Les constatations appellent des
explications. En l’occurrence : qu’est-ce qui pourrait expliquer que
certaines époques et certaines régions se révèlent particulièrement fertiles en
grandes œuvres d’art et en découvertes scientifiques ? Plus précisément,
dans la mesure où, comme nous l’avons vu, l’Occident est responsable de
l’écrasante majorité des grandes réalisations artistiques et scientifiques sur
la période -800/1950, qu’est-ce qui pourrait expliquer, d’une part, cette
supériorité de l’Occident et, d’autre part, le déclin de sa productivité depuis
grosso modo le 19ème siècle ?
Pour ceux des lecteurs de Human Accomplishment qui se
souviendraient que Charles Murray est aussi l’auteur de The bell curve, il convient de préciser immédiatement que les
explications que recherche Charles Murray ne sont pas d’ordre biologique, mais
politique, économique et, pour employer un terme attrape-tout, spirituel.
Qu’est-ce qui, dans l’organisation politique, dans les mœurs et les mentalités
occidentales (autres termes attrape-tout, mais en la matière il est inévitable
de ratisser large, au moins au début) pourrait expliquer la créativité
artistique et scientifique supérieure de cette partie du monde par rapport aux
autres régions du monde qui ont de
grandes réalisations artistiques et scientifiques à faire valoir, comme la
Chine ou l’Inde. La supériorité de l’Occident par rapport à l’Afrique
sub-saharienne ou par rapport aux Amérindiens n’est pas la question posée.
Ces explications peuvent être
réparties en deux catégories : les explications quantitatives,
c’est-à-dire qui sont susceptibles d’être testées par la science sociale, et
les explications qualitatives, c’est-à-dire celles qui échappent à ce genre de
tests.
Disons le franchement, cette
partie n’est pas la meilleure de Human
Accomplishment. Les explications quantitatives illustrent malheureusement
assez bien la tendance naturelle de la science sociale à se lancer dans des
analyses très sophistiquées pour, au final, « prouver » des choses
assez triviales et qui n’ont jamais fait de doute pour des observateurs
cultivés et réfléchis. Les analyses qualitatives, elles, sonnent globalement
justes, mais en même temps ne satisferont sans doute pas entièrement les spécialistes des
questions qui sont abordées à cette occasion. Charles Murray, qui est
certainement l’un des plus grands social
scientists américains de ces cinquante dernières années, montre ici,
probablement, ses limites en matière de philosophie, de théologie ou d’histoire,
ce dont on ne peut raisonnablement lui en vouloir.
Limitons-nous donc à une
présentation rapide de ses conclusions.
Lorsque l’on recherche les
conditions de la « productivité » artistique et scientifique d’une
nation ou d’une partie du monde, quelques suspects habituels se présentent
immédiatement à l’esprit. Les deux premiers sont sans doute la paix et la
prospérité. Pour que les artistes, les philosophes, les scientifiques, puissent
faire valoir leurs talents, il faut, dira-t-on, que le pays dans lequel ils
vivent soit en paix et suffisamment prospère pour faire appel à leurs services.
A un certain niveau de généralité
ceci est certainement vrai. La créativité artistique et scientifique dans une
ville assiégée doit très probablement tendre vers zéro, et si Léonard de Vinci
avait été obligé de gagner sa vie comme paysan au lieu d’avoir de riches
mécènes, il n’aurait sans doute pas laissé de nom dans l’histoire. Mais en même
temps, ces généralités peuvent se révéler trompeuses dès lors que nous examinons
la question avec un peu plus de précision.
En ce qui concerne la paix par
exemple, quelques connaissances historiques suffisent pour voir qu’elle ne
saurait véritablement être un facteur explicatif, tout simplement car, dans
l’histoire européenne, les longues période de paix ont plutôt été l’exception
que la règle. Souvenons-nous simplement que le « siècle d’or »
d’Athènes (en gros de -479 - bataille de Salamine - à -332 - mort d’Aristote) a
vu la guerre du Péloponnèse, la « peste » provoquée par cette guerre
et qui a tué probablement un tiers de la population athénienne, et la perte
d’indépendance des cités grecques au profit du royaume de Macédoine.
Souvenons-nous également que le « siècle d’or » (le 17ème
siècle) des Pays-Bas a commencé durant la guerre de trente ans et a vu trois
guerres avec l’Angleterre et ses alliés. Ce qui ne signifie évidemment pas que
la guerre favoriserait les grandes réalisations artistiques et scientifiques,
juste qu’elle ne s’oppose pas systématiquement à ces réalisations.
En ce qui concerne la prospérité,
il est évident qu’une population doit avoir dépassé le niveau de la subsistance
pour pouvoir s’adonner de manière approfondie aux sciences et aux arts, et il
est évident aussi que certaines grandes réalisations nécessitent l’existence de
riches mécènes ou de riches commanditaires, et donc une accumulation de
richesses assez conséquente. Mais en même temps il n’est pas sûr que la
richesse soit en tant que telle cause
de grandes réalisations artistiques et scientifiques. En fait, prospérité et
grandes réalisations pourraient très bien avoir une même cause, par exemple
dans de bonnes institutions politiques ou dans la vitalité
« culturelle » de la nation considérée, et donc ne pas être
directement liées. Si d’ailleurs nous prenons au sérieux le déclin des arts et
des sciences depuis le 19ème siècle mis en évidence par Charles
Murray, il nous faut bien reconnaitre que la richesse ne saurait avoir qu’un
rôle limité dans la grandeur des réalisations puisque notre prospérité, elle,
va toujours croissante.
Un autre facteur explicatif est
sûrement l’existence de centres urbains importants. Les grands talents, pour se
développer, ont le plus souvent besoin des connaissances de pointe qui ne
peuvent guère se trouver que dans les grandes bibliothèques, les grandes
universités. Ils ont aussi besoin de maîtres qui les guident sur le chemin de
leur art et de l’émulation et des échanges intellectuels que procure la
fréquentation de ceux qui poursuivent la même vocation que vous. En bref, ils
ont besoin de ce que seules les grandes villes peuvent offrir. Bien évidemment
il s’agit là d’une condition nécessaire, pas d’une condition suffisante. Les
lieux qui ont vu fleurir les plus grands talents à toutes les époques étaient
parmi les plus populeuses cités d’Europe, mais quelques-unes de ces grandes
cités n’ont rien produit de notable dans les arts et les sciences.
Quatrième facteur explicatif, et
non des moindres, la liberté. En termes très généraux, une certaine liberté
individuelle est la condition nécessaire pour que se développe un flux continu
de grandes réalisations artistiques, philosophiques, scientifiques. Toutefois
cela ne signifie pas, comme nous sommes peut-être enclins à le croire, que la
démocratie libérale est le régime politique le plus favorable à l’excellence
artistique et scientifique. Il existe au contraire quelques raisons de penser
que certaines tendances propres à la démocratie libérale vont plutôt à
l’encontre de cette excellence, comme nous le verrons ultérieurement. Cela
signifie, plus modestement, que les grands talents doivent bénéficier d’une
certaine liberté d’action pour pouvoir s’épanouir. Cette liberté n’a pas besoin
d’être garantie formellement, par la loi, elle peut simplement résulter de la
coutume ou de la tolérance des autorités, mais elle doit exister.
De ce point
de vue, il est assez clair que les monarchies européennes pouvaient, sous leurs
dehors autoritaires, se montrer pendant des périodes plus ou moins longues
aussi tolérantes vis-à-vis des opinions dissidentes ou des innovations artistiques
et scientifiques que les démocraties contemporaines, pourvu seulement que les
auteurs sachent observer quelques précautions élémentaires. A contrario, la
faible proportion de grandes personnalités issues de certaines parties de
l’Europe, comme la Russie, les Balkans, la péninsule ibérique, peut sans doute
en partie s’expliquer par des facteurs politiques. La Russie était, sous les
tsars, un régime authentiquement despotique, de même que l’empire Ottoman qui
contrôlait les Balkans jusqu’à la fin du 18ème siècle et l’Espagne,
sans être un régime aussi répressif que les deux premiers, était certainement
l’une des moins tolérantes des grandes monarchies européennes.
Enfin, dernier suspect habituel,
les modèles : l’existence de grands artistes et de grands penseurs dans
une population à un moment donné favorise l’éclosion des grands talents dans
les générations suivantes, pour des raisons faciles à comprendre. On peut ainsi
constater que, dans un domaine donné, les personnalités remarquables sont rarement
seules, mais qu’on observe au contraire souvent des générations successives de
grands artistes, de grands philosophes ou de grands scientifiques. C’est ainsi
que la Grèce a connu, durant environ un siècle, peut-être la plus
extraordinaire éclosion de talents philosophiques de toute l’histoire de
l’humanité. C’est ainsi que le siècle d’or des Provinces-Unie est aussi celui
de l’apparition d’un nombre incroyable de peintres de toute première force.
Deux exemples parmi beaucoup d’autres.
Tous ces facteurs cependant, pour
pertinents qu’ils puissent être, n’expliquent à l’évidence que très
incomplètement les flux de grandes réalisations qui marquent l’histoire
européenne.
Après tout, les Européens ont,
depuis le début du 19ème siècle, vu croître leur richesse, leurs
libertés, ils ont accès à des villes plus grandes et plus riches en savoir et
en œuvres d’art qu’à aucun moment de leur histoire, ils peuvent regarder leur
passé artistique, philosophique et scientifique avec un légitime orgueil, et
cependant leur productivité dans ces domaines semble bien décliner depuis
environ un siècle et demi.
Il faut alors en venir à des
explications plus qualitatives, et plus controversées. Celles proposées par
Charles Murray tournent autour de deux éléments : l’autonomie et le sens.


Probablement que les périodes de paix sont propices au développement des arts... mais les périodes de guerres, quant à elles, "boostent" les sciences.
RépondreSupprimerLes inventions réalisées lors de la Seconde Guerre en sont un bon exemple : avions à réaction, visée infra-rouge, radar, etc. etc.
Les deux périodes sont donc, à mon humble avis, complémentaires.
Surtout, n'oublions pas
RépondreSupprimer"pendant 30 ans en Italie sous les Borgias, ils ont eu la guerre, la terreur, des meurtres et des massacres, mais il y a aussi eu Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse ils ont eu 500 années d'amour fraternel, de démocratie et de paix, et qu'est-ce que cela a produit ? L'horloge qui fait coucou ! ». dit par le personnage Harry Lime (joué et écrit par Orson Welles) à Holly dans le film Le Troisième Homme, réalisé en 1949 par Carol Reed.
Soyons justes, ils ont aussi inventé la neutralité et l'Ovomaltine. En 500 ans c'est déjà beaucoup pour des gens aussi leeeents.
SupprimerMême pas.
SupprimerLe coucou est en fait une invention allemande.
Et la démocratie directe c'est rien?
SupprimerUn peu de moins de 500 ans à l'époque où Harry Lime a prononcé cette phrase, dernière victoire des fantassins suisses lors d'un conflit important, celui de la guerre de la Ligue de Cambrai qui eut lieu le 6 juin 1513, près de Novare.
SupprimerLes suisses massacrèrent tous les lansquenets au service de la France, une vieille coutumes des guerres de Souabe.
Ne pas oublier les suisses de la Garde Pontificale qui sont avec les Gurkhas les derniers soldats étrangers au service d'une autre Nation que celle de leur naissance.
Et la Légion Etrangère, ça compte pas ? (on aurait pu dire un bon tiers de l'armée française, mais bon, en dehors de la légions les gus sont officiellement français).
SupprimerLa Légion Étrangère fut créée sous Louis-Philippe d'abord composée des anciens régiments suisses, enfin fut incorporé des éléments indésirables de la société française ou des immigrés non désirés opposant au régime en place.
SupprimerIl s' agit donc d'une force armée issue de plusieurs nationalités différentes et non ethniquement homogène comme le sont les Gurkhas et la Garde Pontificale.
Les espagnols sous l' influence de Millán-Astray y Terreros fondèrent la Légion Espagnole (Legión). dont les caractéristiques sont identiques à la Légion étrangère française et dont le cri de ralliement est « Viva la muerte ».
De nos jours, les espagnols font de plus en plus appel à des hommes issus de l'ancien empire espagnol.
Le Républicains espagnols n’hésitèrent pas à utiliser cette unité pour mater le soulèvement des mineurs des Asturies "Los dinamitéros" en 1934, d'un côté comme de l'autre, les belligérants ne firent aucun prisonniers.
L'érudition militaire de Grandpas... toujours un plaisir.
SupprimerUn mot, Artémise : vous regardez trop Canal+.
SupprimerIl n'y a pas d'époque Borgia; il y a la Renaissance (la vraie, italienne).
Le pontificat d'Alexandre VI (Borgia) est plus court et triste (même si le "scandale" lui a donné du "panache" ! Pensez à Lucrèce dont Alphonse d'Este a fait sa femme -après enquête- et auquel elle a donné beaucoup d'enfants !).
Le rôle de Jules II (Della Rovère) est supérieur en arts (allez voir Wiki) mais pire que son prédécesseur (allez lire "ulius exclusus de caelis" de Erasme qui a visité Rome la même année que Luther, mais en est revenu émerveillé malgré tout).
Les Suisses, de notoriété publique, sont gens raisonnables. ça fait peut-être partie des traits de civilisation insaisissables mais non sans valeur. Je vous rappelle que le sage Olivier, compagnon de Roland, était suisse. Genevois, pour être exact. Comme quoi, ça vient de loin.
RépondreSupprimerOh, raisonnable les Suisses ne l'ont pas toujours été, si j'en crois Michelet :
Supprimer"L'élan des Suisses était très grand alors, leur pente irrésistible vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans ses glaces et ses sapins, lui fermer les vignes du Rhin, de Vaud ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre, quand, pour la première fois, il mord au fruit de la vie."
Histoire de France, volume VI
Ca me fait penser qu'il faudra que je mette dans mon grenier le récit de la mort du Téméraire, c'est un très beau passage.
"La neutre hallebarde s'abat sur la solvabilité émaciée de nos valeurs intrinsèquement superfétatoires. G. Tell : pépin orphelin de sa pomme."
SupprimerChtaub' dans: "Quoi, ma loi ?", Editions Deux Poids et Démesure, 2013
Plus sérieusement, Aristide, je me doute que c'est la partie 8 qui va être le clou de l'exposé. Sans être inintéressantes, ces explications quantitatives sont en effet plutôt banales.
RépondreSupprimerJ'ai trouvé ce truc-là en passant par wikipédia :
http://www.cato.org/sites/cato.org/files/serials/files/policy-report/2003/9/murray.pdf
J'imagine que vous allez nous parler la semaine prochaine de "the classic triad : truth, beauty and the good". Je pense que ça sera très intéressant.
Effectivement. J'ai été obligé de scinder en deux car le tout était trop long pour un billet de blog.
SupprimerQuant à savoir si ce sera le "clou de l'exposé" je vous laisserais en juger, mais qu'il soit bien entendu entre nous (je ne cesse de le répéter, d'une certaine manière) que je ne peux que donner des indications, des pistes de réflexions. Le travail intellectuel de fond ne peut se faire sur un blog.
Un travail intellectuel de fond ? Allons donc, vous savez à quel point les réacs sont feignants. Y en a même qui sont fonctionnaires, c'est tout dire !
SupprimerPlus sérieusement, je ressens amèrement le manque d'une véritable armature intellectuelle, philosophique et politique. Je ne sais pas penser et ça m'embête. Je cherche à me former, mais les journées ne font que 24 heures, et je ne peux pas me laisser trop divertir de ma mission non plus.
Nous en sommes tous là, plus ou moins. En fait la plupart d'entre nous pourraient avoir du temps, mais nous le gaspillons trop souvent. Et il va sans dire que je m'inclus dans le lot.
SupprimerJe suis toujours émerveillé lorsque je vois la production de certains auteurs anciens.
Prenez Rousseau (toujours lui...) : son oeuvre remplit cinq volumes dans la Pléiade, et encore, sans son énorme correspondance et ses oeuvres musicales. Et il devait par ailleurs gagner sa vie et satisfaire à toutes les nécessités quotidiennes, tout comme nous.
Et c'est loin d'être un cas isolé.
De mon côté les livres s'accumulent sur mon bureau et j'ai de la peine à écrire un billet par semaine.
La vie moderne nous offre beaucoup trop de distractions, j'en suis persuadé.
Je pense que Murray va tourner autour du pot. Sincèrement, a part les origines chrétiennes de l'Europe et son héritage gréco-latin, il n'y a pas vraiment d'autres raisons.
RépondreSupprimerEvidemment, présenté de manière aussi générale il est difficile de ne pas être d'accord.
SupprimerLa vraie question est de savoir ce qui, précisément, dans ce composé Athènes-Rome-Jérusalem, pourrait expliquer la différence européenne. Le diable est dans les détails.
Mon cher Aristide, je tiens avant toute chose à vous féliciter pour le remarquable résumé critique que vous donnez des travaux de Murray. Sans vouloir vous flatter excessivement, je ne connais pas beaucoup de blogs qui se situent à ce niveau d'intelligence. Murray pour sa part est non seulement quelqu'un d'intelligent, mais quelqu'un qui n'a pas peur de l'être, ce qui dans notre monde de soupe politiquement correcte est tout de même assez rare. Cela étant, si je trouve ses ouvrages extrêmement stimulants pour l'esprit, j'ai tout de même quelques interrogations.
RépondreSupprimer1. Je ne suis pas convaincu par la thèse de la diminution de l'inventivité du monde occidental à partir du XIXe. Le raisonnement de Murray me semble quelque peu linéaire. Aussi bien en matière d'art que de science, on a assisté depuis ce temps à une énorme diversification des pistes d'innovation, à un foisonnement d'initiatives. Pour la littérature par exemple, jusqu'au XIXe, vous avez en gros deux genres : le roman et la poésie, qui obéissaient tous deux à des règles assez rigides (raconter une histoire pour le roman, respecter la rime et la prosodie pour la poésie). Depuis, ces règles ont été largement transgressées. Cela n'a pas nécessairement donné des œuvres géniales, mais a ouvert de multiples portes nouvelles et a permis un épanouissement de la créativité, que la méthode de comptabilisation des références de Murray peine à mesurer. Cet élargissement du champ est à l'opposé du rétrécissement dû à la sclérose progressive de la culture latine sous l'Empire romain. Même chose en sciences : depuis la fin du XIXe on a vu apparaître une floraison de nouvelles disciplines dans des domaines jusque là délaissés.
En conséquence, l'"accomplissement humain" est devenu beaucoup plus collectif. Les innovations actuelles sont le résultat de multiples micro-contributions, avec parfois, mais rarement, une avancée plus importante. Qui par exemple a inventé l'informatique ? Il faudrait citer cinquante noms, cent. Qui a inventé les nanotechnologies ? Même chose.
La méthode de quantification de Murray me semble s'appliquer à un monde de science rare, où quelques personnalités dominaient leur champ. Mais avec la banalisation et la démocratisation de la science, elle me paraît beaucoup trop réductrice. On est passé d'un monde où les références étaient concentrées sur un petit nombre de têtes à un monde où elles sont beaucoup plus éparpillées - mais beaucoup plus nombreuses. . On pense par exemple à la figure d'Einstein, qui bat un record de références. Mais ce record peut être trompeur. On continue à citer surabondamment Einstein à la fin des années vingt, alors qu'il est de plus en plus dépassé par les progrès de la physique - et à la fin de sa vie, alors qu'il est dans dans un isolement scientifique presque total, les références abondent.
Bref, il me semble que le "déclin de l'inventivité" évoqué par Murray relève plutôt de l'inadaptation de sa grille de mesure.
Je vous remercie.
SupprimerCe que vous dites est intéressant, malheureusement je n'ai guère le temps d'y répondre en détails, aussi juste deux remarques rapides.
Vous citez l'informatique et les nanotechnologies. Ces inventions remarquables ont pris leur essor après 1950, soit au-delà de la période étudiée par Murray. Il est possible (mais à mon avis peu probable) que la créativité occidentale soit remontée après 1950. Nous le saurons si un nouveau Murray fait le même travail dans une centaine d'années.
Par ailleurs vous évoquez la dimension plus "collective" des réalisations. Sur ce point il se peut que ma présentation vous ait induit en erreur, car Murray ne tient pas seulement compte des "grandes personnalités" mais aussi des "grands événements" dans chaque domaine, ainsi que de ce qu'il appelle les "méta-inventions", que j'ai mentionnées juste en passant dans mon compte-rendu.
Bref, il tient déjà assez bien compte, me semble-t-il, des oeuvres "collectives" qu'il n'est pas possible d'attribuer à une personne en particulier.
Mais sur tous ces points je ne peux que vous encourager à acquérir le livre et à l'étudier, vous pouvez en trouver des exemplaires d'occasion très bon marché. Peut-être y trouverez vous les réponses à vos questions, peut-être pas, mais en tous les cas vous n'aurez pas perdu votre temps.
D'un coté je suis tout à fait d'accord avec la réponse d'aristide sur la prise en compte des créations collectives, mais de l'autre je pense que vous soulevez un point très intéressant : avant le XXè siècle, on a un nombre limité de domaines avec des "géants" qui couvrent tout le domaine, et qui donc sont plus facilement médiatisés, étudiés, et donc comptabilisés. Avec l'avancée du temps, et plus particulièrement depuis le XIXè siècel, les domaines sont de plus en plus pointus, les connaissances à accumuler pour chaque sous-domaine devenant colossales.
SupprimerLe résultat est inévitablement une multiplication de "grands potentiels" qui doivent être hiérarchisés. S'il est simple de parler des physiciens du XVIIè ou du XVIIIè, le nombre de chercheurs actifs dans le domaine sur une simple décennie du XXè excédant largement ceux là, indiquer les grands par "quantité de citations" devient peu probant.
D'ailleurs, sa métrique de "grands par rapport à la population" est problématique dans ce sens même... Je me rappelle lors de l'année mondiale des mathématique en 2000 la comparaison avait été avancée partout: il y avait en 2000 plus de mathématiciens actifs, publiant des travaux, etc. en Région Parisienne (OK, une zone de haute intensité mathématique) qu'il n'y en avait dans le monde entier en 1900. Obligatoirement, même en ayant des non-linéarités entre nombre de grands par nombre en activité, il doit bien avoir (et mon intuition le confirme) plus de grands maintenant qu'alors. Et la chose est transposable dans le passé.
Idem pour la musique, ou les littératures. Bien sûr un catalogue sur la musique classique dira que la seconde partie du XXè est plus pauvre que le XVIIIè. Mais... quid du jazz, du rock, de la pop, de l'électro etc ? Genres considérés comme mineurs par certains universitaires, mais qui sont si mineurs qu'ils ont remplacé les autres chez la plupart des gens !
Donc l'explosion des sous genres, la sur-spécialisation, et la masse de plus en plus importante de contributeurs rendent les comparaisons difficiles après la fin du XVIIIè - début XIXè, je pense.
Sur la concentration géographique (enfin la concentration à l'aire géographico-temporelle du christianisme "moderne" -catholicisme et protestantisme, par opposition à l'orthodoxie), il me semble assez évident que la dimension de croyance collective en un progrès linéaire ou du moins une amélioration continue de l'homme, libre et responsable, porte en elle un ferment puissant pour des "human accomplishments".
RépondreSupprimerJe possède le livre de Murray, merci, et je l'ai lu avec attention, car j'apprécie beaucoup Murray. Mais malgré tous ses mérites, il me laisse insatisfait, au moins concernant le déclin de la recherche scientifique.
RépondreSupprimerJe vous accorde que l'informatique et les nanotechnologies sont hors champ dans le travail de Murray. Mais je ne les ai citées que par référence à sa méthodologie. La recherche scientifique est devenue un phénomène de masse. En outre, de nouvelles disciplines ne cessent d'apparaître. On a une extraordinaire inflation de publications, dans des domaines de plus en plus variés. L'importance de chacune d'elles s'en trouve donc réduite, et les références dont elle bénéficie sont proportionnellement moins nombreuses. Si votre critère pour définir un événement marquant est le nombre de références, vous en trouverez moins qu'autrefois pour chacune, car elles sont beaucoup plus éparpillées. Mais au total, les événements "ordinaires" sont beaucoup plus nombreux et divers. Tout se passe comme si le progrès scientifique suivait une progression continue, par grignotage et non plus par bonds d'une "grande découverte" à une autre.
D'autre part, dans cette masse de publications, il y a beaucoup de bruit et il est difficile de distinguer ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Le nombre de références exprime le consensus du moment, qui est parfois fragile. Si l'on applique la méthodologie de Murray à la courbe "en crosse de hockey" de Michael Mann, il faudra la considérer comme une grande découverte, alors qu'il s'agit d'une fumisterie.
Concernant les arts et lettres, les choses sont moins claires, parce que la part de jugements subjectifs est beaucoup plus importante. Mais ici aussi on a un élargissement du champ - avec le cinéma et la télévision par exemple, dont Murray ne parle pas.
La référence à l'Empire romain ne tient pas. Sous l'Empire romain, on n'assiste à aucun élargissement du champ. Les genres et les formes sont fixés une fois pour toutes et les oeuvres ne font que se recopier de génération en génération, perdant un peu de vigueur à chaque fois. Pas de remises en cause, pas d'exploration de formules nouvelles, pas d'invention. Ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui, même si, je vous l'accorde, les actuels "défis" débouchent souvent sur le nihilisme.