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jeudi 1 juin 2017

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine



Il y a presque deux ans de cela, j’avais trouvé dans The Claremont Review of Books un long article de Christopher Caldwell, au sujet de la Russie et de Poutine, qui m’avais semblé fort intéressant. J’avais hésité un moment à la traduire, mais la longueur de l’article et le manque de temps m’avaient découragé. Et puis, il y a peu, je suis tombé sur l’article ci-dessous, qui est une sorte de résumé du premier. Cette fois, n’écoutant que mon courage, je l’ai traduit pour vous. Il n’est pas vraiment nécessaire de me remercier, mais si vous y tenez beaucoup…

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine

Christopher Caldwell, Imprimis, March 2017, vol 46, n°3

Vladimir Poutine est un puissant symbole idéologique et un révélateur idéologique hautement efficace. Il est un héros pour les populistes conservateurs partout dans le monde, et il est anathème pour les progressistes. Je ne veux pas le comparer à notre propre président, mais si vous en savez suffisamment à propos de ce que tel Américain pense de Poutine, vous êtes probablement capable de dire ce qu’il pense de Donald Trump.
Laissez-moi souligner dès le début que ceci ne sera pas une conférence sur ce qu’il faut penser de Poutine, vous êtes tous capables de vous faire votre propre idée à ce sujet, mais plutôt sur comment penser à propos de Poutine. Et sur ce point, il faut se rappeler une vérité élémentaire, bien que souvent oubliée. Nos gouvernants mondialistes peuvent bien avoir dénigré la souveraineté depuis la fin de la guerre froide, cela ne signifie pas qu’elle ait cessé un seul instant d’être le sujet primordial de la politique.
Vladimir Vladimirovitch n’est pas le président d’une ONG féministe. Il n’est pas un activiste pour les droits des transgenres. Il n’est pas un médiateur appointé par les Nations Unies pour préparer et dispenser des présentations Power Point au sujet de l’énergie verte. Il est le dirigeant élu de la Russie – un pays rude, relativement pauvre et militairement puissant qui dans les dernières années a fréquemment été humilié, volé, et trompé. Sa tâche a été de protéger les prérogatives et la souveraineté de son pays dans un système international qui cherche à éroder la souveraineté de manière générale, et considère la souveraineté russe en particulier comme une menace.

Selon les critères américains, Poutine n’a montré au mieux qu’un respect sporadique pour le processus démocratique. Il a réprimé des manifestations pacifiques. Des opposants politiques ont été arrêtés et emprisonnés tout au long de son règne. Certains ont même été assassinés : Anna Politovskaïa, la journaliste militante qui a couvert le conflit tchétchène, abattue dans son appartement à Moscou en 2006 ; Alexandre Litvinenko, l’espion empoisonné au polonium 210 à Londres quelques mois plus tard ; l’activiste Boris Nemtsov, abattu sur un pont à Moscou début 2015. Bien que les preuves reliant ces assassinats à l’entourage de Poutine soient indirectes, elles méritent d’être examinées.
Cependant, si nous devions faire usage de critères traditionnels pour juger des gouvernants, des critères qui incluent la défense des frontières et la prospérité nationale, Poutine serait considéré comme l’homme d’Etat prééminent de notre époque. Sur la scène mondiale, qui donc peut se mesurer à lui ? Seulement le turc Recep Tayyip Erdogan.
Lorsque Poutine s’est emparé du pouvoir au cours de l’hiver 1999-2000, son pays était sans défense. Il était en faillite. Il était dépecé par ses nouvelles élites cleptocrates, de connivence avec ses anciens rivaux impériaux, les Américains. Poutine a mis un terme à cela. Dans la première décennie de ce siècle, il a fait ce que Kemal Atatürk a fait en Turquie dans les années 1920. A partir d’un empire en voie d’effondrement, il a restauré un Etat-nation, et lui a donné une cohérence et un but. Il a mis au pas les ploutocrates de son pays. Il lui a redonné sa puissance militaire. Et il a refusé, avec une rhétorique de plus en plus abrupte, d’accepter pour la Russie le rôle subordonné dans un système mondial dirigé par les Américains que lui dessinaient les politiciens et les hommes d’affaire étrangers . Ceux qui votent pour lui estiment qu’il a sauvé son pays.
Pourquoi les intellectuels américains sont-ils de tels idéologues lorsqu’ils parlent du « système international » ? Probablement parce que les intellectuels américains ont inventé ce système, et parce qu’ils sont persuadés qu’il ne pourra jamais exister de raison historique légitime pour laquelle un homme politique se dresserait contre ce système. Ils ont nié l’existence d’une telle raison lorsque Rodrigo Duterte est arrivé au pouvoir aux Philippines. Ils font de même avec Donald Trump. Et ils l’ont fait avec Poutine. Ils supposent qu’il s’est élevé des rangs du KGB à seule fin d’incarner un mal que nos vertueux gouvernants pourraient éradiquer.

Poutine n’a pas surgi de nulle part. Les Russes ne se contentent pas de le tolérer, ils le vénèrent. Vous pouvez mieux comprendre pourquoi il a régné depuis dix-sept ans si vous vous rappelez que, dans les quelques années qui ont suivi la chute du communisme, l’espérance de vie moyenne en Russie était tombée en dessous de celle du Bangladesh. C’est une déchéance qui doit être attribuée à Boris Eltsine. L’opportunisme intrépide de Eltsine a fait de lui un adversaire indispensable du communisme, à la fin des années 1980. Mais cela a aussi fait de lui un mauvais père fondateur pour un Etat moderne. Alexandre Soljenitsyne, dont les écrits au sujet du communisme lui donnent quelques titres à être considéré comme le plus grand homme du 20ème siècle, estimait que les gouvernants post-communistes avaient rendu l’état du pays pire encore. En l’an 2000, Soljenitsyne écrivait : « Le résultat de l’ère Eltsine est que tous les secteurs fondamentaux de notre vie politique, économique, culturelle et morale ont été détruits et pillés. Allons-nous continuer à piller et détruire la Russie jusqu’à ce que plus rien ne subsiste ? » Cette année-là Poutine est arrivé au pouvoir. Il était la réponse à la question posée par Soljenitsyne.
Poutine fit deux choses qui lui gagnèrent la loyauté de Soljenitsyne et de bien d’autres Russes : il a mis au pas les milliardaires qui pillaient le pays, et il a redonné un statut international à la Russie. Examinons-les tour à tour.
La Russie conserve des éléments kleptocratiques, basés sur un contrôle oligarchique des ressources naturelles. Mais nous devons nous souvenir que Poutine a hérité de cette kleptocratie. Il ne l’a pas créé. Le transfert des ressources naturelles de la Russie aux mains de communistes liés au KGB, qui se prétendaient des hommes d’affaires, a été un moment tragique pour la Russie. Ce fut aussi un moment honteux pour l’Occident. Les politologues occidentaux fournirent au vol une couverture idéologique, en le présentant comme une « transition vers le capitalisme ». Les entreprises occidentales, y compris les banques, fournirent les capitaux.
Laissez-moi insister sur ce point. Les oligarques qui transformèrent la Russie en une ploutocratie armée en l’espace d’une demi-décennie après la chute du communisme, en 1991, prétendaient être des capitalistes. Mais ils étaient pour la plupart des hommes qui avaient été formés à être la prochaine génération de la nomenklatura communiste – des gens comme Boris Bérézovsky, Vladimir Goussinsky et Mikhail Khodorkovsky. Ils étaient ceux qui connaissaient la nature et l’étendu des avoirs de l’Etat, et ils contrôlaient les programmes de privatisation. Ils avaient accès aux financements occidentaux, et ils étaient prêts à user de la violence et de l’intimidation. Ils s’emparèrent donc du pouvoir, exactement comme ils avaient prévu de le faire à l’époque, lorsqu’ils étaient à l’école des cadres du parti communiste, mais désormais en tant que propriétaires, et non en tant que bureaucrates. Dans la mesure où, à l’époque communiste, l’Etat possédait tout, cela représentait un gain pour le moins substantiel. Le règne de Eltsine fut bâti sur les fortunes de ces milliardaires, et vice-versa.
Khodorkovsky est récemment devenu le symbole des abus de pouvoir de Poutine, parce que Poutine l’a fait condamner à dix ans de prison. Le procès de Khodorkovsky ne correspondait certainement pas aux critères occidentaux. Mais la privatisation orchestrée par Khodorkovsky était parmi les plus obscènes de toutes. Dans sa récente biographie de Poutine, Steven Lee Myers, l’ancien correspondant du New-York Times à Moscou, a calculé que Khodorkovsky et ses associés avaient payé 150 millions de dollars dans les années 1990 pour acquérir l’unité de production principale de la compagnie pétrolière Yukos, qui fut ensuite évaluée à environ 20 milliards de dollars en 2004. En d’autres termes, ils ont acquis une partie de la ressource essentielle de la Russie – son pétrole – pour moins de 1% de sa valeur. Poutine a fini par nommer ces gens « les milliardaires d’Etat ». Il considérait que ces hommes pillaient la Russie, et il s’est efforcé de rendre au pays ce qui lui avait été volé. Il a également compris que la Russie avait besoin de reprendre le contrôle de ses vastes réserves de gaz et de pétrole, desquelles dépendaient la plupart des pays européens, car elles étaient le seul levier géopolitique qu’il lui restait.
L’autre chose que fit Poutine fut de restaurer le statut international de la Russie. Il arriva au pouvoir une décennie après que son pays ait subi en Afghanistan une défaite comparable à celle du Vietnam. A la suite de cette défaite, la Russie avait été incapable de mettre fin à un soulèvement islamiste sanglant en Tchétchénie. Et pire que tout, elle avait été humiliée par les Etats-Unis et l’OTAN au cours de la guerre de Serbie en 1999, lorsque l’administration Clinton avait soutenu un mouvement d’indépendance nationaliste et islamiste au Kosovo. Ce fut la dernière guerre pendant laquelle les Etats-Unis combattirent aux côtés d’Oussama Ben Laden, et les Etats-Unis utilisèrent cette occasion pour montrer à la Russie la place très modeste qui était la sienne dans l’ordre international, en la traitant comme une nuisance et une arrière-pensée. Poutine devint président un an après que Eltsine ait été amené à consentir au démembrement de l’allié de la Russie, la Serbie, et en entrant en fonction Poutine déclara : « nous ne tolèrerons aucune humiliation infligée à l’orgueil national des Russes, ou aucune menace envers l’intégrité territoriale du pays. »
La dégradation de la position internationale de la Russie représentée par la guerre de Serbie est ce à quoi Poutine faisait allusion dans sa déclaration fameuse selon laquelle l’effondrement de l’URSS avait été « la plus grande catastrophe géopolitique de ce siècle ». Cette affirmation est souvent mal comprise ou présentée sous un faux jour : elle ne signifiait nullement qu’il avait un quelconque désir de revenir au communisme. Mais lorsque Poutine a affirmé qu’il restaurerait la force de la Russie, il était sérieux. Il a refoulé les armées islamistes en Tchétchénie et au Dagestan et a adopté une ligne dure envers le terrorisme – y compris la décision de ne pas négocier avec les preneurs d’otages, même en secret.

Il y a un thème qui revient constamment dans la politique étrangère de la Russie, comme il l’a fait durant la plus grande partie de son histoire. Aucun autre pays, à l’exception d’Israël, n’a une frontière plus dangereuse avec le monde musulman. On pourrait penser que ce fait serait le prisme principal à travers lequel interpréter la conduite des Russes – un bon point de départ pour l’Occident afin d’essayer d’expliquer le comportement de la Russie qui, au premier abord, ne semble pas avoir de motivation évidente. Cependant, les protestations contre Poutine en Occident ne se sont absolument pas focalisées là-dessus. Elles ne se sont pas focalisées sur l’intervention de la Russie contre ISIS dans la guerre en Syrie, ou même sur le fait que la Russie ait donné asile à Edward Snowden, le fugitif qui a rendu public les informations secrètes des services de renseignement américains.
Les deux épisodes d’indignation concertée au sujet de Poutine parmi les progressistes occidentaux ont porté sur des questions insignifiantes pour le reste du monde, mais vitales au monde du progressisme. Le premier épisode se produisit en 2014 lorsque les jeux olympiques d’hiver, qui devaient avoir lieu à Sotchi, fournirent une occasion d’infliger à la Russie des dégâts économiques. La plupart des dirigeants mondiaux assistèrent bien volontiers aux jeux, depuis Mark Rutte (Pays-Bas) à Enrico Letta (Italie), Xi Jinping (Chine) et Shinzo Abe (Japon). Mais trois dirigeants – David Cameron, pour la Grande-Bretagne, François Hollande, pour la France, et Barack Obama, pour les Etats-Unis – ont provoqué l’ire des progressistes de leurs pays respectifs à propos d’une série de questions intérieures. Tout d’abord il y avait Khodorkovsky, le magnat du pétrole emprisonné ; Poutine le relâcha avant que les jeux olympiques ne commencent. Puis il y avait les jeunes femmes qui s’appelaient elles-mêmes les Pussy Riot, des « artistes » qui avaient été condamnées à de la prison pour avoir violé les lois russes contre le blasphème après qu’elles aient perturbé un office religieux en chantant des chansons obscènes au sujet de Dieu (les télévisions occidentales n’en ont presque jamais montré les traductions) ; Poutine les relâcha également avant les jeux. Enfin il y avait l’article russe 6.21, qui dans la presse américaine était décrit de manière étrange comme une loi contre « la soi-disant propagande homosexuelle ». Une traduction plus exacte de ce que cette loi interdit serait la promotion « des relations sexuelles non traditionnelles avec les enfants. » Maintenant, certains Américains pourraient souhaiter que la Russie prenne la religion ou l’homosexualité moins au sérieux tout en étant néanmoins frappés par le caractère très local de ces questions. Il y a quelque chose d’immodéré dans le fait de les transformer en incidents diplomatiques et de proférer toutes sortes de menaces à cause d’elles.
La seconde campagne contre Poutine a été la tentative, de la part de l’administration Obama sortante, de jeter le doute sur la légitimité de l’élection présidentielle de novembre dernier en sous-entendant que le gouvernement russe l’avait, d’une manière ou d’une autre « piraté ». Il s’agit là d’un épisode extraordinaire dans l’histoire de la fabrication de l’opinion. Je ne prétendrais certes pas posséder une quelconque compétence indépendante en matière de cyber-espionnage. Mais n’importe qui ayant lu la documentation publique sur laquelle repose cette accusation n’aura trouvé que des spéculations, des arguments d’autorité, et des tentatives de remplacer la logique par la répétition.
A la mi-décembre, le New-York Times a publié un article intitulé « Comment Moscou a pointé une arme parfaite sur l’élection américaine ». La plupart des affirmations contenues dans cet article provenaient de sources anonymes au sein du gouvernement et d’employés de Crowdstrike, la firme de cyber-sécurité employée par les Démocrates pour examiner un ordinateur piraté lors du Democratic National Comitee. Ils citent ceux qui travaillaient au sein du comité secret anti-piratage du DNC, y compris la présidente du parti, Debbie Wasserman Schultz, et l’avocat du parti, Michael Sussmann. Par la suite, un rapport du National Intelligence Council que le gouvernement rendit public en janvier révéla le cœur de l’affaire : plus de la moitié du rapport était consacrée à des plaintes au sujet de la partialité de RT, le réseau international de télévision du gouvernement russe.
Une fois encore, nous ne savons pas ce que savent les agences de renseignement. Mais il n’existe aucune preuve publique justifiant le fait que le sénateur de l’Arizona John McCain ait nommé ce que les Russes avaient fait « un acte de guerre ». S’il y en avait, la discussion au sujet de ces preuves aurait continué sous l’administration Trump, au lieu de simplement s’évaporer une fois celle-ci devenue inutile comme instrument politique.
Il y a eu deux autres scandales imaginaires au sujet de Poutine, qui se sont avérés n’avoir aucun fondement. En novembre, le Washington Post a publié une liste noire d’organes de presse ayant publié des « fausses nouvelles » au service de Poutine, mais la liste s’est révélée avoir été compilée essentiellement par un groupe d’activistes politiques louche, nommé PropOrNot, qui avait placé certains médias sur la liste pour la seule raison que les opinions de ces derniers coïncidaient avec celles de RT sur tel ou tel sujet. Puis, au mois de décembre, l’administration Obama a affirmé avoir trouvé dans le réseau électrique du Vermont un code informatique russe, qu’elle nomma de manière fort mélodramatique « le grizzly des steppes ». Mais c’était une erreur. Le soi-disant code russe pouvait être acheté sur le marché, et, selon un journaliste, il avait été découvert sur « un seul ordinateur portable, non connecté au réseau électrique ».

Les Démocrates se sont donnés énormément de mal pour discréditer Poutine. Pourquoi ? Il existe réellement quelque chose comme un Zeitgeist, l’esprit d’une époque. Un sujet particulier deviendra un objet de passion pour le tout le genre humain, et certains hommes en deviendront le symbole. Il y a un demi-siècle, par exemple, le Zeitgeist portait sur la décolonisation. Pensez à Martin Luther King, allant vers la Norvège pour recevoir son prix Nobel, et s’arrêtant à Londres pour faire un discours au sujet de l’apartheid sud-africain. Qu’est-ce que cela avait à voir avec lui ? En pratique, rien. Symboliquement, tout. C’était une occasion de s’exprimer au sujet de la question morale du moment.
Nous avons un Zeitgeist différent aujourd’hui. De nos jours, ce sont la souveraineté et l’auto-détermination qui sont les passions dominantes en Occident. La cause de cela a beaucoup à voir avec la manière dont la guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie s’est terminée. Dans les années 80 les deux pays étaient des grandes puissances, il est vrai ; mais en même temps ils étaient entravés. Les alliances qu’ils dirigeaient étaient conflictuelles. Après la chute du mur de Berlin, leur destin a divergé. Les Etats-Unis se sont vu offrir la chance de fixer les règles du système mondial, ce qu’ils acceptèrent avec enthousiasme. La Russie se vit offrir le rôle de celui qui se soumet au dit système.
A quel point ces rôles sont irréconciliables peut être mesuré en examinant le conflit de la Russie avec l’Ukraine, il y a deux ans. Selon la version américaine officielle, la Russie a envahi son voisin après qu’une glorieuse révolution ait renversé une ploutocratie. La Russie a ensuite annexé les bases navales ukrainiennes en Crimée. Selon la version Russe, le gouvernement ukrainien démocratiquement élu a été renversé par une insurrection armée soutenue par les Etats-Unis. Pour empêcher une OTAN hostile d’installer ses propres bases navales sur la mer noire, la Russie devait s’emparer de la Crimée, qui de toute manière est historiquement un territoire russe. Ces deux manières de décrire les évènements sont parfaitement correctes. Simplement un même mot peut signifier une chose différente pour les Américains et pour les Russes. Par exemple, nous disons que les Russes ne croient pas en la démocratie. Mais comme l’a fait remarquer le grand historien et journaliste Walter Laqueur : « La plupart des Russes en sont venus à penser que la démocratie est ce que leur pays a connu entre 1990 et 2000, et ils n’en veulent plus. »
Le point sur lequel je voudrais conclure est le suivant : nous n’arriverons à rien si nous présupposons que Poutine voit le monde de la même manière que nous. L’un des penseurs les plus indépendants au sujet de la Russie aujourd’hui est le reaganien Dana Rohrabacher, qui est un des représentants de la Californie au Congrès. Je me rappelle l’avoir vu se faire réprimander lors d’un dîner à Washington, il y a quelques années. Un autre invité lui disait qu’il devrait avoir honte, parce que Reagan se serait opposé à Poutine au nom de l’idéal des droits de l’Homme. Rohrabacher n’était pas d’accord. Le don qu’avait Reagan au sujet des affaires étrangères, disait-il, n’était pas son idéalisme. C’était sa capacité à fixer des priorités, à voir quelle était la plus grande menace. Aujourd’hui la plus grande menace pour les Etats-Unis n’est pas Vladimir Poutine.

Mais alors pourquoi les gens pensent-ils autant à Poutine ? Parce qu’il est devenu un symbole de l’auto-détermination nationale. Les populistes conservateurs le voient de la même manière que les progressistes, autrefois, voyaient Fidel Castro, comme la seule personne qui déclare qu’elle ne se soumettra pas au monde qui l’entoure. Vous n’aviez pas besoin d’être un communiste pour apprécier la manière dont Castro, quels que soient par ailleurs ses excès, parvenait à conquérir un espace d’autonomie pour son pays.

De la même manière, la conduite de Poutine ne peut manquer de lui attirer de la sympathie même de la part de certains ennemis de la Russie, de la part de ceux qui estiment que le système international les défavorise. De manière générale, si vous appréciez ce système, vous allez considérer Vladimir Poutine comme une menace. Si vous ne l’appréciez pas, vous éprouverez une certaine sympathie pour lui. Poutine est devenu un symbole de la souveraineté nationale dans son combat contre le globalisme. Il se trouve que cette bataille est la grande bataille de notre temps. Et comme l’a montré notre dernière élection, cela vaut également chez nous.

9 commentaires:

  1. Et bien Merci quand même !

    Cela dit, comprendre la situation de Poutine ne m'empêchera pas de me méfier de lui.
    Article critique de Poutine pour ceux que ça intéresse :
    http://www.historionomie.com/archives/2015/02/11/31508940.html

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  2. Merci pour cette traduction.

    Les vues de M. Caldwell ne sont pas sans rappeler celles de Yannick Jaffré: https://www.youtube.com/watch?v=N0VoiEbot2Y

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  3. Merci, merci, archimerci, ô Toi, puits de science inégalé ! incomparable luminaire céleste !

    (Les remerciements, c'est fait : je peux remonter lire l'article l'âme sereine…)

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    1. Vous auriez pu parler aussi de mon intelligence prodigieuse et de ma beauté éblouissante. Avec tout le mal que je me donne, je vous trouve un peu ingrat...

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    2. Que voulez-vous : je suis trop pudique…

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  4. Merci pour cette traduction.
    Cet article est très intéressant, et m'aide, je dois l'avouer, à remettre mes propres idées en place: ce que je ne faisais que "sentir" est exprimé clairement.

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  5. Toujours aussi fin, ce Caldwell. Merci pour la traduction !

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  6. Excellent article, merci de nous l'avoir traduit.

    Vive Poutine !

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