A travers l’hommage national rendu à
Simone Veil et son entrée annoncée au Panthéon, ce sont en fait nos
« élites » politiques et intellectuelles qui se rendent hommage à
elles-mêmes.
La classe jacassante rentre au
Panthéon par femme interposée.
Pourquoi donc Simone Veil est-elle en
passe d’être transformée en sainte laïque ? Parce que sa vie et sa
carrière politique se trouvent à l’exacte croisée de toutes les idées fétiches
de ceux qui habitent « le cercle de la raison ». S’incliner devant
Simone Veil, c’est s’incliner devant les trois divinités qui forment le
véritable panthéon de nos « élites », à savoir : l’antiracisme et
« le ventre toujours fécond de la bête immonde » qui permet de
démoniser ses adversaires politiques et de verrouiller le débat public, puisque
Simone Veil était une rescapée de la Shoah ; la souveraineté de l’individu,
sous la forme de la « libération » sexuelle et du « jouissez
sans entraves », puisque le principal titre de gloire de Simone Veil est
d’avoir légalisé l’avortement ; et enfin la « construction
européenne », c’est-à-dire la dissolution des nations dans l’extase
européenne qui est censée nous apporter une paix éternelle sur le continent (et
accessoirement la prospérité), puisque Simone Veil était une fervente
européiste.
C’est évidemment ce qu’il y a
d’insupportable pour tout esprit un peu libre dans cet hommage si appuyé à
Simone Veil, et dans cette panthéonisation expresse : l’autocélébration bruyante,
obscène, de nos « élites » ; cette manière de sanctifier leurs
idées en sanctifiant une femme ; et puis aussi le mensonge qui est la condition
de cette sanctification.
Car si Simone Veil fit
incontestablement une belle carrière politique, en étant deux fois ministre et présidente
du Parlement européen, il n’est simplement pas vrai qu’elle fut une
personnalité politique particulièrement remarquable, si du moins nous voulons
donner un contenu objectif à la grandeur politique. Un grand homme politique
(entendu au sens générique, donc aussi une femme, bien entendu) est quelqu’un qui
a accompli une grande tâche, grande par la difficulté de l’entreprise et par la
noblesse de la cause. C’est aussi quelqu’un qui doit avoir une intelligence
politique sortant de l’ordinaire : la grandeur va avec la capacité à
prévoir le déroulement des évènements, les conséquences de nos actions. Une
grande réalisation due au hasard, à un simple concours de circonstances, n’est
pas vraiment une grande réalisation.
Or la légalisation de l’avortement,
qui est ce pourquoi Simone Veil est aujourd’hui portée aux nues, ne fut ni une
entreprise particulièrement difficile, ni une cause particulièrement noble.
Bien sûr, le vote de sa loi ne fut pas
un chemin de roses pour elle, qui dut affronter des débats houleux au
Parlement, qui fut personnellement attaquée, insultée même parfois, qui fut haïe
aussi, et qui le reste dans certains cercles restreints. Mais il est nécessaire
de replacer les choses en perspective. La politique est toujours un sport de
combat, et celui qui veut participer à la chose publique doit accepter de
prendre des coups, y compris bas, et doit aussi accepter d’en donner. Les
débats houleux, les attaques ad hominem, la mauvaise foi, les cris, les
hourvaris, les insultes même, ont toujours fait partie et feront toujours
partie de la vie parlementaire. Il est de la nature de la politique de brasser
de grandes passions, et il est de la nature des démocraties de porter les
passions politiques à un point très élevé. Un coup d’œil sur les débats parlementaires
de la troisième République, par exemple, devrait suffire à nous convaincre que
ce qu’a subi Simone Veil lors de la discussion de la loi qui porte son nom,
tout en étant rude, n'a rien eu de l’ordalie parlementaire que certains
dépeignent aujourd’hui. Faut-il rappeler qu’en d’autres temps, pas si lointain,
ces assauts verbaux pouvaient se terminer de manière sanglante, sur le pré au
petit matin ? Clémenceau participa à douze duels durant sa carrière
parlementaire, et, de l’autre côté de l’Atlantique, Alexander Hamilton fut tué
par le vice-président Aaron Burr un jour de juillet 1804.
Simone Veil, soutenue par le président
de la République en personne et par la plupart des faiseurs d’opinion, ne mit
sérieusement en danger ni sa personne ni sa carrière politique en portant la
légalisation de l’avortement. Ce sont là des faits objectifs, indépendants du
jugement que l’on peut porter sur le contenu de cette loi.
Le travail de persuasion ne fut pas
non plus particulièrement titanesque. La réalité est que la légalisation de
l’avortement est la queue de la comète de ce que l’on a appelé la
« libération sexuelle ». Dès lors qu’il était admis que la sexualité
devait être « libérée », c’est-à-dire séparée du mariage et des
responsabilités familiales, qu’elle devait pouvoir devenir une activité
purement récréative, la légalisation de l’avortement devait inévitablement
suivre. Or en 1974 la grande révolution avait déjà eu lieu. Le deuxième sexe
avait été publié un quart de siècle plus tôt. L’homosexualité avait été sortie
du DSM. La vente de la pilule contraceptive était autorisée. Mai 68 avait
ébranlé jusqu’au fond toutes les structures d’autorité de la société française.
L’Eglise catholique était partout en repli. En 1974, comme le dit justement
Chantal Delsol, Valery Giscard d’Estaing et Simone Veil ont simplement « constaté
que de chrétienne notre société devenait « païenne », et ils en ont
tiré les conséquences ».
La muraille qui a été abattue le jour
du vote de la loi était en réalité profondément minée depuis longtemps et
n’attendait qu’une faible poussée pour s’effondrer.
On peut juger qu’il était nécessaire
de faire s’effondrer cette muraille. Que dès lors que, dans les faits, il
devenait impossible de réprimer les avortements à cause de l’évolution des
mœurs, et que d’autre part cette même évolution des mœurs devait faire se
multiplier les cas de grossesses « non désirées », il était
nécessaire de sortir les avortements de la clandestinité. De tirer l’ultime
conséquence de la « libération sexuelle ». Cela peut se discuter, et
des gens sérieux peuvent être en désaccord sur ce point difficile.
Mais il ne parait pas possible de
tenir la légalisation de l’avortement pour une noble cause. Si, comme le disait
Simone Veil elle-même, et comme le répètent depuis tous les partisans de cette
légalisation, l’avortement est toujours un drame pour les femmes qui
l’accomplissent, le rendre légal permet peut-être de sauver des vies (des vies
de femmes, s’entend), mais cela ne peut être considéré que comme un mal
nécessaire. Il n’y a rien de grand dans le fait de permettre à une femme
d’étouffer la vie qu’elle porte en elle. Peut-être cela est-il préférable au
fait de le lui interdire. Peut-être cela engendre-t-il moins de maux. Mais
c’est une triste nécessité. Certainement pas une grande réalisation dont on
pourrait se glorifier.
Au surplus, il est juste de dire que
Simone Veil n’a sans doute pas mesuré la portée de ce qu’elle faisait. Faisons
lui crédit d’avoir été sincère. D’avoir cru bien faire et d’avoir exprimé
exactement ce qu’elle pensait lors du débat parlementaire. Or ce qu’elle
pensait, et la manière dont elle concevait sa loi, est bien loin de ce que
celle-ci est devenue aujourd’hui.
Que disait Simone Veil en 1974 ? Que
si son projet admettait la possibilité d’une interruption de grossesse, c’était
« pour la contrôler, et, autant que possible, en dissuader la
femme ». Qu’il fallait prévoir une procédure conduisant la femme à
« mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de
prendre ». Que l’avortement ne devait pas être pris en charge par la
sécurité sociale afin de « souligner la gravité d’un acte qui doit rester
exceptionnel ». Que la société « tolère l’avortement mais qu’elle ne
saurait ni le prendre en charge ni l’encourager ». Elle disait
aussi : « je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle
ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. »
Or que constatons-nous
aujourd’hui ? Que l’avortement est désormais revendiqué comme une liberté
individuelle, un choix qui ne regarde que la femme qui le pratique, et elle
seule. Que la condition de « détresse » a été supprimée de la loi,
ainsi que le délai de réflexion obligatoire. Que la seule idée qu’il serait
légitime d’essayer de persuader une femme de ne pas recourir l’avortement est
devenue anathème, ce qui a conduit à la création du « délit d’entrave
numérique ». Que l’avortement est pris en charge à 100% par la sécurité
sociale. Bref, que tout est fait pour faire de l’avortement un acte banal et
insignifiant et que, comme le dit Chantal Delsol : « Ce n’est pas
qu’on a désormais le droit de prôner l’IVG. C’est plutôt qu’on y est
obligé. »
Cette évolution était entièrement
prévisible dès le départ. Il suffisait de lire et d’écouter les féministes qui
réclamaient depuis longtemps la légalisation de l’avortement. Simone de Beauvoir
disait bien que l’avortement ne devrait pas être envisagé avec réticence ni
regretté une fois accompli. Il suffisait de réfléchir à la signification de la
« libération sexuelle », et à ce qu’implique la poursuite de
l’égalité hommes-femmes en matière de sexualité.
Cette évolution était prévisible, mais
Simone Veil ne l’a pas prévu. Non seulement ne l’a-t-elle pas prévu, mais elle
n’a rien dit lorsque l’esprit de sa loi a été peu à peu détourné puis
ouvertement violé. Cette femme, semble-t-il, de mœurs et d’opinions plutôt
conservatrices, a accepté sans protester de devenir l’icône et le bouclier des
progressistes les plus acharnés et les plus agressifs.
Il n’est pas interdit de penser que
cette femme qui fut courageuse dans les camps, face à la mort, a manqué du
courage moral nécessaire pour s’opposer aux faiseurs d’opinion et de
réputation, pour encourir la réprobation de la part de ses « amis »
et admirateurs, car courage physique et courage moral sont deux choses
différentes.
Mais, quelle que soit la raison, elle
n’a pas protesté.
Quant à son engagement en faveur de la
construction européenne, faisons lui crédit là aussi de sa sincérité. Admettons
qu’elle ait vraiment cru que la construction européenne était la condition de
la paix pour les peuples européens. Admettons qu’elle ait vraiment cru que
ladite construction était compatible avec le maintien d’une vie politique
démocratique. Au moins dans les premières décennies de cette entreprise, cela
avait quelque plausibilité. Mais, depuis un bon moment déjà, mettons depuis
Maastricht, il est devenu évident pour tout esprit même modérément perspicace
que les espoirs placés dans l’Union Européenne ne se sont pas réalisés, et ne
se réaliseront pas. Comme l’écrit Pierre Manent, en France « la conviction
que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’«
au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus
urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence
d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce
pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. »
Certains, bien sûr, contesteront ce
diagnostic sévère. Mais il est un diagnostic qui est partagé désormais même par
les europhiles les plus fervents : l’Union Européenne souffre de ce qu’il
est convenu d’appeler pudiquement « un déficit démocratique ». Ce diagnostic
est unanimement admis au moins depuis le traité de Maastricht. Une plaisanterie
court depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union
Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au
motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise
grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un
quelconque « déficit démocratique », elle a aujourd’hui développé une très
solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.
Dès le départ, la méthode Monnet,
celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine
économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire,
et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait
clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipé des
contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères
fondateurs a été pleinement réalisé. Il est désormais bien entendu, au sein des
institutions et de l’administration européenne, que le désaccord des
populations concernées ne saurait en aucun cas arrêter la « construction
européenne ». Il est donc préférable de ne jamais consulter les peuples
directement et si, par malheur, l’un d’eux était tout de même appelé à se
prononcer et s’avisait de voter « non » à une quelconque « avancée européenne
», il sera toujours possible de passer outre d’une manière ou d’une autre.
Lorsque les Danois, en 1992, et les Irlandais, en 2001 et 2008, refusèrent un
traité européen, ils se virent signifier sans ménagements qu’il leur fallait
recommencer - jusqu’à obtenir le bon résultat. Lorsque les Français et les
Néerlandais rejetèrent le « Traité Constitutionnel Européen», en 2005, le
résultat du vote fut simplement contourné, après avoir observé un court délai
de décence.
Pour sauver les apparences, y compris
vis-à-vis d’eux-mêmes, les eurocrates ont développé une version européenne de
ce que Engels appelait la « fausse conscience » : si seulement les peuples
européens n’étaient pas manipulés par des médias à la solde de milliardaires
eurosceptiques, si seulement ils n’étaient pas soumis aux sirènes démagogiques
des nationalistes, si seulement il pouvait y avoir un débat informé et
dépassionné sur la question européenne, alors sûrement, sûrement, ils verraient
que l’approfondissement de l’intégration est dans leur intérêt. Mais en
attendant que cela soit le cas, il appartient à ceux qui voient clair -
c’est-à-dire aux partisans de cette intégration - de prendre les « bonnes »
décisions, même si cela va à l’encontre des souhaits exprimés par les
populations.
La vérité effective de la
« construction européenne », c’est le dépérissement des démocraties
nationales et leur remplacement par un despotisme administratif qui, pour être
relativement doux et pour se vouloir éclairé, n’en prive pas moins les peuples
européens de l’un de leurs biens les plus précieux : la liberté politique,
sans laquelle toutes les libertés individuelles deviennent essentiellement
précaires.
Il est donc faux de dire, comme l’a
fait notre Dieu-Président, que Simone Veil a placé sa vie « sous l’égide
de la République », si du moins nous voulons conserver au mot République
un minimum de sens.
La réalité est malheureusement que
Simone Veil a placé sa vie politique sous l’égide de la destruction de la République
française. Très vraisemblablement sans le comprendre ni le vouloir. Mais le
résultat est là.
Simone Veil fut en son temps une femme
politique importante. Elle fut plus encore une femme populaire. Les drames
terribles qu’elle a traversé très jeune ne peuvent que susciter la compassion,
et une certaine admiration pour sa résilience. Ce que l’on connait de sa vie
familiale laisse penser qu’elle fut une bonne mère et une bonne épouse, s’il
est encore permis de dire de telles choses. Mais rien ne justifie objectivement
qu’elle repose au Panthéon. Rien du moins ne le justifierait si la
panthéonisation obéissait encore à des critères objectifs, si elle récompensait
la véritable grandeur et les services exceptionnels rendus à la patrie. On sait
bien que tel n’est plus le cas. Rentrer au Panthéon a aujourd’hui à peu près
autant de signification que de recevoir la Légion d’Honneur ou l’Ordre National
du Mérite. Les critères d’attribution sont devenus, la plupart du temps, la
proximité idéologique avec les gouvernants du moment et la simple popularité.
L’entrée au Panthéon de Simone Veil
est donc juste un mensonge de plus, parmi beaucoup d’autres. Mais nous ne
devons pas oublier qu’il s’agit d’un mensonge.

Superbe
RépondreSupprimerD'une justesse impeccable, comme d'habitude, mais là c'est particulièrement courageux tant l'icône est vantée.
RépondreSupprimerSuperbe.
RépondreSupprimerSuperbe article !
RépondreSupprimerEn ce qui concerne le Panthéon, on manque encore de femmes ( entendu sur F Inter que c’est un mauvais signal qui explique en partie le problème des zones difficiles pour ces dames) , et bien entendu nous manquons également de diversités visibles à qui la patrie pourrait rendre le très grand hommage du lieu … pourvu que Taubira ne casse pas prochainement sa pipe ;)
Merci chère Dixie. La place de tata Cricri au Panthéon est déjà réservée, n'en doutons pas. A côté de celle de Robert Badinter, dont je vous fiche mon billet qu'il sera l'un des prochains à y entrer dès qu'il aura clamsé.
SupprimerRemarquable article, comme vous nous y avez habitués.
RépondreSupprimerIl manque juste les plus de 8 millions de victimes qu'elle n'a pas tuées, mais rendues possibles.
Et en celà, je ne lui trouve aucune excuse, ni aucune grandeur.
Et je trouve immonde que "la Patrie reconnaissante" l'honore et la glorifie.
Mais vous l'expliquez très bien, elle incarne tous les aspects de l'air du temps, tous ces remugles irrespirables qui nous asphyxient.
Merci pour ce texte !
Mais je vous en prie.
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