce faire
recourir à des catégories générales, comme la race, la nationalité ou la
religion. Très exactement ce qu’ont fait les Etats-Unis tout au long de leur
histoire et jusqu’à une date très récente.
Lorsque les autorités américaines
utilisaient des catégories générales, comme la nationalité, pour décider qui
serait autorisé à rentrer sur le territoire des Etats-Unis, elles ne le
faisaient pas dans l’idée que tous
les membres de la nation en question étaient aptes ou inaptes à devenir un jour
citoyens de la république américaine. Elles ne pensaient évidemment pas que,
par exemple, tous les Hollandais étaient vertueux et tous les Chinois vicieux.
Mais elles avaient recours à ces catégories grossières parce que les
caractéristiques partagées par un grand
nombre d’individus de telle ou telle nationalité ou de telle ou telle
origine étaient tenues pour susceptibles d’affecter leur capacité à s’assimiler
en tant que groupe à la nation
américaine.
La politique migratoire idéale
serait, bien évidemment, une politique basée sur un jugement strictement
individuel des qualités de chaque migrant. Mais une telle politique est totalement
impossible, par conséquent il est nécessaire, en ce domaine comme en tant
d’autres, de recourir à des « idées générales » qui, comme le
remarquait Tocqueville, « ont cela d’admirables qu’elles permettent à
l’esprit humain de porter des jugements rapides sur un grand nombre d’objets à
la fois ». Ces idées sont imparfaites, elles font toujours « perdre
en exactitude ce qu’elles donnent en étendue », mais nous ne saurions nous
en passer car, « si l’esprit humain entreprenait d’examiner et de juger
individuellement tous les cas particuliers qui le frappent, il se perdrait
bientôt au milieu de l’immensité des détails et ne verrait plus rien. »
Ceci est sans doute assez
difficile à accepter, pour nous qui professons officiellement une sainte
horreur des « amalgames ». Mais un peu de réflexion et de bonne foi
nous amènera à reconnaitre qu’il y a là une loi inflexible de la condition
humaine. Toute loi, quelle qu’elle soit, repose nécessairement sur ce que
Tocqueville nommait des « idées générales » et que nous stigmatisons
aujourd’hui injustement sous le nom « d’amalgames » ou de
« stéréotypes ».
Plus difficile à accepter, en
revanche, est l’idée qu’il pourrait exister quelque chose comme un
« caractère national » et que certains peuples ou certaines
communautés pourraient être, en tant que groupes, incapables d’accéder à la
liberté politique. Il s’agit pourtant là de conceptions très anciennes, qui ont
été soutenues par les plus grands philosophes aussi bien que par les plus
grands hommes d’Etat pendant des siècles, que dis-je ! pendant des
millénaires, et qui n’ont été remisées dans les placards de la pensée que très
récemment, et pour de mauvaises raisons. Non parce que ces conceptions auraient
été réfutées, mais parce qu’elles ont été considérées comme malséantes.
Qu’y a-t-il pourtant
d’extraordinaire et d’inacceptable dans l’idée que, l’homme étant un animal
social et politique, il est affecté dès son enfance par le type d’éducation
qu’il reçoit, au sein de sa famille, à l’école, à l’église, à la synagogue ou à
la mosquée, dans toutes les institutions chargées de l’amener à l’âge
adulte ? Qu’y a-t-il d’extravagant dans l’idée qu’un régime politique
d’une certaine sorte, ordonné autour de certaines conceptions du bien et du
mal, du juste et de l’injuste, du noble et de l’ignoble, tend à inculquer au
plus grand nombre, directement et indirectement, des opinions, des sentiments,
des habitudes, des mœurs, qui sont en conformité avec ces conceptions ?
Qu’y a-t-il d’absurde ou de contraire à notre expérience courante, dans l’idée
qu’une religion d’une certaine sorte tend à produire chez la plupart de ses
adeptes un caractère d’une certaine sorte ? En quoi est-il contraire aux
règles de la logique ou de la psychologie la plus élémentaire que de dire, par
exemple, qu’une religion qui place en son centre l’idée d’un Dieu omnipotent et
qui ne se définit par rien d’autre que sa volonté, efface nécessairement la
notion de libre-arbitre et encourage le fatalisme chez ses adeptes ?
Rien de tout cela n’est absurde,
ni stupide, ni immoral. Rien de tout cela n’est contraire ni à la raison ni à
l’expérience, dès lors que nous gardons à l’esprit qu’il s’agit là simplement
d’idées générales, et que ce qui vaut pour le groupe ne vaut pas pour chacun
des individus qui le composent. Non, cela n’est pas même contraire à l’idée de
l’égalité fondamentale de tous les hommes. Que les hommes soient égaux en
droits naturels ne les empêche nullement de développer certaines opinions,
certaines coutumes, certaines mœurs, qui leur rendent l’exercice de leurs
droits naturels plus ou moins aisé, et même parfois impossible.
De cela les fondateurs des
Etats-Unis étaient intimement convaincus, et eux qui avaient engagé leurs vies,
leurs fortunes, et leur bien le plus sacré, l’honneur, pour les droits naturels
des Américains, n’ont jamais hésité à affirmer que certains groupes humains
n’étaient pas aptes à se gouverner eux-mêmes et, par conséquent, que l’incorporation
des individus issus de ces groupes au sein de la république américaine n’était
pas souhaitable. Ainsi, jusqu’en 1870, seuls les individus de race blanche
pouvaient accéder à la nationalité américaine. Les Indiens d’Amérique du Nord
(les « peaux-rouges ») ne purent accéder à la naturalisation qu’en
1924, et les Chinois en 1943. Ce n’est que dans les années 1950 que furent
progressivement levées toutes les restrictions basées sur l’origine nationale.
Avant de condamner comme
« racistes » des générations de législateurs américains,
rappelons-nous tout d’abord que, jusqu’à une date somme toute assez récente,
« Blancs » signifiait en pratique « Européens » et que
l’Europe était le berceau de la civilisation occidentale, c’est-à-dire le
berceau de cette forme si particulière de gouvernement qu’est la démocratie
libérale. Autrement dit, il était raisonnable de penser que seuls des migrants
Européens présenteraient les qualités intellectuelles et morales indispensables
pour devenir un jour d’honnêtes et productifs citoyens de la république
américaine.
Toutefois, il est juste d’ajouter
que la préférence pour les migrants d’origine européenne n’était pas toujours
uniquement fondée sur des raisons aussi élevées. Benjamin Franklin, par
exemple, avouait franchement qu’il préférait les immigrants anglo-saxons, car
les autres Européens « sont en général d’un teint basané ».
« Mais peut-être », ajoutai Franklin, « suis-je partial envers
le teint de mes compatriotes, car une telle partialité est naturelle à l’être humain. »
Nous sourions ou nous nous indignons à ce genre de remarque, mais peut-être
devrions nous aussi y réfléchir. Car si, comme il n’est guère douteux, une
telle partialité est effectivement naturelle à l’être humain, cela n’est pas
dépourvu de conséquences politiques, car cette « partialité »
signifie que, toutes choses égales par ailleurs, une plus grande mixité
ethnique aura pour conséquence une diminution de ce que les sociologues
appellent « le capital social », c’est-à-dire la confiance réciproque
et spontanée entre les membres de la société. Ce que constate d’ailleurs la
science sociale contemporaine[1].
Mais éloignons-nous de ces
rivages dangereux et considérons un exemple qui ne peut manquer de nous tenir
particulièrement à cœur : le cas de la France au moment de la Révolution,
vu par un homme d’Etat américain éminent.
Les Français, écrivait Gouverneur
Morris dans son journal, « tentent d’ériger une Constitution Américaine...
sans réfléchir qu’ils n’ont pas de citoyens américains pour soutenir cette
Constitution. » (Gouverneur Morris - « Gouverneur » était bien
son prénom - fut l’un des membres importants de la Convention de Philadelphie
puis s’installa en France pour ses affaires en 1789, où il servit comme
Ministre Plénipotentiaire du gouvernement américain de 1792 à 1794. Morris
retourna aux Etats-Unis en 1798).
« Je désire
profondément », poursuivait-il, « vraiment profondément, le bonheur
de ce peuple inconstant. Je les aime. J’ai de la gratitude pour leurs efforts
au service de notre cause et je regarde l’établissement d’une bonne
Constitution ici comme le principal moyen, sous l’autorité de la divine
providence, d’étendre les bienfaits de la liberté aux millions de mes frères
humains qui gémissent dans les fers sur le continent européen. Mais je ne
m’abandonne guère aux illusions flatteuses de l’espoir, car je ne perçois pas
pour le moment cette réforme des mœurs sans laquelle la liberté n’est qu’un mot
creux. »
Au jugement de Morris, les
Français manquaient, dans leur ensemble, des qualités morales nécessaires à un
peuple libre.
« Chacun s’accorde à dire
qu’il y a ici un total abattement des mœurs, mais cette position générale ne
pourra jamais faire sentir à un Américain le degré de dépravation [des
Français]. C’est avec un matériau si friable que le grand édifice de la liberté
doit être érigé. ... Il y a un principe fatal qui traverse tous les rangs de la
société. C’est la parfaite indifférence à la violation de ses engagements.
L’inconstance est tellement mêlée au sang, à la moelle, et à toute l’essence de
ce peuple, que lorsqu’un homme important et de haut rang rit aujourd’hui de ce
qu’il affirmait sérieusement hier, cela est considéré comme étant dans l’ordre
naturel des choses. ... La grande masse des gens du peuple n’a pas d’autre
religion que ses prêtres, pas d’autre loi que ses supérieurs, pas d’autre
moralité que son intérêt. »
La suite des événements, bien
sûr, a donné raison à Morris puisque la Révolution française, dont les
commencements généreux émouvaient même le raisonnable Tocqueville, a rapidement
sombré dans la guerre, la terreur et la tyrannie.
Il va sans dire que, sur la base
de telles considérations, Morris aurait très probablement conseillé à son
gouvernement de refuser d’admettre les émigrants français si ceux-ci s’étaient brusquement
présentés en grand nombre aux portes des Etats-Unis. Nul « racisme »
ou « francophobie » en cela, simplement une juste appréciation du
caractère de la nation française à cette époque, ainsi qu’une profonde
compréhension des conditions d’existence du gouvernement républicain.
Morris était bien loin de croire
que jamais les Français ne pourraient bâtir une république semblable à celle
des Etats-Unis. Mais il estimait que les progrès nécessaires à cela ne pourrait
être que très progressifs.
« Du temps est nécessaire
pour amener des esclaves aux bienfaits de la liberté. Du temps. Du temps. De
l’éducation. Mais qu’est-ce que l’éducation ? Ce n’est pas l’instruction.
C’est davantage l’effet de la société sur les habitudes et les principes de
chaque individu, le formant dès l’enfance à se conduire ensuite comme un bon
citoyen et à contribuer à son tour à la formation des autres. Il en résulte que
les progrès vers la liberté doivent être lents. »
Il en résulte également, bien que
Morris ne le dise pas explicitement, qu’il serait vain de croire qu’un
quelconque programme « d’éducation » administré par les autorités
publiques pourrait aisément transformer des immigrants en bons citoyens du pays
qui les a accueilli. Dans la marche vers la liberté ordonnée, la seule qui soit
réellement un bienfait, il n’existe pas de raccourcis.
Pour conclure sur ce sujet, nous
ne pouvons sans doute guère faire mieux que de citer un peu longuement les
propos d’Alexander Hamilton, l’un des trois auteurs du Fédéraliste.
Quelques mots de contexte. En
1800, Jefferson est élu président des Etats-Unis à une courte majorité et grâce
à l’apport décisif des voix des immigrants les plus récemment arrivés. Dans son
premier message annuel au Congrès, Jefferson proposa donc que les étrangers
puissent acquérir la nationalité américaine dès leur arrivée aux Etats-Unis, au
lieu de satisfaire aux quatorze ans de résidence qui étaient exigés à cette
époque. Ce à quoi Hamilton, le vieil adversaire politique de Jefferson,
s’opposa fermement.
Toute ressemblance avec la
situation française actuelle... mais écoutons Hamilton expliquer son opposition
au projet de Jefferson.
« La sûreté de la république
dépend de manière essentielle de l’énergie d’un sentiment national
commun ; d’une uniformité des principes et des habitudes ; du fait
que les citoyens soient exempts d’influences et de préjugés étrangers ; et
de l’amour de la patrie que l’on trouvera presque toujours étroitement lié avec
la naissance, l’éducation, et la famille. L’opinion avancée dans les Notes sur l’Etat de Virginie [le célèbre
ouvrage de Jefferson] selon laquelle les étrangers apporteront généralement
avec eux des attachements pour les personnes qu’ils ont laissées derrière
eux ; pour le pays de leur naissance, et pour ses coutumes et ses mœurs
particulières, est incontestablement correcte. Ils nourriront également des
opinions sur la politique en accord avec le type de gouvernement sous lequel
ils auront vécu ; ou bien s’ils devaient en venir ici à préférer notre
type de gouvernement, n’est-il pas extrêmement improbable qu’ils puissent
apporter avec eux cet amour tempéré pour
la liberté, qui est si essentiel au vrai républicanisme ? »
En conclusion, écrivait
Hamilton :
« Dans la recommandation de
conférer les privilèges de la citoyenneté américaine à tous les migrants
étrangers sans distinction, dès qu’ils sont entrés dans notre pays, se trouve
la tentative de briser toutes les barrières qui ont été érigées pour préserver
un esprit et un caractère national ; et de laisser rentrer les plus puissants
moyens de pervertir et de corrompre à la fois l’un et l’autre. »
En dépit du fait que le parti de
Jefferson ait alors dominé le Congrès, celui-ci se rangea à l’avis de Hamilton
et rejeta le projet du nouveau Président.
Nous le voyons par l’exemple des
Etats-Unis, l’universalisme des Droits de l’homme, le fait de considérer que
tous les hommes sont naturellement dotés des mêmes droits essentiels, n’a
nullement pour conséquence de s’abandonner au cosmopolitisme. Bien loin d’être
incompatible avec une politique migratoire stricte et
« discriminante », le républicanisme vrai exige au contraire une
telle politique. Décourager un certain type d’immigration, n’accorder la
citoyenneté à ceux que l’on a admis sur son territoire qu’avec parcimonie et
prudence, veiller à maintenir et à promouvoir un esprit et un caractère
national, font partie des devoirs fondamentaux d’un homme d’Etat républicain.
Nous le voyons aussi, ceux qui refusent de considérer de telles questions au
prétexte de ne pas « stigmatiser » ou de ne pas alimenter les
passions mauvaises font preuve au mieux d’ignorance, au pire de lâcheté, et
très certainement ne sauraient être considérés comme de bons républicains. Quant
à ceux qui, par calcul, comme a pu le faire Jefferson dans un moment d’égarement,
cherchent activement à abaisser toutes les barrières à l’immigration et à la
naturalisation, ils ne méritent pas d’autre nom que celui d’ennemi objectif de
la république.



Quel texte magnifique !
RépondreSupprimerOn ne sait si l’on doit rire ou pleurer de ce que le portrait du Français dressé par Morris soit encore d’actualité.
Merci chère Dixie.
SupprimerCela prouve du moins que le tempérament national est quelque chose de bien réel...