Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 23 janvier 2013

SDF, une vie choisie?




L’hiver n’est pas seulement la saison de la grippe, des feux de cheminée et des sports du même nom, il est aussi, de par chez nous, la saison des sans domicile fixe. Non pas que ceux-ci disparaitraient au printemps, telle la neige aux premiers rayons du soleil, pour revenir ensuite avec les frimas, mais parce que leur présence dans les médias, et par conséquent l’attention que nous leur accordons, est en général strictement corrélée à la température extérieure. Dès que le thermomètre approche de zéro, nous rejouons la grande scène de l’indignation et de l’incompréhension : comment est-il possible que des gens puissent dormir dehors par un tel froid, en France, en (ici rajoutez l’année qui convient) ? Mais que font donc les pouvoirs publics ? Comment se fait-il que le problème des SDF n’ait pas encore été résolu, après tant d’années ? etc. Encore heureux si nous pouvons échapper à la ministre nous expliquant à la télévision, la mine martiale et le menton en avant, qu’elle est résolue à réquisitionner les logements que de cyniques propriétaires laissent vacants pour, enfin, « donner un toit à ceux qui n’en ont pas ».
Gageons donc que, cette année encore, nous n’échapperons pas à l’ennuyeuse comédie. Oui, il s’agit bien d’une comédie ennuyeuse, ne vous récriez pas. Ce n’est pas la vie des SDF qui est une comédie, c’est notre réaction à leur situation. Ce n’est pas eux qui sont ennuyeux, c’est nous, ou plus exactement ce sont les réactions si prévisibles de la classe jacassante et de la classe politique qui sont ennuyeuses. Qu’y a-t-il de plus ennuyeux que de s’entendre répéter toujours la même chose et de constater que, toujours, est esquivée la question la plus simple et la plus importante : et si nombre de SDF avaient choisi de vivre comme ils le font ? et si le « problème » des SDF n’était pas soluble parce que les principaux intéressés eux-mêmes n’avaient pas envie de le résoudre ?
Il est vrai que cela obligerait à remettre en question l’un des axiomes fondamentaux de notre organisation sociale : les pauvres sont toujours des victimes. Tellement de gens qui sont loin d’être pauvres auraient à y perdre si cet axiome se révélait faux ! Mieux vaut ne pas l’examiner.
Vous vous sentez néanmoins une âme d’aventurier intrépide ? Vous ne craignez pas la réprobation qui attend ceux qui s’écartent du chemin étroit de l’opinion autorisée ? Alors lisez ce texte de l’indispensable Théodore Dalrymple, traduit par votre serviteur, et méditez.
 
Libre de choisir

Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple

La semaine dernière, un homme d’âge moyen a été amené à mon hôpital dans un état désespéré. Trois semaines plus tôt, il avait quitté l’hôpital psychiatrique contre l’avis des médecins ; en rentrant chez lui, il avait trouvé la perspective de vivre avec sa femme aussi peu attrayante que celle de vivre dans un établissement psychiatrique. Il était venu jusqu’au centre-ville et s’était établi à la belle étoile dans un petit jardin public à côté d’un hôtel de luxe. Il était resté là, ne mangeant rien, buvant très peu, jusqu’à ce qu’il soit finalement découvert inconscient et tellement déshydraté que le sang avait épaissi et formé des caillots dans l’une de ses jambes, jambe devenu gangréneuse et qui par conséquent avait du être amputée.
Quelle histoire pourrait mieux illustrer la soi-disant insensibilité et l’individualisme cruel de notre société que celle d’un homme que l’on a presque laissé mourir en plein milieu de la ville, près d’un hôtel avec des chambres à deux cents dollars la nuit, au su et au vu non seulement des clients de l’hôtel mais aussi de milliers de ses concitoyens, et tout cela juste par manque d’un peu d’eau ?
Mais cette histoire est susceptible d’autres interprétations. Peut-être que les milliers de passants qui avaient vu ce malheureux tandis qu’il déclinait lentement jusqu’au seuil de la mort, étaient tellement accoutumés à l’idée que l’Etat allait (et devrait) intervenir qu’aucun d’entre eux ne s’était senti personnellement tenu de faire quelque chose pour cet homme. Après tout, on ne donne pas la moitié de ses revenus au fisc pour être ensuite individuellement responsable du bien-être de ses voisins. Nos impôts sont censés assurer tout le monde contre le fait de se retrouver abandonné, et pas seulement nous-mêmes. De la même manière que personne n’est coupable lorsque tout le monde l’est, nul n’est responsable lorsque tous le sont.
Ou bien encore, peut-être les passants avaient-ils pensé que cet homme ne faisait qu’exercer son droit de vivre à sa guise, comme l’avaient énergiquement affirmé les pionniers de la désinstitutionalisation des malades mentaux, les psychiatres Thomas Szasz et R. D. Laing.  Qui sommes-nous, dans un pays libre, pour juger comment les gens doivent vivre ? En dehors d’une légère saleté, l’homme ne créait pas de nuisance publique. Peut-être les passants pensaient-il, alors qu’ils le toléraient presque jusqu’à la mort, qu’il ne faisait que suivre sa propre voie, et dans le conflit entre l’obligation de se comporter en bon Samaritain et l’impératif de respecter l’autonomie des autres, le dernier l’avait emporté. A l’époque moderne, après tout, les droits l’emportent toujours sur les devoirs.
Pourtant, l’existence de gens qui vivent dans la rue, ou qui n’ont pas de domicile fixe, est vue en général, tout au moins par les gens de gauche, non comme une indication du fait que notre société est respectueuse de la liberté, mais comme une preuve de son injustice, de son iniquité, de son indifférence à la souffrance humaine. Il n’existe pas de sujet plus susceptible de déboucher sur des appels pour que le gouvernement intervienne afin de faire cesser le scandale que celui des sans-abris ; et aucun sujet ne se prête mieux à cette activité plaisante entre toutes, se tordre les mains de compassion.
Cependant, comme cela est souvent le cas avec les problèmes sociaux, la nature précise et la localisation de l’injustice, de l’iniquité et de l’indifférence supposées deviennent moins claires lorsque l’on regarde les choses de près, plutôt qu’au travers de généralisations, soit éthiques (« personne dans une société prospère ne devrait être sans-abri »), soit statistiques (« le nombre de sans-abris augmente en période de chômage »).
En premier lieu, il est loin d’être évident que notre société soit, dans l’absolu, indifférente au sort des sans-abris. Les sans-abris sont en fait une source d’emploi pour un nombre non négligeable de membres de la classe moyenne. Les pauvres, écrivait un évêque allemand du 16ème siècle, sont une mine d’or ; et il s’avère que les sans-abris aussi.


Par exemple, dans l’un des foyer pour les sans-abri que j’ai visité, un foyer situé dans une belle église victorienne désaffectée, j’ai découvert qu’il y avait quatre-vingt onze résidents et quarante et un membres du personnel, dont seule une poignée d’entre eux avait un contact direct avec les objets de leur soin.
Les sans-abris dormaient dans des dortoirs dépourvus de toute intimité. Il y flottait une odeur fétide que tout médecin reconnait (mais ne mentionne jamais dans ses observations médicales) comme l’odeur de la clochardise. Et puis, en franchissant un couloir et une porte équipée d’une serrure à combinaison pour prévenir les intrusions indésirables, on entrait soudain dans un autre monde : le monde aseptisé, climatisé (et étanche) de la bureaucratie de la compassion.
Le nombre de bureaux, tous informatisés, était saisissant. Les membres du personnel, vêtus de manière chic et décontractée, étaient absorbés dans leurs taches, regardant avec sérieux leur écran d’ordinateur, imprimant des documents, et se hâtant pour se consulter mutuellement. Le niveau d’activité était impressionnant, la détermination évidente ; il fallait quelques efforts pour se rappeler des résidents que j’avais rencontré en pénétrant dans le foyer, dispersés dans ce qui avait été le cimetière de l’église, vacillants lorsqu’ils étaient debout et ronflants lorsqu’ils étaient couchés, entourés par des boites de conserve vides et des bouteilles en plastique de cidre à 9 degrés (ce qui donne le meilleur ratio alcool/dollar qui soit disponible en Angleterre à ce moment). Néron jouait de la lyre alors que Rome brûlait, et les administrateurs du foyer faisaient des diagrammes en camembert pendant que les résidents du foyer s’enivraient jusqu’à l’abrutissement.
Il y a vingt-sept foyers de cette sorte dans les pages jaunes de l’annuaire de notre ville, et beaucoup que je connais ne figurent pas dans la liste. Certains foyers sont plus petits et ont moins de personnel que celui que j’ai décris ; mais il est clair que des centaines de gens, et peut-être même quelques milliers, doivent leur travail aux sans-abris. En dehors des employés des foyers eux-mêmes, il y a pour eux des travailleurs sociaux et des agents des services du logement ; il y a une clinique spécialisée avec des docteurs et des infirmières ; et il y a une équipe de cinq psychiatres, avec à sa tête un médecin dont le salaire est de 100 000$, qui s’occupe des sans-abris souffrant de pathologies mentales. Le médecin est un universitaire dont la moitié du temps est consacrée à la recherche ; je serais personnellement disposé à parier une grosse somme d’argent que le problème des sans-abris atteints de pathologies mentales dans notre ville ne déclinera pas à proportion des articles qu’il écrira ou des conférences auxquelles il assistera.
Dans la mesure où notre ville n’est en rien atypique et où elle contient approximativement 2% de la population britannique, on peut raisonnablement supposer que pas loin de cinquante milles personnes gagnent leur vie grâce aux sans-abris dans ces îles. Cela peut être un signe d’inefficacité, d’incompétence, et même de gaspillage, mais difficilement un signe d’indifférence, au sens où l’entendent les gens de gauche ; et la compassion, pour certains, est incontestablement un bon plan de carrière.
Cependant, il serait possible d’avancer que toute cette activité n’est qu’un bandage apposé sur une fracture, de l’aspirine pour traiter la malaria. Grace au travail des associations charitables et des organismes gouvernementaux, la société soulage sa conscience et ferme les yeux sur les véritables causes de la condition des sans-abris.
Il est bien sûr accepté comme un axiome que la condition des sans abris est parfaitement misérable. Qui peut regarder sans révulsion les abords de la plupart des foyers, ou contempler sans dégout la nourriture qui y est servie ? Ne s’ensuit-il pas que ceux qui passent leur vie dans de telles conditions sont les plus malheureux des êtres et qu’ils devraient être secourus ?
Lorsque j’étais enfant et que je croisais un gentleman de la route habillé un peu comme Tolstoï jouant au paysan, avec sa barbe grise en broussaille, marmonnant ses imprécations et déversant ses malédictions sur le monde, je n’avais pas pitié de lui, je le considérais au contraire comme un être supérieur, assez semblable en fait au Dieu de l’Ancien Testament, ou tout au moins à ses prophètes. Ces hommes étaient sans aucun doute schizophrènes et j’abandonnais bien vite l’idée saugrenue que leur étrange comportement était la conséquence de quelque sagesse ésotérique accessible à eux mais pas, par exemple, à mes parents. Et même en ces temps où les fous étaient, comme l’on dit, pris en charge par la communauté, les schizophrènes ne composaient qu’une minorité des sans-abris ; mais j’ai appris d’une autre manière que les sans-abris ne méritent pas seulement d’être pris en pitié, comme des hérissons blessés ou des oiseaux aux ailes cassés, destinés à être soignés par quelque intervention bien intentionnée de soignants professionnels, de haut en bas[1]. Le sans-abri souffre, il est vrai, mais pas toujours de la manière ou pour les raisons que nous imaginons.

 

Un homme de cinquante-cinq ans qui avait passé la moitié de sa vie à voyager de foyer en foyer tout autour du pays avait été admis dans mon service avec un delirium tremens. Sa condition à ce moment était effectivement pitoyable ; il était terrifié par les petits animaux qu’il voyait ramper sur les draps de son lit et sur les murs, son tremblement était si prononcé qu’il ne pouvait se tenir debout, tenir une tasse ou un couvert lui était impossible, et en regardant son lit, une nuit, on aurait pu croire qu’un tremblement de terre puissant et prolongé était en train de se produire. Il était incontinent urinaire et l’on avait dû lui insérer un cathéter ; la sueur sortait de sa peau comme la pluie s’écoule du feuillage de la forêt tropical. Il avait fallu une semaine de bains pour le débarrasser de l’odeur de la clochardise et une semaine de tranquillisants pour le calmer. Vous auriez sûrement pensé que n’importe quel mode de vie était préférable à celui qui l’avait amené à cet état.
Pourtant, une fois rétabli, il n’était plus en rien la créature pitoyable qu’il avait été si peu de temps auparavant. Bien au contraire : c’était un homme intelligent, avec de l’esprit et du charme. Il avait une lueur malicieuse dans le regard. Il ne venait pas davantage du genre de milieu familial qui, suppose-t-on communément (mais faussement), conduit inévitablement à un avenir sinistre et sans perspectives : sa sœur était infirmière-chef et son frère était directeur d’une grande société. Lui-même avait bien réussi à l’école mais il avait absolument voulu en partir le plus tôt possible, pour prendre la mer. Après un mariage précoce, la naissance d’un fils, et l’ennuyeuse souscription d’un prêt, il s’était languit de sa liberté préconjugale et avait redécouvert les joies de l’irresponsabilité : il avait abandonné sa femme et son fils et avait cessé de travailler pour passer ses journées à boire.
Avant peu il avait dégringolé l’échelle du logement, de l’appartement à la chambre à louer et au foyer pour sans-abris. Mais il ne regrettait rien : il disait que sa vie avait été plus riche d’imprévu, d’intérêt et d’amusement que s’il s’en était tenu à l’étroit chemin de la vertu qui conduit droit à une pension de retraite. Je lui demandais, lorsqu’il fut pleinement rétabli, d’écrire un court texte décrivant un épisode de sa vie passée, et il choisit de raconter sa toute première nuit dans un foyer. Il pleuvait à verse et une file de clochards attendait à l’extérieur d’être admis par l’Armée du Salut. Une bagarre éclata, et un homme tira un autre par les cheveux. Il y eu un bruit de déchirure et l’assaillant se retrouva avec le scalp de sa victime dans la main.
Bien loin d’être épouvanté au point de décider immédiatement de s’amender, mon patient était intrigué. Son tempérament était celui d’un chasseur de sensation ; il détestait l’ennui, la routine, et être commandé par autrui. Il rejoignit la grande fraternité des vagabonds qui vivent aux marges de la loi, prennent les trains sans tickets, narguent les bourgeois des petites villes par leur comportement scandaleux, rendent les magistrats furieux en les confrontant à leur propre impuissance, et s’éveillent souvent à quelques centaines de kilomètres de là où ils sont partis le soir sans se souvenir le moins du monde comment ils sont arrivés à cet endroit. En bref, la vie des sans-abris chroniques est faite de hauts aussi bien que de bas.
Bien évidemment, plus cette vie se prolonge et plus il est difficile de l’abandonner, non seulement à cause de l’habitude mais aussi parce qu’il devient progressivement plus difficile pour ceux qui la vivent de se réinsérer dans la société normale. Un homme de cinquante-cinq ans pourra éprouver quelques difficultés à expliquer à un employeur potentiel ce qu’il a fait durant les vingt-sept dernières années. Avec l’âge, cependant, les difficultés physiques de cette existence deviennent plus difficiles à supporter, et mon patient me disait qu’il pensait que, à moins qu’il n’abandonne le vagabondage, il n’en avait plus pour très longtemps à vivre. Je lui donnais raison.
Je lui trouvais un foyer pour les alcooliques sevrés et ayant entrepris de ne plus boire. Au début il se comporta très bien : il venait à ses rendez-vous avec moi et était élégamment vêtu. Il semblait même heureux et satisfait. Il avait une culture surprenante et nous avions ensemble de plaisantes conversations littéraires.
Après environ trois mois de cette existence stable, mon patient m’avoua qu’il recommençait à se sentir l’envie de bouger. Oui, il était heureux, et oui, il se sentait bien physiquement - bien mieux en fait qu’il ne s’était senti depuis des années. Mais quelque chose manquait à sa vie. C’était l’excitation : les poursuites dans la rue avec les policiers, les comparutions devant les tribunaux, la simple chaleur et la camaraderie du comptoir. Il avait même la nostalgie de cette importante question avec laquelle il avait l’habitude de se réveiller chaque matin : où suis-je ? Se réveiller chaque jour au même endroit était loin d’être aussi amusant.
Comme de bien entendu, il manqua le rendez-vous suivant, et je ne le vis plus jamais.
Ceci n’est absolument pas un cas isolé : bien loin de là. Les gens comme ce patient forment la catégorie la plus nombreuse parmi les résidents des foyers. Au minimum deux d’entre eux sont admis dans mon service toutes les semaines. Aujourd’hui, par exemple, j’ai parlé avec un homme de quarante-cinq ans qui avait autrefois occupé un poste de responsabilité comme gérant d’un magasin mais qui avait été admis il y a quelque jour avec un delirium tremens. Il a reconnu que sa vie errante, maintenant vieille de douze ans, n’avait pas été entièrement malheureuse. Ce patient, qui buvait autant que n’importe quel patient que j’ai jamais rencontré, était fier du fait qu’il n’avait pas eu d’ennuis avec la police ces sept dernières années, bien que ce n’ait pas été faute de violer la loi. Le chèque qu’il recevait de la part de la sécurité sociale était totalement inadapté à sa consommation d’alcool, et il était devenu un voleur expérimenté, « mais seulement pour ce dont j’ai besoin, docteur. » Il était évident que son habileté à voler sans être pris lui procurait un grand plaisir. Il admettait qu’il n’était pas poussé à voler par la nécessité : il me dit qu’il était un portraitiste accompli et qu’il pouvait grâce à ce talent gagner assez d’argent en quelques heures pour se s’enivrer pendant une semaine.
« J’ai eu beaucoup d’argent en mon temps, docteur. L’argent n’est pas un problème pour moi. Je pourrais en avoir plein à nouveau. Mais plus j’en ai, plus je me saoule longtemps. »
Ce patient, lui aussi, savait qu’il retournerait à la vie qu’il avait mené, quoi que nous fassions pour lui, quoi que nous lui offrions.

Ces vagabonds, par conséquent, ont fait un choix, que l’on pourrait même élever au rang de choix existentiel. La vie qu’ils ont choisi n’est pas sans compensations. Une fois qu’ils ont surmonté leur répulsion initiale vis-à-vis des conditions physiques dans lesquelles ils ont décidé de vivre, ils se trouvent en sécurité : plus en sécurité même qu’une grande partie de la population qui est engagée dans une lutte pour maintenir son niveau de vie et n’est aucunement assurée de réussir. Ces hommes savent, par exemple, qu’il existe des foyers partout, dans chaque bourgade et chaque ville, qui les accueilleront, les nourriront, les garderont au chaud, quoi qu’il puisse se passer, que le marché soit à la hausse ou à la baisse. Ils n’ont aucune peur d’échouer et échappent totalement aux contraintes de la routine : leur seule tache quotidienne est d’arriver à l’heure pour le repas, et leur seule tache hebdomadaire est de toucher leur chèque de la sécurité sociale. Qui plus est, ils appartiennent automatiquement à une fraternité - querelleuse et occasionnellement violente, peut-être, mais aussi tolérante et souvent amusante. La maladie va avec le mode de vie, mais un centre hospitalier n’est jamais très loin, et le traitement est gratuit.
Il est difficile pour beaucoup d’entre nous d’accepter que ce mode de vie, en apparence si peu attirant, est librement choisi. Assurément, pensons-nous, il doit y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond avec ceux qui ont choisi de vivre ainsi. Assurément, ils doivent souffrir de quelque maladie ou de quelque anomalie mentale qui explique leur choix, et par conséquent nous devons les prendre en pitié. Ou bien, comme le croient les travailleurs sociaux qui se présentent périodiquement dans les foyers, tous ceux qui logent là sont par définition victimes de malheurs qui ne sont pas de leur fait et qui échappent à leur contrôle. Par conséquent la société, représentée par les travailleurs sociaux, doit leur venir en aide. Conformément à cela, les travailleurs sociaux sélectionnent quelques-uns des résidents les plus anciens pour ce qu’ils appellent une réhabilitation, c’est-à-dire un relogement, complété par des allocations de plusieurs centaines de dollars destinées à acheter ces biens de consommation durable dont le manque, de nos jours, est considéré comme de la pauvreté. Les résultats ne sont pas difficiles à imaginer : un mois plus tard le loyer de l’appartement demeure impayé et l’allocation a été dépensée, mais pas en réfrigérateurs ou en fours à micro-ondes. Certains des sans-abris les plus expérimentés ont été réhabilités trois ou quatre fois, leur assurant au pub de courtes mais glorieuses périodes d’extrême popularité aux frais du contribuable.
Cependant, dire qu’un choix est libre ne revient pas à l’approuver comme bon ou comme sage. Il ne fait aucun doute que ces hommes vivent de manière entièrement parasitaire, ne contribuant en rien au bien commun et abusant de la tolérance que la société a pour eux. Lorsqu’ils ont faim, il leur suffit de se présenter à une soupe populaire ; lorsqu’ils sont malades, à un hôpital. Ils sont profondément antisociaux.
Et dire que leur choix est libre ne signifie pas qu’il ne soit pas soumis à des influences extérieures. Une part importante du contexte social de ces sans-abris est une société prête à ne rien leur demander. Elle est en fait prête à les subventionner pour s’enivrer jusqu’à l’abrutissement, et même jusqu’à la mort. Et tous, sans exception, considèrent comme faisant partie de l’ordre naturel et immuable des choses que la société agisse ainsi ; tous, sans exception, appellent le fait de toucher leur chèque de la sécurité sociale « être payé ».
Ces gentlemen de la route sont rejoints dans leur errance par un nombre croissant de jeunes gens, qui fuient leurs foyers sinistrés, où les naissances hors mariage, une succession de beaux-pères violents et une totale absence d’autorité sont la norme. Ces mêmes gens de gauche, dont les remèdes de charlatan prescrits dans le passé ont si largement contribué à créer la situation actuelle, nous disent constamment que la société (par quoi il faut entendre : le gouvernement) devrait faire encore davantage pour ces pauvres malheureux. Mais la clochardise n’est-elle pas, au moins dans la société actuelle, une illustration particulière de la loi, énoncée en premier par l’un de mes collègues britanniques, selon laquelle la misère s’accroit pour se porter à la hauteur des moyens disponibles pour la soulager ? Et les comportements antisociaux ne s’accroissent-ils pas à proportion des excuses que les intellectuels leur trouvent ?


[1] En français dans le texte.

29 commentaires:

  1. J'aurais bien fini clochard comme me l'avait prédit ma chère institutrice mais il faut croire que je n'étais pas doué.

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    1. Il est vrai que ce n'est pas donné à tout le monde. Vous voyez ce que vous avez raté à être trop travailleur? Vous auriez pu finir comme Mouna Aguigui (agaga)
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Aguigui_Mouna
      La gloire!

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    2. Superbe personnage, dont j'ignorais totalement l'existence. Mes deux détails préférés de sa biographie : le contraste entre son pseudonyme et son vrai nom (André Dupont) ; et cette anecdote :
      "Un autre jour, il se fait arrêter pour avoir mené une procession dont les participants scandaient en chœur : « Nous sommes heureux ! Nous sommes heureux ! »."

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    3. C'est sans doute que vous êtes trop jeune et/ou que vous n'avez pas vécu à Paris.
      J'ai eu moi la joie, l'honneur et le privilège de le rencontrer en chair en barbe et en os.
      Le souvenir m'en est resté, évidemment.

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    4. Tiens, moi aussi j'ai croisé Mouna une fois ou deux, à mon arrivée à Paris ! Près de la fontaine Saint-Michel, si ma mémoire est bonne.

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    5. Effectivement, je crois que c'est du côté de Saint-Michel ou de Beaubourg (qui n'est pas loin) que l'on avait le plus de chance de le rencontrer.

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  2. S.D.F, outre Quievrain cela veut dire Sans Difficulté Financière mais je me dis clochard su style Archimède le clochard , pourquoi pas mais de nos jours c'est plutôt "siouplai, maman malade,papa malade, je pas mangé depuis 1000 jours , siouplai"; là non c'est non et puis pourquoi avec les nenfants sur un matelas crasseux sur une place passante pour faire pleurer le passant boboïsé, qu' ils aillent se faire voir.

    Trouvé un clochard de souche, c'est comme cherché des poux sur la tête d'un chauve enfin dans Paris.

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    1. C'est vrai, "ils" viennent même prendre le pain de nos clochards maintenant. C'est dire à quel point nous sommes tombés : avant on importait des travailleurs manuels, aujourd'hui on importe des clodos...

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    2. "ils" viennent même prendre le pain de nos clochards.
      En 93, les nuitées d’hôtel (150€, dixit le journal) sont affectées à 95 % aux "sans-papier".
      En tant que citoyen de classe moyenne, je verse mon obole au Secours Catholique (entre autres) et je dois avouer que ce geste correspond à m'offrir un peu de "bonne conscience" mais j'évite de lire la revue 'Messages'.
      Dans un monde angoissé par le "plein emploi", accueillir la misère du monde est riche de jobs !

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    3. De manière plus générale, votre texte m'a mis mal à l'aise.
      Ce qui m'a frappé, c'est de découvrir un monde que j'ignorais :
      dans ma jeunesse (à Sévérac), j'ai connu et admiré un personnage haut en couleur qui avait fait le choix de ne pas livrer sa force de travail pour de l'argent. Mais en conséquence de sa liberté, il ne buvait pas (sauf les coups qui lui étaient offerts) ne fumait que les clopes des autres, ...
      Il faisait de bricolage ou jardinage pour les particuliers. Et apparemment vivait bien.
      Et pourtant, il ne participait pas à la richesse du pays.

      C'est en découvrant le mode de vie des "militants" des grandes causes :
      - la misère en Afrique (haut salaire, 4X4 rutilant, ...)
      - la lutte contre les maladies (80% des recettes en frais de fonctionnement),
      - la lutte contre le racisme (demandez au Premier Secrétaire du PS),
      et d'une manière générale, toutes les associations largement subventionnées ....
      bref, ces grandes causes sont la richesse de nos nations hautement civilisées !

      'Pourvu que ça dure" disait la maman de Napoléon.

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    4. Ce n'est pas un texte agréable à lire, c'est vrai, mais je crois qu'il incite à réfléchir.
      Personnellement il me semble qu'il y a plusieurs conclusions pratiques à en tirer :
      1) La charité privée est bien supérieure à la charité légale, car elle est en général plus éclairée et qu'elle gaspille moins, et puis même si elle ne fait pas toujours du bien à ses bénéficiaires, elle permet du moins à ceux qui la pratiquent de faire preuve de générosité.
      2) Dans beaucoup de cas, une politique du "tough love" est celle qui est la plus à même de faire réellement du bien à ceux qu'elle vise.
      3) Il est des "problèmes" qui ne sauraient être résolus, juste, éventuellement, améliorés.

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    5. Sur la charité privée, si je peux me permettre :

      http://lamouettejoviale.wordpress.com/2013/01/24/vous-avez-dit-francais-jai-rien-pour-vous/

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    6. Mais faites, et merci pour le lien sur votre blog.

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  3. Merci beaucoup pour vos derniers billets, même s'ils présentent l'inconvénient de ponctionner un temps assez important sur les plages horaires normalement réservées à la correction de mes copies.
    Qui est l'auteur de la maxime qui conclut le texte de Dalrymple ("la misère s’accroit pour se porter à la hauteur des moyens disponibles pour la soulager") ?

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    1. Comment, comment, vous n'avez pas encore remplacé les copies par des QCM, du genre que l'on peut faire "corriger" par une machine?
      L'éducation nationale est décidément bien en retard...

      En ce qui concerne la maxime, je ne crois pas que l'auteur se soit fait un nom. En tout cas je ne le connais pas.

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  4. Extrêmement intéressant et original. Merci Aristide.
    Vous avez raison d'insister sur le fait qu'un grand nombre de gens vivent littéralement de ce commerce de la misère.
    J'ai remarqué de plus qu'il suffit d'être salarié d'un organisme charitable pour se voir attribuer des qualités humaines particulières, comme si malgré le fait qu'ils soient payés ( parfois vraiment très bien) ces travailleurs là étaient auréolés par le bénévolat des autres.

    ps: "la misère s’accroit pour se porter à la hauteur des moyens disponibles pour la soulager "!
    Quelle formule ! ça donne à réfléchir.

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    1. My pleasure, Dixie. Et attendez l'article sur les femmes battues (j'aimerais bien pouvoir l'envoyer à NVB et à ce qui semble lui tenir lieu de cerveau, j'ai nommé Caro' de Hass).

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  5. Bonjour Aristide et bonne année,

    Je partage dans les grandes lignes le diagnostic de Théodore Dalrymple. Toutefois je voudrais mentionner un aspect parfois présent chez certains SDF que l’ auteur n’ évoque pas : la dimension de suicide social que peut revêtir le choix d’ une vie dans la marge. Patrick Declerck dans son livre » les naufragés » relatant son expérience parmi les clochards de Paris en fait état .

    Pour ma part, j’ ai connu un SDF allemand qui venait tous les mois retirer un peu d’ argent auprès de l’ établissement financier oû je travaillais. Une fois,me regardant dans les yeux, il répondit à mes encouragements à retourner à meilleure fortune en me disant ceci:

    « J’ ai eu une épouse et des enfants magnifiques de même que je vivais dans une grande maison et conduisais une grosse berline. Un jour j’ ai provoqué un accident de voiture dans lequel ma femme et mes deux enfants ont perdu la vie. Je suis le seul survivant mais en fait je suis comme mort de l’ intérieur . »

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    1. Bonne année à vous aussi.

      Vous avez tout à fait raison, certains SDF le sont sans aucun doute devenus à la suite de drames personnels. Je ne crois pas que Dalrymple l'ignore, mais plutôt qu'il voulait mettre en lumière l'aspect moins connu des choses, à savoir le fait que nombre de clochards le sont parce qu'ils l'ont choisi, aussi étrange que cela puisse nous paraitre.

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    2. Le suicide social peut être considéré aussi comme participant de l' autonomie des individus.

      Comme Didier et vous même j' ai également croisé Aguigui Mouna car il venait de temps à autre sur son vélo jusqu'à mon ancien lycée ( Buffon ) pour discuter, très simplement.Je me souviens qu' il proposait de prolonger le boulevard saint Michel jusqu' à la mer.

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    3. Assurément, même si dans le cas que vous citez il serait sans doute abusif de considérer cela comme "choisi" à strictement parler.

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  7. Bonjour Aristide,

    je reprends de lire ce texte, saisissant et désagréable à lire. Personne n'aime lire les histoires de clochards...

    Quelques remarques :
    - sur le lien entre nombre de SDF et destructuration de la famille : c'est tout à fait essentiel. Si vous allez en Italie, vous ne verrez dans les villes pas un seul clochard (bon, exceptez les roms qui font la manche dans les grands centres villes), idem en Espagne. Si vous fréquentez des Italiens et des Espagnols, parlez de la famille, vous serez surpris de voir combien c'est un poids écrasant dans la vie des individus. Pour le meilleur et pour le pire, parfois (j'ai des amies littéralement esclavagisées par leurs parents). En attendant, personne n'est dans la rue ou presque.
    notez que je n'ai jamais vu autant de SDF que depuis que je suis arrivée à Paris pour mes études, c'est même la première chose qui m'a sauté aux yeux, dès la première semaine que j'y ai passée. Paris, la ville où les couples divorcent le plus... la ville sans racines, où l'on vient pour travailler. Paris, la ville où les enfants ne sont pas les bienvenus... bref, Paris, la ville qui n'aime pas la famille.

    - l'auteur n'évoque pas la question des femmes SDF. J'ai plus de mal à croire que les femmes qui se retrouvent dans la rue le font par goût pour la vie aventureuse, la camaraderie dans l'adversité, etc. Or, là aussi, ce qui me frappe chaque année un peu plus à Paris, c'est le nombre de femmes entre deux âges (mais on vieillit plus vite dans la rue) qui vivent dehors.

    Et tout cas merci de traduire pour nous ces articles !

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    1. Sur votre dernière remarque : je partage votre avis. Sexiste comme je suis (c'est-à-dire convaincu que les hommes et les femmes sont différents), je pense que très peu de femmes, voire aucune, ne doivent correspondre aux cas dont parle Dalrymple. Les femmes sont moins démangées que les hommes par leur "indépendance", et puis il en est très peu qui abandonnent leurs enfants. Par ailleurs la vie dans la rue doit être bien plus dangereuse pour elles.
      Comme je l'ai dit à Michka, Dalrymple n'offre pas ici un panorama complet des SDF, c'est une évidence. Ce qui ne rend pas ce qu'il écrit moins intéressant pour autant.

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  8. Il faut croire que j'ai épousé un SDF par nature ainsi que vous décrivez dans votre blog. Après 7 années et une envie de réinsertion en pointillée, il vient de décider d'y retourner, cette fois c'est décidé je ne chercherai pas à le ramener. Mais ça fait mal...
    Sophie

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  9. Bonjour,
    Qui est le photographe qui a pris la photo du samusocial (accroupi) ?
    J'en aurais besoin pour une communication.

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