Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 26 mars 2014

Discrimination positive : la perversité de la diversité (3/5)



 
On le voit, tout est donc en place pour que l’effet « mismatch » joue sur une très large échelle. Reste à montrer que cet effet est bien réel.
Pour cela les écoles de droit (Law Schools) offrent une opportunité unique de tester la théorie. D’une part car elles font partie des établissements d’enseignement supérieur dans lesquels les préférences raciales sont les plus largement utilisées, et d’autre part car les étudiants passent tous en fin de scolarité un examen normalisé au niveau national, l’examen du Barreau (Bar exam), ce qui permet donc de comparer les résultats d’une université à l’autre.
La première constatation à faire est que les notes obtenues par les étudiants lors de leurs études de droit sont un excellent indicateur de leurs performances futures lors de l’examen du Barreau, comme le montre le schéma suivant.

  
Clairement, les performances lors de la scolarité comptent énormément pour réussir l’examen final. Rentrer dans une école de droit ne suffit pas, encore faut-il être capable de maitriser correctement les matières qui y sont enseignées (ce qui n’est bien sûr pas le cas pour toutes les écoles).
La seconde constatation est que le taux de réussite à l’examen des étudiants Noirs est beaucoup plus faible que celui des étudiants Blancs, y compris lorsque leurs indices académiques sont identiques au sortir du College. Des étudiants Noirs et des étudiants Blancs qui intègrent une école de droit avec a priori le même potentiel scolaire en sortent pourtant avec des chances de réussir l’examen très différentes.
La troisième constatation est que cette disparité raciale disparaît lorsque l’on prend en compte les notes obtenues par les étudiants lors de leur scolarité. Un étudiant Blanc et un étudiant Noir qui sont chacun, par exemple, dans les dix meilleurs de leur classe ont les mêmes chances de réussite à l’examen du Barreau.
La conclusion qui s’impose est double : d’une part l’examen du Barreau n’est nullement biaisé en défaveur des « minorités », d’autre part la cause des difficultés rencontrées par les Noirs et les Latinos est à rechercher dans leur scolarité au sein des Law Schools.
L’explication de ces difficultés de loin la plus plausible est l’effet mismatch. Supposons deux étudiants newyorkais, l’un Blanc et l’autre Noir, qui finissent tous deux leur scolarité au college avec le même indice académique, bon mais pas exceptionnel. Le premier rentrera à Fordham, classée trentième parmi les écoles de droit, mais le second, du fait de la discrimination positive, sera admis à Columbia, classée cinquième. L’étudiant Blanc termine sa scolarité avec des notes qui le situent dans le milieu de sa classe, tandis que l’étudiant Noir, dans un environnement beaucoup plus compétitif, terminera dans les dix derniers. Ce mauvais classement signifie non seulement que l’étudiant Noir aura moins appris que ses condisciples de Columbia, mais aussi qu’il aura moins appris que l’étudiant Blanc de Fordham, parce qu’il aura été confronté à un enseignement qui n’était pas adapté à son niveau réel : les concepts auront été introduits à un rythme trop rapide pour lui, et insuffisamment expliqués pour son niveau de compréhension, la charge de travail aura été trop élevée pour qu’il puisse s’acquitter des exercices demandés, etc.
En effet, contrairement à ce qui est parfois affirmé par les partisans de la discrimination positive, les étudiants admis sur quotas raciaux ne rattrapent pas leur retard au cours de la scolarité. Ils commencent avec de mauvaises notes et terminent, en moyenne, avec des notes plus mauvaises encore. Etre placé au milieu d’étudiants beaucoup mieux préparés qu’eux n’a pas pour effet de les tirer vers le haut, mais bien plutôt de les pousser vers le bas. Encore heureux s’ils ne quittent pas purement et simplement l’université avant la fin de leurs études.
Autrement dit, pour notre étudiant Noir admis à Columbia, la discrimination positive aura été un cadeau empoisonné : alors qu’il aurait pu réussir à Fordham aussi bien que l’étudiant Blanc, il sera, au terme de sa scolarité beaucoup plus susceptible d’échouer à l’examen du Barreau que ce dernier.
Selon les analyses de Sander et Taylor, en effet, la discrimination positive, via l’effet mismatch, multiplie par deux le taux d’échec des Noirs à l’examen du Barreau. Ce qui signifie que chaque année les écoles de droit ruinent les chances de carrière, et peut-être les vies, de milliers d’étudiants, qui auraient pu réussir si seulement ils ne s’étaient pas vu accorder un passe-droit basé sur la couleur de leur peau.

 
Mais, dira-t-on peut-être, un diplôme de Columbia est bien autre chose qu’un diplôme de Fordham sur le marché du travail. Les cabinets d’avocat s’arrachent les diplômés des écoles les plus prestigieuses, par conséquent le jeu pourrait en valoir la chandelle : un taux d’échec plus élevé mais de meilleures perspectives de carrière pour ceux qui réussiront.
Cependant, une analyse plus précise des carrières des diplômés en droit montre que cet effet ne joue pas sur le long terme. Comme on pouvait s’y attendre, la discrimination positive a appris aux employeurs à être circonspects avec la valeur des titres universitaires de ceux qui se présentent à eux. Lors d’un premier recrutement, s’ils ne sont pas insensibles au classement de l’école d’où sort le candidat, ils font aussi attention aux notes obtenues par ce dernier lors de sa scolarité, et jugent ensuite leurs salariés sur leurs performances, et non pas sur le nom de leur école – ce qui est bien normal dans un milieu professionnel où la concurrence est très vive. En conséquence, au bout de quelques années, les trajectoires professionnelles s’égalisent et un bon diplômé de Fordham a au moins autant de perspectives de gains et d’avancement qu’un mauvais diplômé de Columbia. Les notes obtenues lors de la scolarité sont un indicateur bien plus fiable du succès professionnel futur que le nom de l’université marqué sur le diplôme.

 
Que la discrimination positive conduise à faire échouer en grand nombre les étudiants qui en bénéficient, alors que ceux-ci auraient très bien pu réussir dans une université de rang inférieur, où leur niveau aurait été proche de celui de leurs condisciples, serait déjà une raison suffisante pour en finir avec elle. Mais ses effets négatifs ne s’arrêtent pas là. La discrimination positive empoisonne en effet toute la vie universitaire, et au-delà contribue à entretenir voire à créer ces tensions raciales qu’elle était censée guérir.
Les raisons n’en sont pas difficiles à comprendre.

4 commentaires:

  1. Juste pour le plaisir de faire l'avocat du diable (parce qu'en fait, je suis résolument contre la discrimination positive):"Ce mauvais classement signifie non seulement que l’étudiant Noir aura moins appris que ses condisciples de Columbia, mais aussi qu’il aura moins appris que l’étudiant Blanc de Fordham": pas sûr. Plus le niveau d'exigence est élevé et plus on apprend. Peut-être vaut-il mieux avoir 10/20 à Columbia que 15/20 à Fordham... Si je me réfère à mon expérience des écoles de commerce, c'est quand même un peu le cas. Même si selon moi, cela n'en fait pas un argument en faveur de la discrimination positive.

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    1. Peut-être vaut-il mieux avoir 10/20 à Columbia que 15/20 à Fordham.

      Oui et non. Il est vrai que celui qui a 10/20 à Columbia pourrait sans doute avoir des notes plus élevées à Fordham, mais dire cela c’est passer à côté de l’effet mismatch. Car l’effet mismatch revient à faire échouer des gens qui auraient pu réussir si seulement ils avaient été placés dans un environnement plus adapté à leur niveau de départ.
      Il faut bien garder à l’esprit que les étudiants que l’on compare ont le même niveau académique lorsqu’ils entrent dans une Law School. Or on constate que ces étudiants de même niveau ont des taux de réussite très différents suivant l’école dans laquelle ils se trouvent. Ceux qui se trouvent au milieu d’étudiants bien meilleurs qu’eux échouent beaucoup plus souvent que ceux qui ont le même niveau de départ que la moyenne de leurs camarades de classe. Ce qui semble déterminant, c’est n’est pas votre niveau de départ, c’est votre valeur relative, par rapport aux autres étudiants : il vaut mieux être dans le premier tiers de votre classe, que cela soit à Columbia ou à Fordham. Donc même si celui qui a 10/20 à Columbia pourrait peut-être, théoriquement, avoir 15/20 à Fordham, il n’est pas du tout vrai qu’avoir 10/20 à Columbia soit l’équivalent d’avoir 15/20 à Fordham : dans le premier cas vous courrez à l’échec, dans le second vous avez de très bonnes chances de succès.
      Donc il doit bien être vrai que l’étudiant de Columbia a moins appris que l’étudiant de Fordham, et ce même si cet étudiant aurait pu avoir 15/20 s’il avait étudié à Fordham.

      J’ajoute que cet effet n’a pas été documenté seulement dans les Law Schools mais aussi en STEM (Science, Technology, Engineering, Maths), même si Mismatch se concentre sur les écoles de droit.

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  2. Résumé d'un article du New York Times paru il y a quelques années.

    Deux sociologues de Princeton, Thomas Espenshade et Alexandria Walton Radford, ont publié une étude très fouillée sur les admissions et la discrimination positive au sein de huit universités particulièrement sélectives. Comme on pouvait s’y attendre, ils trouvèrent que les procédures d’admission semblent favoriser les candidats noirs ou hispaniques, tandis que des blancs ou des asiatiques avaient besoin de meilleurs notes et de meilleurs résultats au bac pour y entrer. Mais le plus étonnant, comme l’a fait remarquer Russell K. Nieli sur le site conservateur Minding the Campus, était quels blancs étaient les plus désavantagés : ceux du bas de l’échelle, des campagnes et de la classe ouvrière.

    Ce phénomène était particulièrement prononcé dans les universités privées visées par l’étude. Pour un candidat d’une minorité, plus la situation socio-économique est basse, plus l’étudiant avait de chance d’être admis. Pour les blancs, en revanche, c’était l’inverse. Un candidat de classe sociale supérieure avait trois fois plus de chance d’être admis qu’un blanc de basse couche sociale avec des résultats semblables.

    D’autre part, les préjugés culturels semblent aussi à l’œuvre. Russell K. Nieli met en avant un des points les plus remarquables de l’étude : tandis que la plupart des activités extrascolaires augmentent vos chances d’admission dans une école réputée, avoir un rôle de direction, obtenir des récompenses dans des organisations comme les ROTC lycéennes (sorte de boys scouts encadrés par l’armée américaine) ou les clubs 4-H (clubs de jeunes en milieu rural) diminue vos chances d’admission. Consciemment ou inconsciemment, les gardiens de l’éducation supérieure semblent défavoriser les candidats avec une image trop typée rurale ou conservatrice.

    Cette étude fournit une confirmation de ce que les étudiants ou anciens étudiants des universités les plus sélectives savent déjà. Le groupe le moins représenté sur les campus d’élite ne sont souvent pas les minorités raciales ; ce sont les Blancs de la classe ouvrière (et les Blancs chrétiens en particulier) des régions et des états conservateurs. De manière inévitable, la même sous-représentation persiste parmi les rangs des élites professionnelles que fournissent ces campus : en droit et sciences humaines, en finance, dans l’enseignement, les médias et les arts.

    Article original : http://www.nytimes.com/2010/07/19/opinion/19douthat.html
    L’étude citée: http://press.princeton.edu/titles/9072.html

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    1. Effectivement. Les principaux "bénéficiaires" de la discrimination positive sont les familles noires aisées et où les parents ont fait des études. En revanche les premiers touchées par cette discrimination sont les blancs issus des CSP-. Sander et Taylor en parlent assez longuement.

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