Le livre de Sander et Taylor porte pour titre Mismatch (que l’on pourrait peut-être traduire par
« inadéquation »), car le problème fondamental des quotas raciaux à
l’université est que ceux-ci aboutissent à placer les étudiants ainsi admis
dans des situations où la plupart ne peuvent qu’échouer. Le problème n’est pas
qu’ils seraient incapables de faire des études supérieures – la plupart ont des
résultats scolaires suffisants pour prétendre faire de telles études – mais
qu’ils n’ont pas les capacités pour réussir au sein de l’établissement où ils
ont été admis, parce que le niveau moyen des autres étudiants y est très
supérieur au leur.
L’idée générale que cherche à rendre le terme mismatch est très simple et,
intuitivement, très persuasive. Dans n’importe quel établissement
d’enseignement, le niveau des cours tend à se calquer sur le niveau de
l’étudiant moyen : par la force des choses un professeur enseignera
toujours plus ou moins pour cet élève « moyen ». La charge de travail
qu’il demandera se rapprochera du maximum de ce que celui-ci peut fournir, les
concepts seront introduits et expliqués en fonction de ce que cet étudiant
lambda est censé savoir, etc. La conséquence est que ceux dont le niveau
scolaire est très inférieur à ce niveau moyen risquent fort d’être rapidement dépassés.
Les mauvaises notes s’accumuleront, le doute s’installera et, à moins qu’ils
n’aient une force de caractère exceptionnelle, les élèves concernés finiront
par décrocher, c’est-à-dire soit par quitter l’établissement en question, soit
par s’orienter vers une filière moins exigeante à l’intérieur de cet
établissement.
En revanche, placés dans un autre établissement,
dont le niveau moyen est proche du leur, les mêmes étudiants pourraient parfaitement
réussir et obtenir des diplômes solides, simplement moins prestigieux.
Tel est le schéma théorique de
« l’inadéquation » universitaire. Celui-ci est-il applicable à
l’enseignement supérieur américain ?
Pour qu’il en soit ainsi, la première condition
est qu’il existe une grande disparité de niveau entre les étudiants admis grâce
à la discrimination positive et ceux recrutés par la voie normale, simplement
sur leur dossier scolaire.
Comme de bien entendu, si n’importe quel étudiant
et n’importe quel professeur sait à quoi s’en tenir dans les établissements
concernés – à savoir que les étudiants issus des « minorités » sont
d’un niveau moyen très inférieur aux autres -, il est passablement difficile de
le prouver formellement, car lesdits
établissements nient farouchement l’existence de quotas raciaux, gardent
jalousement leurs statistiques et n’acceptent pas facilement qu’un chercheur
indépendant examine leurs procédures d’admission. La discrimination positive
génère inévitablement le mensonge, la dissimulation, l’hypocrisie, ce n’est pas
là son moindre défaut.
Néanmoins, à force de ténacité et de procédures,
les auteurs de Mismatch ont obtenu
suffisamment de matériaux pour confirmer ce qui se murmure depuis maintenant
des décennies : le niveau scolaire des membres des « minorités
ethniques » acceptés dans les universités les plus prestigieuses est très
inférieur au niveau des Blancs, et plus encore à celui des Asiatiques
(c’est-à-dire, pour continuer à parler en termes de couleurs : les
Jaunes).
Pour recruter leurs étudiants les universités américaines
les plus huppées se basent essentiellement sur « l’indice
académique » (Academic Index) de
ceux-ci. Cet indice se compose, en règle générale, des scores obtenus au SAT1,
un test standardisé que passent tous les écoliers du secondaire désirant entrer
au college, et des notes obtenues au
lycée (High School GPA). Cet indice
peut théoriquement aller de 0 à 1000, étant bien entendu que les candidats se
situent toujours entre ces deux extrêmes.
Or, au niveau national, l’indice académique des
Noirs est, depuis une bonne vingtaine d’années, inférieur de 140 points à celui
des Blancs, et celui des Latinos inférieur de 70 points. Les Asiatiques, eux,
ont un indice supérieur de 30 points à celui des Blancs. Ces disparités se
retrouvent presque intégralement à l’intérieur des universités ou, pour le dire
autrement, les différentiels raciaux sont pratiquement identiques entre les
candidats à l’université et entre ceux qui y sont admis. Ce qui signifie donc
que, en moyenne, les Noirs et les Latinos sont admis avec un niveau scolaire très inférieur à celui des Blancs et des
Asiatiques.
Les partisans de la discrimination positive
affirment parfois que celle-ci servirait uniquement à donner un « coup de
pouce » aux candidats de la « diversité », lorsque ceux-ci
seraient pratiquement à égalité avec les candidats « non divers ».
Comme le disait, il y a quelque temps de cela, une éminente patronne française
(dont il n’est pas interdit de penser qu’elle ait pu, elle aussi, bénéficier de
ce fameux « coup de pouce » pour arriver à la position qui est la
sienne) : « A compétences égales, et bien, désolée, on choisira la femme ou on
choisira la personne venant d’autre chose que le mâle blanc, pour être clair ».
Mais la vérité est tout autre. Dans les universités
américaines, par exemple, la discrimination positive revient à écarter chaque
année des milliers de candidats beaucoup plus qualifiés pour faire de la place
aux représentants de la « diversité » ethnique. Cette préférence
accordée à « autre chose que le mâle blanc » est loin d’être
subtile : elle revient essentiellement à rajouter des points à l’indice
académique des candidats Noirs et Latinos, jusqu’à ce que l’université ait
rempli le quota de « représentants de la diversité » qu’elle s’était
fixé. En gros, chaque université cherche à ce que la composition raciale de sa
population étudiante soit à peu près identique à la composition raciale du pool des candidats, et elle tripatouille
les chiffres jusqu’à ce qu’elle y arrive.
Une des caractéristiques les plus frappantes de ce
système de quotas raciaux est sa capacité à se diffuser presque mécaniquement
tout le long de la chaine universitaire, dès lors que les universités les plus
cotées ont décidé de le mettre en place.
Dans l’univers orwellien de la discrimination
positive, les universités les plus prestigieuses sont le premier moteur qui
entraine tout l’enseignement supérieur derrière lui. Elles le sont d’abord à
cause de l’attention qui est portée à la composition de leur corps étudiant (et
professoral). Quel telle obscure université sise au fin fond de l’Oklahoma n’accueille
presque aucun étudiant Noir peut fort bien passer inaperçu, mais si, par
exemple, Harvard ou Berkeley ne comportent pas en leur sein suffisamment de
« représentants des minorités visibles », la tempête médiatique se
déchaînera, les accusations de « discrimination », voire de
« racisme », tomberont comme la grêle, les procédures judicaires se
multiplieront, jusqu’à ce que les universités concernées viennent à
résipiscence en mettant en place des mesures visant à favoriser « la
diversité » de leur recrutement – en clair en instaurant des quotas
raciaux.
Etant les plus prestigieuses ces universités
situées au sommet de la pyramide sont aussi les plus demandées. Elles pourront
donc choisir leurs étudiants parmi le pool le plus large possible. En
l’occurrence, elles pourront recruter les étudiants Noirs et Latinos ayant les
indices académiques les plus élevés. Elles accueilleront les meilleurs parmi
les « représentants de minorités visibles ».
Mais cela signifie que les universités situées
en-dessous dans la hiérarchie devront, si elles veulent elles aussi s’ouvrir à
la « diversité », puiser dans le vivier de candidats que leur auront
laissés les universités d’élite, et ce vivier ira en se rétrécissant au fur et
à mesure que l’on descendra la hiérarchie universitaire.
Les étudiants Noirs et Latinos capables d’intégrer
sur leur seul mérite les universités de rang 1 étant trop peu nombreux, ces
universités de rang 1 recruteront aussi la plupart des étudiants qui auraient
été capables d’intégrer sur leur seul mérite les universités de rang 2. Ces
universités du deuxième rang, étant privées des étudiants qui auraient pu le mieux
s’intégrer en leur sein, seront obligés d’accepter des étudiants qui auraient
eu leur place dans les universités de rang 3. Et ainsi de suite le long de la
chaîne universitaire, jusqu’à une profondeur considérable.
Aujourd’hui, entre 30 et 40% des étudiants en College[1]
seraient dans un établissement utilisant un système de préférences raciales. Et
ces préférences sont encore plus prononcées dans certaines spécialités, comme
le droit ou la médecine. Selon les auteurs de Mismatch, plus de 80% des écoles de droit (Law School)[2]
utiliseraient de telles préférences raciales pour recruter leurs étudiants.
Par conséquent, le phénomène de l’inadéquation (Mismatch) ne concernera pas seulement
une poignée d’universités mondialement connues, mais aussi une très large
partie de l’enseignement supérieur américain. Bien plus, l’inadéquation va
croissante au fur et à mesure que l’on descend la hiérarchie. La différence de
niveau entre les étudiants Noirs et Latinos et les étudiants Blancs est plus
prononcée dans une université de rang 2 ou 3 que dans les universités de rang
1. Cela peut expliquer que les défenseurs les plus ardents de la discrimination
positive se recrutent souvent parmi les universitaires travaillant dans ces
institutions d’élite : en regardant sur leur campus ils ne voient que la
partie émergée du problème, et celui-ci ne leur semble pas si grave.
Ajoutons, pour terminer sur ce point, que le
système de discrimination positive mis en place est bien un système presque
exclusivement racial, c’est-à-dire
que les étudiants y sont avantagés ou désavantagés essentiellement en fonction
de la couleur de leur peau, et non pas, par exemple, en fonction du milieu
social d’où ils sont issus. En conséquence, une vaste majorité des étudiants
afro-américains « positivement discriminés » viennent de familles
aisées dans lesquelles les deux parents ont fait des études supérieures, et ils
prennent presque toujours la place de Blancs et d’Asiatiques issus de milieux
plus modestes et ayant un indice académique plus élevé.
L’ensemble du mécanisme est résumé par les schémas
suivants. Prenez le temps de bien les regarder, ils sont instructifs :
[1] Schématiquement, le College est une institution
d’enseignement supérieur dans laquelle la scolarité dure normalement quatre ans
et aboutit à un bachelor’s degree, en
science (B.S : Bachelor of Science),
ou dans les humanités (B.A :
Bachelor of Arts). Il s’agit donc de l’enseignement supérieur dont la visée
n’est pas directement professionnelle.
[2] Aux Etats-Unis les Law School correspondent à un niveau
d’étude post-graduate, donc après
avoir obtenu un BA (bac+4 au niveau
français). Ce sont des études à visée professionnelle qui se déroulent en
général sur trois ans. Elles sont très prisées car elles mènent à des carrières
en général très rémunératrices.





Décidément, cher Aristide, vous élevez bien le débat intellectuel et nuisez gravement à mon indice de productivité tous les mercredis.
RépondreSupprimerPour revenir à nous moutons (noirs) (excusez le jeu de mot pourri...):
"si, par exemple, Harvard ou Berkeley ne comportent pas en leur sein suffisamment de « représentants des minorités visibles », la tempête médiatique se déchaînera, les accusations de « discrimination », voire de « racisme », tomberont comme la grêle, les procédures judicaires se multiplieront, jusqu’à ce que les universités concernées viennent à résipiscence en mettant en place des mesures visant à favoriser « la diversité » de leur recrutement – en clair en instaurant des quotas raciaux."
On se souvient de l'excellent "la Tâche" d'un de mes écrivains préférés, P. Roth, qui décrit à peu près un de ses moments absolument ridicules, où on est accusé de racisme pour avoir employé un mot qui aurait des connotations...Didier Goux pourrait peut-être vous parler de Disgrâce de Coetzee (que je n'ai pas lu) qui doit toucher plus ou moins aux mêmes sujets d'après ce que j'en sais.
Enfin, il y a aujourd'hui une certaine disgrâce du système universitaire américain: sommes colossales dépensées en prêts étudiants ( plus de 1000 mds de dollars pour les étudiants américains...) supérieurs aux emprunts immobiliers et puis aussi de plus en plus de drop-out fameux (bill gates, steeve jobs, mark zuckerberg, même Elon Musk qui construit des bagnoles et des fusées n'a pas obtenu son diplôme de fin d'études en physique...) et aussi des fameux businessmen qui offrent des bourses à ceux qui quittent l'université pour monter une activité :
http://valleywag.gawker.com/peter-thiel-just-paid-20-kids-100k-to-not-go-to-colleg-498525048
Enfin les universités réfléchissent évidemment à ce problème et conserve leur réputation en dispensant leur enseignement à ceux qu'elles n'ont pu intégrer ( pour des raisons raciales) grâce aux MOOCS, on pense à Coursera qui propose gratuitement l'ensemble des cours les plus prestigieux de Harvard. Concrètement, le petit blanc de l'Ohio a accès aux cours d'algorithme de Stanford. Certes il n'a pas le diplôme mais une "certification" (en gros les compétences). Bientôt John Smith, petit blanc du Kansas, et qui aura fait fortune dans les IT dira qu'il n'a pas été a Stanford mais qu'il a suivi les cours de IT de Stanford sur Coursera et que grâce à cela il a monté bitcoinfusion.com (c'est un exemple de nom) qui a révolutionné les paiements dans le monde par exemple.
C'est toujours assez fascinant la manière dont le marché répond à des dysfonctionnements...
Vous parlez de la manière dont le marché répond à des dysfonctionnements. Or, dans le cas des universités américaines, ce qui est fascinant c’est que justement, jusqu’à maintenant, le marché n’a pas répondu à leur dysfonctionnement très apparent. Des frais de scolarité de plus en plus élevés pour une scolarité durant laquelle vous apprenez de moins en moins, où l’on vous impose quantité d’absurdités politiquement correcte, et où tout concours non pas à vous faire entrer dans l’âge adulte mais à prolonger votre adolescence. C’est aujourd’hui à cela que ressemblent nombre de colleges américains.
SupprimerTout le monde le sait, et pourtant les parents continuent à se saigner à blanc pour envoyer leurs enfants dans le college le plus prestigieux possible, les étudiants accumulent des prêts qu’ils traineront comme des boulets toute leur vie et, dans l’ensemble, les employeurs continuent à attacher beaucoup d’importance à la marque de votre peau d’âne.
N’est-ce pas absurde ?
Si le service rendu par les colleges à leurs clients (étudiants et employeurs) est si faible (une étude récente a par exemple trouvé que 45% des étudiants ne montraient aucun progrès de leurs connaissances durant leurs deux premières années au college) comment se fait-il qu’ils continuent à se bousculer pour acheter ce qu’ils ont à offrir ?
L’une des explications c’est précisément que ce qu’ils offrent de précieux, c’est une marque. Ce qui compte n’est pas ce que vous apprenez mais que vous ayez été rigoureusement sélectionné à l’entrée et que vous ayez ensuite suffisamment de persévérance pour sortir du labyrinthe avec votre peau d’âne. En gros les colleges jouent le rôle de cabinet de placement. C’est pour cela que suivre les cours de Stanford sans être au final diplômé de Stanford est de peu d’intérêt. C’est le diplôme qui compte.
Certes il faut nuancer ce portrait. Ce n’est pas vrai dans toutes les spécialités. Dans certaines facs ce que vous apprenez est réellement important pour la suite. Dans les disciplines techniques ou scientifiques bien sûr, mais aussi dans les law schools, comme nous le verrons.
Néanmoins, pour le moment, les forces du marché n’ont pas réussi à démanteler cet absurde monopole des colleges.
Toutefois il y a de l’espoir pour l’avenir. L’insatisfaction est grandissante, comme toutes les bulles la bulle universitaire finira bien par éclater et sans doute les cours en ligne pourront-ils puissamment y contribuer.
Comme bien souvent, il ne fait pas bon être un homme de type caucasien en ces temps de flagellation permanente de la civilisation occidentale.
RépondreSupprimerA moins d'être homosexuel, ce qui peut compenser ce grave désavantage.
Supprimer"Savoir si Obama a bénéficié de l'affirmative action est la question à 100$, qui restera sans doute sans réponse. Comme le disait Grandpas plus haut, le soupçon subsistera toujours. Ce n'est pas le moindre défaut de la discrimination positive."
RépondreSupprimer"La discrimination positive génère inévitablement le mensonge, la dissimulation, l’hypocrisie, ce n’est pas là son moindre défaut."
Entre nous, Aristide, c'est quoi son moindre défaut? ;)
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
RépondreSupprimerPas de commentaire anonyme, c'est marqué en toutes lettres.
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