Poussé par un léger goût pour la provocation j'ai failli intituler ce texte "éloge de la censure". J'aurais probablement doublé le nombre de lecteurs de ce billet, et attiré les foudres aussi bien de la gauche que de la droite libérale. Cela aurait sans doute été amusant, mais aussi infidèle aux propos de l'auteur, et je ne l'ai donc pas fait. Car contrairement à ce que penseront peut-être certains lecteurs pressés, Dalrymple ne fait pas ici l'éloge de la censure. En revanche il soulève des question profondes et complexes, au sujet du rapport entre les moeurs et les lois, entre les moeurs et le régime politique, et au sujet de la responsabilité politique et morale des artistes, ou même des simples amuseurs. Il n'y apporte pas nécessairement de réponse, mais il y a là de quoi bien réfléchir, pour tous ceux qui ne sont pas prêts à se contenter de l'opinion facile selon laquelle la liberté d'expression est un bien sans mélange.
Bonne lecture.
Twinkling buttocks
Par Théodore Dalrymple
Une culture vulgaire produit un peuple grossier, et
le raffinement privé ne peut survivre longtemps aux excès publics. Il existe
une loi de Gresham pour la culture aussi bien que pour la monnaie : le
mauvais chasse le bon, à moins que le bon ne soit défendu.
Dans aucun pays la banalisation de la vulgarité
n’est allée aussi loin qu’en Grande-Bretagne : sur ce point au moins nous
guidons le monde. Une nation renommée, il n’y a pas si longtemps, pour ses
manières réservées est désormais tristement célèbre pour la grossièreté de ses
appétits et pour la façon débridée et antisociale dont elle essaye de les
satisfaire. L’ivresse publique de masse qui se donne à voir chaque fin de
semaine dans les centres-villes, partout en Grande-Bretagne, et qui les rend insupportables
à toute personne un tant soit peu civilisée, va de pair avec des rapports entre
les sexes consternants de vulgarité, de violence, et de superficialité. La
bâtardise de masse que connaît la Grande-Bretagne n’est nullement le signe
d’une plus grande authenticité des relations humaines mais une conséquence
naturelle de l’hédonisme sans frein qui conduit en peu de temps au chaos et au
malheur, tout particulièrement chez les pauvres. Faites disparaître la retenue,
et la discorde violente s’installera.
Curieusement, la révolution qui a affecté les
mœurs britanniques n’est pas venue d’une quelconque éruption volcanique
souterraine : bien au contraire, ce fut la frange intellectuelle de
l’élite qui se révolta contre les contraintes. Et elle continue à le faire, en
dépit du fait qu’il reste très peu de contraintes contre lesquelles se
révolter.
Par exemple, l’obscénité sans limites de la presse
britannique en ce qui concerne la vie privée des personnages publics, et tout
particulièrement des hommes politiques, a un but idéologique : subvertir
l’idée même de vertu et nier la possibilité de son existence, et ainsi nier la
nécessité de la modération. Si toute personne qui essaye de défendre la vertu
se révèle avoir des pieds d’argile (et qui d’entre nous n’est pas dans ce cas ?),
ou bien s’être adonnée à un moment de sa vie au vice qui est l’opposé de la
vertu qu’elle défend, alors la vertu elle-même apparaît comme n’étant rien
d’autre que de l’hypocrisie, et par conséquent nous pouvons tous nous comporter
comme nous le voulons. La perte de la compréhension religieuse de la condition
humaine – l’idée que l’homme est une créature déchue pour laquelle la vertu est
nécessaire sans pouvoir être complètement atteinte – est une perte, et non un
gain, en matière de vraie sophistication. Le substitut profane – la croyance
que l’extension infinie du choix des plaisirs est la perfection de la vie sur
cette terre – n’est pas seulement puérile par comparaison, elle est aussi bien
moins réaliste en terme de compréhension de la nature humaine.
C’est dans les pages de nos journaux consacrées
aux arts et à la littérature que les revendications continuelles de l’élite en
faveur de l’effacement de toute modération se laissent voir le plus clairement.
Prenez par exemple la rubrique consacrée aux arts d’un numéro récent de l’Observer, l’hebdomadaire dominical
progressiste le plus prestigieux de Grande-Bretagne. Les deux articles les plus
importants et les plus voyants de la rubrique chantaient les louanges du
rockeur Marilyn Manson et de l’écrivain Glen Duncan.
En ce qui concerne le rockeur, la critique de l’Observer écrivait : « La
capacité de Marilyn Manson à choquer a changé du tout au tout. Il faisait
réellement peur à ses débuts, lorsqu’il jaillit de sa Floride natale pour
déclarer la guerre à tout ce qui est cher à la classe moyenne américaine.
Manson racontait de manière convaincante comment il s’était amusé à fumer des
os de cadavres qu’il avait exhumés. Mais l’autobiographie de Manson révéla un
homme intelligent et drôle – même s’il aimait couvrir ses groupies
malentendantes de viande crue pour se livrer à des jeux sexuels. Il s’avéra
être un artiste, plutôt que l’incarnation du mal. Des groupes religieux
continuèrent à manifester à l’entrée de ses concerts, qui souvent rappelaient
les rassemblements nazis (c’est toujours le cas). Mais n’importe quel imbécile
pouvait voir que Manson soulevait un vrai problème à propos des concerts de
rock et des comportements de masse, tout autant qu’il flirtait avec le style
fasciste. »
L’auteur de cette critique – qui répugne à
employer le mot « sourd » pour désigner les malentendants mais ne
parait pas choquée outre mesure s’ils sont utilisés à des fins sexuelles
perverses – prend soin de faire savoir à ses lecteurs qu’elle n’est pas assez
naïve, simpliste, et américaine moyenne, pour trouver tout ce spectacle
répugnant ; par exemple en protestant contre le fait d’utiliser le nom
d’un tueur en série sadique à des fins de publicité triviale. Réagir de cette
manière aurait signifié abandonner sa caste, se ranger du côté des chrétiens
sincères et balourds plutôt que de celui des adorateurs profanes de Satan – en
dépit du fait que le parti pris de n’être choqué par rien, de n’objecter à rien,
est lui-même, bien évidemment, une convention. Il semble dépasser la faculté
d’imagination ou de sympathie de la critique que des gens qui ont réellement
combattu le fascisme, qui ont risqué leurs vies et vu leurs compatriotes tomber
au cours de cette lutte, ou ceux qui ont souffert sous le joug du fascisme,
pourraient trouver l’idée de flirter avec le style fasciste non seulement
offensante mais désespérante, au soir de leur vie. Le fascisme n’est pas un
accessoire de mode.
L’expression « n’importe quel imbécile »
qui figure dans la dernière phrase est une forme subtile de snobisme et de
flatterie intellectuelle, destinée à attirer le lecteur dans le cercle enchanté
de l’élite intellectuelle sophistiquée, désabusée, de ceux qui savent, des
vrais connaisseurs qui ont abandonné tout jugement et tout principe moral, qui
ne sont pas trompés par de simples apparences, qui ne condamnent pas en
fonction de principes dépassés et qui, par conséquent, sont insensibles à des
considérations aussi insignifiantes (et oppressives) que la moralité publique.
Il ne vient pas à l’esprit de l’auteur – et si cela lui venait à l’esprit elle
ne s’en soucierait pas – que dans cette audience flirtant avec le fascisme il
pouvait se trouver non pas un imbécile mais de nombreux imbéciles, ceux qui ne verraient
pas le « vrai problème » que soulevait ironiquement le flirt avec le
fascisme et qui adopterait le fascisme sans ironie.
Il n’y a pas longtemps un journal m’a demandé
d’assister à un « concert » pour faire un reportage sur un groupe
dont le principal argument de vente est qu’ils urinent et vomissent sur leur
public, tout en traitant les gens composant leur audience de « fils de
pute » (motherfucker) un nombre
incalculable de fois. Des milliers de personnes assistaient au
« concert » - en réalité un déluge assourdissant de bruits
électroniques discordants ponctué par des chants obscènes – parmi lesquelles se
trouvaient des centaines d’enfants, dont certains pas plus vieux que six ans.
Pour ces malheureux enfants il ne s’agissait pas de nostalgie de la boue, c’était une immersion totale dans la boue elle-même, cette boue dans laquelle ils vivaient et
respiraient, la boue avec laquelle
ils formaient leur être culturel et dont il est douteux qu’ils puissent
désormais jamais s’extirper. N’importe quel imbécile pouvait voir que ce
n’était pas un spectacle pour les enfants, mais de nombreux imbéciles – leurs
parents – ne le voyaient pas.
L’interview de l’Observer avec l’écrivain Glen Duncan était intitulé « frissons
sombres et sataniques » et la journaliste conduisant l’interview se disait
« plaisamment choquée » par le sadomasochisme de l’œuvre de Duncan – être
choqué d’une manière qui ne soit pas plaisante étant bien sûr inenvisageable
pour quelqu’un de sa caste. « Il s’est aventuré plus loin encore dans les
sombres parages de la violence sexuelle et de la cruauté » qu’un autre
auteur de littérature sadomasochiste, Mary Gaitskill – ce qui est un vrai
compliment, étant donné que Gaitskill a été acclamée pour avoir « flirté de
manière inflexible avec les tabous » (oh, comme ils aiment flirter nos
littérateurs, attirés par les tabous comme la mouche par l’excrément), et pour
« son usage lucide du détail sordide. » Il n’est rien de mieux, cela
va de soi, pour accroitre la liberté de l’homme, sa maturité, sa connaissance
de lui-même, que quelques bons détails sordides ; même si, naturellement,
vous ne pouvez jamais être tout à fait assez inflexible ni les détails
suffisamment sordides.
Non pas, bien entendu, que les descriptions
imagées que fait monsieur Duncan des pratiques sadomasochistes soient
libidineuses ou sensationnalistes ; le ciel nous préserve d’une pensée
aussi « grossièrement réductrice » : « bien que » -
soyons francs, les gens adultes peuvent regarder en face n’importe quelle
vérité – « ce soit là un excellent argument de vente pour les éditeurs. »
Les scènes de sexe, « qui ne sont pas pour les petites natures »
(telles que par exemple, ceux qui ne croient pas que le fascisme soit un sujet
approprié pour un traitement purement stylistique), ont une vraie portée
philosophique et pas seulement commerciale. Comme le dit l’auteur à la
journaliste qui l’interviewe, sans aucun doute pour établir au-delà de tout
doute raisonnable sa réputation de penseur sérieux : « Il se passe
parfois des putains de trucs et je voulais que le narrateur ait à se demander
comment vivre même avec ça. » Les scènes de sexe, par conséquent, ne sont
pas gratuites, encore moins sont-elles des coups publicitaires – elles ne sont
pas non plus, cela va de soi, le résultat de choix (les putains de trucs ne
sont pas choisis : ils se passent, tout simplement ; c’est inévitable)
– mais elles soulèvent d’importantes questions métaphysiques au sujet des
limites de ce qui est permis.
Mervyn Griffith-Jones
Quand exactement cette spirale descendante
a-t-elle commencé, cette perte de tact, de raffinement, cet oubli du fait que
certaines choses ne devraient pas être dites ou directement représentées ?
Quand avons-nous cessé de comprendre qu’honorer certains comportements,
certaines mœurs, certaines manière d’être en les représentant de manière
artistique revenait implicitement à les glorifier et à les promouvoir ? Il
y a, comme l’a dit Adam Smith, une bonne dose de gaspillage dans une nation, et
cette vérité s’applique aussi bien à sa culture qu’à son économie. Le travail
de destruction culturel, bien que souvent plus rapide, plus aisé et moins volontaire
que celui de la construction, ne se fait pas en un moment. Rome n’a pas été
détruite en un jour.
En 1914, par exemple, Bernard Shaw fit sensation
en faisant prononcer à Eliza Doolittle cette réplique sur les planches
londoniennes « C’est foutrement hors de question ! » (not bloody likely !) Bien entendu,
la sensation que provoqua cette exclamation inoffensive, et même innocente,
dépendait entièrement pour exister de la convention qu’elle défiait : mais
ceux qui en furent outragés (et qui en général furent dépeints par la suite
comme ridicules) comprenaient instinctivement que la sensation ne frappe pas
deux fois au même endroit, et que tous ceux désirant créer une sensation
équivalente dans le futur devraient aller beaucoup plus loin que « foutrement
hors de question. » Une logique conventionnelle de défi des conventions
était établie, de sorte que, quelques décennies plus tard, il était devenu très
difficile de provoquer la moindre sensation sauf en usant des moyens les plus
extrêmes.
Néanmoins, s’il est un événement, dans notre
histoire culturelle récente, qui établit la grossièreté explicite et dépourvue
d’ironie comme étant l’idéal de la création artistique, c’est le célèbre procès
intenté à Penguin Books en 1960 pour la publication d’un livre obscène, la
version non expurgée de L’amant de Lady
Chatterley de D.H. Lawrence. Le procès posait la question de savoir si les
habitudes culturelles de tact et de modération allaient s’effondrer en
l’absence de soutien légal. Car, comme le comprenait trop bien le procureur
Mervyn Griffith-Jones, qui fut beaucoup moqué à cette occasion, et comme il
l’expliqua au gouvernement du moment, si la publication de Lady Chatterley n’était pas contestée en justice, ou bien si le
procès était perdu, cela signifierait en pratique la fin de la loi sur
l’obscénité. Pour paraphraser légèrement la fameuse phrase de Dostoïevski au
sujet des conséquences morales de l’inexistence de Dieu, si L’amant de Lady Chatterley était publié,
n’importe quoi pourrait être publié.
Penguin Books voulait depuis longtemps publier le
roman de Lawrence mais s’était décidé à le faire en 1960 parce que le Parlement
avait modifié la loi sur l’obscénité l’année précédente. La loi, dont le but
officiel était de réprimer la pornographie tout en protégeant la littérature,
conservait à peu près la précédente définition de l’obscénité comme ce qui,
prit dans son ensemble, tendait à corrompre et à dépraver. Mais pour la
première fois la loi contenait un article selon lequel l’intérêt artistique,
littéraire ou scientifique pouvait l’emporter sur le but de prévenir la
dépravation et la corruption. De plus la loi permettait de faire appel aux
témoignages « d’experts » pour défendre la valeur artistique ou
littéraire d’une œuvre censée être obscène. Le moment choisi par Penguin Books
pour publier L’amant de Lady Chatterley
laisse fortement penser que la maison d’édition savait que le livre ne pouvait
pas être défendu contre l’accusation d’obscénité ; la publication devait
attendre le moment où Penguin pourrait se reposer sur le témoignage des
« experts », c’est-à-dire des membres de l’élite, pour défendre le
livre.
Parmi ces experts appelés à témoigner se trouvait
Roy Jenkins, qui deviendra plus tard un ministre de l’intérieur libéral, l’un
des rédacteurs de cette nouvelle loi dont l’effet se révéla être davantage la
protection de la pornographie et la suppression de la littérature que l’inverse
– un effet qui, au vue l’affirmation ultérieure de Roy Jenkins selon laquelle
une société civilisée est une société permissive, était exactement ce que
désiraient les rédacteurs de la loi mais qu’ils ne jugeaient pas à propos de
dire à ce moment-là.
Les membres de l’élite se bousculèrent pour
témoigner en faveur du livre durant le procès, et la défense put exhiber une
liste d’experts constellée de stars, parmi lesquelles E.M. Forster et Rebecca
West. Elle fut incontestablement aidée par la maladresse du procureur, qui ne
semblait pas s’être aperçu que la société avait changé depuis le temps de sa
jeunesse dorée, et qui ouvrit le procès avec des propos tellement pompeux qu’il
devint ensuite un inusable objet de moquerie, et que l’on se rappelle toujours de
lui pour les propos par lesquels il commença à s’adresser au jury – et
uniquement pour ces propos : « Vous pourriez penser que l’une des
manières de juger ce livre… serait de vous poser la question suivante… approuveriez-vous
le fait que vos jeunes fils, ou vos jeunes filles – car les filles peuvent lire
aussi bien que les garçons – lisent ce livre ? Est-ce là un livre que vous
laisseriez trainer dans votre maison ? Est-ce même un livre dont vous
souhaiteriez que votre femme ou vos serviteurs le lisent ? » Sans
surprise, la cour éclata de rire ; et plus tard, après que le verdict
d’acquittement ait été rendu, au cours d’un débat à la chambre des Lords au
sujet d’une proposition visant, sans succès, à renforcer la loi sur
l’obscénité, l’un des Lords aurait répondu, à la question de savoir si cela le
dérangerait que sa fille lise L’amant de
Lady Chatterley, que cela ne le dérangerait absolument pas mais qu’en
revanche il n’aimerait pas du tout que son garde-chasse le lise.
Griffith-Jones soulevait maladroitement la
possibilité que ce qui est inoffensif pour quelques individus ne le soit pas
nécessairement pour la société dans son ensemble, et que les artistes, les
écrivains, les intellectuels, aient la responsabilité de considérer les effets
que leurs œuvres sont susceptibles d’avoir : une proposition discutable,
certainement, mais nullement absurde en elle-même. Mais la position qu’il
essayait de défendre ne se remit jamais de sa gaffe initiale, et le fait qu’une
simple gaffe suffise à obscurcir la question importante qui était en jeu montre
bien la frivolité intellectuelle qui s’était déjà installée dans la société
britannique.
En fait, les preuves avancées par les experts
étaient, à leur manière, largement aussi absurdes que les remarques liminaires
de Griffith-Jones, et leurs effets bien plus destructeurs. Par exemple, lorsque
la très éminente et très cultivée Helen Gardner, l’archétype du professeur du
Cambridge, qui avait passé une grande partie de sa vie à étudier les poètes
métaphysiques, fut interrogée au sujet de l’emploi répété, pour ne pas dire
incessant, du mot « baiser » (fuck)
par Lawrence, elle laissa entendre que celui-ci avait en quelque façon réussi à
rendre le mot moins obscène et plus raffiné en le débarrassant de ses
connotations grivoises. Dans sa dernière plaidoirie devant le jury,
Griffith-Jones – aussi absurde, pompeux et vilipendé qu’il ait pu être – se
montra bien plus clairvoyant que les experts de la défense au sujet des
conséquences sociales probables de l’affaiblissement du tabou concernant
l’usage de mots grossiers : « Madame Gardner a dit… « Il me
semble que le fait même que ce mot soit utilisé si fréquemment dans le livre
diminue le choc initial qu’il crée, à chaque usage successif… » Je suppose
que cela est censé constituer une excuse pour l’usage de ce langage. Mais
est-ce le cas ? Et si cette affirmation est exacte, n’est-il pas terrible
de dire « Tout va bien, si nous oublions le choc causé par l’emploi de ce
langage, si nous l’employons un nombre suffisant de fois, plus personne ne sera
choqué, tout le monde l’utilisera et tout ira bien ? » N’est-il pas
possible d’appliquer le même raisonnement à tout ? Des images
pornographiques, si vous les regardez un grand nombre de fois, le choc, l’effet
va disparaître, et par conséquent nous pouvons tout inonder d’images
pornographiques ! » Madame Gardner, mais pas Griffith-Jones, aurait
été surprise si elle s’était trouvée dans mon cabinet quatre décennies plus
tard, d’entendre un enfant de trois ans dire à sa mère, qui venait d’interrompre
sa tentative de détruire mon téléphone, « Putain, tu fais
chier ! »
Les témoins au procès exagérèrent grossièrement,
et à mon avis malhonnêtement, les mérites littéraires de Lawrence, pour
renforcer les arguments de la défense, celle-ci n’étant en fait qu’un cheval de
Troie dans leur campagne pour faire disparaître toutes les limites artistiques
et pour éroder les irritantes contraintes posées par la civilisation. Helen
Gardner affirma dans son témoignage que, pour estimer la valeur littéraire
d’une œuvre, deux considérations rentraient en ligne de compte : ce que
l’auteur avait essayé de dire, et s’il avait réussi à le dire. Sur ces deux
points, Lawrence échoue, et échoue lamentablement. Bien sûr, que le fils d’un
mineur de Nottinghamshire ait pu, à cette époque, écrire un roman était en soi
un fait remarquable, ce qui explique qu’il soit devenu la mascotte
prolétarienne du groupe de Bloomsbury : mais la rareté de la chose ne doit
pas nous aveugler au sujet de sa valeur intellectuelle ou esthétique. Par exemple,
la prose de Lawrence réussit l’exploit d’être à la fois
surchargée et insipide. Je trouve le passage
suivant en ouvrant le livre au hasard et en mettant le doigt à l’aveugle sur la
page : « Elle s’enfuit, et il ne vit rien d’autre que la tête ronde
et mouillée, le dos mouillé penché en avant dans sa fuite, les fesses rondes
scintillantes : une admirable et peureuse nudité de femelle en
fuite. » (« She ran, and he saw nothing but the round
wet head, the wet back leaning forward in flight, the rounded buttocks
twinkling: a wonderful cowering female nakedness in flight.”) Polonius
se serait exclamé : « Très bon, « les fesses rondes scintillantes »,
très bon ! »
La totale absence d’humour de ce passage (en plus
d’être caractéristique) indique un défaut moral profond, dans la mesure où le
sens de l’humour requiert un certain sens des proportions. Bien entendu, comme
l’a fait remarquer Sommerset Maughan, seul un écrivain très médiocre est
toujours à son meilleur ; mais seul un écrivain très mauvais donne aussi
souvent le pire de lui-même, comme le fait Lawrence. Le passage suivant
rapporte une conversation entre Mellors, le garde-chasse, et le père de Lady
Chatterley, Sir Malcolm, après que celle-ci soit tombée enceinte de Mellors :
« C’est seulement quand le café fut servi, et
le serveur sorti, que Sir Malcolm, allumant un cigare, dit d’un ton
cordial :
- Eh bien, jeune homme, et ma fille ?
Un petit sourire effleura le visage de Mellors.
- Eh bien, monsieur, et votre fille ?
- Vous lui avez bel et bien fait un enfant.
- J’ai cet honneur, ricana Mellors.
- Honneur, grand Dieu !
Sir Malcolm eut un petit rire gras, et se
transforma en Ecossais lubrique.
- Honneur ! répéta-t-il. Comment est-ce que
ça a marché, l’amour ? Bien, n’est-ce pas ?
- Très bien.
- J’en mettrais ma main au feu ! Ha !
ha ! Ma fille chasse de race. Moi non plus, je ne me suis jamais repenti
d’une bonne baise. Bien que sa mère… Ah ! dieux du ciel !
Il roula les yeux vers le plafond ;
puis :
- Mais vous l’avez réchauffée, oh, vous l’avez réchauffé,
je le vois bien ! Ha ! ha ! C’est bien mon sang qui coule en
elle ! Vous avez su y mettre le feu, pour sûr. »
Il serait difficile de trouver un passage plus
mauvais, plus grossier, ou plus dépourvu de sensibilité dans toute la
littérature anglaise. Son irréalisme est saisissant, bien sûr (et Lawrence
prétend être réaliste) : aucun père ne parlerait de sa propre fille de
cette manière digne d’un vestiaire masculin, ni aucun veuf de sa défunte femme.
Il réduit les relations humaines au plus petit dénominateur possible : les
êtres humains deviennent de simples animaux de basse-cour. Et Lawrence approuve
Sir Malcolm, il veut nous faire partager l’idée que celui-ci est supérieur aux
autres membres de sa classe sociale, parce que plus terrien et animal.
Lawrence prenait son art au sérieux, mais il
n’était pas un écrivain sérieux – si par sérieux nous entendons quelqu’un dont
la conception de l’existence est intellectuellement ou moralement digne de
notre considération. Lawrence met beaucoup de lui-même en Mellors, qui à un
moment du livre énonce l’essence de la philosophie de Lawrence, le résumé de
toute sa réflexion sur l’existence humaine, son legs à l’humanité :
« Je crois en quelque chose. Je crois au fait d’avoir du cœur. Je crois
surtout au fait d’avoir du cœur en amour, au fait de baiser en ayant du cœur.
Je crois que si les hommes pouvaient baiser avec du cœur, et si les femmes
pouvaient accepter leur amour avec du cœur, tout irait bien. » L’idée que
la perfection sociale pourrait être atteinte grâce à des relations sexuelles
merveilleusement sensuelles entre les hommes et les femmes est un fantasme
indigne d’une considération prolongée. Appeler cela une niaiserie adolescente
serait faire injure à nombre d’adolescents intelligents. Le fait que tant de
gens éminents aient été prêt à témoigner devant le tribunal que Lawrence était
un des plus grands écrivains du 20ème siècle, digne d’être comparé,
mettons, avec Conrad, est un indice de la perte de goût et de jugement de
l’élite. Leur imprimatur a contribué à transformer un mauvais écrivain et un
penseur pire encore en une icône culturelle ; et son naturalisme grossier
et égotiste a été sans cesse surpassé depuis par encore plus de naturalisme, de
grossièreté et d’égotisme.
Cependant le naturalisme n’est pas l’honnêteté ou
la fidélité à la vérité – loin de là. Car l’expérience de l’humanité toute
entière montre que la vie sexuelle est toujours, doit toujours, être cachée par
des voiles plus ou moins opaques si elle doit être humanisée et dépasser le
niveau de la pure animalité. De ce qui est secret par nature, c’est-à-dire ce
qui est humain et conscient de lui-même, on ne peut pas parler directement :
la tentative de le faire mène seulement à la vulgarité, pas à la vérité. La
paillardise est le tribut que notre instinct paye à notre besoin de secret. Si
vous allez au-delà de la paillardise et que vous soulevez tous les voiles, vous
obtenez de la pornographie et rien d’autre. En substance Lawrence était donc un
pornographe, mais un pornographe ennuyeux même pour un genre aussi ennuyeux.
La demande n’avait jamais été grande, à part du
côté de l’élite, pour assouplir la loi sur la censure : en effet, jusqu’à
ce que cette loi soit relâchée le public n’avait montré qu’un appétit très
limité pour les œuvres de D.H. Lawrence. Mais à peine la loi avait-elle été
assouplie, et le livre publié, qu’un foyer britannique sur quatre en fit
l’acquisition. Le génie était bel et bien sorti de la bouteille, l’offre avait
créé la demande, et l’appétit vient en mangeant.
C’est un préjugé courant d’affirmer que la censure
est mauvaise pour les arts et par conséquent qu’elle est toujours
injustifiée ; bien que, si cela était le cas, l’héritage artistique de
l’humanité devrait être bien faible et nous devrions vivre dans un âge d’or
artistique. Mais si nous ne pouvons pas censurer, nous pouvons du moins
juger : et nous devrions répéter sans relâche que D.H. Lawrence et sa
progéniture déplorable et stéréotypée, jusqu’à Marilyn Manson et Glen Duncan,
avec ses « frissons sombres et sataniques », obscurcissent le monde au lieu de
l’éclairer.



Merci pour ce billet, Aristide. Vous me consolez des libéraux que l'on croise d'ordinaire sur le net et dont le credo semble se résumer à "tout irait bien si tout était permis". Mais j'ai un peu peur que vous soyez, parmi les libéraux, l'exception qui confirme la règle : à vue de nez, tous les autres sont dingues.
RépondreSupprimerBien sûr. Je ne comprends d'ailleurs même pas que vous puissiez lire d'autres blogueurs "libéraux" que moi :-)
Supprimers'agit il d'ailleurs d'ultras-libéraux de libéraux authentiques comme ils s'autoproclament ou de libertariens ? Il me semble qu'il font partie de la troisième catégorie et que leur site de référence est contrepoints Leurs critiques sont a 99,99% dirigés contre toute entité étatique ou publique Ils tartinent des pages et des pages sur la corruption étatique, syndicale, publique sans évoquer une seule seconde l'existence parallèle d'une "corruption privée" celle des grandes banques, des grandes entreprises, des commerçants, artisans qui pourtant n'est pas une légende non plus Les garagistes par ex se trainent une réputation de voleurs et d'escrocs mais ce n'est pas pour cela qu'il ne faut plus qu'il existe de garagistes Je fais cette comparaison puisque l'argument N 1 des libertariens est que puisque la corruption d'élus, d'associations, d'institution publique existe il faut sortir de toute insitution publique ou étatique pour que tout se mette a marcher comme sur des roulettes Ces gens la se disent tolérants, ponderés et ouverts d'esprit alors que tout dans leur comportement paroles attitudes transpire le sentiment de supériorité, de perfection absolue, et le mépris de leurs adversaires Tout comme les communistes et les fascistes, ils sont sincèrement persuadés qu'il suffirait d'appliquer concrètement leurs recommandations pour que tous les problèmes du monde (inégalités, crise éco, chomage, guerre, famine, mal-etre) disparaissent comme par magie
SupprimerJe connais en effet ce genre d'individus. Je peux témoigner qu'ils existent ;-)
SupprimerAristide est libéral ? Si j'avai su... :(
SupprimerMoi, en tout cas, ça m'a passé l'envie de devenir garde-chasse (ou écrivain anglais, je ne sais plus trop…).
RépondreSupprimerVous n'aimez pas les fesses rondes scintillantes, Didier? Cela m'étonne de vous.
SupprimerLes civilisations deviennent décadentes d'abord par leur culture, comme les poissons commencent à pourrir par la tête.
RépondreSupprimerD.H. Lawrence, dans son roman Women in Love, publié en 1920, n'hésite pas à faire dire à l'un de ses personnages : «L'humanité est morte. Il y aura une nouvelle matérialisation d'un nouveau genre. Que l'humanité disparaisse aussi vite que possible.»
RépondreSupprimerCharmant, "n'est-il pas"?
D.H. Lawrence, dans son roman Women in Love, publié en 1920, n'hésite pas à faire dire à l'un de ses personnages : «L'humanité est morte. Il y aura une nouvelle matérialisation d'un nouveau genre. Que l'humanité disparaisse aussi vite que possible.»
RépondreSupprimerCharmant, "n'est-il pas"?
Ann O'Nymhe
Thank you for sharing thhis
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