Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 6 mars 2012

Réflexions sur la révolution féministe (3/5) : Boys will be boys (and girls will be girls)



Prenons ainsi l’expérience des kibboutzim. Ces communautés agricoles, installées à partir du début du 20ème siècle sur ce qui allait devenir le territoire d’Israël, étaient à l’origine fondées sur des principes strictement collectivistes. L’un de leurs objectifs déclarés était de parvenir à une parfaite égalité entre les hommes et les femmes. Pour cela toutes les tâches ménagères traditionnellement dévolues aux femmes, comme la cuisine, le ménage, etc. étaient assurées en commun par tout un chacun. Par ailleurs les enfants devaient également être élevés en commun. Peu de temps après leur naissance, ceux-ci étaient retirés à leurs parents pour être placés dans des dortoirs communs et confiés aux soins de membres du kibboutz spécialement formés à cet effet. 
Pendant quelque temps cette expérience pu sembler être un succès. Les kibboutzim, disait-on dans la littérature spécialisée, avaient surmonté la « famille bourgeoise » et la différence des sexes.
Mais petit à petit des tensions se firent jour au sein de ces communautés. Des demandes de plus en plus insistantes pour revenir à une vie familiale plus traditionnelle furent exprimées. Ces demandes venaient essentiellement des jeunes femmes nées et éduquées au sein des kibboutzim. Ces jeunes femmes refusaient énergiquement de se séparer de leurs enfants, comme l’avaient fait leurs ainées. Leurs revendications étaient d’autant plus surprenantes que ces femmes avaient reçu l’éducation du kibboutz, éducation destinée précisément à éliminer toute notion de différence de sexes.
Les adultes apprenaient ainsi aux enfants que la différence des sexes était purement corporelle et dénuée d’importance. Les garçons et les filles utilisaient les mêmes toilettes, se douchaient dans la même pièce, dormaient dans le même dortoir. Dans ces circonstances, pensait-on, les garçons et les filles se comporteraient de la même manière et cesseraient de prêter attention aux différences sexuelles. Mais en dépit de cette éducation rigoureusement unisexe, garçons et filles continuaient à montrer des différences notables de comportement et de goûts, par exemple dans leurs jeux : les garçons plus remuants, bruyants et agressifs, les filles plus calmes, plus sociables, plus bavardes. Puis, à l’adolescence, les filles commencèrent à se sentir intensément mal à l’aise de devoir se montrer nues devant les garçons et, face à leur insistance, les adultes durent finalement consentir à établir des dortoirs et des sanitaires séparés.
Plus tard, devenues mères, ces jeunes filles obtinrent que les enfants soient à nouveau élevés par leurs parents, et non plus en commun. A la fin des années 1970, sous la pression des femmes, la famille traditionnelle était redevenue la norme au sein des kibboutzim, comme si celle-ci répondait à certains désirs naturels très puissants chez l’être humain.
Mais peut-être, dira-t-on, les fondateurs des kibboutzim ne parvinrent-ils pas à se défaire complètement des stéréotypes sexuels dans lesquels ils avaient eux-mêmes été éduqués et peut-être transmirent-ils inconsciemment ces stéréotypes à leurs enfants. Ou bien la société israélienne, restée patriarcale et traditionnelle, exerça sur les kibboutzim des pressions, là aussi largement inconscientes, auxquelles ceux-ci ne purent pas résister.


L’argument de l’inconscient à ceci de fort pratique qu’il permet de repousser comme non concluantes les preuves les plus solides, sans avoir à fournir aucun argument ni aucun fait précis en réponse. Le soupçon suffit. Et si c’était « l’inconscient » qui continuait à nous jouer des tours ? Bien sûr il serait possible de répliquer que « l’inconscient » est le dernier argument de ceux qui n’en ont pas, et qui le savent, de même qu’il serait parfaitement légitime d’exiger de la part de ceux qui y ont recours qu’ils apportent des preuves incontestables qu’il existe bien un « inconscient » ayant toutes les extraordinaires propriétés qu’ils lui attribuent.
Mais en fait, dans le cas qui nous occupe, cela n’est même pas nécessaire. Il est difficile, en effet, d’imaginer comment des êtres humains pourraient essayer d’abolir la famille avec plus de constance et de conviction que les fondateurs des kibboutzim l’ont fait. Un « inconscient » capable de résister à de tels efforts de transformation ressemblerait si fort à la nature humaine qu’il serait, en pratique, impossible de distinguer les deux. L’échec des kibboutzim pour modifier radicalement les rapports hommes/femmes montre que, dans l’être humain, quelque chose d’extrêmement puissant résiste à une telle modification. Que l’on nomme ce quelque chose « inconscient » ou bien « nature humaine » ne fait en définitive rien à l’affaire.
Pour ceux que l’expérience des kibboutzim ne suffirait pas à convaincre, la psychologie expérimentale et la biologie offrent d’autres indices, pour ne pas dire des preuves, du fait que les différences entre les sexes sont essentiellement naturelles et non pas « culturelles ».
Ainsi il est bien connu que, laissés à eux-mêmes, les petits garçons et les petites filles ne se dirigent pas vers les mêmes jouets et ne jouent pas de la même manière. Dans l’ensemble les garçons manifestent une prédilection pour les véhicules, les armes, les machines. Ils aiment escalader, sauter, se battre (pour de faux - la plupart du temps). A l’inverse les filles sont plus attirées par les poupées, les vêtements, le dessin. Elles aiment les jeux plus calmes et plus coopératifs. Lorsque, dans un souci de ne pas reproduire les « stéréotypes sexuels », les adultes donnent les mêmes jouets aux garçons et aux filles, ceux-ci ne s’en servent pas de la même manière. Les petits garçons font « vroum-vroum » avec leurs poupées ou bien s’en servent pour taper sur d’autres objets, voire sur leurs petits camarades. Les filles organisent des dinettes avec leurs voitures et leur font prendre des bains (bizarrement, l’éducation unisexe ne consiste jamais à donner des pistolets ou des épées aux petites filles).
Ces différences de comportement, que connaissent tous les parents, apparaissent très tôt, dès que l’enfant a acquis un minimum d’autonomie, et donc bien avant que la socialisation puisse avoir eu beaucoup d’effets sur lui.
C’est en fait dès les premiers jours de leur existence que garçons et filles montrent des différences de comportement, différences qui annoncent quelques-unes de celles qu’il est possible d’observer chez des enfants plus grands et chez les adultes.
Ainsi, par exemple, des petites filles âgées de trois jours maintiennent, en moyenne, un contact visuel avec un adulte silencieux pendant deux fois plus longtemps que des garçons du même âge. Cette durée augmente si l’adulte parle, alors que cela ne fait aucune différence pour les garçons. A une semaine les petites filles savent distinguer les pleurs d’un enfant d’autres bruits similaires, alors que les garçons en sont en général incapables.
La biologie nous apprend également qu’il existe des différences notables dans l’organisation et le fonctionnement du cerveau des hommes et des femmes et, bien entendu, qu’hommes et femmes présentent des niveaux hormonaux différents, les hommes produisant beaucoup plus de testostérone que les femmes et ce dès le stade embryonnaire. Dans la mesure où la testostérone a une influence incontestable sur le comportement des individus - elle est communément désignée comme « l’hormone de l’agression », même si ses effets sont plus vastes et moins univoques - il est difficile de ne pas conclure que les différences psychologiques entre les hommes et les femmes ont au moins partiellement une base biologique.
Ce qui permet néanmoins à certaines féministes de résister à cette conclusion, en dépit des indices accumulés, est que le lien entre les caractéristiques biologiques et le comportement des individus est souvent difficile à mettre en évidence de manière incontestable. Pour prouver ce lien au delà de tout doute raisonnable il serait souvent nécessaire de se livrer, sur les êtres humains, à des expériences que, à très juste titre, la morale réprouve. Mais il existe parfois des substituts à ce genre d’expériences lorsque, selon l’expression d’Aristote, la nature ne réalise pas ses vœux et qu’il nous est possible d’observer les conséquences de ces ratés ou, mieux encore, lorsque l’homme essaye d’interférer avec la nature.


Ainsi, en 1966, aux Etats-Unis, les parents d’un petit garçon de huit mois, dont le pénis avait été gravement endommagé accidentellement, se laissèrent convaincre par les médecins d’élever leur enfant comme s’il était une fille. A l’âge de vingt mois le petit garçon fut castré pour donner à ses organes génitaux l’apparence d’un vagin. Renommé Brenda et traité comme une petite fille par son entourage, l’enfant reçu par la suite des injections d’hormones féminines pour faciliter son adaptation à sa nouvelle identité. Pendant plusieurs décennies l’expérience sembla un succès, ce qui lui valait d’être fréquemment citée comme preuve que, en matière d’identité sexuelle, la nature peut être entièrement surmontée par l’éducation. 
Mais en 1997 quelques chercheurs tenaces révélèrent que cette présentation du cas de Brenda était entièrement fausse, pour ne pas dire mensongère[1]. En réalité Brenda s’était toujours comportée comme un garçon, rejetant les robes qu’on voulait lui mettre, imitant son père plutôt que sa mère, préférant les armes aux poupées, et annonçant à ses parents, à l’âge de quatorze ans, qu’elle voulait changer de sexe. Ceux-ci lui révélèrent alors la vérité sur son passé. A la suite de cela, Brenda décida de reprendre son identité masculine originelle. Elle se fit faire une mastectomie, des injections d’hormones masculines, et une reconstruction pénienne. Lorsque les chercheurs retrouvèrent Brenda, au début des années 1990, celle-ci s’appelait David, était marié et père adoptif de trois enfants[2].
La persistance de son identité masculine était d’autant plus spectaculaire que « Brenda » n’avait pas seulement été élevée comme une fille mais avait aussi reçu des injections d’hormones féminines durant son enfance. La science avait donné un très sérieux coup de pouce à l’éducation, et cependant ni la science ni l’éducation n’avaient été capables de convaincre le petit garçon amputé qu’il était une fille.
A la suite de la découverte de la réalité au sujet de Brenda/David, une enquête fut menée pour retrouver tous les cas semblables. Sur les vingt-cinq cas localisés, pour la plupart des petits garçons ayant été castrés puis élevés comme s’ils étaient des filles, tous présentaient les mêmes caractéristiques que Brenda/David : traités comme des petites filles ils se comportaient néanmoins et se percevaient comme des garçons.


[1] Archives of pediatrics and adolescent medecine, vol 151 n°3, mars 1997.
[2] L’histoire tragique de Bruce Reimer, devenu Brenda, puis David, a été racontée par John Colapinto dans As nature made him : the boy who was raised as a girl. DavidReimer s’est suicidé en 2004.

14 commentaires:

  1. Triste histoire que celle de ce garçon.

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  2. Oui. Le médecin qui a fait ça n'a pas seulement détruit sa vie, mais aussi celle de sa famille. Des gens simples et modestes, qui ont cru à l'autorité de la science et qui ont choisit de lui faire confiance, en dépit des doutes qu'ils pouvaient avoir. Parce qu'il était médecin, parce qu'il était plus instruit qu'eux, parce qu'il leur assurait que c'était pour le bien de leur enfant.
    Une triste histoire, vraiment.

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  3. Votre texte est bien vu Aristide, mais que pensez-vous de mon garçon de 11 ans qui me demande pour noel 6 poupées? (c'est veridique!) je les lui ai offertes...6 petites poupées bebes, comme 6 petits enfants, des filles et des garçons. il y joue, les habille et les couche dans un meme lit. Il y joue aussi avec sa petite soeur. Peut-etre des prémisses d'un futur pere de famille qui reproduit l'exemple de son pere qui s'occupe de ses enfants?
    Comme quoi, les shema ne sont pas toujours parfaits!!
    il n'en reste pas moins que l'histoire de ce garçon montre effectivement toute la force de la nature qui n'aime pas qu'on lui enlève ses droits.

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    1. Je ne crois pas qu'il existe une caractéristique proprement humaine qui soit vraie pour tous les individus composant l'espèce.
      On peut toujours trouver des exceptions.
      Par conséquent, en ce qui concerne les affaires humaines, il faut nous contenter de vérités générales, de propositions qui sont vraies la plupart du temps, pour la plupart des individus, ou pour presque tous les individus, mais pas pour tous.
      C'est particulièrement vrai, me semble-t-il, pour les différences entre les hommes et les femmes, où les exceptions sont nombreuses.
      Simplement il faut aussi garder à l'esprit que l'exception n'infirme pas la règle.

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  4. Que celui qui n'a jamais joué à la dînette avec ses soeurs, cousines, petites voisines lui jette la première mini assiette !
    XY il est, XY il restera quoi qu'il fasse de sa vie...
    La différenciassions sexuée commence très tôt, en embryologie, à peine installé dans l'utérus, il est démontré que seulement constitué d'une centaine de cellules, le petit homme, ou la petite femme, produit des hormones - gonadotrophines - qui vont d'une part influencé son devenir,
    Mais aussi influer sur le corps et le comportement de sa maman,
    Ce bien avant que l'organogenèse ne se mette en route !

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  5. Je suis papa de 2 filles et de 2 garçons, je les ai élevés de façon identique.

    Mes garçons font la cuisine non pas pour faire comme les filles mais parce qu' ils aiment bien manger, mon petit dernier s'est coudre et personne ne lui a jamais appris.

    Leurs deux soeurs jouent avec eux aux jeux vidéos et ne sont pas les dernières à crier leur joie ou leur déception.

    Pourtant, elles restent des filles et dès qu'elles ont la possibilité, elle discutent chiffons et sont très sensibles aux histoires d'amour.

    Les deux garçons, eux passent leur temps à se taper sur la tronche et poussent des hurlements à effrayer le Diable lui même.Je n' évoque même pas le langage de l' aîné de mes garçons car il me troue le cul parfois.

    Les garçons seront toujours des petits hommes et les demoiselles de petites jeunes filles et c'est très bien ainsi.

    Pour la vaisselle, je n'ai pas encore réussi à les convaincre de m' aider dans cette tâche et mon épouse ne peut pas tout faire.Quelqu' un aurait il une idée pour m' aider à franchir cet obstacle.

    Pour terminer, malgré ma passion immodérée pour la voiture aucun de mes deux épouvantails ne s' y intéressent pour l'instant.

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    1. Il semblerait que les hommes soient particulièrement réfractaires à l'idée de faire la vaisselle (je suis moi-même dans ce cas).
      Je ne sais pas pourquoi.
      Par conséquent, je crains de ne pouvoir vous aider.
      Peut-être manger dans des assiettes en cartons ?

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  6. Bonjour Aristide,

    Le titre de votre billet m’ a fait penser au couplet de la chanson « Lola » de 1970 des Kinks :

    “Girls will be boys and boys will be girls
    It’s a mixed up muddled up shook world
    except for Lola la la la Lola la la la Lola”

    S’ agissant des dégâts engendrés sur les enfants, il me semble qu’ un certain nombre ont porté plainte contre les kibboutzim au motif d'un préjudice morale consécutif d’une privation d’ une vie familiale traditionnelle.

    J’ ajoute qu’ une des conséquences de la promiscuité décrite (« Les garçons et les filles utilisaient les mêmes toilettes, se douchaient dans la même pièce, dormaient dans le même dortoir) a été observée dans le choix du conjoint. La plupart des enfants parvenus à l’ âge adulte et se considérant plutôt comme des frères et sœurs d’ adoption ont tous choisi un partenaire se trouvant en dehors du kibboutzim manifestant ainsi une sorte d’ évitement de l’ inceste

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    1. J'ignorais ces détails. Pour ce qui concerne le choix du conjoint, cela ne m'étonne pas du tout.
      Le tabou de l'inceste est un des invariants du comportement humain, même si les frontières de l'inceste varient un peu selon les peuples.

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  7. En attendant, sur Arte ce soir :"la domination masculine".
    En commentaire sur le programme télé :" Fidèle à son style polémique, Patric Jean se livre, non sans une touche d'autodérision, à une vive critique de la société patriarcale. Salutaire !"
    Salutaire !!!!! Et l'on n'est pas sur Télérama, simplement sur un site banal^^

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    1. Le patriarcat, c'est comme le ventre toujours fécond de la bête immonde, ou comme le croquemitaine : il ne disparaitra jamais et sera toujours là pour faire peur aux petits enfants.

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  8. On apprend beaucoup de vos billets. Merci !

    On n'a pas fini de s'embêter avec les féministes sans vergogne. Leur dernière lubie, réformer la grammaire pour que les accords ne suivent plus la fameuse règle du "masculin qui l'emporte".
    Donc, selon elles, ils ne faudrait plus dire "les raisins et les fraises sont bons", mais "les raisins et les fraises sont bonnes".
    Je ne sais pas si elles veulent que le féminin domine dans le sens "les fraises et les raisins sont bonnes".
    Misère !

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  9. La fixation grammaticale/linguistique des féministes est tout à fait représentative des méthodes du féminisme en général : non pas argumenter sur le fond - sur la question des différences hommes/femmes - ni imposer un rapport de force, mais insinuer, culpabiliser, manipuler.
    Tout à fait le genre de méthodes "féminines" qu'elles seraient censées détester si elles étaient cohérentes avec elles-mêmes.
    Mais chacun sait bien que la logique n'est pas le fort des femmes^^.

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