Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 15 mai 2012

Crime et nature humaine (1/7) : Introduction



« La France a peur ».
La formule par laquelle Roger Gicquel a ouvert le journal télévisé du 18 février 1976 portait sur un fait divers particulièrement sordide : l’enlèvement et l’assassinat, par Patrick Henry, de Philippe Bertrand, un petit garçon de huit ans. Mais sans doute cette formule est-elle devenue célèbre car elle traduisait alors - probablement à l’insu de son auteur - la perception confuse, de la part du grand public, que quelque chose était en train de changer du côté de la criminalité. En 1975, le taux de criminalité avait presque triplé par rapport à la décennie précédente[1]. Il était, au début des années 2000, presque le double de ce qu’il était l’année ou fut assassiné le jeune Philippe Bertrand[2].
Cela n’est pas à dire que la France ait été mise à feu et à sang depuis la fin des années 1960. Le taux de criminalité était, pour autant que nous puissions en juger, historiquement très bas au moment où il commença à augmenter très fortement. Par ailleurs la criminalité est très inégalement répartie sur le territoire national et de ce fait elle n’est un souci quotidien que pour un nombre - encore - relativement faible de gens. Mais quelque chose a incontestablement changé, et changé en pire, depuis une bonne quarantaine d’années. La montée de l’insécurité n’est pas un sentiment mais une réalité.
Le problème toutefois ne peut se réduire aux chiffres officiels, ou officieux, de la criminalité. Les chiffres ne traduisent qu’une partie de la dégradation que nous percevons plus ou moins confusément.
Ce qui rend la montée de la délinquance bien plus inquiétante que ce que nous en disent les seules statistiques, c’est la confusion morale et intellectuelle qui, pour l’essentiel, règne sur la question de la criminalité. Pour le dire en peu de mots, ce qui nous manque désormais c’est la ferme conviction que notre cause est juste. La conviction que la société ou, comme l’on disait autrefois - et l’abandon de ce terme est révélateur - que les honnêtes gens ont le droit imprescriptible de se défendre contre les criminels et de punir ceux-ci d’une manière appropriée, c’est-à-dire parfois avec sévérité.
De ce point de vue, il semble très révélateur que l’un des avocats de Patrick Henry ait réussi à transformer le procès de celui-ci en un procès de la peine de mort, et à le faire échapper à la guillotine. Quatre plus tard le même avocat, devenu entretemps Garde des Sceaux, faisait voter par le Parlement l’abolition de la peine capitale.
La suppression de la peine de mort peut être approuvée ou désapprouvée - cela n’est pas la question qui nous occupe ici - mais il est peu contestable que cette suppression traduit un changement remarquable dans les opinions et les sentiments d’une partie au moins de la population, la partie qui se veut éclairée et que ses talents intellectuels placent le plus souvent en position de décider pour l’ensemble. L’abolition de la peine capitale est la conséquence logique d’une répugnance grandissante à punir les criminels, la conséquence d’un doute de plus en plus insistant concernant la légitimité du châtiment, quel qu’il soit.
Nietzsche, il y a plus d’un siècle, avait déjà diagnostiqué cette répugnance et anticipé l’évolution que nous avons connu. « On en arrive à un degré de déliquescence morbide et de ramollissement », écrivait-il, « où la société prend elle-même parti, en tout sérieux et honnêteté, pour celui qui lui porte atteinte, pour le malfaiteur. Punir lui parait inique, pour une raison où une autre, - ce qui est certain c’est que l’idée de « châtiment », l’idée « d’avoir à châtier », lui fait mal, la remplit d’horreur. « Ne suffit-il pas de le mettre hors d’état de nuire ? Pourquoi châtier par surcroit ? Châtier est une chose épouvantable ! » »
La partie « éclairée » de la société - ou peut-être seulement une partie de cette partie - commence à regarder le délinquant avec une certaine compassion, et ceux qui veulent le punir avec une certaine suspicion. Elle ne parle plus d’imposer au criminel un châtiment proportionné à son crime mais de le réhabiliter ou parfois, du bout des lèvres, de le dissuader de recommencer. 
La sollicitude se déplace du côté de celui ou celle que l’on cherche à réhabiliter, car la réhabilitation est impossible sans une certaine sollicitude, et l’indignation se tourne vers ceux qui continuent à soutenir que le criminel doit d’abord souffrir pour ce qu’il a fait, et qui par conséquent tendent à s’opposer à la réhabilitation.
Dans le cas le plus extrême, le délinquant lui-même est perçu comme une victime : une victime de la société qui l’a poussé à devenir délinquant et qui, pour comble d’injustice, s’acharne à lui faire payer ce dont il n’est, dans le fond, pas responsable. Dans certains milieux universitaires et judiciaires le cas extrême est aussi devenu le cas normal.
En ce sens, la culture de l’excuse - la perception du criminel comme une « victime de la société » - n’est que la manifestation judiciaire d’une mise en cause plus générale de la « société bourgeoise » et des « valeurs de la classe moyenne », une mise en cause qui, faut-il le préciser, est bien antérieure aux années 1960.
Tous ne la partagent pas, loin de là, mais peu sont totalement immunisés contre ses effets. La grande majorité de la population continue sans doute à trouver un certain attraits aux « valeurs bourgeoises », et plus spécifiquement à l’idée que le crime appelle le châtiment et non la compassion, mais elle manque désormais souvent des arguments nécessaires pour imposer ses vues, et même simplement pour les défendre et les transmettre à ses enfants. La culture de l’excuse, sans convaincre l’homme du commun, l’a mis sur la défensive et l’a amené parfois - avec une certaine honnêteté - à douter du bien-fondé de ses opinions. Sans changer vraiment ses sentiments, elle les a rendu politiquement impuissants en les privant des raisonnements indispensables pour convaincre. Plus spécifiquement, elle a largement privé la partie de la classe politique et intellectuelle qui continue à partager les sentiments de l’homme du commun, des arguments dont elle a besoin pour agir de manière cohérente, et d’abord pour se convaincre elle-même qu’elle doit agir.

Faire baisser substantiellement la criminalité dépend bien sûr des moyens matériels que nous sommes disposés à allouer à cette tâche, mais désormais cela dépend plus encore de la clarté et de la solidité de nos idées concernant cette question.
La première réforme dont nous avons besoin est une réforme intellectuelle. Elle est la condition indispensable du succès de toutes les autres. Nous avons particulièrement besoin de réponses à quelques questions simples mais difficiles, telles que : quelles sont les causes du crime ? Quelles sont les méthodes les plus efficaces pour le combattre ? Ou, à défaut de réponses définitives, nous avons besoin de retrouver quelques repères solides pour nous guider.
Ce qui suit se veut une modeste contribution à cette réforme intellectuelle.
Pour ce faire, je m’appuierais essentiellement sur deux ouvrages qui, me semble-t-il, font autorité de l’autre côté de l’atlantique : Crime and human nature (1985), de James Q.Wilson et Richard Herrnstein, et Crime and public policy (2011), édité par James Q.Wilson et Joan Petersilia. Le premier ouvrage est une exploration systématique de toutes les causes possibles du crime ou, pour reprendre les termes des auteurs, des raisons pour lesquelles certains individus sont plus susceptibles que d’autres de commettre des crimes. Le second rassemble les connaissances scientifiques les plus récentes concernant une variété de questions liées à la criminalité. Le second offre ainsi une bonne mise à jour, et parfois un complément, du premier.
La criminalité peut être abordée sous bien d’autres angles que celui de la science sociale et de ses statistiques. La littérature et la philosophie notamment pourraient être mises à contribution. Sans doute même devraient-elles être mises à contribution si nous voulons parvenir à une compréhension globale et adéquate du phénomène de la criminalité. Mais aujourd’hui, dans le débat public, la science sociale a infiniment plus de poids que la littérature et la philosophie. Celui qui veut participer au débat public doit tenir compte de ce préjugé en faveur des chiffres fournis par la science sociale.

***

La criminalité est en partie une créature de la loi. Un criminel ou un délinquant est d’abord, en première analyse, quelqu’un ayant violé une loi existante. Pour nous cette loi, dont la violation permet de désigner un individu comme criminel, doit être une loi positive : « nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. » Bien entendu il existe une certaine diversité des lois pénales dans l’espace et dans le temps. Tel comportement jugé criminel dans tel pays à telle époque sera considéré comme innocent à une autre époque ou dans un autre pays : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Certains tirent argument de ce fait incontestable pour affirmer que la criminalité serait entièrement une créature de la loi, à savoir que la définition des crimes et délits serait totalement arbitraire, qu’elle n’aurait pour but que de reléguer aux marges de la société certains comportements, de conforter les valeurs de la classe dominante, etc.
En réalité, derrière ces divergences de surface, il existe parmi les êtres humains un accord remarquable pour considérer certains comportements, certains actes, comme criminels. En tous les lieux et en tous les temps certaines actions sont considérées comme particulièrement répréhensibles et appelant un châtiment. Il existe, en d’autres termes, des « crimes universels », qui sont notamment le meurtre, le vol, le viol, et l’inceste. Les différents peuples fixent un peu différemment les frontières du tien et du mien, mais ils reconnaissent une distinction entre le tien et le mien et considèrent comme punissable le fait de s’approprier ce qui ne vous appartient pas. Ils fixent un peu différemment la frontière entre l’homicide excusable et l’homicide coupable, mais ils considèrent tous que l’homicide est un acte grave qui a besoin d’être excusé par des circonstances particulières, etc.
En nous concentrant sur les crimes universels - c’est à dire, en général, les crimes accompagnés de violence ou de menaces de violence - nous pouvons donc espérer parvenir à des conclusions universelles concernant la criminalité.
L’une de ces conclusions est que la criminalité n’est pas répartie de manière aléatoire au sein de la population. Des régularités s’attachent à cette « activité » : certains individus sont plus susceptibles que d’autres de devenir des criminels. En ce sens il est trompeur de dire, comme on l’entend parfois, que « n’importe qui » pourrait devenir délinquant. N’importe qui peut certes enfreindre la loi à un moment où l’autre de sa vie. Mais dès lors que nous nous concentrons sur les infractions les plus graves - les crimes universels - et sur les criminels multirécidivistes, il n’est plus vrai du tout que le délinquant ressemble à monsieur tout le monde. Autrement dit, tout indique que le délinquant moyen diffère du reste de la population par certaines de ses caractéristiques individuelles : l’âge, le sexe, l’intelligence, le tempérament, et même par son physique.
Ces caractéristiques peuvent être dites biologiques, en ce sens qu’elles sont présentes dès la naissance ou peu après la naissance et que leurs conséquences sur le comportement apparaissent graduellement durant le développement de l’enfant.
Cela ne signifie pas qu’il existerait un « gène du crime » ou que certains individus seraient des « criminels nés », mais cela signifie que certains traits qui sont au moins en partie héréditaires affectent la probabilité qu’un individu donné devienne délinquant. De la même manière, par exemple, que les individus naissent avec une propension plus ou moins grande à devenir alcooliques ou a devenir obèses, les individus naissent avec une propension plus ou moins grande à céder à la tentation du crime. 
Cela ne signifie pas non plus que les criminels ne seraient pas responsables de leurs actes. Celui qui est prédisposé à l’alcoolisme ou à l’obésité deviendra alcoolique ou obèse si (très schématiquement) il ingère une certaine quantité d’alcool ou de nourriture en un certain temps, mais il lui était toujours loisible de ne pas commencer à boire ou de s’arrêter avant le seuil fatal ; il lui était toujours loisible d’adapter son régime alimentaire à l’apparition des premiers symptômes d’obésité. De la même manière le criminel est en général responsable de chacun de ses crimes, en ce sens qu’il lui était toujours possible de ne pas les commettre. Mais dès lors que nous quittons les cas individuels pour nous attacher aux grands nombres nous pouvons assez aisément discerner des « populations à risques ».


[1] 13,60‰ en 1965, 36,36‰ en 1975.
[2] 68,93‰ en 2002.

13 commentaires:

  1. Quel sujet passionnant et quelle façon passionnante de le traiter ! J'ai hâte de lire la suite.

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  2. Merci. Rassurez-vous, suite il y aura, et tellement même que je crois que vous aurez le temps de vous lasser.
    Dixie, je pense que les prochains papiers intéresseront la femme-médecine que vous êtes.

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  3. Brillant, clair, enrichissant. Il faut que je me plonge plus avant dans ce blog que je découvre.

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  4. Merci Nico, bienvenu. Les archives sont tout en bas.

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  5. Rien à dire, on se contente de lire et de s'enrichir.

    Un seul bémol peut être, sur l"obésité parfois une stress très important peut engendrer un sur-poids important et que la diminution de nourriture ne suffit pas pour faire descendre la surcharge pondérale et aussi certains environnements sociaux.

    Mais ce n'est pas le sujet de votre billet.

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  6. Oui Grandpas. J'ai effectivement dit que ma présentation était schématique.
    Certaines personnes seront toujours grassouillettes quoi qu'elles fassent. Mais entre être enveloppé et être obèse il y a une marge qui, me semble-t-il, dépend de notre comportement personnel. A moins que l'un des médecins qui viennent parfois ici ne me démente.
    Il peut aussi exister - je crois - de rares cas d'obésité absolument pathologiques. En ce cas le parallèle avec le crime serait le dément qui n'est pas considéré comme responsable de ses actes.

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    1. Du reste, la différence essentiel entre l'obèse et le criminel, c'est que l'obèse ne nuit pas à ses concitoyens. Mais loin de moi de vouloir vous accuser de faire du racisme anti-gros, ce qui rappellerait sans conteste les heures les plus sombres de notre Histoire.

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    2. Comme vous y allez! Et l'obèse qui déborde allègrement sur votre siège lorsque vous êtes dans le train ou dans l'avion? Sans compter les odeurs de transpiration qui en général vont avec...
      Vous je ne sais pas, mais moi je ressens comme une montée du sentiment d'obésité ces derniers temps et je crois bien qu'aux prochaines élections je voterais pour le parti qui se proposera de mettre les gros au pas, euh, au régime.

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    3. Bonjour Aristide,

      Pour en terminer sur les obèses, les sumotoris qui mangent un plat roboratif le chanko-nabe ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Chankonabe), il a été constaté que tous les lutteurs ne prenaient pas de poids de façon identique.Certains restent légers alors que d'autres prennent énormément de poids.

      La génétique doit être de la partie, en est il de même chez les criminels?

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    4. Bien sûr, nous ne sommes pas égaux devant la nourriture (comme devant tant d'autres choses). Moi par exemple je peux m'empiffrer autant que je veux sans perdre mon corps d'athlète (enfin, pour le moment...) alors que d'autres grossissent juste en regardant le menu au restaurant.
      Et pour répondre à votre question, oui la génétique joue un rôle dans la criminalité.

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  7. Je vous laisse à la discussion sur l'obésité.
    Une simple remarque, quoique je ne doutes pas que cela soit évoqué au cours des prochains épisodes :
    "Les différents peuples fixent un peu différemment les frontières du tien et du mien" dites-vous, mais aussi et surtout entre le bien et le mal; et nous devons donc ne pas éluder ce qui est le propre à la "civilisation chrétienne", même s'il est fréquent que cette terminologie irrite dans notre monde "post-chrétien".
    Nous y reviendrons, je suppose, mais cela pose quelques problèmes dans une société de plus en plus multi-culturelle où sont surgissent régulièrement des questions faisant référence aux moeurs des différentes composantes de notre population (notez que comme Richard Millet j'hésite à dire PEUPLE au singulier).

    Cher Aristide, au prochain épisode.

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    1. Loin de moi l'idée de vouloir minimiser l'apport du christianisme à notre code de moralité, mais ce qui est intéressant justement c'est que en ce qui concerne certains actes - spécifiquement le vol, le meurtre, le viol, l'inceste - il semble exister peu de différences d'appréciation entre les peuples ou les civilisations. Ces actes sont partout considérés comme a priori répréhensibles.
      C'est du moins ce que semblent dire les anthropologues et certaines études - citées extensivement dans Crime and human nature mais que je ne détaillerais pas ici.
      En revanche lorsqu'on s'éloigne de ce noyau dur, les différences apparaissent. Par exemple l'appréciation de l'avortement ou de l'homosexualité varie amplement d'une culture à l'autre.

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