Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 12 février 2017

Silence



Où, pour une fois, on s'essaye à la critique cinématographique. En quelque sorte.

Silence, le dernier film de Martin Scorsese, est une œuvre âpre, sombre, puissante, et visuellement superbe, qui n’est ni édifiante ni réconfortante mais qui offre une ample matière à la réflexion, aussi bien au croyant qu’à l’incroyant, pour peu qu’il ne soit pas fermé aux questions religieuses, et politiques.

Ce qui suit ne prétend ni donner une interprétation complète du film, car une œuvre aussi dense et aussi longue demanderait à coup sûr à être vue plusieurs fois pour en saisir toutes les nuances, ni même une interprétation exacte, qui comprendrait le film tel que son auteur l’a compris lui-même, car un film est par nature plus ambigu qu’un livre, et n’est peut-être pas susceptible de rendre l’intention de son auteur de manière aussi précise qu’un écrit. Il sera donc préférable de le considérer comme une suite de réflexions inspirées par le film de Scorsese, plutôt que comme une réflexion sur le film lui-même.

Du point de vue de ses principaux protagonistes, Silence raconte sans aucun doute l’histoire d’un échec. Un échec personnel, puisque Garupe meurt en essayant vainement de sauver une malheureuse suppliciée et que Feirrera et Rodrigues deviennent des apostats, et collaborent ensuite à la persécution de leurs coreligionnaires ; et aussi un échec collectif, puisque la proposition chrétienne ne prendra pas solidement racine au Japon et ne donnera que des fruits rares et clandestins. Cet échec ne peut en aucun cas être attribué à la faiblesse de leur foi, ou à leur manque de courage. Leur simple présence au Japon, dans un pays pratiquement inconnu mais réputé pour la cruauté de ses lois, au milieu d’une population d’une race différent de la leur et au sein de laquelle il leur est, par conséquent, impossible de se dissimuler, et ce dans le seul but d’apporter aux hommes de ce pays la vraie foi, attestent de la profondeur de l’une et de la solidité de l’autre.

Mais nous soupçonnons que le samouraï qui sert d’interprète est dans le vrai lorsqu’il déclare que Rodrigues est orgueilleux, comme tous les autres (sous-entendu : tous les autres prêtres), et que cela causera sa chute. Nous constatons aussi que l’Inquisiteur a raison de dire que les autorités japonaises ont appris de leurs erreurs dans leur manière de traiter les chrétiens, puisqu’il parvient très exactement à ses fins, au point d’être capable de prédire le jour précis où Rodrigues reniera sa foi.

Avec réticence, nous sommes aussi amenés à admettre qu’il existe une dissymétrie intellectuelle entre l’Inquisiteur et le jeune jésuite, et plus largement entre les autorités japonaises et les missionnaires chrétiens. Les objections du premier semblent plus fortes, et plus réfléchies, que les réponses du dernier. Plus généralement, les dignitaires japonais paraissent bien mieux comprendre les prêtres que les prêtres ne les comprennent. Cette supériorité est attestée, et symbolisée, par le fait que les Japonais parlent la langue des long-nez, alors que ces derniers ne paraissent pas capables d’apprendre le japonais.

Aussi étonnant, aussi choquant que cela puisse nous paraitre, il semble que ce qui rende les missionnaires jésuites peu capables d’apprendre soit précisément leur foi chrétienne, celle-là même qui les pousse à se rendre au péril de leur vie dans cette terre lointaine, puisque, dès lors que Rodrigues s’est renié, ses progrès linguistiques sont rapides, et nous l’entendons parler japonais dans la dernière partie du film, celle qui suit son apostasie.

En un sens cela se comprend aisément. Comme Rodrigues le déclare un peu naïvement à l’Inquisiteur, ils apportent la vérité au peuple japonais, et le propre du vrai est d’être vrai partout et toujours. Tout occupés de l’universalisme chrétien, les missionnaires semblent quelque peu aveugles aux particularités locales, et peu empressés d’apprendre des indigènes : ils ont tant eux-mêmes à leur apporter !

Ce faisant, les trois prêtres du film oublient des difficultés aussi manifestes que la barrière de la langue, sans même parler des différences culturelles profondes, dès lors qu’il s’agit de transmettre une foi aussi intellectuelle et complexe que la foi chrétienne. Rodrigues est profondément ébranlé lorsque Feirrera lui explique que les Japonais qu’il croit avoir converti ne mettent pas nécessairement les mêmes idées que lui derrière les termes chrétiens, et que, par conséquent, ce en quoi ils croient n’est pas forcément ce en quoi lui, Rodrigues, voudrait qu’ils croient. Le spectateur a été averti de longue main de ces difficultés par certaines conversations entre le jeune prêtre et quelques-unes de ses ouailles, mais Rodrigues n’a manifestement pas tiré les conclusions qui s’imposaient de ces conversations.

Les missionnaires ne paraissent pas non plus comprendre les raisons pour lesquelles les autorités japonaises les persécutent, après les avoir tolérés pendant un temps, et ne peuvent donc pas éviter ces persécutions, pour eux-mêmes mais surtout pour les indigènes qu’ils ont convertis, en offrant aux pouvoir japonais des gages quant au caractère inoffensif, voire bénéfique de leur mission. Pourtant ces raisons ne sont pas fondamentalement différentes de celles pour lesquelles les empereurs romains persécutèrent les chrétiens lorsque le christianisme commença à se répandre dans l’empire. Une meilleure connaissance de l’histoire de l’Eglise aurait pu, semble-t-il, éviter certaines erreurs à nos Jésuites. Mais une histoire de l’Eglise qui ne soit pas une histoire pieusement édifiante et qui expose de manière impartiale les raisons de l’hostilité des païens au christianisme, et peut-être est-ce une des explications de leur ignorance.

Une telle connaissance leur aurait aussi permis d’anticiper certaines difficultés, et de s’y préparer. Car les armes utilisées par les japonais pour combattre le christianisme ne sont pas non plus fondamentalement différentes de celles employées par d’autres païens, tout au long de l’histoire de l’Eglise. Est-il permis de piétiner une image pieuse, ou plus généralement de souiller les symboles de la foi, lorsque l’on risque une mort atroce en refusant de le faire ? Est-il permis de se renier publiquement lorsque la vie d’autres personnes est en jeu ? La forme des supplices peut différer, les dilemmes sont toujours les mêmes. Et l’Eglise a eu tout le temps de réfléchir à ces questions et d’y apporter des réponses qui auraient pu guider les protagonistes du film. Mais nous constatons très vite que Rodrigues et Garupe ne sont pas d’accord sur une question aussi fondamentale et évidente, pour des gens qui se rendent en toute connaissance de cause dans un pays où les chrétiens sont violemment persécutés, que : est-il permis d’apostasier pour sauver sa vie ? Ils ne peuvent donc pas guider leurs ouailles dans ces choix décisifs, qu’ils ont pourtant eux-mêmes provoqué. Ne pas avoir réfléchi à l’avance à ce qu’il conviendrait de faire semble plus que de la négligence.

Parce qu’ils manquent fondamentalement de prudence, au sens individuel et au sens politique du terme, Garupe, Ferreira et Rodrigues n’ont le choix qu’entre le martyr et l’apostasie, et, plus grave, n’offrent à leurs ouailles pas d’autre alternative. Eux-mêmes ne craignent pas le martyr. Sans doute même y aspirent-ils secrètement, et cela fait assurément partie des choses que les autorités japonaises ont apprises en combattant les chrétiens, et l’une des raisons pour lesquelles Rodrigues est jugé « orgueilleux ». Rodrigues a sens cesse devant les yeux une représentation du Christ couronné d’épines, auquel il s’identifie trop manifestement, comme Ferreira avant lui. Le jeune jésuite est très surpris, et à l’évidence un peu déçu, que le terrible Inquisiteur japonais soit un vieillard chenu et plutôt affable. Le fait que les villageois lui aient vaguement décrit l’Inquisiteur comme « un véritable démon » lui avait fait espérer qu’il aurait à lutter contre un adversaire terrible d’aspect, contre un homme qui serait en quelque sorte le mal incarné et face auquel il ne faudra que de la force d’âme pour l’emporter. L’Inquisiteur n’est pas le mal incarné. Il n’est même pas avéré qu’il soit cruel, même s’il emploi des moyens indubitablement cruels – de ceux qui sont permis par les lois japonaises. Il est un vieil homme avisé et intelligent, qui défend l’ordre politique de son pays face à ce qu’il perçoit comme une menace étrangère, car, à la différence des trois jésuites, l’Inquisiteur sait qu’il existe un rapport étroit entre l’ordre politique et l’ordre religieux.

Rodrigues est d’abord vaincu intellectuellement, et non physiquement, par un homme qui a suffisamment étudié la foi chrétienne pour retourner son principe directeur, l’amour de notre prochain, contre les missionnaires et qui a aussi détecté la contradiction potentielle entre les principes des Européens et leurs motivations secrètes. « Le prix de votre gloire est leur souffrance », déclare l’Inquisiteur aux jeunes prêtres. Il n’est pas honnêtement possible de lui donner entièrement tort, et cette accusation est évidemment terrible à supporter pour eux.

Le silence qui donne son titre au film est bien sûr le silence de Dieu dans les épreuves que traversent les trois prêtres. Ce silence contribue assez clairement à ébranler Rodrigues, et à son apostasie finale. Pourtant, la notion même de foi implique, d’une certaine manière, le silence de Dieu. Dieu s’est révélé à nous suffisamment pour que nous puissions croire en Lui, mais pas suffisamment pour que nous puissions être assurés de son existence ni de ce que nous devons faire précisément. La foi est nécessaire. Ainsi que la réflexion. Le silence de Dieu – parfois rompu pour des raisons que nous ne pouvons sonder - est le prix que nous payons pour notre liberté, et il implique l’usage de notre raison pour nous guider dans nos choix. Peut- être Rodrigues se laisse-t-il un peu trop facilement ébranler par un silence auquel il aurait dû s’attendre, justement parce qu’il est un bon chrétien.

En termes très généraux, on serait tenté de dire que les trois Jésuites échouent faute d’avoir pu ou su articuler correctement le plan de la religion et celui de la politique, l’ordre surnaturel avec l’ordre naturel.

Le film ne nous le dit pas, mais le spectateur un peu cultivé ne peut ignorer que l’Eglise a ruminé ces grandes questions durant des siècles, et qu’elle recèle en son sein tout un riche trésor de réflexion qui aurait pu servir de viatique à nos héros dans leurs épreuves, ou tout au moins qui aurait pu, peut-être, leur permettre d’éviter de chuter si durement.

Au tout début du film, le supérieur de leur ordre, constatant la détermination de Rodrigues et Garupe leur demande si leur décision est « dans leur cœur ». La suite montre qu’il aurait dû sans doute tout autant se soucier de ce que ceux-ci avaient dans leurs têtes que de ce qu’ils avaient dans le cœur, de leur formation intellectuelle que de leur foi. N’est-ce pas à un saint chrétien que nous devons la formule : Fides quaerens intellectum ?


En nous permettant de comprendre tout cela – et certainement plus encore – le film de Scorsese est sans doute plus profondément catholique, et plus profondément édifiant, que s’il avait délibérément cherché à être catholique et édifiant.

2 commentaires:

  1. « car un film est par nature plus ambigu qu’un livre »

    Voilà une assertion qui pourrait se discuter !

    Cela dit, je ne manquerai pas de regarder le film dès qu'il passera sur une chaîne de télévision (bien que j'aie des réserves à faire, à propos de Scorsese…).

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  2. Merci pour votre regard!
    Assez drôle ce portrait que Scorsese trace des jésuites, si je vous lis bien. Ils sont très courageux certes, mais moins intelligents que leurs adversaires, orgueilleux et incapables de s'adapter.
    Bah, c'est bien dans l'air du temps de prétendre présenter ces figures comme plausibles quand on connaît le niveau intellectuel des jésuites depuis leur fondation ainsi que leur style d'évangélisation. Ils ne cessèrent de promouvoir l'acculturation, François-Xavier devant l'Asie le premier!
    Leur reprocher d'être orgueilleux, c'est de bonne guerre puisqu'ils ne sont pas censés venir apporter la Vérité, mais faire comme ce que tout le monde attend d'un catholique et des hommes de bonne volonté aujourd'hui: s'ouvrir, et cesser d'être soi-même et de faire tant d'histoires car rien n'a vraiment d'importance à part vivre.
    Je ne sais pas si j'irai voir le film. Je vais tâcher de visionner l'adaptation qui date des années 70, histoire de comparer si l'on a perdu beaucoup, notamment du sens de la sainteté et du sacrifice.

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