Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 12 mars 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (1/5)




Selon ma bonne (?) vieille habitude de faire des feuilletons, je commence aujourd'hui la publication d'un long compte-rendu, en cinq parties, consacré à un livre américain important, paru l'année dernière. Ce livre, intitulé "Mismatch" est important en ce qu'il est, à ma connaissance, le premier à démontrer selon les méthodes de la science sociale ce dont toute personne réfléchie pouvait se douter, à savoir que la discrimination positive est un véritable poison, totalement dépourvue d'effets bénéfiques. Cela valait bien, me semble-t-il, la vingtaine de pages que je vais lui consacrer.
Aujourd'hui donc l'introduction, et la semaine prochaine nous attaquerons le coeur du sujet.
Bonne lecture au long cours !

 
La discrimination positive (adaptation du terme américain « Affirmative Action ») est le rejeton difforme et incontrôlable issu de l’accouplement de la passion pour l’égalité et de la diversité ethnique.
Le terme désigne toutes les politiques publiques et toutes les initiatives venant d’organisations privées qui visent à assurer une égalité des chances effective pour tous les « groupes » constituant la société. En d’autres termes, certains « groupes sociaux » sont censés être discriminés dans leur accès aux places, aux honneurs et aux bénéfices, par le ou les « groupes sociaux » censés contrôler ces places, ces honneurs, ces bénéfices. Par conséquent, une véritable égalité des chances nécessitera d’apporter une aide particulière aux individus appartenant à ces populations discriminées.
Pour partir de l’exemple américain, la discrimination positive, née dans les années 1960, visait initialement à contrebalancer les effets des multiples discriminations dont étaient supposés souffrir les afro-américains. Non sans quelques raisons, on pouvait en effet penser qu’une partie de la population blanche n’était pas prête à traiter ses compatriotes noirs sur un pied d’égalité, que par conséquent les étudiants noirs ne seraient pas retenus par les universités les plus prestigieuses, que des entreprises refuseraient systématiquement les candidats noirs, que les partis politiques n’accepteraient pas d’ouvrir leurs rangs aux afro-américains, et ainsi de suite ; ce sans compter les séquelles laissées par des siècles d’esclavage. Pour réussir à s’intégrer pleinement dans la société américaine les afro-américains avaient donc, pensait-on, besoin d’un coup de pouce initial, d’une aide temporaire pour pouvoir, à terme, concourir vraiment à égalité avec les autres. Il fallait les discriminer, mais cette fois positivement, en leur accordant un traitement préférentiel pour surmonter les obstacles particuliers auxquels ils étaient confrontés.
Présentée ainsi la discrimination positive peut presque paraître défendable, car il n’est guère contestable que, parfois, certaines parties de la population ont bien été victimes de traitements différenciés et injustes visant à les maintenir dans la sujétion. Le cas des afro-américains est évidemment topique. Malheureusement, cette notion de discrimination positive porte en elle des tares congénitales inguérissables qui ont tôt fait de transformer un souci légitime d’assurer à tous la plus grande égalité des chances possible en une incontrôlable machine à générer des injustices et des divisions sociales très graves.
Tout d’abord, l’idée que certaines parties de la population mériteraient un traitement privilégié pour surmonter les obstacles qui leur ont été injustement opposés ne saurait rester cantonnée bien longtemps aux quelques cas incontestables de groupes réellement discriminés. Dans un régime démocratique, il est en effet presque inévitable que la passion pour l’égalité sorte de ses limites légitimes, comme le remarquait déjà Tocqueville il y a presque deux siècles de cela. De l’idée défendable que les hommes sont tous égaux en droits (naturels), on passera trop facilement à l’idée fausse que les hommes sont fondamentalement identiques en toutes les qualités essentielles. Par conséquent, on en déduira que des groupes de gens différents - les hommes et les femmes, les Noirs et les Blancs, les hétérosexuels et les homosexuels, les enfants des pauvres et les enfants des riches – devraient obtenir des résultats statistiquement identiques : le même revenu moyen, le même niveau d’étude moyen, les mêmes proportions entre ceux qui deviendront concierges et ceux qui deviendront directeurs généraux, etc. Lorsque cela n’arrive pas, la cause sera censée en être le mauvais comportement des individus et une organisation sociale injuste. Pour le dire autrement, toute différence statistiquement significative entre les différentes composantes de la société sera interprétée comme le résultat d’une « discrimination ».
Or, comme les individus et les groupes présentent bien des différences significatives du point de vue de leurs capacités, différences qui conduisent naturellement à des résultats différents, on verra se multiplier très vite les accusations de « discriminations », et les demandes que les pouvoirs publics interviennent pour les réparer.
La présence au sein de la société d’un groupe historiquement indéniablement discriminé et aisément identifiable par ses caractéristiques physiques – en l’occurrence les afro-américains – est, le plus souvent, le cheval de Troie par lequel sera introduit dans un régime théoriquement voué à l’égalité de tous devant la loi l’idée qu’il est légitime de diviser la société en une multitude de « groupes », et d’accorder à certains d’entre eux un traitement préférentiel au détriment des autres. En s’autorisant de leur exemple, quantité d’autres « groupes » se découvriront « discriminés » et réclameront de pouvoir eux aussi bénéficier de mesures de compensation.
Par ailleurs, précisément dans la mesure où l’égalité des capacités est une illusion, la plupart des remèdes modérés échoueront à produire les résultats désirés. On s’apercevra, par exemple, qu’encourager les jeunes femmes à être aussi carriéristes que leurs collègues masculins et à investir les domaines traditionnellement tenus par les hommes, comme les sciences, la technologie, la politique, etc. ne produira que de très modestes résultats d’un point de vue statistique. Les femmes continueront, en moyenne, à arbitrer différemment des hommes entre la famille et le travail, et à préférer devenir institutrice plutôt qu’ingénieur informatique.
On en viendra par conséquent très vite à des actions beaucoup plus drastiques, c’est-à-dire, en pratique, à établir des quotas. De l’exigence compréhensible, bien que sans doute irréalisable, d’une véritable égalité des chances, on passera à la revendication bruyante de l’égalité des résultats pour tous et dans tous les domaines. On se mettra donc à compter le nombre de femmes, ou de Noirs, ou en général de « discriminés », présents dans telle ou telle profession ou à tel ou tel niveau de responsabilité, et on exigera que ce nombre soit à peu près égal à la proportion des « discriminés » au sein de la population dans son ensemble. Si tel n’est pas le cas, et ce ne sera presque jamais le cas, on leur réservera d’office un certain nombre de places, en les exemptant en tout ou partie de la concurrence à laquelle sont soumis les « non-discriminés ».
Et c’est ainsi qu’en France nous avons, par exemple, la parité en politique – c’est-à-dire des quotas de candidatures féminines – et que, aux Etats-Unis, les passe-droits raciaux et sexuels se sont multipliés dans de nombreux domaines, mais sans doute dans aucun de manière aussi spectaculaire qu’à l’Université. Les Noirs en sont les premiers bénéficiaires, ce qui signifie que, dans les universités les plus sélectives, un Noir verra souvent son dossier accepté avec un niveau scolaire très inférieur à celui des autres candidats.

Mais peut-être le terme de « bénéficiaire » est-il inexact car, si cette pratique des quotas raciaux ou sexuels a bien évidemment pour premier effet d’évincer nombre de candidats parfaitement qualifiés mais ayant le malheur de ne pas appartenir à des groupes officiellement « défavorisés », son second effet est sans doute de tirer vers le bas ceux même qu’elle est supposée aider. La discrimination positive dans l’enseignement supérieur aurait ainsi le rare privilège d’être doublement injuste et nocive : pour ceux qui n’en bénéficient pas, et pour ceux qui en bénéficient.
Telle est du moins la thèse défendue dans un ouvrage américain récemment paru, et intitulé Mismatch. Comme souvent pour les livres américains, le sous-titre vous renseigne sur le contenu du livre bien mieux qu’un quatrième de couverture « How affirmative action hurts students it’s intended to help, and why universities won’t admit it » (« Pourquoi la discrimination positive nuit aux étudiants qu’elle est censée aider, et pourquoi les universités ne l’admettront pas »). Ecrit par un universitaire (Richard Sander) et un journaliste (Stuart Taylor Jr) aux pedigrees impeccablement libéraux (au sens américain du terme, c’est-à-dire de gauche)[1], Mismatch n’est aucunement une charge « d’hommes blancs en colère » contre la discrimination positive, comme les défenseurs de cette dernière aiment à caractériser leurs adversaires. Mismatch esquive la plupart des questions morales relatives à la discrimination positive – telle que son injustice fondamentale – pour se concentrer sur un problème pratique : produit-elle les effets désirés, c’est-à-dire aide-t-elle réellement les « minorités défavorisées » ? Ce à quoi les deux auteurs répondent que, loin d’aider les représentants des dites minorités, la discrimination positive les empêche le plus souvent de réussir, et ils le démontrent avec suffisamment de données chiffrées pour ébranler même le plus convaincu des partisans de la discrimination positive – à condition bien évidemment que ce partisan soit accessible à la raison, ce qui ne va pas toujours de soi.


[1] Richard Sander se présente lui-même comme “a law professor and economist at UCLA who worked as a community organizer on Chicago’s South Side and civil rights activist in California” et Stuart Taylor Jr est un ancient du New York Times.

16 commentaires:

  1. Ah, voilà un sujet passionnant ! Vivement mercredi prochain, tiens…

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    1. Suspens...

      Tenez Didier, puisque vous êtes là : vous aviez dit, lorsque j'ai publié mon premier billet sur la peine de mort, que le sujet vous intéressait particulièrement, mais vous n'avez pas donné suite. Je ne sais donc pas si mes arguments vous ont persuadé, laissé indifférent, lassé, amusé, indigné, ou autre chose encore. Je serais curieux de savoir. Si ça ne vous dérange pas, bien sûr.

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    2. À dire vrai, j'ai trouvé les arguments assez "faiblards" ; en tout cas pas vraiment convaincants, sauf pour les déjà convaincus. Mais, pour vous faire une réponse plus détaillée, et donc un peu moins con, il faudrait que je relise tout ça, car ça commence à être déjà un peu ancien dans ma pauvre cervelle…

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    3. Ne vous donnez pas cette peine, c'était pure curiosité de ma part. Il ne s'agit pas de réouvrir le débat.
      Cela étant dit, votre réaction ne me surprend qu'à moitié. D'autres gens m'ont déjà fait la même remarque. Après réflexion, et en toute immodestie, j'ai tendance à penser que cela tient moins à la force intrinsèque des arguments qu'au fait d'attendre un type de démonstration que le sujet n'autorise pas. Comme dans presque tout ce qui concerne les affaires humaines, on ne peut proposer que des arguments plus ou moins raisonnables, pas une démonstration par a+b.

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  2. Que voilà un sujet intéressant, qui mérite en effet d’être approfondi. Cinq épisodes : voilà qui promet !

    Je profite de mon passage pour signaler à ceux qui ne le connaitraient pas (c’était encore mon cas très récemment) l’existence d’un site sur lequel votre fameux Dalrymple publie de petits textes bien joliment ciselés (il est entouré de bonne compagnie, en plus ;) )
    http://takimag.com/article/the_wisdom_of_a_ukrainian_plumber_theodore_dalrymple#axzz2vkfuuIAh

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    1. Heureux de savoir que vous êtes toujours parmi nous, même si vous vous manifestez trop rarement ("esprit de Dxdiag, es-tu là? Si oui frappe trois fois sur ce blog en bois").
      Et merci pour le lien. Dalrymple est assez productif (ce qui implique aussi que, parfois, ce qu'il écrit peut laisser à désirer du point de vue de la qualité) et je suis loin de connaitre tous les magazines ou blogs sur lesquels il publie.

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  3. La discrimination positive est l’exemple même de la fausse bonne idée (et si on cherche bien on découvre sans surprise que ce genre d’initiative vient de la funeste « New Left » états-unienne). En France nous sommes normalement tranquille, la République ne reconnaissant pas les communautés (merci le libéralisme). Pourtant l’exemple de la parité hommes/femmes imposée en politique montre que l’idéologie égalitariste rôde toujours.

    Pour en avoir discuté avec des gens de gauche, la sympathie instinctive qu’ils ont pour ce genre de mesure ne résiste guère à quelques minutes d’argumentation. C’est en général là que certains se mettent à vous bouder.

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    1. En France la discrimination positive existe déjà pour les femmes, non seulement en politique mais aussi dans la fonction publique, en attendant le secteur privé.
      La discrimination positive sur critères ethniques n'existe pas officiellement mais elle n'attend qu'une occasion pour s'installer et certaines institutions la pratiquent déjà sans le dire, comme par exemple ScPo Paris. Nous aurions grand tort de croire que nous sommes à l'abri de ce genre de choses.

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  4. Pour Science Po ce sont des procédures d'évitement du concours pour des zones "en difficulté" (et non pour un groupe ethnique), qui sont purement symboliques dans la mesure où les quelques sélectionnés (j'en ai croisé, il y a des prolos blancs aussi) n'ont pas le niveau pour achever la formation (et en interne on leur fait bien regretter leur douteux privilège), mesures qui font diversion des problèmes réels que peuvent connaître certaines villes.

    Et qui s'est félicité à l'époque de l'initiative du mauvais gestionnaire surpayé et drogué Richard Descoings? C'était N. Sarkozy...Pas le genre d'homme qu'on aurait cru influencé par la New Left....

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    1. A Science Po Paris tout comme dans les offices HLM ou bien dans l’éducation nationale la « mixité sociale » est avant tout le faux nez de la mixité ethnique même si, bien entendu, tout le monde jure ses grands dieux que ce n’est pas le cas et même si à l’occasion des « non-divers » peuvent profiter de la procédure. Si un jour la discrimination positive sur critères raciaux doit s’étendre en France ce sera sous couvert de « mixité sociale », vous pouvez en être sûr.

      En ce qui concerne ceux qui sont admis à Science Po sur critères dérogatoires, personne ne sait exactement ce qu’ils deviennent, à ma connaissance. Je ne crois pas qu’il existe d’étude indépendante qui nous permettrait de connaître l’ampleur du « coup de pouce » qui leur est accordé ni leur parcours ultérieur. Pour le moment ils sont peu nombreux mais ce qui compte dans ce genre d’affaire c’est moins le nombre que le principe : une fois que vous avez fait accepter le principe de la discrimination positive, même pour très peu de personnes, vous avez créé une brèche qui ne demandera ensuite qu’à être élargie.

      Et bien sûr qu’une partie non négligeable de la droite française est favorable à la discrimination positive, ou est au minimum trop faible pour la refuser. C’est bien pour cela que j’ai dit que nous aurions tort de nous croire à l’abri de l’extension de ce genre de pratiques.

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  5. Il y a toujours des dommages collatéraux même pour une loi ou idée qui au début semblait effacer une injustice, un homme ou une femme ayant un taux de mélanine important devra se justifier que la place qu'il occupe , il la doit à sa compétence et non à son origine ethnique ou autre.

    Il y a toujours un avers et revers dans une médaille.

    Un exemple , ma fille qui en cinquième année de droit des affaires à Assas me posa une question: "Penses tu que l'on m'est pris pour mes origines"; ma réponse fut négative mais il restera toujours un doute dans son esprit.

    Il faut avouer que dans sa promotion sur les quarante étudiants, elle ne sont que deux dont les origines ne sont pas que caucasiennes.

    Doute il y a eu, doute il restera.

    Pour information pour être admis en deuxième année dans cette discipline , il faut avoir une moyenne au dessus de 13.

    .

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    1. Oui, il est difficile de se défaire du poison du soupçon. Mais, comme vous le verrez, il y a pire encore puisque la discrimination positive conduit à faire échouer quantités d'étudiants qui auraient très bien pu réussir ailleurs.

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  6. Bravo et merci pour ces reader's digest à épisodes. Toujours passionnants, ils sont, dans notre société-prison de prêt-à-penser, une fenêtre ouverte sur l'extérieur.

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  7. "Richard Sander se présente lui-même comme “a law professor and economist at UCLA who worked as a community organizer on Chicago’s South Side and civil rights activist in California”

    C'est un pédigrée de Président des US, il me semble qu'Obama a un parcours assez similaire. Je ne sais si vous allez traiter la question de Obama, a-t-il bénéficié de l'affirmative Action??

    L'ouvrage dont vous faites la restitution ne s'intéresse-t-il qu'aux USA, ou va-t-il faire un tour du côté de l?Afsud, dont je crois que c'est un objet d'études assez concluant pour tout ce qui est AA. J'en ai parlé avec une relation sudaf qui m'expliquait les barrières mises dans leur parcours.

    Mais on spécule, on verra la suite au prochain épisode, vous avez l'art du teasing, vous devriez écrire des séries pour HBO...

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    1. Ah oui, effectivement. Sauf que Sander, à la différence d'Obama, est un vrai prof d'université, et qu'il semble doté d'honnêteté intellectuelle.
      Savoir si Obama a bénéficié de l'affirmative action est la question à 100$, qui restera sans doute sans réponse. Comme le disait Grandpas plus haut, le soupçon subsistera toujours. Ce n'est pas le moindre défaut de la discrimination positive.
      Et en ce qui concerne l'Afrique du Sud, la réponse est non. Ce livre ne parle que des USA. Il faut dire qu'il est déjà suffisamment difficile d'obtenir les données pertinentes aux Etats-Unis, alors en Afrique du Sud... Mais ce n'est pas bien grave : les conclusions auxquelles parviennent les auteurs sont universelles, en substance.

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