Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 9 octobre 2013

Est-ce ainsi que les hommes s'amusent?






Je crois pouvoir dire de moi-même, comme Montesquieu, « je n’ai point naturellement l’esprit désapprobateur ». J’ai en général une certaine indulgence pour mes contemporains, et lorsque celle-ci menace de me quitter, je m’efforce de me rappeler que j’aurais sans doute moi-même bien besoin que l’on soit indulgent avec moi, que l’homme a toujours été et sera toujours une créature très imparfaite, et que la bêtise et la vulgarité sont de tous les âges et de tous les lieux.
Pourtant, s’il est une occasion où il peut m’arriver de désespérer de mon époque et de mes semblables, c’est lorsque je les vois se divertir. Ce pourquoi, d’ailleurs, j’évite soigneusement tous les lieux où ils se divertissent en masse.
C’est ainsi que ce texte de Dalrymple a immédiatement résonné en moi lorsque je l’ai lu, et qu’il m’a semblé à propos de vous le traduire.
Pour l’accompagner, et à titre exceptionnel, je vous propose une bande son. Parce que cette chanson m’a paru tellement appropriée, et parce que Cathal Coughlan est l’un des secrets les mieux gardés de la « pop » anglaise et qu’il mériterait de ne pas le rester.
Si vous le souhaitez, rendez-vous donc dans mon grenier (c’est juste en haut de la blogroll, pour ceux qui ne connaissent pas) et écoutez "Amused to hell". On ne saurait mieux dire.
Bonne lecture !
  

Festivité et menace


Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple
 

Au 18ème siècle déjà, un aristocrate français faisait remarquer que les Anglais prenaient leurs plaisirs tristement. De nos jours, ils les prennent aussi passivement, comme un toxicomane qui recherche simultanément le bonheur et l’oubli par les moyens les plus simples possibles.
Je ne veux pas dire par là que les Anglais ne font aucun effort pour chercher des divertissements ; au contraire, tout comme le toxicomane à la recherche de sa drogue, cette activité est souvent la seule affaire sérieuse de leurs vies. Mais le divertissement une fois trouvé devra – pour être vraiment divertissant – demander une contribution mentale aussi faible que possible de la part de celui qui se divertit.
Primum inter pares, bien évidemment, la télévision. Un Anglais adulte la regarde en moyenne, dit-on, 27 heures par semaine, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans. En cela les Anglais ne sont pas différents de beaucoup d’autres peuples ; ainsi les Américains meublent à peu près la même proportion de leur existence devant le petit écran que les habitants de cette île.
En tous les cas, ce chiffre pourrait être trompeur ; l’expérience des consultations médicales à domicile m’a convaincu qu’une télévision allumée n’est pas nécessairement une télévision regardée. Elle scintille en arrière-plan, rivalisant pour quelques fragments d’attention avec une radio et peut-être une querelle domestique ou deux. Et même lorsqu’elle est regardée, il n’existe aucune garantie que quoique ce soit aille plus loin que le nerf optique : j’ai souvent demandé à des patients, à qui je rendais visite chez eux tandis qu’ils étaient assis en face de la télévision, de me décrire ce qu’ils étaient en train de regarder, avec pour seul résultat de m’attirer un silence plein d’impuissance ou d’incompréhension.
On aurait aussi bien pu interroger un habitué des fumeries d’opium à propos de ses états de conscience qu’un téléspectateur contemporain à propos des siens.
Lorsque j’étais jeune et inexpérimenté, j’avais pour habitude de demander au patient ou aux membres de sa famille de fermer la télévision ; mais en Angleterre cela signifie (au mieux) une légère diminution de son volume sonore. Il est déconcertant de conduire une consultation médicale tandis qu’une image mouvante projette dans la pièce une lumière changeante, et que le patient essaye de regarder par-dessus votre épaule ou bien de se retourner pour en saisir quelque bribe, tout en confondant vos questions avec le dialogue d’un soap opéra. Une fois je me suis rendu au domicile d’une vieille dame paralysée et y ait trouvé la télévision allumée. J’ai demandé à sa fille, qui était présente, de bien vouloir l’éteindre.
« Je ne sais pas comment faire », m’a-t-elle répondu. Et elle ne savait vraiment pas.
Aujourd’hui, j’éteins la télévision moi-même lorsque je rentre dans une maison. C’est la seule manière d’obtenir toute l’attention du patient - même s’il est sérieusement malade et qu’il risque de mourir s’il ne reçoit pas des soins médicaux.
A l’hôpital, il est maintenant considéré comme cruel de priver les patients de leur écran quotidien : à tel point que le regarder est devenu virtuellement obligatoire pour eux, ou tout au moins il est devenu impossible d’y échapper pour ceux qui ne sont pas en état de se mouvoir. Les jours où l’hôpital était un lieu de silence (autant que possible) et de repos appartiennent désormais au passé : de nos jours plus personne ne meurt sans avoir bénéficié d’une dernière causerie télévisée.
J’ai de nombreuses fois fait cette expérience très simple : dans une salle pleine de patients invalides, j’éteins le ou les téléviseurs et je quitte la pièce pour cinq minutes. Immanquablement, le ou les téléviseurs ont été rallumés lorsque je reviens ; mais qui les a rallumé, c’est ce que j’ai toujours été incapable de découvrir. Les patients n’auraient pas pu le faire et les infirmières nient que ce soient elles ; c’est un mystère aussi profond que celui du suaire de Turin. Mais les infirmières disent toujours, « les patients veulent que la télévision soit allumée », et elles continuent à l’affirmer même si habituellement un rapide sondage révèle précisément le contraire.

 
Il me semble improbable, à première vue, qu’une vieille dame de quatre-vingt ans souffrant d’une hémiplégie du côté droit suite à une attaque cérébrale, et qui éprouve de la difficulté à avaler sa propre salive, veuille réellement regarder Mister Motivator, un fanatique de la culture physique vêtu d’un justaucorps en lycra de couleur fluo qui, au son obsédant de la musique disco, montre par quels exercices la téléspectatrice pourra venir à bout de sa cellulite sur les cuisses. Il y a cependant quelqu’un dans la pièce (un postmoderniste, peut-être) qui en juge autrement, qui juge qu’un moment sans divertissement est un moment perdu, et qu’un esprit qui n’est pas rempli par les sornettes d’autrui fait partie de ce genre de vide dont la nature a horreur.
Mais c’est le samedi soir, dans le centre-ville d’une métropole provinciale, que l’insatiable soif des Anglais pour les divertissements – tout au moins parmi les jeunes gens – est la mieux mise en valeur. Atteindre le samedi soir est la plus haute ambition de bien des jeunes Anglais. Rien ne les emplit de plus d’ardeur ou d’impatience. Aucune carrière, aucun passe-temps, aucun centre d’intérêt, ne peut rivaliser avec les joies du samedi soir, lorsque le centre-ville se transforme en un Sodome et Gomorrhe de série B, épargné par Dieu seulement parce que (il faut bien l’admettre) existent de pires endroits sur cette terre, qui demandent une élimination plus immédiate.
Le samedi soir, le centre de la ville a une atmosphère bien distincte. Il est encombré, mais les badauds faisant du lèche-vitrine comme broutent les moutons ont disparu ; presque tous les plus de trente ans se sont évanouis des rues. C’est comme si une gigantesque épidémie avait dévasté le pays et n’avait laissé en vie personne ayant atteint l’âge moyen.
Il y a de la festivité dans l’air, mais aussi de la menace. Les senteurs des parfums bon marché se mêlent à celles de la nourriture à emporter (de la variété frite et graisseuse), du mauvais alcool, et du vomi. Les jeunes hommes – particulièrement ceux qui ont le crâne rasé et des piercings métalliques dans le nez et les sourcils – jettent des regards obliques et agressifs tout autour d’eux, comme s’ils s’attendaient à chaque instant à être attaqués de n’importe quelle direction, ou bien comme si on les avait privé de quelque chose qui leur revenait. Il est, effectivement, dangereux de les regarder dans les yeux pendant plus qu’une fraction de seconde : tout contact visuel plus prolongé serait interprété comme un défi appelant une réponse armée.
Même certaines jeunes femmes semblent agressives. Deux d’entre elles passent à côté de moi dans la rue, tout en discutant avec éloquence de leur rivalité au sujet de l’affection de Darren.
« Tu le kiffes », gronde la première.
« Mais non, putain ! », grogne la seconde en retour.
« Mais si, putain ! »
« Oh, va te faire foutre ! »
Je me rappelle d’une de mes dernières patientes, sa vue endommagée de manière permanente par un groupe de filles, dans une boite de nuit, qui l’avaient agressé à coups de verre (c’est-à-dire qui avaient brisé un verre et enfoncé les bords tranchants dans son visage et sa nuque) parce qu’elle avait regardé trop longtemps et avec trop d’intérêt le petit ami de l’une des assaillantes.
A l’extérieur du Ritzy club je remarque, alors que je passe devant, une flaque de sang encore frais, à côté de laquelle se trouve une bouteille de bière brisée. L’arme est évidente, à défaut du mobile. Quelque malheureux n’a même pas été jusqu’à se faire agresser à coups de verre : il a été agressé à coups de bouteille.
Les gens qui font la queue pour entrer au Ritzy ne sont pas troublés par le sang, cependant ; cela ne gâchera pas leur soirée. Les néons roses et clignotants jettent sur eux une lumière intermittente et criarde, tandis que les videurs les fouillent deux par deux, cherchant les couteaux que, en d’autres circonstances, portent au moins la moitié d’entre eux.
Toutes les voitures qui passent transmettent, par l’intermédiaire du trottoir, les rythmes insistants d’une musique quadriphonique dans les jambes de tous ceux qui se tiennent là. Mes propres jambes tremblent sous l’effet des vibrations. Je me demande parfois si ceux qui mettent leur musique si fort le font dans l’idée qu’ils accompliraient là une sorte de service public.
Je poursuis mon chemin. Un groupe de jeunes hommes sort en titubant du Newt and Cucumber, tout en scandant – on ne pourrait pas appeler cela chanter – avec des voix avinées une chanson obscène. C’est le bruit qui terrifie les stations balnéaires bon marché d’Europe et n’importe quelle ville du continent qui a le malheur d’accueillir une équipe de football anglaise.
Je rentre dans le Newt and Cucumber. Tout le monde hurle, et cependant personne ne parvient à se faire entendre (ce qui est peut-être aussi bien). Vingt téléviseurs marchent à plein volume : deux fois huit d’entre eux jouent deux chansons différentes (une rock, une reggae), et quatre diffusent un match de catch. Dix secondes de ce régime, et vous avez l’impression d’avoir un mixeur dans le crâne malaxant votre cerveau à pleine vitesse : je sors moi aussi en titubant. Le pied d’un lampadaire tout proche a été fertilisé par des vomissures pendant ma brève visite au pub.
Je poursuis mon chemin, m’émerveillant de l’extraordinaire vulgarité des jeunes Anglaises. Je m’interroge : ce pays est-il donc dépourvu de miroir ? Ou bien est-ce simplement d’yeux dont manquent les jeunes filles anglaises ? Elles ont à l’évidence choisi leurs vêtements avec grand soin, car un tel débraillé tape-à-l’œil n’est pas naturel. Elles engoncent leurs bourrelets et leurs silhouettes grasses – trop de junk-food consommée devant la télévision – dans des tenues irisées et moulantes qui ne laissent ignorer aucun contour de leurs personnes, ou bien dans des jupes extra-courtes qu’elles rabaissent d’un demi-centimètre lorsque souffle une rafale de vent d’automne et qu’elles commencent à frissonner. Les seules filles minces sont celles qui fument plus de cinquante cigarettes par jour ou bien qui sont anorexiques.
Je trouve un passage piéton dans lequel chaque porte mène à un club. Le passage est fermé à toutes les voitures à l’exception de la BMW écarlate d’un chef videur, qui met un point d’honneur à disperser la foule. Il gare ostensiblement sa voiture là où il ne devrait pas et en sort en roulant des mécaniques pour aller saluer ses subalternes. Un mètre quatre-vingt cinq de haut et un mètre quarante de large, c’est un beau représentant de l’espèce. Le frapper serait comme essayer d’ouvrir un coffre-fort à mains nues. Il a une barbe de trois jours (comment font-ils pour qu’elle reste toujours de trois jours ?) et un anneau dans l’oreille. Une chaine en or ondule autour de son cou de taureau. Il y a des cicatrices sur son crâne rasé. Il exsude les stéroïdes anabolisants et passe à l’évidence plus dans temps dans les salles de gym que la plupart des Anglais devant leur télévision. Le seigneur de tout ce qu’il surveille – et il surveille constamment autour de lui – il s’engage avec ses subalternes dans un rituel de serrage de mains élaboré, qui intéresserait les anthropologues qui étudient les cérémonies des primitifs.

 
La vérité est que la protection des boites de nuits est pour partie un métier, pour partie un racket. Un infirmier psychiatrique qui était videur en dehors de ses heures de service m’avait appris que les plus petits clubs – ceux qui ne sont pas la propriété d’une grande société – sont mis en coupe réglée par des gangs de videurs, qui offrent de maintenir l’ordre parmi les clients mais qui menacent aussi de saccager et de détruire le club s’ils ne sont pas embauchés. Ils protègent alors le night-club qui les emploie contre les autres gangs de videurs. Les gangs recrutent leurs membres dans les établissements pénitentiaires, où les criminels violents et les voleurs à main armée peaufinent leurs physiques et leurs compétences dans le gymnase de la prison.
Dans l’Angleterre provinciale, le samedi soir appartient aux videurs. Pour une raison ou une autre, les regarder me rappelle mon enfance, lorsque la BBC diffusait un programme radio éducatif pour les enfants dans lequel des reporters étaient envoyés soixante millions d’années en arrière pour décrire l’apparence et le comportement des dinosaures. Combien les reporters se sentaient petits et vulnérables, disaient-ils, parmi les menaçants sauriens géants ! Exactement ce que je ressens ce samedi soir.
Je choisis mon night-club : il semble un peu plus respectable que les autres (pas de jeans ni de blousons de cuir) et les videurs semblent plus calme et plus confiants qu’ailleurs, même si leurs musculatures gonflent quand même leurs costumes. L’un d’eux m’apprendra plus tard que mon choix était sage : il n’y a ici d’ennuis sérieux qu’environ toutes les deux semaines.
Voici donc la Mecque de tous ces jeunes gens qui m’ont dit que leur seul intérêt dans la vie était d’aller dans des clubs ! Voici le centre de l’existence de millions d’Anglais !
La musique est forte, mais au moins il n’y a qu’une seule chanson qui passe à la fois. Les lumières clignotent à la manière d’un kaléidoscope. La piste de danse est en haut, le bar principal en bas. C’est là que sont assis ceux qui font tapisserie (toutes des femmes), regardant au fond de leur verre avec un air inconsolable comme dans le tableau de Degas. Deux jeunes filles, l’une grosse et l’autre tellement saoule qu’elle va sûrement vomir prochainement, tournent au son de la musique, mais sans en suivre le rythme.
Sur la piste de danse elle-même, une masse grouillante de gens s’agitent comme des asticots dans une boite de conserve. Avec un si grand nombre de gens entassés dans un espace si confiné, il est étonnant qu’il n’y ait aucun contact social entre eux. La plupart des couples ne se regardent même pas dans les yeux ; à cause du bruit toute communication verbale est impossible. Ils dansent de manière solipsiste, chacun ou chacune dans son propre monde, littéralement hypnotisés par le rythme et l’activité physique continuelle. Ils dansent à la manière dont les Ecossais vont dans les bars : pour effacer toute mémoire de leur existence.
Quelques-uns des videurs patrouillent le club, des talkie-walkie à la main ; d’autres se tiennent à des postes d’observation. Je m’approche de deux d’entre eux – un Noir et un Blanc – et je les interroge sur leur travail : nous devons hurler pour nous entendre. Ils aiment leur travail et sont fiers de bien le faire. Ils sont portiers, pas videurs. Ils ont des brevets de secouriste et de prévention incendie. Ils sont des étudiants de la nature humaine (ce sont leurs propres termes).
« Nous savons quels sont ceux qui vont poser problème, avant même qu’ils rentrent », dit le portier Noir.
« Nous essayons de prévenir les incidents, plutôt que de les traiter après », dit le Blanc.
« Nous ne parlons pas », explique le Noir. « Il ne faut pas discuter avec eux. Ça ne fait que répandre le problème, parce que si vous restez là à discuter, tout le monde le remarque et vient s’en mêler. »
« Une opération chirurgicale rapide, et ils sont dehors. Vous utilisez le minimum de force possible. »
Je leur demande à quel genre de problèmes sérieux ils s’attendent.
« Eh bien, il y a un gang en ville, qui s’appelle les Zoulous, et qui s’amuse à dévaster les clubs », dit le Noir. « Ils sont trop nombreux : nous ne pouvons pas faire face. »
« Mais bon », ajoute le Blanc, en regardant le bon côté des choses, « ils nous connaissent, donc ils ne nous tueraient pas ou quoique ce soit. »
« Non, ils nous balanceraient juste un bon coup de pied, rien de plus. »
Si j’essayais de donner un coup de pied à l’un d’entre eux - et je ne suis pas un nain - j’aurais plus de chances de me casser un orteil que de leur faire mal.
Je leur demande : « et que faites vous si vous prenez un bon coup de pied ? Sûrement, vous essayez de trouver un autre travail ? »
« Non, vous devez y retourner la nuit suivante, ou vous perdez le respect de vous-même, » dit le Noir dans un large sourire, mais avec sérieux.
Il y a une échauffourée sur la piste de danse. Mes deux videurs sont appelés pour aider à éjecter le fauteur de troubles. Ils bougent à l’unisson, avec une agilité surprenante. J’ai déjà vu une telle coordination, parmi des hommes qui leur ressemblent en bien des points : des gardiens de prison, qui règlent les perturbations dans les cellules de manière semblable.
Un jeune homme de petite taille, qui ressemble à un poisson pilote au milieu des requins, est escorté hors des locaux par huit portiers. Je remarque que lui aussi est un bodybuilder : ses biceps menacent de faire éclater les manches de sa chemisette. Il est saoul, mais pas suffisamment saoul pour ne pas reconnaitre une force irrésistible lorsqu’il y est confronté.


Je le suis dehors. A proximité une jeune fille en short de satin couleur crème, avec de grosses cuisses très pâles et des chaussures à haut talons en velours noir, est posée comme un sac sur l’épaule de son petit ami, le Saint Christophe qui la transporte de l’autre côté de la rue car elle est incapable de la traverser par elle-même. Elle est saoule et vomit, manquant heureusement son épaule mais atteignant le trottoir en plein. Les vomissures auront disparu au matin : cela vous rend fier de payer vos impôts locaux.
Il est deux heures du matin. Un peu plus loin, un petit attroupement s’est formé sous la fenêtre d’un premier étage. Une femme rubiconde avec des cheveux peroxydés et une cigarette collée au coin de sa bouche par la salive séchée crie le nom d’un quartier de la ville à la foule en-dessous d’elle. C’est une station de taxi, et elle hurle la destination des taxis au fur et à mesure qu’ils arrivent. Quelques-uns des passagers en attente sont trop saouls pour reconnaitre la destination des taxis qu’ils ont eux-mêmes commandé, et elle doit donc leur répéter.
Seuls les chauffeurs de taxi dans une situation financière désespérée travaillent les samedi soirs. Ils ont bien sûr tous déjà été volés, la plupart du temps sous la menace d’un couteau, et un sondage informel que j’ai effectué une fois m’a révélé qu’environ un tiers d’entre eux s’étaient fait voler leur voiture. Je me souviens d’un chauffeur – qui travaillait le samedi soir pour payer son divorce – qui avait eu sept côtes cassées par des passagers rendus furieux par sa demande qu’ils payent leur course. Comme les portiers après un bon coup de pied, le chauffeur était retourné travailler immédiatement.
Le lundi matin suivant, j’entre dans mon service à l’hôpital. Dans le premier lit est assise une jeune fille de dix-huit ans, habillée d’un peignoir de bain en satin de couleur or, qui regarde fixement dans le vide. Sa pression sanguine est élevée, son rythme cardiaque trop élevé, ses pupilles sont dilatées. Elle ne m’entend pas lorsque je lui parle, ou du moins elle ne répond pas. J’essaye de lui poser trois questions simples, puis elle se penche en avant, hurle « au secours ! », et s’effondre sur son oreiller, épuisée et terrifiée.
Le samedi soir elle a été au club XL, une vaste grange transformée en piste de danse, où tout le monde prend de l’Ecstasy – méthylènedioxyméthamphétamine, de pureté très variable - et rentre en transe. Nous avons un flot continu de patients en provenance du XL ; il n’y a pas longtemps, l’un d’eux était mort à l’arrivée et l’ami qui était entré avec lui avait souffert de dommages cérébraux permanents. Cette jeune fille, toutefois, avait commencé à se comporter de manière étrange après avoir quitté le XL – gesticulant frénétiquement en direction de quelque chose qui n’existait pas - et avait été amenée à l’hôpital par un de ses amis.
A côté d’elle se tient un autre produit du XL. Elle avait réussi à rentrer chez elle le samedi soir, mais ensuite elle avait tenté de sauter par la fenêtre parce qu’elle pensait que les ennemis de son petit copain venaient pour la tuer. Elle avait pris de l’Ecstasy tous les samedi soirs depuis six mois, et cela l’avait rendu paranoïaque pendant la majeure partie de cette période. En fait, elle avait abandonné son travail dans un bureau parce qu’elle avait le sentiment que les autres employés complotaient contre elle. Assez étrangement, elle sait que l’Ecstasy n’est pas bon pour elle, que cela a presque ruiné sa vie.
« Pourquoi en prenez-vous, alors ? »
« Je veux parvenir à passer la nuit. »
Dans une autre partie de l’hôpital est allongée une jeune fille de seize ans qui a pris une overdose pour forcer les autorités locales à lui donner un appartement. Ces appartements sont alloués en fonction du besoin et de la vulnérabilité, et une jeune fille qui a tenté de se suicider pourrait difficilement avoir davantage besoin d’aide. Elle déteste sa mère parce qu’elles se disputent tout le temps, et elle a quitté sa maison pour vivre dans la rue ; elle ne sait pas qui est son père, et elle s’en moque. Elle détestait l’école, bien sûr, et l’avait quitté plus tôt que la loi ne l’autorise – pas que la loi s’en soucie beaucoup, cela dit.
Je lui demande : « Quels sont vos centres d’intérêt ? »
Elle ne sait pas de quoi je parle et fait la moue. Je reformule la question.
« Qu’est-ce qui vous intéresse ? »
Elle ne comprend toujours pas ce que je veux dire. Elle est pourtant intelligente, très intelligente même.
« Qu’est-ce que vous aimez faire ? »
« Sortir. »
« Où ça ? »
« Dans les clubs. Tout le reste c’est de la merde. »

19 commentaires:

  1. Aristide, n'auriez vous pas en rayons des livres plus amusants car là, je vais déprimer, je ne sais pas un ouvrage sur les fourmis, la reproduction des mouches à miel dans le bas Congo.

    Certes, ce n'est pas non plus très réjouissant mais les fourmis ne se bourrent pas gueule et ne vont pas en boîte de nuit , par contre elles se font la guerre tout le temps et pas tendrement plus façon gore.

    Quel rapport avec nous humains, aucun mais en regardant bien, il y a des similitudes. Revenons à votre texte, il n'est quand même pas très réjouissant, enrichissant sur les aspects de la société anglaise mais pas drôle du tout.

    Je vais aller au grenier.

    Ce qui est certain, nous n'aurons aucun commentaire de monsieur Elie Arié, sauf si délocalisation.

    Bonne journée et encore toutes mes excuses pour ce commentaire déjanté , abus de café.

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    1. Ah, je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous Grandpas. Je trouve Dalrymple plutôt drôle - pas réjouissant, certes, pas réjouissant du tout, mais amusant si l'on aime l'humour froid et pince-sans-rire.
      Ce qui est plutôt mon cas.
      En tout cas je ne suis pas bien sûr de pouvoir contenter votre désir d'ouvrages plus légers. Ici, comme vous le savez, je fais dans le sérieux, le poussiéreux, le pondéreux, voir carrément dans l'em... euh, l'ennuyeux.
      C'est un sacerdoce^^.

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    2. Mais l'ennuyeux me convient , l'humour acide aussi sinon je ne viendrais pas ici mais je suis un fan de l'humour déjanté et les anglais pratiquent très bien ce style.

      Pour le sacerdoce, je comprends car c'est pour cela qu' à Rome , il n' y a aps d'automobiles car les habits sacerdotaux.

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  2. Ces anglais sont vraiment des sauvages...

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    1. Sommes-nous sûrs de valoir mieux qu'eux?

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    2. Effectivement. Quand je vois ce qui se passe le samedi soir dans les rues de Rouen, de Rennes, de Lille ou encore de Bordeaux... "A mon époque", il y a de cela déjà 25 ans, on picolait pas mal entre étudiants mais on n'en repêchait pas un tous les trois mois dans la Garonne ou dans la Deûle et on ne bousillait pas les rétros ou les carrosseries des bagnoles garées au centre-ville, ne serait-ce que par crainte des patrouilles de police. Le "binge drinking" a progressé; la permissivité aussi. Les comportements antisociaux ne sont plus, non plus, l'apanage des populations marginales.

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  3. Evidemment que non, mais il ne faut surtout pas leur dire, nous cesserions alors d'être français à leurs yeux : prétentieux et suffisants.

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  4. Le "Newt and Cucumber" ? Le triton et le concombre enfin réunis ? Qu'est-il donc arrivé au Rose and Crown ?

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    1. Eh bien, Jacques, je vois que vous êtes un connaisseur. Laissez moi deviner : vous avez été videur dans votre jeunesse, c'est bien ça?

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    2. Videur, oui, mais de pintes de Guinness ! J'ai même été un temps barman dans un pub... Fonction exaltante et demandant de plus en plus de tact à mesure qu'avance la soirée.

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  5. Bonjour,

    Tombé par hasard sur ce billet de Dalrymple, je me permets de vous en transmettre le lien

    http://www.city-journal.org/2013/23_3_otbie-michael-philpott.html

    au cas où vous ne l'auriez pas déjà lu.

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    1. Merci, je l'ai lu. Je suis abonné au City Journal.

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  6. Peut-être sommes-nous la génération du ré-ensauvagement.

    Derrière l'objectivité du récit de Dalrymple se trouve néanmoins un flux de subjectivités, un nœud de conventions sociales qu'il serait bien en peine de nous décrire. Les muzz ont le licite et l'illicite ; nous avons le stylé et le ringard - termes désormais passés dans le langage soutenu tant il est vrai que ces appréciations se limitent aux "ça-fait-pit' et autres "swaaaag! ".

    Quoi qu'il en soit, de mon côté, ça donne ça : http://hassanperrierlajoie.tumblr.com/post/41516407495/invitation-au-crime-passionnel-juillet-2008

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  7. Bonjour Aristide,

    « On n’ est pas sérieux quand on a dix-huit ans » disait fort justement le poète et que confirmait notamment dans les années 80 Cindy Lauper qui chantait :




    http://www.youtube.com/watch?v=PIb6AZdTr-A

    A l’ époque elle précisait quand même « when the working day is done »



    Le problème se pose c’ est quand on a affaire à des « adulescent » de 48 ans…

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    1. Effectivement, girls (and boys) wanna have fun. C’est bien normal, c’est de leur âge.
      Mais je crois qu’il existe néanmoins des différences entre hier et aujourd’hui. Entre la jeunesse actuelle et celle de nos parents, ou la nôtre si nous sommes suffisamment vieux.
      Tout d’abord nous n’avons sans doute jamais eu autant de « distractions » de tout genre facilement accessibles au plus grand nombre, et notamment jamais eu un accès aussi facile à la sexualité et à tout un tas de drogues très puissantes.
      Par ailleurs, au moment même où les tentations devenaient plus nombreuses et plus fortes, les inhibitions s’érodaient, pratiquement jusqu’à disparaître (les deux sont bien sûr lié).
      Les lois devenaient plus permissives en beaucoup de domaines et surtout les mœurs se relâchaient considérablement.
      L’idée que, comme dirait Camus, « un homme, ça s’empêche » est devenue largement incompréhensible. Aujourd’hui, le débraillé règne pratiquement sans partage, dans la tenue vestimentaire, dans le comportement quotidien (ces innombrables jeunes gens qui baillent sans mettre la main devant leur bouche…), dans la recherche du plaisir, etc.
      Les restrictions morales d’antan (d’il y a à peine cinquante ans en fait) se sont réduites comme peau de chagrin, et bien entendu les jeunes générations sont les premières touchées par cette permissivité qui est une fausse liberté.
      Bref, tout cela pour dire que, oui, bien sûr, la recherche des paradis artificiels est consubstantielle à l’humanité, la fièvre du samedi soir est aussi vieille qu’Adam et Eve (après qu’ils eurent croqué la pomme, quand même), mais aujourd’hui me semble bien pire qu’hier.
      Ce que décrit Dalrymple n’a pas toujours existé, en tout cas pas à cette échelle.

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  8. Effectivement c’ est le résultat de deux mouvements récents mais profonds de la société occidentale sur fond d’ individualisme exacerbé :

    D’ une part nous assistons à l’ avènement des morales « minimalistes » ( est considérée comme immorale uniquement une « actions causant du tort à autrui » ( du type meurtres, viol ou vol ) sur les anciennes morales « maximalistes » ( qui englobent également les violations morales sans victimes du type recherche du plaisir tel que masturbation,libertinage entre adultes consentants, tabagie, usage de drogue,…).

    D’ autre part on peut constater comme le prévoyait Tocqueville l’ extension de la démocratie entendue comme « égalisation des conditions » : la multitude petit à petit accède à des modes de vie qui étaient autrefois l’ apanage d’une aristocratie ou élite ( libertinage, drogue,…). Elle est révolue l’ époque oû l’ usage des stupéfiants était réservé à une élite littéraire ( Jean Cocteau,…), rock ( Keith Richards,…) ou politique ( élus et ministres cocaïnoman ). Il semble qu’ un adolescent sur quatre touche au canabis….

    L’idée qu’ « un homme, ça s’empêche » est devenue incompréhensible ( sinon ringarde ) pour une jeunesse hédoniste pour qui selon le mot de je ne sais plus qui « un quart d’ heure de bonheur ça ne se refuse pas « .

    Il va de soit que je suis d’ accord sur le fond de l’ affaire avec vous Aristide avec la réserve suivante : ma génération n’ a pas connu « un accès aussi facile à la sexualité ».Je confesse qu' à 18 ans j’ aurais bien voulu .

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    1. Je ne sais pas à quelle génération vous appartenez Michka, mais je comprends très bien les désirs du jeune homme de 18 ans que j'ai aussi été.
      Cependant l'homme que je suis devenu comprends, ou crois comprendre, que ce dont nous avons envie n'est pas toujours ce qui est le meilleur pour nous sur le long terme.
      Je parle là d'un point de vue collectif bien sûr. Je n'exclus pas du tout que certains d'entre nous puissent faire bon usage de la liberté sexuelle. Comme moi par exemple :-)))

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  9. L'extrait est sympa. L'accès à la sexualité plus facile à notre époque pour la jeune génération, ça je ne sais pas.. A vrai dire je vois pas du tout, à l'avènement des sites porno en streaming et des "machine suceuse de bite" ou "Poket Pussy" qui se démocratise, ça ne ressemble pas beaucoup à de l'épanouissement sexuel tout ça quand même.. SI on regarde la société japonaise on peut voir une évolution allant même vers l'inverse..

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