Notre-Dame n’a pas été
entièrement détruite, et il n’est pas un Français digne de ce nom qui n’en
éprouve, au fond de son âme, un profond soulagement ainsi qu’une profonde
gratitude, qu’il croie au Ciel ou qu’il n’y croie pas.
Il n’est pas un Français digne de
ce nom qui, ce matin, alors que les dernières flammes étaient éteintes, ne se
soit senti profondément ému et qui ne se soit senti profondément français,
comme peut-être il ne l’avait jamais ressenti de toute sa vie.
Car ce que nous révèle d’abord
notre joie immense à la pensée qu’un monument vieux de neuf siècles pourra,
peut-être, être préservé, c’est le lien mystérieux qui nous unit à ce tout plus
grand que nos vies, que l’on appelle une nation, un peuple, une communauté politique,
et qui est sans doute ce qui, dans les œuvres de l’homme, se rapproche le plus
de l’éternité.
Rien de ce que bâtit l’homme ne
saurait durer toujours. Seuls Dieu ou la Nature, peut-être, sont éternels. God or nature’s God. Mais l’homme est
ainsi fait, par la Nature ou le Dieu qui a fait la Nature, qu’il ne peut
s’empêcher d’aspirer à l’éternité. Malgré lui, ses regards se tournent vers le
ciel, ses pensées s’élancent vers ce qui transcende son existence individuelle,
si fragile et si bornée.
L’homme est libre d’embrasser
cette aspiration, ou bien de la nier et de fixer obstinément ses regards sur la
terre. Mais il n’est pas maitre de se récréer, et lorsqu’il étouffe en lui cet
élan, cette espérance, ce sont toutes ses facultés qui peu à peu s’atrophient.
Nous pourrons, sans doute, réparer
Notre-Dame à peu près à l’identique. En revanche, malgré toute notre richesse
et toute notre science, nous serions absolument incapables de bâtir une autre « Notre-Dame ».
Nous le savons, plus ou moins confusément, et c’est bien pour cela que la
préservation de nos « monuments historiques » nous est devenu si
précieuse.
Nous sentons notre impuissance
spirituelle derrière notre puissance matérielle. Cela devrait nous humilier, et
nous inciter à réfléchir.
L’homme moderne a tenté de
couper, systématiquement, tous les liens qui l’unissaient à l’éternité. Il a
proclamé, ou cru constater, la mort de Dieu, et il a prétendu s’émanciper de
tout corps politique, pour devenir un pur individu.
Le résultat est là, dans
l’angoisse épouvantable qui nous a saisi lorsque nous avons vu les flammes
monter et menacer de dévorer le majestueux édifice, soudainement révélé dans sa
terrible fragilité.
Un bref instant, tout nous a
semblé vain devant cette calamité suprême : Notre-Dame pouvait
disparaitre. Jamais nous ne pourrions la remplacer, l’égaler, et encore moins
la surpasser. Et c’était la France entière qui nous semblait la proie des
flammes.
Un chef d’œuvre architectural
comme Notre-Dame n’est pas « un monument historique » ou « un élément
du patrimoine mondial ». Il est le joyau d’un peuple particulier, une
expression de son génie propre, sa médiation singulière et périssable vers
l’universel et vers l’éternel. Et ce joyau ne saurait subsister dans sa fragile
beauté que s’il est enchâssé dans un corps politique robuste. Il ne saurait
braver les âges que grâce aux soins constants et attentifs de ce peuple pareil
à nul autre, qui le considérera comme une précieuse partie de lui-même, qui
l’aura peu à peu incorporé dans sa substance nationale et qui sera prêt à tous
les sacrifices pour le préserver.
Notre-Dame est NOTRE dame, à nous, Français. Et c’est
seulement ainsi que sa beauté peut toucher aussi les autres peuples de la
terre.
Mais ce peuple lui-même, avec ses
qualités et ses défauts, ce peuple orgueilleux, inconstant, oublieux, ingrat,
ce peuple humain trop humain, ne saurait subsister à travers les âges et les
épreuves sans tourner ses regards vers l’éternité, sans en appeler à ce qui
transcende le monde humain trop humain. Par une nécessité presque irrésistible,
c’est à Notre-Dame que ce peuple parfois impie rend grâce d’avoir été délivré
du joug d’un ennemi implacable, déterminé à sa perte. Comme tous les peuples de
la terre, c’est vers le Ciel qu’il tourne ses prières dans les suprêmes
épreuves, même les peuples qui officiellement ne croient pas au Ciel ou qui
affectent de se désintéresser de la question.
C’est une pauvre chose que
l’homme, considéré en lui-même, et les forces collectives viennent
inévitablement à nous manquer si nous ne pouvons pas croire, même obscurément,
que le bien et le juste ont un fondement éternel.
Si Notre-Dame contient dans ses
murs une partie de l’âme de la France, plus que n’importe quel autre bâtiment, ce
n’est pas seulement parce qu’elle est d’une sublime beauté. C’est aussi parce
qu’elle est une cathédrale, une prière de pierre, un appel muet à ce Dieu qui
aime les hommes et, dit-on, le royaume de France. C’est parce qu’elle est la
cathédrale de la capitale de la fille ainée de l’Eglise.
En voyant Notre-Dame-de-Paris
être la proie des flammes, les catholiques français ont senti, même un bref
instant, les liens invincibles qui les unissent à ce coin de terre particulier
que l’on nomme la France. Ils ont réalisé que, pour eux, aucune autre église au
monde ne pourrait jamais remplacer celle-ci. Oui, même ceux qui affectent de
croire qu’il est horrible de construire des murs et qui confondent la charité
avec une compassion sans discernement. En contemplant ce même terrible
spectacle, les Français qui ne croient pas au Ciel se sont senti l’âme
transpercée parce qu’une cathédrale brûlait et ils ont su, même un bref
instant, que la France sans ses églises, et sans cette église en particulier,
ne serait plus la France.
La catastrophe nationale qui nous
frappe pourrait être, devrait-être pour nous l’occasion d’accueillir et de
méditer cette vérité mystérieuse : Notre-Dame c’est la France, et la
France c’est Notre-Dame.

Magnifique billet!
RépondreSupprimerOrage
Merci.
SupprimerOui, le gros délire.
RépondreSupprimerVous fûtes très inspiré. C'est très bien écrit et très juste.
RépondreSupprimerMerci.
SupprimerQuel magnifique billet, Aristide !
RépondreSupprimerMerci à vous.
Merci Carine.
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