Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 29 janvier 2014

Plaidoyer pour la peine de mort (4/5)



 
Reconnaissons que les abolitionnistes n’ont pas entièrement tort de se méfier de l’indignation morale qui est à la racine de cette exigence de rétribution, qui nous fait demander que le criminel souffre pour ce qu’il a fait. L’indignation est une passion dangereuse qui peut déchainer la plus grande violence et nous faire commettre les pires excès. Mais l’indignation n’est pas seulement une passion dangereuse. Elle peut aussi, sous certaines conditions, être une passion généreuse. Et surtout, elle est intimement connectée à notre sens du juste et de l’injuste. Vouloir purger l’administration de la justice de toute indignation revient en réalité à rendre l’administration de la justice peu à peu impossible.
A quoi, en effet, pourrait bien ressembler un système pénal qui récuserait totalement la notion de châtiment mérité ?
Ce système ne pourrait avoir que deux fonctions, soit « réhabiliter » les délinquants, en les réinsérant ou en les soignant, selon les cas. Soit, par la punition, dissuader ceux qui seraient tentés de mal agir.
Examinons ces deux hypothèses.
L’espoir qu’il serait possible de transformer les criminels en honnêtes gens en leur appliquant un « traitement » approprié est en grande partie à l’origine de l’usage moderne de la prison. La prison a peu à peu remplacé en Occident la plupart des autres châtiments, et notamment les châtiments corporels, car elle semblait la plus à même de permettre cette transformation morale des condamnés.
En ce sens, les premières prisons modernes sont les pénitenciers établis aux Etats-Unis à partir de la toute fin du 18ème siècle. Comme leur nom même l’indique, ces établissements avaient pour but d’amener les prisonniers à faire pénitence, à se repentir sincèrement de leurs crimes et à abandonner le chemin du vice pour celui de la vertu. Les moyens employés pour parvenir à une telle conversion étaient la solitude, le travail, et l’instruction religieuse. Les prisonniers étaient confinés dans leurs cellules, comme à Cherry Hill, ou bien en sortaient pour travailler dans le silence le plus total, comme à Auburn. Mais dans tous les cas le condamné devait se retrouver entièrement face à lui-même et, pensait-on, face à sa conscience, sans autre contact ni conversation que celle des gardiens et du chapelain chargé de le visiter régulièrement.
Les fondateurs de ces pénitenciers étaient des hommes sérieux et honorables, souvent profondément religieux, et qui apportèrent le plus grand soin à la réalisation de leurs projets.
Visitant les pénitenciers américains en 1831, Tocqueville et Beaumont remarquaient ainsi :

« En exposant l’organisation des nouveaux établissements, nous avons été frappés de l’importance qu’on attache aux choix des individus qui les dirigent. Aussitôt que le système pénitentiaire parait aux Etats-Unis, on voit le personnel changer de nature. On ne trouvait que des hommes vulgaires pour être geôliers d’une prison ; les hommes les plus distingués se présentent pour administrer un pénitencier, où il y a une direction morale à imprimer. »
  
Et cependant, en dépit de leurs efforts et de leur zèle indéniable, les hommes en charge de ces pénitenciers se découragèrent peu à peu et finirent par désespérer de jamais pouvoir réformer en nombre significatif les prisonniers confiés à leur soin. Aux alentours des années 1850, la quasi-totalité des pénitenciers étaient devenus des prisons ordinaires, dans lesquelles les objectifs de réforme morale des prisonniers avaient été pratiquement abandonnés.
Aujourd’hui, force est de constater que nous ne sommes guère plus avancés qu’il y a deux cents ans. Pas plus que les fondateurs d’Auburn et de Cherry Hill nous ne savons comment amener les criminels à se repentir. Bien des formes de « traitement » ou de « thérapie » ont été essayées de par le monde pour y parvenir, mais la vérité brutale est que rien, jusqu’à aujourd’hui, ne permet de produire un changement durable pour un nombre significatif de prisonniers. La « réforme radicale » reste une exception, tout au moins pour ceux que nous voudrions le plus réformer, à savoir les délinquants chroniques.
Les programmes plus modestes visant simplement à faciliter la « réinsertion » des condamnés, notamment par l’instruction et la formation professionnelle, obtiennent parfois quelques résultats lorsqu’ils sont bien ciblés, mais rien qui nous permettrait d’espérer un jour vider les prisons[1].
L’idéal de la réforme morale des criminels, aussi bien que celui plus modeste de leur réinsertion, se sont donc constamment heurtés à la réalité du monde du crime. Cependant, ces idéaux demeurent ancrés dans une partie non négligeable du monde judiciaire, et les conséquences en ont été très dommageables. Un système judiciaire centré sur la réinsertion des condamnés tend en effet inévitablement à se désintéresser des crimes effectivement commis ainsi que de la souffrance des victimes. Celui qui prescrit un châtiment regarde naturellement le crime et sa victime, afin d’adapter le châtiment au crime. Mais celui qui prescrit un programme de réinsertion ne regarde que le condamné. Il montre de la sollicitude pour celui-ci, car cette sollicitude est la condition du changement de comportement qu’il espère obtenir. En revanche il oublie aisément la victime, voire même la considère avec méfiance, car les victimes ont une tendance fâcheuse à demander que les criminels soient punis pour ce qu’ils leur ont fait subir. Elles ont également tendance à ressasser le passé, à revenir sur ce qui leur est arrivé, alors que l’oubli, ou du moins le pardon, des fautes passées est une des conditions de la « réinsertion » future du condamné. 
En bref, dans un système pénal structuré autour de l’idée de « réhabiliter » les délinquants, l’indignation morale est progressivement détournée vers les victimes, dont les exigences s’opposent à la réinsertion, et vers la société, rendue responsable de la criminalité. Prétendre réinsérer les criminels en grand nombre suppose en effet que ceux-ci sont fondamentalement des honnêtes gens qui n’ont pas eu de chance, qui ont été victimes de circonstances malheureuses. Et lorsque les Jean Valjean se comptent par dizaine de milliers, il va de soi que les structures sociales elles-mêmes sont en cause.
Un système pénal structuré autour de la « réhabilitation » des condamnés est donc, ou tend à devenir, un système profondément immoral, qui prend le parti des coupables contre les innocents. Cela contribue beaucoup à expliquer que, en France par exemple, la justice crée l’insécurité, selon le titre d’un ouvrage récemment paru[2].
Voyons maintenant ce que serait en pratique un système pénal structuré autour de l’idée non de châtier les criminels mais de les dissuader.
Un tel système est celui proposé par Beccaria, et plus généralement par ceux qui soutiennent une conception « utilitariste » ou « pragmatique » de la sanction pénale. Dans un système de ce genre la sanction n’a plus pour but d’enseigner aux hommes qu’il est mal de commettre tel ou tel acte, mais simplement qu’il n’est pas dans leur intérêt de le faire.
Un tel système est sans doute supérieur à celui reposant sur la prétention à « réhabiliter » les criminels, car il reconnaît, en principe, que le châtiment des délinquants est nécessaire au bon fonctionnement de la société. Mais aussi bien la raison que l’expérience laissent fortement penser qu’il finira plus ou moins par connaître les mêmes dérives et par générer de l’insécurité au lieu d’assurer la tranquillité des honnêtes gens.
Tout d’abord, tout comme la volonté de réformer les criminels, une préoccupation exclusive avec la dissuasion tend à nous faire perdre de vue le crime et la victime. L’approche utilitariste du châtiment regarde vers l’avenir, pas vers le passé. Elle regarde les futurs criminels et les futures victimes en se demandant si tel châtiment sera susceptible de dissuader telle catégorie de criminels. Ce faisant, elle tend nécessairement à détourner notre regard du crime déjà accompli et de sa où ses victimes. Celui qui punit uniquement pour dissuader n’est pas un homme en colère, un homme indigné par le spectacle de l’injustice, c’est un homme qui se livre simplement à un calcul de probabilité concernant des victimes hypothétiques. Mais en détournant notre regard de l’horreur du crime déjà accompli, elle ne rend que trop aisée la compassion pour le criminel qui doit être puni. Et la compassion porte à n’infliger que des punitions douces, voire pas de punition du tout.


Cependant, il est aussi un problème plus profond lié à cette approche purement utilitariste de la sanction. Il a été diagnostiqué très tôt par quelques esprits clairvoyants, comme par exemple Edmund Burke. Dans ses Réflexions sur la révolution en France, celui-ci écrivait ainsi :

« D’après le système de cette philosophie barbare, qui n’a pu naître que dans des cœurs glacés et des cervelles brouillées - système aussi dépourvu de sagesse et de solidité que de bon goût et d’élégance -, les lois n’auront plus d’autres gardiens que la terreur qu’elles inspirent et l’importance que chacun peut y attacher pour des raisons personnelles ou l’attention que le soin de ses intérêts privés lui permet de leur accorder. Dans le jardin de leur académie, on ne verra se dresser au bout de chaque allée que la potence. Il ne reste à la chose publique rien qui puisse parler au cœur des citoyens. (…) Mais cette sorte de raison qui bannit les sentiments est incapable de les remplacer. Les affections publiques, combinées avec les mœurs, sont nécessaires à la loi – quelquefois comme complément, quelquefois comme correctif, mais toujours comme auxiliaire. »

Ce à quoi Burke fait allusion est le fait que les lois ne peuvent pas se soutenir par la seule terreur qu’elles inspirent, sauf dans les régimes les plus tyranniques.
La loi prescrit des punitions pour ceux qui n’y obéiraient pas, et ces punitions sont effectivement indispensables pour que la loi soit respectée par le plus grand nombre, mais il serait erroné d’en déduire que la plupart des individus obéissent à la loi parce qu’ils craignent les sanctions édictées par celle-ci.
Pour beaucoup de gens, le ressort essentiel de l’honnêteté n’est pas la peur d’être puni mais le sens de l’honneur, et son corolaire, le sens de la honte. On se conduit avec droiture – la plupart du temps - parce qu’on aurait honte d’être surpris en train de tricher, de voler, de se mal conduire en général, et qu’on aurait mauvaise conscience après l’avoir fait. Pour ce genre de personnes le simple fait d’être publiquement soupçonné d’être un délinquant est une punition : elles auraient honte d’être arrêtées devant leurs voisins, même si la police devait ensuite conclure à leur innocence. Sur ce point le diagnostic de Montesquieu, ce subtil observateur de la nature humaine, parait fort juste : « Les hommes, fripons en détail, sont en gros de très honnêtes gens; ils aiment la morale; et, si je ne traitais pas un sujet si grave, je dirais que cela se voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par les sentiments que la morale avoue, et on est sûr de le choquer par ceux qu'elle réprouve. »
Mais si le sens de la honte et de l’honneur est naturel à l’être humain et ne peut être éradiqué, il est aussi hautement « éducable », c’est-à-dire susceptible de s’attacher à des objets très divers en fonction de l’éducation reçue, en fonction des lois, en fonction de la religion, en fonction du régime politique, et d’autres choses encore. De ce point de vue les lois pénales ont un rôle essentiel. Ces lois ne servent pas seulement à punir, mais aussi à éduquer. Ou, pour le dire autrement, la loi pénale ne se contente pas de sanctionner, elle récompense aussi.
Elle sanctionne les délinquants, cela est évident, mais elle récompense aussi les honnêtes gens en donnant satisfaction à leur indignation, à l’indignation que suscite en eux la vue du crime et du criminel.
En satisfaisant cette demande des honnêtes gens que les criminels soient châtiés pour ce qu’ils ont fait, la loi leur donne implicitement raison. Elle confirme qu’ils ont raison d’éprouver répulsion et indignation devant le crime, par conséquent elle conforte leur honnêteté et les aide à l’inculquer à leurs enfants.
L’indignation que suscite le spectacle du crime ne peut, en effet, être pleinement satisfaite que si le criminel est jugé et condamné publiquement pour ce qu’il a fait. Elle ne demande pas seulement la punition mais aussi les formes solennelles de la justice, et la condamnation du coupable ne sert pas seulement à lui infliger un châtiment mais aussi, et peut-être surtout, à réaffirmer avec toute la majesté nécessaire que ce châtiment est justifié, que ce qu’a fait le criminel est mal et que pour ce mal il mérite de souffrir à son tour. C’est pour cette raison, par exemple, que les Israéliens ont estimé nécessaire de juger Eichmann avant de l’exécuter, bien que l’amener devant ses juges ait été une opération fort risquée pour l’Etat israélien. L’assassiner sommairement dans la ville d’Amérique du Sud où il s’était réfugié n’aurait pas suffi à satisfaire la demande de justice des Israéliens.
Bien évidemment, le procès ne sert pas seulement à donner satisfaction à l’indignation morale des honnêtes gens, il sert aussi à la canaliser et à s’assurer qu’elle est bien dirigée vers ceux qui sont effectivement coupables. En cela aussi la loi a un rôle éducatif très important. Mais il n’en reste pas moins qu’elle fait droit à la demande exprimée par l’homme du commun que les criminels soient châtiés à la hauteur de leurs actes. Elle réaffirme à chaque procès le caractère légitime de cette demande, le caractère moralement condamnable du crime et le caractère louable de l’honnêteté.
Cela n’est possible, cependant, que pour autant que le système pénal est structuré autour d’une conception essentiellement rétributive de la peine : une société juste est une société dans laquelle chacun reçoit ce qui lui est dû, et ce que méritent les méchants c’est de souffrir, tandis que les honnêtes gens méritent de vivre « dans l’allégresse »[3].
En revanche, dans un système pénal structuré autour de l’idée de dissuasion, la loi enseigne tout autre chose aux citoyens. Elle leur apprend que nos actes sont en eux-mêmes moralement indifférents, mais que la loi est ainsi faite qu’il n’est pas de notre intérêt de commettre certains d’entre eux, car nous serons punis pour cela. Si du moins nous sommes pris. La question n’est plus, en effet, de savoir comment, dans telle ou telle circonstance, se conduirait un honnête homme, mais de savoir si nous risquons d’être découverts lorsque nous enfreignons la loi.
Une conception purement utilitariste du châtiment refuse de faire droit à l’indignation morale, à l’idée de juste châtiment. Elle le fait pour des raisons qui ne sont pas entièrement mauvaises : la frontière entre l’indignation justifiée et l’indignation injustifiée, voire la haine la plus irrationnelle, est parfois bien mince. Mais la conséquence inévitable est qu’elle apprend aux citoyens à calculer leur conduite au plus juste : est-il ou non de mon intérêt de respecter telle ou telle loi ? Si les risques d’être pris sont élevés, mieux vaut sans doute respecter la loi, mais s’ils sont faibles, pourquoi ne pas tenter sa chance ?
Or, dans une démocratie, les occasions dans lesquelles il est possible de violer la loi presque sans risque sont nécessairement innombrables. Un gouvernement démocratique est un gouvernement aux pouvoirs limités, dont la capacité de surveiller et de contraindre est relativement faible. Dans d’autres régimes l’usage de la force peut, jusqu’à un certain point, suppléer l’absence de bonne volonté des citoyens. Mais dans un régime libre il faut absolument que la plupart des citoyens la plupart du temps accomplissent spontanément leurs devoirs. S’ils doivent y être contraints de manière habituelle, le régime cesse d’être libre. Ce qui signifie que l’obéissance à la loi ne peut en aucun cas reposer seulement, ni même principalement, sur la terreur qu’elle inspire. Dès lors que le sens de la honte vis-à-vis de certains actes a été émoussé, dès lors que les mœurs ne viennent plus au secours de la loi, celle-ci perdra la plus grande partie de son efficacité. Les gens faibles et craintifs continueront d’y obéir, mais tous ceux qui disposent d’un peu d’audace et de raison y désobéiront aussi souvent qu’ils le pourront, c’est-à-dire très souvent.
Peut-être un disciple de Beccaria répondrait-il à cela que, en désobéissant, à la loi j’encourage les autres à en faire autant et que ce faisant je finirais par provoquer un retour à l’état de nature, dans lequel règne la guerre de tous contre tous et où la vie est courte, misérable et brutale. Or personne de raisonnable ne peut souhaiter vivre dans l’état de nature. Par conséquent il est de mon intérêt bien compris d’obéir à la loi.
Mais un homme aussi raisonneur que le supposent Beccaria et ses disciples ne verra-t-il pas plutôt que son comportement individuel ne risque nullement de provoquer un retour à l’état de nature, et que son intérêt bien compris est de désobéir à la loi tout en faisant en sorte que les autres y obéissent, bref que la meilleure ligne de conduite est celle de l’hypocrisie et de la recherche d’alliés pour exploiter les plus faible et les plus crédules ?
Avant même que Beccaria n’écrive son traité Des délits et des peines, Rousseau y avait déjà répondu dans la première version de son Contrat Social :

« Je sens que je porte l’épouvante et le trouble au milieu de l’espèce humaine », dit l’homme indépendant que le sage étouffe, « mais il faut que je sois malheureux, ou que je fasse le malheur des autres, et personne ne m’est plus cher que moi. » « C’est vainement », pourra-t-il ajouter, « que je voudrais concilier mon intérêt avec celui d’autrui ; tout ce que vous me dites des avantages de la loi sociale pourrait être bon, si tandis que je l’observerais scrupuleusement envers les autres, j’étais sûr qu’ils l’observeraient tous envers moi ; mais quelle sûreté pouvez-vous me donner là-dessus, et ma situation peut-elle être pire que de me voir exposé à tous les maux que les plus forts voudront me faire, sans oser me dédommager sur les plus faibles ? Ou donnez-moi des garants contre toute entreprise injuste, ou n’espérez pas que je m’en abstienne à mon tour. Vous avez beau me dire qu’en renonçant aux devoirs que m’impose la loi naturelle, je me prive en même temps de ses droits et que mes violences autoriseront toutes celles dont on voudra user envers moi. J’y consens d’autant plus volontiers que je ne vois point comment ma modération pourrait m’en garantir. Au surplus ce sera mon affaire de mettre les forts dans mes intérêts en partageant avec eux les dépouilles des faibles ; cela vaudra mieux que la justice pour mon avantage, et pour ma sûreté. »

Ecoutons encore Montesquieu, qui attachait une extrême importance à la question des lois criminelles et y avait profondément réfléchi : « Dans les Etats modérés, l’amour de la patrie, la honte, la crainte du blâme, sont des motifs réprimants, qui peuvent arrêter bien des crimes. La plus grande peine d’une mauvaise action sera d’en être convaincu. Les lois civiles y corrigeront donc plus aisément, et n’auront pas besoin de tant de force. » Et encore : « Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus grande partie de la peine soit l’infamie de la souffrir. »
Mais pour que la honte fasse son effet, il faut que la peine soit perçue comme méritée, pas simplement comme douloureuse, et une peine ne peut être perçue comme méritée que par des hommes capables de s’indigner au spectacle du crime. La peine doit être l’expression concrète de la désapprobation de la communauté envers l’acte qui a été commis. Que cette peine puisse servir à dissuader d’autres criminels en puissance est une bonne chose, mais ce n’est pas pour cela qu’elle est infligée. En fait, un système pénal qui n’aurait en vue que la dissuasion finirait par rendre la dissuasion de plus en plus difficile. En ne donnant plus la caution de la loi à l’indignation des honnêtes citoyens, mieux, en désapprouvant implicitement cette indignation, en émoussant leur sens du juste et de l’injuste pour y substituer un simple calcul d’utilité, le législateur n’aura bientôt plus à sa disposition que la crainte pour conduire les hommes. Il sera réduit à l’alternative d’infliger des peines de plus en plus sévères ou de tolérer de plus en plus de désordres.
Dans un régime démocratique moderne, où la montée aux extrêmes des sanctions n’est pas envisageable, cela signifie que les pouvoirs publics devront progressivement relever le seuil de ce qu’ils considèrent comme un taux de délinquance « acceptable » et que les particuliers devront multiplier les précautions pour ne pas être victimes de cette progression de la délinquance. Ils apprendront à éviter de prendre les transports en commun passées certaines heures, ils apprendront à fermer leurs voitures et leurs maisons à clef, ils feront en sorte d’éviter certains quartiers ou certaines rues, ils apprendront à vivre avec une appréhension constante. En bref, ils feront ce qu’ont fait les citoyens de la plupart des démocraties occidentales depuis la fin des années 1960.



[1] Pour un point sur la littérature scientifique récente à ce sujet, Voir “Rehabilitation and treatment programs” et “Crime and public policy”, dans Crime and public policy, James Q. Wilson et Joan Petersilia, Oxford University Press, 2011.
[2] Xavier Bébin, Quand la justice crée l’insécurité, Fayard, 2013. Ainsi que mon compte rendu.
[3] « Beaucoup de douleurs sont la part du méchant, Mais celui qui se confie en l'Éternel est environné de sa grâce. Justes, réjouissez-vous en l'Éternel et soyez dans l'allégresse! Poussez des cris de joie, vous tous qui êtes droits de cœur! » Psaumes 32 : 10.

7 commentaires:

  1. Leonard DeVinci a dit: Qui néglige de punir le mal, le cautionne."

    Nous en arriverons si ce n'est pas déjà fait, à accuser les victimes de tenter les assassins par leur simple présence, peut que nous devrions faire comme les musulmans le firent avec leurs femmes en les recouvrant afin de ne plus susciter les appétits sexuels des hommes.

    Ainsi empaqueter, susciterons nous moins la convoitise des prédateurs, je ne pense pas mais les bonnes âmes diront que pas l'éducation on résout tout,là aussi j'ai de gros doutes.

    La peine de mort n'est peut être la panacée mais elle reste une épée de Damoclès au dessus de la tête des assassins et cela sera peut être suffisant.

    "Quelque soit celui qui verse le sang de l'homme, par l'homme sont sang sera versé." Genèse, chapitre 9, verset 6"

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    1. Je préfère nettement celle-ci:
      " Ce que je veux, ce n'est pas que le méchant meure, c'est qu'il change de conduite et qu'il vive"
      -Ézéchiel.

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    2. L'assassin doit s'il veut changer de conduite, doit tirer des leçons de ses erreurs (ses crimes) et pour cela apprendre surmonter sa propre peur, nous en sommes encore loin, un meurtrier restera un meurtrier

      Voici ce qu' a dit le condamné à mort Perry Smith au sujet de ses victimes la famille Clutter; "je n'avais rien contre eux, et ils ne m'ont jamais fait le moindre mal, contrairement à ce que d'autres m'ont fait subir toute ma vie. Peut être qu'ils étaient ceux qui devaient payer pour mes souffrances"

      Mais tant que l'on est pas touché par la mort d'un proche dont un assassin a pris la vie, peut on comprendre?

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    3. @Mais tant que l'on est pas touché par la mort d'un proche dont un assassin a pris la vie, peut on comprendre?

      Bien évdemment !

      Ici en Allemagne les chaines de tv ont, à la libération de certains membres de la bande à Baader organisé des talk-shows avec les meurtriers et les parents de ceux qui avaient été assassinés par cette même bande.

      Pathétique de voir le désespoir des enfants, des épouses se retrouvant face aux assassins de leurs maris, pères, etc...

      Une peine de prison même de 25 ans ne peut en aucun cas représenter une peine assez lourde compensant la mort d'un proche. .

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  2. " Ce que je veux, ce n'est pas que le méchant meure, c'est qu'il change de conduite et qu'il vive"
    -Ézéchiel.

    Il n'y a donc pas de sanction, puisque le méchant se voit octroyer la joie de connaître une vie saine et normale.
    Au contraire, il est récompensé de sa vilenie première.
    Alors que sa victime est morte et bien morte, elle.

    Remarquable travail, Aristide !
    Un grand merci.
    Vous nous donnez là une belle arme idéologique.

    « Dans les Etats modérés, l’amour de la patrie, la honte, la crainte du blâme, sont des motifs réprimants, qui peuvent arrêter bien des crimes. La plus grande peine d’une mauvaise action sera d’en être convaincu."
    Oui, dans une civilisation basée sur des lois morales bien précises.
    Quand on amène une population où la norme est de tenter de survivre à chaque croisement de chemins, la donne change...
    Les lois sont faites par et pour une population donnée.
    Si la population change, et si la morale n'a plus cours, les arguments contre le crime doivent se faire plus pressants.
    Et c'est l'inverse qui se passe.

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    1. "Les lois sont faites pour une population donnée."

      Effectivement. Montesquieu aurait été tout à fait d'accord avec cela. C'est justement ce qu'il appelle "l'esprit des lois".
      Pour le reste, je ne peux guère que vous donner raison. Moins un peuple a de moeurs et plus il a besoin de lois. C'est presque un axiome de la science politique.
      Et merci pour votre appréciation.

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  3. Je pense que la peine de mort doit être une possibilité de verdict pour les meurtres.En effet si un homme commet un meurtre en sachant qu'il risque sa vie, il réfléchira à deux fois avant de planter son couteau dans le dos de quelqu'un.Aujourd’hui on permet aux meurtriers de rire une deuxième fois des victimes en leur présentant les familles des victimes en face d'eux dans un tribunal, et ces familles sont sommés d’être sages, sinon ils se font expulser du tribunal, les meurtriers se montent souvent arrogant et tue la victime une deuxième fois symboliquement.Le meurtrier peut tuer avec la plus grande cruauté il sera traité avec la plus grande humanité.Et oui au nom de la "civilisation" on néglige les victimes.

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