Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 14 novembre 2012

Coming apart - la déchéance des classes populaires (6/7)





Charles Murray évoque également les conséquences sociales de l’érosion des vertus fondatrices. Ces conséquences peuvent être résumées simplement : l’effondrement de la participation à la vie collective, sous toutes ses formes. Mais cela demande bien sûr à être expliqué.
Pendant longtemps l’une des particularités les plus marquantes des Etats-Unis a été la propension des Américains à s’associer volontairement avec leurs concitoyens pour régler les problèmes de la vie collective, du plus petit jusqu’au plus grand. Tocqueville a donné de cette propension une description justement célèbre : « Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s’unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part, mais ils en ont encore mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d’immenses et de fort petites ; les Américains s’associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des missionnaires aux antipodes ; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. S’agit-il enfin de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment par l’appui d’un grand exemple, ils s’associent. Partout où, à la tête d’une entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux Etats-Unis une association. »
Sans doute les Américains sont-ils aujourd’hui encore différents des autres sur ce point, mais leur participation à la vie collective semble bien avoir diminué très fortement depuis les années 1960. Dans son livre devenu un best-seller, Bowling alone, Robert Putnam a décrit et essayé de quantifier le déclin de ce qu’il appelle le « capital social » et qui n’est guère différent de ce que Tocqueville appelait l’esprit d’association. Concrètement, cela signifie que les gens appartiennent de moins en moins à des clubs sportifs, à des associations de loisir, à des associations de parents d’élèves, à des organisations politiques locales, à des groupes paroissiaux, etc. De plus en plus, les Américains vont jouer seuls au bowling. Cela est vrai pour Belmont comme pour Fishtown, même si Charles Murray estime que le capital social s’est davantage érodé à Fishtown.
Bien qu’il soit difficile d’obtenir des données chiffrées sur ce point, une dégradation plus forte du capital social à Fishtown serait dans l’ordre des choses. En effet le capital social, c’est-à-dire la propension à participer à la vie collective, dépend d’un élément fondamental : la confiance que les gens s’accordent les uns aux autres sans se connaitre intimement. Faites-vous a priori confiance à vos voisins, à quelqu’un que vous rencontrez pour la première fois, pensez-vous que vous obtiendrez facilement de l’aide si vous en avez besoin, etc. ? telles sont quelques-unes des formes que prend cette confiance réciproque sans laquelle aucune entreprise commune d’un peu d’envergure n’est possible. Or il est évident que l’érosion des vertus fondatrices à Fishtown a dû éroder également ce capital de confiance. Plus de familles désunies signifie plus d’enfants et d’adolescents sans surveillance, qui commettront des incivilités petites ou grandes ; une augmentation de la délinquance signifie nécessairement une défiance accrue vis-à-vis des inconnus ; une augmentation du nombre de ceux qui vivent de la « charité légale » sans travailler signifie un soupçon grandissant que certains bénéficiaires sont en réalité des tricheurs, etc.
Et de fait, le GSS révèle bien que, à Fishtown, la confiance réciproque a substantiellement baissé depuis un demi-siècle.






A quoi doit être ajoutée la découverte, faite également par Robert Putnam, que la diversité ethnique nuit à la confiance réciproque et entame le capital social d’une communauté[1]. Dans une société ou un quartier multiethnique, les individus tendent à se replier sur le cercle de leurs proches et à abandonner l’espace public et les entreprises communes. La méfiance engendrée par cette situation ne se réduit d’ailleurs pas à la méfiance entre gens d’ethnies différentes, elle s’étend à l’intérieur des ethnies elles-mêmes, au gouvernement et aux institutions en général. Une société multiethnique semble devoir être une société de défiance ; ce qui n’est pas si surprenant si nous prenons en compte le fait que cette défiance n’est finalement que le revers du désir, semble-t-il universel, de vivre au milieu de gens qui vous ressemblent. Le caractère de plus en plus multiethnique de la population américaine a donc sans doute contribué à la diminution du capital social que constatent aussi bien Robert Putnam que Charles Murray.

Dans Coming apart Charles Murray se concentre sur la description des changements qui ont affecté l’Amérique blanche dans le demi siècle écoulé. La question du « pourquoi » n’est abordée que brièvement et de manière plutôt indirecte, mais, même sans avoir lu les ouvrages précédents de Charles Murray, il n’est pas trop difficile de comprendre que, pour lui, la principale responsabilité incombe au développement de l’Etat-providence.
Le mécanisme par lequel l’Etat-providence attaque peu à peu les vertus fondatrices peut être décrit rapidement.
Lorsqu’une action n’est pas immédiatement plaisante, lorsqu’elle comporte une part de devoir, la satisfaction que nous pouvons en retirer est inséparable de la responsabilité, c’est à dire du risque d’échouer. En diminuant les conséquences de l’échec, l’Etat-providence diminue notre responsabilité et donc aussi la satisfaction, par conséquent ce devoir sera perçu de plus en plus comme une charge, une charge sans contrepartie dont les individus auront une tendance bien compréhensible à ne plus vouloir s’encombrer.
Prenons l’exemple de la famille. L’action qui est à l’origine de la famille est immédiatement plaisante - ou du moins pouvons-nous supposer qu’elle l’est pour presque tout le monde. Mais ce qui suit, c’est-à-dire s’occuper des enfants que vous avez conçu et, ce qui en est la conséquence, rester avec la personne avec laquelle vous les avez conçu, n’est pas toujours immédiatement plaisant, pour dire le moins. Cela comporte des contraintes au quotidien, au premier rang desquelles se trouve la contrainte de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Cette contrainte est particulièrement évidente au bas de l’échelle salariale, car les emplois que l’on y trouve, en plus d’être mal payés, sont aussi le plus souvent répétitifs, ennuyeux, salissants, pénibles, voire dangereux.
Cependant, un homme sans talents particuliers qui occupe un emploi subalterne et qui, grâce à cela, subvient aux besoins de son épouse et de ses enfants, fait quelque chose de réellement important dans son existence. Il peut chaque jour se dire que la peine qu’il se donne sert vraiment à quelque chose et ainsi persévérer, vaille que vaille. Il peut légitimement retirer de son comportement responsable une profonde satisfaction, et il était traditionnellement loué par sa communauté pour agir ainsi, ce qui renforçait sa satisfaction.
Mais si ce même homme vit dans un système politique et administratif qui dit que les enfants de la femme avec laquelle il couche seront pris en charge par la puissance publique, que lui-même s’en occupe où pas, alors cette satisfaction morale profonde est ébranlée. Si par ailleurs ce même système dit que ceux qui assument leurs responsabilités ne sont pas plus honorables que ceux qui ne les assument pas - parce que ceux qui échouent sont tous des « victimes » - alors cette satisfaction disparait presque entièrement.
Ceci n’est pas un résultat hypothétique, mais la description de ce qui s’est passé dans les couches inférieures de la société à mesure que s’étendait l’Etat-providence. Autrefois, occuper un emploi subalterne pour entretenir sa famille rendait un homme fier de lui-même et lui donnait un statut dans sa communauté. Désormais tout cela a pratiquement disparu. Alléger les difficultés de l’existence enlève inévitablement aux gens certaines de ces grandes occasions d’agir qui permettent aux être humains de se retourner sur leurs vies et de se dire : « J’ai été important ». Par conséquent ces actions deviennent de plus en plus rares.
Mais au fur et à mesure que les vertus fondatrices s’étiolent et que les individus se retirent dans leur petite sphère privée, les pouvoirs publics doivent prendre le relais et l’administration se charge d’accomplir les tâches qui, auparavant, étaient du ressort de ce que nous appelons la société civile.
Lorsque le voisinage n’est plus capable de régler lui-même les problèmes d’incivilités qui peuvent se produire dans toute communauté, il est inévitable que les gens fassent davantage appel à la police. Lorsque les familles se désunissent, il est inévitable que les « travailleurs sociaux » interviennent plus fréquemment. Lorsqu’une communauté n’est plus capable de venir en aide à ceux de ses membres qui peuvent temporairement se trouver dans le besoin, il est inévitable que la charité légale et administrative rentre en action. Au fur et à mesure que les parents se retirent des PTA (Parent Teacher Associations, qui sont un peu l’équivalent de nos associations de parents d’élèves, mais en beaucoup plus actives) la place prise par l’administration scolaire s’accroit, et ainsi de suite.
A partir de ce moment se met en place un cercle vicieux, où chaque extension du domaine d’action des pouvoirs publics se paye par un affaiblissement de la société civile.
A chaque fois que le gouvernement allège une partie des difficultés qu’il y a à remplir les fonctions exercées par certaines institutions, comme la famille ou la communauté, il fait aussi perdre à ces institutions une partie de leur vigueur - il leur enlève une partie de leur vitalité. Ce phénomène est inévitable. Les familles sont vigoureuses non pas parce que les taches quotidiennes liées à l’éducation des enfants et au fait d’être un bon conjoint sont particulièrement amusantes, mais parce que la famille a la responsabilité de faire certaines choses importantes qui ne seront pas faites si la famille ne les fait pas. Les communautés sont vigoureuses non pas parce qu’il est particulièrement amusant de répondre aux besoins de ses voisins, mais parce que la communauté a la responsabilité de faire des choses importantes qui ne seront pas faites si la communauté ne les fait pas. Dès lors que cet impératif est rempli - dès lors que la famille et la communauté sont réellement à l’œuvre - un maillage élaboré de normes sociales, d’attentes, de récompenses et de punition se met en place au fur et à mesure du temps, maillage qui aide les familles et les communautés à remplir leurs fonctions. Lorsque le gouvernement déclare qu’il va alléger certaines des difficultés que les familles et les communautés rencontrent pour accomplir leurs tâches, il diminue inévitablement leur activité, et le maillage s’effiloche, et finalement se désagrège.
Si nous savions que laisser ces fonctions aux mains de la société civile conduisait à des légions d’enfants délaissés et de voisins abandonnés, et que les donner aux pouvoirs publics conduisait à des enfants et à des voisins heureux, alors il serait possible de se dire que le jeu en vaut peut-être la chandelle.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé lorsque l’Etat-providence s’est étendu aux Etats-Unis, ou dans n’importe quelle société occidentale. Ce qui a pu être observé est au contraire un nombre grandissant d’enfants élevés dans des conditions inimaginables, non pas à cause de la pauvreté mais à cause de familles devenues dysfonctionnelles, et la transformation de quartiers fonctionnant correctement en no mans land où régnait une sorte guerre de tous contre tous, à la manière de l’état de nature hobbesien - ou, comme nous le disons plus pudiquement en France, en zones de non droit.
Charles Murray a raconté cette triste histoire en détails dans LosingGround.


Bien sûr, comme il l’a été dit, ces effets négatifs se font sentir avant tout à Fishtown, Belmont reste pour le moment peu affecté. Mais l’extension de l’Etat-providence finit par avoir un effet sur les mœurs de l’ensemble de la population. Cet effet est ce que Charles Murray nomme le syndrome européen. Ce syndrome peut être résumé de la manière suivante : l’Etat-providence instille peu à peu l’idée que le but de la vie est simplement de passer le temps qui sépare la naissance de la mort de la manière la plus agréable possible, et que le but du gouvernement est de rendre aussi aisé que possible le fait de passer le temps agréablement.
Plus de responsabilité individuelle, plus de risques, plus de grandes entreprises, plus de vraie liberté, mais chaque jours de petits et vulgaires plaisirs - selon l’expression de Tocqueville - que le gouvernement vous aide à vous procurer.
Charles Murray parle de syndrome européen car l’Etat-providence est plus développé en Europe occidentale qu’aux Etats-Unis et car il lui semble que la mentalité qu’il décrit est bien plus répandue en Europe. Il fait ainsi remarquer que, si la Scandinavie et l’Europe de l’Ouest sont fières de leurs politiques familiales, qui procurent de généreuses allocations, des crèches gratuites, de longs congés maternité, ces mêmes pays ont des taux de fécondité bien inférieurs au seuil de renouvellement des générations et des taux de nuptialité en chute libre. De la même manière, ces pays sont ceux dans lesquels l’emploi est le plus soigneusement protégé par les réglementations et où les avantages sociaux sont les plus généreux. Et cependant, à quelques rares exceptions près, dans ces pays travailler est le plus souvent perçu comme un mal nécessaire, et non comme une vocation, et la proportion de ceux qui déclarent aimer leur travail est la plus basse. En Suède, il y a dans chaque ville une belle église luthérienne, entièrement subventionnée par le gouvernement suédois. Mais les églises sont vides. Y compris les dimanches.
 



[1] E pluribus unum : Diversityand Community in the Twenty-first Century”. Le terme de redécouverte serait sans doute plus approprié car cette conclusion n’aurait vraisemblablement surpris aucun penseur politique de premier plan jusqu’à une date très récente.

4 commentaires:

  1. Notez la figure 14.2 qui marque une amélioration de la loyauté (trustworthiness) à Belmont au cours de la dernière décennie (l'effondrement persiste à Fishtown). On est donc en droit de penser que les populations "traditionnelles" maintiennent le cap.
    Cette référence exclue les bobo et d'une manière générale ce que les américains nomment "dink" (dual income no kids)

    Autre point, le rôle essentiel de la famille.
    Pour revenir en France, ce point doit être pris en considération pour comprendre le "mariage pour tous".
    Attention, ami, le "Meilleur des Mondes" est sur la bonne voie.

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    1. Le meilleur des mondes? Vous voulez dire : le rêve métissé d'un éternel futur? :-)

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  2. Bonjour Aristide,

    Flaubert n'est pas un compagnon idéal, j’espère qu'il est meilleur écrivain enfin moi ce que j'en dis.

    Conclusion lapidaire de ma part,l' Etat n'aime pas la famille et malgré toutes ses bonnes intentions (gros doutes), cette dernière s'étiole et ce n'est pas le mariage pour tous qui va améliorer cette descente dans l'abîme.

    L'Etat n'est pas le seul responsable, l'égoïsme de chacun aussi, peu de personnes sont prêtes à se sacrifier pour son conjoint quand cela est nécessaire.

    Le consumérisme est passé par là aussi,la personne avec qui je partage ma vie ne me plait plus alors j'en change, je suis certains hommes sont plus attachés à leur bagnoles qu'à leur conjoint

    La femme n'est pas mieux lotie, il suffit de voir certaines publicités où l'homme est mise dans un distributeur comme un vulgaire produit de consommation.

    In fine, c'est la chienlit.

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    1. Bien sûr grandpas, l'homme est un animal très imparfait, plein de défauts petits et grands. Le problème c'est qu'aujourd'hui les pouvoirs publics encouragent très fortement ces défauts.
      Et c'est effectivement la chienlit qui en résulte (une référence gaullienne pour une fois? ;-))

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