Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 12 septembre 2012

Le gauche contre le peuple (2/2)



Le jugement de Laurent Bouvet est donc sans appel, la gauche, et particulièrement le Parti Socialiste, a fini par « gouverner contre le peuple », et c’est évidemment ce qui explique que l’électorat populaire l’ait largement déserté.
Une fois ce diagnostic posé, que convient-il de faire ? Un esprit malicieux pourrait suggérer à l’auteur et à ceux qui partagent son constat de trouver refuge à droite de l’échiquier politique, mais ce n’est évidemment pas le genre de solution que l’auteur du Sens du peuple a à l’esprit. La question est : comment trouver un remède « de gauche » aux maux de la gauche ?
Or c’est là que le bât blesse, car si le constat et le diagnostic sont détaillés et argumentés, les remèdes suggérés sont eux beaucoup plus flous et, pour tout, dire laissent franchement à désirer.
Laurent Bouvet recommande certes d’éviter une « double impasse » dont les noms sont Terra Nova et Jean-Luc Mélenchon. D’un côté la coalition « arc-en-ciel » des diplômés et des « minorités » censée remplacer un peuple devenu « moisi », de l’autre un populisme de gauche qui dénonce violemment les élites et le libre-échange mais qui se veut internationaliste et affirme haut et fort que « l’immigration n’est pas un problème ». Le premier revient à faire perdre son âme à la gauche, et n’est pas sûr de lui faire gagner les élections, le deuxième est certain de lui faire perdre les élections et ne ramènera pas à elle les couches populaires, qui veulent que l’on prenne en compte leur « insécurité culturelle » et pas seulement leur « insécurité économique ».
En dehors de cela, Laurent Bouvet reste bien vague. Il emploie, pour dessiner ce que pourrait être une gauche redevenue populaire, des formules qui, sans doute, sonnent agréablement aux oreilles d’un social-démocrate, telles que « émancipation collective », « abandon du fétichisme de la croissance pour elle-même » ou « réorientation des fins sociales vers l’altruisme humain et écologique », mais qui manquent cruellement de contenu précis. Affirmer que la gauche « gagnerait à s’éloigner pour de bon du chant des sirènes autoproclamées du progressisme qui veulent lui faire épouser définitivement la dérive libérale et multiculturaliste des dernières décennies et le soi-disant « nouveau » peuple qui va avec » est une chose, mais que devrait-elle faire exactement pour s’en éloigner ?
Laurent Bouvet remarque, avec raison, que l’on peut distinguer nettement chez les catégories populaires un refus du « libéralisme culturel », qui se marque, par exemple, dans le fait que ces catégories sont moins tolérantes que les autres vis-à-vis de l’homosexualité ou qu’elles sont plutôt favorables à la peine de mort. Pour autant il ne suggère en aucune manière que la gauche devrait proposer de rétablir la peine capitale et il est lui-même favorable au mariage homosexuel.
De la même manière, les catégories populaires sont celles qui disent le plus fortement qu’il y a trop d’immigrés en France et qui se montrent le plus hostiles à la construction européenne. Mais sur ces deux thèmes, qu’il a pourtant lui-même identifiés comme centraux dans le divorce entre la gauche et le peuple, l’auteur du Sens du peuple observe un silence remarquable. Pas la plus petite suggestion sur ce à quoi pourrait ressembler une politique européenne à la fois « de gauche » et « populaire » ou une politique d’immigration ayant les mêmes caractéristiques. En fait, sur la question de l’immigration notamment, son embarras est palpable. Il prend d’une part fait et cause pour le petit peuple qui se plaint des conséquences de l’immigration et contre les élites qui le rabrouent et l’accusent à mots à peine couverts de xénophobie, mais d’autre part il ne parle des « difficultés » liées à l’expansion de l’islam en France qu’avec des guillemets, comme pour mettre en doute leur réalité.
Allant plus loin, il rejoint même la ligne la plus officielle - pour ne pas dire la plus éculée - de la gauche, qui voit « les difficultés d’intégration des immigrants récents » comme la conséquence du fait que « personne n’a voulu [les] accueillir dans des conditions décentes » ; ce qui ne pourra pas manquer de laisser rêveur, non seulement au vue des sommes énormes qui ont été englouties et qui continuent à l’être en « politique de la ville » et autres « luttes contre les discriminations », mais aussi au vue des leçons de l’expérience et de la raison, qui montrent sans équivoque que les immigrants se fondent d’autant plus vite dans leur société d’accueil que les pouvoirs publics se soucient moins de les « accueillir » et d’adoucir le choc du dépaysement.
On peine en tout cas à voir comment, avec un tel point de départ, la gauche populaire pourra se distinguer des positions actuelles du Parti Socialiste sur la question de l’immigration.

Ces embarras et ces ambiguïtés font signe, semble-t-il, vers une difficulté plus décisive.
Laurent Bouvet parle à de très nombreuses reprises de la « transformation libérale » de la gauche, de sa conversion au « libéral-multiculturalisme », de la diffusion des « valeurs libérales », etc. qui seraient à l’origine de l’oubli du peuple par ceux qui sont censés le défendre.
Le mot « libéralisme » a été, en France, tellement galvaudé et accommodé à tellement de sauces qu’il est possible que nombre de ses lecteurs ne trouvent rien à redire à ce diagnostic. Tout les acteurs de la vie politique, tant à droite qu’à gauche, ne s’accordent-ils pas pour voir dans le « libéralisme » la cause principale, sinon unique, de tous nos maux ? Le « libéralisme » a le dos très large, alors un peu plus, un peu moins...
Cependant, Le sens du peuple n’est pas un simple tract de la CGT ou une brochure électorale du Parti Socialiste. Il s’agit d’un ouvrage universitaire qui a quelques prétentions à la rigueur intellectuelle, par conséquent il ne parait pas tout à fait incongru de se demander si son diagnostic est bien exact et si c’est vraiment la conversion au libéralisme qui est à l’origine des maux de la gauche.
Laurent Bouvet n’est pas très explicite sur ce qu’il entend par « libéralisme », mais il semblerait qu’il vise deux choses : d’une part le recul du rôle de la puissance publique - Laurent Bouvet parle à ce propos du « démembrement généralisé » de l’Etat dans les années 1980-2000 - et d’autre part le relativisme, le « tout se vaut » qu’il regroupe sous le terme de « libéralisme culturel ». Un relativisme qui conduit à la fois à réclamer la plus grande liberté individuelle possible - car au nom de quoi se contraindrait-on ? - et à la multiplication des avantages particuliers accordés à tel ou tel groupe - car au nom de quoi repousserait-on ces revendications, surtout lorsqu’elles proviennent de minorités « opprimées » ?
Mais, sur ces deux points, il semblerait que les libéraux - ou du moins ceux qui ont une conception un peu rigoureuse du libéralisme - soient fondés à protester que l’on veut leur faire prendre des vessies pour des lanternes.

Tout d’abord, de quel « démembrement de l’Etat » parle-t-on exactement ? Sans entrer dans un long et fastidieux débat sur cette question, on pourra simplement rappeler quelques chiffres incontestables. En 1980 (début du « démembrement » donc) les dépenses publiques représentaient à peu près 45% du PIB de la France (pour mémoire, ce chiffre était de 35% en 1960), en 2010 elles ont atteint le niveau record de 56,6% du PIB, ce qui classait la France première parmi les 34 pays de l’OCDE. A s’en tenir à ce seul chiffre, la France serait donc d’ors et déjà l’un des pays les plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs fortement le poids du « public », parce que la dépense n’est que l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes, obligations, interdictions qui surveillent, contrôlent, encadrent, réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont, de fait, assez largement étatisés en France.
Serait-ce alors la fonction publique qui aurait été « démembrée » ? Il est difficile de la croire : de 1980 à 2008, les effectifs de l’État ont augmenté de 400 000 agents, soit 14 %. Or, pendant cette période, plusieurs vagues de décentralisation ont transféré des fonctions de l’État aux collectivités locales. En outre, cette période a été marquée par l’informatisation de nombreuses fonctions administratives. Ces deux éléments auraient logiquement dû conduire à une réduction substantielle des effectifs des services administratifs concernés. Cela n’a pas été le cas : au contraire les effectifs se sont accrus ; et cette hausse n’est même pas due au passage aux 35 heures dans la fonction publique puisque 85% de l’augmentation des effectifs constatée depuis 1980 a eu lieu avant le passage aux 35 heures. Ce qui est vrai pour l’Etat l’est aussi pour les collectivités territoriales et les hôpitaux : augmentation des effectifs de 54% dans la FPH et de 71% dans la FPT sur la même période.
Serait-ce alors la protection sociale qui aurait été réduite à la portion congrue ? Mais, depuis 1980, plusieurs prestations sociales nouvelles ont été créées, comme le RMI (devenu RSA), la CMU ou l’APA, dont les bénéficiaires se comptent aujourd’hui par millions et les dépenses par milliards. Démembrement ?
Laurent Bouvet affirme également que « l’argument fiscaliste des néo-libéraux a eu (...) un impact électoral considérable à partir de la fin des années 1970 dans toutes les grandes démocraties en convertissant largement les citoyens à l’idée qu’ils paient trop d’impôts au regard de la qualité des services publics, par exemple. » On ne se prononcera pas pour ce qui est des autres démocraties mais, en ce qui concerne la France, le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation semble quelque peu exagérée, puisque le taux de prélèvements obligatoire était de presque 40% en 1980 et qu’il atteignait 43,7% en 2011. Peut-être les Français ont-ils été convertis à l’idée qu’ils paient trop d’impôts, mais il faut alors ajouter qu’ils n’ont pas réussi à le faire comprendre à leurs représentants. Drame de l’incommunicabilité...
Si réellement l’Etat a été « démembré » depuis 1980, alors il nous faut reconnaitre que la puissance publique française aurait découvert le secret d’en faire toujours moins en employant toujours plus de monde et en dépensant toujours plus d’argent. Une sorte de pierre philosophale à l’envers qui serait, certes, une éclatante manifestation du génie français.
Il est vrai que, depuis 1980, l’Etat a très largement renoncé à diriger lui-même des entreprises et que celles qu’il possédait ont été privatisées en tout ou en partie. Peut-être est-ce à cela que pense l’auteur du Sens du peuple, et peut-être regrette-t-il le temps des Charbonnages de France et de la Régie Nationale des Usines Renault. Si tel est le cas, il est douteux qu’il trouve beaucoup de monde pour le suivre, même chez ceux qui voudraient une gauche plus populaire. Mais, quoi qu’il en soit, il semble pour le moins excessif d’affirmer que, parce que l’Etat n’est plus entrepreneur et que quelques grands monopoles publics ont été - théoriquement - ouverts à la concurrence, la gauche se serait convertie au « libéralisme » et la France avec elle.
Dans « l’indice de la liberté économique » publié annuellement par l’Heritage Foundation et le Wall Street Journal, la France était classée 67ème en 2012 (derrière, par exemple, le Rwanda ou le Kazakhstan), ce qui la rangeait dans la catégorie des pays « modérément libres ». Non, décidément, il ne semble pas que la gauche française ne se soit convertie au libéralisme en matière économique (pas plus que la droite d’ailleurs).

Venons-en alors au « libéralisme culturel » qui aurait saisi la gauche et qui conduirait à « l’extension infinie des droits », au rejet « de l’autorité et de toute norme commune autre que celle de l’identité ou de l’intérêt particulier ». Ici il nous faut introduire un peu de philosophie politique. 

Dans son acception originelle, le libéralisme est une doctrine philosophique qui aboutit à un certain type de régime politique : un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal (mais pas unique) est de protéger les droits naturels des individus. Le nom actuel de ce type de régime est la démocratie libérale. Cette doctrine philosophique - qui est associée à quelques-uns des plus grands noms de la philosophie occidentale, comme Locke ou Montesquieu - a bien entendu ses difficultés, peut-être ses limites. Ce type de régime a bien évidemment ses défauts, qui peuvent être plus ou moins prononcés. Mais une chose est incontestable : dans son acception originelle le libéralisme repose sur l’idée que l’homme a une certaine nature. Ce pourquoi précisément il a des droits naturels, ces droits qu’énonce par exemple la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.

En bref, rien dans le libéralisme originel ne conduit à « l’extension infinie des droits » et encore moins à l’octroi de « droits collectifs » ou « identitaires ». Locke ou Montesquieu - pour nous en tenir à ces deux géants - étaient favorables à la peine de mort et seraient certainement tombés des nues si quelqu’un leur avait dit que les homosexuels devraient avoir le « droit » de se marier. Montesquieu appelait l’homosexualité « le crime contre-nature ». Nous sommes là très loin du « libéralisme culturel » invoqué par Laurent Bouvet.
Ce qui, à l’intérieur de la démocratie libérale, conduit à ce « libéralisme culturel », c’est au contraire la corruption et l’oubli du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal. Le comment et le pourquoi de cette évolution intellectuelle ne sauraient être retracés ici. Ce qui importe est qu’il semble nécessaire de renverser le constat dressé par Laurent Bouvet : c’est lorsque la gauche française a abandonné ce qui restait en elle de libéral, au sens vrai du terme, qu’elle s’est définitivement convertie au relativisme et qu’ont commencé à proliférer les politiques qui déplaisent -souvent à juste titre - à notre auteur.
Quel homme politique de gauche parle aujourd’hui sérieusement de droits naturels ou de nature humaine ?
En démocratie libérale, la conséquence pratique du relativisme est de faire sauter toutes les digues en matière de recherche de l’égalité : c’est l’égalitarisme, l’application du principe d’égalité à tous les domaines de la vie humaine. Egalité de tous les « modes de vie », de toutes les « cultures », égalité des intelligences, égalité des enfants et des adultes, égalité - au sens d’identité - des hommes et des femmes, etc. Ce qui, d’un point de vue politique, nous donne respectivement : les « droits » des « minorités sexuelles » (au nom de quoi les homosexuels ne pourraient-ils pas se marier ?) ; l’immigration de masse et l’abandon de l’idée même d’assimilation (au nom de quoi empêcher ceux qui voudraient venir chez nous de le faire ? au nom de quoi leur demander de changer ?) ; une politique éducative « progressiste » mettant l’élève, pardon, « l’apprenant », au centre (au nom de quoi devrait-on considérer que le maître est supérieur à l’élève ?) et bannissant peu à peu toute idée de sélection (au nom de quoi sélectionner ?) ; la parité et tous les dispositifs visant à lutter contre les « discriminations » dont seraient victimes les femmes (au nom de quoi une femme ne pourrait-elle pas faire tout ce que fait un homme ?), etc.
Laurent Bouvet ne parait vraiment satisfait par aucune des politiques précitées, même si certaines suscitent plus ses critiques que d’autres (un homme de gauche peut-il se déclarer contre le féminisme actuel ?), mais lui est-il vraiment possible de s’en démarquer ? La gauche populaire qu’il appelle de ses vœux auraient-elles réellement les moyens intellectuels de s’y opposer ?
On peut en douter.
Notre auteur met manifestement au cœur de toute vraie politique « de gauche » la notion d’égalité, et il est tout aussi manifeste que pour lui l’égalité a une portée très large, qui dépasse de très loin l’égalité en droits naturels proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. En fait, à le lire, la question qui se pose est plutôt : existe-t-il un seul domaine de la vie humaine qui échappe à ce principe d’égalité ? Lorsqu’il esquisse ce à quoi devrait ressembler le programme d’un candidat de gauche, il cite notamment « une politique volontariste de réduction des inégalités entre revenus, entre situations face au travail, entre zone d’habitat (...), entre possibilités offertes concernant les grands biens sociaux (éducation, environnement, santé, culture), etc. » Un instant de réflexion sur ce qu’impliquerait concrètement, en termes d’ingénierie sociale, la mise en œuvre de telles politiques « volontaristes » de « réduction des inégalités » suffit à donner le vertige, et encore convient-il de ne pas oublier que cette liste n’est nullement exhaustive. Elle est d’ailleurs si peu exhaustive qu’il semble bien que rien ne pourrait la clore. Laurent Bouvet mentionne en effet en passant, parmi les « valeurs fondamentales » de la gauche, le « droit au bonheur pour tous ».
Le droit au bonheur pour tous... 
Nous pouvons donc exiger de quelqu’un quelque part le bonheur. Puisque nous avons tous un droit au bonheur, quelqu’un quelque part a le devoir de nous donner à tous le bonheur. Ce quelqu’un sera bien sûr les pouvoirs publics, et ce qu’ils nous donneront ne sera évidemment pas le bonheur, qui n’est pas en leur possession, mais seulement les « moyens » du bonheur (ce qui sera déjà une certaine violation de notre « droit », mais passons). Mais où donc s’arrêtent les « moyens » du bonheur ? Est-il possible d’être heureux si l’on est pauvre et malade ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’amis ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas de « vie sexuelle », sans même parler d’une « vie sexuelle » satisfaisante ? Est-il possible d’être heureux si l’on est laid ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’enfants ? Est-il possible d’être heureux si l’on estime que la société dans laquelle on vit est injuste ? Comment tous ne finiraient-ils pas par avoir droit à tout dès lors qu’est reconnu un « droit au bonheur pour tous » ?
Parler sérieusement de « droit au bonheur pour tous » parait bien impliquer l’absence de toute limites naturelles à l’ingénierie sociale, à la redistribution, à l’égalisation des conditions.

Arrêtons-nous là et tachons de conclure. Laurent Bouvet se trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui « libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce « libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de gauche », tel que lui-même défini la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avait échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait le guérir.
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Y compris pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ne se placent pas à la gauche de l’échiquier politique. La gauche populaire, en effet, est d’un abord bien plus sympathique que l’actuel PS, sans même parler du Front de Gauche ou de EEVL ; elle a le grand mérite de porter un regard sans concessions et souvent juste sur ce que sont devenus les partis de gauche, et l’on aimerait sincèrement la voir l’emporter sur la gauche Terra Nova. Mais, à lire Le sens du peuple, on peine à voir ce qu’elle pourrait concrètement offrir si elle venait à l’emporter, à part peut-être une combinaison inédite et bien peu attractive de dirigisme économique type programme commun et de relativisme moralisateur, soit un mélange des travers de la gauche d’hier et de celle d’aujourd’hui.
Décidément, la refondation de la gauche semble mal partie.

18 commentaires:

  1. J'aime quand vous étudiez quelques essais de façon complète et que je n'ai plus que la synthèse à lire chez vous.
    Merci et bravo Aristide.
    (ps: j'ai téléchargé des Tocqueville et des Rousseau sur mon ipad, ce n'est qu'un premier pas mais c'est bien, hein que c'est bien ?)

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  2. "Lorsque j'ai de l'argent je m'achète des livres. S'il m'en reste un peu je m'achète de quoi me nourrir et me vêtir."

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  3. Quand les livres sont libres de droit...on n'a même pas besoin de les acheter. On les cueille sur internet comme des fruits sauvages et gratuits ;)

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    1. C'est vrai, mais en ce qui me concerne j'ai du mal à lire de longs textes sur un écran. Vous avez essayé les liseuses?

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    2. Oui, et j'adore ça. Je peux trimbaler des piles de documents et de livres dans mon sac à main et faire face à toutes les situations de déplacements ou de temps d'attente imprévus. J'ai commencé par un sonyreader ( avec un dictionnaire angloanglais intégré qui s'ouvre quand on clique sur un mot, et qui m'a fait bien progresser ) mais maintenant on m'a offert un ipad. Je le trouve formidable : la lecture est très confortable et il est rétro éclairé la nuit ce qui présente un gros avantage quand on veut lire pendant que d'autres dorment.
      Mais je ne renonce pas pour autant aux livres papiers ...que je commande sur internet bien entendu ;)

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    3. Il faudrait que j'essaye je le sens bien, mais je suis un peu réticent.
      J'aime bien pouvoir griffonner des notes dans les marges de mes livres, et puis je ne suis pas sûr qu'un Ipad irait bien ma bibliothèque.
      Vous savez comment sont les bibliothèques des vieux châteaux...

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  4. Psssst, Aristide :

    "comment trouver un remède « de gauche » aux mots"

    C'est voulu, le jeu de maux ?

    (N'hésitez pas effacer mon commentaire si vous deviez corriger, je commenterai sur le fond plus bas...)

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    1. Sacré bon sang!
      On a beau lire et relire ce qu'on a écrit, il y a toujours des choses qui vous échappent. Votre esprit corrige spontanément, et vous ne voyez pas ce qui crève les yeux du lecteur.
      Je laisse subsister votre message, histoire de me faire honte et en espérant que cela aiguisera mon attention la prochaine fois.

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  5. Bonjour Aristide,

    La lecture de votre compte-rendu m'a fait pensé au Livre de BRIGHELLI "la Fabrique du crétin".

    A l'instar de BOUVET, BRIGHELLI est un homme de gauche qui dresse un constat juste à propos de la faillite du système scolaire français mais ne peut s'empêcher de désigner comme responsable de cette faillite le libéralisme.

    Vous me direz, que des auteurs de gauche écrivent publiquement que la situation s'est effectivement dégradée dans de nombreux (pour ne pas dire tous) domaines alors que les socialistes furent au pouvoir c'est déjà beaucoup !

    En effet, jusqu'à présent, ce qui caractérisait les socialistes c'était bien le déni de réalité s'agissant des causes et des conséquences de la délinquance, l’immigration,etc...

    En conclusion, je me dis qu'au vu de cette évolution il nous est permis de rêver un peu, que d'ici 30 ans (au minimum !) les gens de gauche finiront par reconnaître leurs erreurs et prendre les bonnes décisions, mais d'ici-là je crains que nous aurons tous atteint de plein fouet le mur de la réalité.

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    1. Votre comparaison me semble pertinente.
      J'ai lu en effet bien des livres écrits par des enseignants - et j'en connais même personnellement - qui déplorent sincèrement ce qu'est devenu l'école mais qui restent viscéralement attachés à ce qui a produit ce désastre, et qui par conséquent emploient toutes leurs ressources intellectuelles pour attribuer la faute à ce qu'ils n'aiment pas, comme "le libéralisme".
      Evidemment on peut toujours se dire "Dieu se rit de ceux etc.", mais pour nous autres pauvres mortels c'est quand même beaucoup moins amusant.

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    2. Je suis bien évidement d'accord avec vous.

      Pour avoir vécu longtemps à Evry en plein milieu de la diversité tant vantée par notre intelligentsia politique et médiatique, je sais aussi à quel point un idéal, qui peut sembler humaniste au premier abord, peut se révéler destructeur voir meurtrier.

      Cependant rien ne nous empêche de rester optimistes, la réalité existe toujours après tout et j'ai la faiblesse de croire qu'on ne peut utiliser indéfiniment ses ressources intellectuelles pour y échapper.




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  6. Mon analyse à moi que j'ai (version courte) :

    La gauche ne s'est construite que par opposition à la droite.

    Or la droite, depuis des décennies, n'a jamais cessé de céder, céder et encore céder à la gauche pour devenir une droite "molle".

    La gauche se retrouvant sans adversaire valable est subitement désemparée. Elle se retrouve donc dans l'obligation de réfléchir par elle-même, d'innover, d'inventer... dur, dur !

    Certes, elle puisera dans le "sociétal" : mariage des homos, droit de vote pour les étrangers, etc. Bref, que des gadgets, des idées accessoires, dont la majorité du peuple, lui, se fout bien.

    En ayant étouffé son ennemi de toujours, la gauche se retrouve tel le parasite ayant tué l'entité parasitée : sans ressources.

    Ennuyeux, ça.

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    1. Sans ressources intellectuelles, ça c'est sûr.
      Ce pourquoi d'ailleurs nous ne devrions pas perdre l'espoir de l'emporter.

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    2. En fait, la droite est largement gauchie. La différence avec la gauche, c'est qu'elle a conservé quelques morceaux de structure et quelques points d'ancrage pas toujours bien assurés.

      Je suis à peu près d'accord avec vous sur l'image du parasite, j'y ajouterais (en changeant d'image) un dose de "balle dans le pied". Au bout du compte, en luttant contre la droite, la gauche lutte aussi contre elle-même et ne peut rien proposer (hormis quelques gadgets) sans entrer en conflit avec elle même ou sans être confrontée à l'irréalisme de plus en plus évident de ses positions.

      La lutte droite gauche se résume à une lutte entre deux blocs d'influence deux confréries de marionnetistes, lutte arbitrée par les médias, qui ne savent plus quoi faire de leur papier (moi, je sais). Dans les médias, on peut espérer voir des "conversions" utilitaires, étant donné la tournure des évènements (popularité/sondages) dont ils sont les artisans sans être responsables (ils ne savent plus vraiement où ils habitent); j'aime bien les qualificatifs utilisés par Dedefensa tels que "infraresponsabilité", "inconnaissance" ...

      Dans les deux camps de toutes les façons, il n'y a plus personne à la hauteur des enjeux en position de se faire entendre, et on est très mal barrés.

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    3. "la droite est largement gauchie"
      Aristide a un profond défaut qui est de croire que Droite et Gauche sont des concepts réellement opérants. Je ne débats pas de la foi des Hommes de Droite et des Hommes de Gauche qui restent convaincus de ce clivage.
      Druon disait «Il existe deux partis de gauche en France, dont l’un s’appelle par convention la droite».
      En fait, on pourrait dans bien des cas, inverser la polarité (dans le domaine économique, c'est flagrant), donc oublions cet concepts.
      J'aime votre définition "La lutte [...] entre deux confréries de marionnettistes" et j'ajoute que les médias (supposés arbitres) n'ont d'autre fonction que d'éliminer les troubles-fêtes qui se refusent à accepter les "règles du jeu" qu'ont fixé les protagonistes.
      Nota : ancien militant du CERES, je reste outré du ralliement de JP Chevènement qui ne peut s'expliquer que par la négociation de places !


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    4. Vous noterez que ce n'est pas moi qui dit "la droite est largement gauchie".
      Pour le reste, il y a des gens qui se disent de droite et d'autres qui se disent de gauche. J'essaye de comprendre ce qu'ils veulent dire par là, comme dans le cas de Laurent Bouvet. C'est tout.

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  7. Ce que j'entendrais, moi, par "gauche populaire", ce serait, en gros, le PC des années 60 ou 70: nationalisations, politiques publiques ambitieuses, souveraineté nationale (donc, entre autres,sortir de l'euro), afin de réduire autant que possible les inégalités sociales entre riches et pauvres; et pour le reste: réac à fond (peine de mort, répression sévère de la délinquance, immigration réduite au minimum, valeurs familiales traditionnelles, etc...
    Encore merci pour cette lecture de Bouvet.

    Dominique

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    1. Eh bien, figurez-vous que je me demande si ce ne serait pas quelque chose comme ça que Laurent Bouvet aurait à l'esprit, même s'il ne le dira sans doute jamais comme ça.
      Pour ma part, au vu de ce que la gauche française est devenue j'en viendrais presque à regretter le PCF. C'est dire...

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