Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 6 novembre 2013

Jean-Claude Michéa : le chagrin et la pitié



 
Comme vous pourrez le constater, mes chers lecteurs, cet article est inhabituellement long. Trop long même, pour un article de blog, j’en ai bien conscience. Mais, à la différence de ce que je fais habituellement, il ne m’a pas semblé possible de le couper en plusieurs parties – sans d’ailleurs que j’arrive à m’expliquer exactement pourquoi. Quoiqu’il en soit, après avoir beaucoup hésité, je me suis finalement décidé à vous le livrer en une seule fois – ce qui bien sûr ne vous empêche nullement de le lire en autant de fois que vous le voudrez.

Et pour vous donner tout le temps de parcourir cet indigeste pavé, je le laisserai sûrement en « une » deux ou trois semaines.

Bonne lecture tout de même (pour ceux qui en auront le courage…)

Pourquoi faudrait-il parler des mauvais livres ? Ceux-ci sont déjà légions, n’est-ce pas, en quelque sorte, les multiplier bien inutilement que de prendre la peine d’écrire pour expliquer pourquoi ils sont mauvais ? Le temps dont nous disposons pour bien faire est si court, n’est-ce pas le gaspiller que d’en utiliser une partie pour dire le mal que l’on a pensé d’un livre, au lieu de l’employer à essayer de faire connaître ce qui, à votre avis, vaut la peine de l’être ?
Je comprends, certes, ce qu’un tel exercice peut, parfois, avoir de nécessaire. Je comprends aussi le plaisir – pas entièrement recommandable – que certains peuvent y trouver. Mais, pour ma part, je m’y adonne le moins possible. Sauf à y être contraint, par exemple pour des raisons professionnelles, je ne lis jamais d’ouvrage dont je serais convaincu qu’il est mauvais avant même de l’avoir ouvert.
Je n’ai donc pas ouvert L’empire du moindre mal, de Jean-Claude Michéa, en ayant un a priori défavorable sur l’auteur, bien au contraire. Ayant quelque idée des thèses par lui défendues je ne m’attendais évidemment pas à être d’accord avec ses conclusions, mais, d’une certaine manière, cela ne rendait la perspective de le lire que plus attrayante, car « celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause. »
Je savais aussi que l’auteur était tenu en grande estime par cette partie de la gauche qui essaye encore de penser, au lieu de se contenter de marteler les slogans du « vivre-ensemble », et qu’il avait aussi les faveurs de certains de ceux qui se classent eux-mêmes du côté de la « réaction ». Je pensais donc au moins y trouver matière à réflexion.
C’est peu dire que je fus déçu. Déçu non pas par ses positions ou ses conclusions, mais par sa manière d’y parvenir. Au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture s’imposait à moi cette remarque de Montesquieu, dans sa Défense de l’Esprit des lois :
« Cet art de trouver dans une chose, qui naturellement a un bon sens, tous les mauvais sens qu’un esprit qui ne raisonne pas juste peut leur donner, n’est point utile aux hommes ; ceux qui le pratiquent ressemblent aux corbeaux, qui fuient les corps vivants, et volent de tous côtés pour chercher des cadavres. »

Celui qui veut critiquer sérieusement le libéralisme, comme cherche à le faire Michéa, doit d’abord et avant tout lire, car le libéralisme, avant même d’être un mode de gouvernement, est un courant de pensée qui a été conçu, exposé, défendu par certains des plus grands esprits que l’Occident, et par conséquent la terre entière, ait porté. Mais lire, et spécialement les plus grands auteurs, n’est pas une petite affaire. Comme le disait si justement Goethe : « Les braves gens ne savent pas ce qu'il en coûte de temps et de peine pour apprendre à lire. J'ai travaillé à cela quatre-vingts ans, et je ne peux pas dire encore que j'y sois arrivé. »
Lire un journal, lire un roman quelconque ou un ouvrage universitaire ordinaire, cela n’est rien, et n’importe qui ayant appris à déchiffrer un texte peut le faire. Mais lire une de ces œuvres profondément méditées sorties d’un esprit de génie, c’est bien autre chose, et connaître son alphabet ne suffit pas. Il y faut une attention de tous les instants et, surtout, beaucoup d’humilité. Garder constamment à l’esprit que celui qui a écrit nous était très supérieur, qu’il a profondément réfléchi à ce qu’il couché sur le papier, et que, par conséquent, si nous trouvons des objections à lui faire, le plus probable est que lui-même y ait songé bien avant nous et y ait apporté une réponse que nous n’avons même pas aperçu. Garder aussi à l’esprit que, dans un livre de ce genre, rien n’est fortuit ni superflu et que celui qui n’a pas saisi toutes les parties du tout n’a pas saisi le tout. « Dans les livres fait pour l’amusement, trois ou quatre pages donnent l’idée du style et des agréments de l’ouvrage : dans les livres de raisonnement, on ne tient rien, si on ne tient toute la chaine. »
Parce que ces auteurs de génie étaient malgré tout des hommes, nous ne pouvons bien sûr exclure totalement la possibilité qu’ils se soient finalement trompés, qu’ils aient mal raisonné à un moment ou l’autre, qu’ils aient affirmé plus qu’ils ne pouvaient prouver. Mais nous n’aurons le droit de formuler de telles hypothèses qu’avec réticence, et après de longues années de fréquentation assidue et respectueuse de ces auteurs, que ceux-ci se nomment Platon, Saint Augustin, Shakespeare, ou encore Montesquieu. Notre devise, gravée en lettres capitales au fond de notre esprit, devrait être « Fools rush in, where angels fear to tread ».
Ce ne sont pas là les seules règles nécessaires pour bien lire les plus grands auteurs, mais elles font assurément partie des prérequis indispensables.
« Je demande une grâce que je crains qu’on ne m’accorde pas », écrivait Montesquieu dans sa préface de l’Esprit des lois, « c’est de ne pas juger, par la lecture d’un moment, d’un travail de vingt années ; d’approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques phrases. Si l’on veut chercher le dessein de l’auteur, on ne le peut bien découvrir que dans le dessein de l’ouvrage. »

 
Michéa ne lui a pas accordé cette grâce. Ni à lui, ni à Tocqueville, ni à Locke, ni a aucun de ces grands penseurs qu’il identifie comme « libéraux ». Dans son livre, tout y est rapetissé, déformé, simplifié, caricaturé parfois, sous le prétexte fallacieux de mettre au jour la « logique philosophique » du libéralisme. Car si faire preuve de logique et énoncer les prémisses implicites sur lesquelles repose un raisonnement, ainsi que les conclusions auxquelles il conduit, sont choses recommandables et légitimes, prétendre comprendre un auteur, et particulièrement un grand auteur, mieux qu’il se comprenait lui-même est non seulement extrêmement présomptueux mais constitue surtout un aller sans retour pour le solipsisme interprétatif. Celui qui lit un grand auteur en étant persuadé qu’il peut le comprendre mieux qu’il se comprenait lui-même n’apportera jamais le soin et l’énergie nécessaire pour le comprendre. Tout ce dont il ne percevra pas la logique lui apparaitra comme une faute de raisonnement, tout ce qui ira à l’encontre de ses convictions sera ignoré ou interprété comme une « naïveté », un sophisme, ou une erreur évidente. Celui qui lit un grand auteur en pensant qu’il peut le comprendre mieux qu’il se comprenait lui-même n’y trouvera jamais que ce qu’il a apporté avec lui, c’est-à-dire une confirmation de ses propres préjugés.
Ainsi, l’une des premières choses qui saute aux yeux en parcourant L’empire du moindre mal est la place très réduite accordée aux textes des auteurs que Michéa exécute – on n’ose pas dire « étudie ». Très peu de citations, pas la moindre analyse approfondie d’un passage essentiel d’une grande œuvre, rien qui à la fois attesterait d’un véritable effort de lecture et permettrait au lecteur de Michéa de se faire par lui-même une idée de la valeur des interprétations proposées. Pas même de référence aux précédents ouvrages de Michéa dans lesquels cet indispensable travail serait accompli, car après tout nul n’est tenu de tout redémontrer à chaque fois.
Soyons plus juste et mesuré que Michéa lui-même : peut-être le reste de son œuvre complète-t-il cette lacune. Peut-être, mais on peut légitimement en douter, et le lecteur qui déciderait de ne pas poursuivre l’expérience au-delà de L’empire du moindre mal serait assurément très pardonnable. Pour ne prendre que quelques exemples, quel effort de lecture et de réflexion peut-on attendre de la part d’un auteur qui parle sans sourciller des « innombrables entorses à l’observation empirique et au raisonnement logique » qu’aurait commis Adam Smith ? Qui affirme gravement que, pour Bastiat, la « suppression quasi-totale de l’impôt » a « la dignité d’une véritable obsession personnelle » et que ce dernier ne s’est pas aperçu « du caractère contradictoire de la solution qu’il proposait » ? Qui nous informe en passant, comme d’une chose évidente, que Constant et Tocqueville souffraient de « contradictions psychologiques apparemment insolubles » ?
Michéa est tellement plus intelligent que tous gens-là ; il voit ce que eux-mêmes ne pouvaient pas voir, il comprend ce qu’ils ont été incapables de comprendre : pourquoi, au nom du Ciel, perdrait-il son temps à lire méticuleusement les milliers de pages qu’ils ont écrits ? Pourquoi ferait-il l’effort de rechercher la cohérence de ce qui, spontanément, lui apparaît comme incohérent ? Il faudrait pour cela être plus qu’un saint, et Michéa ne semble pas avoir beaucoup de religion.
Le soupçon que Michéa est constitutionnellement incapable d’accorder aux grands auteurs dont il parle le soin et l’attention soutenue que ceux-ci exigeraient pour être pleinement compris se renforce d’ailleurs au fur et à mesure qu’il apparaît que ses propres références se situent largement du côté de la psychanalyse, c’est-à-dire d’une « science » qui prétend nous permettre de comprendre nos semblables mieux qu’ils se comprennent eux-mêmes. Ainsi L’empire du moindre mal a-t-il du moins le mérite de nous rappeler le prix intellectuel très élevé que doivent presque toujours acquitter les malheureux qui se sont laissés séduire par les sirènes de la psychanalyse.
Si les citations sont rares et les exégèses sérieuses inexistantes, le lecteur trouvera en revanche en abondance des références à des ouvrages universitaires de troisième ou quatrième catégorie, que cela soit pour s’appuyer sur leur prétendue autorité, ou bien pour engager des polémiques avec leurs auteurs. L’une des caractéristiques les plus désagréables de L’empire du moindre mal est en effet la propension marquée de son auteur à prendre à partie des poids-légers intellectuels, pour ne pas dire des minus habens titrés et plus ou moins à la mode. Que, par exemple, le « juriste » Daniel Borillo soit un braillard nuisible et – pour le coup – véritablement obsédé sexuel, voilà ce dont nulle personne de bonne foi qui se sera penché sur sa production ne pourra douter. Mais, précisément parce qu’il se situe si bas sur l’échelle des esprits, que peut-on gagner à montrer encore et encore les absurdités auxquelles conduit sa « pensée » ? Strictement rien, si ce n’est de se donner à peu de frais une haute estime de ses propres capacités intellectuelles. Quand à laisser entendre que les « théories » incohérentes proférées par les énergumènes de ce genre seraient la vérité effective du libéralisme de Montesquieu ou Tocqueville, c’est abuser gravement de la crédulité de ses lecteurs, ou bien démontrer que l’on est incapable de lire véritablement davantage qu’une étiquette de boite à camembert.
Ainsi, essayer de réfuter méthodiquement chacune des affirmations de Michéa au sujet du libéralisme est à la fois impossible et inutile. Impossible car, les thèses défendues par Michéa ayant la prétention de « simplifier la question » et de dévoiler « la logique libérale » dont les grands libéraux sont censés ne pas s’être aperçus, elles ne sauraient être réfutées par un patient travail d’exégèse. Lorsque le contradicteur aura montré, avec beaucoup d’efforts et de temps, que le sens donné par Michéa à tel ou tel passage d’un grand auteur n’est manifestement pas le bon, celui-ci pourra toujours arguer qu’il ne se soucie pas des détails mais de la figure d’ensemble, avant de se réfugier dans l’une ou l’autre des milliers de pages que cet auteur a produit de son vivant pour en tirer telle ou telle autre citation mal interprétée et censée montrer ce qu’est la fameuse « logique du libéralisme ». Et ainsi de suite, jusqu’à ce que le contradicteur, lassé de le poursuivre en vain, abandonne la partie. Mais c’est aussi inutile, car ceux qui ont de la bonne foi, de la patience et des yeux pour lire pourront constater par eux-mêmes, en allant directement à la source, tout ce que ses interprétations des classiques du libéralisme ont de forcé, de tronqué, de tendancieux.

Cela n’est pas à dire pour autant que Jean-Claude Michéa n’écrive jamais rien qui mérite d’être considéré, car il est incontestablement vrai que même les horloges arrêtées donnent l’heure correctement deux fois par jour ; et il est vrai aussi qu’il est souvent possible de tirer quelque parti des critiques de nos ennemis. Tout en étant partiaux et injuste envers nous, ceux-ci ont en général l’œil acéré pour détecter ces défauts que nos amis ne voient pas, où dont ils préfèrent ne pas nous informer.
Qu’est-ce donc que le libéralisme pour Jean-Claude Michéa ? Pour le dire très simplement, c’est l’égoïsme érigé en règle, le règne du moi-je, du calcul de l’intérêt personnel comme seule ligne de conduite, c’est l’individu autonome, dégagé de tout lien humain, considéré comme l’alpha et l’oméga, le point de départ et l’aboutissement de toute l’organisation sociale. C’est ainsi que, selon Michéa, Ayn Rand exprime les « implications morales ultimes du paradigme libéral » lorsqu’elle affirme qu’une éthique capitaliste cohérente « prône et soutient fièrement l’égoïsme rationnel ». Pour le dire de manière un tout petit peu plus compliquée, le libéralisme reposerait sur l’idée que chercher à imposer une certaine idée du Bien conduirait à la guerre de tous contre tous, mais qu’en revanche il serait possible de donner naissance à une société « libre, pacifique et prospère » en laissant les individus agir uniquement « en fonction de leur intérêt particulier ».
Ainsi, selon Michéa, le libéralisme reposerait sur une « anthropologie de la lassitude » qui considèrerait l’homme comme irrémédiablement égoïste, préoccupé de sa seule conservation confortable, incapable de vertu, de dévouement, de générosité ou, pour reprendre une formule de Pascal que Michéa aime à citer, « incapable de vrai et de bien ».
Cette « vision négative de l’homme », cet « empire du moindre mal » une fois institué conduirait à défaire peu à peu tous les liens humains, au nom de l’égoïsme rationnel, et finirait ainsi par « réintroduire à tous les niveaux de l’existence sociale cette guerre de tous contre tous (sous la double forme, pour commencer, de la guerre économique et de la guerre juridique) dont le dépassement définitif était, théoriquement, sa raison d’être initiale. »
Derrière cette caractérisation du libéralisme comme essentiellement « égoïste » et destructeur de toute sociabilité, on reconnaitra sans peine l’analyse formulée par Marx (qui, soit dit en passant, est l’auteur classique que Michéa cite le plus souvent et le plus précisément), notamment dans A propos de la question juive : « Avant tout, nous constatons que les droits dits de l’homme, les droits de l’homme, par opposition aux droits du citoyen, ne sont rien d’autre que les droits des membres de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la collectivité. (…) l’application pratique du droit à la liberté est le droit de l’homme à la propriété privée. (…) Le droit de l’homme à la propriété privée est donc le droit de jouir et de disposer de sa fortune arbitrairement, sans se rapporter à d’autres hommes, indépendamment de la société, c’est le droit à l’égoïsme. Cette liberté individuelle là, de même que son application, constituent le fondement de la société bourgeoise. (…) Aucun des droits dits de l’homme ne dépasse donc l’homme égoïste, l’homme tel qu’il est comme membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son bon plaisir privé, et séparé de la communauté. »


Qu’y a-t-il, dans ce portrait au noir, qu’un observateur impartial et bien informé pourrait juger au moins approximativement exact ? Deux choses, semble-t-il.
D’une part il est indéniable que le libéralisme place très fortement l’accent sur l’individu et ses droits inaliénables, à la différence par exemple des devoirs que nous aurions envers nos semblables ou bien envers l’Auteur de toutes choses. Le libéralisme originel part des droits naturels que posséderait chaque être humain pour en déduire la forme que devrait revêtir un ordre politique juste, à savoir un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités et dont le but premier (mais pas unique) est précisément de protéger les droits individuels. Ce qui est premier ce sont les droits, pas les devoirs, et les devoirs doivent être compris comme découlant des droits. En ce sens, il est effectivement possible de dire que le libéralisme promeut un certain « égoïsme », qu’il encourage les hommes à se penser comme des individus, à ordonner leurs vies en partant d’eux-mêmes et de leurs droits individuels.
D’autre part, il parait raisonnable d’accorder (bien que cela soit vivement contesté par certains de ceux qui aujourd’hui se réclament du libéralisme) que, selon les termes de James Ceaser : « la théorie libérale n’a jamais développé les instruments adéquats pour se maintenir elle-même ; elle a toujours eu besoin de quelque chose de plus qu’elle-même pour survivre. » Pour le dire autrement, le régime libéral vit nécessairement sur un capital moral emprunté et qu’il a tendance à éroder au cours du temps.
Ces deux points suffisent-ils pour donner raison à Michéa ? En aucun cas.
Il ne suffit pas, tout d’abord, contrairement à ce que semble penser l’auteur de L’empire du moindre mal, de prononcer le mot « égoïsme » pour pouvoir condamner une théorie philosophique ou un régime politique. Que le terme soit habituellement utilisé de manière péjorative est une chose, mais des gens qui se disent « philosophes » devraient, semble-t-il, être capables de voir un petit peu plus loin que l’opinion commune. La question fondamentale qui se trouve derrière la notion « d’égoïsme » est celle des motifs de l’action humaine, et cette question-là est tout sauf facile à résoudre. Ainsi, est-il possible de concevoir une action, entendue au sens large, qui n’ait pas pour origine le désir d’un certain bien pour celui qui agit ? Peut-il exister un comportement authentiquement et totalement désintéressé ? Ou à l’inverse, si nous accordons que nous avons des devoirs, quels sont-ils et quel est leur fondement rationnel ? Quels motifs avons-nous de nous y conformer ? Problèmes redoutables et que seuls les imprudents ou les ignorants peuvent prétendre résoudre à peu de frais et avec certitude : « Fools rush in, where angels fear to tread ».
Lorsque, par exemple, Aristote affirme, au début de La politique que « tous les hommes font tout en vue de ce qui leur parait un bien », n’est-il pas en train de reconnaître que nous sommes tous d’une certaine manière « égoïstes », c’est-à-dire à la recherche de notre propre bien ? Lorsque, dans l’Ethique à Nicomaque, il avance qu’il existe deux formes « d’égoïsme », une bonne et une mauvaise, et que « l’homme de bien sera suprêmement égoïste », devrons-nous en déduire qu’Aristote était un « libéral » avant la lettre ? Mais en ce cas qui ne sera pas « libéral » ?
Sommes-nous séduits par les grands mots de vertu, de justice, de générosité, etc. ? Viendra toujours le moment où il faudra se demander ce que recouvrent exactement ces grands mots, et poser la question : pourquoi faut-il être vertueux, juste, généreux, etc. ?
Au début de La République, Glaucon met Socrate au défi de lui prouver qu’il est bien d’être juste, c’est-à-dire que la justice est un bien par elle-même pour celui qui la pratique, indépendamment de toutes les récompenses qu’elle pourrait lui valoir. En d’autres termes, Glaucon demande à Socrate de lui exposer le fondement rationnel sur lequel reposent nos devoirs envers autrui. La seule longueur de La République, c’est-à-dire le temps dont Socrate a besoin pour relever ce défi, suffit à prouver la difficulté extrême de l’entreprise ; et certains lecteurs attentifs pourront même trouver que, en vérité, Socrate ne répond pas d’une manière satisfaisante à la question initiale de Glaucon.
Autrement dit, partir de l’individu porteur de droits, comme le fait le libéralisme, n’a rien qui choque la raison – pourvu précisément que l’on se donne la peine de réfléchir un peu, dans le silence des passions – et il n’est pas évident par soi-même que ce point de départ serait erroné. Peut-être l’est-il, peut-être ne suffit-il pas pour rendre justice à toute la complexité de l’être humain, mais pour le savoir il faudrait commencer par accorder aux libéraux le bénéfice du doute, par laisser ouverte la possibilité que la compréhension « libérale » de la nature humaine soit vraie purement et simplement, et donc par examiner très soigneusement leurs arguments – au lieu de les balayer du revers de la main en déclarant que cette compréhension est « naïve » et contraires aux « acquis fondamentaux de l’anthropologie moderne ».
Aurions-nous réussi à surmonter ces épreuves redoutables que nous ne serions pas au bout de nos peines, car il nous faudrait encore distinguer entre ce qui est vrai et ce qui est politiquement bienfaisant, entre principes et prudence. C’est ainsi, par exemple, que Tocqueville peut à la fois pointer les limites théoriques de « la doctrine de l’intérêt bien entendu » par laquelle les Américains prétendent expliquer tous les actes de leurs vies, et estimer que cette doctrine est « la mieux appropriée aux besoins des hommes de notre temps ». « C’est donc principalement vers elle », ajoute-t-il, « que l’esprit des moralistes de nos jours doit se tourner. Alors même qu’ils la jugeraient imparfaite, il faudrait encore l’adopter comme nécessaire. » Peut-être, après tout, Tocqueville se trompe-t-il en émettant un tel jugement, mais pour le savoir il serait nécessaire de peser soigneusement ses raisons, ce que ne fera certes jamais celui qui estime qu’il souffrait simplement de « contradictions psychologiques ».
Toutes ces difficultés, toutes ces subtilités échappent décidemment à Michéa, ou alors, s’il les a aperçues, il n’en donne pas le moindre signe à ses lecteurs. On ignore jusqu’à quel point Michéa s’est donné la peine de lire Montesquieu, mais il aurait à coup sûr grandement profité à méditer l’adage de ce dernier selon lequel « le bon sens consiste beaucoup à connaître les nuances des choses. »
Semblent également lui échapper que les premiers à reconnaître les limites de la théorie libérale ainsi que les difficultés particulières auxquelles un régime fondé sur cette théorie se trouverait exposé ont été les penseurs libéraux eux-mêmes, ou tout au moins certains d’entre eux, ce qui pourtant ne les a pas conduit à se détourner du libéralisme.
Lorsque Montesquieu écrit : « nous voyons que dans les pays où l’on est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font, ou s’y donnent pour de l’argent », il formule une critique d’un des aspects du libéralisme qui est tout aussi percutante que tout ce que Michéa peut écrire sur ce sujet – et qui bien sûr le dépasse de cent coudées en termes d’élégance et de précision. Cela ne conduit pas pour autant Montesquieu à condamner le commerce, bien loin de là, mais pour comprendre pourquoi il faudrait méditer soigneusement ses raisons et se demander quelles sont, selon Montesquieu, les vraies alternatives à « l’esprit de commerce », avec leurs inconvénients et leurs avantages.


Cet oubli, ou cette méconnaissance, des critiques internes du libéralisme amène fort logiquement Michéa à ignorer superbement tous les possibles remèdes libéraux aux maux libéraux, pour paraphraser Publius. Il est ainsi frappant de constater que l’auteur de L’empire du moindre mal ne dit pas un mot du Fédéraliste (connaît-il seulement l’existence de ce livre ?). Pourtant, il semblerait raisonnable de penser que quelqu’un qui prétend écrire un « essai sur la civilisation libérale » se serait soucié de prendre connaissance de ce qu’avaient à dire ceux qui ont fondé la république des Etats-Unis, c’est-à-dire, de l’aveu général, le centre nerveux de ladite « civilisation libérale ». Il est vrai, cependant, que si Michéa avait lu Le Fédéraliste il n’aurait sans doute pas pu écrire L’empire du moindre mal, car il aurait découvert dans les pages de cet ouvrage vénérable des réponses, ou au moins des contre-arguments, à presque toutes les critiques qu’il adresse au libéralisme – et il aurait pu constater de visu qu’il n’est nullement besoin de considérer l’homme comme « incapable de vrai et de bien » pour défendre le régime libéral, et même pour engager en sa faveur « sa vie, sa fortune, et son bien le plus sacré, l’honneur ».
Jean-Claude Michéa ne répugne pas à citer Pierre Manent – et pour cela on aurait envie de beaucoup lui pardonner – mais il aurait dû se souvenir de ce que celui-ci écrivait, en guise d’avertissement à certains critiques du libéralisme : « le libéralisme l’a emporté à la suite d’une longue bataille intellectuelle et politique qui a mobilisé les esprits les plus aigus dans tous les partis. Les raisons et la raison furent mobilisées. Le libéralisme représente-t-il une victoire de la raison ? C’est ce qu’il pense de lui-même. En tout cas il persuada les peuples par ses raisons, et aussi par le fait que nos pays apparurent d’autant mieux gouvernés, et la vie sociale d’autant mieux organisée, que le régime était plus libéral. Beaucoup de critiques légitimes peuvent être adressées au régime libéral, y compris ou spécialement dans une perspective chrétienne, mais elles sont vaines, à vrai dire frivoles, si elles ne savent pas reconnaître les faits que je viens de rappeler. Vaines et même frivoles si elles ne commencent pas par le prendre au sérieux. »
Vaines et frivoles, assurément, et la meilleure preuve en est que, sous la plume de Jean-Claude Michéa, la victoire, pourtant incontestable, du libéralisme devient incompréhensible. Comment une idéologie si « naïve », si « étrange au regard de ce que l’histoire et l’anthropologie nous apprennent », une idéologie basée sur tant de contradictions flagrantes, une idéologie, enfin, si contre-nature, a-t-elle bien pu s’imposer un peu partout ? Que l’Occident ait pu, dans un moment d’égarement et alors qu’il était fatigué de décennies de guerres religieuses, céder aux sirènes du libéralisme, passe encore – à la limite et en fermant les yeux sur beaucoup de questions. Mais qu’un peu partout sur la terre se soit répandu l’affreux régime libéral, au point que « le triomphe universel du capitalisme » (terme que Jean-Claude Michéa emploi de manière interchangeable avec « libéralisme ») soit devenu « éminemment plausible », voilà qui passe l’entendement. En somme, l’auteur de L’empire du moindre mal se retrouve devant le même genre de difficulté que certains partisans intempérants et irréfléchis des Lumières qui, à force de dépeindre la religion chrétienne comme l’empire des ténèbres et l’infâme qu’il faudrait écraser, deviennent incapables d’expliquer qu’une superstition aussi stupide et oppressive ait pu exercer une emprise aussi durable et aussi profonde sur tant de peuples - y compris sur certains des meilleurs esprits des siècles passés - et qu’elle ait pu participer au développement de la civilisation la plus brillante et la plus avancée que la terre ait jamais porté.

A l’anthropologie extrêmement simplifiée qu’il attribue au libéralisme – et que l’on pourrait caractériser comme une simplification des écrits de Hobbes – Michéa oppose un contre-modèle tout aussi sommaire : celui de la common decency. Bien que Michéa ne donne pas d’explication systématique de ce que recouvrirait ce terme, qu’il emprunte à Orwell, il n’est pas difficile de voir qu’il y met tout ce qui lui semble être l’opposé du libéralisme. Si le libéralisme est « l’égoïsme et l’esprit de calcul », la common decency recouvrira les vertus ou « dispositions psychologiques et culturelles à la générosité et à la loyauté ». En somme, si la devise du libéral est censé être « moi d’abord les autres après – s’il en reste », la devise de l’homme ordinaire et « décent » devrait être « les autres d’abord et moi après – s’il en reste ».
Tout cela serait bel et bon, et l’on serait tenté d’applaudir des deux mains à cette ode à la générosité et aux vertus de l’homme du commun, si un peu de réflexion ne révélait pas que cette common decency est finalement tout aussi problématique que le libéralisme fantomatique que nous présente Jean-Claude Michéa.

 
Bien des questions et des difficultés mériteraient d’être soulevées au sujet de la common decency telle que la conçoit notre auteur mais, pour ne pas allonger plus que de raison une discussion déjà trop longue, contentons-nous de deux remarques.
En premier lieu, il faut noter que Michéa est remarquablement flou sur le contenu concret de cette common decency, et plus encore sur les manières dont il serait possible de promouvoir et diffuser ces vertus « sociales ». Cette obscurité pourrait éventuellement être attribuée au fait que L’empire du moindre mal se veut un « travail théorique », et non pas un plan d’action pratique, si certaines des affirmations de son auteur ne laissaient pas penser qu’il se raconte des histoires – et par conséquent nous raconte des histoires – à ce sujet.
Ainsi, Michéa pense manifestement que, dans la lutte entre libéralisme égoïste et common decency généreuse, le peuple est fondamentalement du bon côté, puisqu’il affirme que « les vertus humaines de base sont encore largement répandues dans les classes populaires » ; à quoi il oppose implicitement les élites corrompues et mondialisées, qui n’auraient de cesse que de détruire ce qui reste du monde humain au nom de leur liberté chérie. Cette vision est touchante et l’on ne peut s’empêcher, en lisant Michéa, de penser parfois à ce passage de L’éducation sentimentale : « Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. » On accordera sans difficulté qu’une partie de nos élites politiques et médiatiques correspond assez bien à la description qu’il en fait, et l’on pourra facilement trouver un certain nombre d’exemples de gens qui ne semblent utiliser leur position éminente que pour vilipender et détruire travail, famille et patrie, et pour brouiller définitivement la frontière entre la liberté et la licence. On accordera tout aussi volontiers que les idées progressistes trouvent un terrain plus favorable chez les CSP+ que chez les CSP-. Mais une fois ceci accordé, il sera nécessaire d’ajouter que, si la common decency prospère quelque part, il semble que ce soit bien davantage au sein des catégories supérieures de la population qu’au sein des classes populaires.
Si la common decency se défini par l’entraide, la loyauté, la générosité, et autres choses du même genre, il semble difficile de nier que, au quotidien, elle trouvera à s’exercer d’abord et avant tout au sein de la famille. Mais où donc les familles sont-elles les plus solides ? Où se marie-t-on le plus et divorce-t-on le moins ? Dans les CSP+. A l’inverse, où trouve-t-on le plus de ce que l’on appelle pudiquement les familles monoparentales, de mères adolescentes, de pères absents ou irresponsables ? Ou trouve-t-on le plus de violences conjugales et de mauvais traitements envers les enfants ? Dans les CSP-.
Si la common decency implique de donner de son temps à la collectivité, alors sans doute la participation à la vie civique et associative en feront partie. Mais là encore les catégories aisées l’emportent largement sur les catégories populaires.
Assurément la common decency doit impliquer le respect de la vie, de l’honneur et des biens d’autrui, ainsi que le respect de la loi et des règles élémentaires de la vie en commun. Mais où donc la violence, la délinquance et les incivilités sont-elles, et de très loin, les plus répandues ? Encore une fois, dans les catégories inférieures de la population.
Enfin, où donc la pratique religieuse est-elle la plus répandue, pratique religieuse qui, on le sait, est très fortement corrélée avec le don de son temps et de son argent à des activités charitables ou bénévoles ? Dans les couches aisées et diplômées de la population.
Ne prolongeons pas plus avant ce triste constat. Le problème principal, en l’occurrence, n’est pas tellement que Michéa se trompe manifestement sur les qualités de ces « catégories populaires » en qui il voit le seul espoir de salut, il est qu’il se trompe du tout au tout sur ce qui est capable de soutenir ou d’éroder la common decency.
Si, depuis une bonne quarantaine d’années, les classes populaires se « démoralisent » à grande vitesse, la responsabilité première n’en incombe pas au libéralisme ou au libre-échange, mais bien à l’extension de l’Etat-providence qui a suivi la seconde guerre mondiale un peu partout en Occident – ce pourquoi les catégories supérieures de la population sont encore, relativement, épargnées : elles ne sont pas devenues aussi dépendantes de la puissance publique dans leur vie quotidienne. Aux Etats-Unis, Charles Murray a documenté en détails cette descente aux enfers dans Losing ground et Coming apart.
Michéa dénonce le libéralisme qui détruirait les « conditions d’existence matérielles » des classes populaires, notamment en démantelant les « services publics », mais en vérité ce dont les dites classes populaires auraient désespérément besoin, c’est de moins d’Etat dans leur vie quotidienne, de moins de « services publics » et « d’aide sociale » et de plus de responsabilité individuelle, de moins de socialisme et de plus de libéralisme bien tempéré. Contrairement à ce que pense Michéa, la liberté individuelle accordée par le régime libéral n’est pas nécessairement l’ennemie du dévouement et de l’entraide. Par certains aspects elle en est même au contraire la condition indispensable.
La seconde remarque est que la société dont rêve Michéa est bien évidemment « égalitaire », et l’on pourrait dire que l’un des aspects essentiels de la common decency est de ne pas se croire meilleur qu’un autre : les hommes « décents » sont ceux qui ne se placent pas au-dessus de leurs semblables. Il est donc très troublant – et révélateur - de constater que Michéa fait totalement l’impasse sur un aspect crucial du libéralisme : son caractère égalitaire.
Michéa voit à l’évidence dans Hobbes la quintessence du libéralisme, avec son insistance sur les droits individuels, sa vision sombre d’une humanité essentiellement égoïste et mue par la peur de la mort violente aux mains des autres hommes. Mais il oublie, ou il ne voit pas, que l’auteur du Léviathan insiste tout aussi fortement sur un autre point : l’égalité fondamentale de tous les hommes. C’est même ce qui justifie le titre de son livre : le puissant Léviathan est celui qui a pour charge de « régner sur les enfants de l’orgueil » et de les faire rentrer dans le rang. Les fauteurs de trouble, ce sont ceux d’abord qui se croient meilleurs que les autres, et Hobbes ne cesse de rappeler à ses lecteurs que, par nature, aucun homme ne peut prétendre s’élever au-dessus de ses semblables. Bien que les successeurs de Hobbes aient modifié l’enseignement de celui-ci sur plusieurs aspects très importants, ils n’en ont pas moins accepté ce point capital : l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. Ainsi le régime libéral peut-il à bon droit se définir comme un régime égalitaire ; le nom commun de ce régime est d’ailleurs « démocratie libérale » ou « démocratie moderne ».
Bien entendu, l’égalité sur laquelle repose le régime libéral est une égalité « formelle », comme diraient les marxistes, c’est une égalité en droits naturels, pas une égalité dans la possession des biens de ce monde ; ce pourquoi l’égalité libérale est parfaitement compatible – théoriquement – avec de grandes inégalités matérielles. Elle n’en est pas pour autant insignifiante, bien loin de là, et il est même possible de soutenir que ce qui caractérise le mieux la démocratie libérale, ce qui la distingue le plus des régimes qui l’ont précédé, c’est l’égalité des conditions. Telle est du moins la thèse de Tocqueville, et celui-ci a quelques très solides arguments à faire valoir pour la défendre.
Il parait en tout cas peu contestable que, partout où il existe, le régime libéral soit le lieu d’une lutte constante entre deux principes et entre deux passions : la passion pour la liberté et la passion pour l’égalité. Les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques, pour parler comme Tocqueville, sont divisés, tiraillés entre ces deux passions qui se partagent leur cœur et qui ne peuvent être également satisfaites. Dans ce combat permanent entre la liberté et l’égalité, la passion pour l’égalité semble bien avoir l’avantage sur le long terme, comme Tocqueville l’avait prédit. Partout ses exigences se font sentir chaque jour un peu plus, et la plupart des transformations politiques et sociales majeures depuis la fin de la seconde guerre mondiale – pour ne remonter que jusque là – peuvent aisément être reliées à la toute puissante passion pour l’égalité : de l’emprise croissante des pouvoirs publics sur notre vie quotidienne, à la déstructuration de la cellule familiale, en passant par l’immigration de masse, les bouleversements de l’école et de l’université, ou encore la permissivité sexuelle sans précédent – qui n’est rien d’autre que la conséquence de la théorie de l’égalité de tous les « styles de vie » - tout, ou presque, porte sa marque si reconnaissable.
Cela signifie que Michéa se trompe la plupart du temps dans son diagnostic. Ce qui lui parait être la conséquence de « l’égoïsme », du règne sans partage du calcul de l’intérêt personnel, est en réalité le plus souvent la conséquence, directe ou quasi-directe, du travail de l’égalité démocratique.
Que Michéa soit aveugle à l’aspect démocratique et égalisateur du régime libéral n’est pas surprenant, puisque lui-même se veut « socialiste » : si l’égalité est bonne et que le libéralisme est mauvais, le libéralisme ne peut être égalitaire. Pourtant il l’est, au moins en partie, et cet aveuglement montre bien que Jean-Claude Michéa, parce qu’il n’a pas pris le libéralisme suffisamment au sérieux, d’un point de vue intellectuel, est resté prisonnier de son horizon, comme tant d’autres avant et sans doute après lui. Michéa est bien plus « libéral » qu’il ne le croit, mais il est un mauvais libéral, c’est-à-dire que, loin de corriger les défauts caractéristiques du régime libéral, ses critiques et ses suggestions risquent bien plutôt de les accentuer. Son diagnostic est erroné, et par conséquent ses remèdes sont inappropriés.
La dernière chose dont nous ayons besoin aujourd’hui est de plus de « socialisme », ou d’un nouvel appel à établir une société plus « égalitaire » et tournée vers les vertus supposées de l’homme du commun, car ce serait appuyer précisément du côté où nous penchons. Ce dont la démocratie libérale a aujourd’hui désespérément besoin, ce dont elle a toujours eu besoin, c’est au contraire d’une dose d’aristocratie, au sens vrai du terme. Ce dont nous avons le plus besoin, c’est de remettre le principe d’égalité à sa juste place : de redécouvrir les limites infranchissables que l’ordre naturel ou divin pose à notre passion pour l’égalité, ainsi que le goût de l’excellence et le sens de la grandeur humaine, notamment la grandeur intellectuelle et politique. Toutes choses, hélas, cruellement absentes de L’empire du moindre mal.

81 commentaires:

  1. Bien je lirais votre long exposé en plusieurs fois mais je me pose une question peut être idiote, mais qu'est qui pousse des personnes censées à lire ou écouter des personnes qui par leur positionnement idéologique sont aux antipodes de leurs pensées.

    Je veux bien comprendre que pour combattre son ennemi , on doit mieux le connaître mais de là à s"infliger une telle souffrance, je dois avouer mon incompréhension.

    C'est comme si j'allais traîner mes guêtres chez les ennemis de l'automobile bon je vais chez Jegou mais là c'est pour rire un peu et encore à petite dose sinon c'est la nausée.

    Je continuerais à lire le reste car je me suis arrêté à la photo de Karl Marx, allez savoir pourquoi, une soudaine vision d'horreur me rappelant les pires films Gore.de style Zombi.

    A demain si Dieu le veut.

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    1. Je crois que vous donnez vous même une partie de la réponse, mon cher Grandpas. Il faut écouter ses adversaires si on veut espérer les réfuter. Bien entendu il faut écouter ceux qui ont des arguments, ou qui du moins paraissent en avoir, ce pourquoi je vais très rarement chez Jegou - sauf récemment à cause des démêlés qu'il a eu avec la demi-folle pseudonymée Euterpe et qui sont à mourir de rire.
      L'autre partie de la réponse est peut-être que, dans le fond, je ne suis pas tellement partisan et que je suis avant tout intéressé par la vérité, et que par conséquent je suis toujours disposé à écouter un contre argument, s'il me parait bon et présenté honnêtement.

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  2. Quant à moi j'ai été attirée par le titre de votre article,
    prélevé sur la blogroll de Didier Goux, lui-même choisi dans la blogroll de Nicolas Jegou.
    Ainsi suivons-nous ce qui nous attire, de mot en mot.
    J'avais tendance à penser du bien de Michéa à partir de choses lues sur son travail ici ou là, sans que cela ait été suivi de l'acte de le lire dans le texte. C'est d'ailleurs une question, que celle de savoir pour quelle raison, et bien qu'attiré par un dire, on ne va pas jusqu'à chercher à en savoir plus ?
    Le fait que votre article m'ait intéressée, et que j'en ai poursuivi la lecture assez loin, est peut-être non pas la réponse à la question, mais l'indication qu'a coté de l'attirance pour Murray quelque chose fait résistance, aussi.
    Je me suis arrêtée au paragraphe où vous dites votre rejet de la psychanalyse, allez savoir pourquoi ?
    Je reviendrai demain, avec cet éclairage supplémentaire, et sur Murray, et sur comment on peut l'aborder.

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    1. Quand vous dites "Murray", je suppose que vous voulez dire "Michéa"?

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    2. De fait j'ai commencé le commentaire en pensant à Michéa, à ce que vous dites de Michéa dans votre article.
      Et quand j'ai écrit Muray je pensais à Michéa, et en me relisant aussi.
      Reste que j'ai écrit Muray : aussi je vais creuser cette affaire, qui sans votre regard extérieur m'aurait échappé.
      Il y a ce texte, où il est dit brièvement qu'ils s'admiraient :
      http://www.culturalgangbang.com/2006/12/jean-claude-micha-ducateur.html
      De 2006, quand même. Peut-être que depuis 2006, et depuis le livre que vous analysez Michéa a fait du chemin et s'est rapproché de Muray ?

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  3. Cher Aristide,

    Il faut d'abord vous féliciter pour cette longue mais passionnante enquête. Il me semble toutefois que vous vous trompez sur un certain nombre de points, que vous critiquez Michéa là où il n'a rien à se reprocher, et que vous manquez les vraies failles de son raisonnement.

    Comme votre texte est très long et très dense il ne m'est pas possible de tout reprendre et je me bornerai à signaler un peu en vrac les grands points de désaccord. Cela ne doit pas donner l'impression que je rejette tout de votre texte, qui a l'immense mérite d'être équilibré et de susciter la réflexion.

    Vous dites qu'il faudrait lire en détail les libéraux pour les comprendre vraiment, et qu'il y a chez eux une dénonciation des failles possibles de leur propre système et les moyens d'y remédier. Je pense au contraire que Michéa est en droit de ne pas tenir compte de ces accommodements et améliorations de détail dans la mesure où il estime (et prouve, selon moi) que les principes mêmes du libéralisme sont fautifs. Il faut toujours juger les principes, car il n'est pas rare que des auteurs ayant de mauvais principes disent quelquefois des choses sensées, parce qu'ils ne respectent pas leurs propres principes. Ainsi, que Tocqueville dise assez souvent des choses très vraies ne saurait prouver la valeur des principes libéraux.

    Vous faites un mauvais procès à Michéa en remarquant qu'il n'explicite guère cette common decency. Il l'a fait ailleurs, en suivant ou en dépassant ce qu'en a dit Orwell. Comme ce dernier d'ailleurs, Michéa estime que cette "morale ordinaire" est aujourd'hui en perte de vitesse dans un monde presque entièrement "libéralisé".
    Ainsi, il me semble que vous tombez dans le travers que vous dénoncez en jugeant Michéa sur un seul livre.

    Votre critique d'une common decency populaire me paraît très contestable. Il est évident que les classes populaires sont aujourd'hui presque aussi pourries que les autres, mais la faute à qui ? Le fondement de la common decency, chez Orwell (une idée que l'on trouve également chez Simone Weil, que Michéa ne cite bizarrement jamais), c'est que les pauvres (pour faire simple) ont moins que les autres l'esprit de compétition et la volonté d'écraser les autres pour les dépasser. C'est précisément pour cela qu'ils sont pauvres, la plupart du temps. Evidemment il y a des pauvres qui sombrent dans la délinquance; ceux-là n'ont plus aucune common decency, mais que les riches sombrent moins dans la délinquance ne signifie pas qu'ils en soient davantage pourvus : cela ne leur est tout simplement pas utile (d'être délinquants), puisqu'ils dominent déjà les autres.

    Finalement, l'idée est simple : pour s'élever au-dessus des autres il faut leur marcher dessus. Tous les chefs, tous les riches sont donc plus ou moins des salauds. C'est évidemment très résumé, mais c'est l'une des idées-phares de l'anarchisme, tandis que les libéraux, comme Kant, estiment que la compétition, certes "peu sympathique par elle-même", est une bonne chose permettant le développement de la société dont tout le monde (en théorie) profite.

    Mais je m'égare.

    Vous commencez pas dénoncer la faiblesse de la définition du libéralisme chez Michéa (ce ne serait que de l'égoïsme), mais en fin de compte vous êtes amené à batailler assez longtemps pour n'arriver qu'à suggérer qu'il se trompe peut-être. C'est ainsi que j'ai vu votre critique.
    Michéa se base sur une anthropologie. Quand il évoque les preuves anthropologiques de l'erreur libérale il ne parle pas de Marx ni d'Orwell, mais de Lévi-Strauss et surtout de Marcel Mauss (théorie du don-contre-don que vous devez sans doute connaître).

    (suite :)

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  4. (...)
    Le texte de Marx contre les droits de l'homme, que vous citez, est très important. Marx dénonce le libéralisme des doits de l'homme comme Maurras après lui : l'homme des droits de l'homme est un enfant trouvé né adulte. L'homme des droits de l'homme est déconnecté de la société.

    C'est bien cette erreur foncière, énorme, invraisemblable, qui explique la prééminence libérale des droits sur les devoirs, alors que de toute évidence les devoirs des parents l'emportent, chronologiquement comme logiquement, sur les droits de l'enfant. Il y a une belle analyse de Simone Weil sur la prééminence du devoir sur le droit, le droit n'ayant aucune existence si personne ne se reconnaît le devoir de le respecter, tandis qu'un homme seul au monde aurait encore des devoirs à l'égard de soi-même ou de la nature, par exemple.

    Le libéralisme étant fondé sur l'idée de droits de nature attachés à tout individu, il y a là deux erreurs. En effet les droits n'existent pas (cf auguste Comte également), et d'autre part l'individu n'existe pas non plus (au sens où il n'existe pas tout seul, mais toujours relié à d'autres : il est frère, père, fils, concitoyen, etc.).

    Il ne suffit donc pas de citer Marx pour montrer que l'antilibéralisme de Michéa est marxiste. D'abord d'autres penseurs non marxistes, ou même antimarxistes, ont pu dire exactement la même chose. Ensuite, Marx, sur ce point, a parfaitement raison, et cela se prouve aisément, comme je viens de le faire.

    A partir du moment où il est clair que l'anthropologie libérale ne correspond pas à la réalité, il est évident que tout le libéralisme est faux, car quand il dit des vérités, c'est en reniant ses principes. Quant à Tocqueville, qui est un grand homme, il me semble qu'il ne faut pas exagérer chez lui le penseur abstrait aux dépens du penseur pratique. Sa défense de l'égalité démocratique est-elle un projet de fond ou bien simplement un accord de circonstance, parce qu'il ne voit pas bien ce qui pourrait la remplacer avantageusement ?

    (...)

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  5. (la fin...)

    Il me semble que vous faites également erreur sur la responsabilité de l'Etat dans les erreurs modernes dénoncées par Tocqueville. Celui-ci, dans son texte le plus fameux, montre justement que l'enflure de ce "pouvoir tutélaire" de l'Etat est lié au développement de l'individualisme. En poussant un plus loin, je crois qu'on peut dire que l'individualisme prôné par le libéralisme implique un Etat toujours plus présent, toujours plus dirigiste. Maintenant que les familles n'existent plus, à cause du libéralisme en acte, il faut bien que l'Etat fasse le boulot, n'est-ce pas ?

    Vous allez me dire que libéralisme ne veut pas la destruction des familles. J'attends alors que vous me montriez dans la déclaration des droits de l'homme les articles qui m'auraient échappé et qui montrent que l'individu n'est pas la cellule de base de la société et le seul sujet de droit...

    Nous en revenons toujours à l'anthropologie, donc.
    (Au passage, il y a une erreur symétrique chez Marx, qui dénonce l'individualisme libéral mais le reconduit finalement en imposant l'idée d'une "société" abstraite qui n'est ni une patrie, ni un rassemblement de familles).

    Quand vous dites que Michéa est socialiste et qu'il se définit lui-même comme socialiste, vous oubliez de préciser que son socialisme n'a strictement rien à voir avec ce qui aujourd'hui s'affuble de ce nom. C'est ce qui explique que les pages de tous ses livres soient truffées de critiques radicales et explicites à l'égard de tout ce qui se dit aujourd'hui à gauche. Michéa fait l'histoire de cette dérive libérale de la gauche, ou plutôt de la constitution de la gauche actuelle sur les ruines du véritable socialisme de Pierre Leroux, par exemple.

    Vous oubliez également de dire que Michéa dénonce le "mariage pour tous" et l'immigration incontrôlée, et cela en plein accord avec ses principes socialistes, alors que les libéraux qui dénoncent ces phénomènes le font en contradiction avec leurs principes à eux.

    Je m'arrête là pour cette première série de remarques, non sans répéter que je ne donne ici que les remarques critiques, pour les besoins du débat, alors que votre texte m'a paru fort intéressant. N'y voyez donc pas une attaque en règle.

    Comme mon texte est long et qu'en plus je reviens toujours un peu au même problème, je ne vous en voudrais pas si vous ne me répondiez pas aussi longuement, cela va de soi.

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    1. Je m'attendais à ce que ce texte suscite une réaction de votre part. Je me réjouis de voir que je ne me suis pas trompé.
      Je vous réponds dans les jours qui viennent.

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  6. Ah, encore un petit mot : Michéa ne fait qu'assez peu référence à la psychanalyse et à Freud. Vous avez dû tomber sur la seule occurrence.

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  7. Eh bien, vous m'avez convaincu. Je ne lirai pas Michéa.

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  8. Personnellement, j'ai de la sympathie pour Michéa, avec peut-être un peu de mansuétude compte tenu de son passé communiste (vous employer socialiste au sens de "socialisme réel") qui ne peut s'évacuer facilement.
    Ne lui reprochez donc pas de ne pas être libéral : le chemin qu'il a fait est déjà considérable.
    Je souscris à peu de chose près au (long) commentaire de Marco.

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  9. Cher Marco,

    Vous soulevez beaucoup de points qui mériteraient de longs développements. Faute de temps je me contenterais de quelques mots sur ceux qui me paraissent les plus importants.

    Je commence par les questions de méthode.

    Vous dites : « Ainsi, il me semble que vous tombez dans le travers que vous dénoncez en jugeant Michéa sur un seul livre. »

    Il est tout à fait exact que je ne parle ici que d’un seul des livres de Michéa, je ne m’en cache pas, et je réserve explicitement la possibilité qu’il complète, dans d’autres de ses ouvrages, ce qui me parait manquer cruellement ici, bien que lui-même n’indique pas qu’il faudrait aller chercher dans d’autres parties de son œuvre pour bien comprendre ce qu’il écrit dans L’empire du moindre mal.
    Mais, si Michéa en personne se dressait devant moi en m’accusant d’être injuste avec lui, je lui répondrais la chose suivante :

    « De quoi vous plaignez-vous ? Vous dites que j’aurais dû lire soigneusement tout ce que vous avez écrit avant de vous critiquer, mais c’est exactement ce que vous n’avez pas fait avec ces auteurs libéraux dont vous parlez. Vous ne leur avez pas accordé la charité de considérer qu’ils avaient longuement réfléchi à ce qu’ils disaient et que, par conséquent, les contradictions que vous croyez trouver chez eux n’étaient peut-être qu’apparentes. Vous les prenez de haut en considérant qu’ils partent de prémisses évidemment fausses ou bien qu’ils raisonnent décidément très mal. Ainsi, en me faisant une opinion sur vous à partir d’un seul de vos livre, il me suffirait de dire que je ne fais que vous appliquer vos propres principes : je suis simplement juste avec vous, selon votre propre conception de la justice.

    Mais en réalité il existe une grande différence entre vous et moi. Vous prétendez avoir réfuté les grands penseurs du libéralisme. Vous prétendez avoir mis au jour la « logique philosophique » du libéralisme dont ces grands esprits ne se seraient pas aperçus. Je suis plus modeste. En vous rangeant dans la catégorie des auteurs dont la lecture est une perte de temps, je ne prétends nullement avoir réfuté le socialisme, ou le marxisme, ou l’antilibéralisme, comme vous voudrez. Pas plus que je ne prétends avoir prouvé la vérité du libéralisme. Ce que je juge, ce sont vos principes de lecture. Je n’ai pas besoin de lire plus d’un de vos livres pour constater que, manifestement, vous ne savez pas lire « un livre de raisonnement » comme dirait Montesquieu, et qu’il ne m’est donc pas utile de vous écouter plus longtemps. Cela ne m’empêchera pas de continuer à lire et à apprécier des auteurs critiques du libéralisme, mais vous n’en ferez pas partie. »

    (Pour tout dire, j’ai aussi lu Impasse Adam Smith, et mes conclusions sont les mêmes – mais passons)

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  10. Comme vous le voyez, ma querelle avec Michéa porte moins sur les mérites du libéralisme (bien que, évidemment, j’estime ces mérites très supérieurs à ceux du socialisme qui a les faveurs de Michéa) que sur la manière dont il convient de lire les grands auteurs.
    Ma position repose sur les considérations suivantes :
    1) Les hommes sont inégaux en intelligence comme en toutes sortes de qualités.
    2) Parmi la petite minorité des gens très intelligents, il existe une infime minorité qui sont les grands penseurs ou les vrais philosophes.
    3) Appartiennent indiscutablement à cette catégorie les grands noms de ce que l’on appelle le libéralisme : Hobbes, Locke, Montesquieu, et peut-être deux ou trois autres.
    4) Les livres écrits par ces grands penseurs sont d’une espèce entièrement différente des livres ordinaires.
    A ce point, si vous le permettez, je vais m’auto-citer, cela me fera gagner du temps :
    « Lire un journal, lire un roman quelconque ou un ouvrage universitaire ordinaire, cela n’est rien, et n’importe qui ayant appris à déchiffrer un texte peut le faire. Mais lire une de ces œuvres profondément méditées sorties d’un esprit de génie, c’est bien autre chose, et connaître son alphabet ne suffit pas. Il y faut une attention de tous les instants et, surtout, beaucoup d’humilité. Garder constamment à l’esprit que celui qui a écrit nous était très supérieur, qu’il a profondément réfléchi à ce qu’il couché sur le papier, et que, par conséquent, si nous trouvons des objections à lui faire, le plus probable est que lui-même y ait songé bien avant nous et y ait apporté une réponse que nous n’avons même pas aperçu. Garder aussi à l’esprit que, dans un livre de ce genre, rien n’est fortuit ni superflu et que celui qui n’a pas saisi toutes les parties du tout n’a pas saisi le tout. « Dans les livres fait pour l’amusement, trois ou quatre pages donnent l’idée du style et des agréments de l’ouvrage : dans les livres de raisonnement, on ne tient rien, si on ne tient toute la chaine. »
    Parce que ces auteurs de génie étaient malgré tout des hommes, nous ne pouvons bien sûr exclure totalement la possibilité qu’ils se soient finalement trompés, qu’ils aient mal raisonné à un moment ou l’autre, qu’ils aient affirmé plus qu’ils ne pouvaient prouver. Mais nous n’aurons le droit de formuler de telles hypothèses qu’avec réticence, et après de longues années de fréquentation assidue et respectueuse de ces auteurs, que ceux-ci se nomment Platon, Saint Augustin, Shakespeare, ou encore Montesquieu. Notre devise, gravée en lettres capitales au fond de notre esprit, devrait être « Fools rush in, where angels fear to tread ». »

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  11. Par conséquent, je peux parfaitement comprendre que l’on ne soit pas convaincu par ce qu’écrivent les philosophes libéraux, j’admets tout à fait que l’on critique le libéralisme dans tous ses aspects, même durement. Politiquement je me définirais moi-même comme un libéral-conservateur, ou un conservateur-libéral, la nuance n’importe pas ici. C’est assez dire que je ne considère pas que le libéralisme puisse se suffire à lui-même, pas plus d’ailleurs que le conservatisme.
    J’admets tout cela. En revanche, ce que je ne saurais en aucun cas vous accorder c’est l’idée que le libéralisme reposerait sur une « erreur foncière, énorme, invraisemblable », qu’il serait « clair que l'anthropologie libérale ne correspond pas à la réalité », et par conséquent qu’ « il est évident que tout le libéralisme est faux ».
    Dire cela revient à dire que des esprits qui nous sont immensément supérieurs à presque tous les points de vue se sont grossièrement trompés. Tournez-le comme vous voulez, je ne saurais me porter à croire une telle chose. Et j’ose poser en fait que quiconque a la patience et l’humilité suffisante pour suivre pas à pas ces grands penseurs (et pas seulement les libéraux, cela va de soi) et pour commencer par leur faire entièrement crédit trouvera presque toujours que chaque erreur ou chaque contradiction qu’il pense tout d’abord trouver dans leurs écrits n’est qu’apparente, et témoigne non pas de leurs limites, mais des limites de celui qui lit.
    Cela n’est pas à dire qu’ils aient entièrement raison. C’est évidemment impossible puisqu’ils sont en désaccord entre eux. Mais pour avoir le droit de pointer ce qui, éventuellement, pourrait clocher dans le raisonnement de tel ou tel, il faudra sacrément creuser, et en cas de doute il sera toujours plus sage de se défier de soi-même.

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  12. Vous dites « vous êtes amené à batailler assez longtemps pour n'arriver qu'à suggérer qu'il se trompe peut-être ». Mais je ne « bataille » pas pour montrer que Michéa se trompe, je « bataille » seulement pour montrer qu’il y a un problème très profond là où Michéa n’en voit aucun et se croit en droit de conclure péremptoirement.
    Vous dites souvent que la base c’est « l’anthropologie », et je suis d’accord avec cela si vous entendez par là que la question fondamentale en matière de philosophie politique est « qu’est-ce que l’homme ? ».
    Mais je ne crois absolument pas qu’il soit aisé de répondre à cette question. L’homme, c’est la bête aux mille visages. Qui peut prétendre l’avoir saisi dans toute sa complexité ? S’appuyer sur les écris de quelques anthropologues professionnels ne saurait certainement pas suffire pour cela, ne serait-ce que parce que cette discipline est pleine de préjugés non examinés, donc beaucoup viennent de chez Rousseau, soit-dit en passant.
    Peut-être la compréhension « libérale » de l’être humain est-elle insuffisante, je réserve très explicitement cette hypothèse dans mon texte, mais penser qu’il est aisé de la réfuter, comme le fait Michéa, ce n’est pas sérieux.
    Vous connaissez sûrement le texte de Maurras qui commence par « le petit poussin brise sa coquille et se met à courir » etc. Ce texte est amusant, et certainement Maurras a factuellement raison : « au petit homme il manque tout », mais en même temps sa critique ne revient-elle pas à reprocher à des gens comme Locke ou Montesquieu de ne pas avoir remarqué que les nouveau-nés n’étaient pas capables d’aller faire leurs courses au supermarché (anachronisme volontaire, of course) ? Maurras n’aurait-il pas dû penser que c’est lui qui avait manqué quelque chose ?
    Il est d’ailleurs incontestable que cette critique conservatrice des droits de l’homme, qui a été formulée très tôt, a toujours été incapable d’empêcher la progression des idées libérales. Cela n’est-il pas le signe qu’elle manque l’essentiel ?

    Bref, vous l’aurez compris je pense, ce que je défends dans ce texte, c’est moins le libéralisme en tant que tel que la grandeur humaine et même, j’ose le dire, la vraie philosophie, contre ce qui aujourd’hui se fait passer pour tel. D’où mon paragraphe de conclusion.
    Des écrits comme ceux de Michéa ont, à mes yeux, le défaut rédhibitoire de tout niveler, de tout simplifier jusqu’à la caricature, et par conséquent d’égarer. Ce que l’on peut apprendre chez lui (car on peut apprendre des choses chez lui), on peut aussi l’apprendre sans lui, et on le paye beaucoup trop cher en se fournissant auprès de lui.

    La suite plus tard.

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  13. Bonjour,
    Ayant lu récemment cet essai de Michéa - et actuellement Dany-Robert Dufour - sur la question du libéralisme, je trouve que votre critique, toute respectable qu'elle soit dans son principe, passe à côté de nombreuses choses (et pas simplement du sujet).

    D'abord, comme l'a plus ou moins fait remarquer un commentateur précédent, toute la première partie de votre texte est consacrée à l'exact processus que vous accusez parallèlement Michéa de suivre : la destruction pamphlétaire de l'auteur, sans citations ou presque, ni réels arguments logiques.

    Votre critique commets ensuite des erreurs qui me semblent impardonnables pour qui prétend donner des leçons de philosophie, et ceci pour défendre un libéralisme nuancé que Michéa (dans mon souvenir) n'a pourtant pas cherché à nier mais dont il a seulement constaté la défaite actuelle après en avoir montré l'existence philosophique à l'époque de ces auteurs que vous mentionnez (Tocqueville, Smith, etc.). L'essentiel du point de Michéa consiste justement à dire que si ces auteurs, en tant qu'hommes, pouvaient rester nuancés dans leurs jugements et leurs écrits en pratique, leurs postulats et les principes de leur philosophie libérale étaient absolus dans la théorie.
    Or, si la réalité est toujours complexe, une théorie possède sa vie propre. Et quelle que soit la prudence avec laquelle les auteurs libéraux ont pu écrire, il n'en demeure pas moins que leurs principes de bases ont créé le libéralisme tel qu'on le connaît aujourd'hui : absolu, chez la plupart de ceux qui possèdent le pouvoir de l'appliquer.
    (Voyez pour vous en convaincre les réactions d'Alan Greenspan en 2008, entre des milliers d'autres).

    Suite

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  14. Ceci étant dit, vous enchaînez avec des traits qui, pardonnez-moi, me paraissent assez grotesques de la part d'un critique que je sens pourtant expérimenté. Pour vous citer :

    "Mais une fois ceci accordé, il sera nécessaire d’ajouter que, si la common decency prospère quelque part, il semble que ce soit bien davantage au sein des catégories supérieures de la population qu’au sein des classes populaires.

    Si la common decency se défini par l’entraide, la loyauté, la générosité, et autres choses du même genre, il semble difficile de nier que, au quotidien, elle trouvera à s’exercer d’abord et avant tout au sein de la famille. Mais où donc les familles sont-elles les plus solides ? Où se marie-t-on le plus et divorce-t-on le moins ? Dans les CSP+. A l’inverse, où trouve-t-on le plus de ce que l’on appelle pudiquement les familles monoparentales, de mères adolescentes, de pères absents ou irresponsables ? Ou trouve-t-on le plus de violences conjugales et de mauvais traitements envers les enfants ? Dans les CSP-.

    Si la common decency implique de donner de son temps à la collectivité, alors sans doute la participation à la vie civique et associative en feront partie. Mais là encore les catégories aisées l’emportent largement sur les catégories populaires.

    Assurément la common decency doit impliquer le respect de la vie, de l’honneur et des biens d’autrui, ainsi que le respect de la loi et des règles élémentaires de la vie en commun. Mais où donc la violence, la délinquance et les incivilités sont-elles, et de très loin, les plus répandues ? Encore une fois, dans les catégories inférieures de la population."

    Ah ?

    Quelles preuves ? Quels chiffres ? Sur quelles bases, ces affirmations ? Moi qui ai été en contact avec les deux classes, et de façon assez approfondie, je serais partisan de dire que la seule certitude et base de dialogue serait d'admettre que la misère morale et la violence se trouvent à tous les étages de la société (pas toujours sous la même forme), mais qu'il existe concrètement et en effet certaines formes de solidarités et de propension au don et à l'entraide que j'ai souvent retrouvé chez les intérimaires, ouvriers, etc, lorsque j'ai eu l'occasion de travailler sur d'innombrables petits boulots ou chantiers "prolétariens" et jamais chez les fils et filles de bourgeois que j'ai fréquenté ou fréquente, toujours prompts à s'intéresser beaucoup plus à leur smartphone qu'à autrui - alors qu'apporter de l'aide ne leur coûterait pourtant pas grand chose et en tout cas beaucoup moins qu'aux "prolétaires".

    De la même façon, j'ai vu proportionnellement incomparablement plus de familles recomposées et de divorces chez les bourgeois que dans les catégories plus basses. Quant à la violence que vous évoquez au sein des familles, je ne crois pas que ce soit l'apanage d'une classe plutôt qu'une autre, et serait curieux que vous communiquiez vos sources sur la question - comme sur le reste.


    Exit donc, pardonnez-moi encore, ces affirmations gratuites par lesquelles vous me semblez valider sans autre forme de procès plus de la moitié de votre texte. Et ça continue :
    Suite

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    1. "Michéa dénonce le libéralisme qui détruirait les « conditions d’existence matérielles » des classes populaires, notamment en démantelant les « services publics », mais en vérité ce dont les dites classes populaires auraient désespérément besoin, c’est de moins d’Etat dans leur vie quotidienne, de moins de « services publics » et « d’aide sociale » et de plus de responsabilité individuelle, de moins de socialisme et de plus de libéralisme bien tempéré. Contrairement à ce que pense Michéa, la liberté individuelle accordée par le régime libéral n’est pas nécessairement l’ennemie du dévouement et de l’entraide. Par certains aspects elle en est même au contraire la condition indispensable."


      Encore une fois, affirmation gratuite et sans le moindre fondement logique ou argumentaire. Ce qui est d'ailleurs typique du libéral, non seulement selon Michéa et Dufour mais surtout selon ma propre expérience : on ne remet pas en cause le dogme. C'est assez rigolo d'ailleurs de constater que ce réflexe rhétorique se présente et s'articule exactement de la même façon que celle dont un prêtre parlerait du fameux "mystère de la foi" lorsqu'il arrive au bout de son argumentation rationnelle. Pour le coup, on en revient à DR. Dufour et sa thèse selon laquelle le libéralisme vient s'intercaler par le biais de la Nature (nouvelle mère divine) entre Dieu et les Hommes.

      Quant à la fin, on retombe dans le discours libéral classique et non argumenté basé sur les postulats bien connu des libéraux :

      "l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. Ainsi le régime libéral peut-il à bon droit se définir comme un régime égalitaire ; le nom commun de ce régime est d’ailleurs « démocratie libérale » ou « démocratie moderne ».

      Bien entendu, l’égalité sur laquelle repose le régime libéral est une égalité « formelle », comme diraient les marxistes, c’est une égalité en droits naturels, pas une égalité dans la possession des biens de ce monde ; ce pourquoi l’égalité libérale est parfaitement compatible – théoriquement – avec de grandes inégalités matérielles. Elle n’en est pas pour autant insignifiante, bien loin de là, et il est même possible de soutenir que ce qui caractérise le mieux la démocratie libérale, ce qui la distingue le plus des régimes qui l’ont précédé, c’est l’égalité des conditions. Telle est du moins la thèse de Tocqueville, et celui-ci a quelques très solides arguments à faire valoir pour la défendre."
      [...]
      La dernière chose dont nous ayons besoin aujourd’hui est de plus de « socialisme », ou d’un nouvel appel à établir une société plus « égalitaire » et tournée vers les vertus supposées de l’homme du commun, car ce serait appuyer précisément du côté où nous penchons. Ce dont la démocratie libérale a aujourd’hui désespérément besoin, ce dont elle a toujours eu besoin, c’est au contraire d’une dose d’aristocratie, au sens vrai du terme. Ce dont nous avons le plus besoin, c’est de remettre le principe d’égalité à sa juste place : de redécouvrir les limites infranchissables que l’ordre naturel ou divin pose à notre passion pour l’égalité, ainsi que le goût de l’excellence"


      C'est à dire exactement ce que montre Michéa : l'égalité en théorie, l'inégalité dans les faits, entre ceux qui y ont la grâce divine et ceux qui ne l'ont pas et qui feraient bien de se contenter d'être humblement méritants, heureux que le dessein de la Nature leur ait trouvé une place.
      Et de proposer de remettre une dose d'aristocratie par là-dessus afin que la nouvelle élite puisse jouir en paix. Amen :) et pour terminer mon intervention (dont j'espère que le ton ne semble pas trop véhément, ce n'est pas l'intention), je cite votre dernier commentaire :

      "Bref, vous l’aurez compris je pense, ce que je défends dans ce texte, c’est moins le libéralisme en tant que tel que la grandeur humaine[...]"

      Vous faites pourtant très bien semblant ;)

      Leo

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    2. Votre critique de mon article a ceci d’amusant – et en même temps compréhensible – que vous me lisez exactement de la même manière que Michéa lit les grands penseurs libéraux.

      Au lieu d’écouter ce que j’ai à dire, et donc d’être attentif aux questions que j’essaye de traiter parce qu’elles me semblent, à moi, pertinentes, vous prétendez que je devrais répondre aux questions qui vous semblent vous intéressantes. Vous attendez de moi une défense exhaustive et en bonne et due forme du libéralisme, alors qu’il n’a jamais été question de cela, et comme vous ne la trouvez pas vous vous estimez fondé à conclure que je fais des affirmations « gratuites », « sans fondement logique », etc.

      Au lieu de me faire le crédit minimum de penser que j’ai sérieusement réfléchi à ce que j’écris, que j’ai sans doute plus de faits et d’arguments à faire valoir que je n’en donne dans le très court espace de cet article (pourtant déjà trop long), vous trouvez tout naturel que je puisse proférer des affirmations « grotesques », « impardonnables », etc.

      Lorsque je dis clairement quelle est mon intention, vous savez au fond de vous-même que j’en ai réellement une autre, bref vous prétendez pouvoir me comprendre mieux que je ne me comprends moi-même.

      Il est donc bien naturel que vous n’ayez pas trouvé les indices que j’ai laissé dans mon texte et qui, avec de la patience et du travail personnel, vous auraient au moins permis de vous satisfaire que je ne parle pas dans le vide, à défaut sans doute de vous convaincre.

      De la même manière, lorsque je parle « d’une dose d’aristocratie au vrai sens du terme », vous auriez pu vous interroger sur ce que j’entends par « vraie aristocratie », car s’il y en a une vraie, c’est qu’il y en a une fausse, n’est-ce pas ? et que donc la signification de ce terme n’est pas évidente. Cela aurait pu être le début d’une réflexion intéressante sur des questions complexes.
      Au lieu de cela vous préférez partir dans une tirade sur « l’élite », « la grâce divine », etc.

      Je m’arrête là. Tout dialogue sérieux est manifestement impossible entre nous, néanmoins je vous crois lorsque vous dites que votre intention n’était pas d’adopter un ton véhément à mon égard. Je vous prie de me faire la même grâce et de croire qu’il en va exactement de même pour moi, et restons-en là.

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    3. Aie, c'est bien ce que je craignais ; l'étude du sujet me passionnant (et étant relativement nouvelle pour moi abordée sous ce genre d'angles), mon ton était décidément trop emporté. Je vous prie à nouveau de m'en excuser.

      Quant à vous croire sur le fait que vous ne souhaitiez pas pas défendre le libéralisme fondamentalement, mais critiquer Michéa (sans connotation) et donc faire en quelque sorte l'avocat du diable, je le fais volontiers :)

      Je veux également bien vous faire crédit du fait que vous ayez beaucoup réfléchi sur le sujet. Cela dit, malgré relecture, je ne vois toujours que relativement peu de passages où votre critique semble réellement s'appuyer sur de solides concepts ou une argumentation en bonne et due forme. Le passage sur l'aristocratie (sur lequel j'imagine en effet que vous auriez beaucoup plus long à dire que ce que vous en dites effectivement, chacun à une vie et rien ne vous oblige à l'exhaustivité sur votre propre blog) peut très bien constituer à mes yeux un de ces indices que vous affirmez avoir laissé. Mais en ce cas, je trouve dommage de n'avoir pas développé ces indices à la place de nombreuses de vos affirmations qui, quoi que vous en disiez, ne sont pas étayées.
      Peut être est-ce par volonté de concision, certes ; mais si c'est le cas, ce texte critique n'en demeure pas moins assez léger à mon sens.

      En bref, je suis tout à fait disposer à vous faire ce crédit que vous m'encouragez (avec une patience admirable dont je vous remercie) à vous faire. Je tenais simplement à exprimer - et à montrer pourquoi - que je n'ai guère décelé dans votre texte les bases argumentatives qui m'y auraient conduit de prime abord.
      Mais peut être suis-je simplement insuffisant pour cela. Dans tous les cas, puisque vous souhaitiez en rester là, je me contenterai probablement de lire vos réponses au reste des réactions (indéniablement plus "tranquilles" que les miennes).

      Léo

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  15. Je vois que ce billet suscite d’impressionnantes réponses ! Cela montre l’intérêt de Michéa et tout autant celui de votre critique. Félicitations, donc.

    Je me permets de répondre à cette première série de vos propres réponses.
    Merci d'abord de vous prêter de si bonne grâce au jeu du débat.

    Vous avez raison sur plusieurs points.
    Sur celui-ci, par exemple, que l'on peut juger Michéa sur un seul de ses livres. C'est vrai si l'on s'en tient à votre raisonnement, à savoir que Michéa n'ayant pas compris correctement les bases du libéralisme il ne peut que se tromper sur lui, ici et ailleurs. Soit. Mais il faut tenir compte également des précisions que Michéa apporte sur tel ou tel point particulier dans ses autres ouvrages (par exemple à propos de la common decency).

    Ce qui de plus vous donne encore raison, c'est que Michéa écrit toujours un peu le même livre, et il en est conscient. Finalement le fond est bien toujours le même : "droite et gauche se partagent le même gâteau libéral ; la droite insiste sur le libéralisme économique, la gauche sur le libéralisme sociétal". Et en conclusion : "le vrai socialisme est ailleurs". Ceci étant dit de façon outrageusement simplifiée, bien entendu.

    A propos des grands auteurs, vous avez en partie raison : il faut évidemment les respecter et ne pas croire que l'on peut les critiquer facilement. Je souscris à toute cette partie de votre réponse, mais je crois que l'on peut ajouter ceci : les grands auteurs ont été lus par d'autres grands auteurs, pas seulement par nous autres, petits lecteurs, et la critique des auteurs libéraux par des gens comme Durkheim (critique de Smith en tout cas) ou Marx, a aussi une valeur, sans même citer un Maurras dont on pourra prétendre qu'il n'est pas un grand philosophe (mais c'est à mon avis au moins un grand esprit).

    Je ne prétends donc pas réfuter à moi tout seul le fondement du libéralisme. Je ne fais que reprendre à ma façon les grandes critiques déjà formulées par de grands penseurs, et de même Michéa, qui s’appuie sur toute une tradition.

    (...)

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  16. Vous expliquez qu’un grand auteur ne peut pas avoir tort sur tout, et même, si j’ai bien compris, qu’il ne peut avoir tort que sur des détails. Mais seriez-vous prêts à affirmer cela d’un Marx, par exemple ?
    Sur le fond, je pense tout autrement : un grand auteur peut parfaitement se tromper de fond en comble s’il part sur de mauvaises bases. C’est le reproche que bien des philosophes ont adressé à Descartes, pour ne pas prendre un second couteau de la philosophie, et à bien d’autres. Pour un thomiste, par exemple, Descartes est forcément dans une erreur complète en ce qu’il fonde son système sur le cogito, sur la chose pensante, au lieu de partir de la chose pensée et de l’être de ce qui existe. Heidegger formule d’ailleurs une critique tout aussi radicale. Selon lui, on ne pouvait se tromper davantage que ne l’a fait Descartes. Nous voici donc avec de grands esprits aux principes rigoureusement incompatibles. Ils ne peuvent pas tous avoir raison.
    On est donc fondé à dire que le libéralisme se base sur un postulat faux et à en déduire que tout le système s’écroule, à condition bien sûr de démontrer la fausseté du postulat.
    Vous citez le début de « Mes Idées politiques » (Maurras) à juste titre : c’est bien là que se concentre le nerf de la preuve. Vous prétendez que Locke ou Hobbes n’étaient pas assez bêtes pour croire que les hommes ne naissent pas enfants, comme Maurras le leur reproche indirectement. Sans doute. Mais il n’empêche que leur système, lui, ne définit pas l’homme comme un héritier, un débiteur perpétuel, un fils, un frère, un père. Non. L’homme y est défini comme individu doté de droits inaliénables, le premier de tous étant la propriété de son corps. C’est cela qu’il faut examiner, puisque tout en découle.
    Et la question est très simple : est-ce vrai ? Est-ce cela, l’homme ? Et d’abord, est-ce que l’homme existe ? N’existe-t-il pas plutôt des hommes et des femmes ? Des Français et des Chinois ? Des enfants et des parents ? Ont-ils tous les mêmes droits ?
    Que voyons-nous donc en réalité ?
    L’anthropologie libérale correspond-elle à la réalité ?
    Et quand il s’agit de voir le réel, nous sommes tous à égalité. Il n’y a pas de grands esprits et de petits rigolos. Si la réalité ne dit pas la même chose que Locke, c’est Locke qui a tort.

    (...)

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  17. (suite et fin)

    Comme Maistre, Bonald, Burke et même Marx, je n’ai jamais vu « l’homme-individu doté de droits ». Comme Simone Weil et d’autres, je ne vois que des « hommes particuliers dotés de devoirs ». Je ne suis même pas sûr que mon corps m’appartienne (et j’admets que l’État légitime puisse m’ordonner le sacrifice suprême pour défendre la patrie).
    Voilà. Tout est dit. Tout ce que l’on peut fonder sur l’homme-individu est donc faux, puisque ce principe est faux. Ce qui est vrai, c’est que sans les autres je n’existerais pas. C’est que sans les autres je serais incapable de rien faire. Je ne serais même pas capable de parler ni de marcher sur deux jambes. Tout ce que j’ai, je le reçois. Et on me le donne gratuitement, en plus, alors même que je suis incapable durant de longues années de rendre si peu que ce soit. Mon devoir est de transmettre ce que j’ai reçu et d’honorer la mémoire de mes pères. Ce qui fait ma valeur, ma dignité, ce n’est pas le simple fait de mon existence, c’est ma capacité à m’acquitter au moins un peu de ma dette. (Etc. : je ne vous fait pas la totale des fondements du conservatisme).
    Alors, bien entendu, un libéral peut évoquer la patrie, la famille et toutes ces communautés, mais elles n’ont pas de place dans la logique de son système, ou alors une place extérieure, comme surajoutée, maladroitement greffée à un système qui n’a pas prévu leur existence.
    Je m’arrête là, en ajoutant seulement que j’admets parfaitement que l’on préfère le libéralisme au socialisme réel, surtout si on le mâtine de conservatisme. C’est un compromis, peu satisfaisant dans le principe, mais tout à fait acceptable dans la pratique, en ce monde complexe où la pureté des thèses ne saurait s’appliquer sans accommodements.

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    1. Je reprendrai cette discussion dès que j'en aurai le temps. Pour le moment, malheureusement, d'autres obligations plus urgentes m'appellent ailleurs.

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  18. Robert Marchenoir8 novembre 2013 à 00:57

    Ecoutez, faisons simple. Michéa est surtout représentatif de ce courant français contemporain qui regrette la chute de l'empire soviétique et cherche à réhabiliter le communisme, sous le prétexte extraordinairement malhonnête que le communisme réel tel que nous l'avons connu depuis cent cinquante ans (j'inclus la période d'élaboration théorique) est un communisme dévoyé.

    Le but de ce courant est de réanimer l'utopie communiste en faisant oublier les échecs et les crimes du communisme.

    A cet effet, on construit un homme de paille, leulibéralisme, et on lui attribue tous les maux de la planète, y compris ceux qui sont dûs tout à fait directement au socialisme qui a, désormais, solidement pris racine en Occident.

    Même Marco Polo, défenseur de Michéa et contempteur du libéralisme, l'avoue benoîtement :

    Ce qui de plus vous donne encore raison, c'est que Michéa écrit toujours un peu le même livre, et il en est conscient. Finalement le fond est bien toujours le même : "droite et gauche se partagent le même gâteau libéral ; la droite insiste sur le libéralisme économique, la gauche sur le libéralisme sociétal". Et en conclusion : "le vrai socialisme est ailleurs".

    Voilà. Le vrai socialisme est ailleurs, et c'est lui qu'il convient de rechercher.

    Notez que le socialisme est toujours "ailleurs". Le socialisme est une utopie, ce qui est bien commode : à chaque fois qu'on essaye de l'appliquer, c'est une catastrophe, mais ce n'est la faute ni du socialisme ni des socialistes. Il y a eu "dévoiement". Le vrai socialisme est toujours ailleurs, devant nous, brillante pépite, idéal sacré.

    Nous, nous réussirons à le mettre en oeuvre. Nous sommes plus intelligents, plus savants, plus forts et plus moraux que les millions de pignoufs qui nous ont précédés. Faites-nous confiance.

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  19. Robet Marchenoir8 novembre 2013 à 03:09

    J'ajoute qu'il y a une escroquerie fondamentale dans toutes ces discussions. On prétend qu'il s'agit de philosophie. Mais c'est faux.

    Je pourrais accepter la prétention de Michéa à parler philosophie si son discours était cantonné à une bibliothèque poussiéreuse, entre vieux professeurs sentant vaguement mauvais, entourés de trois étudiants ayant réussi un concours dont seul un millionième de la population française pourrait comprendre les sujets.

    Là, je pourrais ajouter foi à la prétention de Michéa (et de ses thuriféraires) de discuter du Savoir et de la Science et de la Culture et de la Philosophie, pour la Beauté du Geste et de façon totalement détachée des bas intérêts matériels.

    Mais ce n'est pas le cas. Michéa n'est pas un philosophe. C'est un type dont le nom est agité à la télévision. C'est un Pipole intellectuel. C'est une icône Degauche. C'est un militant politique.

    Je me définirais, pour commencer, comme un « socialiste », au sens que ce mot avait au début du XIXe siècle, dans les écrits de Pierre Leroux ou du jeune Engels (avant qu’il ne soit contaminé par la téléologie progressiste de Marx).

    Michéa est un type qui joue un rôle tout à fait concret dans la défense des intérêts matériels d'un certain nombre de gens, et dans l'attaque des intérêts matériels d'autres classes de gens.

    Il prétend :

    "Je demeure fidèle au principe d’une société sans classe",

    Mais il dit, dans le même entretien :

    "Un pouvoir libéral est également tenu de développer sans cesse les conditions d’une « concurrence libre et non faussée ». Cela implique toute une politique particulièrement active de démantèlement des services publics et des différentes formes de protection sociale, officiellement destinée à aligner la réalité empirique sur les dogmes de la théorie universitaire."

    http://acontretemps.org/spip.php?article217

    Dans la France de 2013, où la dépense publique représente 57 % du PIB, où la proportion de la population active payée par l'État va de 20 % à 25 % selon la façon dont on compte, où pas un seul budget n'a été à l'équilibre depuis 35 ans, Monsieur Michéa s'oppose donc, de toutes ses forces, au "démantèlement des services publics". Dont il fait partie. Quelle coïncidence !...

    Car il a vécu toute sa vie comme professeur de l'Éducation nationale, et il passe sa retraite, financée par sa retraite de fonctionnaire, à écrire des livres de "philosophie" pour s'opposer au "démantèlement des services publics".

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  20. Robert Marchenoir8 novembre 2013 à 03:13

    A part ça, il "demeure fidèle au principe d'une société sans classe". Il est bien clair pour tout le monde que les fonctionnaires, en France, ne constituent pas une classe, et encore moins une classe privilégiée (emploi garanti à vie, retraite dorée, etc). Il est bien clair que les intérêts de la classe des fonctionnaires, vivant de l'impôt prélevé de force sur les salaires de la classe des travailleurs du privé, ne sont pas du tout antagonistes avec les intérêts de la classe des travailleurs du privé.

    Si Monsieur Michéa était vraiment philosophe, et donc amoureux de la sagesse, et par conséquent de la vérité, il reconnaîtrait qu'il y a, au contraire, une violente et impitoyable lutte des classes, en France, entre les fonctionnaires et tous les autres.

    Si Monsieur Michéa connaissait un tout petit peu le libéralisme sur lequel il pérore à tort et à travers (ou s'il n'était pas menteur et malhonnête), il saurait que la notion même de lutte des classes a été inventée non pas par Marx et ses suiveurs, qu'il a passé sa jeunesse à étudier, mais par les penseurs libéraux. Et qu'elle a été inventée par eux pour décrire non pas la lutte entre la classe des bourgeois et celle des prolétaires, mais la lutte entre la classe des fonctionnaires et celle des gens qui vivent de leur travail vendu sur le marché, c'est-à-dire la plus grande partie de la population.

    Si Monsieur Michéa était un tant soit peu honnête, et voulait véritablement, sincèrement, "le principe d'une société sans classe", il commencerait par exiger le "démantèlement des services publics", et donc l'abolition de la classe des fonctionnaires, ou en tous cas l'affaiblissement de son pouvoir jusqu'au point où elle ne serait plus capable d'opprimer les autres classes sociales comme elle le fait actuellement.

    Au lieu de cela, Monsieur Michéa nous enfume la gueule avec les méfaits imaginaires d'un libéralisme fantasmé, et pendant qu'on encule les mouches sur le troisième alinéa de la page 1 324 du volume 12 d'un obscur grimoire écrit par Locke en 1667, pendant qu'on devise aimablement de Concepts et d'Idées et de Grands Principes, tout le monde oublie que Monsieur Michéa défend surtout, banalement, les intérêts très bassement matériels de sa classe à lui.

    Tous ces tirages de nouille sur la common decency, sur le don et le contre-don, tous ces grimpages aux rideaux devant l'horrible consumérisme de notre société contemporaine, sont destinés à nous faire oublier que Monsieur Michéa défend avant tout son portefeuille, son petit consumérisme personnel à lui, qui consiste à extorquer une part considérable du fruit du travail des salariés du privé pour financer sa confortable petite vie pépère de professeur de philosophie du gouvernement, et maintenant de retraité de l'Éducation nationale.

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  21. Robert Marchenoir8 novembre 2013 à 03:19

    D'ailleurs Marco Polo a raison, il ne faut pas seulement lire L'Empire du moindre mal, il faut aussi lire, par exemple, l'entretien auquel je renvoie, et notamment cette insondable connerie :

    Je demeure fidèle au principe d’une société sans classe, fondée sur les valeurs traditionnelles de l’esprit du don et de l’entraide.

    Autrement dit, Michéa est "fidèle au principe" d'une société qui n'a jamais existé, et qui ne peut pas exister. Il n'y a pas de sociétés sans classes. Les hommes sont inégaux, s'attribuent des fonctions différentes, luttent pour les places, se regroupent en cercles, coteries et corporations, qui chacun exercent certains pouvoirs sur les autres. Aucune société, pas plus traditionnelle que moderne, n'a jamais fonctionné essentiellement sur le don et l'entraide (bien que l'un et l'autre existent et jouent leur rôle).

    Michéa veut nous faire croire que les sociétés "traditionnelles" (whatever that means) étaient exemptes de rapports de pouvoir, de contrainte, de domination, pour ne pas dire d'esclavage, de violence et de terreur. Tout se serait passé dans une joyeuse farandole de "dons" et de "contre-dons", entre Bisounours pénétrés de "common decency".

    Jusqu'à ce qu'arrive l'horrible libéralisme, bien sûr, qui a fait disparaître toute entraide et toute décence.

    Remarquez comment cette relation de l'histoire efface implicitement le petit détail de l'enfer communiste. Pour nous le refourguer immédiatement : "Je suis fidèle au principe d'une société sans classe". Hop, hop, hop, ni vu ni connu, le joueur de bonneteau escamote 74 ans d'oppression bolchevique mondiale, refait une virginité à "l'idéal communiste", et nous le remet sur un piédestal pour nous indiquer la voie de joyeux lendemains.

    Je ne peux plus entendre ces expressions de common decency, de don et de contre-don. Ces prétentieux concepts sont, aujourd'hui, simplement utilisés par les gauchistes pour nous expliquer, une fois de plus, qu'ils sont moralement supérieurs aux autres parce qu'ils sont de gauche.

    C'est une tentative de plus, avec des mots différents, de nous convaincre que la générosité et la vertu consistent à demander à l'Etat de voler le bien du voisin pour vous en faire cadeau.

    L'antilibéralisme est simplement une façon pour les crypto-communistes de faire oublier les crimes de 150 ans de marxisme, et de nous refourguer en douce l'idéologie de gauche.

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  22. Excellent article je trouve, qui démontre avec calme et méthode les faiblesses du discours de Michéa.

    Ayant moi même lu certains de ces ouvrages, je dois dire que j'ai été séduit au début, ce qui ne m'empêchait de constater des faiblesses lourdes que vous avez d'ailleurs évoquées. Sur la common decency et comment parvenir à son application concrète, Michéa ne dit rien, reste flou. Il dit common decency pour ne pas dire morale parce que la morale aurait quelque chose de contraint alors que la common decency devrait être quelque chose de libre, de consenti. Sauf qu'il explique nullement comment parvenir à ce que les gens mettent concrètement en pratique cette common decency.

    Il soulève le problème que tout processus révolutionnaire est voué à l'échec, car le pouvoir sera toujours accaparé par des êtres vils et intéressés qui dévoieront l'objectif initial. C'est un peu ce que nous explique marchenoir avec sa gouaille habituelle : le socialisme est un bon concept en soi mais il a échoué dans son application parce que des salauds se sont emparés de la révolution et du pouvoir.

    Or quand on a compris que la tentative de mettre en oeuvre concrètement l'utopie socialiste débouche toujours sur des persécutions, des crimes et de la violence, il devient nécessaire de se demander pourquoi. L'explication gauchiste expliquant que ce sont toujours des salauds qui pervertissent l'idéal révolutionnaire est plus que léger, surtout lorsque l'on creuse un peu.

    Si la mise en oeuvre du socialisme débouche toujours sur de la violence, c'est parce qu'il nécessite un homme nouveau profondément imprégné de common decency et de don, contre-don. C'est pas pour rien que Michéa ne nous dit rien sur comment mettre concrètement en oeuvre ses idées, qu'il se contente de dire que le libéralisme c'est caca sans expliquer comment mettre en oeuvre son idéal à lui. C'est parce que le seul moyen de mettre en oeuvre son socialisme utopique, c'est la spoliation, les camps de concentration, la contrainte, la police politique et de la pensée pour éliminer tous les "salauds", les ennemis de la révolution. Mais comme Michéa veut être un gentil bisounours il se contente de dire que ce serait bien un monde de common decency et de don contre-don, sans expliquer comment ça pourrait se faire concrètement. Simplement parce que l'application concrète n'est elle pas très bisounoursienne.

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  23. (suite)

    Enfin expliquer que le délitement de la société traditionnelle, et l'effondrement des valeurs morales viendraient de la toute puissance du libéralisme est amusant quand on sait que tout ça c'est sérieusement accéléré après la 2ème guerre mondiale et donc la mise en place d'un tout puissant Etat-Providence, de la Sécurité Sociale, de la nationalisation de tous les services publics, etc. Sauf à penser que le recul des valeurs traditionnelles date du "tournant libéral" de 1983 ce qui ne semble tout de même pas bien sérieux.

    Je ne sais pas quelle est la part de responsabilité de l'extension des idées libérales dans l'effondrement des valeurs morales, mais ce qui m'étonne toujours c'est que personne ne s'interroge sur le rôle dans cet effondrement de la toute puissance de l'Etat, des services publics et de l'Etat providence dans ce phénomène. A quoi sert le don contre-don dans un pays où toute solidarité et entraide est censée être un droit et passe par l'Etat ? L'Etat-Providence et son omnipotence tue bien plus efficacement tout esprit de solidarité et d'entraide que le libéralisme, qui, en laissant les individus se débrouiller seuls, les oblige s'ils veulent survivre à être solidaire et à faire preuve les uns à l'égard des autres d'entraide et de don contre-don.

    De toute façon j'ai toujours ressenti une angoisse viscérale à l'évocation d'une société sans classes où tout le monde est au même niveau. Je comprends pas comment on peut désirer cela. Cet espèce d'envie d'un monde plat, figé, uniformisé. Comme s'il était juste de mettre un type au QI de 130 au même niveau qu'un type au QI de 90. Moi je suis heureux de vivre dans un monde où il y a des gens plus riches, plus beaux et plus intelligents que moi, ça me permet de m'évader, de rêver, d'avoir une envie d'avancer et de progresser...

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  24. Intéressant commentaire de Marchenoir qui vise à noyer le poisson.

    Il est bien évident pour tous ceux qui ont lu Michéa que celui-ci n'est pas nostalgique du communisme. Il l'indique dans la phrase citée par Marchenoir lui-même, où il se reconnaît dans le premier Engels, avant que celui-ci soit contaminé par Marx. Il se reconnaît aussi à l'occasion dans certains propos de Marx, ceux qui ne sont pas contaminés par le "marxisme scientifique".

    Michéa est beaucoup plus proche de certains anarchistes, et très proche d'Orwell, c'est bien connu, qui n'a rien d'un laudateur du stalinisme. C'est donc un mauvais procès.

    Je passe sur le laïus anti-fonctionnaire, c'est un classique qui a fait ses preuves en matière de détournement de sujet.

    Le plus intéressant est dans cette attaque contre un Michéa fonctionnaire et donc défenseur d'une classe, celle des fonctionnaires. C'est une façon de tout réduire à l'égoïsme, au corporatisme étroit, qui en dit plus long sur la vision d'un Marchenoir que sur celle de Michéa.

    D'abord, il n'y a pas de classe sociale "fonctionnaires". Il est bien évident que les professeurs se sentiront toujours plus proches des médecins, par exemple, que des balayeurs, fussent-ils fonctionnaires territoriaux.

    D'autre part, il n'est pas nécessaire d'être fonctionnaire pour défendre la fonction publique. Une majorité de Français se déclarent satisfaits de cette dernière sans pour autant en faire partie.

    Il faut avoir une vision bien acide de l'humanité pour soupçonner automatiquement un homme de ne défendre que ses propres petits intérêts. Il y a un excellent ouvrage du libéral Raymond Boudon qui explique que les valeurs morales transcendent les intérêts particuliers, que si la plupart des gens détestent les pédophiles ce n'est pas seulement parce qu'ils ont peur que leurs enfants à eux en soient victimes, qu'ils sont capables d'empathie gratuite, qu'ils peuvent être sincèrement révoltés par l'injustice, alors même qu'ils n'en sont pas eux-mêmes directement victimes. C'est d'ailleurs spécialement une tendance des couches sociales populaires, ce qui rejoint l'idée de Common decency, comme j'ai pu le constater moi-même. Ce sont les plus pauvres, les moins "éduqués" qui continuent, en France, à prôner la peine de mort.

    En réduisant toutes les prises de position de l'adversaire à la défense d'intérêts catégoriels sordides on ne répond à aucune question : on essaie seulement de faire taire l'adversaire. C'est un procédé détestable que pratiquent surtout les antiracistes et les bienpensants.

    (...)

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  25. On en apprend décidément beaucoup sur Marchenoir à l'occasion de ces derniers commentaires.

    Ainsi, Michéa ne serait pas un philosophe parce qu'il ne sent pas mauvais, qu'il ne s'enferme pas dans une bibliothèque poussiéreuse pour disserter sur je ne sais quel point de détail de la déduction transcendantale de Kant...

    Non, c'est un pipole, puisqu'il passe à la télé, et c'est un égoïste, puisqu'il défend les fonctionnaires...

    Remarquons d'abord que Michéa n'est pas si médiatisé que cela. Surtout, ce n'est pas un intellectuel professionnel. Il a commencé à écrire assez tard, se bornant longtemps à enseigner la philo en lycée et à former des jeunes, durant ses loisirs, sur les stades de foot (Michéa défend ce sport dans sa dimension populaire). Il a vraiment la "fibre populaire" : tout dans sa biographie l'indique, et n'est nullement comparable à un BHL. On pourrait au moins lui reconnaître cela.

    Il est simpliste et trompeur d'opposer libéralisme et communisme, comme si l'on ne pouvait qu'être l'un ou l'autre. Il y a une tradition antilibérale et anticommuniste, dans l'Action Française par exemple. De même à gauche, chez un Boris Souvarine ou une Simone Weil. Respectons la complexité du réel, s'il vous plaît.

    Enfin, s'il s'agit de parler du libéralisme, on ne saurait faire l'économie d'une discussion de fond, sur les principes mêmes du libéralisme, comme Robert tente de nous en convaincre. Le libéralisme ce n'est pas seulement la doctrine qui veut limiter l'impôt (ou alors 95 % des Français sont libéraux). C'est un ensemble de positions découlant plus ou moins logiquement d'un petit nombre de principes. On ne comprend rien à rien tant qu'on n'a pas examiné ces principes.

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  26. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 16:20

    Marco Polo, votre insistance à faire dévier la conversation et à enculer les mouches est tout de même confondante. Vous devriez faire politicien. Ou "philosophe". Vous avez des aptitudes.

    Vous prétendez que Michéa n'est pas un nostalgique du communisme, immédiatement après que j'ai cité un entretien extrêmement long qu'il a livré à un média qui lui est tout à fait favorable, et où il déclare :

    1) je suis socialiste,

    2) je suis pour une société sans classes.

    Et immédiatement après un commentaire que vous avez écrit, et dans lequel vous dites vous-même que l'idéal de Michéa est le socialisme. Le "vrai socialisme".

    Maintenant, vous avez le front de tortiller du cul en m'expliquant que le communisme de Michéa n'est pas tout à fait communiste, qu'il est rose foncé avec des nuances de vermillon et des reflets pourpres, que c'est le communisme du jeune Engels qui évidemment n'a strictement rien à voir ni avec Pol Pot ni avec François Hollande ; vous faites comme si le socialisme et le communisme étaient deux choses différentes et fondamentalement séparées, bref vous jouez au con.

    Vous continuez de jouer au con quand vous me reprochez de démontrer que Michéa, dans sa pseudo-philosophie, est en réalité mû par ses intérêts de classe. Donc, Michéa se dit socialiste, et il serait interdit de lui appliquer à lui-même la grille d'analyse de la lutte des classes dont se réclame le socialisme ? Le traitement des fonctionnaires est payé par les citoyens, et il serait impoli de se demander si les professeurs-fonctionnaires défendent avant tout leurs intérêts particuliers, ou s'ils sont réellement, comme ils le prétendent, au service des citoyens ? Vous vous foutez vraiment de la gueule du monde.

    Comment expliquez-vous la contradiction entre le fait que Michéa revendique une société sans classes, et qu'il défend bec et ongles la classe des fonctionnaires à laquelle il appartient ? Vous prétendez que la classe des fonctionnaires n'existe pas, sous prétexte qu'un balayeur est différent d'un professeur. Vous vous foutez vraiment de la gueule du monde.

    C'est la bonne vieille ficelle des islamo-complaisants qui vous expliquent que l'islam n'est pas un danger, parce qu'il y a des sunnites et des chiites. Ou qu'on ne peut pas généraliser sur les fonctionnaires, sous prétexte qu'il y a trois catégories dans la fonction publique.

    Autant expliquer qu'il n'y a ni eau chaude ni eau froide, car le brûlant est différent du tiède, et le froid différent du glacé.

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  27. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 16:23

    La classe des fonctionnaires n'existe pas ? Vraiment ? Alors que leur emploi repose sur une base juridique totalement différente de celle de tous les autres Français ? Alors qu'ils ont la garantie de l'emploi à vie ? Alors qu'ils ont une retraite infiniment plus avantageuse que celle des autres Français, et que c'est l'État qui la finance directement ? Alors qu'ils ne font qu'un avec la classe des politiciens qui gouvernent le pays ? Alors qu'ils ont même des tribunaux spéciaux pour les juger ?

    Bon, d'accord. La classe des fonctionnaires n'existe pas. Alors, pour faire oublier cette séparation totalement artificielle que seuls s'obstinent à distinguer quelques abrutis suivant aveuglément le "dogme libéral", vous ne verrez pas d'inconvénient à ce qu'on supprime le statut de la fonction publique, n'est-ce pas ? Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que les fonctionnaires soient recrutés sur un contrat de travail de droit commun, identique à celui du privé ? Vous serez d'accord avec les libéraux pour réclamer que les fonctionnaires soient librement recrutés (et licenciés) par leur chef de service ou leur directeur, comme cela se fait dans n'importe quelle entreprise, et non par concours ? Vous serez bien sûr d'accord pour qu'ils "bénéficient" du même régime de retraite que les salariés et les artisans ?

    Parce que c'est de ça que cause Michéa, figurez-vous, quand il s'élève contre le "démantèlement des services publics" ! Pas uniquement de belles "idées" ou de grands "principes" !

    Michéa n'est pas un intellectuel professionnel ? Il n'est pas si médiatisé que cela ? C'est quand ça vous arrange ! Lorsqu'il s'agit de se référer à ses livres et à ses prises de position médiatiques pour légitimer votre campagne anti-libérale, vous nous soutenez que Michéa est un "philosophe", un penseur, quelqu'un qui a écrit des livres qui font autorité. Et quand je lui reproche de ne pas être le pur savant qu'il prétend être, quand je lui reproche d'être avant tout un militant politique qui se répand dans les médias pour défendre les intérêts matériels et le pouvoir de sa classe, vous vous récriez qu'il n'est qu'un misérable petit prof qui fait du foot avec ses élèves. Il faudrait savoir...

    Au demeurant, vous soulevez bien involontairement un point très important. Michéa est, effectivement, on ne le souligne pas assez, un petit prof monté en graine. Il l'explique lui-même :

    Je vais vous faire une confidence : j’ai toujours détesté écrire, ne serait-ce qu’une simple carte postale. Je suis sincèrement convaincu qu’il faut être masochiste pour aimer se retrouver pendant des mois en tête à tête avec un ordinateur alors qu’un soleil magnifique vous attend dehors. J’ajoute que je n’ai jamais cherché non plus à être publié. Mon premier livre, Orwell anarchiste tory, est paru lorsque j’avais déjà 45 ans.

    http://acontretemps.org/spip.php?article217

    Donc, Michéa n'est pas un penseur. Ce n'est pas un philosophe. Quelqu'un qui déteste écrire et qui n'a publié son premier livre qu'à l'âge de 45 ans ne peut pas être qualifié de créateur intellectuel.

    C'est un type qui a gagné sa vie en enseignant la philosophie à des enfants, ce qui est un métier peut-être honorable, mais tout à fait différent. L'abaissement des exigences et la prétention française font que n'importe quel professeur de philosophie se baptise, ou se laisse baptiser désormais, du nom de philosophe. Mais cela n'a rien à voir.

    Un philosophe peut, naturellement, enseigner la philosophie (en général pas en lycée). Mais ce n'est pas parce qu'on enseigne la philosophie qu'on est philosophe. Sinon, tous les professeurs de français seraient écrivains, poètes, dramaturges ou grammairiens.

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  28. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 16:26

    Michéa est simplement un type qui était une bonne occase pour le "système" (dont il fait partie, naturellement) : il est capable d'écrire des livres et de donner des interviews qui donnent une justification idéologique au maintien de ce système, et en plus il est prof de philo : on peut faire savoir un peu partout qu'il est Philosophe, donc que ce qu'il dit est Vrai.

    Et puis lui, ça l'arrange. Même quand on est cossard et qu'on l'avoue, il est plus flatteur d'être invité à la télé pour se faire donner du "philosophe", que de ramer anonymement devant vingt-cinq boutonneux en déroulant le programme. Échange de bons procédés.

    Un autre exemple de fausse qualification qui sert avant tout à consolider le système et ses intérêts, c'est feu Albert Jacquard. "Albert Jacquard, généticien", comme on disait systématiquement dans les médias.

    A sa mort, j'ai eu la curiosité de consulter sa fiche Wikipedia. Ce type, qui représentait la génétique pour toute la machine médiatique, qui était le généticien systématiquement invité ou interrogé dans cette qualité, n'a obtenu son premier diplôme de génétique qu'à l'âge de... 41 ans -- et son doctorat de génétique à l'âge 45 ans.

    Autant dire qu'il a fait l'essentiel de sa carrière avant d'être généticien. Et que faisait-il, auparavant ? Eh bien, il était polytechnicien... et haut fonctionnaire. Secrétaire général adjoint de la SEITA, rapporteur auprès la commission de vérification des comptes des entreprises publiques, contrôleur de gestion aux Houillères du Nord... Un grand scientifique, comme on le voit. Grand expert en biologie. Et tout à fait indépendant de l'État !

    D'ailleurs, dans sa nouvelle carrière, il s'empresse de rester dans le giron de l'État, puisqu'il rentre à l'Institut national d'études démographiques. Wikipedia ne précise pas quelles avancées scientifiques on lui doit en matière de génétique, mais déroule un impressionnant CV de gauchiste professionnel : défense des sanpapiés, association Droit au logement, Tribunal Russell sur la Palestine, soutien à Philippe Meirieu pour la liste Europe écologie (vous savez, le grand destructeur de l'école française, le propagandiste des thèses pédagogistes)...

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  29. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 16:31

    En réalité, la mission essentielle que semble lui avoir attribué le système stato-gauchiste, c'est, en tant que généticien, de persuader les gens que la génétique n'existait pas. En effet, bien qu'officiellement généticien des populations, il a passé sa vie à expliquer que les races n'existaient pas, et que par conséquent il fallait ouvrir les portes à l'immigration de masse. Or, s'il existe une génétique des populations, c'est par définition que les races existent !

    Nous avons donc un exemple absolument inouï d'entrisme, de sabotage, de subversion d'une discipline scientifique par l'un des ses prétendus représentants, qui l'investit pour mieux la nier, puis qui brandit sa carcasse éviscérée telle une massue de propagande, afin de détruire, par l'immigration, le peuple même qu'en tant que fonctionnaire, il est payé pour servir.

    Dans un article tout à fait typique de la propagande d'État socialiste martelée pendant des décennies, La Dépêche commençait ainsi la nécrologie qu'elle lui a consacré :

    «Les races humaines n’existent pas», martelait Albert Jacquard, expliquant sans relâche pourquoi «l’inégalité» est un concept purement mathématique qui ne peut s’appliquer aux êtres vivants. Mort hier à l’âge de 87 ans, ce grand spécialiste de génétique savait de quoi il parlait.

    http://www.ladepeche.fr/article/2013/09/13/1708179-albert-jacquard-le-geneticien-engage-est-mort.html

    Le foutage de gueule est à couper le souffle, et il l'est aussi dans la façon dont le système a manipulé Jean-Claude Michéa en le propulsant à la dignité imméritée de "philosophe", pour alimenter sa croisade anti-libérale qui est essentielle au maintien de son pouvoir.

    On doit remercier Aristide pour avoir contribué à mettre en évidence cette guerre sans scrupules de la machine socialiste française contre le sens des mots. Pour détruire la liberté, l'État a besoin de détruire la langue.

    Enfin, il serait "simpliste" et "trompeur" d'opposer libéralisme et communisme ? Sans blague ? Quelle serait donc cette mystérieuse troisième voie qui ferait que les anti-libéraux ne défendraient pas le socialisme réel, réellement existant en Union des républiques françaises socialistes soviétiques ? Le marcopolisme ?

    Michéa lui-même revendique le socialisme ! Dans quelle langue faut-il l'écrire pour que vous l'admettiez ? Avec quel alphabet ?

    Vous me parlez de l'Action française ? Mais elle veut quoi, l'Action française ? La monarchie ? Avec quel roi ? Et surtout, avec quelles règles ? Quelles institutions ?

    Vous voulez dire, une monarchie héréditaire, dépositaire de l'histoire nationale et des traditions, qui soit respectée par le peuple et qui fasse l'unité autour d'elle ? Un peu comme en Grande-Bretagne, alors, cette nation d'épiciers anglo-saxons, valets de l'Empire américain, où l'ultra-libérale Margaret Thatcher a détruit la classe ouvrière ?

    Simone Weil ? Mais Simone Weil était une mystique ! Elle ne parlait pas de politique, elle parlait de religion ! Vous êtes en train de nous dire que l'Eglise doit prendre le pouvoir ? Un peu comme chez les musulmans, alors ?

    Boris Souvarine ? Il proposait quoi, Souvarine ? Le souvarinisme ? Il était communiste, Souvarine, même s'il s'est opposé à Staline. Lui aussi dénonçait le "pseudo-communisme" de l'Union soviétique, auquel il opposait le vrai, le bon communisme, celui que personne n'a jamais vu, mais pour lequel il faut quand même continuer à se battre... en repoussant le libéralisme avec la dernière énergie. Comme votre ami Michéa.

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    1. Excellente caractérisation d'Albert Jacquard, Robert. Je dois dire que je n'avais jamais eu la curiosité d'aller voir ce qui se cachait derrière la surface médiatique. Il faut dire que je ne l'écoutais pas, le considérant comme définitivement "gaga".

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  30. @ Robert Marchenoir

    Vous conviendrez que Proudhon était socialiste. Mais il n'était pas communiste, il le dit expressément dans ses livres.

    "Le communisme est synonyme de nihilisme, d'indivision, d'immobilité, de nuit, de silence."

    http://www.wikiberal.org/wiki/Pierre-Joseph_Proudhon

    Elle est là votre troisième voie. Vous pouvez la juger utopique mais vous ne pouvez pas nier qu'elle existe. La postérité de Proudhon est loin d'être négligeable. Il ne se résume pas à la formule "La propriété, c'est le vol", qu'il a regretté plus tard car elle a été mal comprise.

    Ce qu'il y a d'amusant, c'est que Proudhon a été perçu comme libéral mais le mot n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui.

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  31. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 18:20

    Quelle est, donc, votre définition de ce socialisme proudhonnesque que vous appelez de vos voeux, si je comprends bien ?

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  32. Un socialisme anarchiste, c'est-à-dire "une forme de gouvernement sans maître ni souverain", "l'ordre sans le pouvoir". Les citations sont de Proudhon lui-même.

    Je n'ai pas dit que je l'appelais de mes voeux. Je ne sais pas si une doctrine comme celle-là est applicable. Je dis juste que le choix ne se réduit pas à l'opposition libéralisme/communisme. D'autres voies sont possibles, celle du socialisme anarchiste n'en est qu'une parmi d'autres.

    J'aurais pu citer la Doctrine sociale de l'Eglise, qui n'est ni libérale, ni socialiste, ni communiste.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Doctrine_sociale_de_l'%C3%89glise

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  33. Robert Marchenoir9 novembre 2013 à 20:13

    Attendeeeeeez... Sébastieeeeeen... Qu'il y ait des gens qui disent des trucs, ce n'est pas nouveau.

    Moi, je vous demande ce que vous voulez. C'est pas monsieur Proudhon qui va décider la façon dont la France va s'organiser demain. Il est mort, et ses bouquins ne sautent pas des étagères tout seuls pour faire la révolution.

    Si vous n'êtes pas d'accord avec (au hasard) ce que proposent les libéraux, c'est que vous, vous proposez autre chose, non ? Ca ne veut pas dire que ce soit possible ni juste, mais si personne n'en fait sa conviction, ça n'a aucune valeur en termes politiques.

    Donc ne parlons pas dans le vide, voulez vous ?

    D'ailleurs vous n'en dites pas grand'chose, de Proudhon. Sauriez-vous faire le pitch à sa place ?

    Parce qu'une forme de gouvernement sans maître ni souverain, l'ordre sans le pouvoir, ce n'est pas un argumentaire. Ce sont simplement des slogans.

    Je vous ferais remarquer, d'ailleurs, que dit comme cela, c'est exactement la même chose que le libéralisme dans sa forme la plus extrême, ce qu'on appelle en France les libertariens ou encore les anarcho-capitalistes. Ce serait aussi, en toute logique, ce que devrait désigner l'appellation d'ultra-libéralisme.

    Soit dit en passant, ce n'est pas la forme de libéralisme dans laquelle je me reconnais.

    Quant à la doctrine sociale de l'Eglise, elle n'est pas, à ma connaissance, un mode d'organisation de la société. L'Eglise ne prétend pas se substituer au pouvoir temporel ou économique. Ce sont des principes, des directives, des orientations pour les personnes. Qui sont remarquablement chèvre-chou, d'ailleurs. Il y a dedans un peu tout et son contraire. Elle est, cela dit, largement compatible avec le libéralisme.

    Enfin, il faut être clair : parle-t-on de politique ou de religion ? Beaucoup de gens, en particulier des anti-libéraux, en France (pas aux Etats-Unis) confondent les deux. Le rôle de la religion n'est pas celui de la politique. Vous ne prendriez pas un marteau-piqueur pour faire la cuisine. Or les deux ont leur utilité.

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  34. Il est tout à fait injuste d'assimiler Michéa et ce con d'Albert Jacquard, que vous avez d'ailleurs, Robert, parfaitement résumé.

    Simone Weil est une mystique ET une philosophe tout ce qu'il y a de plus politique. De son expérience en usine elle a tiré d'excellentes analyses du travail et quelques idées lumineuses sur les possibilités d'améliorer les choses à ce niveau. Nous avons là un exemple lumineux de "socialisme" non communiste, puisque vous pourriez lire chez elle une critique en règle et tout à fait explicite du marxisme.

    J'ajoute que Sébastien a tout à fait raison de parler de Proudhon et de la doctrine sociale de l'Eglise, qui sont des voies non libérales et non marxistes. On pourrait citer Pierre Leroux, tenant d'un "socialisme" qui n'a rien à voir avec ce que l'on nomme aujourd'hui ainsi.
    Ne nous laissons pas abuser par les mots.

    L'Eglise a toujours eu son mot à dire sur l'organisation de la société, et bien souvent, à mon avis, elle a dit des choses plutôt intelligentes. Thomas d'Aquin se mêle de politique, en bon lecteur d'Aristote, mais il y a aussi des encycliques papales.

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  35. Je continue à répondre un peu en désordre.

    Vous dites, Robert, que les fonctionnaires constituent bien une classe. Tout dépend de ce que l'on nomme ainsi. Il me semble que ce que vous avez en vue serait plutôt une corporation. Mais les fonctionnaires ne forment même pas une corporation : les intérêts des uns divergent de ceux des autres. Une classe doit avoir une base sociale et culturelle, un socle commun qui va bien au delà de la simple unicité de l'employeur. Dans une entreprise, un balayeur peut avoir le même patron qu'un ingénieur, mais ils n'appartiennent pas à la même classe pour autant.

    Dans l'Educ' nat', le personnel administratif des lycées et des rectorats dépend du même ministère que les enseignants, mais je peux vous assurer qu'il s'agit de deux mondes assez distincts, et je n'ai aucune peine à dire qu'on pourrait supprimer pas mal de postes du côté de l'administration.

    L'angoisse du démantèlement des services publics n'est pas une si grande obsession chez Michéa, et en tout cas je n'ai aucun mal non plus à vous dire qu'elle ne m'effleure pas le moins du monde, malgré mon statut de fonctionnaire. J'aimerais seulement, tant qu'à faire, qu'on supprime les postes vraiment inutiles (et je précise qu'à mon avis et d'après mon expérience il y a aussi un peu trop de profs qui ne foutent rien, cependant ceux qui travaillent font généralement bien leur boulot, pour autant que je puisse en juger, mais nous nous égarons un peu, là).

    Michéa est de toute évidence un penseur. Vous devriez le lire un peu plus, vous y trouveriez des analyses pertinentes et aussi un humour féroce à l'égard de tout ce qui relève du boboïsme ambiant. Je ne dirais pas qu'il est aussi important que les grands auteurs de la tradition, bien sûr, mais il se trouve qu'on n'a pas grand-chose d'autre à se mettre sous la dent, et aussi qu'il est vraiment très drôle et percutant.

    ce qu'on peut lui reprocher c'est en effet de se cantonner à une critique radicale du libéralisme. Cela ne fait pas de lui un communiste, mais son positionnement manque de contenu. On sait ce qu'il ne veut pas ; on devine mal ce qu'il veut. Telle est, ce me semble, sa limite.

    Il est vrai aussi qu'il est un peu obligé de brouiller les cartes, sans quoi on finirait par le taxer de marinisme. C'est pourquoi, de temps à autres, surtout dans les entretiens, il s'oblige à une profession de foi gauchisante un peu agaçante. C'est le prix à payer pour passer (un peu) à la télé. Finkielkraut doit aussi jurer de temps en temps, devant le tribunal médiatique, qu'il n'est pas lepéniste.

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  36. Maintenant, sur le contenu politique et social de cette fameuse troisième voie.

    Elle part du constat que le modèle libéral est mauvais parce qu'il ne garantit pas la dignité des hommes. Il s'agit donc de construire une société qui garantirait autant que possible cette dignité.
    Le but ne devrait pas être que l'on produise toujours plus de choses, même si plus de personnes en profitent, y compris les pauvres, car tout est perdu si pour obtenir ce résultat les hommes deviennent de pauvres zombis décérébrés. Nous avons quand même sous les yeux tous les jours le résultat de cette société de consommation abjecte.

    L'effort devrait donc porter sur les conditions de travail plus que sur les richesses produites, celles-ci étant confisquées par un petit nombre de prédateurs et entraînant une constante dégradation morale chez le travailleur autant que chez le consommateur. Les hommes bossent comme des cons pour se payer des loisirs de merde, pour faire simple.

    L'idée est donc qu'il n'est pas très intéressant de pouvoir manger plus, de pouvoir acheter plus de jeux vidéos et de pouvoir téléphoner plus à toujours plus de monde si, pour cela, il faut vivre une vie qui ne permet pas d'atteindre le seuil minimum de dignité qui fait qu'on mérite d'être appelé homme.

    Et n'allez pas nous dire que c'est le programme communiste puisque c'est, par exemple, très exactement aussi la doctrine sociale de l'Eglise.

    Le point de départ est bien différent de celui du libéralisme, qui se demande comment on peut créer un maximum de richesse. Ici, on se demande comment on peut garantir à un maximum de gens une vie digne. C'est plus intelligent, parce que la richesse n'a jamais garantit la dignité (regardez Ribéry ou Anne Sinclair).

    C'est ce que Michéa a en tête, je suppose, quand il dit qu'il reste attaché à l'idée d'une société sans classes. Il parle d'une société sans exploitation de l'homme par l'homme et non fondée sur la volonté d'accumuler les richesses.

    Des mesures concrètes pourraient être prises, sans même parler de supprimer le capitalisme. Par exemple :

    - Uniforme obligatoire à l'école et restauration de la discipline. Programmes scolaires fondés sur l'instruction (au lieu de la bouillie idéologique ou pédagogiste actuelle) et élévation subséquente du niveau intellectuel moyen. Rien que cela aurait des conséquences fabuleuses.

    - Encadrement strict des programmes télés (en gros, retour à la télé du général de Gaulle, avec des pièces de Sophocle en première partie de soirée. Et n'allez pas me dire que c'est une entrave à la liberté).

    - Protectionnisme et réindustrialisation du pays, parce qu'on a besoin de travail.

    - Ejection des parasites étrangers qui rendent impossible toute common decency (comme dit l'autre).

    - Retour à la saine morale populaire qui prône le mariage entre homme et femme ; arrêt de toutes les "avancées sociétales".

    - Salaire des profs triplé (ça c'est pour rire).

    Bon, c'est du vrac et c'est insuffisant. Je me contente de dire que le souci de la vie digne pourrait mener à des choix politiques intelligents qui n'ont pas grand-chose à voir avec le PIB, le triple A et la croissance.

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  37. Formidable, quarante quatre commentaires, c'est incroyable et pourtant le sujet ne concerne pas le racisme car selon certains intervenants sur d'autres sites, seul ce sujet est prolifique.

    J' ai fini de lire tout votre billet, je me permettrais de le résumer de façon lapidaire n'ayant les compétences nécessaires pour développer de longues réponses, d'autres bien plus aptes l'ont fait.

    L’égalité n’existe pas quelque soit le domaine et c'est mieux ainsi. Que l'on est besoin de personnes de grande noblesse pour diriger ce monde ne fait pas de doute pourtant certains utopistes le pensent, qu'ils le croient grand bien leurs fasse mais qu'ils ne l'imposent pas mais surtout aux autres car les caciques de ses égalitaristes, eux ne le pratiquent pas.

    Si nous étions tous égaux,l'ennui serait notre compagnon durant toute notre vie

    Quant à faire croire à nos enfants qu'il en est ainsi , je citerais Oscar Wilde:""Plutôt étouffer un enfant au berceau que de bercer d'insatisfaits désirs".

    J'espère ne pas avoir trop hors sujet.

    A propos de lecture, je viens de terminer un ouvrage sur la guerre Iran-Irak, la plus longue te la plus meurtrière du XX éme siècle, Toutes les nations se sont enrichies même la France socialiste du temps de Mitterrand.

    Bonne fin de semaine

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    1. Merci Grandpas, et ce n'est pas fini, comme vous allez le voir.

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  38. Marco,

    J’aurais bien voulu vous répondre sur d’autres points que vous avez soulevé dans vos premiers commentaires, sur Tocqueville, sur ce qu’il appelle l’individualisme, sur les riches et les pauvres, entre autres, mais la discussion a déjà pris un autre tour et puis cela me prendrait encore des pages et des pages et j’ai si peu de temps…

    Donc je renonce à aborder tous ces points. Nous aurons probablement l’occasion d’en reparler.
    Juste un mot pourtant sur la responsabilité de l’Etat-providence (qui n’est évidemment pas exclusive, mais qui me semble très importante) dans la « démoralisation » des classes populaires. J’ai indiqué dans mon article deux livres de Charles Murray : Losing Ground et Coming Apart. Vous savez sans doute que j’en ai fait de longs compte-rendu sur mon blog, mais le mieux est évidemment toujours de lire les livres. Vous pouvez y ajouter Ken Auletta, The underclass, ainsi que les écrits de Théodore Dalrymple, notamment Life at the bottom. J’en ai traduit quelques chapitres, comme vous le savez. Je ne connais aucun livre équivalent pour la France mais je n’ai malheureusement aucune raison de croire que les mêmes causes n’aient pas produit les mêmes effets chez nous.
    D’une certaine manière, tout est déjà dans le « Mémoire sur le paupérisme » de Tocqueville (toujours lui…). Rien de nouveau sous le soleil, hélas.

    Je dis aussi juste un mot sur Michéa avant d’en venir au « gros » du débat. Vous dites : « Je ne fais que reprendre à ma façon les grandes critiques déjà formulées par de grands penseurs, et de même Michéa, qui s’appuie sur toute une tradition. »
    Vous avez raison en ce qui vous concerne, et ce qui concerne les conservateurs en général, mais en ce qui concerne Michéa, hélas, je crains que la tradition sur laquelle il s’appuie soit bien pauvre intellectuellement, à l’exception de Marx (dont d’ailleurs je ne dirais pas qu’il est un vrai philosophe – un penseur important sans aucun doute, mais pas un philosophe. Mais il est vrai que j’ai des critères très restrictifs). Il est d’ailleurs très frappant, et à la longue irritant, de voir à quel point il s’appuie sur des ouvrages universitaires récents, et souvent de troisième ordre, pour appuyer sa charge contre le libéralisme. Sans parler de sa propension très désagréable à engager des polémiques qui me semblent ridicules et hors-sujet (en tout cas pour qui prétend faire œuvre de « philosophe »), avec Libération, avec Jack Lang, avec Laurence Parisot…
    Bref, je m’arrête là car, même si nous avons une appréciation différente sur ses mérites, je crois que, dans le fond, nous sommes d’accord pour dire qu’il ne s’agit pas d’un penseur profond.

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  39. Venons-en aux points qui me semblent les plus intéressants.
    Vous dites : « Vous expliquez qu’un grand auteur ne peut pas avoir tort sur tout, et même, si j’ai bien compris, qu’il ne peut avoir tort que sur des détails. »
    Point du tout. J’ai dit explicitement qu’ils ne pouvaient tous avoir raison puisqu’ils sont en désaccord sur des questions fondamentales. Je me cite : « Cela n’est pas à dire qu’ils aient entièrement raison. C’est évidemment impossible puisqu’ils sont en désaccord entre eux. »
    Ce que je dis en revanche c’est qu’il est souvent bien plus difficile que nous ne serions portés à le croire de parvenir jusqu’à leurs « principes ». Et ce aussi bien en matière de politique que de métaphysique.
    Prenons l’exemple de Locke puisqu’il est évidemment l’un des philosophes libéraux les plus importants (et ce même si je dois reconnaître que je ne l’ai pas lu depuis longtemps et, par conséquent, que je dois beaucoup me fier à ma mémoire).
    Vous connaissez ce passage du Second Traité sur le Gouvernement Civil, que vous paraphrasez souvent pour définir les « principes » libéraux : « Though the earth, and all inferior creatures be common to all men, yet every man has a property in his own person. This no body has any right to but himself. The labour of his body and the work of his hands, we may say, are properly his. » (Je cite en anglais car j’ai la flemme de traduire, pardonnez-moi)

    Nous avons là tout ce dont vous parlez, « l’individu doté de droits inaliénables, le premier de tous étant la propriété de son corps ». Avons-nous pour autant bien compris tous les « principes » de Locke dont découlerait sa politique ?
    Comme vous le savez, Locke, dans ce même chapitre du Second Traité, explique que l’origine de toute propriété est le travail. Mais en ce cas, comment peut-il affirmer que chaque homme est propriétaire de son corps ? Car sûrement ce n’est pas notre travail qui nous a donné notre corps (sauf éventuellement en un sens marginal et dérivé, comme faire du sport, etc.).
    Par ailleurs pourquoi Locke prend il autant de soin pour établir que le travail est l’origine de la propriété, alors que dans le même chapitre il affirme que, au sein des sociétés humaines, c’est la loi, et non pas le travail, qui définit la propriété ?
    Locke fait apparemment partir toute sa réflexion sur le pouvoir politique de ce qu’il appelle « l’état de nature », mais à aucun moment il ne parait se donner la peine de justifier ce point de départ alors même qu’il reconnaît à plusieurs reprises que cette doctrine de l’état de nature paraitra « étrange », et même « très étrange ». N’est-ce pas justement très étrange d’agir ainsi pour un raisonneur par ailleurs si exact (les termes sont de Rousseau, qui parlait du « sage » Locke) ?
    Locke parle beaucoup des droits naturels des individus, mais il parle tout autant de « la loi de nature » qui « oblige chacun ». Comment concilier les deux, et est-il exact de dire que, pour lui, tout part de l’individu doté de droits inaliénables, sans aucun devoirs ?

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  40. Si ma mémoire était meilleure, et si j’avais plus de temps, je pourrais soulever bien d’autres mystères à propos de ce qu’écrit Locke, mais cela devra nous suffire pour le moment.
    Lorsque vous remarquez ces étrangetés, de deux choses l’une :
    1) Soit vous considérez que Locke se contredit grossièrement, qu’il ne sait pas trop bien ce qu’il raconte, et en ce cas le plus sage n’est-il pas de le refermer ? Que peut-on espérer apprendre d’un raisonneur aussi approximatif ?
    2) Soit ces étrangetés vous étonnent et, l’étonnement étant le début de la philosophie (dixit Aristote), vous commencez à soupçonner que vous n’avez pas percé à jour les « principes » de Locke, et vous vous mettez à chercher.
    Il existe évidemment une troisième possibilité : ne pas relever ces paradoxes, ce qui prouve simplement que vous êtes un mauvais lecteur. C’est le cas de Michéa me semble-t-il.
    Il ne saurait bien sûr être question pour moi de poursuivre ici cette recherche des « principes » de Locke, aussi j’indiquerai simplement qu’on a, selon moi, plus de chance de découvrir son « anthropologie » complète dans L’Essai sur l’entendement humain ainsi que dans un petit traité trop peu étudié aujourd’hui, Some thoughts concerning education, que dans les Traités du gouvernement civil, qui ont une portée plus pratique que théorique et font un plus grand usage de la rhétorique.

    J’en viens maintenant à la critique conservatrice du libéralisme.
    Vous dites : « L’anthropologie libérale correspond-elle à la réalité ? Et quand il s’agit de voir le réel, nous sommes tous à égalité. Il n’y a pas de grands esprits et de petits rigolos. »
    Je ne peux qu’être en désaccord avec ça.
    « La nature aime à se cacher », comme le disait un certain Grec, et je ne vois pas qu’il en irait différemment de la nature humaine : « πολλὰ τὰ δεινὰ κοὐδὲν ἀνθρώπου δεινότερον πέλει ». (« bien des choses sont étonnantes, mais aucune n’est plus étonnante que l’homme »).
    La nature humaine est particulièrement difficile à explorer, et c’est bien pourquoi nous avons besoin de l’aide des plus grands esprits pour nous guider dans cette exploration.
    Je veux d’ailleurs croire que sur ce point votre expression a dépassé votre pensée : un professionnel de la philosophie peut-il vraiment croire que « connais-toi toi-même » soit un programme aisé à remplir ?
    Non, ce n’est pas aisé du tout, et c’est bien pourquoi qualifier « l’hypothèse libérale » de « falote », comme le fait Maurras est à la fois injuste et imprudent.
    Qu’aurait donc à répondre Locke à Maurras, et plus généralement à un critique conservateur ? Si vous le permettez, je vais essayer de le faire parler, autant que j’en suis capable (et ce sera évidemment très inférieur à ce qu’il aurait pu dire).

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  41. « Vous dites que vous n’avez jamais vu « l’homme-individu doté de droits », uniquement des Français, des Anglais, etc., des « hommes particuliers dotés de devoirs », et ainsi de suite. Mais qu’est-ce donc à dire ? Prétendriez-vous que vous n’avez jamais vu d’êtres humains et êtes-vous à ce point fasciné par la diversité humaine que vous êtes incapable de percevoir l’unité de l’espèce par-delà les infinies différences individuelles ?
    Diriez-vous que vous n’avez jamais vu de chiens, sous prétexte que vous n’avez vu que des épagneuls bretons, des teckels, etc. ?
    Ce serait par trop ridicule, et intenable, car en ce cas, si vous étiez cohérent, vous devriez renoncer à l’usage de toute catégorie universelle, c’est-à-dire finalement au langage et à la pensée.
    Lorsque vous parlez de Français et d’Anglais, ne réduisez-vous pas vous-même l’infinie diversité individuelle à une certaine unité fondamentale ? Et cette unité « nationale » n’est-elle pas perçue par l’œil de l’esprit, exactement de la même manière que nous pouvons percevoir que, par-delà leurs langues, leur habillement, leurs coutumes, leurs nationalités, et tant d’autres choses qui les différencient, les hommes sont tous des hommes, c’est-à-dire partagent certains caractéristiques fondamentales ? Est-il simplement possible de dire quoique ce soit sur l’être humain (y compris les Français, les Anglais, etc.) sans présupposer que cette unité fondamentale nous est accessible ?
    Oui, bien sûr, vous avez déjà vu des êtres humains, et je suppose que votre négation de l’unité de l’espèce est rhétorique et que votre objection principale porte sur la notion de « droit », que ce qui vous semble intenable c’est que l’être humain puisse être doté de « droits naturels ».
    Soit. Je reconnais moi-même, dans certains de mes écrits, que ma doctrine est étrange. Mais avant de la critiquer, encore faudrait-il s’assurer de l’avoir bien comprise.
    Qu’entends-je donc par ces « droits naturels » ? J’entends avant tout la capacité inaliénable que possède chaque être humain de réfléchir et choisir, de se faire sa propre opinion et d’agir en fonction de l’opinion qu’il s’est faite. Lorsque je dis que tous les êtres humains sont égaux en droits, je veux dire avant tout que chaque être humain normalement constitué possède cette capacité, une capacité innée mais qui bien sûr, comme beaucoup de facultés naturelles, ne parvient à maturité qu’à l’âge adulte. Et parce que tous les êtres humains normalement constitués possèdent cette capacité essentielle, je prétends que c’est faire violence à leur nature que de les gouverner sans leur consentement, qu’ils ont ce droit fondamental à consentir à la loi qui les gouverne.
    Cela n’est évidemment pas à dire que les hommes soient tous égaux dans leurs facultés mentales et physiques, et notamment pas dans leur faculté à bien user de leur capacité de choisir. C’est aussi pour cela que le gouvernement est nécessaire, parce que les hommes, livrés à eux-mêmes, ont tendance à ne pas « strictement observer les règles de l’équité et de la justice », comme je le dis moi-même. Mais cela ne change rien au fait qu’ils ont tous les mêmes droits naturels.
    Comme le dira, longtemps après ma mort, un illustre homme d’Etat à propos d’une femme issue d’une race que certains parmi ses concitoyens jugeaient inférieure : “In some respect she certainly is not my equal ; but in her natural right to eat the bread she earns with her own hands without asking leave of any one else, she is my equal, and the equal of all others. »

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  42. (Entre nous soit dit, et si vous me permettez d’user de la faculté qu’ont les morts d’embrasser toute la suite des temps, je trouve bien étrange que certains fassent aujourd’hui au libéralisme que j’ai contribué à fonder le reproche de « favoriser les puissants » et « d’écraser les classes populaires » etc., alors qu’il est précisément une défense de la dignité de l’homme du commun et une arme entre ses mains contre tous ceux qui prétendraient que « the mass of mankind has (…) been born with saddles on their backs, (and) a favored few booted and spurred, ready to ride them legitimately, by the grace of god. » Mais passons.)

    Qu’opposez-vous à cela ? L’homme « doté de devoirs » dites-vous, parce que sans les autres nous ne serions rien, tout ce que nous avons nous le recevons, etc.
    Bien loin de moi l’idée de nier que, avant de pouvoir exercer notre capacité à nous diriger par nous-mêmes, nous ayons nécessairement beaucoup reçu de nos semblables, à commencer bien sûr par nos parents, même si l’idée que nous devrions « tout » à nos prédécesseurs me parait tout à fait excessive. Nous ajoutons aussi à ce que nous avons reçu. Mais qu’importe.
    Ce que je nie en revanche absolument, ce sont les conséquences, et particulièrement les conséquences politiques que vous en tirez.
    Que le fait d’avoir reçu nous donne le devoir d’être reconnaissant, soit, pourquoi pas. Mais pourquoi cela devrait-il impliquer le devoir de « transmettre », c’est-à-dire de conserver, ce que nous avons reçu ? Pourquoi cela n’impliquerait-il pas au contraire le devoir d’améliorer, c’est-à-dire de changer, ce que nous avons reçu ? Ou bien supposez-vous que tout ce qui nous est transmis est nécessairement bon du seul fait qu’il est transmis ? Puisqu’il a bien fallu que les hommes bâtissent les gouvernements, les sciences et les arts, etc. et que cela ne s’est pas fait en un jour, il est incontestable que nos prédécesseurs ont, à un moment ou l’autre, transformé, voire rejeté ce qu’ils ont reçu, parce qu’ils le considéraient comme mauvais. Pourquoi « honorer la mémoire » de nos pères devrait-il consister à conserver et reproduire ce que la dernière génération a fait, plutôt qu’à suivre l’exemple de ceux qui ont décidé de se fier à leur jugement en changeant, parfois radicalement, ce qui se faisait avant eux ? Notre faculté à raisonner et à choisir ne fait-elle pas partie de ce qui nous est « donné gratuitement » par la nature ? Si nous avons des devoirs envers nos prédécesseurs, n’en avons-nous pas aussi envers nos successeurs, et notamment celui de leur transmettre le monde le meilleur possible, tel qu’il nous est donné de juger le bien et le mal ?

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  43. Je pourrais continuer longtemps sur ce thème, et sur d’autres, et par exemple vous demander pourquoi ma valeur et ma dignité devraient consister dans le fait de payer ma dette, plutôt que, par exemple, dans le fait d’exercer ma capacité à me gouverner moi-même, dans l’acceptation de ma responsabilité d’homme libre. Car, pour le dire franchement, il ne me parait pas que vos belles maximes soit solidement attachées à vos « principes », ni que ceux-ci soient si bien prouvés que vous puissiez déclarer qu’il est « évident » que mes principes à moi sont faux.
    Mais laissons cela.
    Je veux bien vous accorder toutes les « dettes » et toute la « gratitude » du monde. En revanche ce que je refuse de vous accorder, c’est que ces dettes et cette gratitude donneraient à l’un ou l’autre de mes semblables le droit de me dire comment je devrais exprimer cette gratitude et sous quelle forme je devrais payer cette dette, c’est-à-dire le droit de me gouverner sans mon consentement.
    Vous dites que vous ne voyez que des « hommes particuliers dotés de devoirs », et moi je vous réponds que je ne vois que des hommes particuliers qui prétendent me dire ce que sont mes devoirs. Des hommes particuliers qui prétendent parler au nom de la nation, au nom des ancêtres, au nom de la société, au nom de l’Etat, au nom de bien d’autres choses encore, pour me donner la règle qui leur semble convenable à eux.
    Que la nation, que la société, que l’Etat, ou tout ce que vous voulez, vienne me parler en personne, sans intermédiaires, et je reconsidérerais peut-être ma position. En attendant, je continuerai d’user de cette faculté de raisonner que m’a donné la nature, de cette faculté de me diriger à la lumière de ce qui me semble bien et juste qui m’a été donnée gratuitement à la naissance, et je ne refuserais à aucun de mes semblables la possibilité d’en faire autant.
    Nous avons besoin de lois, nous avons besoin de règles, je suis le premier à le dire, mais ces règles doivent être celles qui conviennent à notre nature d’êtres libres : des règles auxquelles, d’une manière ou d’une autre, nous ayons consenti. »

    Je m’arrête là et je laisse ce cher John Locke rejoindre le monde des esprits, en le remerciant de m’avoir prêté sa voix.
    Je sais très bien que l’argument ne peut s’arrêter là, et je serais le premier à dire qu’il n’est pas complètement satisfaisant. Je me définis politiquement comme libéral-conservateur, ne l’oubliez pas, ce qui signifie que je dois nécessairement apparaître comme libéral aux yeux des conservateurs et conservateur aux yeux des libéraux, et donc mécontenter les uns et les autres. C’est fâcheux, mais c’est ainsi.
    Je ne m’illusionne pas non plus sur la capacité de cet argumentaire à persuader ceux qui critiquent le libéralisme. Nous avons tous nos opinions et nous y sommes fort attachés, c’est aussi dans la nature humaine.
    Mais entre cette réponse et celle qui précède, je viens d’écrire presque autant de pages que l’article lui-même, déjà bien long à mon goût. Je crois donc, sans forfanterie, pouvoir dire que j’ai au moins montré qu’il est faux de prétendre que le libéralisme soit dogmatique et que les libéraux refusent d’argumenter. C’est déjà quelque chose.
    Et maintenant vite une bonne bière !

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  44. Merci à John Locke, et à vous, pour ces compléments aussi denses que plaisants ! Nous nous mouvons ici au cœur des principes, ce qui est rare et réclame une certaine concentration. Vous prouvez en effet que le libéralisme n'est pas une petite doctrine falote, et c'est déjà quelque chose, mais songez qu'un Michéa aurait du mal à ne pas le reconnaître, lui qui ne parle que de cela !

    Je vois déjà deux ou trois points à approfondir encore (je tâcherai de le faire brièvement), mais il faudra attendre que je finisse mes corrections de copies. Après quoi je vous laisserai bien entendu le dernier mot.

    Merci encore pour ce bel effort qui fait mentir Finkielkraut à propos d'internet !

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  45. Lire ce type d'échange a le mérite de me rappeler que je ne peux pas atteindre une telle hauteur intellectuelle. Les penseurs que vous maniez tous deux me sont inaccessibles.

    Ce n'est pas forcément bien grave, mais je vais devoir vous laisser juger ensemble de la valeur du libéralisme. Prévenez-moi quand l'un d'entre vous aura vaincu l'autre, et je suivrai le vainqueur.

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    1. Oh, alors en ce cas vous pouvez me suivre sans hésiter. C'est moi qui ai raison, bien évidemment. :-)

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  46. Vous portez un si grand respect pour vos auteurs. Je comprends pourquoi la sodomisation maitre/élève était toléré et non perçu comme de l'homosexualité dans plusieurs civilisations. Tous ces hommes avaient des faiblesses morales dans leur vie et ils n'en auraient aucune dans leurs écrits ?

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  47. Les étrangetés que vous pointez chez Locke me paraissent insuffisantes pour supposer qu’il aurait beaucoup plus à dire que ce qu’il dit effectivement. Si Locke n’est assurément pas un petit penseur, rien ne l’empêche pour autant de se contredire ou mieux, d’être un peu flou, quand son point de départ ne correspond pas à telle réalité. On trouve d’aussi étonnants flottements chez les plus grands (voyez Descartes et sa glande pinéale).

    On peut toujours chercher chez un auteur des réponses aux objections postérieures. C’est ce que fait Alain Renaut dans l’un de ses deniers livres (Qu’est-ce qu’une politique juste ?). Il essaie de montrer comment les principes de Locke laissent place, contrairement à ce que disent ses contradicteurs actuels, à une certaine répartition des richesses, à la justice sociale, et donc que cette préoccupation n’est non seulement pas étrangère au libéralisme, mais qu’elle est quasiment née avec lui (qu’en tout cas le libéralisme s’en inquiète dès le départ). Mais la démonstration de Renaut ne m’a pas convaincu. Il m’a semblé qu’il tordait un peu les faits et sollicitait abusivement le texte.

    Il s’agit précisément du passage sur la propriété du corps et de tout ce que l’on obtient par le travail. Locke dit en substance ceci : tout ce que l’on crée soi-même par son travail nous appartient et personne d’autre ne peut le prendre légitimement, car on a « soustrait » l’objet de « l’état commun où la nature l’avait placé ». Mais Locke ajoute : cela appartient au travailleur seul « dès lors que ce qui reste suffit aux autres, en quantité et en qualité ». (chap. V du Second Traité).

    Alain Renaut brode sur cette phrase toute une théorie de la justice sociale libérale, alors qu’à mon sens il ne s’agit peut-être chez Locke que d’une précaution par rapport à l’idée (défendue par Thomas d’Aquin par exemple) que la nature est le bien commun. On peut donc s’approprier la nature par le travail, mais dans la limite où l’on ne prend pas tout. Ce qui est bien une sorte de contradiction. Soit ce que l’on prend à la nature nous appartient, soit non. Si cela nous appartient, rien n’empêche de tout prendre : ce n’est pas du vol mais de la création de propriété par le travail. Sauf que voilà, si quelques-uns prennent trop il n’y aura rien pour les autres, ce qui est contraire au droit de chacun de persévérer dans son être, donc ajoutons cette clause (la fameuse phrase que j’ai citée), et le tour sera joué.

    Je caricature un brin, mais peut-être juste un brin.
    Pour Alain Renaut il s’agit surtout de faire la différence entre le libéralisme (qui est bon car social) et le néo-libéralisme, radicalisation oublieuse des réserves de Locke.
    (...)

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  48. Mais ce n’est pas tout.
    Car c’est l’idée même que l’homme puisse posséder seul, légitimement, le fruit de son travail, qui me paraît foncièrement fausse, ce qui, vous en conviendrez, détruirait le principe même du libéralisme. En effet, il faut imaginer l’homme de Locke sur une île déserte et jamais visitée par d’autres hommes pour que son naufragé puisse posséder légitimement et seul tout ce qu’il tire de la nature par son travail. Nous retrouvons notre débat anthropologique : dans la réalité nous ne sommes pas seuls, nous sommes des héritiers. Si je plante des choux et que je les récolte, ce n’est pas seulement parce que j’y ai travaillé, c’est aussi parce qu’on m’a appris à planter des choux, à bêcher, etc. Tout cela, qui rend productif mon travail, ne provient pas de mon travail, mais du travail des autres !

    Ce point me semble capital.
    On devrait en conclure que ce qui m’appartient c’est uniquement ce que j’ai mis de moi-même dans le fruit de mon travail, et pas le fruit lui-même intégralement. Je dois bien « rendre » quelque chose.
    La justification de l’impôt n’est donc pas que nous avons besoin d’un État régalien et donc que nous devons lui « donner » une part de « notre » argent. Non. Nous devons « rendre » une part de ce que nous récoltons, la part collective. (Cette position pose d’autres problèmes que je ne néglige pas mais qui nous mèneraient trop loin).

    Vous faites référence à l’anthropologie de Locke dans d’autres ouvrages, notamment en matière de pédagogie. C’est en effet fort intéressant. Locke a une vision de l’homme qui me paraît fausse en ce domaine également. Il explique notamment qu’étant une tabula rasa, l’enfant ne peut d’abord qu’être soumis à la propagande, et que si nous prenons nos idées si au sérieux c’est parce qu’on les a toujours eues (croit-on), qu’on les attribue à Dieu ou à la nature, alors qu’en réalité elles ont été mises en nous dans l’enfance, à un âge que l’on a oublié.

    Soit.
    C’est la porte ouverte au relativisme, et d’ailleurs Locke y cède, puisqu’il nous explique que d’autres populations, élevées autrement, ont d’autres principes qu’elles croient également innés.
    C’est surtout le rejet de tout héritage comme quelque chose qui ne nous appartient jamais, qui nous est imposé de l’extérieur, qui est arbitraire, puisqu’il pourrait être tout différent. L’homme de Locke est bien cet être né adulte et sans parents, doté de droits inaliénables. Seulement, par malheur, des parents lui sont ajoutés quand il est petit et qu’il n’est pas encore lui-même ! Il en reste tout défiguré, et il faut ensuite lui expliquer que tout ce qu’il doit aux autres n’est qu’un mirage, qu’en réalité il doit se faire tout seul, etc. On a là le programme des Lumières tout autant que de l’existentialisme sartrien : l’hubris de l’homme auto-créé.
    (...)

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  49. Ce qui nous amène à votre habile prosopopée.
    Non, je ne pense pas que les hommes aient le pouvoir de raisonner par eux-mêmes. Dit comme cela c’est un peu court. On ne pense pas tout à fait par soi-même de la même façon dans la tradition occidentale et dans la tradition chinoise. Il faudrait un peu tenir compte de la civilisation, c’est-à-dire, encore une fois, de l’héritage. Si l’on ne peut penser sans le langage, alors on ne peut penser sans la collectivité, car ce n’est pas nous qui avons créé la langue. Il semble que cela vaudrait pour les mathématiques, pure abstraction et donc universelle, mais notre présence au monde n’est pas d’ordre mathématique.

    Vous acceptez l’idée d’être reconnaissant de ce que nous avons reçu, mais vous refusez d’en tirer la conséquence d’un devoir de transmission.
    C’est qu’encore une fois vous raisonnez en enfant trouvé dénué de descendance (ce n’est pas une insulte, hein !).
    Si nous devons transmettre c’est uniquement parce que sans transmission il n’y a pas de vie. Si vous ne transmettez pas la langue que vous avez reçue, vous transmettrez celle d’un autre peuple, mais vous transmettrez toujours. C’est également une condition du travail, de ce que nous pouvons ajouter nous-mêmes à l’héritage. Pour faire quoi que ce soit nous avons besoin de croire que ce ne sera pas en vain, que notre œuvre ne sera pas oubliée, bref qu’elle sera transmise. Si nous allons sur la tombe des ancêtres, si nous enterrons nos morts au lieu de les jeter dans le fleuve de l’oubli, c’est parce que nous espérons gagner cette petite immortalité à notre tour, c’est pour donner un sens à la vie.

    Vous semblez avoir peur de voir tout se figer. L’une des idées simples et efficaces du conservatisme consiste à dire que le changement est inévitable, qu’il est naturel, et donc qu’il faut s’y opposer pour espérer conserver quelque chose. Le conservatisme ne veut pas tout figer, il veut empêcher que tout disparaisse.

    Mais concluons. Toute la question est donc bien de savoir si la culture fait ou non partie de l’identité individuelle. Si oui, si ce que je suis c’est aussi (pas seulement) ce que les autres m’ont transmis, alors l’homme n’est pas cette abstraction des « droits de l’homme » mais un être de chair et de sang, un homme ou une femme, un enfant ou un adulte, qui pense en français ou en chinois, qui s’est construit dans tel cadre traditionnel, etc. Certainement pas une Tabula rasa !

    Nous retrouvons notre point de désaccord, j’en ai peur. Mais ce n’est pas grave tant que la discussion nous enrichit.
    Je vous remercie encore pour cela, et je m’excuse d’être plus long que ne l’avais prédit !

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  50. "Que je ne l'avais prédis".

    Un dernier mot : j'espère qu'il y a encore un peu de monde pour suivre cette discussion passionnante !
    Pour ma part, comme promis, je m'arrête là.

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  51. Je vous ai lu jusqu'au bout, et avec un vif intérêt. C'est dommage que vous ne teniez pas blog, Marco. Ce qui vous avez à dire mérite d'être lu.

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    1. Et ce n'est pas encore tout à fait fini, mon cher Mat.

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    2. Merci à vous, Mat.
      Mais heureusement il y a d'excellents blogueurs chez qui squatter !

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  52. Puisqu’il faut bien une conclusion, et que vous avez l’amabilité de me laisser le dernier mot, je vais effectivement essayer de conclure cet échange.
    Depuis le début nous tournons autour de deux problèmes. Je les reprends successivement, aussi brièvement que je peux (c’est-à-dire bien trop longuement).

    Je commence par constater que nous n’avons pas seulement un désaccord sur les « principes » mais aussi sur la manière dont il convient de lire les grands auteurs, et la conséquence inévitable est que nous trouvons chez eux des choses différentes.
    Vous dites : « il faut évidemment les respecter et ne pas croire que l'on peut les critiquer facilement. » En même temps vous êtes prêt à accepter l’idée que leurs écrits pourraient contenir pas mal de « flou » et de « contradictions », ce qui vous conduit très logiquement à dire, par exemple, que le libéralisme repose sur une erreur : « erreur foncière, énorme, invraisemblable ». Autrement dit vous êtes quand même prêt à accepter l’idée qu’un Locke ou un Montesquieu puissent faire des erreurs énormes et invraisemblables.
    Pas moi.
    Ou plutôt, si je suis prêt à admettre qu’ils ont pu se tromper, puisqu’après tout ils ne sont que des hommes et que de toutes façons ils sont en désaccord entre eux, je ne me rendrais à la conclusion qu’il y a chez tel ou tel une erreur, une contradiction, etc. qu’après avoir épuisé toutes les ressources de mon intelligence pour lever cette contradiction à l’aide ce qu’il écrit, et plus la contradiction sera flagrante et moins je serais disposé à admettre qu’elle est réelle.
    Lorsque je trouverais des trous assez apparents dans son raisonnement je me dirais plutôt que je n’ai pas compris le raisonnement et, si je vois une contradiction, je me dirais plutôt que l’auteur, qui était bien plus intelligent que moi et qui a longuement réfléchi à ce qu’il écrit, a dû la voir aussi, et par conséquent, s’il l’a laissé subsister, c’est qu’elle doit en quelque manière être volontaire (je ne parle ici que des très grands auteurs, cela va de soi).
    L’idée qu’une contradiction, une erreur, un flou, une absurdité apparente pourrait être volontaire pourra sembler étrange, et cependant je pourrais citer quantité de textes, de la part de ces grands auteurs, qui expliquent à demi-mots pourquoi il pourrait en être ainsi.
    Comme je n’écris pas ici un livre mais un simple commentaire de blog, je voudrais citer juste un petit texte, une lettre de Rousseau : « Quelques précautions m’ont donc été d’abord nécessaires, et c’est pour pouvoir tout faire entendre que je n’ai pas voulu tout dire. Ce n’est que successivement, et pour peu de lecteurs, que j’ai développé mes idées. Ce n’est point moi que j’ai ménagé, mais la vérité afin de la faire passer plus sûrement et de la rendre utile. Souvent je me suis donné beaucoup de peine pour tâcher de renfermer dans une phrase, dans une ligne, dans un mot jeté comme au hasard, le résultat d’une longue suite de réflexions. Souvent la plupart de mes lecteurs auront dû trouver mes discours mal liés et presque entièrement décousus, faute d’apercevoir le tronc dont je ne leur montrais que les rameaux. Mais c’en était assez pour ceux qui savent entendre, et je n’ai jamais voulu parler aux autres. »
    Peut-être se vante-t-il, me direz-vous.
    Peut-être.
    Mais il me semble que le seul moyen de le savoir, c’est de commencer par lui faire crédit : The proof of the pudding is in the eating.
    Bref, vous comprendrez que je sois beaucoup plus sceptique que vous quant à la possibilité de remonter aisément aux « principes » des grands auteurs, mais aussi de redescendre de leurs « principes » à leur politique. Le chemin est rarement direct.

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  53. Pour en revenir à Locke.
    Si je comprends bien, vous interprétez la clause « dès lors que ce qui reste suffit aux autres, en quantité et en qualité » comme un moyen de camoufler la contradiction potentielle qu’il y aurait entre l’appropriation par le travail et le droit de chacun à vivre. Une clause ad hoc n’ayant pas d’autre raison d’être que de concilier, formellement, des principes inconciliables.
    En refusant de croire que Locke puisse se contenter de raisonnements aussi bancals, et en essayant de débrouiller les mystères que j’ai cité plus haut, j’aboutis à une conclusion toute différente : l’argument sur l’appropriation par le travail et la clause « « dès lors que ce qui reste suffit aux autres, en quantité et en qualité » sont des arguments provisoires. Ils sont destinés à rassurer et à apaiser ceux qui regardent avec méfiance le désir d’acquérir, car ils fixent une limite à l’acquisition. Mais dès lors que l’on sort de l’état de nature, et avec l’invention de la monnaie, ces arguments perdent toute pertinence.
    En réalité, pour Locke, le travail crée bien moins la propriété que la valeur, l’utilité, car les matériaux naturels sont en tant que tels « presque sans valeur » (c’est la différence qui existe, par exemple, entre du pain et une poignée d’épis de blé). Locke ne soutient pas un droit de propriété absolu qui serait fondé sur le seul travail, il soutient la libération du désir d’acquérir car cette libération sert le bien commun, tel qu’il le comprend. Et dans la mesure où le désir « d’améliorer notre condition » (Smith) n’est actif que si nous sommes assurés de jouir des fruits de nos efforts, il importe au plus haut point de protéger les « industrieux rationnels » du « caprice et de la cupidité des querelleurs et des chicaniers », en donnant « à chaque homme un titre au produit de son honnête industrie », tel qu’il peut être mesurée en monnaie.
    De la même manière, l’état de nature n’est nullement censé décrire un état historique de l’humanité, dans lequel chaque individu serait semblable à Robinson Crusoë avant de s’allier volontairement avec les autres, il est, pour emprunter les termes de Hobbes, « une inférence à partir des passions », qui doit nous permettre de retrouver la nature humaine par-delà les conventions qui la camouflent, et parfois la défigurent, et de dégager les principes sur lesquels devrait reposer un gouvernement juste.
    Quant aux droits, j’ai essayé d’indiquer précédemment ce qu’ils pourraient signifier.
    Par conséquent, les critiques du libéralisme (du moins de ce libéralisme là) qui s’attaquent à un individu propriétaire de lui-même et qui naitrait en quelque sorte tout formé, déjà adulte, poursuivent un fantôme. Ce d’ailleurs pourquoi les critiques de ce genre ont toujours été impuissantes à freiner la diffusion des principes libéraux, comme je l’ai dit plus haut.
    La vérité est ailleurs, comme on dit dans X-Files.
    Je termine en notant que vous accusez Locke de céder au relativisme, ce qui me semble exclu puisque pour lui il existe bien une nature humaine et que tout son argument politique repose là-dessus. A contrario, ne pourrait-il pas aisément vous retourner le compliment : n’est-ce pas vous qui vous approchez dangereusement du relativisme, en affirmant que l’on ne peut penser sans la collectivité, en insistant sur le fait qu’il n’existerait que des Français, des Chinois, etc. ? N’est-ce pas vous qui voulez enfermer les hommes dans les murs de ces conventions que vous appelez « cultures » ?
    Mais ceci nécessiterait encore un tout autre débat, donc je ne poursuis pas plus loin sur ce terrain.

    Voilà, c’était le quart d’heure érudit-pinailleur. Passons au second point.

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  54. Le second point qui est celui du « bon sens », ce que vous appelez ma prosopopée. En faisant parler Locke ainsi j’ai simplement essayé de montrer qu’aux critiques de bon sens opposées par un Maistre ou un Maurras (« au petit homme il manque tout » etc.), un libéral lockéen pourrait opposer tout autant de bon sens.
    (Je note juste en passant que vous paraissez identifier ma position personnelle avec celle de Locke, tel que je l’ai fait parler. Mais si je l’ai fait parler au lieu de parler en mon nom propre, peut-être cela indique-t-il que cette identification n’est pas entièrement justifiée)
    L’homme est un « héritier », il a besoin des autres, etc. C’est une évidence. Mais n’est-il pas tout aussi évident que chaque génération d’homme est une génération nouvelle ? Que l’individu n’est pas seulement un héritier mais aussi un nouveau commencement ? Que si nous avons naturellement besoin des autres, nous avons tout aussi naturellement besoin de nous en distinguer et de laisser notre propre marque ? Que si certaines vertus ne murissent qu’au sein de la communauté, d’autres, peut-être plus importantes, ne se développent pleinement que dans le privé, pour ne pas dire en opposition au conformisme social ?
    Vous dites par exemple : « Pour faire quoi que ce soit nous avons besoin de croire que ce ne sera pas en vain, que notre œuvre ne sera pas oubliée, bref qu’elle sera transmise. » Peut-être, quoiqu’il ne me semble pas que ce genre de préoccupation animait Socrate, par exemple. Mais admettons. N’est-il pas au moins aussi évident que nous avons besoin de penser qu’il s’agira de NOTRE œuvre, et pas simplement de l’œuvre collective d’une infinité de générations précédentes que nous aurons juste transmise ?
    N’est-il pas enfin évident que ce qui nous est donné est aussi bien la sagesse de ceux qui nous ont précédé que leurs erreurs, leurs folies, leurs préjugés ? Que, dès lors que l’on examine d’un peu près, aucune transmission n’est linéaire mais comporte bien des ruptures et des innovations cachées ?
    Bref, pourquoi donc insister sur un aspect plutôt que l’autre ? Sur la continuité, l’héritage et la transmission, plutôt que sur le changement, l’innovation, l’individualité ?
    Si « l’hubris de l’homme auto-créé » est évidemment fort dangereuse (mais ne saurait être celle de la modernité tant qu’elle conserve un lien avec la notion de nature humaine), l’étouffement des capacités humaines sous le poids de la tradition et de l’obligation de « transmettre » et de « rendre » n’aboutit-elle pas aussi à des résultats détestables ?
    De quel côté penche le bon sens dans ce débat ?
    Par ailleurs, il ne me semble pas que vous ayez relevé les objections pratiques (politiques) que je mettais dans la bouche de Locke et qui sont tout autant de bon sens. Les voici à nouveau :
    Parler d’héritage et de devoir de transmission sans spécifier précisément ce qui doit être transmis et à qui est politiquement inopérant, au mieux, nuisible au pire.
    Dire de manière abstraite que j’ai le devoir d’être reconnaissant parce qu’on m’a donné gratuitement à ma naissance ne dit rien sur la manière dont je devrais montrer ma reconnaissance. Dire de manière générale que j’ai une dette envers ceux qui nous ont précédé ne donne, en tant que telle, aucun titre de créance envers moi à l’un de mes contemporains (je ne parle pas ici de nos parents). Si peut-être mon corps ne m’appartient pas, il appartient encore moins à ceux qui m’entourent. Si, peut-être, je ne peux pas posséder seul le fruit de mon travail, cela ne donne aucun droit à qui que ce soit en particulier d’en réclamer la moindre part. Seule, selon ce raisonnement, « la collectivité » le pourrait. Mais où est-elle ?
    Bref, de mon statut « d’héritier » il ne découle directement nulle obligation pour moi que l’un de mes semblables serait en droit de faire respecter, au besoin par la contrainte.

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  55. Pourtant présenter les choses ainsi, n’est-ce pas en pratique ouvrir une porte bien large à tous les abus ? N’est-ce pas donner une excuse toute trouvée aux caprices et à la cupidité des querelleurs et des chicaniers (et Dieu sait qu’il n’en manque pas) ? A tous les individus qui se présenteront au nom de l’Etat, de la société, des ancêtres et que sais-je encore, pour récolter là où ils n’ont jamais semé, voire bien pire encore ?
    Vous évoquez Robinson, en disant que lui seul pourrait légitiment revendiquer la possession exclusive de ce qu’il tire de son travail. Mais il me semble que, selon vos propres principes, cela n’est même pas vrai. Car Robinson a tiré des armes et des outils du navire naufragé et car il a été éduqué et instruit au sein d’une nation civilisée. Il est « endetté ». Dès lors, « la société », c’est-à-dire en pratique les gouvernants du moment, ne serait-elle pas fondée à lui réclamer à son retour tout l’arriéré des impôts et autres cotisations sociales qu’il aurait dû acquitter pour tout ce qu’il a produit pendant son séjour dans l’île ?
    Mais ne serait-ce pas là une évidente injustice, ou bien me serais-je trompé quelque part ?
    Par conséquent j’attendrais que la société, que l’Etat, ou tout ce que vous voulez, vienne me parler en personne, sans intermédiaires, avant de renoncer à mon propre jugement sur ce qu’il me revient de « transmettre » et « d’acquitter ».

    Tout cela revient en fait à dire, et là je parle en mon nom propre, qu’il ne me semble nullement que le libéralisme soit évidemment faux ni le conservatisme évidemment vrai. Ni les « racines » ni la liberté ne suffisent, par elles-mêmes, à mon avis, à rendre justice à la complexité de l’être humain. Ce à quoi nous devons viser, c’est à une judicieuse combinaison des deux. Ce qui, en termes politiques contemporains, signifie : libéral-conservateur (ou inversement). Oui, je prêche pour ma paroisse, bien sûr.
    Le conservatisme est une position respectable, et qui a ses charmes, surtout au vue de ce que sont devenues nos démocraties libérales, mais il vient toujours un moment où il faudra poser cette question : pourquoi faut-il conserver quoique ce soit ? Conserver et transmettre ce dont nous avons hérité, n’est-ce pas aussi transmettre des privilèges injustifiés, une pauvreté sordide, des préjugés irrationnels, et ainsi de suite ? N’est-ce pas succomber indûment, et peut-être un peu lâchement, à la passivité ?
    En définitive, me semble-t-il, nous avons besoin de justifier la transmission par le mérite de ce qui est transmis. Nous voulons conserver ce qui est bon, et parce que cela est bon. Il est même possible de parvenir à la conclusion que la stabilité par elle-même est un certain bien, et par conséquent qu’il est raisonnable de chercher à conserver même ce qui n’est pas entièrement bon. Mais cela ne change rien au fait que la transmission de la tradition devra ultimement être justifiée en termes non traditionnels. Et c’est là que nous retrouvons la liberté et la raison chers aux libéraux originels.

    Je m’arrête là, définitivement. En me relisant j’ai pu constater que nous avions l’un et l’autre largement répété, sous des formes un peu différentes, nos arguments précédents, ce qui est bien le signe qu’il est temps de conclure.
    Sans compter qu’à ce stade nous devons avoir définitivement perdu tous les éventuels lecteurs, y compris ce cher Mat.

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    1. Ah, mais non, je suis toujours là, moi. C'est un sujet qui m'intéresse grandement, ce débat sur le devoir de transmettre.

      Transmettre l'héritage reçu, c'est quelque chose qui ne me laisse pas indifférent. Je m'en sens le devoir. C'est pour ça que je m'efforce de promouvoir un pan méconnu de notre héritage littéraire.

      Léon Gautier, dont vous savez que l'influence sur moi n'est pas mince, exprimait ce sentiment en ces termes : "nous serions ingrats de ne pas chercher à connaître ces vieux chants de notre race, et ceux-là seulement osent les dédaigner qui n'attachent de prix ni à leurs origines religieuses, ni à leurs antiquités nationales. Mais ce n'est pas tout encore. Si nos Épopées françaises, si nos Épopées chrétiennes sont véritablement belles, c'est pour nous, chrétiens et Français, une obligation et un honneur de mettre en lumière une beauté si obstinément méconnue, et ce travail devrait être considéré par chacun de nous comme une œuvre presque filiale."

      Je ne le formulerai sans doute pas exactement ainsi, mais ce qui me motive est assez proche de ce que décrit Gautier. Je me sens un devoir, une obligation qui relève de la piété filiale. Mais je ne serais pas capable d'étayer ce sentiment sur des principes philosophiques. ça me vient des tripes, si vous voyez ce que je veux dire.

      La théologie chrétienne parle, il me semble, de "morale naturelle" pour désigner des principes moraux que Dieu aurait inscrit dans l'âme humaine, et que l'homme pourrait y découvrir de lui-même, en partie par la raison mais aussi de manière plus intuitive ou instinctive. J'aime à penser que ce devoir moral, que je ressens mais que je ne peux pas fonder en raison, m'est dicté par un instinct de cet ordre là. Mais c'est un acte de foi plus qu'un argument rationnel.

      Vous le voyez, j'ai les idées courtes. Alors vous lire discuter de choses qui tiennent une grande place de ma vie mais que je suis incapable d'analyser comme vous le faites m'a vivement intéressé.

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    2. Vous m'en voyez sincèrement ravi.
      J'aime beaucoup ce texte de Gautier que vous citez, notamment car il exprime cette dualité, qui est parfois une tension, entre ce qui est notre et ce qui est beau ou bon.
      Il y a ce passage de Tocqueville (encore lui...) sur le patriotisme de coeur et le patriotisme de raison. Il faudrait que je le retrouve et que je le mette dans mon grenier à l'occasion.

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    3. Je suis aussi enfin j'essaye car il y a beaucoup de moment où je suis distancé, trop d'inculture de ma part sur le sujet mais il est toujours agréable de lire des épées dans un domaine.

      Je citerais Audiard ". Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent."; c'est un peu l'impression que j'ai quand je vous lis, Marc Polo et vous.

      Dîtes moi cher Mat, votre ami Gautier c'est ce monsieur qui a écrit ceci : " La Chevalerie ".

      Bonne journée

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    4. Merci Grandpas. Il est vrai que la discussion est devenue assez technique. C'était sans doute inévitable mais du coup cela risque toujours de laisser sur le bord de la route les non spécialistes.

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    5. Pour vous répondre, Grandpas, Gautier est bien l'auteur de "La Chevalerie".

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  56. Je t'ai rendu hommage dans une critique de ce livre, qui n'est pas aussi bonne que la tienne : http://www.senscritique.com/livre/L_empire_du_moindre_mal_essai_sur_la_civilisation_liberale/critique/22992266

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  57. Aristide,
    Pardon de vous interpeller sur cet article déjà ancien. J'aimerais y répondre, enfin, répondre à la partie concernant Aristote et Platon, qui s'y trouve, au milieu. Je crains que la réponse soit assez longue. Pourrais-je, avec votre permission, le commenter chez moi en citant, et l'article en lien, et le passage discuté dans son intégralité ?

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  58. Merci bien ! C'est fait. J'ai beaucoup débordé. Ou ai-je sabordé l'opération ?

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    1. Sabordé? En quoi? Mon propos dans le passage que vous discutez était de montrer la grande complexité de questions que Michéa traite par dessous la jambe. Votre article va tout à fait dans ce sens, il me semble.

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  59. A cet égard, effectivement, je suis sûr de ma réussite, car il ne m'est jamais venu à l'idée que de telles questions étaient simples, ni leur réponse évidente. Michéa ne me semble être qu'un idéologue, à vous lire comme à m'en tenir à quelques passages lus tout à fait par hasard.
    Je ne suis cependant pas satisfait de tout ce que j'ai écrit. Je crois que mes idées sont en fait suffisamment claires, mais comme je ne veux pas m'offrir le luxe de la réfutation ordonnée, mais en rester à un style dialectique et rhétorique, je suis contraint à des ambiguïtés constantes qui passeraient bien pour des contradictions si les phrases qui les contiennent étaient lues littéralement. Enfin, je m'en console en faisant confiance à l'intelligence amicale des quelques lecteurs, et en m'en remettant en l'avenir qui devrait me permettre de faire mieux bientôt.
    Je tiens à vous remercier pour votre blog, qui est fort instructif, agréable à lire, bref tout à fait intéressant. N'hésitez pas à publier davantage sur ces thèmes de philosophie politique et morale !

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  60. En complément à cet article pertinent et aux commentaires (notamment ceux de Robert Marchenoir), voir : http://fr.liberpedia.org/Jean-Claude_Mich%C3%A9a

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