Il y a un an, j'écrivais ces
lignes à l'occasion du décès de Valéry Giscard d'Estaing. Pour une raison qui
m'échappe aujourd'hui, je n'avais publié ce texte que sur ma page Facebook et
pas sur mon blog. Cet oubli est maintenant réparé.
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Il est difficile de porter un jugement équitable sur Valéry Giscard d’Estaing. Un bilan objectif des années 1970, durant lesquelles il fut successivement ministre des finances puis président de la République, montrerait sans contestation possible que cette décennie maudite fut celle au cours de laquelle le paquebot France heurta l’iceberg et commença de sombrer.
Mais nul homme d’Etat n’est tout
puissant, a fortiori le dirigeant d’une démocratie constitutionnelle, et la
grandeur véritable d’un homme politique se mesure aussi à sa capacité à
distinguer les évènements qu’il peut dompter et ceux qui sont irrésistibles, et
qu’il est préférable d’accompagner au lieu d’essayer vainement de leur
résister.
La France que dirigea Valéry
Giscard d’Estaing était un pays que de puissants courants entrainaient vers son
naufrage et il ne serait sans doute pas juste de lui faire porter l’entière
responsabilité de tout ce qui advint de mauvais durant le temps où il fut au
pouvoir, même si certaines de ces mauvaises choses portent de fait sa
signature.
Ainsi de la légalisation de
l’avortement et de l’instauration du divorce par consentement mutuel. Ces lois,
en elles-mêmes mauvaises, ont-elles, en définitive, fait autre chose que de
prendre acte d’une réalité qu’il n’était pas en leur pouvoir de changer, à
savoir la séparation de la procréation et de la sexualité et l’affaiblissement
consécutif des liens matrimoniaux, provoqués à la fois par l’invention de la
pilule contraceptive et par la déchristianisation accélérée des sociétés
occidentales ?
Dès lors qu’une sexualité «
libérée » était devenue à la fois matériellement possible et moralement
acceptable pour le plus grand nombre, était-il vraiment possible pour le
législateur de faire davantage que de feindre d’organiser des mystères qui le
dépassaient ? Sans doute les lois anciennes auraient pu être maintenues
quelques temps encore, mais des lois que ne soutiennent plus les mœurs, pire,
des lois que condamnent les mœurs cessent peu à peu d’être appliquées, et les
rares fois où elles le sont les font paraitre plus injustes et détestables encore.
Bien évidemment, je ne saurais
considérer ces réformes dites de « société » comme autre chose qu’une
malheureuse concession au mauvais esprit du temps, et certainement pas comme un
titre de gloire. Mais aussi bien, je ne parviens pas à en tenir vraiment
rigueur à Valéry Giscard d’Estaing.
Encore moins puis-je lui tenir
rigueur du fait que son passage aux responsabilités ait coïncidé avec la fin
des trente glorieuses et le début du chômage de masse. Les forces qui étaient à
l’œuvre pour plonger la France dans une crise économique dont elle n’est jamais
vraiment sortie échappaient à sa maitrise, au moins autant que celles qui
oeuvraient à la « libération » de la sexualité. Et si c’est en 1974 que la
France vota son dernier budget à l’équilibre, du moins Valéry Giscard d’Estaing
conservait-il encore l’idée qu’un budget devrait normalement être voté à
l’équilibre, idée qui a depuis été totalement abandonnée par ses successeurs.
Mais il est d’autres options
désastreuses qui furent prises ou confirmées durant son mandat et pour
lesquelles sa responsabilité me parait pleinement engagée.
La loi Haby sur le collège
unique, en 1975, fut un véritable coup de poignard porté dans les entrailles du
système scolaire français. Par la blessure jamais refermée la gangrène
s’installa très rapidement et ne cesse de s’étendre depuis, tandis que la décomposition
de ce grand corps à l’agonie empoisonne l’ensemble de la société française.
Je pense aussi et surtout à la
question de l’immigration, même si la faute de Valéry Giscard d’Estaing ne fut
pas tout à fait celle qu’on lui reproche d’ordinaire et en révèle une plus
grave encore.
Il est assez connu que ce fut
Jacques Chirac, alors premier ministre, qui signa en 1976 le décret qui ouvrit
la voie au « regroupement familial ». Un an et demi plus tard, l’exécutif
suspendit l’application de ce décret. C’est alors que le Conseil d’Etat, par le
tristement célèbre arrêt « GISTI », prétendit qu’une telle suspension
contrevenait à un « principe général du droit », le « droit à mener une vie
familiale normale ». Valéry Giscard d’Estaing avait parfaitement conscience du
fait que l’immigration devait impérativement être contrôlée, comme le montre sa
politique ultérieure.
Ce qu’il avait alors à faire,
c’était de faire immédiatement adopter une loi cassant ce grossier abus de
pouvoir de la part du juge administratif, et de réaffirmer solennellement le
droit du gouvernement français de définir en tous points la politique
migratoire de la France. Il ne le fit pas. Et l’arrêt GISTI peut,
rétrospectivement, être considéré comme le moment où la question de
l’immigration passa des mains des représentants de la nation à celle des juges,
où l’accueil cessa d’être une faveur et devint un « droit » subjectif pour les
intéressés.
En 1971, le Conseil
Constitutionnel avait déclaré qu’à l’avenir il jugerait de la
constitutionnalité des lois par rapport à un « bloc de constitutionnalité »
incluant le préambule de la Constitution, c’est-à-dire la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen et le préambule de 1946. Ce véritable coup
d’Etat juridique lui ouvrait la possibilité de censurer l’œuvre du législateur
pour à peu près n’importe quelle raison qu’il lui plairait d’inventer.
En mai 1974, juste avant
l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, la France avait ratifié la Convention
Européenne des Droits de l’Homme. En 1975, enfin, la Cour de Cassation, par le
célèbre arrêt Jacques Vabre, s’était arrogée le droit d’écarter la loi
française à chaque fois que celle-ci lui semblerait contraire à un traité
ratifié par la France.
Le gouvernement des juges était
en marche, n’importe qui ayant un peu de culture juridique et de connaissances
des affaires publiques pouvait le comprendre. A ce moment, les abus étant très
récents et beaucoup de juristes et de hauts fonctionnaires étant encore choqués
par ceux-ci, il était possible de tuer dans l’œuf l’usurpation fomentée par les
robins. Valéry Giscard d’Estaing ne bougea pas.
Pour agir il aurait fallu de la
clairvoyance, et il aurait surtout fallu croire en la France, il aurait fallu
croire en l’avenir de la France comme une nation politiquement et spirituellement
indépendante, et Valéry Giscard d’Estaing ne croyait plus en la France. Sa
présidence a été le moment où la conception gaullienne raisonnable d’une Europe
des patries a définitivement cédé la place à la poursuite chimérique d’une «
union européenne » qui transcenderait les nations. Le tropisme « européen » de
Valéry Giscard d’Estaing ne s’est jamais démenti et a trouvé son expression la
plus aboutie en 2002 dans sa présidence de la Convention pour l’Avenir de
l’Europe qui a accouché d’une improbable « Constitution européenne ». Cette
Europe-là, pour laquelle Valéry Giscard d’Estaing a prodigué tous ses efforts,
n’a abouti qu’à donner à chaque peuple européen « le regret de n’être que soi
», comme le dit Pierre Manent, et a engendré chez nos dirigeants une
indifférence à la fois sotte et cruelle envers les besoins et les aspirations
réelles des Français.
Pour Valéry Giscard d’Estaing,
l’avenir de la France était de se dissoudre dans l’épiphanie européenne et son
indifférence à l’usurpation juridique qui eut lieu durant son mandat n’était
qu’une autre manifestation de son indifférence à la souveraineté française. Le
destin du peuple français était désormais de se faire donner la règle par des
gens plus raisonnables que lui, des experts, au nombre desquels, bien sûr, les
juges.
La présidence de Valéry Giscard
d’Estaing marque ce moment où notre pays a commencé à être dirigé par des gens
que la France telle qu’elle est et les Français tels qu’ils sont n’intéressent
pas et même, qu’ils méprisent discrètement.
Il ne s’agirait plus, désormais,
comme sous De Gaulle, d’adapter l’appareil productif et les structures
administratives de la France au progrès technique et aux transformations
économiques du monde pour lui donner les moyens matériels de persévérer dans
son être, en tant que nation indépendante, en tant que cette nation
indépendante pourvu d’un génie particulier, il s’agirait de transformer la
France en autre chose qu’elle-même. La « modernisation » n’est plus un moyen en
vue d’une fin mais devient une fin en soi. Il faut absolument être « moderne »,
c’est-à-dire regarder sans cesse en avant de soi et dédaigner le passé, la
tradition, le leg historique accumulé, les mœurs longuement forgées. Valéry
Giscard d’Estaing, en tant que président, a été obsédé par cette
modernisation-là, par la modernisation non pas des choses mais des gens, de la
société elle-même, c’est-à-dire, en réalité, par la destruction de ce qu’une
nation peut avoir de singulier.
En ce sens, Emmanuel Macron est
en effet à plus d’un titre l’héritier spirituel du « giscardisme », y compris
dans son rapport à la « communication ». Entre le petit déjeuner de Giscard
avec des éboueurs africains et les selfies avec des délinquants ultramarins
dépoitraillés d’Emmanuel Macron il n’y a qu’une différence de degré pas une
différence de nature.
Valéry Giscard d’Estaing a eu, à
la présidence de la République, des successeurs bien pires que lui. On pensera
tout particulièrement à François Mitterrand, à Jacques Chirac et, aujourd’hui,
à Emmanuel Macron. Mais il leur a incontestablement préparé la voie. Et si la
France des années 1970 peut nous apparaitre comme presque idyllique comparée à
celle d’aujourd’hui, c’est aussi parce que les transformations impulsées par
Giscard n’avaient pas encore eu le temps de produire tous leurs effets
délétères.
Valéry Giscard d’Estaing est
mort, paix à son âme, mais certainement pas à sa mémoire.
Merci pour avoir rattrapé cet oubli, je trouve ce portrait politique de Valérie Giscard d'Estaing très bien vu.
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