Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 3 juin 2015

A la poursuite du bonheur, et du bon gouvernement (1/4)



 
Un spectre hante l’Occident, celui du « despotisme doux » si éloquemment décrit par Tocqueville à la fin de la deuxième partie de De la démocratie en Amérique. De manière apparemment inexorable, la sphère d’action des pouvoirs publics s’étend progressivement dans toutes les démocraties occidentales, resserrant toujours plus celle de l’initiative individuelle et de la libre association. Ce pouvoir « immense et tutélaire » que nous avons laissé s’installer au-dessus de nous, que nous avons même parfois appelé de nos vœux, prétend travailler à notre bonheur en nous facilitant sans cesse plus l’existence, en pourvoyant à notre sécurité, en prévoyant et assurant nos besoins, en facilitant nos plaisirs, en conduisant nos principales affaires, en dirigeant notre industrie, en réglant nos successions, en divisant nos héritages. Il prétend, implicitement, travailler à notre bonheur et, dans le fond, nous le croyons, même si parfois nous grommelons contre telle ou telle de ses initiatives. Nous le croyons car il nous semble à peu près évident qu’une vie plus facile serait une vie plus heureuse, que si seulement nous pouvions faire en sorte que la puissance publique nous garantisse contre tous les principaux risques de l’existence, nous aurions fait un pas décisif vers le bonheur.
Cette croyance est assez naturelle, et elle contribue sans doute beaucoup à expliquer que les avertissements, déjà anciens, au sujet des effets économiques désastreux, sur le long terme, de l’Etat-providence et de la suradministration aient eu finalement peu d’écho, ou en tout cas n’aient pas réussi à endiguer cette expansion de « l’Etat tutélaire ». Le bonheur n’est-il pas la chose la plus importante du monde ?
Cette croyance est compréhensible, mais est-elle bien fondée ? Le fait est que le caractère « naturel » de cette conviction implique qu’elle n’a guère été examinée. On ne réfléchit pas profondément à ce qui parait aller de soi, même si, nous le savons, certaines « évidences » peuvent finalement se révéler trompeuses. Horrible soupçon ! Et si, durant tout ce temps, nous n’avions travaillé qu’à nous rendre malheureux ?
Pour essayer de le savoir, le mieux n’est-il pas de prendre totalement au sérieux cette promesse implicite de nous rendre heureux, de la rendre explicite puis d’examiner minutieusement les conséquences qui en découlent ? Il faudrait assurément pour cela autant de courage que de rigueur intellectuel.
Charles Murray ne manque d’aucune de ces deux qualités. Mais ce qui le différencie vraiment de ses confrères c’est le fait, rare, que ces deux qualités s’accompagnent chez lui d’une évidente modération du caractère et d’un profond bon sens, qui le dirige vers les questions pratiques les plus sérieuses et les plus importantes et lui fait, presque toujours, éviter les écueils du jargon et de l’ésotérisme.

Ainsi, dans In pursuit : of happiness and good government, publié en 1988, Charles Murray se demande quel pourrait le critère de réussite approprié en matière de politiques publiques, et il répond sans ambages : le bonheur.
Oui, le bonheur, et non pas, comme souvent, « la réduction des inégalités », « l’augmentation de la richesse », « la diminution de la pollution » ou, de manière générale, la variation de tel ou tel indicateur quantitatif. Pas même des buts apparemment plus vastes et plus nobles, comme par exemple « la justice sociale ». Non : une politique publique, quelle qu’elle soit, est une réussite dès lors qu’elle améliore la capacité des individus à poursuivre le bonheur. Cela implique donc que le but fondamental du gouvernement, dans son ensemble, est de faciliter la poursuite du bonheur pour les citoyens dont il a la charge. Ni plus, ni moins.
Charles Murray est assurément notre homme si nous voulons sérieusement évaluer les bienfaits que nous apporte « l’Etat tutélaire ». Suivons-le donc patiemment, en commençant par le commencement.

Tout d’abord, Charles Murray doit justifier son affirmation selon laquelle le but fondamental du gouvernement est de faciliter la poursuite du bonheur. Il le fait en s’appuyant sur deux considérations, l’une intemporelle, l’autre davantage liée à un contexte intellectuel particulier.
En premier lieu, le bonheur est tout simplement ce que recherchent tous les individus, qu’ils en aient conscience ou pas. Aristote a expliqué cela aussi bien qu’aucun autre il y a déjà plus de 24 siècles : « Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien, à ce qu’il semble. » Mais parmi ces biens que nous poursuivons, certains sont recherchés en vue d’autres biens (une bonne paire de chaussure, par exemple, sera recherchée en vue de marcher, ou bien d’avoir une apparence plus élégante) et certains paraissent désirés davantage pour eux-mêmes. « Si donc, » poursuit Aristote, « il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle, et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d’une autre chose (car on procéderait ainsi à l’infini, de sorte que le désir serait futile et vain), il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien ». Et, sur le nom au moins de ce souverain bien, tous les hommes semblent s’accorder : le bonheur.
Dire que les hommes recherchent le bonheur revient donc simplement à dire qu’ils recherchent ce qu’ils estiment être bon pour eux et que, lorsqu’ils s’interrogent sur ce bien, ils en viennent nécessairement à concevoir un point d’arrêt à leur recherche : un bien qui ne sera pas recherché en vue d’un autre bien, un bien qui ne « servira » à rien mais sera au contraire ce à quoi servent, directement ou indirectement, tous les autres biens. Ce bien que nous recherchons uniquement pour lui-même et qui ne mène à rien au-delà de lui-même, c’est ce que nous appelons le bonheur.
Ainsi, nous ne recherchons pas la richesse pour elle-même, mais parce que nous pensons, à tort ou à raison, que celle-ci contribuera à nous rendre heureux. Ce qui signifie, à l’inverse, que nous estimons que la pauvreté rend malheureux. Par conséquent, il est approprié de chercher à diminuer la pauvreté, cela rendra le monde meilleur, c’est-à-dire, en définitive, les hommes plus heureux.
En second lieu, les gouvernements existent précisément pour permettre aux individus de poursuivre le bonheur. C’est là leur justification, leur source fondamentale de légitimité. Comme l’écrit Publius dans le numéro 62 du Fédéraliste : « Un bon gouvernement implique deux choses : d’une part l’attachement à l’objectif du gouvernement, qui est le bonheur du peuple ; et d’autre part, la connaissance des moyens par lesquels cet objectif peut être atteint. » Cette affirmation, que Charles Murray fait sienne, est à l’évidence plus discutable que la première. Elle se rattache directement à que l’on peut appeler le libéralisme, c’est-à-dire cette branche de la philosophie politique qui part des besoins et des désirs fondamentaux de l’être humain, tels que ceux-ci se révèlent dans ce qu’elle nomme « l’état de nature », pour en déduire les buts légitimes de toute association politique ainsi que la manière d’organiser cette association. Ainsi, l’idée que les gouvernements existent pour permettre aux individus de rechercher le bonheur ne paraitra sans doute entièrement convaincante qu’à ceux qui sont entièrement convaincus de la vérité des présupposés fondamentaux du libéralisme.
On peut penser, par exemple, qu’elle suscitera plus que de la désapprobation de la part de ceux qui tournent leurs regards vers le ciel pour organiser la vie sur cette terre. Il n’est guère douteux que l’ayatollah Khomeini, pour ne citer que lui, aurait rejeté avec véhémence l’idée que le bonheur des individus est « l’objectif du gouvernement. » « Allah n’a pas créé l’homme afin que celui-ci puisse s’amuser, » déclarait-il en effet, « Le but de la création était de mettre l’homme à l’épreuve à travers les difficultés et la prière. Un régime islamique doit être sérieux dans tous les domaines. L’islam ne connaît pas la plaisanterie. L’islam ne connaît pas l’humour. L’islam ne connaît pas l’amusement. Il ne peut y avoir de joie et d’amusement dans tout ce qui est sérieux. »
Poser cette restriction ne vise en rien à diminuer l’intérêt de ce qu’écrit Charles Murray dans In pursuit : of happiness and good government. In pursuit… ne se veut pas un traité de philosophie politique mais, comme le rappelle son auteur à plusieurs reprises, un livre pratique, destiné à améliorer l’action publique, et il donc normal que le débat se meuve à l’intérieur d’un horizon politique et philosophique déterminé, dont les prémisses fondamentales ne sont pas examinées. En revanche, il importe de bien garder cette restriction à l’esprit, car celle-ci signifie que les conclusions auxquelles parvient Charles Murray ont toutes chances de n’être pertinentes qu’à l’intérieur d’un régime politique particulier ou, pour le dire autrement, que ses conseils ne sont adaptés qu’à une population d’une certaine sorte, de celle que l’on peut trouver au sein d’une démocratie libérale établie de longue date et qui présente certaines mœurs, certaines coutumes, certaines opinions fondamentales. Un point sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.

Si donc nous acceptons l’idée que le but du gouvernement est de faciliter la poursuite du bonheur – et nous pouvons l’accepter sans scrupules de conscience tant que nous n’entendons pas sortir du cadre de la démocratie libérale – il nous faut commencer par nous pencher sur cette notion de bonheur, afin de déterminer s’il est possible de lui donner un contenu suffisamment précis pour en faire un critère d’évaluation des politiques publiques.
La première difficulté que nous rencontrons sur cette voie est l’idée, pour ainsi dire officielle, que le bonheur est un état entièrement subjectif : ce qui rend un homme heureux rendra un autre malheureux, et ainsi il n’est pas possible de définir objectivement le bonheur. Chacun fait ce qui lui plait-plait-plait, comme dit la chanson, et l’histoire s’arrête là.
Cependant, si nous persistons un tout petit peu dans notre recherche, nous ne tarderons pas à découvrir qu’il existe une différence marquée entre ce que nous disons à propos du bonheur, lorsqu’on nous interroge à ce sujet, et ce que nous en pensons réellement. Si la plupart des gens semblent se sentir tenus de dire que le bonheur est un état totalement subjectif, dès lors qu’il s’agit de leur propre vie et de celle de ceux qui leurs sont chers, ces mêmes gens n’agissent pas du tout comme si le bonheur était purement subjectif. Ou, pour le dire autrement, en public nous assurons que le bonheur est ce qui nous plait, et que des goûts et des couleurs on ne discute pas, mais dans notre for intérieur nous faisons une différence bien nette entre le bonheur et le plaisir, et nous agissons en conséquence. Même le plus sceptique d’entre nous ne peut s’empêcher de mépriser de temps à autre telle ou telle action, ou tel ou tel homme, ou bien de le plaindre, et ceci révèle plus sûrement que n’importe quel discours qu’il n’est pas convaincu que tous les modes de vie se valent. Quel parent, même le plus permissif, accepterait tranquillement que son enfant lui dise qu’il se drogue et que pour lui le bonheur consisterait à pouvoir se maintenir perpétuellement dans cet état extatique provoqué par la drogue ? Assurément, aussi permissif que nous le supposions, ce parent, pourvu qu’il soit aimant, chercherait à détourner son enfant de cette idée. Autrement dit, il chercherait à lui montrer que sa conception du bonheur est erronée. Et de fait, soutenir que le bonheur est purement subjectif revient en définitive à soutenir qu’il n’existe pas de nature humaine, que tous les êtres humains ne partagent pas certains caractéristiques psychiques, certains besoins et certains désirs fondamentaux qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés. Une position très difficile, et peut-être même impossible à tenir sans se contredire à un moment ou l’autre, en paroles ou en actes.
Mais pourquoi, en cas, tant de gens affirment-ils aujourd’hui que le bonheur n’a pas de contenu objectif ? Nous pouvons soupçonner que les déclarations publiques de ce genre sont largement motivées par la crainte de passer pour « intolérant », « élitiste », « discriminant », bref par la crainte de se voir reprocher de commettre un crime contre l’égalité. Il n’est pas non plus interdit de penser que cette manière de déclarer la question dépourvue de sens vient au secours de notre paresse intellectuelle, car si, dans notre for intérieur, nous sommes tous persuadés que tous les modes de vie ne se valent pas, il n’est pas si facile de découvrir les raisons pour lesquels certains modes de vie valent mieux que d’autres. Et puis, cela évite d’avoir à s’examiner soi-même : demander des comptes aux autres au sujet de la manière dont ils vivent, c’est s’exposer à ce qu’ils vous en demandent à leur tour. Mieux vaut ne rien dire.
Quoiqu’il en soit, Charles Murray ne se laisse pas impressionner par le subjectivisme officiel, et il propose la définition suivante : pour un individu, le bonheur est une satisfaction durable et justifiée avec sa vie dans son ensemble. Ce qui signifie, d’une part, que le bonheur n’est pas identique à un plaisir passager, ni même à une suite de plaisirs passagers, mais qu’il a à voir avec le plan d’ensemble en fonction duquel nous avons essayé de conduire notre existence, et d’autre part que toutes les satisfactions ne se valent pas. Ou, pour le dire autrement, la vertu existe réellement.
Bien entendu, cette définition reste relativement formelle, et elle doit l’être si nous voulons qu’elle puisse s’adapter à une grande variété d’activités, car dire que le bonheur a un contenu objectif ne signifie nullement que tous les hommes devraient vivre de la même manière. Mais elle permet de passer à l’étape suivante, qui nous rapproche de la question de départ : comment évaluer correctement l’action du gouvernement ?
Si en effet le bonheur a un contenu objectif, cela signifie qu’il n’est pas possible d’être heureux dans n’importe quelle situation et, en conséquence, qu’il existe certaines conditions qui, sans suffire à rendre heureux, sont néanmoins indispensables pour pouvoir être heureux.
Charles Murray part de la célèbre pyramide des besoins élaborée par Maslow pour identifier quatre conditions fondamentales qui, selon lui, doivent être remplies pour que nous puissions être heureux. Que ces conditions soient remplies ne garantit nullement que nous serons heureux, mais elles nous permettrons de rechercher le bonheur, et si nous atteignons le terme de notre vie sans avoir été heureux, cela sera de notre faute ou bien la conséquence de hasards qu’il n’est au pouvoir de nul gouvernement de prévenir.
Ces quatre conditions sont : 1) les ressources matérielles 2) la sécurité 3) le respect de soi 4) « les jouissances » (enjoyment), ou, si l’on veut, le fait d’avoir des activités épanouissantes.
Si nous nous accordons sur le fait qu’il s’agit bien-là des quatre conditions de base pour la poursuite du bonheur, le problème suivant sera de savoir si, pour chacune d’entre elles, il existe un seuil en deçà duquel la poursuite du bonheur est impossible et au-delà duquel elle devient possible. Pour prendre un exemple très simple, il est évident qu’un homme ne peut pas être heureux s’il meurt de faim, mais il est tout aussi évident qu’il est possible d’être heureux avec un régime alimentaire très simple, peu varié mais nourrissant.
Puis, une fois ce seuil éventuellement trouvé, il sera possible de se demander en quoi les politiques publiques pourraient contribuer à l’atteindre.
Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut sans doute encore écarter une objection : pourquoi le gouvernement devrait-il s’arrêter au seuil du bonheur ? Pourquoi devrait-il se contenter de nous « permettre » de poursuivre le bonheur, s’il le peut ? Pourquoi ne pas aller au-delà et nous aider activement à être heureux ?
La réponse la plus évidente à cela est que, même s’il le voulait, le gouvernement ne pourrait pas faire plus que de nous mettre dans les conditions nécessaires pour rechercher le bonheur : le bonheur n’est pas une ressource que le gouvernement possède et pourrait distribuer à sa guise, comme par exemple des ressources matérielles. Seuls les individus peuvent poursuivre le bonheur et être heureux. A cela doit être ajouté une considération moins évidente mais plus décisive : pour l’être humain le bonheur consiste nécessairement en une certaine sorte d’activité. Par conséquent, vouloir aller au-delà des seules conditions du bonheur, en agissant à la place des individus, reviendrait à rendre le bonheur impossible. Ou, pour le dire autrement, en matière de poursuite du bonheur, passé un certain seuil, les rendements de l’action publique sont très rapidement décroissants. Un point sur lequel nous reviendrons.

3 commentaires:

  1. Une serie passionnante comme d'habitude. Merci Aristide de nous faire autant reflechir.
    J’ attends donc le S01E02… pour mercredi prochain j’espère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui chère Dixie, mercredi prochain, si Dieu me prête vie.

      Supprimer
  2. Voilà qui promet d'être intéressant !

    RépondreSupprimer

LES COMMENTAIRES ANONYMES SERONT SUPPRIMES SANS AUTRE FORME DE PROCES, ALORS FAITES L'EFFORT DE PRENDRE UN PSEUDONYME OU DE SIGNER VOTRE MESSAGE. MERCI.