Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 8 mai 2013

Libéral et catholique



 
Un échange avec droitedavant à propos du libéralisme, suscité par mon dernier billet, m’incite à publier ici ce texte de Pierre Manent, paru initialement dans La Nef en juin 2008 (n°194).
Le texte est court mais, me semble-t-il, donne beaucoup à penser, et peut je crois intéresser bien au-delà du cercle de ceux qui se définissent comme catholiques ou comme libéraux.
Je le soumets donc à votre sagacité et je vous signale par ailleurs une intéressante série d'entretiens avec Pierre Manent, autour du thème des Etats-Unis, disponible ici.
Je m’absente pour quelques jours, mais que cela ne vous empêche pas de laisser des commentaires si vous en avez envie, j’essayerai d’y répondre quand je rentrerai.



Libéral et catholique


Par Pierre Manent

Dans un numéro récent de Liberté Politique (été 2007), John Milbank a développé une critique longue et argumentée de mes travaux sur l’histoire et le sens du libéralisme. Il me donne ainsi l’occasion, et d’abord l’envie d’essayer de définir ce que pourrait être une juste perspective chrétienne, plus précisément catholique, sur le libéralisme.
Partons d’abord d’un fait massif : le régime libéral est devenu le mode de gouvernement et de régulation de la vie commune de plus en plus dominant dans l’aire marquée par le christianisme. Ce développement séculaire répond à des causes profondes. Il ne saurait être « accidentel ». Après d’autres, j’ai essayé d’expliquer comment il répond à un « problème structurel » du monde chrétien : il est la « solution » à notre « problème théologico-politique ». Est-ce la solution la meilleure ? C’est en tout cas celle qui l’a emporté. Ce ne fut pas une victoire de la force car le libéralisme l’a emporté à la suite d’une longue bataille intellectuelle et politique qui a mobilisé les esprits les plus aigus dans tous les partis. Les raisons et la raison furent mobilisées. Le libéralisme représente-t-il une victoire de la raison ? C’est ce qu’il pense de lui-même. En tout cas il persuada les peuples par ses raisons, et aussi par le fait que nos pays apparurent d’autant mieux gouvernés, et la vie sociale d’autant mieux organisée, que le régime était plus libéral. Beaucoup de critiques légitimes peuvent être adressées au régime libéral, y compris ou spécialement dans une perspective chrétienne, mais elles sont vaines, à vrai dire frivoles, si elles ne savent pas reconnaître les faits que je viens de rappeler. Vaines et même frivoles si elles ne commencent pas par le prendre au sérieux.

Le régime libéral est la forme qu’a prise parmi nous le « temporel ». Le « mépris du temporel » est, selon Péguy, une tentation inséparable du christianisme. Comprendre le sens et mesurer la portée de la démarche libérale, c’est le commencement de ce respect du temporel que demande Péguy. Je viens de dire que le libéralisme est « notre temporel ». Je le situe ainsi en continuité avec les formes pré-libérales du temporel. C’est ici, il me semble, le cœur de ma divergence d’analyse avec John Milbank. Comme beaucoup de théologiens chrétiens, ce dernier voit la philosophie  moderne naitre comme « le fruit paradoxal d’un certain type de théologie » (p.61). Une telle vue conduit à considérer finalement le libéralisme comme une hérésie chrétienne : « Hobbes et Locke […] ne furent pas à proprement parler des penseurs laïcs, mais bien plutôt des chrétiens hérétiques » (p.62). J’ai peine à croire qu’un chrétien qui lit Hobbes avec un peu de soin puisse conclure autre chose sinon que l’homme de Malmesbury était un athée matérialiste fort décidé. Pourquoi ne pas le reconnaître bonnement ? D’abord parce qu’on répugne à admettre qu’un grand esprit, qui a connu notre foi, ne l’a nullement partagée. Ensuite, parce qu’on ne s’interroge pas suffisamment sur les motifs d’un auteur comme Hobbes. Sur les raisons de l’athéisme ou de l’hostilité au christianisme.

I
Indépendance du temporel

Ces motifs, ces raisons, sont dans la nature même de l’homme, et c’est pourquoi les élaborations libérales doivent être comprises dans le prolongement des efforts médiévaux vers l’indépendance du temporel. John Milbank voit au contraire un monde médiéval saturé de christianisme, et c’est pourquoi d’ailleurs il est obligé de définir le libéralisme de Hobbes et Locke comme une hérésie chrétienne. Or il n’y a pas de plus grand obstacle à la compréhension de ce qui s’est passé que cette représentation du Moyen Âge. On écrit l’histoire comme s’il y avait eu une époque où « tout le monde était chrétien », où la religion exerçait son autorité sur tous les aspects de la vie. Quel manque d’imagination ! Ne lit-on pas les fabliaux, Boccace, Marcile ? Ou pense-t-on que les gens du Moyen Âge n’étaient pas des hommes comme nous, mais seulement des saints ou des saintes de vitrail ?
En vérité, en ces temps comme aujourd’hui, il y avait trois grandes forces – trois grands désirs – dans la nature humaine qui regimbaient contre la loi et la foi chrétienne : le désir sexuel, le désir d’indépendance de la raison, le désir de se gouverner soi-même. Ce sont les trois grandes voies par lesquelles l’homme espère se suffire à lui-même. Seule la troisième nous concerne directement ici, mais elle est inséparable des deux premières. Si Machiavel entend délivrer l’acteur politique des règles de sa conscience dans le Prince, il a le même propos pour les hommes privés, en particulier pour les femmes, en ce qui concerne leur vie conjugale dans la Mandragore.

II
L’originalité du christianisme

Dans les aires juives et musulmanes au Moyen Âge, le désir sexuel et le plaisir philosophique ne furent pas moins impérieux que dans l’aire chrétienne. Ce qui fut propre à l’aire chrétienne, c’est l’audace et la cohérence du projet politique, ou la manière dont le désir d’émancipation philosophique se lia à un projet de construction politique, chose que l’on ne peut observer ni chez les Juifs ni chez les Musulmans. Quelle est la cause dans la religion chrétienne de ce développement propre au monde chrétien ? C’est une question très difficile à laquelle je n’ai pas de réponse. On dit souvent que le christianisme se distingue des deux autres révélations par le fait qu’il propose une foi et non pas, comme dans le judaïsme et l’islam, une loi ; qu’il laisse donc les Chrétiens libres de s’organiser politiquement comme ils l’entendent. C’est certainement vrai, même si l’Eglise de la fin de l’empire romain ou de la période médiévale n’apparaît pas spécialement comme une institution qui « laisse libres » les sociétaires.
Suivant une suggestion de Saint Augustin, je mettrais l’accent sur le point suivant : ce qui distingue les Chrétiens de tous les autres, païens comme Juifs et Musulmans, c’est qu’ils rejettent entièrement la distinction entre le grand nombre et le petit nombre, entre l’exotérique et l’ésotérique, en ce qui concerne l’accès à la vérité divine. Distinction essentielle pour la philosophie païenne, et qui joue un rôle considérable dans le judaïsme et l’islam. Pour le christianisme, les hommes ne sont pas naturellement égaux, mais ils sont également capables de recevoir la vérité divine. Cela rendit possibles des développements impossibles ailleurs.

III
L’Etat neutre ou laïc

Ce qui est plus clair, c’est la manière dont la philosophie libérale conçut le projet d’émancipation à l’égard de l’autorité de l’Eglise. Puisque le « mélange médiéval » conduisait à des conséquences si dommageables, et finalement, après la Réforme, à ces guerres « civiles et religieuses » qui fixèrent définitivement les termes fort urgents de « notre problème », il fallait « nettoyer l’aire » et construire un ordre humain exempt de cette confusion. L’instrument et le pivot de ce nouvel ordre, c’est l’Etat souverain et libéral qui fait l’objet de mes travaux. Disons seulement ici qu’il repose sur la séparation entre le pouvoir et l’opinion, y compris ou en particulier religieuse. Une certaine critique catholique a dénoncé cet Etat neutre ou laïc comme un Etat qui était en réalité athée qui substituait à l’autorité de l’Eglise l’autorité d’une idéologie antireligieuse. Certains épisodes de l’histoire de nos nations justifient un tel diagnostic, mais il serait erroné d’y voir la vérité générale de l’Etat libéral. C’est que ledit Etat n’a pas seulement domestiqué ou humilié l’Eglise, il a aussi noué alliance, non sans tensions ou crises, avec sa nation qui était largement chrétienne. Combien nombreuses et variées sont, dans la France de la laïcité militante, les collaborations entre l’Etat, au sens de l’organisation politique de la nation, et les citoyens chrétiens, en particulier catholiques ! Je ne mentionnerai que le financement de l’enseignement privé catholique et l’entretien des édifices du culte.

Si je voulais résumer d’un mot les mérites du libéralisme pour un chrétien, je dirais ceci : un ordre politique libéral en état de marche décourage la recherche d’une « théologie politique » chrétienne. Qu’est-ce qu’une « théologie politique » ? C’est une construction intellectuelle qui prétend déduire un ordre politique ou social des propositions ou des dogmes du christianisme. Le « droit divin des rois » ou la « théologie de la libération » sont de telles « théologies politiques ». Elles peuvent avoir leurs mérites dans des circonstances données, mais il convient d’en mesurer toujours le caractère extrêmement glissant. Le libéralisme nous fait regarder aussi avec scepticisme les « théologies sociales » comme le « corporatisme » ou le « socialisme chrétien » qui semble avoir la sympathie de John Milbank. Il aurait aussi ma sympathie si je pensais que notre seule tâche est de peindre l’image de la société chrétienne la plus plaisante et avenante. Dieu nous garde des utopies chrétiennes !
Nous pouvons peu de chose, et nous savons que nous sommes pêcheurs. L’ordre libéral ne nous empêche pas de « devenir chrétiens ». Il n’empêche pas l’Eglise de poursuivre sa mission. Sa cupidité ne nous empêche pas d’être tempérants. Sa débauche ne nous empêche pas de « garder notre cœur ». Sa cupidité et sa débauche d’ailleurs n’appartiennent pas au libéralisme en tant que tel, mais sont le fait de l’homme pêcheur. Nous appartenons à de vieilles nations chrétiennes dont il est légitime et honorable de vouloir préserver, voire renforcer, la marque chrétienne, non par affection pour nos « racines », mais parce que c’est ainsi que nous remplirons la responsabilité politique que chacun de nous a à l’égard de son peuple. Responsabilité pour le « salut temporel » du peuple, mystérieusement lié au salut éternel du chacun de nous, comme Péguy l’a ressenti et expliqué de façon inoubliable.

28 commentaires:

  1. "Beaucoup de critiques légitimes peuvent être adressées au régime libéral, y compris ou spécialement dans une perspective chrétienne, mais elles sont vaines, à vrai dire frivoles, si elles ne savent pas reconnaître les faits que je viens de rappeler."

    C'est pas un peu spécieux, l'argument du type qui n'admet qu'on puisse critiquer sa position qu'à condition d'être d'accord avec ses postulats de départ ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La connexion fonctionnant de la voiture dans laquelle je me trouve, je peux commencer à vous répondre (rassurez-vous, ce n'est pas moi qui tient le volant).
      Une précision d'abord, pour le cas où vous l'ignoreriez, Pierre Manent est catholique, et un catholique très sérieux (mais aussi très réservé) pour autant que je sache.
      Il parle de "faits". Quels sont ces "faits"?
      1) le régime libéral est devenu le mode de gouvernement et de régulation de la vie commune de plus en plus dominant dans l’aire marquée par le christianisme.
      2) Ce développement répond à des causes profondes.
      3) Le libéralisme s'est imposé essentiellement par la persuasion, pas par la force.

      Si vous n'admettez pas ces faits, ce n'est effectivement pas la peine de poursuivre. Mais ne pas les admettre revient me semble-t-il à nier trois vérités historiques incontestables. Ce sont bien des faits, pas des postulats.
      En revanche je ne vois pas en quoi ces faits préjugeraient de ce qui va suivre.
      Si vous voulez évaluer les mérites de la Révolution française par exemple, il faut bien commencer par admettre qu'elle a eu lieu et que l'Ancien Régime n'existe plus.

      Supprimer
  2. Texte intéressant et souvent pertinent, mais un peu gâché (ou révélé ?) par la fin, où le christianisme est présenté comme possible dans le libéralisme, à l'échelle individuelle, ce qui serait à mettre à l'actif du libéralisme. C'est un argument assez faible dans la mesure où le nazisme aussi, par exemple, permettait d'être chrétien, et même de devenir chrétien (et pardon pour le point Godwin, mais chacun comprend que je n'assimile nullement libéralisme et nazisme en disant cela).

    D'autre part, le libéralisme est présenté comme le système actuel d'organisation de nos sociétés, ce qui est bien vague. Il n'y aurait donc aucune différence entre une société sarkosiste et une société hollandiste ? A mon avis de chrétien très modérément libéral, il n'y en a effectivement aucune, mais il faudrait en tirer plus de conséquences et décrire un peu plus précisément le mouvement d'autonomie de l'individu dans le libéralisme de droite ou de gauche : volonté de supprimer tous les tabous sexuels, par exemple, de détruire jusqu'à l'idée même de loi devant s'imposer d'en haut à l'individu, etc. Je ne vois pas en quoi ce libéralisme-là serait compatible avec le christianisme, puisqu'il en nie le principe même d'insuffisance de l'homme : en régime mental chrétien, en effet, nous devons trouver hors de nous-mêmes notre justification. Il faudrait plutôt dire que le libéralisme actuel laisse encore la possibilité aux hommes d'être chrétiens, mais seulement parce qu'il n'a pas atteint son plein développement, alors qu'un libéralisme achevé conduisant à l'atomisation de la société, à l'enfermenet de l'individu sur lui-même, monade spéculaire incapable de penser la transcendance, ne peut que saper, puis détruire les conditions d'une vie chrétienne.

    Dans ce texte comme ailleurs (je crois), Manent présente le libéralisme comme autre chose qu'une idéologie. Il n'y aurait pas de logique libérale implacable, mais seulement une sorte de modus vivendi libéral, un bricolage rendant possible la meilleure vie sociale réaliste. C'est précisément ce qui est en question, ce qu'il faudrait discuter d'abord. Un libéralisme pragmatique m'irait assez, en effet, mais si l'on peut montrer que la théorie du genre, par exemple, est d'essence libérale, on aura du mal à me convaincre que ce libéralisme n'est pas pure idéologie, se développant tout seul, comme une mécanique, sans répondre le moins du monde à un besoin réel de l'homme. Ce n'est pas du bricolage chargé d'améliorer les choses et qui rechignerait à vouloir créer un monde et un homme nouveaux. C'est bien plutôt un totalitarisme de la liberté individuelle.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce que vous dites appelerait une longue réponse, que je n'ai pas le temps de faire pour l'instant. Mais avant même cela il faudrait être sûr que nous parlons bien de la même chose.
      Je crois avoir une idée assez précise de ce que j'appele le libéralisme (et de ce que Pierre Manent appelle ainsi), en revanche à vous lire je ne suis pas bien sûr de savoir ce que vous désignez par ce terme.
      Pourriez-vous me donner quelques précisions sur ce qu'est selon vous "le libéralisme"?

      Supprimer
    2. Bien volontiers.
      Le libéralisme est une doctrine philosophique qui fait de la liberté individuelle le coeur de la question sociale et politique. Son présupposé principal est que l'individu est la cellule de base de la société, que celui-ci a la propriété exclusive de sa personne et que tout ce qui lui est imposé doit être justifié par un intérêt majeur. Tous les rapports humains doivent faire l'objet d'un contrat entre individus, à commencer par le mariage.
      Il me semble, par exemple, que le fameux "mariage pour tous" est une mesure très libérale.

      Supprimer
    3. Je trouve enfin un moment pour vous répondre. Je vais donc essayer de faire parler Pierre Manent, un peu comme Socrate avait fait sortir Protagoras de terre pour qu’il puisse défendre ses positions.

      « Mon cher Marco Polo,

      Pour commencer vous dites que dans mon texte, « le libéralisme est présenté comme le système actuel d'organisation de nos sociétés, ce qui est bien vague ». Je ne crois pas avoir employé une telle formule, qui est effectivement vague. Je parle à plusieurs reprises de « régime libéral » et de « l’ordre politique libéral ». C’est assez vous dire que je conçois le libéralisme avant tout comme une forme de gouvernement. Quelle est cette forme ? Un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal, mais pas unique, est de protéger les droits naturels des individus. Le nom commun de ce type de régime est la démocratie, une démocratie toutefois qui n’est pas celle de la cité grecque et qui pour cette raison est habituellement qualifiée de « moderne », ou de « libérale ». Vous le voyez, il ne s’agit là nullement d’un « bricolage », mais au contraire d’un dispositif politique et moral très élaboré
      En ce sens, votre question « Il n'y aurait donc aucune différence entre une société sarkosiste et une société hollandiste ? » appelle une double réponse : d’une part il existe évidemment des différences politiques entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, différences qui font qu’il n’est pas absolument impertinent de se demander si l’un ne serait pas préférable à l’autre ; mais d’autre part tous deux se situent à l’intérieur de l’horizon de la démocratie libérale. Les différences sont donc nécessairement modestes (ce qui ne signifie pas négligeables).
      Votre principale critique contre le libéralisme, si je comprends bien, serait que celui-ci serait « un totalitarisme de la liberté individuelle », qu’il conduirait à nier toute « transcendance », à supprimer toute limite à nos caprices individuels.
      Il est vrai que le libéralisme part de l’individu puisque le régime libéral a, comme je l’ai dit, pour but premier de protéger les droits des individus. Mais ces droits sont des droits naturels. Dans son acception originelle le libéralisme repose donc sur l’idée que l’homme a une certaine nature. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains et car ils vont le plus souvent à l’encontre du bien commun.

      Supprimer
    4. En ce sens, votre affirmation selon laquelle, pour le libéralisme, « tous les rapports humains doivent faire l'objet d'un contrat entre individus » me parait tout à fait étrangère à ce que j’appelle, moi, le libéralisme. Que le gouvernement légitime soit censé reposer sur une forme de contrat n’implique nullement que tous les rapports humains devraient suivre ce modèle. Dire que tous les rapports humains devraient obéir au même principe est une forme de fanatisme philosophique pour lequel, personnellement, je peine à trouver la moindre justification, et qui n’appartient certainement pas aux grands auteurs qui ont posé les fondations intellectuelles de la démocratie libérale.
      En bref, rien dans le libéralisme originel ne me parait conduire à l’extension infinie des droits ou au « totalitarisme de la liberté individuelle ».
      Ce qui y conduit, c’est tout au contraire la corruption et l’oubli du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal.
      Dans un « ordre politique libéral en état de marche », il n’y a nulle tentation de transformer radicalement l’être humain, de modifier les caractéristiques essentielles de la nature humaine. Un régime politique libéral est fondamentalement « modeste », en ce sens qu’il ne reconnait que des pouvoirs limités au gouvernement, en vue de buts également limités. C’est notamment le sens de cette séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui a souvent été si mal comprise en France pour des raisons qui doivent plus à l’histoire tourmentée de notre pays qu’aux principes libéraux eux-mêmes.
      J’en viens rapidement à la question des rapports entre christianisme et libéralisme. Il n’est pas niable que les principes fondamentaux (ce que vous appelez parfois, je crois, l’anthropologie) du christianisme sont différents de ceux du libéralisme. Comment pourrait-il en être autrement ? Le régime libéral est élaboré à la seule lumière naturelle, alors que le christianisme repose sur une forme particulière de révélation. Mais il me semble que les chrétiens sincères auraient tort de s’obnubiler sur cette différence. D’une part il n’est pas de régime politique « chrétien » à proprement parler. Les Evangiles sont très insuffisant pour organiser la vie collective, comme l’ont très vite compris les pères de l’Eglise (ce qui explique d’ailleurs que le christianisme ait pu accueillir la philosophie politique classique en son sein, presque sans rien y changer - mais passons). Les régimes politiques dans lesquels nous devons vivre, en tant que chrétiens, devront toujours incorporer des principes qui ne sont pas, à strictement parler, chrétiens. D’autre part, ce seront aussi toujours des régimes politiques imparfaits. Et cela ne saurait nous surprendre, puisque nous savons vous et moi que l’homme est pêcheur.
      C’est précisément ce fait qui, me semble-t-il, devrait nous rendre précieuse la modestie d’un régime libéral bien ordonné. Parce qu’il nous préserve contre certaines tentations autoritaires dont, il faut le reconnaitre, l’Eglise n’a pas toujours été exempte. Parce qu’il nous protège contre la tentation de croire que nous pourrions perfectionner l’homme. Et parce qu’à l’inverse il ne nous empêche pas de chercher à nous amender personnellement, pas plus qu’il ne nous empêche de transmettre la « proposition chrétienne » aux autres hommes.

      Supprimer
    5. De ce point de vue, ni l’état actuel de notre pays ni son histoire ne me paraissent de bon guides pour juger de cette question. Mais que le régime libéral puisse accueillir, et même favoriser indirectement, une certaine forme de christianisme c’est, me semble-t-il, ce que l’histoire des Etats-Unis, jusqu’à une date somme toute récente, montre au delà de tout doute raisonnable. Et que le régime libéral ait besoin de cette forme de christianisme pour subsister sur le long terme, c’est également ce dont je suis persuadé, à l’instar de Tocqueville, et des pères fondateurs des Etats-Unis. C’est aussi pour cela que j’écris que : « Nous appartenons à de vieilles nations chrétiennes dont il est légitime et honorable de vouloir préserver, voire renforcer, la marque chrétienne, non par affection pour nos « racines », mais parce que c’est ainsi que nous remplirons la responsabilité politique que chacun de nous a à l’égard de son peuple. »

      Vous comprendrez bien, mon cher Marco Polo, que ce ne sont que des indications succinctes, et que cette discussion pourrait facilement se prolonger très longtemps. Mais, à défaut de cela, je pense que vous pourrez trouver, si ce n’est de quoi vous satisfaire, du moins de quoi mieux comprendre la position qui est la mienne en consultant les nombreux écrits que j’ai consacré à ces questions.

      Bien à vous

      Pierre Manent »

      Ouf ! Je ne sais pas si c’est ainsi que Manent vous aurait répondu, mais je pense en toute honnêteté que c’est un bel effort de ma part, et que cela mérite bien que je m’offre une petite mousse.

      Supprimer
    6. Merci pour ces brillants éclaircissements, qui relèvent en effet d'un effort méritoire (que je ne mérite peut-être pas !)
      Nous ne sommes pas d'accord sur les bases, c'est certain. Soyez cependant assuré que la position libérale me paraît la moins mauvaise parmi beaucoup d'autres (par exemple, je préfère un régime libéral à un régime communiste, mais ce n'est pas très original).

      Un point quand même : la doctrine sociale de l'Eglise s'inspire certes des Evangiles, mais relève bien de la connaissance naturelle, c'est-à-dire de la philosophie, avec arguments rationnels et tout ce qu'il faut.

      Je crois que le libéralisme est compatible avec le christianisme, à condition d'être limité par autre chose que lui. C'est là finalement, peut-être, notre seul point de désaccord.

      Merci en tout cas !

      Marco

      Supprimer
  3. Nonobstant le fait que je suis disqualifié d'emblée pour critiquer le libéralisme par la clause préalable posée par Manent, je vais quand même vous donner mon avis de benêt de base.

    Les libéraux qui veulent convaincre les chrétiens du bien fondé du libéralisme tiennent toujours un discours qui revient à dire : "Vous vous méfiez du libéralisme parce que vous le voyez à l'oeuvre autour de vous, et que ses fruits vous semblent être la destruction des valeurs, le relativisme moral, la promotion de l'athéisme et l'anomie généralisée ? Ne vous inquiétez pas : tout cela, ce n'est pas le vrai libéralisme, il ne s'agit que d'un dévoiement regrettable. Le vrai libéralisme n'a malheureusement jamais été appliqué, mais il existe et je l'ai dans ma poche. Portez-moi au pouvoir et vous verrez: le libéralisme que je mettrai en oeuvre sera respectueux des valeurs traditionnels et nullement hostile au christianisme."

    ça me fait vachement penser au vrai communisme. Vous savez, celui qui pourrait apporter le bonheur au peuple, qui n'aurait jamais causé des millions de mort, la pauvreté et la famine, mais qui n'a malheureusement jamais été appliqué et qu'il convient désormais d'adopter.

    J'ai pas confiance.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tss, tss, tss... Nous frôlons la mauvaise foi il me semble.
      Pierre Manent ne dit pas que le christianisme n'est "nullement hostile au christianisme" et "respectueux des valeurs traditionnels". Bien sûr qu'il y a une tension entre le christianisme et le régime libéral, Pierre Manent ne l'ignore pas.
      Il dit simplement que le libéralisme est moins hostile au christianisme que ce qu'une certaine frange des catholiques voudrait croire (et ici c'est à eux qu'il s'adresse).
      Par ailleurs, il faudrait rappeler qu'aucun ordre politique ne saurait être parfaitement en harmonie avec le christianisme. L'Ancien Régime aussi présentait des inconvénients pour les chrétiens, à commencer par le fait de mêler l'Eglise de manière très étroite, et sans doute trop étroite, à la gestion des affaires temporelles. Il faut relire les premiers philosophes politiques modernes sur ce point. Quoique l'on pense de leur solution, il me semble que leur diagnostic peut difficilement être contesté : l'imbrication du temporel et du spirituel (pour le dire vite) a, sur le long terme, gravement nuit à la fois au temporel et au spirituel.
      C'est aussi ce que veut dire Pierre Manent lorsqu'il rappelle que le libéralisme ne s'est pas imposé par hasard.
      Dernière chose. Il y a dans le dernier numéro de la revue Commentaire un long article de Pierre Manent intitulé "La crise du libéralisme". Article plus complet et plus critique, notamment sur certains aspects économiques du libéralisme. Il ne s'adresse pas au même public, puisque la revue n'est pas la même, donc Manent place l'accent sur d'autres points. Cela pourrait former un bon complément.

      Supprimer
    2. "Tss, tss, tss... Nous frôlons la mauvaise foi il me semble."

      Bof, non. Je ne prétends pas être en mesure de réfuter le bien-fondé du libéralisme par raisonnement. J'ai pas le niveau. Déjà, je n'ai jamais vraiment compris ce que c'était, le libéralisme. Ses défenseurs n'ont pas l'air tous d'accord sur la définition. Je ne suis pas un ennemi du libéralisme par principe non plus, notez bien. Mais mon instinct me dit de m'en méfier.

      Ceci étant dit, acquérir les rudiments d'une culture en philosophie politique fait toujours partie de mes objectifs à long terme. Donc je reviendrai vous en parler dans un an ou deux, quand j'aurai pu me faire un avis un tant soit peu étayé sur la question.

      Merci pour la référence.

      Supprimer
  4. Les gens qui prennent le libéralisme pour l'abolition de toute norme s'imposant à l'individu gagneraient immensément à lire cet article de Hans-Hermann Hoppe:
    http://www.institutcoppet.org/2012/11/03/du-conservatisme-et-du-libertarianisme-par-hans-hermann-hoppe/

    En effet on ne comprend rien au libéralisme si on ne voit pas que les libertés individuelles sont de simples corollaires des droits de propriété légitime, et si on n'en tire pas toutes les conséquences comme le fait ici Hoppe.

    Sur la question du christianisme, cet article de François Guillaumat éclaircira peut-être la question:
    http://web.archive.org/web/20111117011053/http://bastiat.net/fr/cercle/rencontres/1998-2.html
    (Début: "S'il est un premier point que le libéralisme et le christianisme ont évidemment en commun, c'est une partie du décalogue. Parce que, correctement entendu, le libéralisme n'est que la mise en œuvre de quatre de ses commandements : tu ne voleras pas, tu ne désireras pas injustement le bien d'autrui, tu ne mentiras pas, tu n'assassineras pas. Évidement, tout le monde peut prétendre respecter ces règles. Mais le libéralisme se distingue en ce qu'il ne s'en remet pas à un législateur pour définir le voleur et l'assassin, mais le fait en termes objectifs. Par exemple, le voleur n'est pas celui qui ne passe pas par les procédures étatiques reconnues pour s'emparer du bien d'autrui, mais celui qui s'empare du bien d'autrui sans son consentement.")

    J'espère que cela aidera à clarifier les termes du débat.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La définition du voleur est très contestable. En effet, quand j'emprunte une route goudronnée pour me rendre chez ma belle-mère, j'utilise un bien commun qu'il faut que je rembourse, non ? Du moins en partie, puisque je ne pourrai jamais payer aux autres tout ce que je leur dois. Ainsi, quand l'Etat me prend de l'argent, il ne "s'empare pas du bien d'autrui", mais prélève une taxe justifiée à titre de (petit) remboursement, puisque chacun, en réalité, utilise à son profit personnel les biens collectifs.

      Cet exemple montre qu'avant de définir le voleur il vaut mieux définir ce qui m'appartient et en quoi cela m'appartient, ce qui implique un biais, un examen, une étude, précisément ce que l'auteur cité ici semble récuser en vantant la capacité du libéralisme à définir le vol "objectivement" : prendre quelque chose à autrui sans son consentement. Oui, mais lui-même, d'où tient-il ce qu'il a ? Ne l'a-t-il pas pris en partie à la communauté ? N'a-t-il rien reçu ? S'est-il fait absolument tout seul ?

      Il me semble naïf de penser qu'on puisse ainsi éviter le travail d'un législateur alors que la vie est faite de relations entre individus, entre communautés, engendrant inévitablement des tensions sociales. Cet auteur me paraît même plus anarchiste que libéral, à s'en tenir à ces quelques lignes.

      "on ne comprend rien au libéralisme si on ne voit pas que les libertés individuelles sont de simples corollaires des droits de propriété légitime, et si on n'en tire pas toutes les conséquences comme le fait ici Hoppe".

      Mais la question des droits de propriété légitime est très compliquée, malheureusement. Il y a même un certain Rousseau qui pense que le grand drame humain est venu de celui qui, un jour, a clos "son" jardin d'une palissade en disant "ceci est à moi".

      Plus sérieusement, il faudrait que les libéraux nous expliquent un jour pourquoi ils tolèrent (quand c'est le cas) qu'un Etat puisse exiger d'un citoyen qu'il aille combattre les ennemis de la nation, au risque d'y laisser sa peau. N'est-ce pas le maximum de l'irrespect de la propriété de soi, si chère au libéralisme ?

      Pourrait-on aussi m'expliquer la logique libérale par rapport au mariage gay ? Un libéral conséquent peut-il être contre ?
      Qu'est-ce qui empêche libéralement parlant deux individus majeurs et consentants de se manger mutuellement, par exemple ? (j'évoque ici un fait divers, ce n'est pas une élucubration personnelle qui en dirait long sur mes propres perversions, hein).

      Bref, n'est-il pas risqué d'affirmer que nous sommes absolument propriétaires de nous-mêmes ?

      Pardon, tout ceci est un peu en vrac, et les questions sont posées sur un ton provocateur, j'en suis conscient. C'est seulement pour mettre un peu de vie dans la discussion éventuelle, car je respecte les penseurs libéraux comme tous les autres penseurs.

      PS : je viens de lire le texte de Hoppe (pas en entier), et il me semble qu'il est plus libertarien que libéral, non ?

      Supprimer
    2. D'après Philippe d'Iribarne :

      http://www.amazon.fr/L%C3%A9tranget%C3%A9-fran%C3%A7aise-Philippe-d-Iribarne/dp/2757809938/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1368093842&sr=8-1&keywords=l%27%C3%A9tranget%C3%A9+fran%C3%A7aise

      dire que la liberté est liée à la propriété, c'est une vision anglo-saxonne de la liberté (premier chapitre : qu'est-ce qu'être libre ?).

      De fait, Monsieur Hoppe est d'après Wikipedia un autrichien devenu américain, qui se réclame de l'anarchie ou à défaut de la monarchie.

      Ce qui me rappelle une histoire racontée par Galbraith, conseiller de divers présidents américains. Quelques années après la deuxième guerre mondiale, il avait été envoyé en Autriche pour voir comment ce pays se relevait. Il interroge le ministre qui le recevait :
      - A quoi attribuez-vous votre réussite à relever votre économie ?
      - Ce sont avant tout nos succès à l'exportation qui l'expliquent.
      - Ah bon ? Mais qu'est-ce que vous exportez ?
      - Les économiste de l'école dite autrichienne. Nous les exportons en masse, et le pays s'en porte infiniment mieux que s'ils étaient restés.

      (En effet,
      http://en.wikipedia.org/wiki/Economy_of_Austria
      "Ever since the end of the World War I, Austria has achieved sustained economic growth. In the soaring 1950s, the rebuilding efforts for Austria lead to an average annual growth rate of more than 5% in real terms and averaged about four point five percent through most of the 1960s.
      (...)
      Many of the country's largest firms were nationalized in the early post-war period to protect them from Soviet takeover as war reparations. For many years, the government and its state-owned industries conglomerate played a very important role in the Austrian economy. "

      ce qui n'est certes pas conforme aux désidératas de M. Hoppe).

      Pour en revenir au livre de Philippe d'Iribarne, les têtes de paragraphe du premier chapitre :
      "Il existe un moment particulièrement crucial dans l'idée que les sociétés européennes se son faites de la liberté : celui où, abandonnant une vision ancienne qui la regardait comme un privilège associé à une position sociale, elles sont passées à une vision moderne qui y voit le premier des droits de l'homme.
      (...)
      1. Le monde anglo-saxon et la figure du propriétaire
      En Angleterre comme aux Etats-Unis, il existe un lien intime entre l'idée de liberté et celle de propriété.
      (...)
      2. La liberté allemande : avoir droit au chapitre dans une communauté
      Dans la conception germanique, l'homme libre est celui qui, au sein d'une communauté, a voix au chapitre dans des décisions collectives auxquelles il est prêt à se soumettre.(*)
      (...)
      3. Liberté et noblesse en France
      4. Visions traditionnelles de l'homme libre et conceptions modernes de la liberté"

      (*) toute ressemblance avec une situation actuelle, par exemple au niveau de Bruxelles, serait naturellement purement fortuite.

      Supprimer
  5. @Marco Polo:

    - Effectivement l'auteur de l'article que j'ai cité est anarcho-capitaliste. Néanmoins, même si on ne le suit pas sur ce point, j'espère qu'il permettait de dissiper les malentendus sur la prétendue incompatibilité entre libéralisme et christianisme.

    - Le problème avec le fait de considérer que l'impôt est un "petit remboursement" d'un service rendu, c'est qu'il n'y a aucun moyen de vérifier que le service vaut effectivement ce qu'il coûte pour la personne qui en "bénéficie". C'est pourquoi certains libéraux très sérieux prônent la privatisation des rues (http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/article_132_.html)...

    - Concernant le mariage gay, les argumentations libérales ne manquent pas (exemple entre mille: http://www.pageliberale.org/?p=1745).

    - Sur les cannibales consentants: En effet, rien ne l'empêcherait, tout comme rien n'empêche aujourd'hui de pratiquer la zoophilie ou de torturer des chatons dans sa cave. Il y a toujours eu et il y aura toujours des dingues et des marginaux, et l'ostracisme social suffit amplement à en maintenir le nombre aussi bas que possible.

    Je ne peux évidemment pas être exhaustive concernant tous les problèmes éthiques qui se posent; pour ça il faut lire par exemple L'Ethique de la Liberté, de Murray Rothbard (http://mises.org/rothbard/ethics/ethics.)

    (Le terme de libertarien n'est qu'un néologisme américain servant à désigner les libéraux, à cause du glissement de sens du mot "liberal" vers la gauche... Donc je pense qu'on peut les employer de façon interchangeable.)

    @tochûde:
    "Qu'est-ce qu'être libre?" Là encore, je n'ai jamais eu la prétention de traiter dans le cadre étroit d'un commentaire de blog toutes les questions philosophiques qui sous-tendent le libéralisme. Voir L'Ethique de la Liberté si la position libérale radicale (anarchiste) vous intéresse. (Mais il ne me semble pas que la liberté sans la propriété ait beaucoup de sens...)
    En mentionnant la propriété, je ne cherchais pas à définir la liberté; je voulais seulement souligner que la liberté d'expression, ou de circulation, ou toutes les autres "libertés", ne sont que des corollaires d'un droit de propriété. (C'est ce qu'oublient par exemple les gens qui prétendent que le libéralisme implique la "libre immigration", comme si la "liberté de circulation" impliquait le droit de s'installer sur la propriété d'autrui sans sa permission...)

    Je ne sais que répondre à la vacherie du ministre autrichien, rapportée par un adversaire avoué de l'école autrichienne, vu qu'elle n'est pas argumentée. Si vous voulez connaître les économistes autrichiens, lisez-les et voyez si ce qu'ils disent a du sens. C'est d'ailleurs la seule école d'économistes qui mette un point d'honneur à écrire en prose limpide et sans charabia mathématisant. L'antre des "Autrichiens" actuels est ici: mises.org. Il y a de nombreuses ressources, dont des introductions à l'économie dans l'onglet Literature.
    Quant à l'épisode de l'histoire autrichienne auquel vous faites allusion, le raisonnement "post hoc ergo propter hoc" est totalement invalide. Là encore les Autrichiens ont le mérite d'accorder un soin particulier à préciser la méthodologie de leur discipline, contrairement aux autres qui adoptent l'empirisme et le positivisme sans se poser de questions (http://mises.org/document/94).

    Désolée pour l'abondance de liens. Les commentaires d'un blog ne sont pas un cadre idéal pour avoir un débat approfondi sur ces questions complexes, et mon intention était seulement d'apporter quelques pistes pour clarifier quelques malentendus (du genre "libéralisme = absence de toute norme", etc.).

    RépondreSupprimer
  6. Merci pour les réponses.
    Concernant les impôts le problème n'est pas tellement de savoir si l'on profite vraiment des biens collectifs : c'est toujours le cas, mais de savoir si l'argent donné (rendu à l'Etat) est actuellement bien dépensé. D'où la nécessité d'un système de contrôle par exemple démocratique (qui fonctionne bien mal aujourd'hui).

    Je ne suis pas sûr que l'ostracisme social dont vous parlez soit suffisant pour faire barrage au cannibalisme consenti. C'est bien le problème posé par le mariage gay : tout ce qui n'est pas contraire aux droits de l'individu et qui ne nuit pas à autrui doit être autorisé, que cela plaise ou non à la "société" (dont on sait qu'elle est un nid de réactionnaires). Les cannibales consentants seront un jour présentés comme les gays aujourd'hui : des gens qui ont bien le droit de vivre leur différence dans l'égalité.

    La question est justement de savoir si le libéralisme peut empêcher l'extension illimitée de ces droits (que je juge personnellement catastrophique) ou bien si au contraire il n'en est pas le principal vecteur.

    RépondreSupprimer
  7. Désolée d'y revenir à nouveau: je viens de découvrir une version bien plus étendue (30 pages) de l'article Libéralisme et Christianisme de François Guillaumat, qui pourrait vous intéresser, car il approfondit bien davantage la question et suggère des lectures complémentaires en notes:
    http://fr.scribd.com/doc/36135609/Francois-Guillaumat-Liberalisme-et-Christianisme

    Un point intéressant, qui nous dispense de considérer la question "Qu'est-ce que la liberté?" comme un préalable à l'adoption des idées libérales:

    "b. C’EST VRAI QU’ON DEVIENT LIBERAL PARCE QU'ON A COMPRIS L’ECONOMIE
    C'est une approche qui a, je ne dirais pas ses mérites, mais ses excuses, étant donné que la plupart des gens deviennent libéraux parce qu’ils ont appris l'économie politique. Le trajet personnel d'un libéral consiste généralement en ce qu'au départ, comme tout le monde, il est socialiste, éventuellement sans le savoir comme les colbertistes de «droite» ou les ingénieurs qui se prennent pour des économistes; puis il découvre, dans un cas particulier, que l'intervention de l'Etat ça ne marche pas,
    et ne pouvait pas marcher, parce que les actes instituant la politique en question devaient forcément avoir des effets autres,éventuellement contraires(6); puis il se rend compte que ce qu’il vient de découvrir dans un cas particulier, est en fait général: c'est dans son principe que l'intervention étatique ne conduit pas aux effets que ses instigateurs prétendent en attendre, parce qu’elle ne peut jamais le faire étant donné sa nature et les lois de l’économie(7).
    c. C’EST VERS LA FIN QUE LE LIBERAL DECOUVRE QUE LE LIBERALISME EST JUSTE"
    (etc.)

    Cette description correspond bien à mon parcours et à celui de beaucoup d'autres; d'où un certain sentiment de futilité face aux discussions abstraites sur la nature de la liberté, lorsqu'on a appris le raisonnement économique et étudié logiquement les effets nécessaires des différents types d'actions de l'Etat, et qu'on sait d'avance qu'elles ne peuvent atteindre les buts qu'elles prétendent viser. (Pour une typologie systématique, voir /Power and Market/ de Murray Rothbard par exemple.)

    RépondreSupprimer
  8. Pardon, je n'avais pas vu votre réponse.
    Je vous ferai simplement remarquer que nous sommes aujourd'hui dans le régime le plus socialiste que la France ait connu (60% du PIB de dépenses publiques ou presque), donc si le libéralisme rend inévitable le mariage gay, je voudrais bien savoir quel genre d'Etat il faut mettre en place pour réussir à ne pas avoir le mariage gay. Parce que pour le moment, toutes les "avancées" sociétales sont promues à toute force par notre cher Etat, nos médias aux ordres et notre chère éducation étatisée...
    Vous me semblez tomber dans le sophisme du "deux poids deux mesures et pétition de principe"... (http://fr.liberpedia.org/Deux_poids,_deux_mesures_et_p%C3%A9tition_de_principe)

    ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Votre réponse s'appuie sur l'idée que l'Etat et la société civile seraient deux choses différentes et opposées, alors que la modernité montre justement comment l'avancée de l'une vers l'individualisme conduit à l'extension du pouvoir de l'autre, comme l'a montré Tocqueville. Les hommes sont réduits à l'état d'individus tournant sur eux-mêmes à la recherche de leur petit bonheur, et l'Etat est là pour le leur donner. Tout cela parce que la société civile a en réalité disparu : il n'y a presque plus de strates sociales intermédiaires entre l'Etat et l'individu ; la famille, la religion sont affaiblies et n'empêchent plus l'Etat de gouverner directement les consciences par le biais notamment de l'Education nationale. Le problème, pour le libéralisme, c'est qu'à mon sens il participe à ce mouvement d'éradication des sociétés intermédiaires. En effet il est par nature individualiste, donc favorable à la suppression des éléments collectifs et à l'exaltation de la liberté individuelle.

      Il faut observer que ce mouvement ascendant de l'Etat a eu lieu dans tous les pays occidentaux, même les plus libéraux. Les Etats-Unis et l'Angleterre s'occupent beaucoup plus des gens aujourd'hui qu'il y a cent ans, et aucun libéral (non libertarien et en réalité anarchiste) ne prétend ramener l'Etat en dessous de trente ou quarante pour cent de dépenses publiques, ce que l'on pourrait considérer comme encore énorme. Pourquoi ? Parce qu'une société individualiste ne peut pas se passer d'un Etat fort et omniprésent ; l'individu livré à lui-même, qui ne peut plus compter sur les solidarités traditionnelles, ne peut survivre sans lui.
      Ce qu'il faudrait c'est un Etat conservateur, qui maintienne voire recrée le tissu social, mais on ne pourra qu'atténuer la présence de l'Etat, par exemple en divisant par 100 les subventions aux associations. Ce ne serait pas une mesure libérale, mais une mesure conservatrice visant à redonner du pouvoir aux collectivités non étatiques. Les libéraux, eux, ne s'intéressent qu'aux individus, et en cela font le lit de l'Etat.

      Supprimer
    2. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

      Supprimer
    3. Votre commentaire était intéressant, mais il était anonyme, et ici les anonymes n'ont pas droit de cité. C'est marqué en toutes lettres au-dessus de la fenêtre de commentaire.

      Supprimer
  9. Chrétien et libéral pourquoi pas!

    Voir ceci:

    http://www.economiematin.fr/les-experts/item/2972-noel-24-decembre-naissance-jesus-histoire

    Les liens évitent les longs commentaires même s'ils sont très intéressants.

    RépondreSupprimer
  10. Ma sagacité me souffle à l'oreille que sur cette photo, il a un sacré air de famille avec Woody Allen.
    Juste changé de lunettes…
    Je crois que je me suis trompée de fenêtre, j'aurais dû mettre ça dans le grenier peut-être…

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, plus le temps passe et plus il devient échevelé. Plus le temps d'aller chez le coiffeur peut-être?

      Supprimer
  11. Cher Aristide,

    Merci pour cette réponse. Je pense qu'un seul élément clarifie l'ensemble du message.
    "Un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal, mais pas unique, est de protéger les droits naturels des individus".
    La question des droits naturels des individus est donc fondamentale, puisqu'elle est la justification de l'existence du gouvernement.
    Définir ces droits naturels est une question philosophique (ou théologique, vous savez ce que je pense de la philosophie) et idéologique.

    Je suis d'accord avec les 4 commandements cités par Laure, qui sont la base des droits naturels. Mais on peut en ajouter d'autre. Par exemple, le droit de vivre dignement, d'avoir un toit, à manger (probablement au programme du FDG). Votre gouvernement libéral deviendra donc bien interventionniste pour garantir ces droits.

    Néanmoins, je reste sur ma faim pour trois raisons.
    1. Au-delà des droits naturels des gens, et des structures de gouvernement, qu'est-ce qui fait que nous faisons une nation? Je place le don gratuit (que ce soit une plus large contribution aux impôts ou le don de sa vie dans une tranchée) comme principe de base de l'édification de la société. La main invisible n'y est pour rien.
    2. Le libéralisme est une conséquence de nos structures chrétiennes qui s'est imposé partout (je ne conteste pas les postulats initiaux). Parfait, il ne peut donc devenir l'objet, encore moins le maître de nos sociétés, il n'en est qu'une conséquence. Votre définition du libéralisme, qui me convient parfaitement puisqu'il laisse la primeur à l'idéologie humaine (quels sont les droits naturels?), entraîne l'ultra-libéralisme (le prix du marché est bon; si je suis JP Morgan, et que décide d'acheter la moitiés des stocks mondiaux de blé pour spéculer à la hausse, je n'ai lésé personne lors de l'édification des contrats et des paiements; difficile à expliquer aux gens qui ne peuvent plus acheter de farine)
    3. Tout social ou colbertiste que je sois, je suis contre l'intervention de l’État dans énormément de domaines (les incitations fiscales pour les DOM-TOM sont l'illustration de ce type d'erreurs, mais la politique de QE de la FED aussi). Je suis entièrement d'accord avec Hayek pour dire que l'économie est une équation tellement complexe qu'on ne peut l'appréhender et que toute politique volontariste ne peut mesure les effets secondaires qui seront souvent contre-productifs. Je conçois l'intervention de l’État selon le principe de subsidiarité et il peut mettre en place des projets industriels et d'infrastructure.

    Enfin, il faut se méfier de la valeur des mots. Le mot "libéral" en France fait peur, que ce soit fondé ou non. Je doute que vous réussissiez à le réhabiliter (comme j'ai cessé de vanter Travail, Famille, Patrie, triptyque invendable de no jours :) )

    RépondreSupprimer
  12. Monsieur Manent est un snob qui rhabille son Christ en bourgeois. Sans doute de peur que sa nudité excite les passions.

    Le capitalisme se moque de la nature des régimes politiques qui le véhiculent. De multiples faits l'attestent de façon contemporaine et historique. Et cette identité commune n'ôte rien au fait que le démocrate stalinien ou républicain ou libéral ou socialiste ou écologiste ou chrétien, bref l'infinité des droites qui le traversent, vous vouliez un postulat, en voilà un, ont chacun leur traits particuliers. Le capitalisme subsume tous ses modèles. Il les broient, les rabotent, les mélangent, les recomposent.... tant et si bien qu'à la fin, il implose ! Car le capitalisme n'a pas d'extérieur et c'est cela qui le rend si révolutionnaire. Personne, absolument personne, n'est hors-système. La possibilité de l'histoire est enfin posée et cela me servira de postulat.

    A très bientôt pour la grande transformation. Ce qui implique une grande explication.

    question subsidiaire

    Dis-moi combien tu vaux et je te dirai quelle genre de marchandise tu es ?


    RépondreSupprimer
  13. en modifiant la phrase il les broie etc... j'ai laissé le pluriel.
    Ma foi ! L'ancien testament n'affirme-t-il pas que son Dieu-élohim est dieu-pluriel.

    RépondreSupprimer

LES COMMENTAIRES ANONYMES SERONT SUPPRIMES SANS AUTRE FORME DE PROCES, ALORS FAITES L'EFFORT DE PRENDRE UN PSEUDONYME OU DE SIGNER VOTRE MESSAGE. MERCI.