Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 20 décembre 2011

La résistible ascension du mariage homosexuel (4/4) : l'argument de la compassion



Qu’à cela ne tienne. En vérité nous nous sommes égarés depuis le début. La question n’est pas de savoir si le législateur doit autoriser l’homoparentalité, en ouvrant l’adoption et la PMA (procréation médicalement assistée) aux candidats homosexuels. La question est de savoir comment le législateur doit s’adapter à une situation déjà existante. Il s’agit bien d’avoir des débats byzantins au sujet du mariage ou du développement psychologique de l’enfant, alors que tant d’entre eux, d’ores et déjà élevés par des parents homosexuels, souffrent tous les jours de ne pas bénéficier de la protection que pourrait leur offrir le mariage de leurs « parents » ! Que la société ne veuille pas « reconnaître » les couples homosexuels à l’instar des couples hétérosexuels, cela prouverait simplement son intolérance, mais il serait par trop cruel de faire payer aux enfants les prétendues fautes de leurs parents. Le législateur doit donc ouvrir le mariage aux couples homosexuels, non pas pour eux, mais pour leurs enfants. Si vous ne voulez pas être justes, au moins soyez humains !
Un tel argument éveille tout naturellement la compassion à l’égard des enfants et il vous expose au reproche, toujours désagréable, d’avoir un cœur de pierre si vous hasardiez tout de même quelques objections. Pourtant, si vraiment il fallait choisir, il n’est pas certain qu’un cœur dur ne soit pas préférable à une tête molle. Il semble donc nécessaire, malgré tout, d’essayer de peser la question à la seule balance de la raison, et de ne pas laisser notre bon cœur fausser la mesure.
Puisque nous avons pris notre parti d’avoir mauvaise réputation, la première question à poser parait être : combien ? Combien d’enfants sont concernés par cette situation censée justifier une réforme radicale du mariage ? Il est bien difficile de le savoir précisément, peut-être vingt ou trente mille, très peu en tout état de cause[1]. En outre, il est important de distinguer entre deux situations : celle où l’enfant est élevé par un parent homosexuel (et éventuellement son compagnon ou sa compagne) mais a été conçu dans le cadre d’un mariage ou d’un concubinage hétérosexuel, et celle où l’enfant a été conçu dans un contexte strictement homosexuel. Dans le premier cas, le plus répandu, l’enfant dispose déjà de deux parents connus, de sexes différents, qui ont jadis formé un couple. Dans le second cas, l’enfant a été conçu par insémination artificielle, presque toujours à l’étranger, afin de contourner la législation française. Seul ce second cas, le plus marginal, mérite pleinement l’appellation « homoparentalité », et seul ce second cas pourrait poser la question du « mariage » des parents[2] : il s’agirait alors de donner au « parent social » les mêmes droits sur l’enfant qu’un père ou qu’une mère.
Après avoir délibérément violé la loi établie dans l’intérêt de l’enfant, on se tourne vers le législateur pour réclamer sa protection au nom de l’intérêt de l’enfant.
En un sens, cet argument ne fait que reproduire, en l’inversant, l’argument déjà invoqué avec succès pour modifier le statut des enfants nés hors mariage. En 1972, le législateur avait réformé le droit de la filiation pour mettre fin aux différences de traitement qui existaient alors entre l’enfant né dans le mariage – « l’enfant  légitime » - et l’enfant né hors mariage – « l’enfant naturel ». L’intérêt supérieur de l’enfant exigeait à cette époque de considérer le mariage comme un élément négligeable. Aujourd’hui, ce même intérêt de l’enfant exigerait au contraire que l’on accorde le mariage aux couples homosexuels ayant des enfants.
Mais précisément, le souvenir de la réforme de 1972 pourrait nous rappeler ce fait évident : modifier la législation sur le mariage pour répondre à certaines situations difficiles a nécessairement des conséquences qui ne se limitent pas aux situations difficiles que l’on a en vue. En mettant sur le même plan juridique les enfants légitimes et les enfants naturels, on affaiblit inévitablement le mariage, car voir ses enfants reconnus par la loi a toujours été une puissante incitation à ne pas concevoir d’enfants en dehors du mariage. Que l’on approuve ou pas la réforme de 1972, ce fait ne saurait être sérieusement contesté.
Dans la mesure où la principale raison d’être du mariage est justement d’assurer, autant que possible, que les enfants seront élevés par ceux qui les ont conçus, diminuer l’attrait du mariage revient à affaiblir la protection qu’offre celui-ci à tous les enfants[3]. Pour améliorer la situation de quelques-uns d’entre eux, on dégrade de fait la situation de tous les autres. Mais cette dégradation étant moins immédiatement perceptible que la détresse que peuvent connaître les enfants naturels, il est compréhensible que la considération des conséquences à long terme ne l’emporte pas sur la compassion à courte vue ; compréhensible mais pas excusable, du moins de la part du législateur, car si la raison ne devrait pas étouffer le cœur, le cœur ne devrait jamais guider la raison, particulièrement chez ceux qui ont la charge de légiférer pour la nation.
De la même manière, en légalisant l’homoparentalité, notamment par le biais du mariage, le législateur encouragerait de fait le développement de l’homoparentalité. Pourtant, la seule existence d’enfants élevés par des couples homosexuels ne prouve pas qu’il soit bon que des enfants soient élevés par des couples homosexuels. Plus largement, en ouvrant le mariage aux couples homosexuels, c'est-à-dire en séparant encore davantage sexualité, procréation et parentalité, le législateur affaiblirait un peu plus ce qui reste de cette institution, qui ne serait réellement plus qu’une déclaration d’amour solennelle etc…
En tout état de cause, le législateur peut très bien tolérer certaines pratiques ou certaines situations existantes sans pour autant vouloir encourager ces pratiques ou multiplier ces situations en leur accordant un statut légal. Les difficultés que peuvent rencontrer les enfants qui sont aujourd’hui élevés dans un contexte homoparental pourraient parfaitement être prises en compte par la loi, qui a déjà su s’adapter à d’autres configurations familiales atypiques, sans pour autant donner le baiser de la mort à l’institution du mariage. Cela n’est ni logiquement ni moralement requis.

 


Conclusion

Au terme de notre parcours, quelles conclusions pratiques pouvons-nous tirer pour l’avenir ? En France, et en Europe en général, les défenseurs du mariage sont sur la défensive. Beaucoup de ceux qui seraient prêts à se rallier à leur camp ou qui devraient être leurs alliés naturels – tous ceux qui conservent vaguement l’idée que le mariage a quelque chose à voir avec la famille, tous ceux qui ne sont pas pleinement convaincus que l’homoparentalité serait juste une configuration familiale parmi d’autres – restent trop souvent à l’écart, en se disant : à quoi bon ? La bataille est déjà perdue ; ou bien plus simplement craignent d’acquérir un mauvais renom en s’opposant aux revendications homosexuelles.
Ce découragement procède d’une assez bonne appréciation de l’état actuel du rapport de force politique, mais d’une mauvaise appréciation du rapport de force intellectuel.
Considérés en eux-mêmes, débarrassés de leur rhétorique démocratique et des menaces voilées qui les accompagnent trop souvent, les arguments avancés à l’appui des revendications homosexuelles en matière familiale se révèlent bien peu impressionnants. Il n’existe simplement aucune raison de désespérer de la cause du mariage dans un débat rationnel.
Bien sûr, avoir les meilleurs arguments de son côté ne signifie pas nécessairement remporter la bataille politique. Mais être bien persuadé qu’il est possible de remporter la bataille des arguments est la condition nécessaire pour pouvoir se lancer dans la bataille politique et espérer l’emporter. Les partisans des revendications homosexuelles ont aujourd’hui l’avantage sur le plan politique car ils ont su d’abord prendre l’avantage sur le plan des idées. Ils ont su gagner à leur cause une bonne partie des « élites » intellectuelles, toujours avides de pouvoir s’opposer à l’opinion commune et de se montrer à la pointe du combat pour le « progrès », et ils ont su désorienter et intimider suffisamment le sens commun pour que celui-ci n’ose plus guère s’exprimer. Les défenseurs du mariage doivent maintenant faire le chemin inverse s’ils veulent espérer l’emporter. Il leur faut remporter la bataille de l’opinion publique.
Il ne me semble pas que cette bataille serait si difficile à remporter. Le grand public fera toujours de « l’hétérosexisme[4] » sans le savoir[5]. Mais cette bataille devra incontestablement être menée.
Dans cette tache, assurément de longue haleine, le mouvement homosexuel pourrait, paradoxalement, se révéler une bonne source d’inspiration. Ce mouvement, aujourd’hui suffisamment puissant pour pouvoir espérer renverser une institution millénaire comme le mariage, ne regroupait, il n’y a encore pas si longtemps, qu’une poignée de militants totalement marginaux. Qui, à la fin des années 1960, aurait pu évoquer sérieusement en public la perspective d’un mariage homosexuel sans s’exposer aux sarcasmes et à la dérision ? Mais, avec une détermination et une constance tout à fait remarquables, ces quelques militants ont su, en profitant de la logique de l’égalité propre à nos sociétés démocratiques, élargir peu à peu leur audience, forger des alliances, pour construire le mouvement que nous connaissons aujourd’hui. Ils n’ont pas désespéré d’une cause qu’il semblait pourtant impossible de gagner, et les événements leur donnent aujourd’hui raison. Cette leçon ne devrait pas être perdue pour les défenseurs du mariage.




[1] http://www.ined.fr/fr/tout_savoir_population/fiches_actualite/difficile_mesure_homoparentalite/
[2] Dans le premier cas, le mariage entre la mère/le père et sa compagne/son compagnon n’aura aucune incidence sur le statut de l’enfant et ne créera aucun lien juridique entre la compagne/le compagnon et l’enfant. 
[3] Il est évidemment toujours possible de contester, en dépit de toutes les évidences, que le mariage offre une protection aux enfants (et aux femmes). Mais dans ce cas, la conclusion logique serait de demander la suppression du mariage.

[4] Pour ceux qui l’ignorerait, « l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. » (Louis-Georges Tin) , bref sur l’illusion selon laquelle nos organes sexuels seraient des organes reproducteurs.
[5] On pourrait dire également que le grand public fera toujours de la métaphysique sans le savoir, puisque la différence homosexuel/hétérosexuel repose sur « des subtilités métaphysiques » (Daniel Borillo).

14 commentaires:

  1. Quelle belle démonstration ! Merci Aristide
    La compassion est une arme redoutable, que certains n'hésitent pas à utiliser jusqu'à l'écœurement.
    Dur aussi de lutter contre ça : http://www.cinemovies.fr/images/data/affiches/2011/le-havre-21699-1861769553.jpg

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  2. Merci Dixie.
    Allons bon, qu'est ce que c'est encore que ce film?
    Pour tout vous dire, il fut un temps où j'aimais bien Kaurismaki, lorsqu'il faisait encore des films finlandais. Tout fout le camp...

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  3. Nous arrivons donc au terme de ce remarquable exposé. Félicitations ! Ce fut magistral.

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  4. Merci Mat. Espérons que cela servira à un petit quelque chose. Je dois avouer que je ne suis pas très optimiste sur ce point, mais il faut essayer.

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  5. Je sais enfin que « l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. »
    Je n'imaginais pas être totalement con, mais maintenant je doute ... d'autant que "la différence homosexuel/hétérosexuel repose sur des subtilités métaphysiques".

    Merci Aristote de m'avoir fait connaitre ces uluberlus. A moins que vous vous sentez capable d'éclairer ma lanterne (d'Aristote, évidemment).

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  6. Très flatté que vous me confondiez avec Aristote, René.Je suis moins sûr que lui apprécie autant d'être confondu avec moi.
    Et grâce à vous je viens de découvrir ce qu'est une lanterne d'Aristote. J'ignorais totalement. Ce que c'est que de ne pas spécialement apprécier les fruits de mer...

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  7. Pour ceux qui douteraient que le sujet soit d'actualité... et qu'il soit nécessaire de se battre :

    http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/soci%C3%A9t%C3%A9/mariage-adoption-genre-hollande-maximaliste20111222.html

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  8. Au terme de cette quatrième partie j’ai enfin pu comprendre mon plaisir de lecture. J’ai ressenti tout du long la sensation de me trouver selon la formule de Edmond de Goncourt « du temps que j'avais six ans », 20 ans en ce qui me concerne, assis sur un banc de la fac de droit écoutant un cours magistral profond et captivant. Un grand merci Aristide pour ce petit coup de jeunesse.

    Les militants de la cause homosexuelle ont pu « élargir peu à peu leur audience » du fait que celle-ci a été puissamment relayée par des « leader d’ opinion « se comptant notamment dans le monde de la culture. Ce sont ces derniers qui ayant la sympathie du public ont contribué à faire bouger les lignes. La liste est longue qui va des pionniers Jean Cocteau, Jean Marais, en passant par Visconti, Rock Hudson et plus récemment Elton John ou Freddy Mercury.

    Le prince William et Kate Middleton peuvent être considérés comme des récents leaders d’ opinion « défenseurs du mariage « au sens traditionnel.

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  9. My pleasure, Michka. Et n'oubliez pas de diffuser les arguments autour de vous si vous en avez l'occasion, c'est cela qui est important.
    Nous aussi nous pouvons être des "leaders d'opinion", à notre petit niveau.

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  10. Cher ami, je jette un mot en vitesse, car c'est Noël, et le devoir m'appelle ailleurs (enfants, petit fils tout ça): il n'y a PAS d'enfant d'homosexuels.. voilà l'idée qu'il m'est venue en vous lisant ce matin.. c'est tellement évident qu'on arrive même pas à le faire comprendre!! quellz que soit la façon dont on procède, il faut un spermato et un ovule pour faire un enfant, et un homme et une femme pour produire l'un et l'autre .. donc TOUS les enfants sont issus, sans exception d'un homme et une femme; c'est ce que d'aucuns appellent le principe de réalité.. donc le reste: fantasme.. etc.. j'essaierai de développer plus avant plus tard, amitiés et Joyeux Noel geargies

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  11. Merci, Aristide, pour cette étude fouillée.
    Le problème est que les défenseurs du mariage homosexuel ont pu surfer sur la dynamique égalitaire de nos sociétés, par laquelle ils ont été portés (ce qui n'enlève rien à leur constance et à leur détermination, en effet remarquables).
    Faire le chemin inverse, comme vous le suggérez, sera beaucoup plus difficile, puisqu'il s'agira de remonter le courant, et qu'à l'inverse de ce qu'il en est pour les saumons (qui meurent parfois à l'issue de leur périple), il existe en histoire une sorte d'effet de cliquet qui rend toute "restauration" impossible.
    Mais cela ne doit pas nous décourager, puisque les seules batailles que l'on est sûr de perdre sont celles que l'on ne livre pas. L'important est que nous ayons raison. Pour le reste, qui vivra verra.

    Bonne fin d'année,

    Dominique

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  12. Geargies :

    Vous avez raison, bien sûr. Mais il y a des enfants élevés par des homosexuels, en couple ou pas. Evidemment ce n'est pas tout à fait la même chose.
    Très bon Noël à vous aussi.

    Dominique :

    il existe en histoire une sorte d'effet de cliquet qui rend toute "restauration" impossible.

    Effectivement, cela existe parfois. La difficulté est de déterminer quand nous sommes en face d'un tel effet cliquet, et quand nous pouvons espérer remonter la pente. C'est évidemment difficile et sans doute impossible avec certitude.
    Pour ce qui concerne le mariage homosexuel je suis plutôt pessimiste à court terme car aujourd'hui ses partisans ont une longueur d'avance. Mais en même temps je ne crois pas la défaite inéluctable. En démocratie la logique de l'égalité est très forte mais elle n'est pas nécessairement toute puissante. Il peut exister des "forces de rappel". Comme j'ai essayé de l'indiquer, je crois que les défenseurs du mariage ont de leur côté la nature et le bien commun. Ce n'est pas rien. Et les arguments ne sont pas si compliqués, à condition de ne pas se laisser intimider.
    Mais à mon sens ce qui rend les revendications homosexuelles difficiles à combattre, c'est que derrière se tient le féminisme.
    Je m'explique : l'argument fondamental en faveur du mariage (en dehors des arguments religieux) c'est que les enfants ont besoin de leurs pères et de leurs mères. Cela suppose, entre autres choses, que les hommes et les femmes soient différents.
    Ca, c'est devenu très difficile à dire publiquement aujourd'hui.
    Bref, la clef de l'évolution des moeurs aujourd'hui c'est le féminisme contemporain. C'est à ça qu'il faudrait s'attaquer.
    J'en reparlerai.

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  13. Puisque j'ai raison, je continue: ..pour l'instant la loi qui autoriserait le mariage homosexuel n'est pas passée.. et je pense que si nos élus de la France profonde (là où j'habite et vais en vacances par ex) veulent retrouver leurs sièges.. ils ne la voteront pas. Je pense qu'ilne faut pas être pessimiste! Geargies.

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