Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 17 avril 2011

Laïcité, vous avez dit laïcité ? - 1ère partie


Otherwise, in such diversity as there is of private consciences, which are but private opinions, the commonwealth must needs be distracted, and no man dare obey the sovereign power farther than it shall seem good in is own eyes. Hobbes, Leviathan


- Comment, encore un article sur la laïcité ? Oh, la barbe !
- Mais oui, encore un article sur la laïcité, et même un article en deux parties, rien que ça. C’est dire que vous pouvez vous attendre à une longue tartine.
- Eh, quoi ! Vous trouvez sans doute qu’on n’en parle pas assez en ce moment de la « lllll-aïcité »  ? Mais j’y suis : peut-être revenez-vous d’un long voyage d’étude parmi quelque tribu oubliée dans quelque contrée obscure ? En ce cas vous êtes excusés, mais pour l’amour du ciel, mettez-vous vite au goût du jour, sans quoi on pourrait vous soupçonner de faire du mauvais esprit.
- Je ne peux pas vous donner entièrement tort. Il est vrai que ce terme de « laïcité » est bien près de subir le sort d’autres mots a priori respectables - comme « citoyen », « républicain », ou « humaniste » - qui à force d’être répétés à tort et à travers sont devenus insupportables à toute personne dotée d’un minimum d’indépendance d’esprit. Mais précisément : parler beaucoup de quelque chose ne signifie pas en parler bien, et c’est là ce qui me chagrine. Me permettrez-vous, par conséquent, de soutenir que l’on a trop peu parlé de laïcité d’une manière sensée et bien informée ? Cela n’est pourtant pas fort compliqué, quelques bonnes lectures et un peu de réflexion pourrait suffire. Mais pour cela il faudrait accepter de s’abstraire un peu des préoccupations électorales du moment, et oublier les auteurs à la mode pour retrouver quelques classiques sur lesquels il n’est pas bon de laisser la poussière s’accumuler. Lecteurs, permettez-moi de paraphraser Rousseau : j’entends vos murmures, et je les brave. Je ne veux pas m’interdire de parler à loisir d’un sujet parce que beaucoup d’autres en ont mal parlé avant moi. Prenez donc votre parti sur mes longueurs et mon didactisme, car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.

Commençons par le commencement, en revenant à l’origine historique et intellectuelle de cette notion qui nous préoccupe. Constatons d’abord que la laïcité n’est pas seulement un sujet d’actualité : la question de la place respective de la religion et de la politique est absolument centrale pour comprendre l’organisation et le fonctionnement de nos régimes démocratiques. En un sens, et en forçant à peine le trait, il est même possible de dire que la démocratie libérale n’est rien d’autre qu’une certaine manière de résoudre la question des rapports entre la religion et la politique – ce que Spinoza appelait le problème théologico-politique.
Au centre des écrits des philosophes qui ont posé les fondements intellectuels de nos démocraties – Machiavel, Hobbes, Locke, Spinoza, Montesquieu, Rousseau, etc. - se trouve la question des effets d’une religion particulière, le christianisme, sur l’ordre politique. Le problème spécifique auquel s’attaquaient ces auteurs est celui de l’ambivalence de l’Eglise par rapport à l’ordre politique. D’un côté l’Eglise parait se désintéresser de l’ordre politique – des questions temporelles – de l’autre elle intervient activement dans l’ordre politique – dans les questions temporelles. Cette ambivalence découle des caractéristiques même de la religion chrétienne : le christianisme, pourrait-on dire, est une religion apolitique qui a d’importantes conséquences politiques.
D’une part l’une des caractéristiques les plus remarquables du Nouveau Testament est son caractère profondément apolitique. Le christianisme se présente comme une religion universelle, qui n’est liée à aucune nation ni à aucune communauté en particulier, et pour laquelle la rédemption ne surviendra pas dans ce monde mais dans l’autre monde. Le Nouveau Testament n’offre aucun programme politique, il ne montre de préférence pour aucune sorte de régime et ne donne aucune règle précise pour la conduite des affaires de ce monde. En règle générale, le Nouveau Testament ne se préoccupe pas de l’ordre politique et il parait supposer simplement que les chrétiens, de par le monde, se soumettront aux lois des gouvernements sous lesquels ils vivent, à la seule condition que ces lois ne leur commandent pas d’actes manifestement contraires à l’enseignement du Christ. En première analyse, la position chrétienne est donc de « rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu[1] » : « Que chacun obéisse aux pouvoirs établis », selon le mot célèbre de Saint Paul[2].
Mais d’autre part le christianisme, bien qu’apolitique dans son enseignement, n’est pas dépourvu de conséquences politiques, comme l’ont très bien vu les premiers philosophes modernes. Ces conséquences sont, selon eux, essentiellement de deux ordres.
En premier lieu, le christianisme rendrait les hommes faibles et incapables de se gouverner correctement, car il déprécie ce monde ci au profit de l’au-delà, il célèbre l’humilité et le mépris des choses humaines, la contemplation plutôt que l’action. Il rendrait les hommes capables d’endurer avec patience les maux de ce monde, mais par là même il les rendrait incapables d’entreprendre les actions nécessaires pour mettre fin à ces maux. Par conséquent le christianisme livrerait le monde aux méchants et aux audacieux qui sauront tirer profit de l’humilité chrétienne. Un diagnostic sévère, mais à peu près unanimement partagé de Machiavel jusqu’à Rousseau
D’autre part, l’enseignement chrétien rendrait les hommes cruels : la préoccupation du salut des âmes immortelles des êtres humains semble permettre, voire exiger, des actions qui sont apparues à beaucoup comme inhumaines et cruelles. Ainsi, Machiavel parle de la « pieuse cruauté » de Ferdinand d’Aragon, qui en 1492 força les Marranes  à se convertir ou à quitter l’Espagne dans des conditions particulièrement rigoureuses. L’expulsion des Marranes s’accompagna d’une intense activité de l’inquisition espagnole, chargée de vérifier la réalité des conversions, et cette inquisition se rendit bientôt tristement célèbre dans toute l’Europe. Par la suite, à partir du milieu du 16ème siècle, l’expansion du protestantisme entraîna la plupart des pays de la chrétienté dans des guerres et des guerres civiles interminables et atroces. Toutes ces atrocités paraissaient une conséquence directe de la tentative d’imposer par la force certaines opinions religieuses.
En fait, en dépit de sa position officielle selon laquelle il convient de rendre à César ce qui appartient à César, l’Eglise avait au fil du temps considérablement étendu ses pouvoirs temporels. Non seulement l’Eglise romaine possédait de très importants domaines fonciers, mais elle prétendait également diriger les princes d’Europe en fonction de ses intérêts spirituels et temporels. Cette intervention constante de l’Eglise dans les affaires temporelles des royaumes avait produit une confusion considérable : « il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les Etats chrétiens, et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d’obéir. »[3]
Pour mettre fin à cette confusion et à ces guerres provoquées par les conséquences politiques du christianisme, l’idée s’est donc imposée qu’il fallait séparer le plus complètement possible le pouvoir politique de l’opinion religieuse : l’Eglise n’aura plus de pouvoir, sinon celui d’enseigner à qui veut bien l’écouter, et le pouvoir politique n’aura plus d’opinion religieuse. Le but du gouvernement ne sera plus de promouvoir la vraie religion ou le bon mode de vie, mais essentiellement de protéger les droits élémentaires de chacun, au premier rang desquels la vie, la propriété, et la liberté. Chaque individu sera laissé libre d’adopter le mode de vie qui lui convient et de pratiquer, ou pas, la religion de son choix, pourvu simplement que ses choix ne viennent pas empiéter sur les droits des autres individus et sur les exigences de l’ordre public. Désormais le pouvoir politique sera censé être indifférent aux opinions religieuses de chacun. Ce pouvoir, en principe, sans opinion religieuse est ce que nous appelons l’Etat laïc.
La laïcité se décline selon beaucoup de nuances différentes selon les pays - nul n’ignore que la version américaine de la laïcité est assez différente de la version française - mais elle signifie toujours au moins trois choses essentielles.
La laïcité signifie en premier lieu que le législateur ne peut pas instaurer de religion officielle. Il lui est interdit d’accorder des privilèges ou une aide préférentielle à telle ou telle religion et aucune profession de foi ne peut être exigée de la part de ceux qui se porteraient candidats à des emplois ou à des fonctions publiques. Cette interdiction d’instaurer une religion officielle est ce que nous appelons la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
En second lieu tous les citoyens se voient garantir le libre exercice de leur religion. Pas plus que le législateur ne peut favoriser une religion par rapport à une autre, il ne peut empêcher les citoyens de professer la religion qui a leur faveur. Ainsi, selon l’expression de Jefferson, les Américains sont libres de croire qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’il y en a vingt, ou qu’il n’y en a pas du tout ; ces croyances ne sont pas du ressort du législateur.
Mais en troisième lieu l’indifférence du législateur vis-à-vis de la vérité des opinions religieuses signifie que toutes les religions sont strictement subordonnées à la loi. La liberté laissée à chaque citoyen de professer la religion de son choix n’a jamais été, et ne peut pas être, une liberté d’agir en tous points en fonction de ses convictions religieuses. La liberté reconnue par l’Etat laïc est uniquement une liberté de conscience, elle n’est pas une liberté d’action. La distinction essentielle est celle, énoncée par Jefferson, entre les « actes de l’esprit » et les « actes du corps ». Les actes de l’esprit, c'est-à-dire les croyances, ne sont pas soumises à la loi : le législateur ne peut pas exiger de profession de foi de la part des citoyens. En revanche les actes du corps, c'est-à-dire les actions, sont soumises à la loi, y compris bien sûr les actions qui seraient la conséquence d’opinions religieuses. Lorsque des opinions religieuses conduisent à des actes « contraires à la paix et au bon ordre », le législateur peut parfaitement « interférer » avec ces opinions religieuses ; il est même de son devoir de le faire.
Aux yeux de la loi, les convictions religieuses, quelle que soit l’intensité avec laquelle elles sont éprouvées, ne sont rien d’autre que des opinions privées, et la loi est supérieure à toutes les opinions privées. Par conséquent, les lois seront strictement appliquées à tous, même si elles sont contraires aux convictions religieuses de certains. La loi n’interdit pas, par exemple, à une femme de penser qu’il est de son devoir de s’immoler sur le bûcher funéraire de son mari. En revanche le législateur peut parfaitement prendre les mesures nécessaires pour l’empêcher de réaliser son dessein. Quant à ce qui est d’avoir plusieurs épouses et de lapider celles qui feraient quelque entorse au devoir de fidélité conjugale... je vous laisse faire par vous-mêmes l’application du principe.
- Ah, mais une seconde. Je vous vois venir avec vos exemples tendancieux. Vous vous en prenez à une certaine religion parce que celle-ci est en butte à de bien vilains préjugés (tous faux, cela va sans dire) mais vous n’êtes pas si sévère lorsqu’il s’agit d’autres religions, le christianisme par exemple. Soyez donc cohérent : puisque le législateur est censé être également indifférent vis-à-vis des différentes religions, exigez donc la suppression du repos dominical, des vacances de Pâques, etc.
- Allons donc, l’Etat laïc est censé être indifférent à la question de la vérité religieuse, il n’est pas du tout censé être indifférent à l’existence des différentes religions ni à leurs particularités. Le principe de laïcité n’interdit nullement au législateur de tenir compte des traditions religieuses de son pays, par exemple en instaurant un jour de repos obligatoire le Dimanche. Mais il s’agit là, en quelque sorte, d’une faveur qui est faite à l’opinion religieuse majoritaire : le législateur pourrait parfaitement supprimer ce jour de repos ou le fixer un autre jour. Il ne sortirait pas des limites des ses pouvoirs légitimes en agissant ainsi. En revanche il en sortirait s’il instaurait une obligation d’aller à la messe le Dimanche.
Plus généralement, le principe de laïcité peut être formulé ainsi : les citoyens doivent rendre à César ce que César demande, et à Dieu ce que César permet qu’on lui rende. « César » peut parfaitement, s’il le juge bon, se montrer accommodant vis-à-vis de certains croyants en leur accordant une exemption de la loi commune. Mais il s’agira là d’une grâce, et aucunement d’un droit. Il n’existe aucun droit à être exempté de la loi commune. Tout dépendra du jugement que le législateur portera sur cette demande d’exemption : représente-t-elle une menace, présente ou potentielle, contre l’ordre public ? Risque-t-elle d’entrainer d’autres demandes qu’il ne serait pas bon de satisfaire ? Plus généralement, cette demande est-elle contraire aux « intérêts permanents et généraux de la communauté » nationale ? Voilà les questions qui devraient guider nos gouvernants, s’ils avaient quelque bon sens et quelque connaissance des principes « républicains » dont ils ne cessent de se réclamer.
- Oh ! Mais alors, une certaine manière de s’habiller, une certaine manière de manger - je veux dire, une certaine manière de ne pas manger certains aliments - tout cela pourrait faire l’objet d’accommodements...
- Oui. De même que cela pourrait légitimement ne pas faire l’objet d’accommodements. Nous en reparlerons, ne vous réjouissez pas trop vite.


[1] Matthieu, XXII, 21
[2] Romains, 13.
[3] Du Contrat Social, IV-8

4 commentaires:

  1. J 'attends la suite avec impatience : on a les idées bien plus claires après vous avoir lu.

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  2. Merci dixie. Mon but est atteint en ce cas.

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  3. Quand vous annonçâtes la longueur de billet, je fus pris de panique; mais il reste digeste.
    Par contre, je note quelques points où je ne vous suis pas.
    La laïcité résulte aux USA comme (et surtout) en France de circonstances historiques.
    Elle n'est pas un concept a priori, mais - si j'ose - une incarnation.
    En particulier, votre illustration du jour de congé (ainsi que Paques, ...) résulte de l'Histoire et non de "négociations". En d'autre termes, il ne peut être question - afin de donner un peu de place à une religion nouvelle - de changer quoique ce soit à ce principe.
    J'ai peut-être lu trop vite (ou mal), mais j'ai ressenti dans votre propos cette notion implicite.
    Cela dit, dans vingt ans, nous ne serons pas en mesure de résister au désir de César d'offrir une compensation en échange de paix sociale !
    Vous voyez que le débat sur la laïcité induit en France un débat sur l'Identité.

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  4. Je sais, la longueur de mes billets peut être un problème, mais ce que j'essaye de faire nécessite malheureusement de la place (et à ce propos, merci de faire l'effort de les lire). Je fais le plus court qu'il me semble possible sans dénaturer tout à fait le propos, mais cela veut dire bien sûr que beaucoup de points ne sont pas développés, comme le prouve d'ailleurs les remarques que vous me faites.
    Pour répondre rapidement, je dirais que la laïcité est à la fois un concept a priori et une incarnation, comme vous le dites. C'est d'abord une notion, une certaine conception des rapports entre la religion et la politique qui a été conçue par des philosophes comme Hobbes (d'où mon illustration). Cette notion a ensuite été appliquée un peu partout en occident, avec des différences de pays à pays résultant de l'histoire de chacun, mais toujours avec ce noyau central que j'essaye d'indiquer.
    Le principe de laïcité peut s'accommoder d'arrangements un peu différents d'une nation à l'autre ou d'une époque à l'autre, mais il n'est pas infiniment plastique. Il ne saurait notamment pas être question, je vous rassure, d'y changer quoique ce soit pour faire place à une religion nouvelle. C'est à elle de s'adapter à ce principe, pas l'inverse.
    Mais peut-être tout cela sera-t-il plus clair avec la seconde partie. Si ce n'est pas le cas, je reprendrais volontiers cette discussion.

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