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mardi 1 novembre 2011

The closing of the muslim mind : le suicide intellectuel de l'islam (3/4)



Les conséquences pratiques de la domination de la théologie Ash’arite dans l’islam sunnite sont multiples, et absolument dévastatrices. Bien que Robert Reilly reste toujours prudemment mesuré dans ses jugements, les lecteurs de The closing of the muslim mind pourront difficilement s’empêcher de donner raison à Tocqueville, lorsque celui-ci exprimait la conviction « qu'il y avait eu dans le monde, à tout prendre, peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. »
Robert Reilly détaille longuement ces conséquences pratiques, qu’il est possible, pour les besoins de l’analyse, de regrouper schématiquement en trois grandes catégories : politique, sociale et économique, étant entendu que ces trois catégories tendent à se recouper en pratique : la politique influence l’économie, qui a son tour influence la politique, etc.
D’un point de vue politique, il est impossible de ne pas remarquer que la théologie Ash’arite a des implications très nettement despotiques. Cette théologie fait en effet de la volonté divine les seuls fondements du bien et du mal. Elle apprend donc à ses adeptes à identifier la justice avec la puissance : littéralement, la loi, la seule loi, est celle du plus fort.
Comme le fait remarquer Robert Reilly : « lorsque Dieu est force, la force devient votre Dieu. » Par une logique implacable, ce qui vaut pour Allah vaut aussi pour les gouvernants sur cette terre : le plus puissant impose sa loi, sans qu’il soit - en principe - seulement possible de murmurer contre son despotisme. Quels critères de justice opposerait-on à ses actions, puisque Dieu lui-même apprend aux hommes que la volonté du plus fort fait droit ? Au surplus, si l’homme est dépourvu de libre-arbitre, si tout ce qui existe n’existe à chaque instant que par la volonté divine, il semble inévitable de conclure que le plus fort est l’élu de Dieu : incha’Allah !
Dans une telle configuration intellectuelle, la seule manière de remettre en question la légitimité du pouvoir en place est de lui opposer une interprétation des textes religieux censée être plus authentique que la sienne. Ainsi, dans le monde islamique, les changements de gouvernement ont-ils presque toujours eu pour origine soit une révolution de palais soit un soulèvement violent d’origine religieuse.
Nous sommes donc amenés à conclure que Chateaubriand avait substantiellement raison, lorsqu’il décrivait de cette manière « les peuples de l’Orient », dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem :

Accoutumés à suivre les destinés d’un maître, ils n’ont point de loi qui les attache à des idées d’ordre et de modération politique : tuer, quand on est le plus fort, leur semble un droit légitime. Ils s’y soumettent ou l’exercent avec la même indifférence. Ils appartiennent essentiellement à l’épée ; ils aiment tous les prodiges qu’elle opère : le glaive est pour eux la baguette d’un Génie qui élève et détruit les Empires. La liberté ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur Dieu.

Au surplus, il est aisé de constater que jamais jusqu’à aujourd’hui un régime authentiquement libre n’a pu s’implanter dans un pays arabo-musulman. Dans son rapport pour 2010, la célèbre organisation Freedom House Survey ne classait aucun pays arabe dans la catégorie « libre ». Seuls le Maroc, le Liban et le Koweit étaient considérés comme « partiellement libres ». Comme toutes les années précédentes, le seul pays du Moyen-Orient à être considéré comme « libre » était Israël.
La théologie Ash’arite n’a pas de place pour des « droits naturels » qu’il serait possible d’opposer aux gouvernants, puisqu’elle n’a pas de place pour la notion de nature. Elle n’a pas de place pour la « souveraineté du peuple », c’est à dire pour la possibilité de se donner à soi-même ses propres lois. Seul Allah est souverain et ses lois règlent tous les aspects de la vie humaine. Elle n’a pas de place pour l’égalité fondamentale de tous les hommes, puisque l’humanité est divisée entre les croyants et les non-croyants, avec l’obligation pour les premiers de soumettre ou de convertir les seconds. Toutes ces notions, sur lesquelles repose la démocratie libérale, sont incompatibles avec l’Ash’arisme, c’est à dire avec la variante dominante de l’islam. 
Cela n’est pas à dire que des régimes apparemment démocratiques n’ont jamais pu s’implanter dans certains pays musulmans. Le cas de la Turquie vient immédiatement à l’esprit. Mais la difficulté d’une telle entreprise est bien résumée par le mot célèbre de Kemal Atatürk, à propos de sa tentative d’imposer la démocratie dans son pays : « Pour le peuple, en dépit du peuple. » Il va sans dire que tout régime politique qui ne bénéficie pas du soutien de la majeure partie de sa population n’a qu’une assise précaire ; cela est encore plus vrai pour un régime démocratique, qui prétend reposer sur la souveraineté populaire. Une démocratie « en dépit du peuple » est une démocratie à laquelle il est difficile de prédire un avenir radieux.
Atatürk l’avait sans doute bien compris, de même qu’il avait bien compris où se trouvait la racine de l’opposition à ses projets de réforme, puisqu’il avait interdit que soient traduites en turc les œuvres d’al-Ghazali.
D’un point de vue « social », ou si l’on veut du point de vue des mœurs - ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur - la version Ash’arite de l’islam favorise à la fois le fatalisme et la superstition, prise au sens large, c’est à dire l’irrationalité, la pensée magique.
Le fatalisme musulman est devenu légendaire et deux anecdotes suffiront à l’illustrer. Comme le rapporte Primo Lévi, dans les camps de concentration nazis les détenus qui perdaient la volonté de lutter et se laissaient balloter par les évènements étaient surnommés « les musulmans ». Devenir un « musulman » était presque toujours le dernier stade avant la mort. Sur une note plus légère, on trouvera cette observation dans les récits de voyage au Moyen-Orient de John Lloyd Stephens, le célèbre explorateur américain qui contribua à la redécouverte de la civilisation Maya :

Il était étrange de se trouver en contact si direct avec les disciples du fatalisme. Si nous n’avions pas atteint notre destination, c’est que Dieu le voulait ; s’il pleuvait, c’est que Dieu le voulait ; et je suppose que s’il leur était arrivé de serrer ma gorge de leurs mains noires et de me dépouiller de toutes mes possessions, ils auraient pieusement levé les yeux au ciel, en s’écriant « Dieu le veut ».

Mais la croyance que Dieu dirige directement l’univers tout entier a aussi pour conséquence d’habituer chacun à chercher des explications supra rationnelles à tout événement. La superstition et les théories du complot trouvent un terrain particulièrement propice à leur épanouissement dans de telles habitudes. Il n’est qu’à se baisser pour en trouver des exemples dans la presse des pays musulmans, et Robert Reilly ne se fait pas faute de donner à ses lecteurs un aperçu du genre de nourriture intellectuelle offerte quotidiennement aux ressortissants de ces pays. Les plats sont essentiellement de trois sortes, selon que l’auteur attribuera la responsabilité de tel évènements aux Occidentaux, aux Juifs, ou bien à Dieu lui-même ; tout l’art du cuisinier étant de varier la combinaison de ces saveurs de base et la présentation des mets.
Que Le Protocole des sages de Sion soit un grand succès de librairie au Moyen-Orient et que la responsabilité des attentats du 11 septembre 2001 y soit communément attribuée au Mossad et/ou aux Américains eux-mêmes va sans dire, mais Robert Reilly donne des exemples plus exotiques que ceux là, dont on ne sait trop s’il faut en rire ou en pleurer. Tel que : un mollah Egyptien lance un appel à la télévision pour que soient interdites les boutiques de café Starbuck, car leur logo représenterait la reine juive Esther. Ou encore : un conseiller culturel au ministère iranien de l’éducation fait une conférence télévisée pour expliquer que le dessin animé « Tom et Jerry » est le produit d’un complot juif, destiné à améliorer l’image des souris car en Europe, avant guerre, les Juifs étaient parfois comparés à des souris ou à des rats[1].
D’un point de vue économique, le monde arabo-musulman se caractérise par une stagnation remarquablement uniforme que seules viennent masquer, pour les observateurs peu attentifs, les immenses réserves en hydrocarbures que possèdent certains pays du Maghreb et du Moyen-Orient. En 2002, le produit intérieur brut de tous les pays arabes combinés était inférieur à celui de l’Espagne. Cette pauvreté persistante s’explique bien entendu en partie par les conditions politiques : l’existence d’une oligarchie prédatrice à la tête de l’Etat et l’absence de garanties sérieuses pour le droit de propriété et pour les contrats n’encouragent pas l’investissement productif. Mais elle s’explique aussi par l’état anémique de la recherche scientifique - sauf peut-être pour ce qui est de fabriquer des bombes atomiques.
Depuis plus de sept siècles, aucune invention ou découverte scientifique majeure n’est venue d’un pays musulman, et aujourd’hui l’Espagne ou l’Inde produisent à elles seules un plus grand pourcentage de la littérature scientifique mondiale que quarante six pays musulmans combinés. Cela peut aisément se comprendre si nous nous rappelons que la théologie Ash’arite décourage explicitement l’étude rationnelle de la nature, et plus largement tout type d’étude en dehors de celle des textes sacrés. Ainsi, depuis le règne d’al-Ma’mum il y a plus de mille ans, les pays de langue arabe ont traduit environ 10 000 livres, soit à peu près l’équivalent de ce que l’Espagne traduit aujourd’hui en une année.
Si nous ajoutons à cela le fatalisme évoqué plus haut, qui est évidemment peu compatible avec l’esprit d’entreprise, nous ne nous étonnerons plus que le chômage et la pauvreté soient endémiques dans les pays arabo-musulmans ni que la productivité et les investissements y soient désespérément faibles.


[1] Tous ces exemples, avec leurs sources, sont tirés du site MEMRI

7 commentaires:

  1. Vos billets sur l'islam sont cités sur Poste de veille.
    Merci et bravo !

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  2. "la seule manière de remettre en question la légitimité du pouvoir en place est de lui opposer une interprétation des textes religieux censée être plus authentique que la sienne."
    C'est la manière intellectuelle.
    Il y en a une autre, plus efficace et immédiate, étant donné ce qui précède :
    remettre en question la légitimité du pouvoir en place en lui opposant un pouvoir plus fort que lui.
    L'application de la loi du plus fort appelle la recherche de la force, qu'elle soit militaire ou rouerie politique.
    Les musulmans nous imposent les deux et ne rencontrent que compréhension, douceur tolérante et antiracisme militant.

    Nous savons que nous sommes en train de perdre une bataille.
    Si seulement le fait de le savoir pouvait nous rendre plus forts

    Votre conclusion:
    oui, ce fatalisme contraire à l'esprit d'entreprise explique la pauvreté endémique aux pays arabo-musulmans, ainsi que la complexité de la vie religieuse (prières, interdits, obligations).
    D'où la volonté prédatrice de se servir dans les pays où tout existe, à savoir les nôtres.

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  3. J'ai vu pour le Poste de veille. Il faut remercier Olaf.
    Des batailles nous en avons déjà perdu plusieurs, ça ne veut pas dire que nous perdrons la guerre.
    Lisez une biographie de Churchill ou de de Gaulle, vous verrez quelle foi inébranlable en la victoire finale il leur a fallu pour tenir bon dans les moments les plus difficiles. Et il y en a eu!

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  4. Les exemples que vous donnez concernent des guerres "traditionnelles", l'affrontement de deux blocs, grosso modo.
    Les présents conflits s'apparentent plutôt à des métastases à réduire.
    Charlie Hebdo en a fait l'expérience cette nuit.

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  5. Bien sûr, les deux conflits ne sont pas identiques.
    Mon exemple avait juste pour but de rappeler qu'il y a dans tous les grands affrontements des périodes de flux et de reflux et qu'il importe de ne pas se décourager dans les moments difficiles, qui peuvent durer.

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  6. Quel plaisir de vous lire !
    Je retiens deux choses qui me paraissent essentielles à l'Asharisme (peut-être à l'Islam) :
    1. le culte de la Force, mais est-ce inhérent à l'Islam ?
    2. la notion de Prédestination (en opposition avec le Libre-Arbitre).
    Mais, sur ce dernier point, nous retrouvons le conflit de la Chrétienté Occidentale (XVIe siècle) qui créa la rupture entre catholiques et protestants. Si ces derniers ont pris un peu de retard, (mais n'est-ce pas du fait de la destruction d'une part de l'édifice culturel ?) l'évolution des deux branches s'est faite dans le cadre d'une culture commune antérieure.
    Le retard de l'Islam résulte d'une fossilisation bien antérieure (VIII-XIIIè siècles) alors même que cette époque a vu la grandeur de cette civilisation nourrie du savoir de la Grèce Antique (qu'elle a transmis à l'Occident) mais qu'elle fût, malgré tout, incapable de transcender.

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  7. Merci René.
    Concernant la question de la prédestination, je ne suis pas un spécialiste du protestantisme, mais il me semble que pour Luther et Calvin la prédestination (je ne sais d'ailleurs pas si le terme est correct) porte uniquement, si je puis dire, sur la question du salut éternel. L'homme, étant radicalement corrompu, ne peut se racheter devant Dieu que par la seule foi - sola fide - foi qui est ultimement un don de Dieu.
    Pour les Ash'arites c'est l'ensemble du monde qui dépend directement et à chaque instant de la volonté d'Allah.
    Le fatalisme est donc total. Avec toutes les conséquences pratiques qui accompagnent une telle attitude.

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