En complément de mon
compte-rendu de The war against boys, il m’a semblé intéressant de vous
présenter le texte suivant, paru récemment dans l’excellent City Journal et
traduit par votre serviteur, pour votre plus grand plaisir je l’espère, ou du
moins pour votre instruction. J’ai mis en lien dans le texte certaines des
études citées dans l’article, celles qui sont accessibles en ligne.
Point n’est besoin de vous
présenter davantage cet article : vous comprendrez immédiatement en le
lisant pourquoi je l’ai choisi. Il me reste donc simplement à vous souhaiter
une bonne lecture.
Kay
Hymowitz, The City Journal, Autumn
2013
Lorsque j’ai commencé, il y a environ deux
décennies, à m’intéresser aux recherches portant sur le bien-être des enfants,
celles-ci se focalisaient presque toujours sur les problèmes touchant les
filles : leur manque d’estime d’elles-mêmes, leur faible ambition, leurs
troubles du comportement alimentaire, et, plus inquiétant que tout le reste,
les taux de grossesse élevés chez les adolescentes. Aujourd’hui, cependant,
avec des taux de natalité parmi les adolescentes ayant baissé de plus de 50% par
rapport au maximum atteint en 1991 et avec les filles dominant les salles de
classe et les cérémonies de remise de diplômes, l’attention se porte de plus en
plus sur les garçons et les hommes. Leurs résultats scolaires, au collège et au
lycée, et leurs taux d’inscription à l’université ont stagné depuis des
décennies. Parmi les garçons issus des catégories pauvres et ouvrières, les
chances de quitter les tréfonds du marché du travail – et de devenir des époux
et des pères fiables – sont de plus en plus faibles.
Les économistes se sont interrogés. « Le fait
le plus important, le plus étonnant que je connaisse dans le domaine de la
science sociale à l’heure actuelle est que les femmes ont été capables
d’entendre le marché du travail qui leur criait : « Vous devez
augmenter votre niveau d’étude » et qu’elles ont été capables d’y
répondre, alors que les hommes n’en ont pas été capables », a expliqué Michael
Greenstone du MIT au New York Times.
Si les garçons étaient aussi rationnels que leurs sœurs, sous-entendait-il, ils
auraient dû rester à l’école, acquérir des diplômes, et cirer leurs mocassins à
7h30 du matin les jours de semaine. Au lieu de quoi, le sexe rationnel, le
proto-homo economicus, tourne le dos
à l’école et se résigne à une vie de manutentionnaire. Comment cela se
fait-il ?
Ce printemps, un autre économiste du MIT, David
Autor, et son coauteur Mélanie Wasserman, ont proposé une réponse. La raison
des performances scolaires médiocres des garçons, soutenaient-ils, était le
nombre croissant de foyers où le père était absent. Leur théorie suggérait que
les garçons et les jeunes hommes ne se conduisaient pas de manière rationnelle
parce que leur environnement familial ne leur permettait pas de développer les
comportements et les compétences nécessaires pour s’adapter à des conditions
sociales et économiques changeantes. L’article suscita un bref intérêt puis
disparu des écrans radar. C’est fort dommage, car l’affirmation selon laquelle
l’éclatement des familles aurait eu un impact particulièrement négatif sur les
garçons, et par conséquent sur les hommes, est appuyée sur un corpus de
recherches considérable en biologie et en psychologie. Tous ceux qui
s’intéressent à la détresse des hommes issus des catégories pauvres et
ouvrières de la population – et plus largement à la question de la mobilité
sociale et au Rêve Américain – devraient la placer au centre du débat public.
En fait, les signes que l’effondrement de la
famille nucléaire durant le demi-siècle écoulé a eu des effets particulièrement
négatifs sur le bien-être des garçons, ne sont pas nouveaux. Durant les années
1970 et 1980, les chercheurs travaillant sur la famille qui suivaient les
enfants de la révolution du divorce remarquèrent que, alors que filles et
garçons montraient de la souffrance lorsque leurs parents se séparaient, ils
manifestaient leur mal-être de manières différentes. Les filles avaient
tendance à « internaliser » leur tristesse : elles devenaient
anxieuses et dépressives, et beaucoup s’automutilaient ou bien sombraient dans
la drogue ou l’alcool. Les garçons, en revanche, « externalisaient »
ou « passaient à l’acte » : ils devenaient plus impulsifs, plus
agressifs, et « antisocial ». Les deux types de réaction étaient
préoccupants, mais le comportement des garçons avait le désavantage de déranger
et même d’effrayer les camarades de classe, les enseignants, et les voisins.
Les garçons venant de foyers désunis étaient plus susceptibles que les autres d’être
exclus à l’école ou d’être arrêtés par la police. Le mal-être des filles
semblait aussi diminuer au bout d’un ou deux ans après le divorce de leurs
parents ; pas celui des garçons.
Depuis lors, le fait que les garçons externalisent
a été une conclusion constante des recherches concernant les enfants des
familles monoparentales. Dans une étude longitudinale bien connue portant sur les
enfants de mères adolescentes (presque toutes célibataires), le sociologue
Frank Furstenberg, un doyen des études familiales à l’Université de
Pennsylvanie, avait trouvé « des niveaux alarmants de pathologie parmi les
garçons. » Ils étaient plus fréquemment toxicomanes, plus fréquemment
impliqués dans des activités criminelles, et plus souvent en prison que les
quelques garçons inclus dans l’étude ayant grandis dans des familles où les
parents étaient mariés. A l’âge adulte « les filles de l’échantillon
présentaient des indicateurs beaucoup plus favorables que les garçons dans tous
les domaines à l’exception de celui portant sur la parentalité précoce »,
notait Furstenberg. « Ces différences entre les sexes l’emportaient
largement sur tous les autres facteurs pour expliquer le niveau global de
réussite à la génération suivante. »
Dans les années 1990, alors que le taux de divorce
diminuait et que les rangs des mères n’ayant jamais été mariées s’élargissaient
pour inclure davantage de femmes de 20 à 30 ans, les chercheurs purent exclure
le traumatisme provoqué par la séparation des parents ou par le fait d’être une
mère adolescente comme explications premières des handicaps
Même en contrôlant pour l’âge de la mère et pour
l’histoire matrimoniale des parents, les garçons élevés dans des familles dont
le père était absent rencontraient davantage de difficultés que leurs sœurs et
que leurs pairs masculins dont les parents étaient mariés. Autor et Wasserman
citent une vaste étude effectuée par deux sociologues de l’université de
Chicago, Marianne Bertrand et Jessica Pan, qui montre que, au niveau du CM2,
les garçons élevés sans père sont plus perturbateurs que leurs pairs venant de
familles intactes, et que, en classe de 4ème, ils présentent une probabilité
nettement plus élevée de faire l’objet d’une exclusion temporaire. Les auteurs
résument ainsi les résultats de leurs recherches : « Les disparités entre
filles et garçons, en ce qui concerne les comportements perturbateurs, au niveau
du CM2, et les exclusions au niveau de la 4ème, … sont plus faibles dans les
familles intactes. » « Toutes les autres
structures familiales paraissent préjudiciables pour les garçons » (les
italiques ne sont pas dans l’original). A l’extrémité du spectre, «
externaliser » peut signifier n’importe quoi, de la délinquance (vol,
dégradation de propriété, participation à un gang) à l’agression violente et au
meurtre.
Les experts de la délinquance des mineurs savent
depuis longtemps que les établissements pour mineurs et les prisons pour
adultes sont pleines des fils des familles désunies. Une enquête du ministère
de la justice datant de 1994 montrait que 57% des prisonniers n’avaient pas
grandi avec leurs deux parents, bien qu’il soit difficile d’obtenir des
chiffres précis étant donné que le ministère de la justice ne conserve pas de
manière systématique les antécédents familiaux des détenus. Plusieurs autres
études, se basant sur d’autres sources, ont comblé certaines de ces lacunes.
Les garçons qui grandissent dans des milieux pauvres, qui sont nés d’une mère
adolescente ou bien dont les parents ont un faible niveau d’études sont tous
plus susceptibles d’avoir des ennuis avec la loi que leurs pairs moins
défavorisés. Selon un article écrit par les professeurs Cynthia Harper et Sara
McLanahan, même en tenant compte de tous ces facteurs de risque « les
adolescents dont le père est absent continuent de présenter un risque élevé
d’incarcération. »
La gauche (liberals)
suppose en général que les problèmes sociaux de ce genre proviennent de
l’insuffisante générosité de notre système d’aide pour les mères célibataires
et leurs enfants. L’idée est que si nous accordions davantage de congés
maternité, si nous construisons plus de crèches de qualité, si nous
fournissions plus de services médicaux, une bonne partie des désavantages liés
au fait de grandir dans une famille monoparentale disparaitraient. Cependant le
lien entre criminalité et absence du père existe même dans les pays ayant des
systèmes de sécurité sociale très généreux. Une étude finlandaise de 2006, par
exemple, portant sur 2700 garçons, concluait que vivre dans un foyer désuni à
l’âge de huit ans était associé avec une grande variété de comportements
délictueux.
Il n’est pas nécessaire que le fait d’externaliser
conduise les garçons devant le tribunal pour mineurs pour que cela nuise à
leurs perspectives. Plusieurs études sont arrivées à la conclusion que les
garçons élevés dans des familles monoparentales ont moins de chances d’aller à
l’université (college) que les
garçons ayant le même niveau scolaire mais élevés par des parents mariés ; les
filles ne présentent pas une telle différence. Autor cite un article de l’American sociological review selon
lequel les garçons dont le père est absent ont moins de chance d’obtenir un
diplôme universitaire que les filles ayant le même type d’environnement
familial, y compris lorsque leurs performances au lycée sont identiques à
celles des filles. Une autre étude, effectuée par Brian Jacob de la Kennedy School of government de
l’université de Harvard, et intitulée « Là où les garçons ne sont pas », a
relevé des différences similaires entre les fils et les filles de parents
célibataires dans leur présence à l’université. Un fait relié au précédent :
les femmes possèdent actuellement 67% de tous les diplômes universitaires du
premier degré décernés aux Afro-américains, le groupe démographique ayant le
taux le plus élevé de monoparentalité aux Etats-Unis, et peut-être dans le
monde.
Que la population des Etats-Unis comporte une
proportion élevée de « mères célibataires », comme disent les
Européens, contribue à expliquer le malaise du rêve américain, si souvent
déploré. Lorsque les économistes estiment la probabilité qu’un enfant né de
parents dont les revenus se situent dans le quintile le plus bas s’élèvera à
l’âge adulte vers un quintile supérieur, les Etats-Unis obtiennent de très
mauvais résultats en comparaison d’autres pays occidentaux. En fait, de
nombreuses études ont confirmé que l’ascension sociale est plus faible aux
Etats-Unis que dans n’importe quel pays développé, y compris l’Angleterre,
patrie de la pairie. Cependant, si vous examinez le cas des garçons séparément
de celui des filles, comme l’ont fait l’économiste finnois Markus Jäntti et ses
collègues de l’IZA (Institute for the
Study of Labor, basé à Bonn), l’histoire devient passablement différente.
Dans chaque pays étudié, les filles sont plus susceptibles de s’élever dans
l’échelle des revenus, mais aux Etats-Unis le désavantage dont souffrent les
garçons est substantiellement plus grand que dans d’autres pays. Presque 75%
des filles américaines échappent au quintile le plus bas – à peu près comme les
filles au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, en Norvège, et en Suède. Moins
de 60% des garçons américains connaissent le même succès. Que les Etats-Unis
aient une proportion de mères célibataires significativement plus élevée que
les pays qui servent de point de comparaison et que 83% des familles
américaines situées dans le quintile le plus bas aient à leur tête une femme
seule pourrait être une simple coïncidence. Mais, à en juger par les recherches
que nous venons d’analyser, c’est peu probable.
Pourquoi, par conséquent, les garçons élevés par
des mères célibataires en souffrent-ils davantage que leurs sœurs ? Si
vous posiez la question à une personne ordinaire dans la rue, elle vous
donnerait sans doute pour explication une variante ou une autre de la théorie
du modèle : les garçons ont besoin de leurs pères car ce sont eux qui leur
apprennent à devenir des hommes. La théorie parait de bon sens. Les êtres
humains divisent naturellement l’univers en deux catégories, le masculin et le
féminin – c’est l’une des premières choses que les enfants remarquent à propos
du monde qui les entoure. Les enfants s’inspirent très tôt du parent du même
sexe qu’eux, aussi bien pour le langage corporel, que les intonations de la
voix, ou la manière de traiter le sexe opposé. Dans les familles où les parents
sont mariés, qui plus est, les pères tendent à passer plus de temps avec leurs
fils qu’avec leurs filles – et sans doute leur donnent davantage l’exemple. Et
quelques indications existent, bien que la question soit loin d’être
définitivement réglée, que les garçons qui vivent avec leur père après un
divorce s’en sortent mieux que ceux qui restent avec leur mère.
Cependant, en tant qu’explication unique des
handicaps dont souffrent les garçons, la théorie du modèle a besoin d’être
précisée. Si les garçons avaient simplement besoin d’avoir dans leurs vies des
hommes qui leur apprennent à se conduire dans un monde sexué, alors des oncles,
des amis de la famille, des mentors, des enseignants, des beaux-pères ou bien
des pères n’habitant pas avec eux mais impliqués dans leurs vies pourraient
faire l’affaire. Mais il n’est pas clair que cela soit le cas. Les enseignants
masculins en tout cas ne semblent pas avoir d’effet sur les résultats scolaires
des garçons. Et les recherches montrent que les beaux-pères ont des résultats
particulièrement mitigés en ce qui concerne l’aide qu’ils apportent aux
garçons. Pour des raisons probablement à la fois psychologiques et biologiques,
les hommes ont tendance à être moins attentifs aux enfants de leur conjoint
qu’aux leurs. Harper et McLanahan, les universitaires qui ont trouvé que les
garçons sans pères couraient plus de risques de finir en prison, ont divisé
leur échantillon en deux groupes : celui des garçons vivant avec un
beau-père et celui des garçons vivant sans. Le groupe de ceux qui vivaient avec
un beau-père présentait un risque d’incarcération encore plus élevé que le
groupe de ceux qui vivaient seulement avec leurs mères.
Les pères qui vivent séparés de leurs fils ont eux
aussi un effet ambigu, même lorsqu’ils les voient régulièrement. En 2011, deux sociologues de l’université du Wisconsin, Marcia J. Carlson et Katherine A.
Magnuson ont examiné l’importante littérature concernant les pères n’habitant
pas avec leurs enfants et sont arrivées à la conclusion que le soutien
alimentaire pouvait avoir un effet positif. Elles sont également tombées
d’accord sur le fait qu’entretenir une relation avec un père absent du foyer
pouvait améliorer les perspectives des garçons, mais seulement dans certaines
circonstances, assez inhabituelles. Le père doit non seulement être affectueux
avec son fils et l’encourager, il doit aussi avoir une bonne relation avec la
mère de ce dernier, une situation malheureusement peu fréquente. Des pères
absents du foyer mais impliqués dans la vie de leurs enfants ont en fait un effet
clairement négatif sur ceux-ci lorsqu’un beau-père est également présent. Dans de
telles circonstances, la délinquance des garçons tend à être plus élevée, sans doute parce que la
présence d’un beau-père alimente la jalousie et les conflits de territoire. Il
semblerait que deux pères soient pires qu’un seul ; il se pourrait même
qu’ils soient pires que pas de père du tout.
Ces résultats peuvent nous permettre d’affiner la
théorie du modèle. Les garçons et les filles ont de meilleures chances de
s’épanouir lorsque leur propre père
vit avec eux et avec leur mère durant toute leur enfance – et cela est tout
particulièrement vrai pour les garçons (les pères violents ou maltraitants
sont, bien sûr, une exception à cette règle).
Pour comprendre pourquoi, pensez à ce que nous
savons au sujet des différences de base entre les sexes. Et oui, avec tout le
respect dû aux femmes astronautes, générales d’armée ou PDG d’entreprises de
technologie, il existe un certain nombre de différences hommes/femmes bien
ancrées. La plupart ne surprendront aucun parent ou enseignant de maternelle,
mais voici ce sur quoi les spécialistes en neurosciences et sciences cognitives
s’accordent. En moyenne les garçons sont plus actifs physiquement et plus
agités que les filles. Ils se contrôlent moins et sont plus facilement
distraits. Leur maturation prend plus de temps. Ils éprouvent plus de
difficulté à rester assis tranquillement, à écouter attentivement, et à suivre
les règles, particulièrement durant les premières années d’école. Il n’est donc
pas surprenant qu’ils soient diagnostiqués avec un Trouble du Déficit de
l’Attention (TDA) trois fois plus souvent que les filles. Ils constituent 70%
des élèves faisant l’objet d’une exclusion temporaire dans le primaire et le
secondaire et 67% des élèves de l’éducation spécialisée. Pour reprendre les
termes de Sa majesté des mouches,
nous pourrions dire que les garçons ont besoin d’être davantage
« civilisés » que les filles. Ils ont besoin de plus de repères, plus
de rappels à l’ordre, et plus de punitions pour apprendre à contrôler leur
agressivité et à bien se tenir. Les garçons – pas les filles – ont souvent
besoin de cours spécialisés (remedial
education) pour apprendre à rester assis tranquillement, pour regarder la
personne qui leur parle, pour finir le travail qu’ils ont commencé. De nos
jours, les experts pourraient le dire ainsi : les garçons viennent au
monde avec moins de capital humain naturel que les filles. Cela n’est pas vrai
pour les capacités cognitives, dont les variations n’expliquent pas les difficultés
des garçons. Le problème, ce sont les « compétences relationnelles ».
« Le succès dans la vie dépend de traits de caractère que ne saisissent
pas bien les tests cognitifs » affirme le prix Nobel d’économie James
Heckman. « La conscience professionnelle, la persévérance, la sociabilité,
et la curiosité sont importantes ». Pour au moins trois de ces qualités,
les garçons sont juste naturellement plus lents.
Les implications pour la vie familiale sont
profondes. Les parents qui élèvent seuls leurs enfants ont tendance à avoir
plus de mal à apporter aux garçons l’ordre et la stabilité qui les aident à
devenir des élèves puis des travailleurs compétents. La pauvreté aggrave
incontestablement le problème : selon une étude de 2011 menée par une
équipe de neuropsychologues de Berkeley, les enfants venant de familles à faibles
revenus ont, en général, une « fonction exécutive » plus faible,
c’est-à-dire notamment moins de contrôle de soi et de flexibilité cognitive,
que les enfants dont la famille appartient à la classe moyenne. Mais dans cette
étude les enfants pauvres vivant dans un foyer monoparental présentaient de
plus mauvais résultats que les enfants pauvres dont les parents étaient mariés.
Cela est probablement dû au fait que les parents non mariés se séparent plus
fréquemment, s’engagent dans de nouvelles relations, parfois à répétition, et
introduisent dans la vie de leurs enfants des beaux-parents, des demi-frères et
sœurs, et les enfants de leurs nouveaux conjoints. Les parents qui cohabitent
sans être mariés ont trois fois plus de risques de se séparer avant le
cinquième anniversaire de leur enfant que les parents mariés. De nombreuses
études ont montré que chacune de ces « transitions » entraine chez
les garçons des troubles du comportement et de l’attention et un surcroit
d’agressivité.
Bien sûr, beaucoup de mères célibataires apportent
- ou s’efforcent d’apporter – la stabilité dont les garçons ont besoin. Mais il
serait naïf d’imaginer que des parents puissent individuellement s’isoler de
leur voisinage et de ses groupes d’enfants. Les ménages dirigés par une mère
seule habitent souvent dans les quartiers pauvres des villes. Même la mère la
plus consciencieuse ne peut pas toujours protéger un garçon, particulièrement
un garçon remuant et impulsif, contre une culture dans laquelle les gangs ont
remplacé les pères, où la menace de la violence est constante, et où les écoles
sont pleines de garçons apathiques ou agressifs. Une récente étude menée par The Equality of Opportunity Project qui
a connu beaucoup de retentissement a trouvé, en examinant la mobilité sociale
selon les régions, que les territoires avec une proportion élevée de familles
monoparentales connaissaient moins de mobilité sociale – y compris pour les
enfants dont les parents sont mariés. L’inverse était vrai aussi selon cette
même étude : les territoires avec une proportion élevée de couples mariés
amélioraient le sort de tous les enfants, y compris ceux qui vivent dans des
foyers monoparentaux. En fait, la structure familiale dominante sur un
territoire était la variable
explicative la plus importante – plus importante que la race ou le niveau
d’étude. Cette étude laisse penser que le fait d’avoir beaucoup de pères mariés
à un endroit donné crée un capital culturel qui aide non seulement, mettons, le
fils de l’entraineur de baseball, mais aussi tous les enfants du club.
Si les tendances des quarante dernières années se
confirment – et il n’existe guère de raison de penser qu’elles ne le feront pas
– le pourcentage de garçons qui sont élevés par une mère célibataire continuera
à s’accroitre. Personne ne sait comment arrêter cette vague. Mais en comprenant
comment l’instabilité familiale rentre en interaction avec la nature agitée des
garçons, les éducateurs pourraient essayer des approches qui seraient
susceptibles d’améliorer au moins quelques vies. Les éducateurs et les
psychologues ont souvent décrit les garçons comment « ayant besoin de
règles claires » ou bien « tirant parti du fait d’être encadrés ».
Pour les cas les plus difficiles, ils ont recommandé les académies militaires
ou bien des programmes rigoureux d’éducation au grand air (tel Outward bound), qui offrent des
activités quotidiennes pour canaliser et organiser l’énergie des garçons.
Dans son livre fondateur, The war against boys, réédité récemment avec une nouvelle préface,
Christina Hoff Sommers citait un certain nombre de pays, parmi lesquels l’Australie,
le Canada et l’Angleterre, qui ont lancé des réformes scolaires afin de
« développer un environnement plus structuré » pour les garçons en
difficulté. Bien que ces réformes ne ciblent pas pour le moment les enfants
élevés par des mères célibataires, il ne fait pas de doute qu’elles toucheront
ces enfants de manière disproportionnée. Certaines de ces recommandations
semblent être de bon sens mais, après des décennies de déni concernant les
différences entre les sexes, il est devenu nécessaire de les expliquer. Tout
d’abord : donner aux garçons beaucoup de temps de sport et de récréation. Comme
nous l’avons vu précédemment, il existe un consensus sur le fait que les
garçons ont plus de mal à rester assis tranquillement pendant de longues
périodes et qu’ils ont davantage besoin de pouvoir s’ébattre. Cependant, dans
les dernières décennies, à cause du manque de temps, à cause du manque de place
et, probablement aussi, à cause des risques de procès que peuvent faire courir
les garçons turbulents, les écoles ont réduit – et, dans certains cas,
totalement supprimé – les temps de récréation. Dans le même esprit, certaines
écoles ont interdit aux élèves de jouer à la balle au prisonnier, au tir à la
corde, à chat, ou à d’autres jeux un peu brutaux. Pourtant, c’est précisément à
travers de telles activités que les garçons peuvent apprendre à canaliser leur
énergie et leur agressivité dans le cadre de règles acceptées par tous. Un
certain nombre d’études menées à petite échelle laissent penser que de chahuter
avec un parent produit les mêmes effets, et en pratique ce parent est presque
toujours le père. Pour beaucoup de garçons vivant dans des familles
monoparentales, les moments de jeu avec leurs pères sont rares ou inexistants.
Ils pourraient avoir besoin que l’école leur donne cette possibilité de se
livrer à de tels jeux violents mais contrôlés.
Tout aussi important est le fait de trouver le
moyen d’améliorer le niveau d’alphabétisation des garçons. Les garçons ont
toujours eu plus de mal à apprendre à lire que les filles – et ceci est vrai
pour tous les milieux sociaux et pour tous les pays dans lesquels les 15-16 ans
sont soumis à des tests PISA. A l’ère industrielle, lorsque les emplois non
qualifiés et correctement rémunérés étaient abondants, cela ne posait pas
tellement problème. De nos jours, les difficultés de lecture d’un garçon
peuvent ruiner ses chances de réussir dans la vie, l’empêchant d’étudier des
matières telles que l’histoire ou les sciences. Trop souvent, les enfants qui
éprouvent des difficultés à lire se désintéressent de l’école et finissent par
abandonner. Sommers estime que les enseignants ne donnent pas à lire
suffisamment de récits susceptibles de plaire aux garçons, de l’action ou de la
science-fiction, avec des héros, des méchants, des sauvetages, et des
fusillades. Quelques études laissent également penser que la méthode phonétique
réussirait particulièrement bien aux garçons, ce qui semble logique puisque
cette approche est très structurée et basée sur des directives précises.
La vérité est que nous ne savons pas avec
certitude ce qui pourrait marcher. Il existe une tendance, lorsque l’on est
confronté à ce genre de problèmes d’apprentissage, à conclure hâtivement au
sujet de notre cerveau infiniment complexe et de ses réactions à des stimuli
infiniment complexes. Les écoles et les programmes fleurissent un peu partout
pour répondre aux « styles d’apprentissage » différents des garçons. La
science, cependant, reste indécise concernant l’existence de ces différences,
sans même parler des techniques pédagogiques qui permettraient d’y faire face.
La meilleure manière de faire est sans doute de suivre le conseil donné par le
sociologue Jim Manzi et de commencer avec des études à petites échelles qui se
prêtent à une évaluation approfondie – et de continuer à expérimenter (voyez «
What social science does – and doesn’t – know »).
Cependant, ce qui demeure également inconnu est
une possibilité que la science ne saurait tester. Il se pourrait tout
simplement que les garçons qui grandissent dans un environnement où les pères –
et les hommes en général – apparaissent comme superflus, soient confrontés à un
problème existentiel. Où est ma place dans tout cela ? Qui donc a besoin de
moi, de toute façon ? Les garçons constatent que les hommes sont devenus
optionnels dans la vie de beaucoup de familles et de beaucoup de communautés et
cela ne peut manquer de rabaisser leurs aspirations. Résoudre ce problème
nécessitera bien davantage qu’un bon programme d’alphabétisation.



Bravo et merci pour cette traduction, passionnante. À sa lecture, on voit se confirmer le parfait anachronisme de l'approche "unigenre" prônée par Peillon et consorts de l'Educ Nat'.
RépondreSupprimerComplètement anachronique, en effet, et tellement nuisible.
SupprimerJe n'aime pas trop lorsqu'on ramène tout à l'éclatement de la famille même si c'est évidemment une cause essentielle des troubles chez les garçons. Je trouve beaucoup plus passionnante la réflexion sur les beaux pères qui ne peuvent et ne pourront jamais remplacer les pères et surtout peuvent être pires que les pères en matière d'autorité et de "partage du territoire". On parle malheureusement trop peu de la souffrance des enfants de divorcés face à une tierce personne qui vient prendre la place physique de celui ou celle qui est parti(e) et que ces enfants sont quasiment obligés d'aimer alors qu'ils n'éprouvent bien souvent que de la haine et une haine que je juge absolument légitime.
RépondreSupprimerVous avez raison, il ne faut pas tout ramener à l'éclatement des familles. D'une manière générale, l'être humain est trop complexe pour qu'il soit sans doute jamais possible d'assigner une cause unique à quelque phénomène que ce soit. Mais lorsque vous écrivez un article, vous êtes pratiquement obligé de traiter un problème en faisant abstraction des autres, au risque de laisser penser qu'il s'agit d'une cause unique.
Supprimer(Entre nous soit dit, je crois que c'est pour cela que les dialogues de Platon sont tous plus ou moins "aporétiques" : pour que nous n'oublions pas leur caractère inévitablement partiel - mais laissons cela.)
Vous avez aussi raison sur les beaux-parents et lorsqu'on parle des familles recomposées il faut toujours se souvenir que, dès qu'il y a un beau-père ou une belle-mère, les risques de maltraitance et d'abus sexuel grimpent en flèche. Bien entendu en valeur absolu cela reste rare (fort heureusement) mais la variation est stupéfiante. Ce n'est pas pour rien que les contes de fée mettent si souvent en scène une marâtre ou un parâtre.
Réflexion peut être stupide par son côté réducteur, mais si il n' y a pas d homme dans la maison qui va apprendre à un garçon à pisser debout sans s'en mettre sur les chaussures.
RépondreSupprimerJe sors, mais avec vos traductions , vous allez finir par me donner des regrets d'avoir été aussi mauvais en langue.
Afin d' appuyer mon commentaire ci dessus et d'enrichir votre culture chtimi voici une petite chansonnette de ce grand Raoul de Godewarsvelde, barde incomparable du Nord-Pas de Calais;
Supprimerhttps://www.youtube.com/watch?v=LIKGDXDzUtY
Je doute que nos chers intellectuelles féministes goûtent cet humour populaire..
Uh-uh ! Je me souviens d'avoir entendu ça à l'armée, chanté - enfin, chanté... - par un camarade de chambrée nordiste.
SupprimerJ'ai fait une synthèse envoyée à mes quatre enfants,
RépondreSupprimerparents de mes douze petits enfants (3 filles et 9 gars).
Merci.
Mais de rien. Si je peux être utile à quelques-uns, mon travail est justifié.
SupprimerMa belle-soeur a divorcé il y a deux ans et se retrouve seule avec garcons adolescents de 14 et 16 ans et je ne peux que souligner combien le texte de Kay Hymowitz est d'une sagacité acérée.
RépondreSupprimerSouhaitons lui beaucoup de courage, et souvenons-nous que les statistiques ne sont que des statistiques : elles sont vraies seulement en général et laissent place à toutes les exceptions du monde.
SupprimerVous connaissez ma passion immodérée pour l’automobile, la bagnole comme disent les mécréants autophobes, quel rapport me direz vous avec le féminisme?
RépondreSupprimerTrès simple, j'ai consulté la liste des équipages composant la feuille de départ des 24 Heures du Mans, peu de représentante de la gente féminine voire aucune!
Ce sport serait il impénétrable aux aspiration des dames pourtant selon nos assureurs les femmes seraient plus sages sur nos routes nationales que les hommes car ces derniers seraient imbibés de testostérone qui leurs interdirait d'être de doux conducteurs;
il y eut bien Dame Mouton qui tailla des croupières aux pilotes masculins durant plusieurs saisons, elle fut détentrice du record de montée de la course de Pikes Peak en 1985 mais depuis plus aucune dame a ce même niveau pourtant rien ne les en empêche, allez savoir pourquoi?
Depuis quelques années, le speaker commence les 500 miles d'Indianapolis par ceci « Lady and gentlemen, start your engines »; mais toujours pas dames en vainqueur.
Il y a bien des dames au départ des courses une certaine Susie Wolff mais n'est elle pas là parce que c'est dame , un peu comme dans un de vos anciens articles sur l' affirmative action.
Il y a aussi très peu de dames en moto, bateau et autres sports moteurs, décidément les moteurs c'est bien un truc de réac ou alors le manque de testostérone qui restera toujours au fond des petits gars malgré tous les efforts des castratrices de tous bords.
Vavavoum!
Effectivement, les femmes montrent beaucoup moins de goût que les hommes pour tout ce qui est mécanique, technique, etc. et ce dès le plus jeune âge. On a ainsi pu établir que, lorsque vous présentez à des petites filles et à des petits garçon une image d'un autobus, les garçons s'intéressent à l'autobus et les filles aux gens qui sont dedans.
SupprimerDe la même manière, quels sont les parents de garçons qui n'ont pas expérimenté la fascination de leurs fils pour les camions poubelles vers l'âge de 18 mois/2ans (et je m'inclus dans le lot bien sûr)?
Je n'ai jamais entendu de cas semblable avec une fille (même si, bien sûr, cela peut exister).
C'est sans doute aussi l'une des raisons pour lesquelles, en général, les femmes s'intéressent bien moins aux histoires de science-fiction que les hommes : toutes ces histoires technologiques qui fascinent les hommes ont tendance à les barber royalement.
Je me souviens d'un livre de SF écrit par Marion Zimmer Bradley, " Chasse sur la lune rouge"; on y évoquait très peu des batailles galactiques mais était emprunt d'un humanisme très féminin.
SupprimerCe qui ne m’empêcha pas d’apprécier cet ouvrage.