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mercredi 5 mars 2014

Christianisme et politique (2/2) : le christianisme n'est pas un humanitarisme



 
Un mot sur cette seconde partie de la série que j’ai intitulé « Christianisme et politique ». Cette partie pourrait, comme je vous l’avais dit, porter pour titre « Le christianisme n’est pas un humanitarisme ». Nos deux auteurs y traitent des rapports entre charité et compassion et plus largement des rapports entre l’enseignement du Christ et un certain humanitarisme moderne qui fait de la lutte contre la pauvreté matérielle le centre de la vie politique et morale.

Leur conclusion pourrait être résumée ainsi : la charité n’est pas la compassion et le christianisme n’appelle aucune « réforme sociale » particulière ni ne justifie, par lui-même, l’existence de l’Etat-providence ou de mécanismes de redistribution des richesses destinés à assurer la « justice sociale ». Si les chrétiens peuvent fort bien, en tant que chrétiens, approuver une certaine forme de charité légale, pour reprendre le terme de Tocqueville, il y aurait grand danger, pour le christianisme et peut-être aussi pour la cité, à essayer de tirer des évangiles une quelconque politique économique ou à identifier le message du Christ avec un appel à « renverser le système ».

Le texte d’Ernest Fortin prend pour point de départ une lettre pastorale publiée en 1986 par les évêques américains et intitulée : « Economic justice for all : pastoral letter on catholic social teaching and the U.S economy »

Bonne lecture.


La religion de l’humanité, la religion du semblable n’aurait certainement pas acquis l’empire qu’elle possède sur nos âmes si elle n’apparaissait comme le prolongement, la conséquence, peut-être la vérité effective du christianisme, de la religion du prochain. Et je crois qu’il est juste de dire que le sentiment du semblable nous apparaît comme la modalité moderne, donc vraiment humaine, enfin humaine de la charité chrétienne.
C’est une question bien difficile à débrouiller. Il est vrai que l’affect démocratique, la compassion pour le semblable suscite souvent les mêmes actions que produit la charité. La perspective, cependant, est radicalement différente. Le sentiment du semblable est un ingénieux aménagement de l’amour de soi. Parce que je le perçois comme mon semblable, je m’identifie à mon semblable souffrant et donc je désire le délivrer de sa souffrance, comme je désirerais être délivré de la mienne. En même temps, bien sûr, la compassion suppose que je ne souffre pas moi-même. Il faut que mon imagination morale soit, pour ainsi dire, de loisir, qu’elle ait du jeu si elle doit pouvoir s’appliquer à la souffrance d’autrui. Si je souffre moi-même, du moins avec une certaine intensité, cette disponibilité m’est ôtée. Et comme le souligne Rousseau, à qui nous devons les analyses les plus rigoureuses de la compassion humanitaire, la compassion la plus sincère comporte toujours, avec l’identification à autrui souffrant, la satisfaction du plaisir de ne pas souffrir moi-même.
 La charité est toute différente. Au sens strict ou plein du terme, c’est une disposition, une vertu que l’homme ne peut acquérir ou produire par ses propres forces. Techniquement, si j’ose dire, la charité c’est l’amour de Dieu, l’amour dont Dieu aime l’homme et d’abord l’amour dont Dieu s’aime lui-même dans l’échange trinitaire. Donc est charitable, au sens propre du terme, celui qui a part, par la grâce de Dieu, à l’amour de Dieu. C’est une définition théologique et même théologale, on peut la laisser de côté ici. Mais même si on regarde cette disposition dans une perspective simplement humaine, on voit que la charité revêt des traits qui l’éloignent beaucoup de la compassion démocratique. La charité, en effet, ignore le retour vers soi qui appartient à la vie même du sentiment du semblable, parce que la charité ne comporte ni identification à l’autre souffrant, ni sentiment satisfait et plaisant de ne pas souffrir soi-même.
Dans la charité, il n’y a ni identification à l’autre ni retour sur soi, tout simplement parce que la charité délivre du plan de l’humain et de ce double et unique esclavage à l’autre et à soi. En ce sens, la charité délivre de la compassion. Dans la charité celui qui est aimé est aimé – suivant l’expression si parlante – pour l’amour de Dieu ; il est aimé en tant qu’image de Dieu. Et cela pour une raison bien simple : dans la perspective chrétienne, seul Dieu est vraiment aimable, donc l’être humain n’est aimable que parce qu’il est à l’image de Dieu. Ainsi, celui qui aime de charité sort de lui-même pour n’y pas revenir et, dans l’autre sens, il tend à extraire de son moi l’autre qu’il aime, puisqu’il le regarde comme une image de Dieu et l’aime pour l’amour de Dieu. Il ne l’aime pas parce qu’il est son semblable, il ne l’aime pas parce qu’il est cette personne particulière, il l’aime parce qu’il est l’image de Dieu. Qui est l’image de Dieu ? Chacun lorsqu’il est regardé selon la charité. C’est pourquoi celui qui est aimé de charité est désigné de manière si modeste et pour ainsi dire si plate comme « le prochain », ou le voisin – neighbour ; il n’est ni « le semblable » ni « l’autre homme » qui sont les deux noms que nous donnons à celui que nous ne sommes pas. Le prochain n’est ni le semblable, ni l’autre homme, il n’appelle aucune phénoménologie subtile du même et de l’autre. Il est celui qu’on rencontre. « Et qui est mon prochain ? » demande le légiste – vous vous souvenez de l’Evangile de Luc. Mais sur la route qui descend de Jérusalem à Jéricho, le samaritain n’a aucune peine à reconnaître son prochain.

L’action des chrétiens en faveur des plus démunis relève-t-elle de l’humanitaire ou de la charité ?

Aujourd’hui en Occident, la religion du prochain et la religion du semblable tendent à se mêler confusément. Il est vraiment difficile de faire apparaître d’une façon à peu près compréhensible à l’opinion la différence entre les deux dispositions dont nous parlons. Puisque le signe de la charité c’est le service effectif du prochain, et puisque l’humanitarisme accomplit le service effectif du prochain, l’humanitarisme semble accomplir le christianisme. La perspective propre du christianisme est perdue de vue. L’abbé Pierre représentait très bien, il me semble – je parle de son personnage public, pas de son âme – ce point où la charité chrétienne tend à se perdre presque entièrement dans la religion démocratique du semblable. Dieu était entièrement absent de ses propos publics. A l’opposé, Mère Teresa, bien qu’elle ait déployé ses vertus héroïques dans un service humanitaire, l’a fait dans une perspective qui ouvre sur des dimensions que l’humanitarisme ne saurait trouver en lui-même et qui sont spécifiquement chrétiennes. Sans porter de jugement sur les personnes, l’Abbé Pierre et Mère Teresa m’apparaissent comme des figures en quelque sorte opposées. L’un nous installe dans la confusion, l’autre nous aide à en sortir.

Vous parliez des notions que la philosophie a découvertes et qui, paradoxalement, l’empêchent à présent de se mouvoir. Ne peut-on voir un phénomène similaire dans le christianisme qui a découvert le « prochain » et qui aujourd’hui ne sait trop que penser du « semblable » ?

Oui, le rapprochement est judicieux. Il est vrai que c’est le christianisme lui-même qui se met dans cette difficulté puisqu’il se donne à juger sur la charité, et la charité se donne à juger sur les effets de la charité, et les effets de la charité s’apprécient dans le service du prochain qui a toutes les apparences de l’aide humanitaire. Sauf que le service du prochain – je reviens à ce que je disais tout à l’heure – n’est pas effectué dans la même perspective par Mère Teresa et par un médecin humanitaire. Pour le dire d’un mot, la compassion humanitaire ou le sentiment du semblable s’occupe principalement des corps ; la charité chrétienne s’occupe des âmes et ne s’occupe des corps que dans la mesure où le sort des âmes est lié pour une part à la condition des corps. Mère Teresa n’imaginait pas que sa fonction ou plutôt sa vocation consistait simplement à soigner ou nourrir les corps, mais à agir pour le salut des malheureux. Evidemment, si la perspective chrétienne est devenue obscure ou est même entièrement perdue, si la notion de « salut de l’âme » est devenue inintelligible, la différence entre la charité et la compassion humanitaire est perdue de la même façon.
Tout cela est très difficile à démêler pour l’opinion, parce que tout cela est pris dans de vastes confusions qui affectent la manière même dont nos démocraties se comprennent. Pour une part, je le disais, nos démocraties se comprennent comme la réalisation du christianisme ou de ce qu’il y a de meilleur, de plus « humain » dans le christianisme. En ce sens, la confusion des deux dispositions ou des deux vertus – de la charité et de la compassion – appartient au cœur de la démocratie contemporaine. C’est une erreur, c’est une confusion, mais elle est constitutive du sentiment public qui caractérise nos sociétés.

Pierre Manent, Le regard politique

***

Ma dernière série de commentaires concerne l’enseignement des évêques au sujet de l’économie et de ce qu’ils appellent leur « option préférentielle pour les pauvres », l’un des pivots de cet enseignement, où l’argument est à nouveau présenté principalement en termes de droits.
On peut difficilement reprocher aux évêques de vouloir faire quelque chose à propos de la scandaleuse persistance du paupérisme au milieu d’une société qui devient chaque jour plus prospère. Sur ce point là, ils se contentent de suivre les injonctions de la Bible qui, comme ils le soulignent à juste titre, montre beaucoup de sollicitude pour les pauvres, les affligés et les défavorisés. A la différence des évêques, cependant, la Bible ne va pas jusqu’à suggérer que quelque chose pourrait leur être dû simplement à cause de leur pauvreté. Ici comme ailleurs, celle-ci considère le problème à partir de la perspective de celui qui accomplit un acte juste ou charitable, plutôt qu’à partir de la perspective de celui qui en bénéficie. L’idée force du message porté par le Nouveau Testament est que le chrétien, qui a tout reçu de Dieu, doit imiter celui-ci en partageant ses biens superflus avec ceux qui manquent des nécessités de la vie. La pauvreté dont parle le Nouveau Testament est le plus souvent la pauvreté spirituelle, qui parfois va de pair avec la pauvreté matérielle mais ne saurait être confondue avec elle. Dieu veut que tous soient sauvés, les riches comme les pauvres.
Il est vrai, comme nous le rappellent aussi les évêques, que Jésus lui-même vivait dans une pauvreté absolue et ne possédait pas même une pierre sur laquelle reposer sa tête ; mais il est également vrai qu’il avait quelques amis plutôt riches, qu’il ne condamnait pas et dont il n’hésitait pas à profiter de l’hospitalité. Et il n’avait apparemment pas de scrupules à autoriser ses disciples également imprévoyants à voler, de temps en temps, quelques gerbes de blé des champs voisins. Imaginez à quoi ressemblerait la société humaine si chacun devait vivre ainsi ! Au total, on serait presque tenté de dire que la Bible se soucie davantage du riche que du pauvre. De son point de vue, ce sont eux qui ont besoin d’être aidés. De plus, si les pauvres sont réellement plus proches de Dieu, je suppose que l’on devrait y réfléchir à deux fois avant de leur dérober leur pauvreté.
Encore plus frappant est le fait que le Nouveau Testament n’a absolument rien à dire concernant la réforme des structures sociales ou l’établissement d’institutions destinées à soulager la misère humaine. Ce que les évêques et d’autres de nos jours appellent « la justice sociale », à la différence, par exemple, de la justice légale est, comme nous l’avons vu une invention du 19ème siècle habituellement attribuée au théologien catholique romain Taparelli d’Azeglio. Il est aisé de faire remonter cette malencontreuse notion à Rousseau, qui appelait de ses vœux une réforme de la société selon des principes égalitaires. Le changement fut immense. Avant cela, chacun tenait pour évident que l’on était récompensé par la société dans la mesure des services que l’on rendait à celle-ci. Les veuves, les orphelins et les victimes de malheurs immérités devaient bien entendu être aidés, mais ils étaient un cas particulier appelant un traitement particulier. Rousseau alla plus loin, en stipulant que les récompenses devraient être distribuées sur la base du besoin plutôt que du mérite. Moins l’on était en position de contribuer à la société et plus l’on était en droit d’attendre d’elle. La compassion, plutôt que la raison, devint la marque de la dignité humaine et serait désormais censée dicter notre comportement envers les nécessiteux.
Ce cri de bataille fut repris par d’innombrables auteurs dans le siècle qui suivit. Dans La légende des siècles Victor Hugo pu dire d’un âne qui fait un écart pour ne pas écraser un crapaud qu’il était « plus saint que Socrate et plus grand que Platon ». Mais, en dépit de ses charmes, la compassion n’en reste pas moins, comme son nom l’indique, une passion. Elle n’est que lointainement apparentée à ce que la tradition chrétienne nomme « la miséricorde » et « la charité » qui toutes les deux, en tant que vertus, requièrent le contrôle de la raison. John Stuart Mill n’était pas très loin du compte lorsqu’il faisait remarquer, il y a un siècle et demi, que le nouvel état d’esprit parmi les chrétiens devait plus au déisme sentimental de Rousseau qu’à l’esprit de l’Evangile, pour lequel ni lui ni Rousseau n’avaient beaucoup de place.
Mais si la réforme sociale, plutôt que la réforme personnelle, est la clef des problèmes de la société civile, l’éducation à la vertu perd beaucoup de son importance. Il n’est pas vraiment nécessaire de s’attarder sur ce sujet et, de fait, les évêques montrent relativement peu d’intérêt pour cette question. Comme leurs modernes prédécesseurs, ils semblent avoir plus confiance dans les institutions, du moins est-ce ce que l’on déduit, par exemple, de la liste de leurs propositions concrètes, propositions auxquelles est consacrée plus de la moitié de leur lettre pastorale, et qui comprend des thèmes aussi spécifiques que la réforme fiscale, la réforme du système économique international, le droit à l’emploi, les syndicats, la politique agricole, la distribution de nourriture, la coopération nationale et internationale, les programmes sociaux, la formation professionnelle et les programmes de création d’emplois, et les investissements étrangers.
(…)
Il est curieux, pour dire le moins, que les évêques, dont le premier devoir est de prêcher l’Evangile, manifestent soudain un intérêt aussi obsessionnel pour des problèmes que le christianisme a toujours considéré comme étant du ressort des autorités civiles. En tant que professeur de théologie catholique, je ne peux que regretter qu’il me soit impossible de recommander leur texte à mes étudiants sans provoquer une catastrophe mineure. Dans la plupart des cas, ces étudiants en retirent l’impression qu’ils feraient mieux de lire les travaux des spécialistes sur le sujet. Les quelques pépites de sagesse chrétienne qui peuvent s’y trouver sont noyées dans un flot de détails universitaires et de références que seul un spécialiste ou un masochiste né pourrait avoir envie de compulser.
A l’inverse, ces mêmes étudiants réagissent avec enthousiasme à des livres tels que L’âme désarmée, d’Allan Bloom, qui leur donnent un aperçu de ce que pourrait être le monde si nous étions tous des hommes meilleurs, ou de ce qu’ils pourraient y voir s’ils devenaient eux-mêmes des hommes meilleurs. Cela les surprend que les évêques, qu’ils continuent à considérer avec respect, puissent consacrer autant de temps à parler de l’autoconservation (comme dans leur lettre à propos de l’arme nucléaire) et de l’autoconservation dans le confort (comme ils le font dans leur lettre sur l’économie) et si peu de temps à parler de l’amour du beau et du bien. Peu d’entre eux objectent vigoureusement à propos de tel ou tel point spécifique de ces lettres, qu’ils sont assez enclins à accepter comme une opinion parmi d’autres, mais ils résistent instinctivement à ce qu’ils perçoivent comme une tentative de réduire le christianisme à un enseignement sur les droits ou à une forme de moralisme déontologique.

Ernest Fortin, “The trouble with catholic social thought”, extrait de Human rights, virtue, and the common good

8 commentaires:

  1. Je suis occupée à d'autres recherches et n'ai pas le temps d'élaborer quelque chose à partir de votre article, mais déjà depuis la 1ère partie j'ai en tête, personnellement, une piste :
    pour Jacques Lacan, et d'autres dont moi, "la psychanalyse n'est pas un humanisme", au sens où il ne s'agit pas de caresses pour "faire du bien", mais d'accompagner l'autre dans la difficile recherche sur sa vérité et le sens de sa vie.
    Il n'était pas croyant, mais qualifia la religion catholique de "vraie" religion pour son abord de l'amour et de l'autre (à quoi je raccroche charité/compassion, mais compte-tenu de quelque chose du coté de la jouissance chez celui qui les met en pratique), et qu'elle est perpétuelle recherche de la vérité.
    Et ce qui m'a fait lier tout cela (votre titre, votre article, et mes connaissances personnelles), c'est en fait un autre titre, d'un autre chercheur de vérité,
    le frère de Jacques Lacan, le moine bénédictin Marc-François Lacan : "Dieu n'est pas un assureur".
    http://www.revue-christus.com/Lectures_spirituelles/Recension_commune_aux_livres__Dieu_n_est_pas_un_assureur__et__La_verite_ne_s_epuise_pas__/10/3674

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  2. "le christianisme n'est pas un humanitarisme"
    C'est même tout le contraire.
    Vous vous souvenez probablement du passage de Jean 12:3 qui narre l'épisode de Marie versant un parfum de grand prix sur les pieds de Jésus.
    Réaction de Judas: "Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ?"
    En passant chez Mathieu 26:14, on trouve juste après cet épisode "Alors, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? »"

    L'humanitarisme de Judas, confronté à Jésus, doit abattre Jésus. L'humanitarisme sans Dieu doit tuer Dieu.

    Pour finir, cette belle phrase de Nicolas Gomez Davila: "Jésus n'est pas venu pour résoudre la condition économique des pauvres, mais pour régler la condition morale des riches".

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    1. Oui, c'est bien cela, même s'il faut ajouter que le Christ se soucie aussi des pauvres, bien sûr. Mais dans un cas comme dans l'autre ce sont les âmes qui sont en question, pas les corps. Ou tout au moins notre condition matérielle n'est un sujet de préoccupation que pour autant que, sur cette terre, corps et âmes sont liés. Mais entre les deux la hiérarchie est claire.

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    2. Il est néanmoins constant, dans l'enseignement chrétien, que la richesse matérielle détourne l'âme de la recherche spirituelle. Vous citiez les amis riches que Jésus ne condamne pas. Sans les condamner, il les incite systématiquement à tout donner pour le suivre. Vous écriviez que le christianisme incitait à donner le superflu. Tant chez saint Luc que chez saint Paul, c'est du nécessaire qu'il faut se départir pour pouvoir s'abandonner à Dieu.

      Chercher dans ces exemples les bases d'une théorie sociale est un exercice très hasardeux, mais ils expliquent fort bien la méfiance des gardiens du dogme pour une idéologie visant à créer de la richesse.

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    3. Juste une précision tout d’abord : ce n’est pas moi qui parle dans ces textes, ce sont Pierre Manent et Ernest Fortin.

      Pour en venir à votre remarque. Vous avez bien sûr raison : il existe un fort courant ascétique au sein du christianisme, depuis ses débuts. Si mes souvenirs sont bons, Celsus, l’un des premiers critiques païens du christianisme, écrivait que, si les chrétiens étaient cohérents avec eux-mêmes, ils devraient tous se retirer dans le désert et mourir sans descendance.

      Simplement ce qui vaut au niveau individuel ne peut pas valoir au niveau collectif. Inciter les hommes, individuellement, à « tout quitter » ou à « se faire eunuque », comme le fait le Christ à l’occasion, c’est une chose, mais on ne peut pas avoir une société d’anachorètes. Par conséquent on ne peut pas organiser la vie politique simplement en fonction de la parole du christ. Il faut faire une place, et en fait une large place, à un art de la politique qui n’est pas spécifiquement chrétien, à ce que les philosophes classiques appelaient la prudence. C’est ce dont l’Eglise s’est rendue compte lorsqu’elle a commencé à être associée au pouvoir politique.

      C’est, si vous voulez, la différence qui existe entre le fait de prêcher le détachement des biens de ce monde et le fait d’édicter une loi interdisant le prêt à intérêt. Le premier est tout à fait conforme à la vocation de l’Eglise, le second pourrait fort bien se révéler totalement contreproductif, y compris pour l’objectif moral que s’assigne l’Eglise.

      Par conséquent il est tout à fait possible que l’Eglise puisse reconnaître que le régime politique dans lequel chacun est laissé libre d’améliorer sa condition matérielle par ses efforts est, tout bien pesé, encore le moins mauvais – y compris du point de vue de la moralité individuelle.

      Mais il faut ajouter que, de toute façon, aucun régime politique ne sera jamais parfaitement en accord avec le christianisme. Il y aura toujours une certaine tension entre l’ordre politique et l’enseignement de Jésus puisque, comme nous le rappelle le Christ, son royaume n’est pas de ce monde. L’ordre politique ne sera jamais pleinement chrétien, et il serait périlleux de vouloir faire coïncider les deux.

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  3. L’histoire montre que le christianisme n’est incompatible avec aucun régime politique et aucun courant politique (exception faite de l’URSS bolchévique et son athéisme obligatoire). Partant de là on ne peut que faire des observations sur la tendance chrétienne dominant une période.

    Le poète Louis Ménard a quant à lui développé une interprétation assez radicalement hostile au christianisme, qu’il associe à la fin de la liberté des cités grecques et à la Chute de l’Empire romain (cf les Lettres d’un mort : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5540816x.r=.langFR ).

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  4. Mon commentaire va encore paraître complètement idiot derrière cette avalanche d'écrits d'une grande portée intellectuelle et théologique mais je me lance quand même.

    Je ne serais jamais chrétien, n'ayant aucune compassion ou sens de la charité et c'est tant mieux, je n'ai ainsi que peu de comptes à rendre, c'est de l'égoïsme pur diront certains, je penserais plutôt que c'est une façon de se protéger.

    Sur le fait que le christianisme n'est que très peu compatible avec un système politique est peut être du au fiat qu'il est lui même une forme de dirigisme politique, Jésus n'était il pas un libéral ?

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