Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 15 janvier 2019

A propos de la répression du mouvement des gilets jaunes





Je l’ai dit et redit, la répression policière et judiciaire dont fait l’objet le mouvement des gilets jaunes est scandaleusement disproportionnée par rapport à la manière dont police et justice s’occupent aujourd’hui de la délinquance ordinaire.

D’un côté on n’hésite ni à cogner dur, ni à interpeller très large, ni à tirer la loi dans le sens de la sévérité maximum, de l’autre les instructions officieuses sont aussi claires que désespérantes : « faut pas les énerver, faut pas les provoquer ». Avec les résultats que l’on sait : la gangrène des zones dites « sensibles », c’est-à-dire passées sous la coupe des voyous et des barbus (qui sont parfois les mêmes) s’étend inexorablement.

D’un côté on juge en comparution immédiate et on met en détention préventive, pour cause de report du procès demandé par l’avocat, un homme qui s’est battu avec des gendarmes mobiles lors d’une manifestation, de l’autre on laisse libre après une énième interpellation des délinquants multirécidivistes ayant déjà des dizaines d’antécédents judiciaires.

Il est inutile que je vous donne des (nouveaux) exemples, vous en avez presque chaque jour dans la presse.

Assistons-nous pour autant, comme on peut le lire et l’entendre, à une répression « sauvage », à un « massacre » du peuple français, avons-nous basculé dans une « dictature », voire même (je l’ai lu) un véritable « totalitarisme » ?

Je ne peux pas souscrire à une telle opinion. Bien que je partage beaucoup de choses avec les gilets jaunes, à commencer par leur révolte contre la dépossession fiscale et politique dont ils font l’objet, ainsi qu’une opinion extrêmement basse de notre classe dirigeante, pour parler très gentiment, je ne partage pas cette appréciation concernant la manière dont ils seraient traités par les forces de l’ordre et l’appareil judiciaire.

Oui, il y a bien un deux poids, deux mesures absolument révoltant, mais non, l’Etat n’a pas la main spécialement lourde. Croire le contraire c’est, me semble-t-il, commettre des erreurs de perspectives, erreurs largement dues au fait que, précisément, depuis des décennies, l’Etat a la main de plus en plus molle. Tatillonne mais molle.

Mais examinons, et commençons par la question de la répression des manifestations.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, on compterait onze morts, dont un seul provoqué, accidentellement par l’action des forces de l’ordre : une octogénaire touchée par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait ses volets pendant une manifestation, à Marseille. Les autres victimes ont été renversées par des automobilistes.

Faisons quelques brefs rappels historiques sur la manière dont les révoltes fiscales, les grèves et les manifestations ont pu être traitées en France par le passé. Trois exemples suffiront.

Dans une célèbre lettre, écrite le 3 octobre 1675, madame de Sévigné raconte à sa fille la manière dont le pouvoir royal mate la révolte fiscale des « bonnets rouges », en Bretagne : « Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? On a fait une taxe de cent mille écus, et si on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de recueillir les habitants sous peine de la vie ; de sorte qu’on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin. »

1e mai 1891, à Fourmies, petite ville industrielle du Nord, la troupe tire sur la foule qui réclamait la libération de quatre grévistes arrêtés le matin même. Neuf morts, trente cinq blessés.

6 février 1934, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les manifestants qui tentaient de marcher sur la Chambre des Députés. Bilan officiel, 14 morts et 657 blessés.

Donc non, je ne trouve pas la répression policière des manifestations de gilets jaunes particulièrement féroce, dans l’absolu.

Mais les « milliers » de blessés dans les rangs des gilets jaunes, me dira-t-on ? Mais ces blessures spectaculaires, ces mutilations même, provoquées par les Lanceurs de Balle de Défense ? Mais les incontestables violences policières ? Et toutes ces photos, toutes ces vidéos qui circulent ? Les flics sont des salopards, non ?

Je ne prétends pas qu’il n’y a jamais eu usage abusif de la violence durant les manifestations des gilets jaunes. En fait, étant donné la durée et la nature du mouvement, et l’être humain étant ce qu’il est, je suis absolument persuadé qu’il a dû y avoir de tels abus de la part des forces de l’ordre. Et même des abus nombreux, en valeur absolu.

Mais je me sens obligé de rappeler quelques faits.

Prenons le cas des LBD qui font tellement polémique. Pourquoi toutes ces blessures à la tête provoquées par ces projectiles qui, précisément, sont censés ne jamais être tirés dans la tête ? Il faut que les policiers le fassent exprès, ce n’est pas possible autrement. En plus ces armes sont précises, il y a un système d’aide à la visée, ajoute-t-on. Donc c’est voulu.

Sauf que, la précision théorique d’une arme est une chose, la précision d’un tir fait en situation réelle et sur une cible mouvante en est une autre, très différente. Dans une manifestation, il y a, en général, la fumée des lacrymogènes, des gens qui bougent dans tous les sens, le stress inhérent à la situation, etc. Si, par exemple, au moment du tir, le canon de votre arme bouge d’un degré vers le haut par rapport à la visée que vous avez prise, si votre cible se trouve à 20 mètres votre projectile arrivera 35 centimètres plus haut que ce que vous avez prévu. Si, pendant l’intervalle de temps où vous tirez et celui où le projectile atteint sa cible, celle-ci bouge de 15 ou 20 centimètres – ce qui, étant donnée la faible vitesse initiale des projectiles du LBD, environ 90m/s, n’a rien d’invraisemblable - vous obtenez une différence d’une cinquantaine de centimètres entre le point que vous avez visé et l’endroit que vous atteignez, c’est-à-dire, sur un homme d’1m85 comme moi, la distance qui sépare le nombril de la mâchoire. Je vous laisse prendre les mesures sur quelqu’un de plus petit. Donc, fatalement, même avec des gens bien formés et respectueux des consignes, les loupés doivent inévitablement être assez nombreux.

Mais quand même, tous ces blessés… D’abord, combien y en a-t-il ? Personne ne sait exactement, bien sûr, même si certains ont essayé d’établir un décompte. Le journal Libération, par exemple (pas vraiment un média pro-flic, a priori) a recensé 93 blessés graves parmi les gilets jaunes au 14 janvier 2019. Comptent comme « blessures graves » « les membres arrachés, les organes ayant perdu leur fonction principale, les fractures, les pieds et jambes incrustés de bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête ». Sur ces 93 blessés graves, 68 l’auraient été par tir de LBD, et au moins treize victimes auraient perdu un œil. Toujours à la même date, selon France Info, l’IGPN aurait été saisie 54 fois au sujet de violences policières commises durant les manifestations, et l’IGGN une vingtaine de fois. Ces chiffres ne sont qu’un reflet sans doute partiel de la réalité, mais ils nous donnent un ordre de grandeur.

Bien sûr le nombre de blessés, impressionnant en lui-même, doit être rapporté à la durée du mouvement et au nombre de manifestants. En prenant les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur on arrive, pour le moment, à plus d’un million de manifestants sur neuf semaines (1 011 600, si vous voulez tout savoir). Chiffres certainement sous-estimés, mais prenons les comme base de calcul. Cela signifie que depuis le début du mouvement des gilets jaunes environ 0,01% des manifestants auraient été blessés gravement par les forces de l’ordre. Vous pouvez multiplier par deux, ou trois, ou quatre, ou même dix le nombre de blessés graves si vous voulez, cela ne change pas l’ordre de grandeur. Qui est donc objectivement très faible. Et bien sûr cette présentation présuppose que toutes ces blessures graves auraient été infligées volontairement par les forces de l’ordre, ce qui est, quand même, très probablement faux.

Les LDB ont-ils donc toujours été utilisés conformément aux conditions réglementaires, très restrictives, de leur utilisation ? Je n’en sais rien (pas plus d’ailleurs, je pense, que l’écrasante majorité de ceux qui affirment que les policiers cherchent sciemment à blesser les manifestants), mais je serais prêt à parier que non, en effet. Faut-il interdire l’usage de ces armes ? Je ne sais pas. C’est un débat qui mérite d’être ouvert, pourvu qu’il soit conduit honnêtement, c’est-à-dire en écoutant les deux parties et en n’oubliant pas quelque chose que nous avons sans doute largement oublié : le maintien de l’ordre public lors d’une manifestation, c’est moche, c’est brutal, c’est sale. Plus ou moins moche et brutal, selon la nature du gouvernement et les mœurs de la population, mais moche et brutal quand même.

Vous voulez disperser une foule qui refuse de se disperser ? Si les lacrymos ne marchent pas, il vous reste une seule solution non léthale : vous cognez. Avec un canon à eau, avec des matraques, avec des balles en caoutchouc, avec vos poings, avec vos pieds…, tout cela revient fondamentalement au même : vous cognez sur les gens en face.

Vous voulez maitriser quelqu’un qui résiste vraiment ? Pareil, vous lui tapez dessus. Les jolies clefs de bras, les chouettes mouvements de self-défense que l’on voit faire dans les films, dans la réalité ça ne marche pas. Oui, répétez après moi : ça ne marche pas. En tout cas, pas si vous n’avez pas préalablement attendri le gars en lui tapant dessus, dans, mettons, 98% des cas.

Et à chaque fois que vous faites usage de la violence physique, à chaque fois que vous tapez brutalement sur quelqu’un, ça peut faire très mal, ça peut blesser, ça peut tuer, même sans intention de tuer ou de blesser.

Vous ne voulez pas risquer d’être blessé en manifestant ? C’est très simple : déclarez votre manifestation et défilez gentiment là où le gouvernement vous autorise à défiler, puis dispersez-vous sagement dès que les forces de l’ordre vous le diront. Laissez-vous promener au bout de la laisse, quoi (et, condition subsidiaire, priez pour qu’aucun élément perturbateur ne vienne infiltrer votre manif).

Mais, me direz-vous, on n’obtient rien en manifestant comme ça !

Oui, c’est vrai. En France, on obtient bien plus en cassant qu’en défilant paisiblement. C’est très regrettable mais ça ne change rien au point que je veux rappeler : le maintien de l’ordre, c’est sale, et manifester c’est toujours prendre un risque.

Rappeler cela ne revient nullement à prendre partie pour les forces de l’ordre ou à idéaliser les agents de la force publique, c’est juste, me semble-t-il, prendre le parti de la réalité.

Et si vous voulez le savoir, mon opinion concernant les agents de la force publique est grosso modo identique à celle d’Orwell : « People sleep peaceably in their beds at night only because rough men stand ready to do violence on their behalf. »

Puisque, de manière générale, « les passions des hommes ne se conformeront pas sans contrainte aux exigences de la raison et de la justice », la loi, le gouvernement et la force publique sont des maux nécessaires. Mais les agents de la force publique sont, de manière générale, des hommes « rudes », aux motivations souvent problématiques. Sauver la veuve et l’orphelin, défendre la république, tout ça c’est très bien, mais on ne persuadera pas que, lorsque l’on est CRS ou gendarme mobile, interpeller virilement un manifestant qui fait mine de résister, ou bien savater quelques casseurs présumés ne font pas partie des satisfactions immatérielles du métier. Bref, lorsque l’on fait de l’usage de la violence légale son métier il est bien difficile de ne pas aimer, au moins un peu, dans un recoin de son petit cœur, faire usage de la violence. Et il est bien difficile aussi de ne jamais abuser des prérogatives qui vous sont confiées, surtout dans le feu de l’action.

Les CRS ne sont pas gentils avec les gilets jaunes ? Bin non, pourquoi voudriez-vous qu’ils le soient ? Ils n’ont pas choisi ce métier pour être gentils. Ni pour réfléchir aux ordres qu’on leur donne. Pour autant, la vérité me force à dire que, jusqu’à maintenant, je n’ai pas l’impression qu’ils se soient montrés méchants non plus. Méchant, c’est encore autre chose. Nous avons oublié ce que c’est que de réprimer méchamment une manifestation.

Venons-en au traitement judiciaire des manifestants arrêtés.

Des chiffres divers – certains manifestement fantaisistes – circulent à ce sujet. Je me baserai sur ceux rapportés par la journaliste Paule Gonzalès, du Figaro, qui est en général bien informée. Du 17 novembre au 7 janvier, les forces de l'ordre auraient procédé à 6475 interpellations ayant donné lieu à 5339 gardes à vue. Certainement, les policiers, suivant en cela les instructions des procureurs qui eux-mêmes suivaient les instructions du gouvernement, ont ciblé large, et pas mal de personne se sont retrouvées en garde à vue durant quelques heures pour des broutilles. Evidemment, pour ceux qui en ont été victimes, ça fout en rogne. Manifestement aussi, les conditions de garde à vue ont été parfois délibérément humiliantes. On comprend parfaitement quelle était la consigne : dégoutez-les de venir manifester à nouveau. Encore une fois, ça fout légitimement en rogne. Mais enfin, au bout de quelques heures désagréables, la plupart des gens ont été libérées. Qu’en est-il des condamnations ? Il y en aurait eu un millier. Soit donc 0,1% des manifestants environ.

Mais de quelle nature ont été ces condamnations ?

Le problème, pour évaluer correctement la sévérité de la réponse judiciaire aux gilets jaunes, c’est que, depuis trop longtemps, la justice en France est devenue un théâtre d’ombres dans lequel la peine prononcée publiquement et solennellement par le tribunal n’a souvent pas grand-chose à voir avec la peine qui sera réellement exécutée. Lorsque vous entendez que quelqu’un a été condamné à de la prison, demandez-vous si c’est de la prison ferme. Si c’est de la prison ferme, demandez-vous si la peine prononcée est supérieure à deux ans. En dessous de deux ans, la règle est que votre peine sera aménagée, c’est-à-dire transformée en autre chose que de la prison, surtout si vous n’avez pas d’antécédents judiciaires. Et si jamais, malgré tout, vous allez en prison, avec le jeu des différentes remises de peine, le temps que vous y passerez sera en général inférieur de moitié à ce qui a été prononcé initialement. Et je ne vous parle même pas des quelques 100 000 peines de prison ferme qui sont constamment en attente d’exécution, ni du taux d’exécution pas vraiment mirifique des TIG.

Sur le millier de peines prononcées, il y aurait eu 153 mandats de dépôt, c’est-à-dire 153 mises en prison immédiatement à la sortie du tribunal. Autrement dit, 85% des condamnés seraient ressortis libres du tribunal, et tout laisse penser que presque tous le resteront. À Paris, pour les 249 majeurs jugés en comparution immédiate, on compterait 55 renvois à une audience ultérieure, 63 condamnations à une peine de prison assortie d'un sursis ou d'un sursis avec mise à l'épreuve, 58 condamnations à une peine de prison ferme en totalité ou en partiel, 13 condamnations à un travail d'intérêt général, 20 condamnations à des jours-amendes ou à une amende et 40 relaxes. En province le taux de relaxe aurait été bien moindre mais, même en tenant compte de cette différence, il n’en reste pas moins que l’on ne peut pas sérieusement parler de peines « folles » ou de justice « d’abattage ».

Ce que l’on peut dire, en effet, c’est que la justice a la main plus lourde que d’habitude et que, comme je l’ai dit en ouverture, il y a en la matière un incontestable deux poids deux mesures : selon que vous serez racaille de banlieue ou gilets jaunes, les jugements de cour, etc. Mais plus lourd que d’habitude, dans la France contemporaine, cela ne signifie rien d’autre que : un peu moins laxiste que d’ordinaire. Nous avons oublié ce que c’est qu’un régime vraiment dur.

Nous ne sommes pas en dictature, on n’écrase pas le peuple français sous une botte ferrée, on ne massacre pas les manifestants, la police politique ne fait pas disparaitre les gens en pleine nuit. Ce n’est pas vrai. Du moins pas encore.

Ce qui est vrai, c’est que l’appareil répressif se montre bien plus dur (ou plutôt bien moins mou) avec les gens ordinaires, avec les braves Français moyens habituellement honnêtes et légalistes, qu’avec les délinquants chroniques. A mon sens, c’est presque plus grave, en tout cas plus immoral.

Dans l’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville faisait remarquer, à propos de la censure exercée par l’Eglise, au 18ème siècle : « Les auteurs n'étaient persécutés que dans la mesure qui fait plaindre, et non dans celle qui fait trembler ; ils souffraient cette espèce de gêne qui anime la lutte, et non ce joug pesant qui accable. Les poursuites dont ils étaient l'objet, presque toujours lentes, bruyantes et vaines, semblaient avoir pour but moins de les détourner d'écrire que de les y exciter. »

Cette description frappante semble avoir été faite pour décrire la manière dont le gouvernement traite le mouvement des gilets jaunes.

La répression dont celui-ci fait l’objet est bien plus propre à susciter l’indignation que la peur, elle est de l’huile jetée sur le feu bien plus qu’une douche glacée sur l’ardeur des contestataires. Et les discours qui l’accompagnent ne font qu’en décupler l’effet. Ce qui est vraiment insupportable, ce ne sont pas les gardes à vue injustifiées et les coups de matraque gratuits, ce sont les leçons de morales si manifestement destinées à servir ceux qui les profèrent, ce sont les appels à défendre « la république » lorsqu’il ne s’agit que de défendre des privilèges. Ce qui rendrait enragé même un paisible ruminant, c’est d’entendre sans cesse invoquer les mânes de la démocratie par ceux qui transpirent le mépris du peuple et qui n’aspirent qu’à une seule chose : pouvoir continuer à gouverner sans lui, et même de préférence contre lui.

Pour couronner le tout, nos gouvernants croient malin d’agiter de vagues menaces de justice d’exception et de lois draconiennes pour mater la contestation bruyante dont ils font l’objet.

Tocqueville écrit, à la fin de son ouvrage : « Mais rien ne fut d'un enseignement plus pernicieux que certaines formes que suivait la justice criminelle quand il s'agissait du peuple. Le pauvre était déjà beaucoup mieux garanti qu'on ne l'imagine contre les atteintes d'un citoyen plus riche ou plus puissant que lui ; mais avait-il affaire à l'État, il ne trouvait plus, comme je l'ai indiqué ailleurs, que des tribunaux exceptionnels, des juges prévenus, une procédure rapide ou illusoire, un arrêt exécutoire par provision et sans appel. (…)
C'est ainsi qu'un gouvernement doux et bien assis enseignait chaque jour au peuple le code d'instruction criminelle le mieux approprié aux temps de révolution et le plus commode à la tyrannie. Il en tenait école toujours ouverte. L'ancien régime donna jusqu'au bout aux basses classes cette éducation dangereuse. (…)
Il est vrai que, dans cette monarchie du XVIIIe siècle, si les formes étaient effrayantes, la peine était presque toujours tempérée. On aimait mieux faire peur que faire mal ; ou plutôt on était arbitraire et violent par habitude et par indifférence, et doux par tempérament. Mais le goût de cette justice sommaire ne s'en prenait que mieux. Plus la peine était légère, plus on oubliait aisément la façon dont elle était prononcée. La douceur de l'arrêt cachait l'horreur de la procédure. »

Ne croirait-on pas que Tocqueville parle de nous ?

Nos gouvernants, qui passent leur temps à se référer à l’histoire et à nous mettre en garde contre le retour des années trente, ne comprennent pas que c’est une autre tragédie qu’ils sont en train de rejouer. Finances publiques en perdition, système fiscal oppressif et inextricable, privilèges devenus insupportables à force de n’être plus la contrepartie d’aucun service rendu, disparition des corps intermédiaires, et maintenant cahiers de doléance, il ne manque pas grand-chose au tableau pour reproduire l’original.

Tocqueville écrit à propos des dernières années de l’Ancien Régime : « Il semblait qu'on eût entièrement oublié la Jacquerie, les Maillotins et les Seize, et qu'on ignorât que les Français, qui sont le peuple le plus doux et même le plus bienveillant de la terre tant qu'il demeure tranquille dans son naturel, en devient le plus barbare dès que de violentes passions l'en font sortir. » Notre classe dirigeante parait s’être donnée pour but de tester la vérité de cette proposition.

3 commentaires:

  1. Vous dites là l'essentiel : le scandale moral de la différence de traitement entre racailles et gilets jaunes, la façon qu'a l'Etat d'exciter les manifestants, le caractère relatif des "violences policières". Il n'empêche que je ne pense pas possible de défendre l'idée d'une police légitime dans l'emploi de la force quand le système qu'elle protège n'est plus depuis longtemps la République mais sa confiscation. La démocratie comme on la pratique n'accorde rien au peuple, qui se contente de voter pour des candidats interchangeables qui une fois élus font très exactement ce qu'ils veulent. Ils ne s'en cachent même pas, par exemple quand ils expliquent qu'il est hors de question d'imaginer un referendum sur la peine de mort, comme si c'était à eux de fixer ce qui est "votable" ou pas. C'est pourtant exactement ce qu'ils croient. Ils ont tellement pris l'habitude de gouverner sans le peuple, et même contre lui (vous le dites vous-même) qu'ils ne font même plus l'effort de camoufler leur antidémocratisme radical. Dans ces conditions, comment considérer autrement la police que comme une milice privée ? Ce qui le prouve, me semble-t-il, c'est qu'il ne sera pas fait recours à l'armée, parce que nos gouvernants savent bien que, malgré une tendance au conformisme qui touche aussi la Grande Muette, les ordres ne seraient pas aussi fidèlement obéis (ou alors je m'illusionne sur l'armée, qui ne serait plus celle que j'ai connue).

    PS : vraiment galère, le protocole qui vérifie que je ne suis pas un robot. Là, par exemple, je viens de tenter ma chance une quinzaine de fois, à essayer de débusquer des feux de circulation ou des bus sur des images minuscules où on ne distingue rien, et je ne suis pas sûr de réussir dans ma nouvelle tentative, auquel cas vous ne saurez jamais à quel point j'ai souffert. Allez, j'y retourne...

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    1. On peut effectivement contester la légitimité du gouvernement actuel. Ca se défend. Mais même si ce gouvernement est illégitime et que la police n'est rien d'autre qu'une milice privée, il n'en reste pas moins que la répression qu'il exerce reste objectivement modérée. Pour le moment en tout cas. Et c'était le point qui m'intéressait.
      J'ai bien pris note du problème que vous soulevez au sujet des commentaires, mais je vous avoue que je ne sais pas du tout comment le résoudre, ni même si on peut le résoudre :-(

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  2. Deux parties dans votre billet.
    La première, où vous relativisez la perte d'un œil, d'une main, d'un organe en ramenant ça à un pourcentage dérisoire, sous-entendant, "n'ont pas à se plaindre les gilets jaunes, 1 pour dix mille de mutilé, ce n'est pas énorme".
    Ouais, on peut voir les choses comme ça, comme Castaner ou Nunez en fait, ce qui compte c'est la République et patati et patata.
    Faites quand même attention si vous devez tenir cette argumentation devant les nouveaux borgnes ou manchots de ces dernières semaines.
    De même pour la justice: dire qu'après 6000 interpellations, 5000 gardes à vue et 1000 condamnations, rien de vraiment extraordinaire...
    Lors des dernières réjouissances: loi travail, gréves estudiantines et lycéennes, Notre Dame des landes...Combien d'arrestations, d'interpellations
    de gardes à vue? Combien de juges volontaires ou sollicités pour faire le boulot le week-end?
    Vous ne fleurez pas là le parfum putride de la politique de bas étage? Nos GJ sont majoritairement des gens de droite ou des abstentionnistes écœurés, des nationalistes, ou des Mélanchonistes qui les rejoignent sur moult sujets.
    Donc là, on peut cogner, mutiler, estropier. Ces gens là sont trop dangereux pour le système, pas de quartiers! Et les Forces de l'ordre de se défouler, certaines images montrant les zélotes de la tonfa.
    D'ailleurs vous constaterez que les soutiens politiques sont inexistants ou très prudents. Et oui, quel député, quel sénateur, quel membre de tel conseil ou comité Théodule, va soutenir les GJ qui demandent quoi: leur disparition.
    Aujourd'hui C'est la lutte par l'image,la propagande, le mensonge, la déformation de la réalité et tout ça par média interposés: ce sera dur de gagner pour les GJ!
    Quant à la deuxième partie, vous revenez dans la réalité, c'est bien mais déranger Tocqueville en permanence pour nous dire que 150 ans après, rien n'a changé...Laissons le reposer.

    Le Page.

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