Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 10 juin 2015

A la poursuite du bonheur, et du bon gouvernement (2/4)





La question des ressources matérielles, ou de la « pauvreté », est aujourd’hui absolument centrale dans la définition des politiques publiques. Comme le dit Charles Murray, la « pauvreté » est devenue pour le gouvernement ce que la damnation était pour les prêcheurs baptistes : le fait qu’une partie de la population se trouve « sous le seuil de pauvreté » est la preuve irréfutable que l’action du gouvernement est nécessaire.
Il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord le manque de ressources matérielles est aisément perçu et peut facilement être quantifié. Par ailleurs il semble facile d’y remédier : si des gens manquent de nourriture, donnons-leur de la nourriture, ou bien de l’argent pour s’en acheter, et de même pour les autres besoins de ce genre. A la limite, le problème de la « pauvreté » pourrait même, en théorie, être résolu du jour au lendemain, en envoyant un chèque à tous ceux qui se trouvent en-dessous du dit seuil de pauvreté. Enfin, pallier le manque de ressources matérielles semble être une tâche beaucoup plus urgente que toutes les autres : dans la mesure où le manque de ressources matérielles, poussé à l’extrême, signifie la mort, l’état de « pauvreté » est obscurément identifié avec une menace vitale, bien qu’en réalité l’immense majorité de ceux qui sont classés officiellement comme « pauvres » soient très, très loin d’être en danger de mourir de faim ou de froid.
Pourtant, un peu de réflexion devrait suffire à nous convaincre que la question des ressources matérielles ne peut pas être très importante dans la poursuite du bonheur.
Pour commencer, deux propositions paraissent incontestables : d’une part l’argent ne fait pas le bonheur, et d’autre part il n’est pas possible de chercher à être heureux lorsque l’on meurt de faim. Ces deux propositions prises ensemble impliquent que le niveau de ressources matérielles suffisant pour pouvoir poursuivre le bonheur ne doit pas se trouver très loin du seuil de subsistance.
De fait, toutes les enquêtes internationales qui ont pu être menées sur le sujet révèlent que la relation entre la richesse nationale et le bonheur individuel est au mieux très ténue : passé un seuil minimal, l’augmentation de la richesse nationale ne produit pas d’augmentation du nombre de ceux qui se déclarent « heureux » ou « très heureux ». Ou, pour le dire autrement, le pourcentage de gens se déclarant heureux n’est pas plus élevé dans les pays très riches que dans les pays (relativement) pauvres.
En revanche, le rapport entre bonheur et richesse semble changer lorsqu’on l’envisage à l’intérieur d’une nation particulière. En effet, dans tous les pays, le bonheur semble croitre avec le revenu : les individus aux revenus élevés (relativement) se déclarent plus souvent heureux ou très heureux que les individus aux revenus faibles (relativement). Ce qui justifie le bon mot de Jules Renard : « Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le ! »
Bien entendu il ne s’agit là que de résultats d’enquête d’opinion. Mais lorsque les enquêtes d’opinion s’accordent avec une sagesse populaire immémoriale aussi bien qu’avec les conclusions des meilleurs esprits des siècles passés, leurs résultats méritent d’être pris au sérieux, pour ne pas dire que la charge de la preuve repose sur les épaules de ceux qui soutiennent, explicitement ou implicitement, que plus d’argent rend les gens plus heureux.
Comment donc expliquer ces deux observations, dont nous sentons tous intuitivement qu’elles doivent être exactes : passé un seuil assez bas, l’augmentation de la richesse globale d’une nation ne rend pas ses habitants plus heureux, et cependant les riches sont (en général) plus heureux que les pauvres ?
Une explication politiquement incorrect serait que les qualités personnelles qui procurent la richesse sont les mêmes que celles qui, en général, rendent heureux : les riches seraient (en général) plus heureux que les pauvres non pas parce qu’ils sont plus riches, mais parce qu’ils sont plus intelligents, plus tempérants, parce qu’ils organisent davantage leur vie en fonction d’un plan d’ensemble rationnel au lieu de poursuivre les plaisirs du moment, etc. toutes choses qui le plus souvent mènent aussi à la prospérité personnelle.
Une explication plus banale serait que, l’homme étant un animal social, il ne peut s’empêcher de se comparer à ses semblables et d’envier ceux qui ont plus que lui, ou à tout le moins de se sentir humilié si d’autres ont manifestement beaucoup plus que lui.
Les deux explications peuvent bien sûr parfaitement se combiner.
Supposons que la bonne explication soit plutôt la seconde, quelles conclusions pratiques pouvons-nous en tirer ? Si ce sont les inégalités en tant que telles qui rendent les « pauvres » malheureux, cela signifie-t-il que le gouvernement devrait faire de l’égalisation des richesses sa priorité ?
Cependant cet argument niveleur présuppose que le bonheur dépend de la satisfaction d’une des passions les plus hideuses qui puisse habiter l’âme humaine, l’envie, et que le but du gouvernement devrait être de contenter les envieux. Par ailleurs il n’existe aucune raison pour que l’envie se cantonne à la richesse, et si le gouvernement accepte d’égaliser les richesses pour satisfaire cette passion, pourquoi ne se mêlerait-il pas aussi d’égaliser les autres biens de la vie humaine ? Nous devrions donc prendre des lois semblables à celle prise par L’Assemblée des femmes, d’Aristophane, et qui faisait obligation aux jeunes hommes de coucher avec de vieilles femmes laides avant de pouvoir approcher des belles jeunes filles. Et cela ne serait bien sûr qu’un début. Peut-être une telle perspective pourrait-elle séduire certains parmi nous, mais il est plus que douteux qu’elle puisse jamais être défendue publiquement, et il est absolument certain qu’elle est strictement incompatible avec un gouvernement démocratique.
Si la bonne explication est plutôt la première, il semble impossible d’échapper à la conclusion que distribuer sans cesse plus d’argents aux « pauvres » ne fera pas progresser d’un pouce leur capacité à être heureux, même si sans doute cela leur fera temporairement plaisir.
Mais quelle que soit l’explication retenue, il est évident que le problème de la pauvreté tel que nous le posons aujourd’hui est insoluble : l’augmentation globale du niveau de vie ne nous rendra jamais plus satisfait de notre condition matérielle, ni de notre existence en général.
Pour nous en convaincre, imaginons simplement la situation suivante, comme nous le demande Charles Murray (il va sans dire que cette situation imaginaire pourrait aisément être transposée dans n’importe quel pays) : vous êtes en 1900 et quelqu’un vous dit : « Supposons que, dans le futur, les Etats-Unis soient devenus si riches que même les familles les plus pauvres disposent d’un revenu annuel égal au revenu actuel (1900) moyen de l’ensemble de la population, et que dans le même temps le revenu moyen ait triplé. Estimeriez-vous alors que le problème de la pauvreté aux Etats-Unis a été résolu ? » Qui donc aurait osé répondre « non » à une telle question ? Mais bien sûr, en 1988 (date de la publication de In pursuit…) cet état de fait merveilleux était déjà réalisé. Et cependant les pouvoirs publics américains restaient plus préoccupés que jamais par le problème de la « pauvreté ».
Autrement dit, un gouvernement qui entend « lutter contre la pauvreté » par la « redistribution » endosse inévitablement le rôle de Sisyphe.

Pourquoi une telle conclusion, somme toute triviale, est-elle si difficile à accepter ? Peut-être, comme le suggère Charles Murray, parce que de nos jours pratiquement aucun de ceux qui entretiennent la conversation civique au sujet de la pauvreté n’ont été pauvres eux-mêmes. Très rares sont désormais les hommes politiques, les journalistes, les intellectuels, etc. qui pourraient caractériser leur enfance comme Abraham Lincoln le fit un jour  à propos de la sienne: « the short and simple annals of the poor ». De ce fait il est devenu très difficile pour eux de comprendre que la pauvreté n’est pas identique à la misère. Qu’être pauvre ne signifie pas nécessairement être insuffisamment nourri ou vêtu. Que vivre dans une famille pauvre n’implique pas inévitablement que votre vie est lugubre et désespérée. Peut-être aussi est-il encore plus difficile de dire publiquement ce genre de choses que de les comprendre, car cela vous donne presque inévitablement un air de Marie-Antoinette conseillant à ceux qui n’ont pas de pain de manger de la brioche – à moins d’avoir été pauvre soi-même.
En réalité, lorsque nous parlons de la pauvreté, nous confondons presque toujours la manière dont certains « pauvres », parmi nous, utilisent leurs ressources et le pouvoir d’achat brut à leur disposition. La plupart de nos « pauvres » disposent d’un pouvoir d’achat brut qui aurait fait pâlir d’envie un honnête bourgeois il y a un siècle, mais ils utilisent parfois ce pouvoir d’achat d’une manière si désastreuse qu’ils peuvent effectivement se retrouver, à un moment où l’autre, tout près du seuil de subsistance. A titre d’exemple, en 2011, aux Etats-Unis, presque 80% des ménages officiellement classés comme « pauvres » disposaient de l’air conditionné. Les deux-tiers avaient la télévision par câble ou par satellite. La moitié avaient un ordinateur personnel, 43% avaient accès à internet, etc.
Reconnaître cela revient à dire que nombre de « pauvres » n’ont pas besoin de davantage d’argent mais de davantage de vertu, pour employer un terme presque tombé en désuétude. Mais qui aujourd’hui oserait dire cela en public ? Et qui, le faisant, serait entendu ?
Pourtant, pourtant, serait-on encore tenté d’objecter, n’y aurait-il pas une manière simple de résoudre enfin cette question de la pauvreté qui nous donne si mauvaise conscience et nous empêche de passer à d’autres questions, peut-être plus importantes ? Voilà : nous (nations occidentales) sommes sûrement assez riches aujourd’hui pour nous permettre de distribuer une sorte de revenu minimum garanti à tous les individus, un revenu suffisant pour couvrir les besoins de base et vivre « décemment ». Mettons-nous donc d’accord sur le niveau de ce revenu minimum, distribuons-le à tous et laissons ensuite chacun se débrouiller avec comme il l’entend. Fin du problème de la pauvreté.
Une telle proposition est sans doute généreuse, mais est-elle bien avisée ? Toutes les propositions de ce genre présupposent en fait que la manière dont nous subvenons à nos besoins matériels est plus ou moins indépendante de la manière dont nous suppléons à nos autres besoins. Cela n’est malheureusement pas le cas. Suppléer aux besoins matériels d’un individu à sa place s’avère souvent un cadeau empoisonné ou, pour le dire autrement, il est très difficile d’affecter la condition matérielle de l’être humain sans affecter aussi sa condition morale. Charles Murray a déjà raconté en détails les effets désastreux de l’extension de l’Etat-providence aux Etats-Unis dans Losing ground ; les effets proprement démoralisants de l’intervention croissante des pouvoirs publics dans la vie des catégories les plus pauvres de la population. Dans In pursuit… il vise une conclusion plus large qui pourrait être formulée ainsi : demander aux pouvoirs publics d’alléger les difficultés de notre existence n’est pas une bonne idée si nous voulons pouvoir être heureux. 
Les conditions fondamentales du bonheur sont inextricablement liées les unes aux autres, et notamment la manière dont une personne supplée à ses besoins matériels affecte sa capacité à suppléer à son besoin de respect de soi et à son besoin de « réalisation de soi » ou « d’activités épanouissantes ».
Mais n’anticipons pas et contentons-nous à ce stade d’une conclusion partielle : si nous cherchons à améliorer la capacité des individus à rechercher le bonheur, toutes les solutions visant simplement à accroitre leurs ressources matérielles au-delà du niveau de la subsistance sont destinées à échouer. L’argent, réellement, n’est pas très important dans la poursuite du bonheur. La question de la pauvreté, entendue au sens strictement matériel, occupe aujourd’hui très souvent la première place dans le débat public. Si nous acceptons le critère que nous propose Charles Murray pour évaluer les politiques publiques, cette question de la pauvreté matérielle devrait être reléguée en dernière position.

 

Le besoin de sécurité recouvre beaucoup de choses différentes, mais sa composante la plus basique et la plus pressante est le besoin d’être protégé contre les agressions que pourraient nous faire subir nos semblables. Autrement dit les fonctions de police et de justice. Il n’est pas besoin, en effet, d’adhérer à la conception libérale du gouvernement pour reconnaître que l’une des fonctions essentielles des pouvoirs publics est de nous protéger, autant que faire se peut, de la menace de la mort violente aux mains des autres hommes. De même qu’il n’est besoin d’adhérer à aucune philosophie politique particulière pour accorder qu’un homme qui craint continuellement pour sa vie ou ses biens peut difficilement être heureux.
Cependant, le seuil minimal de sécurité, celui qui nous permettra de poursuivre le bonheur à peu près tranquillement n’est pas si facile à établir. Sachant que, selon la formule convenue, le risque zéro n’existe pas, qu’est-ce qu’un risque « acceptable » ?
Du point de vue de la poursuite du bonheur, les indicateurs habituellement utilisés, notamment les taux des différents crimes, ne sont sans doute pas très appropriés. Une augmentation, même spectaculaire, des taux de criminalité, comme celle qui s’est produite un peu partout en Occident depuis les années 1960, bien que déplorable en elle-même, n’affecte sans doute pas véritablement la capacité de la plupart des gens à poursuivre le bonheur. Pour le dire autrement, même avec les taux de criminalité actuels, le crime n’est un problème quotidien que pour une toute petite partie de la population, celle qui vit dans les quartiers dits « sensibles » ou « à problèmes ». Pour l’immense majorité de la population, le risque de se voir un jour agressé, cambriolé, violé, pour ne rien dire du risque d’être assassiné, demeure très faible. C’est cette réalité incontestable qui permet à certains sociologues « engagés » de décréter que la montée de l’insécurité n’est qu’un « sentiment », autrement dit que le problème est largement imaginaire.
Charles Murray n’est pas de ceux-là. Il n’argumente nullement que le grand public se trompe lorsqu’il se plaint de la montée de l’insécurité. Il pense au contraire que cette plainte est justifiée mais que, pour la comprendre, il faut dépasser la seule mesure des taux de criminalité. Selon lui, le seuil de sécurité minimum qu’il revient au gouvernement d’assurer afin que les individus puissent poursuivre le bonheur à leur gré est constitué de trois éléments : les taux des différents crimes d’une part, mais aussi ce qu’il appelle la « légalité » (lawfulness) et la « civilité publique » (public civility), et c’est bien entendu sur ces deux derniers points que le bât blesse aujourd’hui.
La légalité tout d’abord. Cette notion signifie tout simplement, si l’on peut dire, que le crime est publiquement traité en tant que crime, c’est-à-dire comme un événement qui mérite l’indignation des honnêtes gens et dont le ou les auteurs seront recherchés avec diligence par les pouvoirs publics afin de recevoir la punition que méritent leurs actes. La légalité est cette procédure solennelle, comprenant à la fois l’action de la police et celle de la justice, par laquelle une communauté respectueuse des lois affirme sa supériorité morale sur les malfaiteurs.
Pour que le besoin de légalité soit satisfait, il n’est pas nécessaire que la police attrape tous les délinquants (certains types de délinquants sont objectivement très difficiles à attraper). Il n’est pas non plus nécessaire que chaque coupable soit condamné (les jurys peuvent faire des erreurs, par exemple). Il n’est même pas nécessaire que les châtiments soient très sévères. Il faut et il suffit, pour le dire de manière imagée, que lorsqu’un individu est arrêté pour un crime, ses voisins se disent, « Il a de gros ennuis. » Si au contraire ils se disent, « Il va probablement s’en tirer à peu de frais », le besoin de légalité n’est plus satisfait.
Ainsi, une bonne partie du mécontentement exprimé par le grand public au sujet de l’insécurité tient-elle moins, sans doute, à la peur d’être personnellement agressé ou volé qu’à la perception que la société dans laquelle nous vivons ne respecte plus les principes essentiels de la légalité (lawfullness). Pour le dire en peu de mots, la plainte récurrente au sujet de la montée de la délinquance est d’abord une plainte au sujet du fait que, pour les délinquants, l’impunité est devenue la règle et le châtiment l’exception, même lorsqu’ils se font prendre par la police. Tel était le cas aux Etats-Unis, de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1990, lorsque commença ce que certains spécialistes appellent « the great american crime decline », c’est-à-dire la plus forte baisse de la criminalité jamais documentée à l’époque moderne. Bien que toutes les causes de cette baisse ne soient pas connues, il est hors de doute que la sévérité accrue vis-à-vis du crime et une activité beaucoup plus intense de la police y ont fortement contribué. En France, en revanche, la situation actuelle est à peu près celle qui prévalait aux Etats-Unis dans les années 70-80, et ceci explique largement pourquoi, en dépit des dénégations des intellectuels et des propos rassurants des pouvoirs publics, le thème de l’insécurité est constamment agité dans le débat public depuis maintenant plusieurs décennies. En France, malheureusement, trop souvent « la justice crée l’insécurité », pour reprendre le titre d’un ouvrage récent documentant ce triste phénomène. Et tant qu’il en sera ainsi on peut être sûr que le grand public sera insatisfait du niveau de sécurité procuré par les gouvernements successifs.
Raisonner en termes de capacité à poursuivre le bonheur, comme le fait Charles Murray, permet aussi de comprendre un autre aspect de la demande de sécurité exprimée par le grand public qui, à première vue, pourrait paraître contre-intuitif. Cette demande, en effet, parait se focaliser sur les « petits » criminels et être plus indifférente à l’action de ce que l’on appelle parfois les criminels en cols blancs. Ce que le grand public semble attendre en priorité des pouvoirs publics, c’est qu’ils le débarrassent des pickpockets, des cambrioleurs, des dealers de drogue, et autres criminels de cet acabit plutôt que, mettons, des grands escrocs à la Bernard Madoff. Dans la mesure où ces « petits » délinquants sont plus souvent qu’à leur tour des jeunes hommes issus de familles pauvres ainsi que des membres de ce que nous appelons pudiquement la « diversité ethnique », certains voient dans cette priorité l’expression de préjugés de classe mâtinés, de nos jours, d’une bonne dose de racisme.

Du strict point de vue de la justice il est effectivement incontestable que les criminels en cols blancs doivent être punis, tout comme les « petits » délinquants, et il est certain que, lorsqu’il est informé de leurs méfaits, le grand public exprime son indignation à leur égard et attend qu’ils soient châtiés à la hauteur du mal qu’ils ont causé.
Cependant, du point de vue du but fondamental poursuivi par tous les individus, le bonheur, il est tout aussi peu contestable que le « petit » délinquant représente une menace beaucoup plus sérieuse que le requin de la finance. Pour nous en convaincre, imaginons deux voleurs bien différents. Le premier est un petit génie de l’informatique qui a mis au point un programme grâce auquel il prélève journellement quelques centimes sur les comptes des épargnants de plus grandes banques du pays. Aucune de ses victimes ne perd plus de quelques euros à son profit, mais les revenus annuels de notre mauvais petit génie sont de plusieurs millions par an. Son vol est donc, au total, de très grande ampleur. Le second voleur a 17 ans, n’a pas fait d’études, vient d’une famille officiellement pauvre, et plusieurs fois par semaine commet des petites agressions à main armée, menaçant des passants avec un couteau pour leur voler leur portefeuille ou leur téléphone portable. Ces deux voleurs vivent à proximité de chez vous. Si vous pouviez demander à la police d’arrêter immédiatement l’un d’entre eux, mais pas les deux à la fois, lequel choisiriez-vous ?
Du point de vue de la seule justice le choix est sans doute difficile. Mais si votre critère de choix est la sécurité, en tant que condition fondamentale pour pouvoir poursuivre le bonheur, alors la réponse ne souffre pas de doute. Le voleur informatique ne menace pas directement votre sécurité et celle de vos proches, il n’affecte pas votre capacité à être heureux, à la différence du second voleur dont les nuisances s’étendent bien au-delà du cercle de ses victimes par la peur qu’il induit chez tous ceux qui pourraient le rencontrer.
En fait, comme le dit Charles Murray, on peut raisonnablement soutenir que les seules personnes qui choisiraient de demander à la police d’arrêter le voleur informatique plutôt que le voleur au couteau seraient des personnes n’habitant pas dans le quartier où opère le second.
Bien entendu dans la réalité le choix a rarement à être aussi tranché, mais dans la mesure où les ressources de la police sont nécessairement limitées, des choix doivent inévitablement être faits et, dans cet arbitrage, il est parfaitement légitime de concentrer l’essentiel des moyens sur le second type de délinquant. Ce sont eux qui sont la plus grande menace pour notre sécurité personnelle ou, comme dirait Montesquieu, pour « l’opinion que chacun a de sa sûreté », et par conséquent pour notre bonheur.

L’autre aspect de la sécurité, après la légalité, qui n’est pas pris en compte par les statistiques de la criminalité est celui de la civilité publique. Ce label choisi par Murray recouvre à peu près ce que nos sociologues appellent « les incivilités » : la mendicité agressive, les graffitis, les bandes de jeunes gens qui squattent les halls des immeubles ou vous poussent à changer de trottoir lorsque vous les croisez, les poubelles renversées, les prostitués qui vous accostent dans la rue si vous êtes un homme ou la drague très insistante si vous êtes une femme, et autres choses du même genre. Ces phénomènes déplaisants ne sont pas, en général, strictement illégaux, ni dangereux par eux-mêmes, mais ils suscitent une indignation et une anxiété parfaitement légitimes chez la plupart de ceux qui y sont confrontés.
L’appréhension que suscite chez un usager des transports en commun le fait d’avoir à monter tous les jours dans des rames couvertes de graffiti provient de cette certitude qui s’impose à lui que « l’environnement qu’il doit supporter une heure ou plus par jour est incontrôlé et incontrôlable, et que n’importe qui peut l’envahir pour causer tous les dégâts et tous les méfaits qui lui passeront par la tête, » comme l’a écrit le sociologue américain Nathan Glazer.
James Q. Wilson est sans doute celui qui a le mieux expliqué pourquoi la disparition de la civilité publique est importante, en prenant pour emblème de ces petits désordres aux grands effets la vitre brisée – une analyse qui inspirera l’action de Rudy Guiliani et William Bratton dans leur lutte victorieuse contre la criminalité à New-York.
« Une propriété est abandonnée dans un quartier de la ville. Les herbes folles s’installent, une vitre est brisée. Les adultes cessent de gronder les enfants turbulents ; les enfants, enhardis, deviennent plus turbulents. Les familles déménagent. » Voici ce qui arrive ensuite :

« A ce moment, il n’est pas inévitable que se développe une criminalité sérieuse ou que des attaques violentes contre des étrangers au quartier se produisent. Mais beaucoup de résidants penseront que la criminalité, et particulièrement la criminalité violente, est en augmentation, et ils modifieront leur comportement en conséquence. Ils utiliseront les rues moins fréquemment, et lorsqu’ils le feront ils resteront à l’écart des autres gens, marchant en détournant le regard, les lèvres closes, la démarche pressée. « Ne pas se mêler des affaires des autres. » Pour certains habitants cette atomisation croissante n’aura pas beaucoup d’importance, parce que le quartier n’est pas leur « chez eux » mais « l’endroit où ils vivent ». Leurs centres d’intérêt sont ailleurs ; ce sont des cosmopolites. Mais cela importera beaucoup pour d’autres gens, qui tirent de leurs attachements locaux des satisfactions et du sens pour leur existence ; pour eux le quartier cessera d’exister, à l’exception de quelques amis fiables qu’ils s’arrangeront pour rencontrer. Un tel endroit est vulnérable aux entreprises criminelles… La probabilité que de la drogue soit échangée, que des prostitués racolent, que des voitures soient dépouillées, est plus grande ici que dans des endroits où les gens ont confiance dans leur capacité à réguler de manière informelle les conduites dans l’espace public. De jeunes garçons voleront des ivrognes pour s’amuser, et des hommes voleront délibérément, et peut-être violemment, les clients des prostitués. Des agressions se produiront. »

Ce qu’écrit Wilson n’est pas un exercice d’imagination mais le résumé de ce qui s’est produit dans certaines villes américaines depuis la fin des années 60. Et il n’exagère nullement la vitesse à laquelle cela s’est produit. Quelques années peuvent suffire pour transformer un quartier très demandé en un quartier que tout le monde ou presque s’efforce de fuir. Les Français aussi connaissent bien ce genre de choses.
Bien entendu, il n’est pas possible de définir très précisément les règles de comportement qui constituent la civilité publique minimale, d’autant plus que ces règles peuvent varier partiellement suivant les lieux et les époques, néanmoins il semble possible d’en donner les grandes lignes, comme s’y essaye Charles Murray : « Le prérequis fondamental de la civilité dans un quartier ordinaire semble être que les lieux publics, notamment les rues et les trottoirs, soient des endroits neutres, qui ne sont pas utilisés pour mener son petit commerce, ni pour se livrer à des activités inconvenantes, ni comme une extension de son chez soi, ni pour y entreposer ses ordures, ni pour dormir, et, la règle essentielle, que les lieux publics soient des endroits où les gens sont tenus de se comporter de manière civile – pas nécessairement de manière polie ou amicale, mais, au minimum, qu’ils respectent le droit de chacun à être laissé tranquille. Le seuil minimal de sécurité est atteint lorsque les entorses à la civilité publique sont suffisamment rares pour être remarquées. »
Pour résumer ce qui précède, pour remplir leur obligation de fournir aux citoyens le bien appelé « sécurité », les pouvoirs publics doivent au minimum rechercher activement les délinquants et les châtier lorsqu’ils mettent la main sur eux, en se concentrant tout particulièrement sur les délinquants dont l’activité affecte immédiatement le bien être de leur voisinage. Ils doivent également s’assurer que la civilité publique est respectée. Ceci peut se faire de manière formelle et légale : interdire et punir l’utilisation privative des halls d’immeubles, faire disparaître des rues ceux qui y dorment ou y mendient de manière agressive, etc. Mais cela se fait encore beaucoup mieux de manière informelle et extra-légale, lorsque les habitants d’un quartier n’hésitent pas à réprimander des adolescents qui s’amusent trop bruyamment, ou à rappeler à l’ordre ceux qui transforment les pelouses publiques en décharge, par exemple. Lorsque ce contrôle social informel ne fonctionne plus, les pouvoirs publics sont appelés pour remplir le vide, mais cela n’est jamais qu’un pis-aller.
Ce dernier point attire ainsi notre attention sur quelque chose de très important : la condition des quartiers dits « sensibles » est aberrante. Il n’est absolument pas normal qu’une communauté permette à certains de ses membres de s’approprier les espaces publics, il n’est absolument pas normal que les adultes n’osent pas gronder des enfants turbulents, de même qu’il n’est pas normal qu’une communauté tolère sans réagir que les délinquants imposent leur « loi » à tous. Ainsi, la question que nous devrions nous poser, semble-t-il, n’est pas d’abord : « Que peuvent faire les pouvoirs publics pour améliorer la situation ? » mais plutôt : « Qu’est-ce donc qui a pu provoquer une telle situation aberrante en premier lieu ? »
 

6 commentaires:

  1. Bon, personne ne vient se plaindre de l’article ou critiquer. C’est déjà ça ! Ceci dit « ils » pourraient au moins vous féliciter. Je le fais : merci Aristide de lire des ouvrages denses, voire ardus et de nous en faire d’aussi belles synthèses. J’adore cette série !

    Ps : je comprends mieux, en plus, pourquoi ça m’agace tant de voir des lieux sales et couverts de graffitis ;)

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    1. Mais non voyons. Il est assez normal qu'un blog en demi-sommeil et dont l'auteur a pratiquement déserté la blogosphère attire moins de lecteurs, et plus guère de commentaires.
      Merci à vous en tout cas, Dixie.

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  2. dxdiag vous avez absolument raison.
    En effet Aristide fait un travail de synthése assez ébouriffant et de très haute facture. De plus je suis enthousiasmé par la qualité de la traduction. Lisant moi-même l'anglais quotidiennement et ayant moi-même quelques dons pour les langues étrangères je serais absolument incapable de produire des traductions aussi réussies et surtout de cette élégance.

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  3. bonjour
    sachez que je vous lis aussi !
    silencieusement .... mais avec intérêt

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    1. Je sais que j'ai pas mal de lecteurs silencieux. Mais ça fait toujours plaisir lorsqu'ils s'expriment :-)

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